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+The Project Gutenberg EBook of Les soirées de l'orchestre, by Hector Berlioz
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les soirées de l'orchestre
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+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: April 19, 2010 [EBook #32056]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This ebook was
+produced from scanned images at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+
+
+
+LES SOIRÉES
+
+DE
+
+L'ORCHESTRE
+
+_NOUVELLE ÉDITION_
+
+ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRE NOUVELLE
+
+1878
+
+
+
+
+LES SOIRÉES
+
+DE L'ORCHESTRE
+
+
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OUVRAGES
+
+D'HECTOR BERLIOZ
+
+FORMAT GRAND--8º,
+
+MÉMOIRES D'HECTOR BERLIOZ, comprenant ses voyages en Italie, en
+Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865, avec un beau portrait
+de l'auteur 1 vol.
+
+FORMAT GRAND IN--18
+
+A TRAVERS CHANTS 1 vol.
+
+LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.
+
+LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol.
+
+HISTORIETTES ET SCÈNES MUSICALES (_sous presse_) 1 vol.
+
+LES MUSICIENS ET LA MUSIQUE (_sous presse_) 1 vol.
+
+F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+
+
+LES SOIRÉES
+
+DE
+
+L'ORCHESTRE
+
+PAR
+
+HECTOR BERLIOZ
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRE NOUVELLE
+
+1878
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+A
+
+MES BONS AMIS
+
+LES ARTISTES DE L'ORCHESTRE
+
+DE Xeme
+
+VILLE CIVILISÉE
+
+
+
+
+LES
+
+SOIRÉES DE L'ORCHESTRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+Il y a dans le nord de l'Europe un théâtre lyrique où il est d'usage que
+les musiciens, dont plusieurs sont gens d'esprit, se livrent à la
+lecture et même à des causeries plus ou moins littéraires et musicales
+pendant l'exécution de tous les opéras médiocres. C'est dire assez
+qu'ils lisent et causent beaucoup. Sur tous les pupitres, à côté du
+cahier de musique, se trouve, en conséquence, un livre tel quel. De
+sorte que le musicien qui paraît le plus absorbé dans la contemplation
+de sa partie, le plus occupé à compter ses pauses, à suivre de l'œil sa
+réplique, est fort souvent acquis tout entier aux merveilleuses scènes
+de Balzac, aux charmants tableaux de mœurs de Dickens, et même à l'étude
+de quelque science. J'en sais un qui, pendant les quinze premières
+représentations d'un opéra célèbre, a lu, relu, médité et compris les
+trois volumes du _Cosmos_ de Humboldt; un autre qui, durant le long
+succès d'un sot ouvrage très-obscur aujourd'hui, est parvenu à apprendre
+l'anglais, et un autre encore qui, doué d'une mémoire exceptionnelle, a
+raconté à ses voisins plus de dix volumes de contes, nouvelles,
+anecdotes et gaillardises.
+
+Un seul des membres de cet orchestre ne se permet aucune distraction.
+Tout à son affaire, actif, infatigable, les yeux fixés sur ses notes, le
+bras toujours en mouvement, il se croirait déshonoré s'il venait à
+omettre une croche ou à mériter un reproche sur sa qualité de son. A la
+fin de chaque acte, rouge, suant, exténué, il respire à peine; et
+pourtant il n'ose profiter des instants que lui laisse la suspension des
+hostilités musicales pour aller boire un verre de bière au café voisin.
+La crainte de manquer, en s'attardant, les premières mesures de l'acte
+suivant, suffit pour le clouer à son poste. Touché de son zèle, le
+directeur du théâtre auquel il appartient lui envoya un jour six
+bouteilles de vin _à titre d'encouragement_. L'artiste, qui a la
+conscience de sa _valeur,_ loin de recevoir ce présent avec gratitude,
+le renvoya superbement au directeur avec ces mots: «Je n'ai pas besoin
+d'encouragement!» On devine que je veux parler du joueur de grosse
+caisse.
+
+Ses confrères, au contraire, ne font guère trêve à leurs lectures,
+récits, discussions et causeries, qu'en faveur des grands chefs-d'œuvre,
+ou quand, dans les opéras ordinaires, le compositeur leur a confié une
+partie principale et dominante auquel cas leur distraction volontaire
+serait trop aisément remarquée et les compromettrait. Mais alors encore,
+l'orchestre ne se trouvant jamais mis en évidence tout entier, il
+s'ensuit que si la conversation et les études littéraires languissent
+d'une part, elles se raniment de l'autre, et que les beaux parleurs du
+côté gauche reprennent la parole quand ceux du côté droit reprennent
+leur instrument.
+
+Mon assiduité à fréquenter en amateur ce club d'instrumentistes, pendant
+le séjour que je fais annuellement dans la ville où il est institué, m'a
+permis d'y entendre narrer un assez bon nombre d'anecdotes et de petits
+romans; j'y ai même souvent, je l'avoue, rendu leur politesse aux
+conteurs, en faisant quelque récit ou lecture à mon tour. Or, le
+musicien d'orchestre est naturellement rabâcheur, et quand il a
+intéressé ou fait rire une fois son auditoire par un bon mot ou une
+historiette quelconque, fût-ce le 25 décembre, on peut être bien sûr
+que, pour rechercher un nouveau succès par le même moyen, il n'attendra
+pas la fin de l'année. De sorte, qu'à force d'écouter ces jolies choses,
+elles ont fini par m'obséder presque autant que les plates partitions
+auxquelles on les faisait servir d'accompagnement; et je me décide à les
+écrire, à les publier même, ornées des dialogues épisodiques des
+auditeurs et des narrateurs, afin d'en donner un exemplaire à chacun
+d'eux et qu'on n'en parle plus.
+
+Il est entendu que le joueur de grosse caisse seul n'aura point part à
+mes largesses bibliographiques. Un homme aussi laborieux et aussi fort
+dédaigne les exercices d'esprit.
+
+
+
+
+
+PERSONNAGES DU DIALOGUE
+
+ * * * * *
+
+LE CHEF D'ORCHESTRE.
+
+CORSINO, premier violon, compositeur.
+
+SIEDLER, chef des seconds violons.
+
+DIMSKI, première contre-basse.
+
+TURUTH, seconde flûte.
+
+KLEINER aîné, timbalier.
+
+KLEINER jeune, premier violoncelle.
+
+DERVINCK, premier hautbois.
+
+WINTER, second basson.
+
+BACON, alto. (Ne descend point de celui qui inventa la poudre.)
+
+MORAN, premier cor.
+
+SCHMIDT, troisième cor.
+
+CARLO, garçon d'orchestre.
+
+UN MONSIEUR, habitué des stalles du parquet.
+
+L'AUTEUR.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+PREMIÈRE SOIRÉE
+
+LE PREMIER OPÉRA, nouvelle du passé.--VINCENZA, nouvelle
+sentimentale.--VEXATIONS DE KLEINER l'aîné.
+
+
+On joue un opéra français moderne très-plat.
+
+--Les musiciens entrent à l'orchestre avec un air évident de mauvaise
+humeur et de dégoût. Ils dédaignent de prendre l'accord; ce à quoi leur
+chef paraît ne point faire attention. A la première émission du la d'un
+hautbois, les violons s'aperçoivent pourtant qu'ils sont d'un grand
+quart de ton au-dessus du diapason des instruments à vent. «Tiens, dit
+l'un d'eux, l'orchestre est agréablement discordant! jouons ainsi
+l'ouverture, ce sera drôle!» En effet, les musiciens exécutent bravement
+leur partie, sans faire grâce au public d'une note. Sans lui faire tort,
+voulais-je dire; car l'auditoire, ravi de ce plat charivari rhythmé, a
+crié bis, et le chef d'orchestre se voit contraint de recommencer.
+Seulement, par politique, il exige que les instruments à cordes
+veuillent bien prendre le ton des instruments à vent. C'est un
+intrigant! On est d'accord. On répète l'ouverture qui, cette fois, ne
+produit aucun effet. L'opéra commence, et peu à peu les musiciens
+cessent de jouer. «Sais-tu, dit Siedler, le chef des seconds violons, à
+son voisin de pupitre, ce qu'on a fait de notre camarade Corsino qui
+manque ce soir à l'orchestre?--Non. Que lui est-il arrivé?--On l'a mis
+en prison. Il s'était permis d'insulter le directeur de notre théâtre,
+sous prétexte que, ce digne homme lui ayant commandé la musique d'un
+ballet, quand cette partition a été faite, on ne l'a ni exécutée ni
+payée. Il était dans une rage...--Parbleu! il n'y a pas de quoi perdre
+patience, peut-être?... Je voudrais bien te voir berner de la sorte,
+pour apprécier ta force d'âme et ta résignation...--Oh! moi, je ne suis
+pas si sot: je sais trop que la parole de notre directeur ne vaut pas
+plus que sa signature. Mais bah! on rendra bientôt la liberté à Corsino;
+on ne remplace pas aisément un violon de sa force!--Ah! c'est pour cela
+qu'il a été arrêté? dit un alto en déposant son archet. Pourvu qu'il
+trouve quelque jour à prendre sa revanche, comme cet Italien qui fit au
+seizième siècle le premier essai de musique dramatique!--Quel
+Italien?--Alfonso della Viola, un contemporain du fameux orfèvre,
+statuaire, ciseleur, Benvenuto Cellini. J'ai là dans ma poche une
+nouvelle qu'on vient de publier et dont ils sont les héros, je veux vous
+la lire.--Voyons la nouvelle!--Recule un peu ta chaise, toi, tu
+m'empêches d'approcher.--Ne fais donc pas tant de bruit avec ta
+contre-basse, Dimski; ou nous n'entendrons rien. N'es-tu pas encore las
+de jouer cette stupide musique?--Il y a une histoire? attendez; j'en
+suis.» Dimski s'empresse de quitter son instrument. Tout le centre de
+l'orchestre se dispose alors autour du lecteur qui déroule sa brochure,
+et, le coude appuyé sur une caisse de cor, commence ainsi à demi-voix.
+
+
+
+
+LE PREMIER OPÉRA
+
+NOUVELLE DU PASSÉ
+
+1555
+
+Florence, 17 juillet 1555[1].
+
+ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI
+
+
+Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigué, dégoûté ou plutôt, à dire
+vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant
+d'avoir vengé la mort de Francesco. Mais tu fus bientôt guéri, toi, et
+le jour de ma guérison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant
+quelle souffrance fut plus que la mienne digne de pitié? A quel
+malheureux le Christ et sa sainte Mère feraient-ils plus de justice en
+lui accordant ce remède souverain, ce baume précieux, le plus puissant
+de tous pour calmer les douleurs amères de l'artiste outragé dans son
+art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans
+vouloir te contester le droit de poignarder le misérable officier qui
+avait tué ton frère, je ne puis m'empêcher de mettre entre ton offense
+et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, après tout, ce pauvre
+diable? versé le sang du fils de ta mère, il est vrai. Mais l'officier
+commandait une ronde de nuit; Francesco était ivre; après avoir insulté
+sans raison, assailli à coups de pierres le détachement, il en était
+venu, dans son extravagance, à vouloir enlever leurs armes à ces
+soldats; ils en firent usage, et ton frère périt. Rien n'était plus
+facile à prévoir, et, conviens-en, rien n'était plus juste.
+
+Je n'en suis pas là, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je
+n'ai en rien mérité mon sort; et c'est quand j'avais droit à des
+récompenses, que j'ai reçu l'outrage et l'avanie.
+
+Tu sais avec quelle persévérance je travaille depuis longues années à
+accroître les forces, à multiplier les ressources de la musique. Ni le
+mauvais vouloir des anciens maîtres, ni les stupides railleries de leurs
+élèves, ni la méfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme
+bizarre, plus près de la folie que du génie, ni les obstacles matériels
+de toute espèce qu'engendre la pauvreté, n'ont pu m'arrêter, tu le sais.
+Je puis le dire, puisqu'à mes yeux le mérite d'une telle conduite est
+parfaitement nul.
+
+Ce jeune Montecco, nommé Roméo, dont les aventures et la mort tragique
+firent tant de bruit à Vérone, il y a quelques années, n'était
+certainement pas le maître de résister au charme qui l'entraînait sur
+les pas de la belle Giulietta, fille de son mortel ennemi. La passion
+était plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que
+le fer et le poison dont il était sans cesse menacé; Giulietta l'aimait,
+et pour une heure passée auprès d'elle, il eût mille fois bravé la mort.
+Eh bien! ma Giulietta à moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en
+suis aimé.
+
+Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de théâtre sans pareil
+jusqu'à ce jour, où le chant, accompagné de divers instruments, devait
+remplacer le langage parlé et faire naître, de son union avec le drame,
+des impressions telles que la plus haute poésie n'en produisit jamais.
+Par malheur, ce projet était fort dispendieux; un souverain ou un juif
+pouvait seul entreprendre de le réaliser.
+
+Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la
+prétendue tragédie en musique exécutée à Rome à la fin du siècle
+dernier; le peu de succès de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai
+du même genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'eût été plus inutile
+que de réclamer leur appui pour une entreprise où de vieux maîtres
+avaient échoué si complétement. On m'eût de nouveau taxé d'orgueil et de
+folie.
+
+Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais
+raisonnablement espérer d'eux, c'était, au simple énoncé de ma
+proposition, d'être éconduit sans injures et sans huées de la
+valetaille; encore n'en connaissais-je pas un assez intelligent, pour
+qu'il ne fût permis de compter avec quelque certitude sur une telle
+générosité. J'y renonçai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et
+ce fut le cœur serré que je repris le cours des travaux obscurs qui me
+font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dépens de ceux dont la
+gloire et la fortune seraient peut-être le prix.
+
+Une autre idée nouvelle, bientôt après, vint me troubler encore. Ne ris
+pas de mes découvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon
+art naissant à ton art depuis longtemps formé. Tu sais assez de musique
+pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos traînants madrigaux à
+quatre parties soient le dernier degré de perfection où la composition
+et l'exécution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,
+sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,
+ces œuvres tant vantées ne sont qu'enfantillages et niaiseries.
+
+Les paroles expriment l'amour, la colère, la jalousie, la vaillance; et
+le chant, toujours le même, ressemble à la triste psalmodie des moines
+mendiants. Est-ce là tout ce que peuvent faire la mélodie, l'harmonie,
+le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille
+applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est
+ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait
+être? Et les instruments, en a-t-on tiré parti? Qu'est-ce que notre
+misérable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit
+continuellement à l'unisson ou à l'octave? La musique instrumentale,
+prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manière d'employer la
+vocale, que de préjugés, que de routine! Pourquoi toujours chanter à
+quatre parties, lors même qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de
+son isolement?
+
+Est-il possible de rien entendre de plus déraisonnable que ces
+_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragédies, où un acteur,
+qui parle en son nom et paraît seul en scène, n'en est pas moins
+accompagné par trois autres voix placées dans la coulisse, d'où elles
+suivent son chant tant bien que mal?
+
+Sois-en sûr, Benvenuto, ce que nos maîtres, enivrés de leurs œuvres,
+appellent aujourd'hui le comble de l'art, est aussi loin de ce qu'on
+nommera musique dans deux ou trois siècles, que les petits monstres
+bipèdes, pétris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton
+sublime Persée ou du Moïse de Buonarotti.
+
+Il y a donc d'innombrables modifications à apporter dans un art aussi
+peu avancé... des progrès immenses lui restent donc à faire. Et pourquoi
+ne contribuerais-je pas à donner l'impulsion qui les amènera?...
+
+Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernière invention, qu'il te
+suffise de savoir qu'elle était de nature à pouvoir être mise en lumière
+à l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des
+riches et des grands. C'était du temps seulement qu'il me fallait; et
+l'œuvre, une fois terminée, l'occasion de la produire au grand jour eût
+été facile à trouver, pendant les fêtes qui allaient attirer à Florence
+l'élite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.
+
+Or, voilà le sujet de l'âcre et noire colère qui me ronge le cœur:
+
+Un matin que je travaillais à cette composition singulière dont le
+succès m'eût rendu célèbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,
+l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an passé, avait fort goûté ma
+scène d'Ugolino, vient me trouver et me dit: «Alfonso, ton jour est
+venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.
+Écoute-moi; les fêtes du mariage seront splendides, on n'épargne rien
+pour leur donner un éclat digne des deux familles illustres qui vont
+s'allier; tes derniers succès ont fait naître la confiance; à la cour
+maintenant on croit en toi.
+
+«J'avais connaissance de ton projet de tragédie en musique, j'en ai
+parlé à monseigneur; ton idée lui plaît. A l'œuvre donc, que ton rêve
+devienne une réalité. Écris ton drame lyrique et ne crains rien pour son
+exécution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront mandés
+à Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis à ta
+disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; réponds à
+ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est
+faite.»
+
+Je ne sais ce qui se passa en moi à ce discours inattendu; mais je
+demeurai muet et immobile. L'étonnement, la joie me coupèrent la parole,
+et je pris l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se méprit pas sur la cause
+de mon trouble, et me serrant la main: «Adieu, Alfonso; tu consens,
+n'est-ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition pour te
+livrer exclusivement à celle que Son Altesse te demande? Songe que le
+mariage aura lieu dans trois mois!» Et comme je répondais toujours
+affirmativement par un signe de tête, sans pouvoir parler: «Allons,
+calme-toi, Vésuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il sera
+signé ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons sur
+toi.»
+
+Demeuré seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et Tivoli
+bouillonnaient dans ma tête.
+
+Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus
+représenté de nouveau la grandeur et la beauté de ma tâche. Je m'élance
+sur mon libretto, qui jaunissait abandonné dans un coin depuis si
+longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et
+les damnés; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de
+tendres et gracieuses mélodies pleines d'abandon, de mélancolie, de
+chaste passion, se déroulent au dedans de moi; l'horrible cri de haine
+de l'époux outragé retentit; je vois deux cadavres enlacés rouler à ses
+pieds; puis je retrouve les âmes toujours unies des deux amants,
+errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abîme; leurs voix
+plaintives se mêlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,
+aux sifflements de la flamme, aux cris forcenés des malheureux qu'elle
+poursuit, à tout l'affreux concert des douleurs éternelles...
+
+Pendant trois jours, Cellini, j'ai marché sans but, au hasard, dans un
+vertige continuel; pendant trois nuits j'ai été privé de sommeil. Ce
+n'est qu'après ce long accès de fièvre, que la pensée lucide et le
+sentiment de la réalité me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de
+lutte ardente et désespérée pour dompter mon imagination et dominer mon
+sujet. Enfin je suis resté le maître.
+
+Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, disposée dans un ordre
+simple et logique, s'est montrée peu à peu revêtue de couleurs sombres
+ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchés; les formes humaines
+ont apparu, ici pleines de vie, là sous le pâle et froid aspect de la
+mort. L'idée poétique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais été
+pour lui un obstacle; j'ai fortifié, embelli et grandi l'une par
+l'autre. Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, avec
+tant de facilité, qu'à la fin du deuxième mois l'ouvrage entier était
+déjà terminé.
+
+Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant à
+toutes les minutieuses précautions qui me restaient à prendre pour
+assurer l'exécution de mon œuvre, la vigueur et la vigilance me sont
+revenues. J'ai surveillé les chanteurs, les musiciens, les machinistes,
+les décorateurs.
+
+Tout s'est fait en ordre, avec la plus étonnante précision; et cette
+gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand un
+coup inattendu est venu en briser les ressorts et anéantir à la fois, et
+la belle tentative, et les légitimes espérances de ton malheureux ami.
+
+Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demandé ce drame en
+musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur
+laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles
+dorées avaient gonflé un cœur, enflammé une imagination d'artiste, il se
+joue de tout cela maintenant; il dit à cette imagination de se
+refroidir, à ce cœur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il
+s'oppose, enfin, à la représentation de _Francesca_; l'ordre est donné
+aux artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne
+sera pas mis en scène; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANGÉ
+D'IDÉE... La foule qui se pressait déjà à Florence, attirée moins encore
+par l'appareil des noces que par l'intérêt de curiosité que la fête
+musicale annoncée excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de
+sensations nouvelles, trompée dans son attente, s'enquiert bientôt du
+motif qui la prive ainsi brutalement du spectacle qu'elle était venue
+chercher, et ne pouvant le découvrir, n'hésite pas à l'attribuer à
+l'incapacité du compositeur. Chacun dit: «Ce fameux drame était absurde,
+sans doute; le grand-duc, informé à temps de la vérité, n'aura pas voulu
+que l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vint jeter du
+ridicule sur la solennité qui se prépare. Ce ne peut être autre chose.
+Un prince ne manque pas ainsi à sa parole. Della Viola est toujours le
+même vaniteux extravagant que nous connaissions; son ouvrage n'était pas
+présentable, et par égard pour lui, on s'abstient de l'avouer.» O
+Cellini! ô mon noble et fier et digne ami! réfléchis un instant, et
+d'après toi-même juge de ce que j'ai dû éprouver à cet incroyable abus
+de pouvoir, à cette violation inouïe des promesses les plus formelles, à
+cet horrible affront qu'il était impossible de redouter, à cette
+calomnie insolente d'une production que personne au monde, excepté moi,
+ne connaît encore.
+
+Que faire? que dire à cette tourbe de lâches imbéciles qui rient en me
+voyant? que répondre aux questions de mes partisans? à qui m'en prendre?
+quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir
+raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te
+voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me
+rendront réellement fou... Lâcheté! honte! je viens de sentir des
+larmes dans mes yeux. Arrière toute faiblesse! c'est la force,
+l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire,
+car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il
+n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.
+Adieu. L'éclat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu'à nous; je t'en
+félicite et m'en réjouis de toute mon âme. Dieu veuille seulement que le
+roi François te laisse le temps de répondre à ton ami _souffrant et non
+vengé_.
+
+ALFONSO DELLA VIOLA
+
+
+Paris, 20 août 1555
+
+BENVENUTO A ALFONSO
+
+J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est
+grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop
+souvent rencontré de semblables déceptions pour m'étonner de celle que
+tu viens de subir. L'épreuve était rude, j'en conviens, pour ton jeune
+courage, et les révoltes de ton âme contre une insulte si grave et si
+peu méritée sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu
+entres à peine dans la carrière. Ta vie retirée, tes méditations, tes
+travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui
+s'agitent dans les hautes régions de l'art, ni du caractère réel des
+hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.
+
+Quelques événements de mon histoire, que je t'ai laissé ignorer
+jusqu'ici, suffiront à t'éclairer sur notre position à tous et sur la
+tienne propre.
+
+Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit; ton
+caractère me rassure; je le connais, je l'ai bien étudié. Tu
+persévéreras, tu arriveras au but malgré tout; tu es un homme de fer, et
+le caillou lancé contre ta tête par les basses passions embusquées sur
+ta route, loin de briser ton front, en fera jaillir le feu. Apprends
+donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de
+l'injustice des grands te servent de leçon.
+
+L'évêque de Salamanque, ambassadeur de Rome, m'avait demandé une grande
+aiguière, dont le travail, extrêmement minutieux et délicat, me prit
+plus de deux mois, et qui, en raison de l'énorme quantité de métaux
+précieux nécessaires à sa composition, m'avait presque ruiné. Son
+Excellence se répandit en éloges sur le rare mérite de mon ouvrage, le
+fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement
+que si elle n'eût reçu de moi qu'une vieille casserole ou une médaille
+de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revînt entre mes mains pour
+une petite réparation; je refusai de le rendre.
+
+Le maudit prélat, après m'avoir accablé d'injures dignes d'un prêtre et
+d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reçu de la somme qu'il
+me devait encore; mais comme je ne suis pas homme à me laisser prendre à
+un piége aussi grossier, Son Excellence en vint à faire assaillir ma
+boutique par ses valets. Je me doutai du tour; aussi, quand cette
+canaille s'avança pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, armés
+jusqu'aux dents, nous lui fîmes un tel accueil que le lendemain, grâce à
+mon escopette et à mon long poignard, je fus enfin payé[2].
+
+Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le célèbre bouton de la
+chape du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empêcher de te
+décrire. J'avais situé le gros diamant précisément au milieu de
+l'ouvrage, et j'avais placé Dieu assis dessus, dans une attitude si
+dégagée, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en
+résultait une très-belle harmonie; il donnait la bénédiction en élevant
+la main droite. J'avais disposé, au-dessous, trois petits anges qui le
+soutenaient en élevant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du
+milieu, était en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait
+à l'entour une quantité d'autres petits anges disposés avec d'autres
+pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'où sortaient
+un grand nombre de chérubins et mille ornements d'un admirable effet.
+
+Clément VII, plein d'enthousiasme quand il vit le bouton, me promit de
+me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta là; et
+comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre,
+toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une
+bête féroce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce
+que j'en ai jamais obtenu[3]. Il n'y avait pas un mois que j'étais en
+liberté quand je rencontrai Pompeo, ce misérable orfévre qui avait
+l'insolence d'être jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps,
+j'ai eu assez de peine à défendre ma pauvre vie. Je le méprisais trop
+pour le haïr; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui
+était pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'étais, il me
+fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au
+visage, la frayeur lui fit détourner la tête, et le coup de poignard
+porta précisément au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux,
+car au premier il tomba mort dans ma main. Mon intention n'avait pas été
+de le tuer, mais dans l'état d'esprit où je me trouvais, est-on jamais
+sûr de ses coups? Ainsi donc, après avoir subi un odieux emprisonnement,
+me voilà de plus obligé de prendre la fuite pour avoir, sous l'impulsion
+de la juste colère causée par la mauvaise foi et l'avarice d'un pape,
+écrasé un scorpion.
+
+Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espèce, ne me les payait
+pas mieux que son prédécesseur; seulement, pour mettre en apparence les
+torts de mon côté, il imagina un expédient digne de lui et vraiment
+atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de Sa Sainteté,
+m'accusent un jour auprès d'elle d'avoir volé des bijoux à Clément.
+
+Paul III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire
+coupable, et me fait enfermer au château Saint-Ange; dans ce fort que
+j'avais si bien défendu quelques années auparavant pendant le siége de
+Rome; sous ces remparts d'où j'avais tiré plus de coups de canon que
+tous les canonniers ensemble, et d'où j'avais, à la grande joie du pape,
+tué moi-même le connétable de Bourbon. Je viens à bout de m'échapper,
+j'arrive aux murailles extérieures; suspendu à une corde au-dessus des
+fossés, j'invoque Dieu qui connaît la justice de ma cause, je lui crie,
+en me laissant tomber: «Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!»
+Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Exténué,
+mourant, couvert de sang, je parviens, en me traînant sur les mains et
+sur les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro.
+Cet infâme me livre traîtreusement au pape pour obtenir un évêché.
+
+Paul me condamne à mort, puis, comme s'il se repentait de terminer trop
+promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot fétide tout
+rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de
+six mois de ces tortures que, tout gorgé de vin, dans une nuit d'orgie,
+il accorde ma grâce à l'ambassadeur français[4].
+
+Ce sont là, cher Alfonso, des souffrances terribles et des persécutions
+bien difficiles à supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite
+récemment à ton amour-propre puisse t'en donner une juste idée.
+D'ailleurs, l'injure adressée à l'œuvre et au génie de l'artiste te
+semblât-elle plus pénible encore que l'outrage fait à sa personne,
+celle-là m'a-t-elle manqué, dis, à la cour de notre admirable grand-duc,
+quand j'ai fondu Persée? Tu n'as oublié, je pense, ni les surnoms
+grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait
+chaque nuit à ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut
+persuader à Côme que mon nouveau procédé de fonte ne réussirait pas, et
+que c'était folie de me confier le métal. Ici même, à cette brillante
+cour de France, où j'ai fait fortune, où je suis puissant et admiré,
+n'ai-je pas une lutte de tous les instants, sinon avec mes rivaux (ils
+sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite du roi,
+madame d'Étampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi! Cette
+méchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[5]; cherche,
+par mille moyens, à me nuire dans l'esprit de Sa Majesté; et, en vérité,
+je commence à être si las de l'entendre aboyer sur ma trace, que, sans
+un grand ouvrage récemment entrepris, dont j'espère plus d'honneur que
+de tous mes précédents travaux, je serais déjà sur la route d'Italie.
+
+Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger à
+l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le
+tourment de mes ennemis. Et je l'avais prévu. Et maintenant je puis les
+abîmer dans mon mépris. Cette vengeance marche à pas lents, il est vrai,
+mais pour l'homme inspiré, sûr de lui-même, patient et fort, elle est
+certaine. Songe, Alfonso, que j'ai été insulté plus de mille fois, et
+que je n'ai tué que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y
+penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il
+n'est pas donné à tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clément VII,
+ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Côme, ni de madame d'Étampes, ni de
+cent autres lâches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce
+même Côme, de ce grand-duc, de ce Mécène ridicule qui ne comprend pas
+plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offensés
+tous les deux? Ne pense pas à le tuer, au moins; ce serait une insigne
+folie, dont les conséquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand
+musicien, que ton nom soit illustre, et si quelque jour sa sotte vanité
+le portait à t'offrir ses faveurs, repousse-les, n'accepte jamais rien
+de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te
+donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon
+expérience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit à ta
+portée.
+
+Je t'ai dit tout à l'heure que le roi de France, plus généreux et plus
+noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc à moi,
+artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire, à tenir la parole du
+prince sans esprit et sans cœur qui te méconnaît. Je t'envoie dix mille
+écus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir à monter dignement
+ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit à Rome, à
+Naples, à Milan, à Ferrare, partout, excepté à Florence; il ne faut pas
+qu'un seul rayon de ta gloire puisse se refléter sur le grand-duc.
+Adieu, cher enfant, la vengeance est bien belle, et pour elle on peut
+être tenté de mourir;--mais l'art est encore plus beau, n'oublie jamais
+que, _malgré tout, il faut vivre pour lui_.
+
+Ton ami. BENVENUTO CELLINI
+
+
+Paris, 10 juin 1557.
+
+BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA
+
+Misérable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flûte[6].
+C'était bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de
+flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage,
+d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin à une aussi vulgaire
+conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il proférer de telles
+menaces puisque ton ressentiment était de si frêle nature, que deux ans
+à peine après avoir reçu l'insulte à la face, tu devais t'agenouiller
+lâchement pour baiser la main qui te l'infligea.
+
+Quoi! ni la parole que tu m'avais donnée, ni les regards de l'Europe
+aujourd'hui fixés sur toi, ni ta dignité d'homme et d'artiste, n'ont pu
+te garantir des séductions de cette cour, où règnent l'intrigue,
+l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour où tu fus honni, méprisé, et
+qui te chassa comme un valet infidèle! Il est donc vrai! tu composes
+pour le grand-duc! Il s'agit même, dit-on, d'une œuvre plus vaste et
+plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie
+musicale tout entière doit prendre part à la fête. On dispose les
+jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, réunis sous ta
+direction dans un vaste et beau pavillon décoré par Michel-Ange,
+verseront à flots la splendide harmonie sur un peuple haletant, éperdu,
+enthousiasmé. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour
+Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement
+traité! Oh! quelle ridicule bonhomie était la mienne quand je cherchais
+à calmer ta puérile colère d'un jour! oh! la miraculeuse simplicité qui
+me faisait prêcher la continence à l'eunuque, la lenteur au colimaçon!
+Sot que j'étais!
+
+Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener à ce degré
+d'abaissement? La soif de l'or? tu es plus riche que moi aujourd'hui.
+L'amour de la renommée? quel nom fut jamais plus populaire que celui
+d'Alfonso, depuis le prodigieux succès de ta tragédie de _Francesca_, et
+celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont
+suivie. D'ailleurs, qui t'empêchait de choisir une autre capitale pour
+le théâtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'eût refusé ce
+que le _grand_ Côme vient de t'offrir. Partout, à présent, tes chants
+sont aimés et admirés; ils retentissent d'un bout de l'Europe à l'autre;
+on les entend à la ville, à la cour, à l'armée, à l'église: le roi
+François ne cesse de les répéter; madame d'Étampes, elle-même, trouve
+que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_; justice égale t'est
+rendue en Espagne; les femmes, les prêtres surtout, professent
+généralement pour la musique un culte véritable; et si la fantaisie eût
+été de porter aux Romains l'ouvrage que tu prépares pour les Toscans, la
+joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilière _enrabattée_ des
+monsignori n'eût été surpassée, sans doute, que par l'ivresse et les
+transports de leurs innombrables catins.
+
+L'orgueil, peut-être, t'aura séduit... quelque dignité bouffie...
+quelque titre bien vain... Je m'y perds.
+
+Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqué de noblesse, tu as
+manqué de fierté, tu as manqué de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont
+également déchus à mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'à
+des gens de cœur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de
+ceux-là, mon amitié n'est plus à toi. Je t'ai donné de l'argent, tu as
+voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans
+un mois je passerai à Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche
+pas à me voir. Car, fût-ce le jour même de ton succès, devant le
+peuple, devant les princes, et devant l'assemblée bien autrement
+imposante pour moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te
+tournerais le dos.
+
+BENVENUTO CELLINI
+
+
+Florence, 23 juin 1557.
+
+ALPHONSO A BENVENUTO
+
+Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable
+humiliation, à toi je dois ma célébrité, ma fortune, et peut-être ma
+vie. J'avais juré que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je
+t'avais promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni
+travaux, ni honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est à Ferrare que
+_Francesca_ a été entendue (grâce à toi) et applaudie pour la première
+fois; c'est à Florence qu'elle a été traitée d'ouvrage dénué de sens et
+de raison. Et cependant Ferrare, qui m'a demandé ma nouvelle
+composition, ne l'a point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais
+hommage. Oui, les Toscans, jadis si dédaigneux à mon égard, se
+réjouissent de la préférence que je leur accorde; ils en sont fiers;
+leur fanatisme pour moi dépasse de bien loin tout ce que tu me racontes
+de celui des Français.
+
+Une véritable émigration se prépare dans la plupart des villes toscanes.
+Les Pisans et les Siennois eux-mêmes, oubliant leurs vieilles haines,
+implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalité florentine. Côme,
+ravi du succès de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de
+brillantes espérances sur les résultats que ce rapprochement des trois
+populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il
+m'accable de prévenances et de flatteries. Il a donné hier, en mon
+honneur, une magnifique collation au palais de Pitti, où toutes les
+familles nobles de la ville se trouvaient réunies. La belle comtesse de
+Vallombrosa m'a prodigué ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a
+fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme
+du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui.
+
+Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien méprisable, bien vil? Eh bien!
+Cellini, si tu passes à Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de
+huit à neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y
+chercher. Et si, dès les premiers mots, je ne me justifie pas
+complétement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne
+pas de ma conduite une explication dont tu puisses de tout point
+t'avouer satisfait, alors redouble de mépris, traite-moi comme le
+dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet,
+crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mérité.
+Jusque-là, garde-moi ton amitié: tu verras bientôt que je n'en fus
+jamais plus digne.
+
+A toi, ALFONSO DELLA VIOLA.
+
+
+Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille, à l'air sombre et
+mécontent, se dirigeait à travers les rues de Florence, vers la place du
+Grand-Duc. Arrivé devant la statue en bronze de Persée, il s'arrêta et
+la considéra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'était
+Benvenuto. Bien que la réponse et les protestations d'Alfonso eussent
+fait peu d'impression sur son esprit, il avait été longtemps uni au
+jeune compositeur par une amitié trop sincère et trop vive, pour qu'elle
+pût ainsi en quelques jours s'effacer à tout jamais. Aussi ne s'était-il
+pas senti le courage de refuser d'entendre ce que della Viola pouvait
+alléguer pour sa justification; et c'est en se rendant au Baptistaire,
+où Alfonso devait venir le rejoindre, que Cellini avait voulu revoir,
+après sa longue absence, le chef-d'œuvre qui lui coûta naguère tant de
+fatigues et de chagrins. La place et les rues adjacentes étaient
+désertes, le silence le plus profond régnait dans ce quartier,
+d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait son
+immortel ouvrage, en se demandant si l'obscurité et une intelligence
+commune n'eussent pas été préférables pour lui à la gloire et au génie.
+
+--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il;
+semblable aux animaux confiés à ma garde, je mènerais une existence
+grossière, monotone, mais inaccessible au moins aux agitations qui,
+depuis mon enfance, ont tourmenté ma vie. Des rivaux perfides et
+jaloux... des princes injustes ou ingrats... des critiques acharnés...
+des flatteurs imbéciles... des alternatives incessantes de succès et de
+revers, de splendeur et de misère... des travaux excessifs et toujours
+renaissants... jamais de repos, de bien-être, de loisirs... user son
+corps comme un mercenaire et sentir constamment son âme transir ou
+brûler... est-ce là vivre?...
+
+Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui débouchaient
+rapidement sur la place, vinrent interrompre sa méditation.
+
+--Six florins! disait l'un, c'est cher.
+
+--En vérité, en eût-il demandé dix, répliqua l'autre, il eût bien fallu
+en passer par là. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places.
+D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'à
+vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir
+à merveille: la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous
+arriverons sans difficulté.
+
+--Bah! ajouta le troisième, pour entendre ça, nous pouvons bien jeûner
+un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier
+la répétition. La cour seule y avait été admise; le grand-duc et sa
+suite n'ont cessé d'applaudir; les exécutants ont porté della Viola en
+triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a
+embrassé: ce sera miraculeux.
+
+--Mais voyez donc comme les rues sont dépeuplées; toute la ville est
+déjà réunie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons!
+
+Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fête
+musicale, dont le jour et l'heure étaient arrivés. Cette circonstance ne
+s'accordait guère avec le choix qu'avait fait Alfonso de cette soirée
+pour son rendez-vous. Comment en un pareil moment, le maestro
+pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important où
+l'attachait un si grand intérêt? c'était difficile à concevoir.
+
+Le ciseleur, néanmoins, se rendit au Baptistaire, où il trouva ses deux
+élèves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir même
+pour Livourne, et de là s'embarquer pour Naples le lendemain.
+
+Il attendait à peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage
+pâle et les yeux ardents, se présenta devant lui avec une sorte de calme
+affecté, qui ne lui était pas ordinaire.
+
+--Cellini! tu es venu, merci.
+
+--Eh bien?
+
+--C'est ce soir!
+
+--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise.
+
+--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrés. La foule se
+presse sur les murs, dans les bassins à demi pleins d'eau, sur les
+toits, sur les arbres, partout.
+
+--Je le sais.
+
+--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus.
+
+--Je le sais.
+
+--Le grand-duc, la cour et la noblesse sont réunis, l'immense orchestre
+est rassemblé.
+
+--Je le sais.
+
+--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro
+n'y est pas non plus, le sais-tu aussi?
+
+--Comment! que veux-tu dire?
+
+--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enlevée; non, il n'y a pas de
+maestro, puisque me voilà; non, il n'y aura pas de fête musicale,
+puisque l'œuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le
+grand-duc que mon ouvrage ne serait pas exécuté. _Cela ne me convient
+plus_, lui ai-je écrit, en me servant de ses propres paroles, _moi
+aussi, à mon tour_, J'AI CHANGÉ D'IDÉE. Conçois-tu à présent la rage de
+ce peuple désappointé pour la première fois! de ces gens qui ont quitté
+leur ville, laissé leurs travaux, dépensé leur argent pour entendre ma
+musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les
+épiais, l'impatience commençait à les gagner, on s'en prenait au
+grand-duc. Vois-tu mon plan, Cellini.
+
+--Je l'aperçois.
+
+--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir éclater ma
+mine. Entends-tu déjà ces cris, ce tumulte, ces imprécations? ô mes
+braves Pisans, je vous reconnais à vos injures! Vois-tu voler ces
+pierres, ces branches d'arbres, ces débris de vases? il n'y a que des
+Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons être
+renversés. Comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent à
+l'assaut du pavillon. Bon! voilà un bloc de boue dans la loge ducale,
+bien a pris au _grand_ Côme de l'avoir quittée. A bas les gradins! à bas
+les pupitres, les banquettes, les fenêtres! à bas la loge! à bas le
+pavillon! le voilà qui s'écroule. Ils abîment tout, Cellini! c'est une
+magnifique émeute! honneur au grand-duc!!! Ah! damnation! tu me prenais
+pour un lâche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce là de la vengeance?»
+
+Cellini, les dents serrées, les narines ouvertes, regardait, sans
+répondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux où
+brillait un feu sinistre, son front carré que sillonnaient de larges
+gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres,
+témoignaient assez de la sauvage intensité de sa joie. Saisissant enfin
+le bras d'Alfonso:
+
+--Je pars à l'instant pour Naples, veux-tu me suivre?
+
+--Au bout du monde, à présent.
+
+--Embrasse-moi donc, et à cheval! tu es un héros.
+
+ * * * * *
+
+SIEDLER.--Eh bien! voulez-vous parier que si Corsino trouvait jamais
+l'occasion de se venger de la même manière, il se garderait de la
+saisir?... C'est bon pour un homme célèbre qui peut déjà faire de la
+gloire _litière pour ses chevaux_, pour parler comme l'empereur
+Napoléon; mais qu'un débutant ou même un artiste passablement connu se
+donne un luxe pareil, je l'en défie! Il n'y en a pas d'assez fou, ou
+d'assez vindicatif. Pourtant la farce est bonne. J'aime aussi la
+modération de Benvenuto dans les coups de poignard: «_Je ne lui en
+donnai que deux, car au premier il tomba mort_,» est touchante.
+
+WINTER.--Ce damné opéra ne finira pas! (La première chanteuse pousse des
+cris déchirants.) Qui sait quelque chose d'amusant pour nous faire
+oublier les clameurs de cette créature?--Moi, dit Turuth, la seconde
+flûte, je puis vous raconter un petit drame dont j'ai été témoin en
+Italie; mais l'histoire n'est pas gaie.--Oh! tu es sensible, on le sait;
+le plus sensible des lauréats que l'Institut de France a envoyés à Rome
+depuis vingt ans, pour y désapprendre la musique, si toutefois ils l'ont
+jamais sue.--Eh bien! si c'est le genre français, dit Dervinck,
+laisse-le nous attendrir. Va pour dix minutes de sensibilité. Mais tu
+nous assures que ton histoire est véritable?--Aussi vraie qu'il est vrai
+que j'existe!--Voyez-vous le puriste, qui ne veut pas dire comme tout le
+monde aussi vraie que j'existe!--Chut! au fait! au fait!--M'y voilà!
+
+
+
+
+VINCENZA
+
+NOUVELLE SENTIMENTALE
+
+
+Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un amour
+profond à une jeune paysanne d'Albano, nommée Vincenza, qui venait
+quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de
+nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des
+montagnes et l'expression candide de ses traits, lui avaient valu une
+espèce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa conduite
+décente et réservée justifiait d'ailleurs complétement.
+
+Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne
+quitta plus Rome; Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent
+échangés contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait dans
+le Transtevera, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les
+enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes
+visites à l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai,
+G*** était gravement assis devant son chevalet, la brosse à la main;
+Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son maître,
+épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles se levait
+d'un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec ivresse,
+et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de convulsionnaire,
+sans songer le moins du monde à déguiser sa délirante passion.
+
+Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,
+mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G*** des
+doutes sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte
+et refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par
+cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant. Elle attendait
+quelquefois G*** des journées entières sur la promenade du Pincio, où
+elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
+plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières.
+J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
+la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne pouvais
+que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour pourtant je
+la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au bord du
+Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du Poussin...
+
+--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?... Vous ne voulez pas me
+répondre?... Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie...
+
+--Laissez-moi, monsieur, ne m'arrêtez pas.
+
+--Mais que venez-vous faire ici, seule?
+
+--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
+plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais
+me noyer.
+
+Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis
+quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
+imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
+fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de
+rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de
+G*** une dernière tentative.
+
+--Écoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
+tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me
+suggéreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
+vous apprendrai le résultat de ma démarche et ce que vous devez faire
+pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura
+effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là.
+
+--Oh! monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites.
+
+Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la
+scène dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette
+malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.
+
+--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant;
+je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
+D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
+son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
+choses que l'on puisse voir; prends-la comme objet d'art.
+
+--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
+deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouveaux éclaircissements
+sur cette ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je
+laisserai la clef à ma porte. Si, au contraire, la clef n'y est pas,
+c'est que j'aurai acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés:
+alors, je te prie, qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autres
+choses. Comment trouves-tu mon nouvel atelier?
+
+--Incomparablement préférable à l'ancien; mais la vue en est moins
+belle. A ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour
+pouvoir distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.
+
+--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages,
+laisse-moi allumer mon cigare... Bon!... A présent, adieu, je vais à
+l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_
+de voir lequel de nous deux est joué.
+
+Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
+encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété
+l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
+me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon
+chevet, mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir
+éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau,
+je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient.
+
+--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clef est à sa
+porte, c'est qu'il vous pardonne, et...
+
+La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
+la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et se
+précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un divin
+sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures après,
+je venais de m'habiller, G*** entre, et me dit d'un air grave:
+
+--Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas
+venue? je l'attendais.
+
+--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi folle de
+l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en deux minutes.
+
+--Je ne l'ai pas vue; et pourtant la clef était bien à ma porte.
+
+--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé
+d'atelier. Elle sera montée au quatrième étage, ignorant que tu étais au
+premier.
+
+--Courons.
+
+Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était
+fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que
+Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi:
+elle venait de lui. Nous courons au Transtevera, chez elle, au Tibre, à
+la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne
+l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
+violentes... Nous arrivons au lieu de la scène... Deux bouviers se
+battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
+Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se
+précipiter...
+
+ * * * * *
+
+Le premier violon sifflant doucement entre ses dents: Sst! sst! ssss!
+Elle est courte et mauvaise, ton anecdote; et fort peu touchante
+d'ailleurs. Allons, flûte française et sensible, retourne à tes pipeaux.
+J'aime mieux la sensibilité originale de notre timbalier, ce sauvage
+Kleiner, dont l'unique ambition est d'être le premier de la ville pour
+le trémolo serré et pour le culottage des pipes. Un jour...--Mais la
+pièce est finie, garde ton histoire pour demain.--Non, c'est bref, vous
+l'avalerez tout de suite. Un jour donc je rencontre Kleiner, accoudé sur
+la table d'un café et seul, selon sa coutume. Il avait l'air plus sombre
+qu'à l'ordinaire. Je m'approche: Tu parais bien triste, Kleiner, lui
+dis-je, qu'as-tu?--Oh! je suis... je suis vexé!--As-tu encore perdu onze
+parties de billard comme la semaine dernière? as-tu cassé une paire de
+baguettes ou une pipe culottée?--Non, j'ai perdu... ma mère.--Pauvre
+camarade! j'ai regret de t'avoir questionné et d'apprendre une aussi
+fâcheuse nouvelle.--(Kleiner, s'adressant au garçon du café): Garçon!
+une bavaroise au lait.--Tout de suite, monsieur.--(Puis continuant): Oui
+mon vieux, je suis bien vexé, va! ma mère est morte hier soir, après une
+agonie affreuse qui a duré quatorze heures.--(Le garçon revient):
+Monsieur, il n'y a plus de bavaroises.--(Kleiner frappant sur la table
+un violent coup de poing, qui en fait tomber avec fracas deux cuillers
+et une tasse): Allons!!! autre vexation!!!--Voilà de la sensibilité
+naturelle et bien exprimée!
+
+Les musiciens partent d'un éclat de rire tel, que le chef d'orchestre,
+qui les écoutait, est forcé de s'en apercevoir et de les regarder d'un
+œil courroucé. Son autre œil sourit.
+
+
+
+
+DEUXIÈME SOIRÉE
+
+LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du présent.--EXÉCUTION D'UN ORATORIO.--LE
+SOMMEIL DES JUSTES.
+
+
+Il y a concert au théâtre.
+
+Le programme se compose exclusivement d'un immense oratorio, que le
+public vient entendre par devoir religieux, qu'il écoute avec un silence
+religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui
+produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles
+d'une église protestante.
+
+Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n'a rien à faire là-dedans,
+s'agite avec inquiétude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose
+parler avec irrévérence de cette musique, écrite, selon lui, par un
+pauvre compositeur, assez étranger aux lois de l'orchestration pour ne
+pas employer le roi des instruments, la grosse caisse.
+
+Je me trouve à côté d'un alto; celui-ci fait assez bonne contenance
+pendant la première heure. Après quelques minutes de la seconde,
+toutefois, son archet n'attaque plus que mollement les cordes, puis
+l'archet tombe... et je sens un poids inaccoutumé sur mon épaule gauche.
+C'est celui de la tête du martyr qui s'y repose sans s'en douter. Je
+m'approche, pour lui fournir un point d'appui plus solide et plus
+commode. Il s'endort profondément. Les pieux auditeurs, voisins de
+l'orchestre, jettent sur nous des regards indignés. Grand scandale!.....
+Je persiste à le prolonger en servant d'oreiller au dormeur. Les
+musiciens rient. «Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne
+nous tenez éveillés de quelque façon. Voyons, un épisode de votre
+dernier voyage en Allemagne! C'est un pays que nous aimons, bien que ce
+terrible oratorio vienne de là. Il doit vous y être arrivé plus d'une
+aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphée s'ouvrent
+déjà pour nous recevoir.--Je suis chargé ce soir, à ce qu'il paraît, de
+tenir les uns endormis et les autres éveillés? Je me dévouerai donc,
+s'il le faut, mais quand vous répéterez l'histoire que je m'en vais vous
+dire, histoire peut-être un peu décolletée par-ci par-là, ne dites pas
+de qui vous l'avez apprise; cela achèverait de me perdre dans l'esprit
+des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce
+moment.--Soyez tranquille, répond Corsino, qui est sorti de prison, je
+dirai qu'elle est de moi.»
+
+
+LE HARPISTE AMBULANT
+
+NOUVELLE DU PRÉSENT
+
+Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance à peu
+près qui sépare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais
+fut arrêté sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emporté
+un viaduc: une immense étendue de la voie étant couverte d'eau, de terre
+et de gravois, les voyageurs durent se résigner à faire un long détour
+en voiture pour aller rejoindre l'autre tronçon du chemin de fer rompu.
+Le nombre des véhicules confortables n'était pas grand et je dus même
+m'estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes
+de paille, sur lequel j'arrivai au point de ralliement du convoi, moulu
+et gelé. Pendant que je tâchais de me dégeler dans un salon de la
+station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans
+le sud de l'Allemagne, qui possèdent quelquefois un talent supérieur à
+leur modeste condition. Celui-ci s'étant placé à l'un des angles du
+salon en face de moi, me considéra attentivement pendant quelques
+minutes, et, prenant sa harpe comme pour l'accorder, répéta tout
+doucement plusieurs fois, en forme de prélude, les quatre premières
+mesures du thème de mon scherzo de la _Fée Mab_; il m'examinait en
+dessous, en murmurant ce petit dessin mélodique. Je crus d'abord à un
+hasard qui avait amené ces quelques notes sous les doigts du harpiste,
+et pour m'en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures
+suivantes, auxquelles, à mon grand étonnement, il répliqua par la fin de
+la période très-exactement. Alors nous nous regardâmes tous les deux en
+souriant. «--Dove avete inteso questo pezzo? lui dis-je. Mon premier
+mouvement dans les pays dont je ne possède pas la langue est toujours de
+parler italien, m'imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas
+le français doivent comprendre la seule langue étrangère dont j'aie
+appris quelques mots. Mais mon homme: «Je ne sais pas l'italien,
+monsieur, et ne comprends pas ce que vous m'avez fait l'honneur de me
+dire.--Ah! vous parlez français! Je vous demandais où vous avez entendu
+ce morceau.--A Vienne, à l'un de vos concerts.--Vous me
+reconnaissez?--Oh! très-bien!--Par quel hasard, et comment êtes-vous
+entré à ce concert?--Un soir, dans un café de Vienne où j'allais jouer
+ordinairement, je fus témoin d'une querelle qui s'éleva entre des
+habitués du café au sujet de votre musique, querelle si violente que je
+crus un instant les voir argumenter à coups de tabouret. Il y fut
+surtout beaucoup question de la symphonie de _Roméo et Juliette_, et
+cela me donna une grande envie de l'entendre. Je me dis alors: Si je
+gagne aujourd'hui plus de trois florins, j'en emploierai un à acheter
+demain un billet pour le concert. J'eus le bonheur de recevoir trois
+florins et demi, et je satisfis ma curiosité.--Ce scherzo vous est donc
+resté dans la mémoire?--J'en sais la première moitié et les dernières
+mesures seulement, je n'ai jamais pu me rappeler le reste.--Quel effet
+vous a-t-il produit quand vous l'avez entendu? dites-moi la vérité.--Oh!
+un singulier, très-singulier effet! Il m'a fait rire, mais rire tout de
+bon et sans pouvoir m'en empêcher. Je n'avais jamais pensé que les
+instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu'un orchestre
+de cent musiciens pût se livrer à de si amusantes petites cabrioles. Mon
+agitation était extrême, et je riais toujours. Aux dernières mesures du
+morceau, à cette phrase rapide où les violons partent en montant comme
+une flèche, je fis même un si grand éclat de rire, qu'un de mes voisins
+voulut me faire mettre à la porte, pensant que je me moquais de vous. En
+vérité pourtant je ne me moquais pas, au contraire; mais c'était plus
+fort que moi.--Parbleu, vous avez une manière originale de sentir la
+musique, je suis curieux de savoir comment vous l'avez apprise. Puisque
+vous parlez si bien le français et que le train de Prague ne part que
+dans deux heures, vous devriez en déjeunant avec moi me conter
+cela.--C'est une histoire très-simple, monsieur, et peu digne de votre
+attention; mais si vous voulez bien l'écouter, je suis à vos ordres.
+
+Nous nous mîmes à table, on apporta l'inévitable vin du Rhin, nous bûmes
+quelques rasades, et voici, à peu d'expressions près, en quels termes
+mon convive me fit l'histoire de son éducation musicale, ou plutôt le
+récit des événements de sa vie.
+
+
+HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT
+
+Je suis né en Styrie: mon père était musicien ambulant, comme je suis
+aujourd'hui. Après avoir parcouru pendant dix ans la France et y avoir
+amassé un petit pécule, il revint dans son pays, où il se maria. Je vins
+au monde un an après son mariage, et huit mois après ma naissance, ma
+mère mourut. Mon père ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et
+éleva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont
+capables en général. Persuadé que, vivant en Allemagne, je ne pouvais
+manquer de savoir l'allemand, il eut l'heureuse idée de m'apprendre
+d'abord la langue française, en s'en servant exclusivement avec moi. Il
+m'enseigna ensuite, aussitôt que mes forces me le permirent, l'usage des
+deux instruments qui lui étaient le plus familiers, la harpe et la
+carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je
+bientôt un chasseur estimé dans notre village, et mon père était-il fier
+de moi. J'étais arrivé en même temps à une assez belle force sur la
+harpe, quand mon père crut remarquer que mes progrès s'arrêtaient. Il
+m'en demanda la raison; ne voulant pas la lui dire, je répondis en
+l'assurant qu'il n'y avait pas de ma faute, que je travaillais chaque
+jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer
+de la harpe enfermé dans notre pauvre maison. La vérité était que je ne
+travaillais plus du tout. Voici pourquoi: J'avais une jolie voix
+d'enfant, forte et bien timbrée; le plaisir que je trouvais à jouer de
+la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos
+contrées, m'avait amené à chanter aussi en m'accompagnant, à chanter à
+pleine voix, en déployant toute la force de mes poumons. J'écoutais
+alors avec ravissement les sons que je produisais, rouler et se perdre
+au loin dans les vallées, et cela m'exaltait d'une manière
+extraordinaire, et j'improvisais les paroles et la musique de chansons
+mêlées d'allemand et de français, dans lesquelles je cherchais à peindre
+le vague enthousiasme qui me possédait. Ma harpe, toutefois, ne
+répondait point à ce que je désirais pour l'accompagnement de ces chants
+étranges; j'avais beau en briser les accords de vingt manières, cela me
+paraissait toujours petit, misérable et sec, à tel point qu'un jour, à
+la fin d'un couplet où je voulais un accord fort et retentissant, je
+saisis instinctivement ma carabine, qui ne me quittait jamais et la
+tirai en l'air pour obtenir l'explosion finale que la harpe me refusait.
+C'était bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus,
+gémissants et doux, que recherche la rêverie et qui la font naître; la
+harpe se montrait là plus impuissante encore.
+
+Dans l'impossibilité d'en rien tirer de pareil, un jour où j'improvisais
+plus mélancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et,
+découragé, je demeurai en silence, couché sur la bruyère, la tête
+appuyée sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une
+harmonie bizarre, mais douce, voilée, mystérieuse comme l'écho des
+cantiques du paradis, sembla poindre à mon oreille... J'écoutai tout
+ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s'exhalait de ma harpe,
+sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en
+puissance, ou diminuait, selon le degré de force du vent. C'était le
+vent, en effet, qui produisait ces accords extraordinaires dont je
+n'avais jamais entendu parler!
+
+--Vous ne connaissiez pas les harpes éoliennes?
+
+--Non, monsieur. Je crus avoir fait une découverte réelle, je me
+passionnai pour elle, et dès ce moment, au lieu de m'exercer au
+mécanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer à des expériences
+qui m'absorbèrent tout entier. J'essayai vingt façons différentes de
+l'accorder pour éviter la confusion produite par la vibration de tant de
+cordes diverses, et j'en vins enfin, après bien des recherches, à en
+accorder le plus grand nombre possible à l'unisson et à l'octave, en
+supprimant toutes les autres. Alors seulement j'obtins des séries
+d'accords vraiment magiques qui réalisèrent mon idéal; harmonies
+célestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantôt me
+transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d'anges
+aux ailes blanches, couronnés d'étoiles et chantant avec moi dans une
+langue inconnue; tantôt, me plongeant dans une tristesse profonde, me
+faisaient voir au milieu des nuages de pâles jeunes filles aux yeux
+bleus, vêtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les
+Séraphins, qui souriaient en versant des larmes et laissaient échapper
+d'harmonieux gémissements emportés avec elles par l'orage jusqu'aux
+extrémités de l'horizon; tantôt je m'imaginais voir Napoléon, dont mon
+père m'avait si souvent raconté l'étonnante histoire; je me croyais dans
+l'île où il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui; puis
+c'était la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur
+Jésus-Christ dans une église immense, le jour de Pâques: d'autres fois,
+il me semblait être isolé bien haut dans l'air et que le monde entier
+avait disparu; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si
+j'eusse perdu des êtres infiniment chers, et je m'arrachais les cheveux,
+je sanglotais en me roulant à terre. Je ne puis exprimer la centième
+partie de ce que j'éprouvais. Ce fut pendant une de ces scènes de
+poétique désespoir que je fus rencontré un jour par des chasseurs du
+pays. En voyant mes larmes, mon air égaré, les cordes de ma harpe en
+partie détendues, ils me crurent devenu fou et bon gré mal gré me
+ramenèrent chez mon père. Lui, qui depuis quelque temps s'était imaginé,
+d'après mes façons d'être et mon inexplicable exaltation, que je buvais
+de l'eau-de-vie (qu'il m'eût fallu voler alors, car je ne pouvais la
+payer), n'adopta point leur idée. Persuadé que j'étais allé m'enivrer
+quelque part, il me roua de coups et me tint enfermé au pain et à l'eau
+pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien
+vouloir dire pour me disculper; je sentais qu'on n'eût point cru ni
+compris la vérité. D'ailleurs, il me répugnait de mettre qui que ce fût
+dans ma confidence; j'avais découvert un monde idéal et sacré, et je ne
+voulais en dévoiler le mystère à personne. M. le curé, un brave homme
+dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une
+tout autre manière de voir. «Ce sont peut-être, disait-il, des
+visitations de l'esprit céleste. Cet enfant est sans doute destiné à
+devenir un grand saint.»
+
+L'époque de ma première communion arriva et mes visions harmoniques
+devinrent plus fréquentes en augmentant d'intensité. Mon père alors
+commença à perdre la mauvaise opinion qu'il avait conçue de moi et à
+penser, lui aussi, que j'étais fou. M. le curé, au contraire, persistant
+dans la sienne me demanda si je n'avais jamais songé à être prêtre.
+«Non, monsieur, répondis-je, mais j'y songe maintenant, et il me semble
+que je serais bien heureux d'embrasser ce saint état.»--«Eh bien! mon
+enfant, examinez-vous, réfléchissez, nous en reparlerons.» Sur ces
+entrefaites, mon père mourut après une courte maladie. J'avais quatorze
+ans; je ressentis un grand chagrin, car il ne m'avait que rarement
+battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m'avoir élevé et
+m'avoir appris trois choses: le français, la harpe et la carabine.
+J'étais seul au monde, M. le curé me prit chez lui, et bientôt après,
+sur l'assurance que je lui donnai de ma vocation pour l'état
+ecclésiastique, il commença à me préparer aux connaissances qu'il exige.
+Cinq années s'écoulèrent ainsi à étudier le latin, et j'étais sur le
+point d'entreprendre mes études de théologie, quand un jour je tombai
+brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles à la fois! Vous
+ne croyez peut-être pas cela possible, monsieur?
+
+--Comment donc! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce
+genre aux organisations telles que la vôtre.
+
+--Eh bien donc! ce fut comme je vous le dis... J'en aimai deux d'un
+coup, une gaie et une sentimentale.
+
+--Comme les deux cousines de _Freyschutz_?
+
+--Précisément. Oh! le _Freyschutz_! il y a une de mes phrases
+là-dedans!... Et dans les bois, aux jours d'orage, bien souvent... (Ici
+le narrateur s'arrêta, regardant fixement en l'air, immobile, prêtant
+l'oreille; il semblait entendre ses chères harmonies éoliennes, unies
+sans doute à la romantique mélodie de Weber, dont il venait de parler.
+Il pâlit, quelques larmes parurent sur ses paupières... Je n'avais garde
+de troubler son rêve extatique, je l'admirais, je l'enviais même. Nous
+gardâmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant
+rapidement ses yeux et vidant son verre): Pardon, monsieur, reprit-il,
+je vous ai malhonnêtement laissé seul pour suivre un instant mes
+souvenirs. C'est que, voyez-vous, Weber m'aurait compris, lui, comme je
+le comprends; il ne m'aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni
+pour un saint. Il a réalisé mes rêves, ou du moins il a rendu sensibles
+au vulgaire quelques-unes de mes impressions.
+
+--Au vulgaire, dites-vous! cherchez un peu, camarade, combien il y a
+d'individus qui aient remarqué la phrase dont le souvenir seul vient de
+vous émouvoir, et que je suis sûr d'avoir devinée: le solo de clarinette
+sur le trémolo, dans l'ouverture, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui, chut!
+
+--Eh bien! citez à qui vous voudrez cette mélodie sublime, et vous
+verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le _Freyschutz_, il
+n'y en a peut-être pas dix qui l'aient seulement remarquée.
+
+--C'est fort possible. Mon Dieu, quel monde!... Bref, mes deux
+maîtresses étaient donc les vraies héroïnes de Weber, et qui plus est,
+l'une s'appelait Annette et l'autre Agathe, encore comme dans le
+_Freyschutz_. Je n'ai jamais pu savoir laquelle des deux j'aimais le
+mieux, seulement avec la gaie j'étais toujours triste, et la
+mélancolique m'égayait.
+
+--Cela devait être, nous sommes ainsi faits.
+
+--Ma foi, s'il faut vous l'avouer, je me trouvai diablement heureux. Ce
+double amour me fit oublier un peu mes concerts célestes, et quant à ma
+vocation sacrée, elle disparut en un clin d'œil. Il n'y a rien de tel
+que l'amour de deux jeunes filles, l'une gaie et l'autre rêveuse, pour
+vous ôter l'envie de devenir prêtre et le goût de la théologie. M. le
+curé ne s'apercevait de rien, Agathe ne soupçonnait pas mon amour pour
+Annette, ni celle-ci ma passion pour Agathe, et je continuais à m'égayer
+et à m'attrister successivement, de deux jours l'un.
+
+--Diable! il y a sans doute en vous un fond de tristesse et de gaieté
+inépuisable, si cette agréable existence a duré longtemps.
+
+--Je ne sais si j'étais aussi favorisé que vous le dites, car un nouvel
+incident, plus grave que tous les événements antérieurs de ma vie, vint
+m'arracher bientôt aux bras de mes bonnes amies et aux leçons de M. le
+curé. J'étais un jour à faire de la poésie rêveuse auprès d'Annette, qui
+riait de tout son cœur de ce qu'elle appelait mon air de _chien couchant
+affligé_; je chantais, en m'accompagnant de la harpe, un de mes poëmes
+les plus passionnés, improvisé au temps où ni mon cœur ni mes sens
+n'avaient encore parlé. Je cessai un instant de chanter... la tête sur
+l'épaule d'Annette, baisant avec tendresse une de ses mains; je me
+demandais ce que pouvait être cette faculté mystérieuse qui m'avait fait
+trouver en musique l'expression de l'amour, avant que la moindre lueur
+de ce sentiment m'eût été révélée, quand Annette, contenant mal un
+nouvel accès d'hilarité: «Oh! que tu es bête! s'écria-t-elle en
+m'embrassant, mais c'est égal, je t'aime encore mieux, si peu
+divertissant que tu sois, que ce drôle de corps de Franz, l'amant
+d'Agathe.--L'amant de?...--D'Agathe, tu ne le savais donc pas? il va la
+voir justement aux heures où nous sommes ensemble; elle m'a tout
+confié.» Vous croyez peut-être, monsieur, que je m'élançai d'un bond
+hors de la maison en poussant un cri de fureur, pour aller exterminer
+Franz et Agathe. Point du tout, pris d'une de ces rages froides plus
+terribles cent fois que les grands emportements, j'allai attendre mon
+rival à la porte de _notre_ maîtresse, et sans réfléchir qu'elle nous
+trompait tous les deux et qu'il avait à se plaindre de moi autant que
+j'avais à me plaindre de lui, sans vouloir même qu'il se doutât du motif
+de mon agression, je l'insultai de telle façon que nous convînmes de
+nous battre sans témoins le lendemain matin. Et nous nous battîmes,
+monsieur, et je... donnez-moi un verre de vin, et je... à votre santé...
+et je lui crevai un œil...
+
+--Ah! vous vous battîtes à l'épée?
+
+--Non, monsieur, à la carabine, à cinquante pas; je lui envoyai dans
+l'œil gauche une balle qui le rendit borgne.
+
+--Et mort, sans doute?
+
+--Oh! très-mort, il tomba roide sur le coup.
+
+--Et vous l'aviez visé à l'œil gauche?
+
+--Hélas! non, monsieur; je sais que vous allez me trouver bien
+maladroit... à cinquante pas... J'avais visé l'œil droit... Mais en le
+tenant en joue, je vins à penser à cette drôlesse d'Agathe, et il faut
+croire que ma main trembla, car en toute autre occasion, je vous le jure
+sans vanité, j'eusse été incapable d'une erreur aussi grossière. Quoi
+qu'il en soit, je ne le vis pas plus tôt à terre que ma colère et mes
+deux amours s'envolèrent de compagnie... Je n'eus plus qu'une idée,
+celle d'échapper à la justice que je croyais déjà voir à mes trousses;
+car nous nous étions battus sans témoins, et je pouvais aisément passer
+pour un assassin. Je détalai donc dans la montagne au plus vite, sans
+m'inquiéter d'Annette ni d'Agathe. Je fus guéri à l'instant même de ma
+passion pour elles, comme elles m'avaient guéri de ma vocation pour la
+théologie. Ce qui me démontra clairement que, pour moi, l'amour des
+femmes est à l'amour de Dieu comme l'amour de la vie est à celui des
+femmes, et que le meilleur parti à prendre pour oublier deux maîtresses,
+c'est d'envoyer une balle dans l'œil gauche du premier venu de leurs
+amants. Si jamais vous avez un double amour comme le mien, et qu'il vous
+incommode, je vous recommande mon procédé.»
+
+Je vis que mon homme commençait à s'exalter, il mordait sa lèvre
+inférieure en parlant, et riait sans bruit d'une façon étrange. «Vous
+êtes fatigué, lui dis-je, si nous allions dehors fumer un cigare, vous
+pourriez plus aisément tout à l'heure reprendre et achever votre
+récit.--Volontiers, dit-il.» Alors s'approchant de sa harpe, il joua
+d'une main le thème entier de _la Fée Mab_, qui parut lui rendre sa
+bonne humeur, et nous sortîmes, moi, grommelant à part: Quel drôle
+d'homme! et lui: Quel drôle de morceau!...
+
+«Je vécus pendant quelques jours dans les montagnes, reprit en rentrant
+mon original; le produit de ma chasse me suffisait ordinairement, et les
+paysans, d'ailleurs, ne refusent jamais au chasseur un morceau de pain.
+J'arrivai enfin à Vienne, où je vendis, bien à contre-cœur, ma fidèle
+carabine pour acheter cette harpe dont j'avais besoin pour gagner ma
+vie. A partir de ce jour, j'embrassai l'état de mon père, je fus
+musicien ambulant. J'allais sur les places publiques, dans les rues,
+sous les fenêtres surtout des gens que je connaissais pour n'avoir point
+le sentiment de la musique; je les obsédais avec mes mélodies sauvages,
+et ils me jetaient toujours quelque monnaie pour se débarrasser de moi.
+J'ai reçu ainsi bien de l'argent de M. le conseiller K***, de madame
+la baronne C***, du baron S***, et de vingt autres Midas habitués de
+l'Opéra italien. Un artiste viennois, avec qui je m'étais lié, m'avait
+fait connaître leur nom et leur demeure. Quant aux amateurs de musique
+de profession, ils m'écoutaient avec intérêt à l'exception de deux ou
+trois, il était rare cependant que l'idée leur vînt de me donner la
+moindre chose. Ma collecte principale se faisait le soir dans les cafés,
+parmi les étudiants et les artistes; et c'est ainsi, je crois vous
+l'avoir dit, que je fus témoin de la querelle excitée par une de vos
+compositions, et que le désir me vint d'aller entendre la _Fée Mab_.
+Quel drôle de morceau! J'ai depuis lors beaucoup fréquenté les bourgs et
+les villages répandus sur la route que vous suivez, et fait de
+nombreuses visites à cette belle Prague. Ah! Monsieur, voilà une ville
+musicale.
+
+--Vraiment?
+
+--Vous verrez. Mais cette vie errante fatigue à la longue; je pense
+quelquefois à mes deux bonnes amies, je me figure que j'aurais bien du
+plaisir à pardonner à Agathe, dût Annette me tromper à son tour.
+D'ailleurs, je gagne à peine de quoi vivre; ma harpe me ruine; ces
+maudites cordes qu'il faut sans cesse remplacer... à la plus légère
+pluie, ou elles se rompent, ou il leur vient dans le milieu une grosseur
+qui en altère le timbre et les rend sourdes et discordantes. Vous n'avez
+pas l'idée de ce que cela me coûte.
+
+--Ah! cher confrère, ne vous plaignez pas trop. Si vous saviez, dans les
+grands théâtres lyriques, combien de cordes plus chères que les vôtres,
+puisqu'il y en a de 60,000 et même de 100,000 fr., s'altèrent et se
+détruisent chaque jour, au grand désespoir des maîtres et des
+directeurs!... Nous en avons d'une sonorité exquise et puissante qui
+périssent, comme les vôtres, par le plus léger accident. Un peu de
+chaleur, la moindre humidité, un rien, et l'on voit paraître la maudite
+grosseur dont vous parlez, qui en détruit la justesse et le charme! Que
+de beaux ouvrages inexécutables alors! que d'intérêts compromis! Les
+directeurs éperdus prennent la poste, courant à Naples, ce pays des
+bonnes cordes, mais trop souvent en vain. Il faut bien du temps et
+beaucoup de bonheur pour arriver à remplacer une chanterelle de premier
+ordre!
+
+--C'est possible, Monsieur; mais vos désastres me consolent mal de mes
+misères; et, pour sortir de la gêne où je suis, je viens de m'arrêter à
+un projet que vous approuverez sans doute. J'ai acquis depuis deux ans
+une véritable habileté sur mon instrument, je puis maintenant me
+produire d'une façon sérieuse, et je ferais, je pense, de bonnes
+affaires en allant donner des concerts dans les grandes villes de France
+et à Paris.
+
+--A Paris! des concerts en France! ah! ah! ah! Laissez-moi rire à mon
+tour. Ah! ah! le drôle d'homme! Ce n'est pas pour me moquer de vous! ah!
+ah! ah! mais c'est involontaire, comme le rire bienheureux que vous a
+occasionné mon scherzo!
+
+--Pardon, qu'ai-je donc dit de si plaisant?
+
+--Vous m'avez dit, ah! ah! ah! que vous comptiez vous enrichir en France
+en y donnant des concerts. Ah! voilà bien une idée styrienne. Allons,
+c'est à moi de parler maintenant, écoutez: En France d'abord... attendez
+un peu, je suis tout essoufflé; en France, quiconque donne un concert
+est frappé par la loi d'un impôt. Saviez-vous cela?
+
+--Sacrement!
+
+--Il y a des gens dont l'état est de percevoir (c'est-à-dire de prendre)
+_le huitième_ de la recette brute de tous les concerts, et la latitude
+même leur est laissée d'en prendre _le quart_ si cela leur convient...
+Ainsi, vous venez à Paris, vous organisez à vos risques et périls une
+soirée ou une matinée musicale; vous avez à payer la salle, l'éclairage,
+le chauffage, les affiches, le copiste, les musiciens. Comme vous n'êtes
+pas connu, vous devez vous estimer heureux de faire 800 fr. de recette;
+vous avez, au minimum, 600 fr. de frais; il devrait vous rester 200 fr.
+de bénéfice; pourtant il ne vous restera rien. Le percepteur s'arrange
+de vos 200 fr. que la loi lui donne, les empoche et vous salue; car il
+est très-poli. Si, comme cela est plus probable, vous ne faites que tout
+juste les 600 fr. nécessaires pour les frais, le percepteur n'en
+perçoit pas moins son huitième sur cette somme, et vous êtes de cette
+façon puni d'une amende de 75 fr. pour avoir eu l'insolence de vouloir
+vous faire connaître à Paris et de prétendre y vivre honnêtement du
+produit de votre talent.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+--Non, certes, ce n'est pas possible; mais cela est. Encore ma politesse
+seule suppose-t-elle pour vous des recettes de 800 et de 600 fr.
+Inconnu, pauvre et harpiste, vous n'auriez pas vingt auditeurs. Voilà la
+vérité vraie. Les plus grands, les plus célèbres virtuoses, ont
+eux-mêmes, d'ailleurs, éprouvé en France les effets du caprice et de
+l'indifférence du public. On m'a montré au foyer du théâtre, à
+Marseille, une glace que Paganini brisa de colère, en trouvant la salle
+vide à l'un de ses concerts.
+
+--Paganini!
+
+--Paganini. Il faisait peut-être trop chaud ce jour-là. Car il faut vous
+apprendre ceci: dans notre pays, il y a telles circonstances que le
+génie même le plus extraordinaire en musique, le plus foudroyant, le
+plus incontesté, ne saurait combattre avec succès. Ni à Paris ni dans
+les provinces, le public n'aime assez la musique pour braver, dans le
+seul but d'en entendre, la chaleur, la pluie, la neige, pour retarder ou
+avancer de quelques minutes l'heure de ses repas; il ne va à l'Opéra et
+au concert que s'il peut s'y rendre sans peine, sans dérangement
+quelconque, sans trop de dépense, bien entendu, et s'il n'a absolument
+rien de mieux à faire. On ne trouverait pas un individu sur mille, j'en
+ai la ferme conviction, qui consentît à aller entendre le plus étonnant
+virtuose, le chef-d'œuvre le plus rare, s'il était obligé de l'écouter
+_seul_ dans une salle _non éclairée_. Il n'y en a pas un sur mille qui,
+prêt à faire à un artiste une politesse qui lui coûtera 50 fr., veuille
+en payer 25 pour entendre quelque prodige de l'art, à moins que la mode
+ne l'y oblige; car les chefs-d'œuvre même sont quelquefois à la mode. On
+ne sacrifie à la musique ni un dîner, ni un bal, ni une simple
+promenade, bien moins encore une course de chevaux ou une séance de
+cour d'assises. On va voir un opéra s'il est nouveau et s'il est exécuté
+par la diva ou le ténor en vogue: on va au concert s'il y a quelque
+intérêt de curiosité tel que celui d'une rivalité, d'un combat public
+entre deux virtuoses célèbres. Il ne s'agit pas d'admirer leur talent,
+mais de savoir lequel des deux sera vaincu; c'est une autre espèce de
+course au clocher ou de boxe à armes courtoises. On va dans un théâtre
+s'ennuyer pendant quatre heures, ou dans une salle de concerts
+classiques jouer la plus fatigante comédie d'enthousiasme, parce qu'il
+est de bon ton d'avoir là sa loge, que les places y sont fort
+recherchées. On va à certaines premières représentations surtout, on
+paie même alors sans hésiter un prix exorbitant, si le directeur ou les
+auteurs jouent ce soir-là une de ces parties terribles qui décident de
+leur fortune ou de leur avenir. Alors l'intérêt est immense; on se
+soucie peu d'étudier l'ouvrage nouveau, d'y chercher des beautés et d'en
+jouir; on veut savoir s'il tombera ou non; et selon que la chance lui
+sera favorable ou contraire, selon que le mouvement sera imprimé dans un
+sens ou dans un autre par une de ces causes occultes et inexplicables
+que le moindre incident peut faire naître en pareil cas, on va pour
+prendre noblement le parti du plus fort, pour écraser le vaincu si
+l'ouvrage est condamné, ou pour porter l'auteur en triomphe s'il
+réussit; sans avoir pour cela compris la moindre parcelle de l'œuvre.
+Oh! alors, qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, qu'il en coûte cent
+francs ou cent sous, il faut voir cela; c'est une bataille! c'est
+souvent même une exécution. En France, mon cher, il faut _entraîner_ le
+public comme on entraîne les chevaux de course; c'est un art spécial. Il
+y a des artistes entraînants qui n'y parviendront jamais, et d'autres,
+d'une plate médiocrité, qui sont d'irrésistibles _entraîneurs_. Heureux
+ceux qui possèdent à la fois ces deux rares qualités! Et encore les plus
+prodigieux sous ce rapport rencontrent-ils parfois leurs maîtres dans
+les flegmatiques habitants de certaines villes aux mœurs
+antédiluviennes, cités endormies qui ne furent jamais éveillées, ou
+vouées par l'indifférence pour l'art au fanatisme de l'économie.
+
+Ceci me rappelle une vieille anecdote, qui sera peut-être nouvelle pour
+vous, dans laquelle Liszt et Rubini figurèrent, il y a sept ou huit ans,
+d'une façon assez originale. Ils venaient de s'associer pour une
+expédition musicale contre les villes du Nord. Certes, si jamais deux
+entraîneurs entraînants se sont donné la main pour dompter le public, ce
+sont ces deux incomparables virtuoses. Eh bien donc! Rubini et Liszt
+(comprenez bien, Liszt et Rubini) arrivent dans une de ces Athènes
+modernes et y annoncent leur premier concert. Rien n'est négligé, ni les
+réclames mirobolantes, ni les affiches colossales, ni le programme
+piquant et varié, rien; et rien n'y fait. L'heure du concert venue, nos
+deux lions entrent dans la salle... Il n'y avait pas cinquante
+personnes! Rubini, indigné, refusait de chanter, la colère lui serrait
+la gorge. «Au contraire, lui dit Liszt, tu dois chanter de ton mieux; ce
+public atome est évidemment l'élite des amateurs de ce pays-ci, et il
+faut le _traiter_ en conséquence. Faisons-nous honneur!» Il lui donne
+l'exemple, et joue magnifiquement le premier morceau. Rubini chante
+alors le second de sa voix mixte la plus dédaigneuse. Liszt revient,
+exécute le troisième, et aussitôt après, s'avançant sur le bord du
+théâtre et saluant gracieusement l'assemblée: «Messieurs, dit-il, et
+Madame (il n'y en avait qu'une), je pense que vous avez assez de
+musique; oserai-je maintenant vous prier, de vouloir bien venir souper
+avec nous?» Il y eut un moment d'indécision parmi les cinquante conviés,
+mais comme, à tout prendre, cette proposition ainsi faite était
+engageante, ils n'eurent garde de la refuser. Le souper coûta à Liszt
+1,200 fr.. Les deux virtuoses ne renouvelèrent pas l'expérience. Ils
+eurent tort. Nul doute qu'au second concert la foule n'eût accouru...
+dans l'espoir du souper.
+
+Entraînage magistral, et à la portée du moindre millionnaire!
+
+Un jour je rencontre un de nos premiers pianistes-compositeurs qui
+revenait, désappointé, d'un port de mer où il avait compté se faire
+entendre. «Je n'ai pu entrevoir la possibilité d'y donner un concert, me
+dit-il très-sérieusement, les _harengs venaient d'arriver_, et la ville
+entière ne songeait qu'à ce précieux comestible!» Le moyen de lutter
+contre un banc de harengs!
+
+Vous voyez, mon cher, que l'entraînage n'est pas chose facile dans les
+villes du second ordre surtout. Mais cette large part faite à la
+critique du sens musical du gros public, je dois maintenant vous faire
+connaître combien il y a de malotrus qui l'importunent, ce pauvre
+public, qui le harcèlent, qui l'obsèdent sans vergogne, depuis le
+soprano jusqu'à la basse profonde, depuis le flageolet jusqu'au
+bombardon. Il n'est si mince râcleur de guitare, si lourd marteleur
+d'ivoire, si grotesque roucouleur de fadeurs qui ne prétende arriver à
+l'aisance et à la renommée en donnant concert sur la _guimbarde_... De
+là des tourments vraiment dignes de pitié pour les maîtres et les
+maîtresses de maison. Les patrons de ces virtuoses, les _placeurs de
+billets_, sont des frelons dont la piqûre est cuisante et dont on ne
+sait comment se garantir. Il n'y a pas de subterfuges, pas de roueries
+diplomatiques qu'ils n'emploient pour glisser aux pauvres gens riches
+quelque douzaine de ces affreux carrés de papier nommés billets de
+concert. Et quand une jolie femme surtout a été affligée de la cruelle
+tâche d'un placement de seconde main, il faut voir avec quel despotisme
+barbare elle frappe de son impôt les hommes jeunes ou vieux qui ont le
+bonheur de la rencontrer. «Monsieur A***, voici trois billets que
+madame*** m'a chargée de vous faire accepter; donnez-moi 30 fr.
+Monsieur B***, vous êtes un grand musicien, on le sait; vous avez
+connu le précepteur du neveu de Grétry, vous avez habité un mois à
+Montmorency une maison voisine de celle de ce grand homme; voici deux
+billets pour un concert charmant auquel vous ne pouvez vous dispenser
+d'assister: donnez-moi 20 fr. Ma chère amie, j'ai pris, l'hiver dernier,
+pour plus de 1,000 francs de billets des protégés de ton mari, il ne te
+refusera pas, si tu les lui présentes, le prix de ces cinq stalles:
+donne-moi 50 fr. Allons, monsieur C***, vous qui êtes si
+véritablement artiste, il faut encourager le talent; je suis sûre que
+vous vous empresserez de venir entendre ce délicieux enfant (ou cette
+intéressante jeune personne, ou cette bonne mère de famille, ou ce
+pauvre garçon qu'il faut arracher à la conscription, etc.); voilà deux
+places, c'est un louis que vous me devez; je vous fais crédit jusqu'à ce
+soir.»
+
+Ainsi de suite. Je connais des gens qui, pendant les mois de février et
+de mars, ceux de l'année où ce fléau sévit le plus cruellement à Paris,
+s'abstiennent de mettre les pieds dans les salons pour n'être pas
+dévalisés tout à fait. Je ne parle pas des suites les plus connues de
+ces redoutables concerts; ce sont les malheureux critiques qui les
+supportent, et il serait trop long de vous faire le tableau de leurs
+tribulations. Mais, depuis peu, les critiques ne sont plus seuls à en
+pâtir. Comme maintenant tout virtuose, guimbardier ou autre, qui a _fait
+Paris_, c'est-à-dire qui y a donné un concert tel quel (cela s'appelle
+ainsi en France dans l'argot du métier), croit devoir voyager, il
+incommode beaucoup d'honnêtes gens qui n'ont pas eu la prudence de
+cacher leurs relations extérieures. Il s'agit d'obtenir d'eux des
+_lettres de recommandation_; il s'agit de les amener à écrire à quelque
+innocent banquier, à quelque aimable ambassadeur, à quelque généreux ami
+des arts, que mademoiselle C*** va donner des concerts à Copenhague
+ou à Amsterdam, qu'elle a un rare talent, et qu'on veuille bien
+l'encourager (en achetant une grande quantité de ses billets). Ces
+tentatives ont, en général, les plus tristes résultats pour tout le
+monde, surtout pour les virtuoses recommandés. On me racontait en
+Russie, l'hiver dernier, l'histoire d'une chanteuse de romances et de
+son mari, qui, après avoir _fait_ sans succès Pétersbourg et Moscou, se
+crurent néanmoins assez recommandables pour prier un puissant protecteur
+de les introduire à la cour du sultan. Il fallait _faire_
+Constantinople. Rien que cela. Liszt lui-même n'avait pas encore songé à
+entreprendre un tel voyage. La Russie étant demeurée de glace pour eux,
+c'était une raison de plus pour tenter la fortune sous des cieux dont la
+clémence est proverbiale, et aller voir si, par le plus grand des
+hasards, les amis de la musique ne seraient pas des Turcs. En
+conséquence, voilà nos époux bien recommandés, suivant, comme les rois
+mages, l'étoile perfide qui les guidait vers l'Orient. Ils arrivent à
+Péra; leurs lettres de recommandation produisent tout leur effet; le
+sérail leur est ouvert. Madame sera admise à chanter ses romances devant
+le chef de la Sublime Porte, devant le commandeur des croyants. C'est
+bien la peine d'être sultan pour se voir exposé à des accidents
+semblables! On permet un concert à la cour; quatre esclaves noirs
+apportent un piano; l'esclave blanc, le mari, apporte le châle et la
+musique de la cantatrice. Le candide sultan, qui ne s'attend à rien de
+pareil à ce qu'il va entendre, se place sur une pile de coussins,
+entouré de ses principaux officiers, et ayant son premier drogman auprès
+de lui. On allume son narghilé, il lance un filet d'odorante vapeur, la
+cantatrice est à son poste; elle commence cette romance de M. Panseron:
+
+ «Je le sais, vous m'avez trahie,
+ Une autre a mieux su vous charmer.
+ Pourtant, quand votre cœur m'oublie,
+ Moi, je veux toujours vous aimer
+ Oui, je conserverai sans cesse
+ L'amour que je vous ai voué;
+ Et si jamais on vous délaisse,
+ Appelez-moi, je reviendrai.»
+
+Ici le sultan fait un signe au drogman, et lui dit avec ce laconisme de
+la langue turque dont Molière nous a donné de si beaux exemples dans _le
+Bourgeois gentilhomme_: Naoum!» Et l'interprète. «Monsieur, Sa Hautesse
+m'ordonne de vous dire que madame lui ferait plaisir de se taire tout de
+suite.--Mais... elle commence à peine... ce serait une mortification.»
+
+Pendant ce dialogue, la malencontreuse cantatrice continue, en roulant
+les yeux, à glapir la romance de M. Panseron:
+
+ «Si jamais son amour vous quitte,
+ Faible, si vous la regrettez,
+ Dites un mot, un seul, et vite
+ Vous me verrez à vos côtés.»
+
+Nouveau signe du sultan, qui, en caressant sa barbe, jette par-dessus
+son épaule ce mot au drogman: «Zieck!» Le drogman au mari (la femme
+chante toujours la romance de M. Panseron): «Monsieur, le sultan
+m'ordonne de vous dire que si madame ne se tait pas à l'instant, il va
+la faire jeter dans le Bosphore.»
+
+Cette fois, le tremblant époux n'hésite plus, il met la main sur la
+bouche de sa femme, et interrompt brusquement son tendre refrain:
+
+ «Appelez-moi, je reviendrai
+ Appelez-moi, je.....»
+
+Grand silence, interrompu seulement par le bruit des gouttes de sueur
+qui tombent du front de l'époux sur la table du piano humilié. Le sultan
+reste immobile; nos deux voyageurs n'osent se retirer, quand ce nouveau
+mot: «Boulack!» sort de ses lèvres au milieu d'une bouffée de tabac.
+L'interprète: «Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire qu'elle
+désire vous voir danser.--Danser! moi?--Vous-même, monsieur.--Mais je ne
+suis pas danseur, je ne suis pas même artiste, j'accompagne ma femme
+dans ses voyages, je porte sa musique, son châle, voilà tout... et je ne
+pourrai vraiment.....--Zieck! Boulack!» repart vivement le sultan en
+lançant un nuage gros de menaces. Lors, l'interprète très-vite:
+«Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que si vous ne dansez pas
+tout de suite, elle va vous faire jeter dans le Bosphore.» Il n'y avait
+pas à balancer, et voilà notre malheureux qui se livre aux gambades les
+plus grotesques, jusqu'au moment où le sultan, caressant une dernière
+fois sa barbe, s'écrie d'une voix terrible: «Daloum be boulack! Zieck!»
+L'interprète: «Assez, Monsieur; Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que
+vous devez vous retirer avec madame et partir dès demain, et que si
+jamais vous revenez à Constantinople, elle vous fera jeter tous les deux
+dans le Bosphore.»
+
+Sultan sublime, critique admirable, quel exemple tu as donné là! et
+pourquoi le Bosphore n'est-il pas à Paris?
+
+La chronique ne m'a point appris si le couple infortuné poussa jusqu'en
+Chine, et si la tendre chanteuse obtint des lettres de recommandation
+pour le céleste empereur, chef suprême du royaume du milieu. Cela est
+probable, car on n'en a plus entendu parler. Le mari, en ce cas, aura
+péri misérablement dans la rivière Jaune, ou sera devenu premier danseur
+du fils du Soleil.
+
+--Cette dernière anecdote au moins, reprit le harpiste, ne prouve rien
+contre Paris.
+
+--Quoi! vous ne voyez pas ce qui en ressort évidemment?... Elle prouve
+que Paris, dans sa fermentation continuelle, donne naissance à tant de
+musiciens de toute espèce, de toutes valeurs, et même sans valeur, que,
+sous peine de s'entre-dévorer comme les animalcules infusoires, ils sont
+obligés d'émigrer, et que la garde qui veille aux portes du sérail n'en
+défend plus aujourd'hui même l'empereur des Turcs.
+
+--Ceci est bien triste, dit le harpiste en soupirant: je ne donnerai pas
+de concert, je le vois. C'est égal, je veux aller à Paris.
+
+--Oh! venez à Paris; rien ne s'y oppose. Bien plus, je vous prédis
+d'excellentes et nombreuses aubaines, si vous voulez y mettre en
+pratique le système si ingénieusement employé par vous à Vienne pour
+faire payer la musique aux gens qui ne l'aiment pas. Je puis, à cet
+égard, vous être d'une grande utilité, en vous indiquant la demeure des
+riches qui la détestent le plus; bien qu'en allant jouer au hasard
+devant toutes les maisons de quelque apparence vous fussiez à peu près
+sûr de réussir une fois sur deux. Mais, pour vous épargner des
+improvisations vaines, prenez toujours ces adresses dont je vous
+garantis l'exactitude et la haute valeur:
+
+1º Rue Drouot, en face de la mairie;
+
+2º Rue Favart, vis-à-vis la rue d'Amboise;
+
+3º Place Ventadour, en face de la rue Monsigny;
+
+4º Rue de Rivoli, je ne sais pas le numéro de la maison, mais tout le
+monde vous l'indiquera;
+
+5º Place Vendôme, tous les numéros en sont excellents.
+
+Il y a une foule de bonnes maisons rue Caumartin. Informez-vous encore
+des adresses de nos lions les plus célèbres, de nos compositeurs
+populaires, de la plupart des auteurs de livrets d'opéras, des
+principaux locataires des premières loges au Conservatoire, à l'Opéra et
+au Théâtre-Italien; tout cela pour vous est de l'or en barres. N'oubliez
+pas la rue Drouot, et allez-y tous les jours; c'est le quartier général
+de vos contribuables.»
+
+J'en étais là quand la cloche m'avertit du départ du convoi. Je serrai
+la main du harpiste vagabond, et m'élançant dans une diligence: Adieu,
+confrère! au revoir à Paris. Avec de l'ordre et en suivant mes avis,
+vous y ferez fortune. Je vous recommande encore la rue Drouot.
+
+--Et vous, pensez à mon remède contre l'amour double.
+
+--Oui, adieu!
+
+--Adieu!
+
+Le train de Prague partit aussitôt. Je vis quelque temps encore le
+Styrien rêveur, appuyé sur sa harpe, et me suivant de l'œil. Le bruit
+des wagons m'empêchait de l'entendre; mais au mouvement des doigts de sa
+main gauche, je reconnus qu'il jouait le thème de _la Fée Mab_, et à
+celui de ses lèvres je devinai qu'au moment où je disais encore: «Quel
+drôle d'homme!» il répétait de son côté: «Quel drôle de morceau!»
+
+ * * * * *
+
+Silence... Les ronflements de mon alto et ceux du joueur de grosse
+caisse, qui a fini par suivre son exemple, se distinguent au travers des
+savants contre-points de l'oratorio. De temps en temps aussi, le bruit
+des feuillets tournés simultanément par les fidèles lisant le sacré
+livret, fait une agréable diversion à l'effet un peu monotone des voix
+et des instruments.--«Quoi, c'est déjà fini? me dit le premier
+trombone.--Vous êtes bien honnête. Ce sont les mérites de l'oratorio qui
+me valent ce compliment. Mais j'ai réellement fini. Mes histoires ne
+sont pas comme cette fugue qui durera, je le crains, jusqu'au jugement
+dernier. Pousse, bourreau! va toujours! C'est cela, retourne ton thème
+maintenant! On peut bien en dire ce que madame Jourdain dit de son mari:
+«Aussi sot par derrière que par devant!»--Patience, dit le trombone, il
+n'y a plus que six grands airs et huit petites fugues.--Que devenir!--Il
+faut être justes, c'est irrésistible. Dormons tous!--Tous? Oh non, cela
+ne serait pas prudent. Imitons les marins, laissons au moins quelques
+hommes _de quart_. Nous les relèverons dans deux heures.» On désigne
+trois contre-bassistes pour faire le premier quart, et le reste de
+l'orchestre s'endort comme un seul homme.
+
+Quant à moi, je dépose doucement mon alto, qui a l'air d'avoir respiré
+un flacon de chloroforme, sur l'épaule du garçon d'orchestre, et je
+m'esquive. Il pleut à verse: j'entends le bruit des gouttières; je cours
+m'enivrer de cette rafraîchissante harmonie.
+
+
+
+
+TROISIÈME SOIRÉE
+
+ON JOUE LE FREYSCHUTZ.
+
+
+Personne ne parle dans l'orchestre. Chacun des musiciens est occupé de
+sa tâche, qu'il remplit avec zèle et amour. Dans un entr'acte, l'un
+d'eux me demande s'il est vrai qu'à l'Opéra de Paris, on ait placé un
+squelette véritable dans la scène infernale. Je réponds par
+l'affirmative, en promettant de raconter le lendemain la biographie de
+ce malheureux.
+
+
+
+
+QUATRIÈME SOIRÉE
+
+UN DÉBUT DANS LE FREYSCHUTZ.--Nouvelle nécrologique.--MARESCOT.--Étude
+d'équarrisseur.
+
+
+On joue un opéra italien moderne très-plat.
+
+Les musiciens sont à peine arrivés que la plupart d'entre eux, déposant
+leur instrument, me rappellent ma promesse de la veille. Le cercle se
+forme autour de moi. Les trombones et la grosse caisse travaillent avec
+ardeur. Tout est en ordre; nous avons pour une heure au moins de duos et
+de chœurs à l'unisson. Je ne puis refuser le récit réclamé.
+
+Le chef d'orchestre, qui veut toujours avoir l'air d'ignorer nos
+délassements littéraires, se penche un peu en arrière pour mieux
+écouter. La prima donna a poussé un _ré aigu_ si terrible, que nous
+avons cru qu'elle accouchait. Le public trépigne de joie; deux énormes
+bouquets tombent sur la scène. La diva salue et sort. On la rappelle,
+elle rentre, resalue et ressort. Rappelée de nouveau, elle revient,
+resalue de nouveau et ressort. Rappelée encore, elle se hâte de
+reparaître, de resaluer, et comme nous ne savons pas quand la comédie
+finira, je commence:
+
+
+
+
+UN DÉBUT
+
+DANS LE FREYSCHUTZ
+
+
+En 1822, j'habitais à Paris le quartier latin, où j'étais censé étudier
+la médecine. Quand vinrent à l'Odéon les représentations du
+_Freyschutz_, accommodé, comme on le sait, sous le nom de _Robin des
+bois_, par M. Castil-Blaze, je pris l'habitude d'aller, malgré tout,
+entendre chaque soir le chef-d'œuvre torturé de Weber. J'avais alors
+déjà à peu près jeté le scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples,
+Dubouchet, devenu depuis l'un des médecins les plus achalandés de Paris,
+m'accompagnait souvent au théâtre et partageait mon fanatisme musical. A
+la sixième ou septième représentation, un grand nigaud roux, assis au
+parterre à côté de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_ au second
+acte, prétendant que c'était une musique _baroque_ et qu'il n'y avait
+rien de bon dans cet opéra, excepté la valse et le chœur des chasseurs.
+L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine; c'était alors notre
+manière de discuter; et Dubouchet, en rajustant sa cravate un peu
+froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le connais,
+c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!» Et le parterre
+d'applaudir.
+
+Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces
+de son patron, ce pauvre diable (le garçon épicier) tombe malade; il se
+fait transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt,
+on ne l'enterre pas; tout cela se devine encore.
+
+Notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard sous les
+yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la Pitié, au
+lieu donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus pressé que
+de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre:
+
+«François, lui dit-il, voilà une _préparation sèche_ à faire; soigne-moi
+cela, c'est une de mes connaissances.»
+
+Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
+a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des
+récitatifs du _Freyschutz_ et la tâche de mettre le chef-d'œuvre en
+scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des
+costumes...--Duponchel! s'écrient à la fois cinq ou six musiciens,
+est-ce le célèbre inventeur du dais? celui qui a introduit le dais dans
+les opéras comme principal élément de succès? l'auteur du dais de _la
+Juive_? du dais de _la Reine de Chypre_? du dais du _Prophète_? le
+créateur du dais flottant, du dais mirobolant, du dais des dais?--C'est
+lui-même, messieurs, Duponchel donc étant encore chargé de la direction
+des costumes, des processions et des dais, je vais le trouver pour
+connaître ses projets relativement aux accessoires de la scène
+infernale, où son dais, malheureusement, ne pouvait figurer. «Ah çà, lui
+dis-je, il nous faut une tête de mort pour l'évocation de Samuel, et des
+squelettes pour les apparitions; j'espère que vous n'allez pas nous
+donner une tête de carton, ni des squelettes en toile peinte comme ceux
+de _Don Juan_.
+
+--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
+procédé connu.
+
+--Comment, le seul procédé! et si je vous donne, moi, du naturel, du
+solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que
+direz-vous?
+
+--Ma foi, je dirai... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
+procédé admirable.
+
+--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!
+
+Là-dessus je monte en cabriolet; je cours chez le docteur Vidal, un
+autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi
+celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent!
+
+--As-tu un squelette à me prêter?
+
+--Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-t-on, à un
+docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y
+tiens beaucoup.
+
+--Sois tranquille, j'en réponds!
+
+Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti.
+
+En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups,
+me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la
+vue me suggère une idée lumineuse. «Bonjour!--Bonjour!--Très-bien, je
+vous remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre
+amateur?
+
+--Quel amateur?
+
+--Parbleu! le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon
+pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien
+_préparé_.
+
+--Ah! j'y suis; il se porte à merveille! Certes! il est propre et net
+dans mon cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé.
+Il ne lui manque pas une phalange, c'est un chef-d'œuvre! La tête seule
+est un peu endommagée.
+
+--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le
+faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Vous verrez!
+
+--Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt,
+je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.
+
+Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une
+boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier:
+Gattino!
+
+--Monsieur.
+
+--Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge
+où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
+planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi
+droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
+allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Mais, comme il a une assez mauvaise tête, voyez, toute écornée, nous
+allons la changer contre celle-ci.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim,
+n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort
+d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
+(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du
+sabre de Gaspard dans la scène de l'évocation.
+
+--Oui, monsieur.»
+
+Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du _Freyschutz_,
+au moment où Samuel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre
+s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux
+rouges lueurs des feux du Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
+torche enflammée.
+
+Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais
+eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? il a une
+meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus:
+
+ . . . . . . . _Alas! poor Yorick!_ . . . . . . .
+
+ * * * * *
+
+--Eh bien, cela m'attriste, dit Corsino naïvement. Si épicier qu'il ait
+été, ce débutant était presque un homme, après tout. Je n'aime pas qu'on
+joue ainsi avec la mort. S'il siffla de son vivant la partition de
+Weber, je connais des individus bien plus coupables et dont on n'a
+pourtant pas vilipendé les restes avec cette cynique impiété. Moi aussi
+j'ai habité Paris et le quartier latin; et j'y ai vu à l'œuvre un de ces
+malheureux qui, profitant de l'impunité que leur assure la loi
+française, se livrent sur les œuvres musicales à des excès infâmes. Il y
+a de tout dans ce Paris. On y voit des gens qui trouvent leur pain au
+coin des bornes, la nuit, une lanterne d'une main, un crochet de
+l'autre; ceux-ci le cherchent en grattant le fond des ruisseaux des
+rues; ceux-là en déchirant le soir les affiches qu'ils revendent aux
+marchands de papiers; de plus utiles équarrissent les vieux chevaux à
+Montfaucon.
+
+Celui-là équarrissait les œuvres des compositeurs célèbres.
+
+Il se nommait Marescot, et son métier était d'_arranger_ toute musique
+pour deux flûtes, pour une guitare, et surtout pour deux flageolets, et
+de la publier. La musique du _Freyschutz_ ne lui appartenant pas (tout
+le monde sait qu'elle _appartenait_ à l'auteur des paroles et des
+perfectionnements qu'elle avait dû subir pour être digne de figurer dans
+le _Robin des bois_ à l'Odéon), Marescot n'osait en faire commerce. Et
+c'était un grand crève-cœur pour lui; car, disait-il, il avait _une
+idée_ qui, appliquée à un certain morceau de cet opéra, devait lui
+_rapporter gros_. Je voyais quelquefois ce praticien, et je ne sais
+pourquoi il m'avait pris en affection. Nos tendances musicales n'étaient
+pas pourtant précisément les mêmes, vous devez, j'espère, le supposer.
+Il m'arriva, en conséquence, de lui laisser soupçonner que je
+l'appréciais. Je m'oubliai même une fois jusqu'à lui dire le demi-quart
+de ma pensée au sujet de son industrie. Ceci nous brouilla un peu, et je
+demeurai six mois sans mettre les pieds dans son atelier.
+
+Malgré tous les attentats commis par lui sur les grands maîtres, il
+avait un aspect assez misérable et des vêtements passablement délabrés.
+Mais voilà qu'un beau jour je le rencontre marchant d'un pas leste sous
+les arcades de l'Odéon, en habit noir tout neuf, en bottes entières et
+en cravate blanche; je crois même, tant la fortune l'avait changé, qu'il
+avait les mains propres ce jour-là. «Ah! mon Dieu! m'écriai-je, tout
+ébloui en l'apercevant, auriez-vous eu le malheur de perdre un oncle
+d'Amérique, ou de devenir collaborateur de quelqu'un dans un nouvel
+opéra de Weber, que je vous vois si pimpant, si rutilant, si
+ébouriffant?--Moi! répondit-il, collaborateur? ah bien oui! je n'ai pas
+besoin de collaborer; j'élabore tout seul la musique de Weber, et bien
+je m'en trouve. Cela vous intrigue; sachez donc que j'ai réalisé mon
+idée, et que je ne me trompais pas quand je vous assurais qu'elle valait
+gros, très-gros, extraordinairement gros. C'est Schlesinger, l'éditeur
+de Berlin, qui possède en Allemagne la musique du _Freyschutz_; il a eu
+la bêtise de l'acheter: quel niais! Il est vrai qu'il ne l'a pas payée
+cher. Or, tant que Schlesinger n'avait pas publié cette musique baroque,
+elle ne pouvait, ici en France, appartenir qu'à l'auteur de _Robin des
+bois_, à cause des paroles et des perfectionnements dont il l'a ornée,
+et je me trouvais dans l'impossibilité d'en rien faire. Mais aussitôt
+après sa publication à Berlin, elle est devenue propriété publique chez
+nous, aucun éditeur français n'ayant voulu, comme bien vous le pensez,
+payer une part de sa propriété à l'éditeur prussien pour une composition
+pareille. J'ai pu aussitôt me moquer des droits de l'_auteur_ français
+et publier sans paroles mon morceau, d'après mon idée. Il s'agit de la
+prière en _la bémol_ d'Agathe au troisième acte de _Robin des bois_.
+Vous savez qu'elle est à trois temps, d'un mouvement endormant, et
+accompagnée avec des parties de cor syncopées très-difficiles et bêtes
+comme tout. Je m'étais dit qu'en mettant le chant dans la mesure à
+six-huit, en indiquant le mouvement allegretto, et en l'accompagnant
+d'une manière intelligible, c'est-à-dire avec le rhythme propre à cette
+mesure (une noire suivie d'une croche, le rhythme des tambours dans le
+pas accéléré), cela ferait une jolie chose qui aurait du succès. J'ai
+donc écrit ainsi mon morceau pour flûte et guitare, et je l'ai publié,
+tout en lui laissant le nom de Weber. Et cela a si bien pris, que je
+vends, non par centaines, mais par milliers, et que chaque jour la vente
+en augmente. Il me rapportera à lui seul plus que l'opéra entier n'a
+rapporté à ce nigaud de Weber, et même à M. Castil-Blaze, qui pourtant
+est un homme bien adroit. Voilà ce que c'est que d'avoir des
+idées!--Que dites-vous de cela, messieurs? Je suis presque sûr que vous
+allez me prendre pour un historien, et ne pas me croire. Et c'est un
+fait parfaitement vrai, pourtant. Et j'ai longtemps conservé un
+exemplaire de la prière de Weber ainsi transfigurée par l'_idée_ et pour
+la _fortune_ de M. Marescot, éditeur de musique français, professeur de
+flûte et de guitare, établi rue Saint-Jacques, au coin de la rue des
+Mathurins, à Paris.»
+
+L'opéra est fini; les musiciens s'éloignent en regardant Corsino d'un
+air d'incrédulité narquoise. Quelques-uns même laissent échapper cette
+vulgaire expression: Blagueur!...
+
+Mais je garantis l'authenticité de son récit. J'ai connu Marescot. Il en
+a fait bien d'autres!...
+
+
+
+
+CINQUIÈME SOIRÉE
+
+L'_S_ DE ROBERT LE DIABLE, nouvelle grammaticale.
+
+
+On joue un opéra français moderne très-plat.
+
+Personne ne songe à sa partie dans l'orchestre; tout le monde parle à
+l'exception d'un premier violon, des trombones et de la grosse caisse.
+En m'apercevant, le contre-bassiste Dimsky m'interpelle: «Eh! bon Dieu,
+que vous est-il donc arrivé, cher monsieur? Nous ne vous voyons pas
+depuis près de huit jours. Vous avez l'air triste. J'espère que vous
+n'avez pas éprouvé de _vexation_ comme celle de notre ami Kleiner.--Non,
+Dieu merci; je n'ai point à regretter de perte dans ma famille; mais
+j'étais, comme disent les catholiques, _en retraite_. En pareil cas, les
+personnes pieuses, pour se préparer sans distraction à l'accomplissement
+de quelque grave devoir religieux, se retirent dans un couvent ou dans
+un séminaire, et là, pendant un temps plus ou moins long, elles jeûnent,
+prient, et se livrent à de saintes méditations. Or, il faut vous avouer
+que j'ai l'habitude de faire tous les ans une _retraite_ poétique. Je
+m'enferme alors chez moi: je lis Shakspeare ou Virgile; quelquefois l'un
+et l'autre. Cela me rend un peu malade d'abord; puis je dors des vingt
+heures de suite; après quoi je me rétablis, et il ne me reste qu'une
+insurmontable tristesse, dont vous voyez le reste, et que vos gais
+propos ne tarderont pas à dissiper. Qu'a-t-on joué, chanté, dit et narré
+en mon absence? Mettez-moi au courant.--On a joué _Robert le Diable_, _I
+Puritani_; on n'a pas du tout chanté; et nous n'avons eu à l'orchestre
+que des discussions. La dernière s'est élevée à propos d'un passage de
+la scène du jeu dans l'opéra de Meyerbeer. Corsino soutient que les
+chevaliers siciliens sont tous d'accord pour dévaliser Robert. Moi je
+prétends que l'intention de l'auteur du livret n'a pu être de leur
+donner un si honteux caractère, et que leur _aparté_:
+
+ Nous le tenons! nous le tenons!
+
+est une licence du traducteur. Nous vous attendions pour savoir quelles
+sont les paroles françaises chantées par le chœur dans le texte
+originel.--Ce sont les mêmes; votre traducteur n'a point d'infidélité à
+se reprocher.--Ah! j'en étais sûr, reprend Corsino, j'ai gagné mon
+pari.--Oui; et ceci est encore un des bonheurs de M. Meyerbeer, le plus
+heureux des compositeurs de cette vallée de larmes. Car, il faut bien le
+reconnaître, il en est de ce qu'on est convenu d'appeler les _jeux_ du
+théâtre comme des jeux de hasard; les plus savantes combinaisons ne
+servent à rien pour y réussir; on y gagne parce qu'on n'y perd pas, on y
+perd parce qu'on n'y gagne pas. Ces deux raisons sont les seules qu'on
+puisse donner de la perte ou du gain, du succès ou du revers. La chance,
+le bonheur, la veine, la fortune! mots dont on se sert pour désigner la
+cause inconnue et qu'on ne connaîtra jamais. Mais cette chance, cette
+veine, cette _Fortune ou non propice_ (ainsi que Bertram a la naïveté de
+l'appeler dans _Robert le Diable_) semble néanmoins s'attacher à
+certains joueurs, à certains auteurs, avec un acharnement incroyable.
+Tel compositeur, par exemple, _a piqué sa carte_ pendant dix ans, a
+compté toutes les séries de rouges et de noires, a résisté prudemment à
+toutes les agaceries des chances ordinaires, à toutes les tentations
+qu'elles lui faisaient éprouver; puis, quand un beau jour il est arrivé
+à voir sortir la noire trente fois de suite, il se dit: «Ma fortune est
+faite; tous les opéras donnés depuis longtemps sont tombés; le public a
+besoin d'un succès, ma partition est précisément écrite dans le style
+opposé au style de mes devanciers; je la place sur la rouge.» La roue
+tourne, la noire sort une trente et unième fois, et l'ouvrage tombe à
+plat. Et ces choses-là arrivent même à des gens dont la profession est
+d'écrire des vulgarités; profession lucrative, on le sait, et que le
+succès favorise ordinairement en tous pays. Tandis que l'on voit, tels
+sont les caprices extravagants de l'aveugle déesse, de beaux ouvrages,
+des chefs-d'œuvre, des conceptions grandioses, neuves et hardies,
+réussir avec éclat et sans efforts.
+
+Ainsi, nous avons vu à l'Opéra de Paris, depuis dix ans, un assez bon
+nombre d'ouvrages médiocres, n'obtenant qu'un médiocre succès; nous en
+avons entendu d'autres entièrement nuls, dont le succès a été également
+nul, et _le Prophète_, qui piquait sa carte auprès du tapis vert depuis
+douze, treize ou quatorze ans tout au moins, _le Prophète_, qui ne
+trouvait jamais que la série des opéras tombés fût assez considérable,
+étant enfin arrivé à marquer sa trente et unième noire, a fait
+exactement le même calcul que le pauvre diable dont je parlais tout à
+l'heure, il est allé se camper sur la rouge... et la rouge est sortie.
+C'est que l'auteur de ce _Prophète_ a non-seulement le bonheur d'avoir
+du talent, mais aussi le talent d'avoir du bonheur. Il réussit dans les
+petites choses comme dans les grandes, dans ses inspirations et dans ses
+combinaisons savantes, comme dans ses distractions. Exemple, celle qu'il
+eut en composant _Robert le Diable_. M. Meyerbeer écrivant le premier
+acte de sa partition célèbre, et arrivé à la scène où Robert joue aux
+dés avec les jeunes seigneurs siciliens, n'aperçut pas un _s_, mal formé
+sans doute, dans le manuscrit de M. Scribe, auteur des paroles. Il en
+résulta qu'au moment où le joueur, exaspéré de ses pertes précédentes,
+met pour enjeux _et ses chevaux et ses armures_, le compositeur lut dans
+la réponse des partenaires de Robert: _Nous le tenons!_ au lieu de _Nous
+les tenons!_ et donna en conséquence à la phrase qu'il mit dans la
+bouche des Siciliens un accent mystérieux et railleur, convenable
+seulement à des fripons qui se réjouissent du bon coup qu'ils vont faire
+en plumant une dupe. Lorsque plus tard M. Scribe, assistant aux
+premières répétitions de mise en scène, entendit le chœur chanter à voix
+basse et en accentuant chaque syllabe, ce bouffon contre-sens:
+_Nous-le-te-nons, nous-le-te-nons_, au lieu de la vive exclamation de
+joueurs hardis, répondant: «Nous les tenons!» à la proposition que
+Robert leur fait de ses chevaux et de ses armures pour enjeux; «Qu'est
+ceci? s'écria-t-il (dit-on), mes seigneurs tiennent l'enjeu, mais ils ne
+tiennent pas Robert, les dés ne sont pas pipés, mes chevaliers ne sont
+pas des chevaliers d'industrie. Il faut corriger... cette... mais...
+voyons un peu... Eh bien!... ma foi... non... laissons l'erreur, elle
+ajoute à l'effet dramatique. Oui, _Nous le tenons_, l'idée est drôle,
+excellente, et le parterre s'attendrira, et les bonnes âmes seront
+touchées, et l'on dira: Oh! ce pauvre Robert! oh! les coupeurs de
+bourses! les misérables! ils s'entendent comme larrons en foire, ils
+vont le dépouiller!» Et l'_s_ ne fut pas remis, le contre-sens eut un
+succès fou, et les seigneurs siciliens demeurèrent atteints et
+convaincus de friponnerie; et les voilà déshonorés dans toute l'Europe
+parce que M. Meyerbeer a la vue basse.
+
+Autre preuve qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce qui se rattache de
+près ou de loin au théâtre.
+
+Le plus merveilleux de l'affaire est que M. Scribe, jaloux comme un
+tigre quand il s'agit de l'invention de quelque bonne farce à faire au
+public, n'a pas voulu laisser à son collaborateur le mérite de cette
+trouvaille, qu'il a bel et bien effacé l'_s_ de son manuscrit et qu'on
+lit dans le livret imprimé de _Robert le Diable_, le _Nous le tenons!_
+si cher au public, au lieu du: _Nous les tenons!_ plus cher au bon
+sens...............................................
+
+
+
+
+SIXIÈME SOIRÉE
+
+ÉTUDE ASTRONOMIQUE, révolution du ténor autour du public.--VEXATION de
+Kleiner le jeune.
+
+
+On joue un opéra allemand moderne très-plat.
+
+Conversation générale. «Dieu de Dieu! s'écrie Kleiner le jeune, en
+entrant à l'orchestre; comment tenir à de telles vexations! Ce n'est pas
+assez d'avoir un semblable ouvrage à endurer, il faut encore qu'il soit
+chanté par cet infernal ténor! Quelle voix! quel style! quel musicien et
+quelles prétentions!--Tais-toi, misanthrope! réplique Dervinck, le
+premier hautbois, tu finiras par devenir aussi sauvage que ton frère
+dont tu as tous les goûts, toutes les idées. Ne sais-tu donc pas que le
+ténor est un être à part, qui a le droit de vie et de mort sur les
+œuvres qu'il chante, sur les compositeurs, et, par conséquent, sur les
+pauvres diables de musiciens tels que nous? Ce n'est pas un habitant du
+monde, c'est un monde lui-même. Bien plus, les dilettanti vont jusqu'à
+le diviniser, et il se prend si bien pour un Dieu, qu'il parle à tout
+instant de ses _créations_. Et tiens, vois dans cette brochure qui
+m'arrive de Paris, comment ce monde lumineux fait sa révolution autour
+du public. Toi qui étudies toujours le _Cosmos_ de Humboldt, tu
+comprendras ce phénomène.--Lis-nous cela, petit Kleiner, disent la
+plupart des musiciens, si tu lis bien, nous te ferons apporter une
+bavaroise au lait.--Sérieusement?--Sérieusement.--Je le veux bien.
+
+
+REVOLUTION DU TÉNOR
+
+AUTOUR DU PUBLIC
+
+AVANT L'AURORE
+
+Le ténor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de
+science, de patience, de sentiment et de goût, qui fait de lui d'abord
+un lecteur consommé, un bon harmoniste, qui lui donne une méthode large
+et pure, l'initie aux beautés des chefs-d'œuvre de l'art, et le façonne
+enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance
+d'émotion dont il est doué, le ténor aspire au trône; il veut, malgré
+son maître, débuter et régner: sa voix, cependant, n'est pas encore
+formée. Un théâtre de second ordre lui ouvre ses portes; il débute, il
+est sifflé. Indigné de cet outrage, le ténor rompt à l'amiable son
+engagement, et, le cœur plein de mépris pour ses compatriotes, part au
+plus vite pour l'Italie.
+
+Il trouve, pour y débuter, de terribles obstacles, qu'il renverse à la
+fin; on l'accueille assez bien. Se voix se transforme, devient pleine,
+forte, mordante, propre à l'expression des passions vives autant qu'à
+celle des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu à
+peu en pureté, en fraîcheur, en candeur délicieuse; et ces qualités
+constituent enfin un talent dont l'influence est irrésistible. Le succès
+vient. Les directeurs italiens, qui entendent les affaires, vendent,
+rachètent, revendent le pauvre ténor, dont les modestes appointements
+restent toujours les mêmes, bien qu'il enrichisse deux ou trois théâtres
+par an. On l'exploite, on le pressure de mille façons, et tant et tant,
+qu'à la fin sa pensée se reporte vers la patrie. Il lui pardonne, avoue
+même qu'elle a eu raison d'être sévère pour ses premiers débuts. Il sait
+que le directeur de l'Opéra de Paris a l'œil sur lui. On lui fait de sa
+part des propositions qui sont acceptées; il repasse les Alpes.
+
+
+LEVER HÉLIAQUE
+
+Le ténor débute de nouveau, mais à l'Opéra cette fois, et devant un
+public prévenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.
+
+Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa première
+mélodie; dès ce moment son succès est décidé. Ce n'est pourtant que le
+prélude des émotions qu'il doit exciter avant la fin de la soirée. On a
+admiré dans ce passage la sensibilité et la méthode unies à un organe
+d'une douceur enchanteresse; restent à connaître les accents
+dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se présente, où
+l'audacieux artiste lance _à voix de poitrine, en accentuant chaque
+syllabe_, plusieurs notes aiguës, avec une force de vibration, une
+expression de douleur déchirante et une beauté de sons dont rien
+jusqu'alors n'avait donné une idée. Un silence de stupeur règne dans la
+salle, toutes les respirations sont suspendues, l'étonnement et
+l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable «la
+crainte;» et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette période
+inouïe; mais quand elle s'est terminée triomphante, on juge des
+transports de l'auditoire.....
+
+Nous voici au troisième acte. C'est un orphelin qui vient revoir la
+chaumière de son père; son cœur, d'ailleurs rempli d'un amour sans
+espoir, tous ses sens agités par les scènes de sang et de carnage que la
+guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accablés sous le poids
+du plus désolant contraste. Son père est mort; la chaumière est déserte;
+tout est calme et silencieux; c'est la paix, c'est la tombe. Et le sein
+sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de répandre les
+pleurs de la piété filiale, ce cœur auprès duquel seul le sien pourrait
+battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare..... _Elle_ ne sera
+jamais à lui..... La situation est poignante et dignement rendue par le
+compositeur. Ici, le chanteur s'élève à une hauteur à laquelle on ne
+l'eût jamais cru capable d'atteindre; il est sublime. Alors, de deux
+mille poitrines haletantes s'élance une de ces acclamations que
+l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et qui suffisent à
+payer de longs et rudes travaux.
+
+Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la
+presse débordant d'enthousiasme et lançant le nom du radieux ténor aux
+échos de tous les points du globe où la civilisation a pénétré.
+
+C'est alors, si j'étais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie
+d'adresser au triomphateur une homélie, dans le genre du discours que
+fit don Quichotte à Sancho, au moment où le digne écuyer allait prendre
+possession de son gouvernement de Barataria:
+
+«Vous voilà parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez
+célèbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables
+appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous
+feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur écrivez, ils
+vous répondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de
+vous comme d'un protégé ou d'un _ami intime_. On vous dédiera des livres
+en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez obligé de donner
+cent francs à votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du
+service de la garde nationale. Vous aurez des congés de temps en temps,
+pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos
+représentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous
+chanterez aux soirées du préfet, et la femme du maire vous enverra des
+abricots. Vous êtes sur le seuil de l'Olympe, enfin; car si les Italiens
+appellent les cantatrices _dive_ (déesses), il est bien évident que les
+grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voilà passé dieu,
+soyez bon diable malgré tout; ne méprisez pas trop les gens qui vous
+donneront de sages avis.
+
+»Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altère ou se
+brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil
+suffit pour précipiter de son trône élevé le plus grand des dieux, et le
+réduire à l'état d'homme, et à moins encore quelquefois.
+
+»Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.
+
+»Quand, du haut de votre élégant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,
+à pied, Meyerbeer, Spontini, Halévy ou Auber, ne les saluez pas d'un
+petit signe d'amitié protectrice, dont ils riraient de pitié et dont les
+passants s'indigneraient comme d'une suprême impertinence. N'oubliez pas
+que plusieurs de leurs ouvrages seront admirés et pleins de vie, quand
+le souvenir de votre _ut_ de poitrine aura disparu à tout jamais.
+
+»Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y
+engouer de quelque médiocre tisseur de cavatines, le donner, à votre
+retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que
+Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui échappe
+au ridicule.
+
+»Quand vous accepterez de nouveaux rôles, ne vous permettez pas d'y rien
+changer à la représentation, sans l'assentiment de l'auteur. Car sachez
+qu'une seule note ajoutée, retranchée ou transposée, peut aplatir une
+mélodie et en dénaturer l'expression. D'ailleurs, c'est un droit qui ne
+saurait en aucun cas être le vôtre. Modifier la musique qu'on chante ou
+le livre qu'on traduit, sans en rien dire à celui qui ne l'écrivit
+qu'avec beaucoup de réflexion, c'est commettre un indigne abus de
+confiance. Les gens qui empruntent _sans prévenir_ sont appelés voleurs,
+les interprètes infidèles sont des calomniateurs et des assassins.
+
+»Si d'aventure, il arrive un émule dont la voix ait plus de mordant et
+de force que la vôtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons avec
+lui, et soyez sûr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer, même
+quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournées
+départementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant
+de l'Opéra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon théâtre, mes
+chœurs, mon orchestre._ Les provinciaux n'aiment pas plus que les
+Parisiens qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que vous
+appartenez au théâtre, mais que le théâtre n'est pas à vous, et ils
+trouveraient la fatuité de votre langage d'un grotesque parfait.
+
+»Maintenant, ami Sancho, reçois ma bénédiction; va gouverner Barataria;
+c'est une île assez basse, mais la plus fertile peut-être qu'il y ait en
+terre ferme. Ton peuple est fort médiocrement civilisé; encourage
+l'instruction publique; que dans deux ans on ne se méfie plus, comme de
+sorciers maudits, des gens qui savent lire: ne t'abuse pas sur les
+louanges de ceux à qui tu permettras de s'asseoir à ta table; oublie tes
+damnés proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours
+important à prononcer; ne manque jamais à ta parole; que ceux qui te
+confieront leurs intérêts puissent être assurés que tu ne les trahiras
+pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!»
+
+
+
+
+LE TÉNOR AU ZÉNITH
+
+
+Il a cent mille francs d'appointements et un mois de congé. Après son
+premier rôle, qui lui valut un éclatant succès, le ténor en essaye
+quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte même de
+nouveaux qu'il abandonne après trois ou quatre représentations s'il n'y
+excelle pas autant que dans les rôles anciens. Il peut briser ainsi la
+carrière d'un compositeur, anéantir un chef-d'œuvre, ruiner un éditeur
+et faire un tort énorme au théâtre. Ces considérations n'existent pas
+pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le
+moyen le plus propre à les obtenir promptement est pour lui le seul
+qu'il faille employer.
+
+Il a remarqué que certaines formules mélodiques, certaines
+vocalisations, certains ornements, certains éclats de voix, certaines
+terminaisons banales, certains rhythmes ignobles, avaient la propriété
+d'exciter instantanément des applaudissements tels quels, cette raison
+lui semble plus que suffisante pour en désirer l'emploi, pour l'exiger
+même dans ses rôles, en dépit de tout respect pour l'expression,
+l'originalité, la dignité du style, et pour se montrer hostile aux
+productions d'une nature plus indépendante et plus élevée. Il connaît
+l'effet des vieux moyens qu'il emploie habituellement. Il ignore celui
+des moyens nouveaux qu'on lui propose, et, ne se considérant point comme
+un interprète désintéressé dans la question, dans le doute, il
+s'abstient autant qu'il est en lui. Déjà la faiblesse de quelques
+compositeurs, en donnant satisfaction à ses exigences, lui fait rêver
+l'introduction, dans nos théâtres, des mœurs musicales de l'Italie.
+Vainement on lui dit:
+
+«Le maître, c'est le _Maître_; ce nom n'a pas injustement été donné au
+compositeur; c'est sa pensée qui doit agir entière et libre sur
+l'auditeur, par l'intermédiaire du chanteur; c'est lui qui dispense la
+lumière et projette les ombres; c'est lui qui est le roi et répond de
+ses actes; il propose et dispose; ses ministres ne doivent avoir d'autre
+but, ambitionner d'autres mérites que ceux de bien concevoir ses plans,
+et, en se plaçant exactement à son point de vue, d'en assurer la
+réalisation.»
+
+(Ici tout l'auditoire du lecteur s'écrie: «Bravo»! et s'oublie jusqu'à
+applaudir. Le ténor du théâtre, qui, en ce moment, criait plus faux que
+de coutume, prend ces applaudissements pour lui, et jette un regard
+satisfait sur l'orchestre...) Le lecteur continue:
+
+Le ténor n'écoute rien; il lui faut des vociférations en style de
+tambour-major, traînant depuis dix ans sur les théâtres ultramontains,
+des thèmes communs entrecoupés de repos, pendant lesquels il peut
+s'écouter applaudir, s'essuyer le front, rajuster ses cheveux, tousser,
+avaler une pastille de sucre d'orge. Ou bien, il exige de folles
+vocalises, mêlées d'accents de menace, de fureur, de tendresse, diaprées
+de notes basses, de sons aigus, de gazouillements de colibri, de cris de
+pintade, de fusées, d'arpéges, de trilles. Quels que soient le sens des
+paroles, le caractère du personnage, la situation, il se permet de
+presser ou de ralentir le mouvement, d'ajouter des gammes dans tous les
+sens, des broderies de toutes les espèces, des _ah!_ des _oh!_ qui
+donnent à la phrase un sens grotesque; il s'arrête sur les syllabes
+brèves, court sur les longues, détruit les élisions, met des _h_
+aspirées où il n'y en a pas, respire au milieu d'un mot. Rien ne le
+choque plus; tout va bien, pourvu que cela favorise l'émission d'une de
+ses notes favorites. Une absurdité de plus ou de moins serait-elle
+remarquée en si belle compagnie? L'orchestre ne dit rien ou ne dit que
+ce qu'il veut; le ténor domine, écrase tout; il parcourt le théâtre d'un
+air triomphant; son panache étincelle de joie sur sa tête superbe; c'est
+un roi, c'est un héros, c'est un demi-dieu, c'est un dieu! Seulement, on
+ne peut découvrir s'il pleure ou s'il rit, s'il est amoureux ou furieux;
+il n'y a plus de mélodie, plus d'expression, plus de sens commun, plus
+de drame, plus de musique; il y a émission de voix, et c'est là
+l'important; voilà la grande affaire; il va au théâtre courre le public,
+comme on va au bois courre le cerf. Allons donc! ferme! donnons de la
+voix! Tayaut! tayaut! faisons curée de l'art.
+
+Bientôt l'exemple de cette fortune vocale rend l'exploitation du théâtre
+impossible; il éveille et entretient chez toutes les médiocrités
+chantantes des espérances et des ambitions folles. «Le premier ténor a
+cent mille francs, pourquoi, dit le second, n'en aurais-je pas
+quatre-vingt mille?--Et moi, cinquante mille?» réplique le troisième.
+
+Le directeur, pour alimenter ces orgueils béants, pour combler ces
+abîmes, a beau rogner sur les masses, déconsidérer et détruire
+l'orchestre et les chœurs, en donnant aux artistes qui les composent des
+appointements de portiers; peines perdues, sacrifices inutiles; et un
+jour que, voulant se rendre un compte exact de sa situation, il essaye
+de comparer l'énormité du salaire avec la tâche du chanteur, il arrive
+en frémissant à ce curieux résultat:
+
+Le premier ténor, aux appointements de 100,000 francs, jouant à peu près
+sept fois par mois, figure en conséquence dans quatre-vingt-quatre
+représentations par an, et touche un peu plus de 1,100 francs par
+soirée. Maintenant, en supposant un rôle composé de onze cents notes ou
+syllabes, ce sera 1 fr. par syllabe.
+
+Ainsi, dans _Guillaume Tell_:
+
+ Ma (1 fr.) présence (3 fr.) pour vous est peut-être un outrage (9 fr.).
+ Mathilde (3 fr.), mes pas indiscrets (cent sous)
+ Ont osé jusqu'à vous se frayer un passage (13 fr.)!
+
+Total, 34 francs.--Vous parlez d'or, monseigneur!
+
+Étant donnée une prima donna aux misérables appointements de 40,000
+francs, la réponse de Mathilde _revient_ nécessairement _à meilleur
+compte_ (style du commerce), chacune de ses syllabes _n'allant que dans
+les prix_ de huit sous; mais c'est encore assez joli.
+
+On pardonne aisément (2 fr. 40 c.) des torts (16 s.) que l'on partage (2 fr.).
+ Arnold (16 s.), je (8 s.) vous attendais (32 s.)
+
+Total, 8 francs.
+
+Puis il paye, il paye encore, il paye toujours; il paye tant, qu'un beau
+jour il ne paye plus, et se voit forcé de fermer son théâtre. Comme ses
+confrères ne sont pas dans une situation beaucoup plus florissante,
+quelques-uns des immortels doivent alors se résigner à donner des leçons
+de solfége (ceux qui le savent), ou à chanter sur des places publiques
+avec une guitare, quatre bouts de chandelle et un tapis vert.
+
+
+
+
+LE SOLEIL SE COUCHE
+
+CIEL ORAGEUX
+
+
+Le ténor s'en va; sa voix ne peut plus ni monter ni descendre. Il doit
+décapiter toutes les phrases et ne chanter que dans le médium. Il fait
+un ravage affreux dans les anciennes partitions, et impose une
+insupportable monotonie pour condition d'existence aux nouvelles. Il
+désole ses admirateurs.
+
+Les compositeurs, les poëtes, les peintres, qui ont perdu le sentiment
+du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n'ont plus
+même la force de pourchasser les idées qui les fuient, qui se
+complaisent seulement à tendre des piéges sous les pas de leurs rivaux
+dont la vie est active et florissante, ceux-là sont morts et bien morts.
+Pourtant ils croient toujours vivre, une heureuse illusion les soutient,
+ils prennent l'épuisement pour de la fatigue, l'impuissance pour de la
+modération. Mais la perte d'un organe! qui pourrait s'abuser sur un tel
+malheur? quand cette perte surtout détruit une voix merveilleuse par son
+étendue, sa force, la beauté de ses accents, les nuances de son timbre,
+son expression dramatique et sa parfaite pureté! Ah! je me suis senti
+quelquefois ému d'une profonde pitié pour ces pauvres chanteurs, et
+plein d'une grande indulgence pour les caprices, les vanités, les
+exigences, les ambitions démesurées, les prétentions exorbitantes et les
+ridicules infinis de quelques-uns d'entre eux. Ils ne vivent qu'un jour
+et meurent tout entiers. C'est à peine si le nom des plus célèbres
+surnage; et encore, c'est à l'illustration des maîtres dont ils furent
+les interprètes, trop souvent infidèles, qu'ils doivent, ceux-là, d'être
+sauvés de l'oubli. Nous connaissons Cafforiello, parce qu'il chanta à
+Naples dans _le Tito_ de Gluck; le souvenir de mesdames Saint-Huberti et
+Branchu s'est conservé en France, parce qu'elles ont créé les rôles de
+Didon, de la Vestale, d'Iphigénie en Tauride, etc. Qui de nous eût
+entendu parler de la _diva_ Faustina, sans Marcello qui fut son maître,
+et sans Hasse qui l'épousa? Pardonnons-leur donc, à ces dieux mortels,
+de faire leur Olympe aussi brillant que possible, d'imposer aux héros de
+l'art de longues et rudes épreuves, et de ne pouvoir être apaisés que
+par des sacrifices d'idées.
+
+Il est si cruel pour eux de voir l'astre de la gloire et de la fortune
+descendre incessamment à l'horizon. Quelle douloureuse fête que celle
+d'une dernière représentation! comme le grand artiste doit avoir le cœur
+navré en parcourant et la scène et les secrets réduits de ce théâtre,
+dont il fut longtemps le génie tutélaire, le roi, le souverain absolu!
+En s'habillant dans sa loge, il se dit: «Je n'y rentrerai plus; ce
+casque, ombragé d'un brillant panache, n'ornera plus ma tête; cette
+mystérieuse cassette ne s'ouvrira plus pour recevoir les billets
+parfumés des belles enthousiastes.» On frappe, c'est l'avertisseur qui
+vient lui annoncer le commencement de la pièce. «Eh bien, mon pauvre
+garçon, te voilà donc pour toujours à l'abri de ma mauvaise humeur! Plus
+d'injures, plus de bourrades à craindre. Tu ne viendras plus me dire:
+«Monsieur, l'ouverture commence? Monsieur, la toile est levée! Monsieur,
+la première scène est finie! Monsieur, voilà votre entrée! Monsieur, on
+vous attend!» Hélas! non; c'est moi qui te dirai maintenant: «Santiquet,
+efface mon nom qui est encore sur cette porte; Santiquet, va porter ces
+fleurs à Fanny; vas-y tout de suite, elle n'en voudrait plus demain;
+Santiquet, bois ce verre de vin de Madère et emporte la bouteille; tu
+n'auras plus besoin de faire la chasse aux enfants de chœur pour la
+défendre; Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes,
+enlève mon petit piano, éteins ma lampe et ferme ma loge, tout est
+fini.»
+
+Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes
+pensées; il rencontre le second ténor, son ennemi intime, sa doublure,
+qui pleure aux éclats en dehors et rit aux larmes en dedans.
+
+--Eh bien, _mon vieux_, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas
+donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle
+soirée!
+
+--Oui, pour toi, répond le chef d'emploi d'un air sombre.
+
+Et, lui tournant le dos:
+
+--Delphine, dit-il à une jolie petite danseuse à qui il permettait de
+l'adorer, donne-moi _ma_ bonbonnière?
+
+--Oh! _ma_ bonbonnière est vide; répond la folâtre en pirouettant, j'ai
+donné tout à Victor.
+
+Et cependant il faut étouffer son chagrin, son désespoir, sa rage: il
+faut sourire, il faut chanter. Le ténor paraît en scène; il joue pour la
+dernière fois ce drame dont il fit le succès, ce rôle qu'il a _créé_;
+il jette un dernier coup d'œil sur ces décors qui réfléchirent sa
+gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de ses
+élans de passion, sur le lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur
+ce Grutly, d'où il cria: _Liberté!_ sur ce pâle soleil que depuis tant
+d'années il voyait se lever à neuf heures du soir. Et il voudrait
+pleurer, pleurer à sanglots; mais la réplique est donnée, il ne faut pas
+que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre
+émotion que celle du rôle: le public est là, des milliers de mains sont
+disposées à t'applaudir, mon pauvre dieu; et, si elles restaient
+immobiles, oh! alors, tu reconnaîtrais que les douleurs intimes que tu
+viens de sentir et d'étouffer, ne sont rien auprès de l'affreux
+déchirement causé par la froideur du public en pareille circonstance; le
+public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton maître, ton empereur!
+Allons, incline-toi, il t'applaudit... _Moriturus salutat._
+
+ * * * * *
+
+Et il chante, et, par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa
+verve juvéniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus; on
+couvre la scène de fleurs comme une tombe à demi fermée. Palpitant de
+mille sensations contraires, il se retire à pas lents; on veut le voir
+encore; on l'appelle à grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle
+pour lui, dans cette dernière clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit
+bien lui pardonner s'il en prolonge un peu la durée! C'est sa dernière
+joie, c'est sa gloire, son amour, son génie, sa vie, qui frémissent en
+s'éteignant à la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, météore
+brillant au terme de ta course, viens entendre l'expression suprême de
+nos affections admiratives et de notre reconnaissance pour les
+jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et
+sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous
+l'aurons oubliée demain. Il s'avance haletant, le cœur gonflé de larmes;
+une vaste acclamation éclate à son aspect; le peuple bat des mains,
+l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; César le couronne.
+Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et lourd couteau des
+supplices; un abîme sépare le triomphateur de son char de triomphe,
+abîme infranchissable et creusé par le temps. Tout est consommé! le dieu
+n'est plus!
+
+ * * * * *
+
+ Nuit profonde.
+
+ * * * * *
+
+ Nuit éternelle.
+
+ * * * * *
+
+--Convenons que voilà un portrait peu flatté, mais prodigieusement
+ressemblant, du dieu-chanteur! s'écrie Corsino. La brochure est-elle
+signée?--Non.--L'auteur ne peut être qu'un musicien; il est amer, mais
+vrai; et encore on voit qu'il contient sa colère.
+
+ * * * * *
+
+«Tenons notre promesse maintenant. Le petit Kleiner s'est bien acquitté
+de sa tâche; il doit être enroué.--Oui, et je suis en outre altéré et
+gelé.--Carlo!--Monsieur?--Va chercher pour M. Kleiner une bavaroise au
+lait bien chaude.--J'y cours, monsieur.» (Le garçon d'orchestre sort.)
+Dimsky prenant la parole: «Il faut rendre justice aux instrumentistes;
+malgré quelques exceptions que l'on pourrait citer, ils sont bien plus
+fidèles que les chanteurs, bien plus respectueux pour les maîtres, bien
+mieux dans leur rôle, et par conséquent bien plus près de la vérité. Que
+dirait-on si, dans un quatuor de Beethoven, par exemple, le premier
+violon s'avisait de désarticuler ainsi ses phrases, d'en changer la
+disposition rhythmique et l'accentuation? On dirait que le quatuor est
+impossible ou absurde, et on aurait raison.
+
+«Pourtant ce premier violon est quelquefois joué par des virtuoses d'une
+réputation et d'un talent immenses, qui doivent se croire, en musique,
+des hommes souverainement intelligents, qui le sont en effet beaucoup
+plus que tous les dieux du chant; et c'est justement pour cela qu'ils se
+gardent de ce travers.»
+
+(Le garçon d'orchestre revenant): «Messieurs, il est trop tard, il n'y a
+plus de bavaroises au lait!» (Rire général.) Kleiner cassant sur son
+pupitre l'archet de son violoncelle: «Décidément, c'est une vexation
+spéciale prédestinée à ma famille! Et voilà un excellent archet brisé!
+Allons!... je boirai de l'eau... N'y pensons plus!»
+
+La toile tombe.
+
+On ne rappelle pas le ténor; on applaudit à peine son dernier cri. Scène
+de rage et de désespoir au _post-scenium_. Le demi-dieu s'arrache les
+cheveux. Les musiciens en passant près de lui haussent les épaules, et
+s'éloignent.
+
+
+
+
+SEPTIÈME SOIRÉE
+
+ÉTUDE HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE
+
+De viris illustribus urbis Romæ.
+
+UNE ROMAINE. Vocabulaire de la langue des Romains.
+
+
+On joue un opéra italien moderne très-plat.
+
+Un habitué des stalles du parquet, qui, les soirs précédents, a paru
+s'intéresser beaucoup aux lectures et aux récits des musiciens, se
+penche dans l'orchestre, et, s'adressant à moi: «Monsieur, vous habitez
+ordinairement Paris, n'est-ce pas?--Oui, monsieur, je l'habite même
+extraordinairement et souvent plus que je ne voudrais.--En ce cas, vous
+devez être familiarisé avec la langue singulière qu'on y parle et dont
+vos journaux se servent, eux aussi, quelquefois. Expliquez-moi donc,
+s'il vous plaît, ce qu'ils veulent dire, quand, en rendant compte de
+certains incidents assez fréquents, à ce qu'il paraît, dans les
+représentations dramatiques, ils parlent des Romains.--Oui, disent à la
+fois plusieurs musiciens, qu'entend-on en France par ce mot?--Ce n'est
+pas moins qu'un cours d'histoire romaine, messieurs, que vous me
+demandez.--Pourquoi pas?--Je crains de n'avoir pas le talent d'être
+bref.--Qu'à cela ne tienne! l'opéra est en quatre actes, et nous sommes
+à vous jusqu'à onze heures.»
+
+Alors, pour vous mettre tout de suite en rapport avec les grands hommes
+de cette histoire, je ne remonterai pas jusqu'aux fils de Mars, ni à
+Numa Pompilius; je sauterai à pieds joints par-dessus les rois, les
+dictateurs et les consuls; et pourtant je dois intituler le premier
+chapitre de mon histoire:
+
+
+
+
+DE VIRIS ILLUSTRIBUS URBIS ROMÆ
+
+
+Néron--(vous voyez que je passe sans transition à l'époque des
+empereurs), Néron ayant institué une corporation d'hommes chargés de
+l'applaudir quand il chantait en public, on donne aujourd'hui en France
+le nom de _Romains_ aux applaudisseurs de profession, vulgairement
+appelés claqueurs, aux jeteurs de bouquets et généralement à tous les
+entrepreneurs de succès et d'enthousiasme. Il y en a de plusieurs
+espèces:
+
+La mère qui fait si courageusement remarquer à chacun l'esprit et la
+beauté de sa fille, médiocrement belle et fort sotte; cette mère qui,
+malgré son extrême tendresse pour cette enfant, se résoudra néanmoins le
+plus tôt possible à une séparation cruelle en la remettant aux bras d'un
+époux, est une Romaine.
+
+L'auteur qui, dans la prévision du besoin qu'il aura l'an prochain des
+éloges d'un critique qu'il déteste, s'acharne à chanter partout les
+louanges de ce même critique, est un Romain.
+
+Le critique assez peu Spartiate pour se laisser prendre à ce piége
+grossier, devient à son tour un Romain.
+
+Le mari de la cantatrice qui...--C'est compris.--Mais les Romains
+vulgaires, la foule, le peuple romain enfin, se compose surtout de ces
+hommes que Néron enrégimenta le premier. Ils vont le soir dans les
+théâtres, et même ailleurs aussi, applaudir, sous la direction d'un chef
+et de ses lieutenants, les artistes et les œuvres que ce chef s'est
+engagé à soutenir.
+
+Il y a bien des manières d'applaudir.
+
+La première, ainsi que vous le savez tous, consiste à faire le plus de
+bruit possible en frappant les deux mains l'une contre l'autre. Et dans
+cette première manière, il y a encore des variétés, des nuances: le bout
+de la main droite frappant dans le creux de la gauche, produit un son
+aigu et retentissant que préfèrent la plupart des artistes; les deux
+mains appliquées l'une contre l'autre sont, au contraire, d'une sonorité
+sourde et vulgaire; il n'y a que des élèves claqueurs de première année,
+ou des garçons barbiers, qui applaudissent ainsi.
+
+Le claqueur ganté, habillé en dandy, avance ses bras avec affectation
+hors de sa loge, et applaudit lentement presque sans bruit, et pour les
+yeux seulement; il dit ainsi à toute la salle: «Voyez! Je daigne
+applaudir.»
+
+Le claqueur enthousiasmé (car il y en a) applaudit, vite, fort et
+longtemps: sa tête, pendant l'applaudissement, se tourne à droite et à
+gauche; puis ces démonstrations ne lui suffisant plus, il trépigne, il
+crie: «Bravô! bravô» (remarquez bien l'accent circonflexe de l'o) ou:
+«Bravà!» (celui-là est le savant, il a fréquenté les Italiens, il sait
+distinguer le féminin du masculin,) et redouble de clameurs au fur et à
+mesure que le nuage de poussière que ses trépignements soulèvent
+augmente d'épaisseur.
+
+Le claqueur déguisé en vieux rentier ou en colonel en retraite, frappe
+le plancher du bout de sa canne d'un air paterne et avec modération.
+
+Le claqueur violoniste, car nous avons beaucoup d'artistes dans les
+orchestres de Paris, qui, pour faire leur cour, soit au directeur de
+leur théâtre, soit à leur chef d'orchestre, soit à une cantatrice aimée
+et puissante, s'enrégimentent momentanément dans l'armée romaine; le
+claqueur violoniste, dis-je, frappe avec le bois de son archet sur le
+corps de son violon. Cet applaudissement, plus rare que les autres, est,
+en conséquence, plus recherché. Malheureusement, de cruels
+désillusionnements ont appris aux dieux et aux déesses qu'il ne leur
+était guère possible de savoir quand l'applaudissement des violonistes
+est ironique ou sérieux. De là le sourire inquiet des divinités en
+recevant cet hommage.
+
+Le timbalier applaudit en frappant sur ses timbales; ce qui ne lui
+arrive pas une fois en quinze ans.
+
+Les dames romaines applaudissent quelquefois de leurs mains gantées,
+mais leur influence n'a tout son effet que lorsqu'elles jettent leur
+bouquet aux pieds de l'artiste qu'elles soutiennent. Comme ce genre
+d'applaudissement est assez dispendieux, c'est ordinairement le plus
+proche parent, le plus intime ami de l'artiste, ou l'artiste lui-même,
+qui en fait les frais. On donne tant aux jeteuses de fleurs pour les
+fleurs, et tant pour leur enthousiasme; de plus, il faut payer un homme
+ou un enfant agile pour, après la première averse de fleurs, courir au
+théâtre les reprendre et les rapporter aux Romaines placées dans les
+loges d'avant-scène, qui les utilisent une seconde et souvent une
+troisième fois.
+
+Nous avons encore la Romaine sensible, qui pleure, tombe en attaque de
+nerfs, s'évanouit. Espèce rare, presque introuvable, appartenant de
+très-près à la famille des girafes.
+
+Mais, pour nous renfermer dans l'étude du peuple romain proprement dit,
+voici comment et à quelles conditions il travaille:
+
+Un homme étant donné qui, soit par l'impulsion d'une vocation naturelle
+irrésistible, soit par de longues et sérieuses études, est parvenu à
+acquérir un vrai talent de Romain; il se présente au directeur d'un
+théâtre et lui tient à peu près ce langage: «Monsieur, vous êtes à la
+tête d'une entreprise dramatique dont je connais le fort et le faible;
+vous n'avez personne encore pour la direction des _succès_,
+confiez-la-moi; je vous offre 20,000 francs comptant et une rente de
+10,000.--J'en veux 30,000 comptant, répond ordinairement le
+directeur.--Dix mille francs ne doivent pas nous empêcher de conclure;
+je vous les apporterai demain.--Vous avez ma parole: mais j'exige cent
+hommes pour les représentations ordinaires, et cinq cents au moins pour
+toutes les premières et pour les débuts importants.--Vous les aurez, et
+plus encore.»--«Comment! dit un musicien en m'interrompant, c'est le
+directeur qui est payé!... j'avais toujours cru le contraire!--Oui,
+monsieur, ces charges-là s'achètent comme une charge d'agent de change,
+un cabinet de notaire, une étude d'avoué.
+
+Une fois nanti de sa _commission_, le chef du bureau des succès,
+l'empereur des Romains, recrute aisément son armée parmi les garçons
+coiffeurs, les commis voyageurs, les conducteurs de cabriolet _à
+pied_[7], les pauvres étudiants, les choristes aspirants au
+surnumérariat, etc., etc., qui ont la passion du théâtre. Il choisit
+pour eux un lieu de rendez-vous, qui, d'ordinaire, est un café borgne ou
+un estaminet voisin du centre de leurs opérations. Là, il les compte,
+leur donne ses instructions et des billets de parterre ou de troisième
+galerie, que ces malheureux payent trente ou quarante sous, ou moins,
+selon le degré de l'échelle théâtrale qu'occupe leur établissement. Les
+lieutenants seuls ont toujours des billets gratuits. Aux grands jours,
+ils sont payés par le chef. Il arrive même, s'il s'agit de faire
+_mousser à fond_ un ouvrage nouveau qui a coûté à la direction du
+théâtre beaucoup d'argent, que le chef, non-seulement ne trouve plus
+assez de Romains payants, mais qu'il manque de soldats dévoués prêts à
+livrer bataille pour l'amour de l'art. Il est alors obligé de payer le
+complément de sa troupe et de donner à chaque homme jusqu'à trois francs
+et un verre d'eau-de-vie.
+
+Mais, dans ce cas, l'empereur, de son côté, ne reçoit pas uniquement des
+billets de parterre; ce sont des billets de banque qui tombent dans sa
+poche, et en nombre à peine croyable. Un des artistes qui figurent dans
+la pièce nouvelle, veut se faire _soutenir_ d'une façon exceptionnelle;
+il propose quelques billets à l'empereur. Celui-ci prend son air le plus
+froid, et, tirant de sa poche une poignée de ces carrés de papier: «Vous
+voyez, dit-il, que je n'en manque pas. Ce qu'il me faut ce soir, ce sont
+des hommes, et, pour en avoir, je suis obligé de les payer.»--L'artiste
+comprend l'insinuation et glisse dans la main du César un chiffon de
+cinq cents francs. Le chef d'emploi de l'acteur qui s'est ainsi exécuté
+ne tarde pas à apprendre cette générosité; la crainte alors de n'être
+pas _soigné_ en proportion de son mérite, vu les _soins_ extraordinaires
+qui vont être donnés à son second, le porte à offrir à l'entrepreneur
+des succès un vrai billet de 1,000 francs et quelquefois davantage.
+Ainsi de suite, du haut en bas de tout le personnel dramatique. Vous
+comprenez maintenant pourquoi et comment le directeur du théâtre est
+payé par le directeur de la claque, et combien il est facile à celui-ci
+de s'enrichir.
+
+Le premier grand Romain que j'ai connu à l'Opéra de Paris se nommait
+Auguste: le nom est heureux pour un César. J'ai vu peu de majestés plus
+imposantes que la sienne. Il était froid et digne, parlant peu, tout
+entier à ses méditations, à ses combinaisons et à ses calculs de haute
+stratégie. Il était bon prince néanmoins, et, habitué du parterre comme
+je l'étais alors, j'eus souvent à me louer de sa bienveillance.
+D'ailleurs, ma ferveur à applaudir spontanément Gluck et Spontini,
+madame Branchu et Dérivis, m'avait valu son estime particulière. Ayant
+fait exécuter à cette époque dans l'église de Saint-Roch ma première
+partition (une messe solennelle), les vieilles dévotes, la loueuse de
+chaises, le donneur d'eau bénite, les bedeaux et tous les badauds du
+quartier s'en montrèrent fort satisfaits, et j'eus la simplicité de
+croire à un succès. Mais, hélas! ce n'était qu'un quart de succès tout
+au plus; je ne fus pas longtemps à le découvrir. En me revoyant, deux
+jours après cette exécution: «Eh bien, me dit l'empereur Auguste, vous
+avez donc débuté à Saint-Roch avant-hier? pourquoi diable ne m'avez-vous
+pas prévenu de cela? nous y serions tous allés!--Ah! vous aimez à ce
+point la musique religieuse?--Eh non! quelle idée! mais nous vous
+aurions _chauffé solidement_.--Comment? on n'applaudit pas dans les
+églises.--On n'applaudit pas, non; mais on tousse, on se mouche, on
+remue les chaises, on frotte les pieds contre terre, on dit: «Hum! Hum!»
+on lève les yeux au ciel; le _tremblement_, quoi! nous vous eussions
+fait _mousser_ un peu bien; un _succès entier_, comme pour un
+prédicateur à la mode.»
+
+Deux ans plus tard, j'oubliai encore de l'avertir quand je donnai mon
+premier concert au Conservatoire. Néanmoins, Auguste y vint avec deux de
+ses aides de camp; et, le soir, quand je reparus au parterre de l'Opéra,
+il me tendit sa main puissante en me disant avec un accent paternel et
+convaincu (en français, bien entendu): «Tu Marcellus eris!»
+
+(Ici Bacon pousse du coude son voisin et lui demande tout bas ce que ces
+trois mots signifient. «Je ne sais, répond celui-ci.--C'est dans
+Virgile, dit Corsino, qui a entendu la demande et la réponse. Cela
+signifie: «Tu seras Marcellus!»--Eh bien... qu'est-ce donc que d'être
+Marcellus?--Ne pas être une bête, tais-toi!)
+
+Pourtant les maîtres ès claque n'aiment guère, en général, les
+bouillants amateurs tels que j'étais; ils professent une méfiance qui va
+jusqu'à l'antipathie pour ces aventuriers, condottieri, enfants perdus
+de l'enthousiasme, qui viennent à l'étourdie et _sans répétitions_,
+applaudir dans leurs rangs. Un jour de première représentation, où il
+devait y avoir, pour parler la langue romaine, un _fameux tirage_,
+c'est-à-dire une grande difficulté pour les soldats d'Auguste à vaincre
+le public, je m'étais placé par hasard sur un banc du parterre que
+l'empereur avait marqué sur la carte de ses opérations, comme devant lui
+appartenir exclusivement. J'étais là depuis une bonne demi-heure,
+subissant les regards hostiles de tous mes voisins, qui avaient l'air de
+se demander comment ils pourraient se débarrasser de moi, et je
+m'interrogeais avec un certain trouble, malgré la pureté de ma
+conscience, sur ce que je pouvais avoir fait à ces officiers, quand
+l'empereur Auguste, s'élançant au milieu de son état-major, vint me
+mettre au courant en me disant avec une certaine vivacité, mais sans
+violence toutefois (j'ai déjà dit qu'il me protégeait): «Mon cher
+monsieur, je suis obligé de vous déranger; vous ne pouvez pas rester
+là.--Pourquoi donc?--Eh non! c'est impossible; vous êtes au milieu de ma
+première ligne, et vous _me coupez_.»--Je me hâtai, on peut le croire,
+de laisser le champ libre à ce grand tacticien.
+
+Un autre étranger, méconnaissant les nécessités de la position, eût
+résisté à l'empereur et compromis ainsi le succès de ses combinaisons.
+De là cette opinion parfaitement motivée par une longue série
+d'observations savantes, opinion ouvertement professée par Auguste et
+par toute son armée: _Le public ne sert à rien dans un théâtre;
+non-seulement il ne sert à rien, mais il gâte tout. Tant qu'il y aura du
+public à l'Opéra, l'Opéra ne marchera pas._ Les directeurs de ce
+temps-là le traitaient de fou, à l'énoncé de ces fières paroles. Grand
+Auguste! Il ne se doutait pas que, peu d'années après sa mort, une
+justice si éclatante serait rendue à ses doctrines! C'est le sort de
+tous les hommes de génie, d'être méconnus de leurs contemporains et
+exploités ensuite par leurs successeurs.
+
+Non, jamais plus intelligent ni plus brave dispensateur de gloire ne
+trôna sous le lustre d'un théâtre.
+
+En comparaison d'Auguste, celui qui règne maintenant à l'Opéra n'est
+qu'un Vespasien, un Claude. Il se nomme David. Aussi qui voudrait lui
+donner le titre d'empereur? personne. C'est tout au plus si ses
+flatteurs osent l'appeler roi, à cause de son nom seulement.
+
+Le chef illustre et savant des Romains de l'Opéra-Comique s'appelle
+Albert; mais, comme pour son ancien homonyme, on dit en parlant de lui:
+Albert le Grand.
+
+Il a, avant tous, mis en pratique l'audacieuse théorie d'Auguste, en
+excluant sans pitié le public des premières représentations. Ces
+jours-là, maintenant, si l'on en excepte les critiques, qui, pour la
+plupart, appartiennent encore d'une ou d'autre façon _viris illustribus
+urbis Romæ_, du haut jusques en bas la salle n'est remplie que de
+claqueurs.
+
+C'est à Albert le Grand que l'on doit la coutume touchante de rappeler à
+la fin de chaque pièce nouvelle tous les acteurs. Le roi David l'a
+promptement imité en ceci; et, enhardi par le succès de ce premier
+perfectionnement, il y a joint celui de rappeler le ténor jusqu'à trois
+fois dans la soirée. Un dieu qui, dans une représentation d'apparat, ne
+serait rappelé comme un simple mortel qu'une fois à la fin de la pièce,
+_ferait four_. D'où il suit que, si, malgré tous ses efforts, David n'a
+pu arriver pour un ténor généreux qu'à ce mince résultat, ses rivaux du
+Théâtre-Français et de l'Opéra-Comique se moquent de lui le lendemain,
+et disent: «Hier, David _a chauffé le four_.» Je donnerai tout à l'heure
+l'explication de ces termes romains. Malheureusement, Albert le Grand,
+las du pouvoir sans doute, a cru devoir déposer son sceptre. En le
+remettant aux mains de son obscur successeur, il eût volontiers dit
+comme Sylla, dans la tragédie de M. de Jouy:
+
+ J'ai gouverné sans peur et j'abdique sans crainte,
+
+si le vers eût été meilleur. Mais Albert est un homme d'esprit, il
+exècre la littérature médiocre; ce qui, à la rigueur, pourrait expliquer
+son empressement à quitter l'Opéra-Comique.
+
+Un autre grand homme que je n'ai point connu, mais dont la célèbrité est
+immense dans Paris, gouvernait et gouverne encore, je crois, au
+Gymnase-Dramatique. Il se nomme Sauton. Il a fait progresser l'art dans
+une voie large et nouvelle. Il a établi par d'amicales relations
+l'égalité et la fraternité entre les Romains et les auteurs; système que
+David encore, ce plagiaire, s'est empressé d'adopter. Maintenant, on
+trouve un chef de claque familièrement assis à la table, non-seulement
+de Melpomène, de Thalie ou de Terpsichore, mais à celle même d'Apollon
+et d'Orphée. Il engage pour eux et pour elles sa signature, il les aide
+de sa bourse dans leurs secrets embarras, il les protége, il les aime de
+cœur.
+
+On cite ce mot admirable de l'empereur Sauton à l'un de nos écrivains
+les plus spirituels et le moins enclins à thésauriser:
+
+A la fin d'un cordial déjeuner, où les cordiaux n'avaient point été
+ménagés, Sauton, rouge d'émotion, tortillant sa serviette, trouva enfin
+assez de courage pour dire sans trop balbutier à son amphitryon: «Mon
+cher D***, j'ai une prière à vous adresser...--Laquelle?
+parlez!--Permettez-moi de... vous tutoyer... tutoyons-nous!--Volontiers.
+Sauton, _prête_-moi mille écus.--Ah! cher ami, tu me ravis!» Et, tirant
+son portefeuille: «Les voilà!»
+
+Je ne puis vous faire, messieurs, le portrait de tous les hommes
+illustres de la ville de Rome; le temps et les connaissances
+biographiques me manquent. J'ajouterai seulement, au sujet des trois
+héros dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir, qu'Auguste,
+Albert et Sauton, bien que rivaux, furent toujours unis. Ils n'imitèrent
+point, pendant leur triumvirat, les guerres et les perfidies qui
+déshonorent dans l'histoire celui d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Loin
+de là, quand il y avait à l'Opéra une ces terribles représentations où
+il faut absolument remporter une victoire éclatante, formidable, épique,
+à rendre Pindare et Homère impuissants à la chanter, Auguste, dédaigneux
+des recrues inexpérimentées, faisait un appel à ses triumvirs. Ceux-ci,
+fiers d'en venir aux mains près d'un si grand homme, consentaient à le
+reconnaître pour chef, lui amenaient, Albert, sa phalange indomptable,
+Sauton, ses troupes légères, toutes animées de cette ardeur à laquelle
+rien ne résiste et qui enfante des prodiges. On réunissait en une seule
+armée ces trois corps d'élite, la veille de la représentation, dans le
+parterre de l'Opéra. Auguste, son plan, son livret, ses notes à la main,
+faisait faire aux troupes une répétition laborieuse, profitant
+quelquefois des observations d'Antoine et de Lépide, qui en avaient peu
+à lui adresser; tant le coup d'œil d'Auguste était rapide et sûr, tant
+il avait de pénétration pour deviner les projets de l'ennemi, de génie
+pour les contrecarrer, de raison pour ne pas tenter l'impossible. Aussi
+quel triomphe le lendemain! que d'acclamations, que de dépouilles
+opimes! qu'on n'offrait point à Jupiter Stator, qui venaient de lui, au
+contraire, et de vingt autres dieux.
+
+Ce sont là des services sans prix rendus à l'art et aux artistes par la
+nation romaine.
+
+Croiriez-vous, messieurs, qu'il est question de la chasser de l'Opéra?
+Plusieurs journaux annoncent cette réforme, à laquelle nous ne croirons
+pas, même si nous en sommes témoins. La _claque_, en effet, est devenue
+un besoin de l'époque: sous toutes les formes, sous tous les masques,
+sous tous les prétextes, elle s'est introduite partout. Elle règne et
+gouverne, au théâtre, au concert, à l'Assemblée nationale, dans les
+clubs, à l'église, dans les sociétés industrielles, dans la presse et
+jusque dans les salons. Dès que vingt personnes assemblées sont appelées
+à décider de la valeur des faits, gestes ou idées d'un individu
+quelconque qui pose devant elles, on peut être sûr que le quart au moins
+de l'aréopage est placé auprès des trois autres quarts pour les
+_allumer_, s'ils sont inflammables, ou pour montrer seul son ardeur,
+s'ils ne le sont pas. Dans ce dernier cas, excessivement fréquent, cet
+enthousiasme isolé et de parti pris suffit encore à flatter la plupart
+des amours-propres. Quelques-uns parviennent à se faire illusion sur la
+valeur réelle des suffrages ainsi obtenus; d'autres ne s'en font aucune
+et les désirent néanmoins. Ceux-là en sont venus à ce point, que, faute
+d'avoir à leurs ordres des hommes vivants pour les applaudir, ils
+seraient encore heureux des applaudissements d'une troupe de mannequins,
+voire même d'une machine à claquer; ils tourneraient eux-mêmes la
+manivelle.
+
+Les claqueurs de nos théâtres sont devenus des praticiens savants; leur
+métier s'est élevé jusqu'à l'art.
+
+On a souvent admiré, mais jamais assez, selon moi, le talent merveilleux
+avec lequel Auguste _dirigeait_ les grands ouvrages du répertoire
+moderne, et l'excellence des conseils qu'en mainte circonstance il
+donnait aux auteurs. Caché dans une loge du rez-de-chaussée, il
+assistait à toutes les répétitions des artistes, avant de faire faire la
+sienne à son armée. Puis, quand le maestro venait lui dire: «Ici, vous
+donnerez _trois_ salves, là, vous crierez bis,» il lui répondait avec
+une assurance imperturbable, selon le cas: «Monsieur, _c'est
+dangereux_,» ou bien: «Cela se _fera_,» ou: «J'y réfléchirai, mes idées
+là-dessus ne sont pas encore arrêtées. Ayez quelques _amateurs pour
+attaquer_, et je les suivrai si cela _prend_.» Il arrivait même à
+Auguste de résister noblement à un auteur qui eût voulu lui arracher des
+applaudissements _dangereux_, et de lui répondre: «Monsieur, je ne le
+puis. Vous me compromettriez aux yeux du public, aux yeux des artistes
+et à ceux de mes confrères, qui savent bien que cela ne _doit pas se
+faire_. J'ai ma réputation à garder: j'ai, moi aussi, de l'amour-propre.
+Votre ouvrage est très-difficile à _diriger_, j'y mettrai tous mes
+soins, mais je ne veux pas _me_ faire siffler.»
+
+A côté des claqueurs de profession, instruits, sagaces, prudents,
+inspirés, artistes enfin, nous avons les claqueurs par occasion, par
+amitié, par intérêt personnel; et ceux-là on ne les bannira pas de
+l'Opéra. Ce sont: les amis naïfs, qui admirent de bonne foi tout ce qui
+va se débiter sur la scène _devant que les chandelles soient allumés_
+(Il est vrai de dire que cette espèce d'amis devient de jour en jour
+plus rare; ceux, au contraire, qui dénigrent avant, pendant et après,
+multiplient énormément); les parents, ces claqueurs _donnés par la
+nature_; les éditeurs, claqueurs féroces, et surtout les amants et les
+maris. Voilà pourquoi les femmes, outre une foule d'autres avantages
+qu'elles possèdent sur les hommes, ont encore une chance de succès de
+plus qu'eux. Car une femme ne peut guère dans une salle de spectacle ou
+de concert applaudir d'une façon utile son mari ou son amant; elle a,
+d'ailleurs, toujours quelque autre chose à faire; tandis que ceux-ci,
+pourvu qu'ils aient les moindres dispositions naturelles ou les notions
+élémentaires de l'art peuvent au théâtre, au moyen d'un habile coup de
+main, et en moins de trois minutes, amener un _succès de
+renouvellement_, c'est-à-dire un succès grave et capable d'obliger un
+directeur à renouveler un engagement. Les maris, pour ces sortes
+d'opérations, valent même mieux que les amants. Ces derniers craignent
+d'ordinaire le ridicule; ils craignent aussi _in petto_ de se créer par
+un succès éclatant un trop grand nombre de rivaux; ils n'ont pas non
+plus d'intérêt d'argent dans les triomphes de leurs maîtresses; mais le
+mari, qui tient les cordons de la bourse, qui sait ce que peuvent
+rapporter un bouquet bien lancé, une salve bien reprise, une émotion
+bien communiquée, un rappel bien enlevé, celui-là seul ose tirer parti
+des facultés qu'il possède. Il a le don de ventriloquie et d'ubiquité.
+Il applaudit un instant à l'amphithéâtre en criant: _Brava!_ avec une
+voix de ténor, en sons de poitrine; de là, il s'élance d'un bond au
+couloir des premières loges, et, passant la tête par l'ouverture dont
+leurs portes sont percées, il jette en passant un _Admirable!_ en voix
+de basse profonde, et vole pantelant au troisième étage, d'où il fait
+retentir la salle des exclamations: «Délicieux! ravissant! Dieu! quel
+talent! cela fait mal!» en voix de soprano, en sons féminins étouffés
+par l'émotion. Voilà un époux modèle, un père de famille laborieux et
+intelligent. Quant au mari homme de goût, réservé, qui reste
+tranquillement à sa place pendant tout un acte, qui n'ose applaudir même
+les plus beaux élans de sa moitié, on peut le dire sans crainte de se
+tromper: c'est un mari... perdu, ou sa femme est un ange.
+
+N'est-ce pas un mari qui inventa le _sifflet succès_; le sifflet à grand
+enthousiasme, le sifflet à haute pression? qu'on emploie de la manière
+suivante:
+
+Si le public, trop familiarisé avec le talent d'une femme qui paraît
+chaque jour devant lui, semble tomber dans l'apathique indifférence
+qu'amène la satiété, on place dans la salle un homme dévoué et peu connu
+pour le réveiller. Au moment précis où la diva vient de donner une
+preuve manifeste de talent, et quand les claqueurs artistes travaillent
+avec le plus d'ensemble au centre du parterre, un bruit aigu et
+insultant part d'un coin obscur. L'assemblée alors se lève tout entière
+en proie à un accès d'indignation, et les applaudissements vengeurs
+éclatent avec une frénésie indescriptible. «Quelle infamie! crie-t-on de
+toutes parts, quelle ignoble cabale! Brava! bravissima! charmante!
+délirante! etc., etc.» Mais ce tour hardi est d'une exécution délicate;
+il y a, d'ailleurs, très-peu de femmes qui consentent à subir l'affront
+fictif d'un coup de sifflet, si productif qu'il doive être ensuite.
+
+Telle est l'impression inexplicable que ressentent presque tous les
+artistes des bruits approbateurs ou improbateurs, lors même que ces
+bruits n'expriment ni l'admiration ni le blâme. L'habitude,
+l'imagination et un peu de faiblesse d'esprit leur font ressentir de la
+joie ou de la peine, selon que l'air, dans une salle de spectacle, est
+mis en vibration d'une ou d'autre façon. Le phénomène physique,
+indépendamment de toute idée de gloire ou d'opprobre, y suffit. Je suis
+certain qu'il y a des acteurs assez enfants pour souffrir quand ils
+voyagent en chemin de fer, à cause du sifflet de la locomotive.
+
+L'art de la claque réagit même sur l'art de la composition musicale. Ce
+sont les nombreuses variétés de claqueurs italiens, amateurs ou
+artistes, qui ont conduit les compositeurs à finir chacun de leurs
+morceaux par cette période redondante, triviale, ridicule et toujours la
+même, nommée _cabaletta_, petite cabale, qui provoque les
+applaudissements. La _cabaletta_ ne leur suffisant plus, ils ont amené
+l'introduction dans les orchestres de la grosse caisse, grosse cabale
+qui détruit en ce moment la musique et les chanteurs. Blasés sur la
+grosse caisse et impuissants à _enlever_ les succès avec les vieux
+moyens, ils ont enfin exigé des pauvres maestri des duos, des trios, des
+chœurs à l'unisson. Dans quelques passages, il a même fallu mettre à
+l'unisson les voix et l'orchestre; produisant ainsi un morceau
+d'ensemble à _une_ seule partie, mais où l'énorme force d'émission du
+son paraît préférable à toute harmonie, à toute instrumentation, à toute
+idée musicale enfin, pour _entraîner_ le public et lui faire croire
+qu'il est électrisé.
+
+Les exemples analogues abondent dans la confection des œuvres
+littéraires.
+
+Pour les danseurs, leur affaire est toute simple; elle se règle avec
+l'_impresario_: «Vous me donnerez tant de mille francs par mois, tant de
+_billets de service_[8] par représentation, et la claque me fera _une
+entrée_, _une sortie_, et deux salves à chacun de mes _échos_[9].»
+
+Par la claque, les directeurs font ou défont à volonté ce qu'on appelle
+encore des succès. Un seul mot au chef du parterre leur suffit pour tuer
+un artiste qui n'a pas un talent hors ligne. Je me souviens d'avoir
+entendu un soir à l'Opéra Auguste dire, en parcourant les rangs de son
+armée avant le lever du rideau: «Rien pour M. Dérivis! rien pour M.
+Dérivis!» Le mot d'ordre circula, et de toute la soirée Dérivis, en
+effet, n'eut pas un seul applaudissement. Le directeur qui veut se
+débarrasser d'un sujet pour quelque raison que ce soit, emploie cet
+ingénieux moyen, et, après deux ou trois représentations où il _n'y a
+rien eu_ pour M... ou pour Madame...: «Vous le voyez, dit-il à
+l'artiste, je ne puis vous conserver, votre talent n'est pas sympathique
+au public.» Il arrive, en revanche, que cette tactique échoue
+quelquefois à l'égard d'un virtuose de premier ordre. «Rien pour lui!»
+a-t-on dit dans le centre officiel. Mais le public, étonné d'abord du
+silence des Romains, devinant bientôt de quoi il s'agit, se met à
+fonctionner lui-même officieusement et avec d'autant plus de chaleur,
+qu'il y a une cabale hostile à contrecarrer. L'artiste alors obtient un
+succès exceptionnel, un succès _circulaire_, le centre du parterre n'y
+prenant aucune part. Mais je n'oserais dire s'il est plus fier de cet
+enthousiasme spontané du public, que courroucé de l'inaction de la
+claque.
+
+Songer à détruire brusquement une pareille institution dans le plus
+grand de nos théâtres, me paraît donc aussi impossible et aussi fou que
+de prétendre anéantir du soir au lendemain une religion.
+
+Se figure-t-on le désarroi de l'Opéra? le découragement, la mélancolie,
+le marasme, le spleen où tomberait tout son peuple dansant, chantant,
+marchant, rimant, peignant et composant? le dégoût de la vie qui
+s'emparerait des dieux et des demi-dieux, quand un affreux silence
+succéderait à des cabalettes qui n'auraient pas été chantées ou dansées
+d'une façon irréprochable? Songe-t-on bien à la rage des médiocrités en
+voyant les vrais talents quelquefois applaudis, quand elles, qu'on
+applaudissait toujours auparavant, n'auraient plus un coup de main? Ce
+serait reconnaître le principe de l'inégalité, en rendre l'évidence
+palpable; et nous sommes en république; et le mot _Égalité_ est écrit
+sur le fronton de l'Opéra! D'ailleurs, qui est-ce qui rappellerait le
+premier sujet après le troisième et le cinquième acte? Qui est-ce qui
+crierait: _Tous! tous!_ à la fin de la représentation? Qui est-ce qui
+rirait quand un personnage dit une sottise? Qui est-ce qui couvrirait
+par d'obligeants applaudissements la mauvaise note d'une basse ou d'un
+ténor, et empêcherait ainsi le public de l'entendre. C'est à faire
+frémir. Bien plus, les exercices de la claque forment une partie de
+l'intérêt du spectacle; on se plaît à la voir opérer. Et c'est tellement
+vrai, que, si on expulsait les claqueurs à certaines représentations, il
+ne resterait personne dans la salle.
+
+Non, la suppression des Romains en France est un rêve insensé, fort
+heureusement. Le ciel et la terre passeront, mais Rome est immortelle,
+et la claque ne passera pas.
+
+Écoutez!... voici notre prima donna qui s'avise de chanter avec âme et
+avec une simplicité de bon goût, la seule mélodie distinguée qui se
+trouve dans ce pauvre opéra. Vous verrez qu'elle n'aura pas un
+applaudissement......... Ah! je me suis trompé; oui, on l'applaudit;
+mais comment! Comme cela est mal fait! quelle salve avortée, mal
+attaquée et mal reprise! Il y a de la bonne volonté dans le public, mais
+point de savoir, point d'ensemble, et par suite il n'y a point d'effet.
+Si Auguste avait eu cette femme _à soigner_, il vous eût enlevé la salle
+d'emblée, et vous-même qui ne songez point à applaudir, vous eussiez
+partagé bon gré mal gré son enthousiasme.
+
+Je ne vous ai pas fait encore, messieurs, le portrait en pied de la
+Romaine; je profiterai pour cela du dernier acte de notre opéra, qui va
+bientôt commencer. Faisons un court entr'acte; je suis fatigué.
+
+(Les musiciens s'éloignent de quelques pas, se communiquant tout bas
+leurs réflexions, pendant que le rideau est baissé. Mais trois coups du
+bâton du chef d'orchestre sur son pupitre, indiquant la reprise de la
+représentation, mon auditoire revient et se groupe attentif autour de
+moi.)
+
+
+
+
+MADAME ROSENHAIN
+
+AUTRE FRAGMENT DE L'HISTOIRE ROMAINE
+
+
+Un opéra en cinq actes fut, il y a quelques années, _commandé_ par M.
+Duponchel à un compositeur français que vous ne connaissez pas. Pendant
+qu'on en faisait les dernières répétitions, je réfléchissais au coin de
+mon feu aux angoisses que le malheureux auteur de cet opéra était
+_occupé_ à éprouver. Je songeais à ces tourments de toute nature et sans
+cesse renaissants auxquels nul n'échappe en pareil cas à Paris, ni le
+grand, ni le petit, ni le patient, ni l'irritable, ni l'humble, ni le
+superbe, ni l'Allemand, ni le Français, ni même l'Italien. Je me
+représentais ces atroces lenteurs des études, où tout le monde emploie
+le temps à des niaiseries, quand chaque heure perdue peut amener la
+perte de l'œuvre; les bons mots du ténor et de la prima donna, dont le
+triste auteur se croit obligé de rire aux éclats quand il a la mort dans
+l'âme, pointes ridicules auxquelles il s'empresse de riposter par les
+stupidités les plus lourdes qu'il peut trouver, afin de faire ressortir
+celles de ses chanteurs et de leur donner ainsi l'air de saillies
+spirituelles. J'entendais la voix du directeur lui adresser des
+reproches, le traiter du haut en bas, lui rappeler l'honneur extrême
+qu'on fait à son œuvre de s'en occuper si longuement; le menacer d'un
+abandon définitif et complet si tout n'est pas prêt au jour fixé; je
+voyais l'esclave transir et rougir aux réflexions excentriques de son
+maître (le directeur) sur la musique et les musiciens, à ses théories
+mirobolantes sur la mélodie, le rhythme, l'instrumentation, le style;
+théories dans l'exposé desquelles notre cher directeur traitait, comme à
+l'ordinaire, les grands maîtres de crétins, les crétins de grands
+maîtres, et prenait le Pirée pour un homme. Puis on venait annoncer le
+congé du mezzo-soprano et la maladie de la basse; on proposait de
+remplacer l'artiste par un débutant, et de faire répéter le premier
+rôle par un choriste. Et le compositeur se sentait égorger et n'avait
+garde de se plaindre. Oh! la grêle, la pluie, le vent glacial, les
+sombres rafales, les forêts sans feuilles criant sous l'effort de la
+bise d'hiver, les fondrières de boue, les fossés recouverts d'une croûte
+perfide, l'obsession croissante de la fatigue, les morsures de la faim,
+les épouvantements de la solitude et de la nuit, qu'il est doux d'y
+songer dans un gîte, fut-il aussi exigu que celui du lièvre de la fable,
+dans la quiétude d'une tiède inaction; de sentir son repos _redoubler au
+bruit lointain de la tempête_, et de répéter, en hérissant sa barbe et
+fermant béatement les yeux, comme un chat de curé, cette prière du poëte
+allemand, Henri Heine, prière, hélas! si peu exaucée: «O mon Dieu! vous
+le savez, je possède un cœur excellent, ma sensibilité est vive et
+profonde, je suis plein de commisération et de sympathie pour les
+souffrances d'autrui; veuillez donc, s'il vous plaît, donner à mon
+prochain mes maux à endurer, je l'environnerai de tant de soins,
+d'attentions si délicates; ma pitié sera si active, si ingénieuse, qu'il
+bénira votre droite, Seigneur, en recevant de tels soulagements, de si
+douces consolations. Mais m'accabler du poids de mes propres douleurs!
+me faire souffrir moi-même! oh! ce serait affreux! éloignez de mes
+lèvres, grand Dieu! ce calice d'amertume!»
+
+J'étais ainsi plongé en de pieuses méditations quand on frappa
+légèrement à la porte de mon oratoire. Mon valet de chambre étant en
+mission dans une cour étrangère, je me demandai si j'étais visible, et,
+sur ma réponse affirmative, je fis entrer. Une dame parut, fort bien
+mise et point trop jeune, ma foi; elle était dans tout l'épanouissement
+de sa quarante-cinquième année. Je vis à l'instant que j'avais affaire à
+une artiste; il y a des signes infaillibles pour reconnaître ces
+malheureuses victimes de l'inspiration. «Monsieur, me dit-elle, vous
+avez dirigé récemment un grand concert à Versailles, et jusqu'au dernier
+jour j'ai espéré y prendre part...; enfin, ce qui est fait est
+fait.--Madame, le programme avait été arrêté par le comité de
+l'Association des musiciens, je n'en suis point coupable. D'ailleurs,
+madame Dorus-Gras et madame Widemann...--Oh! ces dames n'auront rien dit
+sans doute; mais il n'en est pas moins vrai qu'elles auront été fort
+mécontentes.--De quoi, s'il vous plaît?--De ce que je n'avais pas été
+engagée.--Vous le croyez?--J'en suis sûre. Mais ne récriminons pas
+là-dessus. Je venais, monsieur, vous prier de vouloir bien me
+recommander à MM. Roqueplan et Duponchel: mon intention serait d'entrer
+à l'Opéra. J'ai été attachée au Théâtre-Italien jusqu'à la saison
+dernière, et, certes, je n'ai eu qu'à me louer des excellents procédés
+de M. Vatel; mais, depuis la révolution de Février..., vous comprenez
+qu'un pareil théâtre ne saurait me convenir.--Madame a sans doute de
+bonnes raisons pour se montrer sévère dans le choix de ses partenaires;
+si j'osais émettre une opinion...--Inutile, monsieur, mon parti est
+pris, irrévocablement pris; il m'est impossible, à aucunes conditions,
+de rester au Théâtre-Italien. Tout m'y est profondément antipathique;
+les artistes, le public qui y vient, le public qui n'y vient pas; et,
+quoique l'état actuel de l'Opéra ne soit guère brillant, comme mon fils
+et mes deux filles y ont été engagés l'an dernier par la nouvelle
+direction, à des conditions, je puis le dire, fort avantageuses, je
+serais bien aise d'y être admise, et je ne chicanerai pas sur les
+appointements.--Vous oubliez, je le vois, que MM. les directeurs de
+l'Opéra, n'ayant que des connaissances excessivement superficielles et
+un sentiment très-vague de la musique, ont naturellement au sujet de
+notre art des idées arrêtées, et qu'ils font, en conséquence, peu de cas
+des recommandations, des miennes surtout. Pourtant, veuillez me dire
+quel est votre genre de voix.--Je ne chante pas.--Alors, j'aurai bien
+moins de crédit encore, puisqu'il s'agit de danse.--Je ne danse
+pas.--C'est seulement parmi les dames marcheuses que vous désirez être
+admise?--Je ne marche pas, monsieur, vous vous méprenez étrangement.
+(_Souriant avec un peu d'ironie._) Je suis madame Rosenhain.--Parente du
+pianiste?--Non, mais mesdames Persiani, Grisi, Alboni, MM. Mario et
+Tamburini, ont dû vous parler de moi, car j'ai, depuis six ans, pris une
+bien grande part à leurs triomphes. J'avais en un instant la pensée
+d'aller donner des leçons à Londres, où l'on est, dit-on, assez
+médiocrement avancé; mais, je vous le répète, mes enfants étant à
+l'Opéra..., et puis la grandeur du théâtre ouvert à mon
+ambition...--Excusez mon peu de sagacité, madame, et veuillez enfin me
+dire quel est votre genre de talent.--Monsieur, je suis une artiste qui
+fit gagner à M. Vatel plus d'argent que Rubini lui-même, et je me flatte
+d'amener aussi sur les recettes de l'Opéra une réaction des plus
+favorables, si mes deux filles, qui déjà s'y sont fait remarquer,
+profitent bien de mes exemples. Je suis, monsieur, _jeteuse de
+fleurs_.--Ah! très-bien! vous êtes dans l'Enthousiasme?--Précisément.
+Cette branche de l'art musical commence à peine à fleurir. Autrefois,
+c'étaient les dames du beau monde qui s'en occupaient, et cela
+gratuitement ou à peu près. Vous pouvez vous rappeler les concerts de M.
+Liszt et les débuts de M. Duprez. Quelles volées de bouquets! quels
+applaudissements! On voyait des jeunes personnes et même des femmes
+mariées s'enthousiasmer sans pudeur; plusieurs d'entre elles se sont
+gravement compromises plus d'une fois. Mais quel tumulte! quel désordre!
+que de belles fleurs perdues! Cela faisait pitié! Aujourd'hui, le public
+ne se mêlant plus de rien, grâce au ciel et aux artistes, nous avons
+réglé les ovations d'après mon système, et c'est tout différent. Sous la
+dernière direction de l'Opéra, notre art faillit se perdre ou tout au
+moins rétrograder. On confiait la partie de l'Enthousiasme à quatre
+jeunes danseuses inexpérimentées, et, de plus, connues personnellement
+de tous les abonnés; ces enfants, novices comme on l'est à cet âge, se
+plaçaient constamment dans la salle aux mêmes endroits, et jetaient
+toujours au même instant les mêmes bouquets à la même cantatrice; si
+bien qu'on finit par tourner en dérision l'éloquence de leurs fleurs.
+Mes filles, d'après mes leçons, ont réformé cela, et maintenant
+l'administration a lieu, je pense, d'être entièrement
+satisfaite.--Monsieur votre fils est-il aussi dans les fleurs?--Oh!
+pour mon fils, il excite l'enthousiasme d'une autre façon: il a une
+voix superbe.--Alors, pourquoi son nom m'est-il encore inconnu?--Il
+n'est jamais sur l'affiche.--Il chante cependant?--Non, monsieur, il
+crie.--C'est ce que je voulais dire.--Oui, il crie, et sa voix a bien
+souvent, dans les circonstances difficiles, suffi pour entraîner les
+masses les plus récalcitrantes; mon fils, monsieur, est pour le
+_rappel_.--Comment! seriez-vous compatriotes d'O'Connell?--Je ne connais
+pas cet acteur-là. Mon fils est pour le rappel des premiers sujets quand
+le public reste froid et ne redemande personne. Vous voyez qu'il n'a
+point une sinécure et qu'il gagne bien son argent. Il a eu le bonheur,
+lors de ses débuts au Théâtre-Français, d'y trouver une tragédienne dont
+le nom commence par une syllabe excellente, la syllabe _Ra!_ Dieu sait
+tout le parti qu'on peut tirer de ce _Ra!_ J'aurais eu de grandes
+inquiétudes pour son succès à l'Opéra quand vint la retraite de la
+fameuse cantatrice dont l'_O_ unique retentissait si bien en dépit des
+cinq consonnes tudesques qui l'entourent, s'il n'était survenu une autre
+prima donna, dont la syllabe plus avantageuse encore, la syllabe _Ma_,
+mit mon fils au pinacle du premier coup. Aussi, l'enfant, qui a de
+l'esprit, prétend-il, en escamotant le calembour, que c'est une
+syllabe... de Cocagne. Vous êtes au fait maintenant.--Complètement. Je
+vous dirai donc que votre talent est la meilleure de toutes les
+recommandations; que sans doute la direction de l'Opéra saura
+l'apprécier, mais qu'il faut vous présenter le plus tôt possible, car on
+cherche des sujets, et, depuis plus de huit jours, on s'occupe de la
+composition d'un grand enthousiasme pour un troisième acte auquel on
+s'intéresse vivement.--En vous remerciant, monsieur, je cours à
+l'Opéra.» Et la jeune artiste disparut. Je n'ai point eu de ses
+nouvelles depuis lors, mais j'ai acquis la preuve du plein succès de sa
+démarche et la certitude qu'elle a contracté avec la direction de
+l'Opéra un excellent engagement. A la première représentation du nouvel
+ouvrage, commandé par M. Duponchel, une véritable averse de fleurs est
+tombée après le troisième acte, et l'on pouvait reconnaître qu'elle
+partait d'une main exercée. Malheureusement, cette gracieuse ovation
+n'a pas empêché la pièce et la musique d'en faire autant.--«De faire...
+quoi? dit encore Bacon, le naïf questionneur.--De tomber, idiot,
+réplique brutalement Corsino. Ah ça! ton esprit est énormément plus
+obtus que de coutume, ce soir! Va te coucher, Basile.»
+
+J'ai maintenant, messieurs, à vous donner l'explication des termes le
+plus fréquemment employés dans la langue romaine, termes que les
+Parisiens seuls comprennent bien.
+
+_Faire four_ signifie ne pas produire d'effet, tomber à plat devant
+l'indifférence du public.
+
+_Chauffer un four_, c'est applaudir inutilement un artiste dont le
+talent est impuissant à émouvoir le public; cette expression est le
+pendant du proverbe: _Donner un coup d'épée dans l'eau_.
+
+_Avoir de l'agrément_, c'est être applaudi et par la claque et par une
+partie du public. Duprez, le jour de son début dans _Guillaume Tell_,
+eut un agrément extraordinaire.
+
+_Égayer_ quelqu'un, c'est le siffler. Cette ironie est cruelle, mais
+elle présente un sens caché qui lui donne plus de mordant encore. Sans
+doute, le malheureux artiste qu'on siffle n'éprouve par le fait qu'une
+gaieté fort contestable, mais son rival dans l'emploi qu'il occupe
+s'égaye de l'entendre siffler, mais bien d'autres encore rient _in
+petto_ de l'accident. De sorte qu'à tout prendre, quand il y a quelqu'un
+de sifflé, il y a toujours aussi quelqu'un d'égayé.
+
+_Tirage_ est pris, en langue romaine, pour difficulté, labeur, peine.
+Ainsi le Romain dit: «C'est un bel ouvrage, mais il y aura du _tirage_
+pour le faire marcher.» Ce qui signifie que, malgré tout son mérite,
+l'ouvrage est ennuyeux, et que ce ne sera pas sans de grands efforts que
+la claque parviendra à lui faire un simulacre de succès.
+
+_Faire une entrée_, c'est applaudir un acteur au moment où il entre en
+scène avant qu'il ait ouvert la bouche.
+
+_Faire une sortie_, c'est le poursuivre d'applaudissements et de bravos
+quand il rentre dans la coulisse, quels qu'aient pu être son dernier
+geste, son dernier mot, son dernier cri.
+
+_Mettre à couvert_ un chanteur, c'est l'applaudir et l'acclamer
+violemment à l'instant précis où il va donner un son faux ou éraillé,
+afin que sa mauvaise note soit ainsi couverte par le bruit de la claque
+et que le public ne puisse l'entendre.
+
+_Avoir des égards_ pour un artiste, c'est l'applaudir modérément, lors
+même qu'il n'a pu donner de billets à la claque. C'est l'encourager
+d'AMITIÉ OU A L'ŒIL. Ces deux derniers mots signifient _gratuitement_.
+
+_Faire mousser solidement_ ou _à fond_, c'est applaudir avec frénésie,
+des mains, des pieds, de la voix et de la parole. Pendant les
+entr'actes, on doit alors prôner l'œuvre ou l'artiste dans les
+corridors, au foyer, au café voisin, chez le marchand de cigares,
+partout. On doit dire: «C'est un chef-d'œuvre, un talent unique,
+ébouriffant! une voix inouïe! on n'a jamais rien entendu de pareil!» Il
+y a un professeur très-connu que les directeurs de l'Opéra de Paris font
+toujours venir de l'étranger, aux occasions solennelles, pour faire
+ainsi _mousser à fond_ les grands ouvrages, en _allumant_ magistralement
+le foyer et les corridors. Le talent de ce maître romain est sérieux;
+son sérieux est admirable.
+
+L'ensemble de ces dernières opérations s'exprime par les mots _soins,
+soigner_.
+
+_Faire empoigner_, c'est applaudir hors de propos une chose ou un
+artiste faible, ce qui provoque alors la colère du public. Il arrive
+quelquefois qu'une cantatrice médiocre, mais puissante sur le cœur du
+directeur, chante d'une façon déplorable. Assis au centre du parterre,
+l'air morne, accablé, l'empereur baisse la tête, indiquant ainsi à ses
+prétoriens qu'ils doivent garder le silence, ne donner aucune marque de
+satisfaction, se conformer enfin à ses tristes pensées! Mais la diva
+goûte peu cette réserve prudente, elle rentre indignée dans la coulisse
+et court se plaindre au directeur de l'ineptie ou de la trahison du chef
+de la claque. Le directeur ordonne alors que l'armée romaine donne
+vigoureusement à l'acte suivant. A son grand regret, le César se voit
+contraint d'obéir. Le second acte commence, la déesse courroucée chante
+plus faux qu'auparavant; trois cents paires de mains dévouées
+l'applaudissent quand même, et le public furieux répond à ces
+manifestations par une symphonie de sifflets instrumentée à la façon
+moderne, et de la plus déchirante sonorité. La diva l'a voulu, elle est
+empoignée.
+
+Je crois que l'usage de cette expression remonte seulement au règne de
+Charles X, et à la mémorable séance de la chambre des députés dans
+laquelle, Manuel s'étant permis de dire que la France avait vu revenir
+les Bourbons avec _répugnance_, un orage parlementaire éclata, et M. de
+Foucault, appelant ses gendarmes, leur dit, en montrant Manuel:
+
+--_Empoignez-moi cet homme-là!_
+
+On dit aussi, pour désigner cette désastreuse évocation des sifflets,
+_faire appeler Azor_; de l'habitude où sont les vieilles femmes de
+siffloter en appelant leur chien, qui porte, toujours le nom d'_Azor_.
+
+J'ai vu, après une de ces catastrophes, Auguste, désespéré, prêt à se
+donner la mort, comme Brutus à Philippes... Une seule considération le
+retint: il était nécessaire à l'art et à son pays; il sut vivre pour
+eux.
+
+_Conduire_ un ouvrage, c'est, pendant les représentations de cet
+ouvrage, diriger les opérations de l'armée romaine.
+
+_Brrrrrr!!_ ce bruit que fait l'empereur avec sa bouche en dirigeant
+certains mouvements des troupes, et qui est entendu de tous ses
+lieutenants, indique qu'il faut donner une rapidité extraordinaire aux
+claquements et les accompagner de trépignements. C'est l'ordre de _faire
+mousser solidement_.
+
+Le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite de la tête
+impériale éclairée d'un sourire indique qu'il faut rire modérément.
+
+Les deux mains de César appliquées avec vigueur l'une contre l'autre et
+s'élevant un instant en l'air, ordonnent un brusque éclat de rire.
+
+Si les deux mains restent en l'air plus longtemps que de coutume, le
+rire doit se prolonger et être suivi d'une salve d'applaudissements.
+
+_Hum!_ lancé d'une certaine façon, provoque l'émotion des soldats de
+César; ils doivent alors prendre l'air attendri, et laisser échapper,
+avec quelques larmes, un murmure approbateur.
+
+Voilà, messieurs, tout ce que je puis vous dire sur les hommes et les
+femmes illustres de la ville de Rome. Je n'ai pas vécu assez longtemps
+parmi eux pour en savoir davantage. Excusez les fautes de l'historien.
+
+L'amateur des stalles me remercie avec effusion; il n'a pas perdu un mot
+de mon récit, et je l'ai vu prendre furtivement des notes. On éteint le
+gaz, nous partons. En descendant l'escalier: «Vous ne savez pas quel est
+ce curieux qui vous a questionné sur les Romains, me dit Dimsky d'un air
+de mystère?--Non.--C'est le directeur du théâtre de ***; soyez sûr
+qu'il va profiter de tout ce qu'il a entendu ce soir et fonder chez lui
+une institution semblable à celle de Paris.--Très-bien! en ce cas, je
+suis fâché de ne l'avoir pas averti d'un fait assez important. Les
+directeurs de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Théâtre-Français, de
+Paris, se sont associés pour fonder un Conservatoire de claque, et notre
+curieux, afin de placer à la tête de son institution un homme exercé, un
+tacticien, un César véritable, ou tout ou moins un jeune Octave,
+pourrait engager l'élève de ce Conservatoire qui vient d'obtenir le
+premier prix.--Je lui écrirai cela, je le connais.--Vous ferez bien, mon
+cher Dimsky.--_Soignons_ notre art, et veillons au salut de l'empire.
+Bonsoir!»
+
+
+
+
+HUITIÈME SOIRÉE
+
+ROMAINS DU NOUVEAU MONDE.--M. BARNUM.--VOYAGE DE JENNY LIND EN AMÉRIQUE.
+
+
+On joue un opéra italien moderne, etc.
+
+L'amateur des stalles, que Dimsky nous a dénoncé comme étant directeur
+du théâtre de ***, ne paraît pas. Il faut qu'il soit réellement parti
+pour aller mettre à profit ses nouvelles connaissances en histoire
+romaine.
+
+«Avec le système ingénieux dont vous nous expliquiez hier la pratique,
+me dit Corsino, et l'absence du public aux premières représentations,
+toute œuvre de théâtre doit réussir à Paris.--Toutes y réussissent, en
+effet. Ouvrages anciens, ouvrages modernes, pièces et partitions
+médiocres, détestables, excellentes même, obtiennent ces jours-là un
+égal succès. Malheureusement, il était aisé de le prévoir, ces
+applaudissements obstinés ôtent un peu de son importance à l'incessante
+production de nos théâtres. Les directeurs gagnent quelque argent, ils
+font gagner leur vie aux auteurs; mais ceux-ci, médiocrement flattés de
+réussir là où personne n'échoue, travaillent en conséquence, et le
+mouvement littéraire et musical de Paris ne reçoit aucune impulsion en
+avant ni en arrière par le fait de tant de _travailleurs_. D'un autre
+côté, pour les chanteurs et acteurs plus de succès réels possibles. A
+force de se faire redemander _tous_, l'ovation, devenue banale, a perdu
+_toute_ sa valeur, on pourrait même dire qu'elle commence à exciter le
+rire méprisant du public. Les borgnes, ces rois du pays des aveugles, ne
+peuvent régner dans un pays où tout le monde est roi... En voyant les
+résultats de cet enthousiasme à jet continu, on en vient à mettre en
+doute la vérité du nouveau proverbe: _L'excès en tout est une qualité_.
+Ce pourrait bien, en effet, être un défaut, au contraire, et même un
+vice des plus repoussants. Dans le doute, on ne s'abstiendra pas; tant
+mieux. C'est le moyen d'arriver tôt ou tard à quelque étrange résultat,
+et l'expérience vaut bien qu'on la poursuive jusqu'au bout. Mais nous
+aurons beau faire en Europe, nous serons toujours distancés par les
+enthousiastes du nouveau monde, qui sont aux nôtres comme le Mississipi
+est à la Seine.--Comment cela? dit Winter l'Américain, qui se trouve on
+ne sait comment dans cet orchestre où il fait la partie de second
+basson, mes compatriotes seraient-ils devenus _dilettanti_?--Certes, ils
+sont dilettanti, et dilettanti enragés, si l'on en croit les journaux de
+M. Barnum, l'entrepreneur des succès de Jenny Lind. Voyez ce qu'ils
+disaient, il y a deux ans, de l'arrivée de la grande cantatrice sur le
+nouveau continent: «A son débarquement à New-York, la foule s'est
+précipitée sur ses pas avec un tel emportement, qu'un nombre immense de
+personnes ont été écrasées. Les survivants suffisaient pourtant encore
+pour empêcher ses chevaux d'avancer; et c'est alors qu'en voyant son
+cocher lever le bras pour écarter à coups de fouet ces indiscrets
+enthousiastes, Jenny Lind a prononcé ces mots sublimes qu'on répète
+maintenant depuis le haut Canada jusqu'au Mexique, et qui font venir les
+larmes aux yeux de tous ceux qui les entendent citer: _Ne frappez pas,
+ne frappez pas! ce sont mes amis, ils sont venus me voir_. On ne sait ce
+qu'il faut le plus admirer dans cette phrase mémorable, de l'élan de
+cœur qui en a suggéré la pensée, ou du génie qui a revêtu cette pensée
+d'une forme si belle et si poétique. Aussi des bourras frénétiques
+l'ont-ils accueillie. Le directeur de la ligne transatlantique, M.
+Colini, attendait Jenny au débarcadère, armé d'un immense bouquet. Un
+arc de triomphe en verdure s'élevait au milieu du quai, surmonté d'un
+_aigle empaillé_ qui semblait l'attendre pour lui souhaiter la
+bienvenue. A minuit, l'orchestre de la Société philharmonique a donné à
+mademoiselle Lind une sérénade, et pendant deux heures l'illustre
+cantatrice a été obligée de rester à sa fenêtre, malgré la fraîcheur de
+la nuit. Le lendemain, M. Barnum, l'habile oiseleur qui a su mettre en
+cage pour quelques mois le rossignol suédois, l'a conduite au Muséum,
+dont il lui a montré toutes les curiosités, sans oublier un cacatoès ni
+un orang-outang; et plaçant enfin un miroir devant les yeux de la
+déesse: _Voici, madame, a-t-il dit avec une galanterie exquise, ce que
+nous avons ici en ce moment de plus rare et de plus ravissant à vous
+montrer_! A sa sortie du Muséum, un chœur de jeunes et belles filles
+vêtues de blanc s'est avancé au-devant de l'immortelle et lui a fait un
+virginal cortége, chantant des hymnes et semant des fleurs sur ses pas.
+Plus loin, une scène frappante et d'un genre tout neuf attendrit la
+célèbre promeneuse: les dauphins, les baleines, qui depuis plus de huit
+cents lieues (d'autres disent neuf cents) avaient pris part au triomphe
+de cette Galathée nouvelle et suivi son navire en lançant par leurs
+évents des gerbes d'eau de senteur, s'agitaient convulsivement dans le
+port, en proie au désespoir de ne pouvoir l'accompagner encore à terre;
+des veaux marins, versant de grosses larmes, se livraient aux plus
+lamentables gémissements. Puis on a vu (spectacle plus doux pour son
+cœur) des mouettes, des frégates, des fous de mer, sauvages oiseaux qui
+habitent les vastes solitudes de l'Océan, plus heureux voltiger sans
+crainte autour de l'adorable, se poser sur ses épaules pures, planer
+au-dessus de sa tête olympienne, tenant dans leur bec des perles d'une
+grosseur monstrueuse, qu'ils lui offraient de la plus gracieuse façon,
+avec un doux roucoulement. Les canons tonnaient, les cloches chantaient
+_Hosanna_! et de magnifiques éclats de tonnerre faisaient, par
+intervalles, retentir un ciel _sans nuages_ dans sa radieuse
+immensité.» Tout cela, d'une réalité aussi incontestable que les
+prodiges opérés jadis par Amphion et par Orphée, n'est mis en doute que
+par nous autres vieux Européens, usés, blasés, sans flamme et sans amour
+de l'art.
+
+M. Barnum, toutefois, ne trouvant pas suffisant cet élan spontané des
+créatures du ciel, de la terre et des eaux, et voulant, par un peu
+d'innocent charlatanisme, lui donner plus d'énergie encore, avait
+prétendu, dit-on, employer un mode d'_excitement_ qu'on pourrait,
+n'était la vulgarité de l'expression, appeler _la claque à mort_. Ce
+grand excitateur, informé de la misère profonde où se trouvent plusieurs
+familles de New-York s'était proposé de leur venir en aide
+généreusement, désireux de rattacher à la date de l'arrivée de Jenny
+Lind le souvenir de bienfaits dignes d'être cités. Il avait donc pris à
+part les chefs de ces familles malheureuses et leur avait dit: «Quand on
+a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir, la vie est un opprobre,» et
+vous savez ce qu'il reste à faire. Eh bien, je vous fournirai l'occasion
+de le faire d'une façon utile à vos pauvres enfants, à vos épouses
+infortunées, qui vous devront une reconnaissance éternelle. _Elle_ est
+arrivée!!!--_Elle_???--Oui, _elle_, elle-même! En conséquence, j'assure
+à vos héritiers deux mille dollars qui leur seront religieusement
+comptés le jour où l'action que vous méditez aura été accomplie, mais
+accomplie de la façon que je vais vous indiquer. C'est un hommage
+délicat qu'il s'agit de _lui_ rendre. Nous y parviendrons aisément si
+vous me secondez. Écoutez: Quelques-uns d'entre vous auront seulement à
+monter au dernier étage des maisons voisines de la salle des concerts,
+pour de là se précipiter sur le pavé quand _elle_ passera, en criant:
+_Vive Lind_! D'autres se jetteront, mais sans mouvements désordonnés,
+sans cris, avec gravité, avec grâce, s'il est possible, sous les pieds
+de ses chevaux, ou sous les roues de sa voiture; le reste sera admis
+_gratuitement_ dans la salle même: ceux-ci devront entendre une partie
+du concert.--Ils l'entendront???--Ils l'entendront. A la fin de la
+seconde cavatine, chantée par elle, ils déclareront hautement qu'après
+de telles jouissances, il ne leur est plus possible de supporter un
+reste d'existence prosaïque; puis, avec les poignards que voici, ils se
+perceront le cœur. Pas de pistolets; c'est un instrument qui n'a rien de
+noble, et son bruit, d'ailleurs, pourrait _lui_ être désagréable.» Le
+marché était conclu, et ces conditions, sans aucun doute, eussent été
+remplies honnêtement par les parties, si la police américaine, police
+tracassière et inintelligente s'il en est, ne fût intervenue pour s'y
+opposer. Ce qui prouve bien que, même chez les peuples artistes, il y a
+toujours un certain nombre d'esprits étroits, de cœurs froids, d'hommes
+grossiers, et, tranchons le mot, d'envieux. C'est ainsi que le système
+de la _claque à mort_ n'a pu être mis en pratique, et que bon nombre de
+pauvres gens ont été privés d'un nouveau moyen de gagner leur vie.
+
+Ce n'est pas tout; on croyait généralement à New-York (pouvait-on en
+douter, en effet?) que, le jour de _son_ débarquement, un _Te deam
+laudamus_ serait chanté dans les églises catholiques de la ville. Mais,
+après s'être longuement consultés, les desservants des diverses
+paroisses sont tombés d'accord qu'une semblable démonstration était peu
+compatible avec la dignité du culte, qualifiant même la petite variante
+introduite dans le texte sacré de blasphématoire et d'impie. De sorte
+que pas un _Te deam_ n'a été entonné dans les églises de l'Union. Je
+vous livre ce fait sans commentaires, dans sa brutale simplicité.
+
+Autre tort grave, m'a dit un amateur, dont l'administration des travaux
+publics de cet étrange pays s'est rendue coupable: les journaux nous ont
+souvent entretenus de l'immense chemin de fer entrepris pour établir, au
+travers du continent américain, une communication directe entre l'océan
+Atlantique et la Californie. Nous autres gens simples d'Europe,
+supposions qu'il s'agissait uniquement de faciliter par là le voyage des
+explorateurs du nouvel Eldorado. Erreur. Le but était, au contraire,
+plus artiste encore que philanthropique et commercial. Ces centaines de
+lieues de voie ferrée furent votées par les États afin de permettre aux
+pionniers errants parmi les montagnes Rocheuses et sur les bords du
+Sacramento, de venir entendre Jenny Lind, sans employer trop de leur
+temps à ce pélerinage indispensable. Mais, par suite de quelque odieuse
+cabale, les travaux, loin d'être finis, étaient à peine commencés quand
+_elle_ est arrivée. L'incurie du gouvernement américain est
+inqualifiable, et l'on conçoit qu'_elle_, si humaine et si bonne, ait pu
+s'en plaindre amèrement. Il en résulte que ces pauvres chercheurs d'or
+de tout âge et de tout sexe, déjà épuisés par leur rude labeur, ont été
+obligés de faire à pied, à dos de mulet, et avec des souffrances
+inouïes, cette longue et dangereuse traversée continentale. Les placers
+ont été abandonnés, les fouilles sont restées béantes, les constructions
+de San-Francisco inachevées, et Dieu sait quand les travaux auront été
+repris. Ceci peut amener dans le commerce du monde entier les plus
+terribles perturbations...--«Ah çà! dit Bacon, vous prétendez nous faire
+croire...?--Non, je m'arrête; vous seriez en droit de penser que je fais
+ici une réclame rétroactive pour M. Barnum, quand, dans la simplicité de
+mon cœur, je me borne à traduire en vile prose les poétiques rumeurs qui
+nous sont venues de la trop heureuse Amérique.--Pourquoi dites-vous
+_réclame rétroactive_? M. Barnum ne fonctionne-t-il pas toujours?--Je ne
+saurais vous l'assurer, bien que l'inaction d'un tel homme soit chose
+peu probable: mais il ne fait plus _mousser_ Jenny Lind. Ignorez-vous
+donc que l'admirable virtuose (je parle sérieusement cette fois), lasse
+sans doute d'être forcément mêlée aux exploits excentriques des Romains
+qui l'exploitaient, s'est brusquement retirée du monde pour se marier,
+et vit heureuse hors des atteintes de la réclame! Elle vient d'épouser à
+Boston M. Goldschmidt, jeune pianiste compositeur de Hambourg, que nous
+avons applaudi à Paris il y a quelques années. Mariage artiste qui a
+valu à la diva ce bel éloge d'un grammairien français de Philadelphie:
+«Elle a vu à ses pieds des princes et des archevêques, et _n'a pas voulu
+l'être_.» C'est une catastrophe pour les directeurs des théâtres
+lyriques des deux mondes. Elle explique la promptitude avec laquelle les
+impresarii de Londres viennent d'envoyer des hommes de confiance _en
+course_, en Italie et en Allemagne, pour y capturer tous les soprani ou
+contralti de quelque valeur qui leur tomberont sous la main.
+Malheureusement, dans ce genre de prises, la quantité ne saurait jamais
+remplacer la qualité. D'ailleurs, le contraire fût-il vrai, il n'y a pas
+dans le monde assez de cantatrices médiocres pour compléter la monnaie
+de Jenny Lind.--C'est donc fini! me dit Winter d'un air piteux, en
+serrant son basson qui n'a pas donné un son de la soirée: nous ne
+l'entendrons plus!...--J'en ai peur. Et ce sera la faute de l'empereur
+Barnum, et la preuve décisive du bon sens du proverbe:
+
+ _L'excès en tout est un défaut._»
+
+
+
+
+NEUVIÈME SOIRÉE
+
+L'OPÉRA DE PARIS.--LES THÉATRES LYRIQUES
+
+DE LONDRES.
+
+ÉTUDE MORALE.
+
+
+On joue un opéra-comique français, etc.; suivi d'un ballet italien,
+également, etc.
+
+Les musiciens sont encore préoccupés du cours d'histoire romaine que
+nous avons fait ensemble les soirs précédents. Ils se livrent sur ce
+sujet aux plus singuliers commentaires. Mais Dimski, plus avide que ses
+confrères de connaître ce qui se rattache aux habitudes musicales de
+Paris, m'interpelle de nouveau: «Maintenant, dit-il, que vous nous avez
+dépeint les mœurs des Romains, dites-nous donc quelque chose du
+principal théâtre de leurs opérations. Vous devez avoir là-dessus de
+curieuses révélations à faire.--Révélations? pour vous peut-être, ce mot
+convient, mais pour vous seulement; car, je vous l'assure, les mystères
+de l'_Opéra_ de Paris sont depuis longtemps révélés.--Nous ne sommes pas
+au courant ici de ce que vous prétendez être connu de tout le monde.
+Ainsi parlez.»
+
+Les autres musiciens: «Parlez! racontez-nous l'Opéra.
+
+ _Si tantus amor casus cognoscere nostros....._
+
+--Que dit-il? demande Bacon, pendant que le cercle se forme autour de
+moi.--Il dit, répond Corsino, que, si nous avons tant de désir de
+connaître les malheurs des Parisiens..., il faut nous taire et prier
+notre joueur de grosse caisse de ne pas frapper si fort.--C'est encore
+dans Virgile?--Précisément.--Pourquoi parle-t-il ainsi grec de temps en
+temps?--Parce que cela donne un air savant qui impose. C'est un petit
+ridicule que nous devons lui passer.--Il commence, chut!
+
+--Connaissez-vous, messieurs, une fable de notre la Fontaine commençant
+par ces deux vers:
+
+ Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où
+ Le héron au long bec emmanché d'un long cou.
+
+--Oui, oui! qui ne connaît pas cela? Vous nous prenez pour des
+Botocudos!--Eh bien, l'Opéra, ce grand théâtre avec son grand orchestre,
+ses grands chœurs, la grande subvention que lui paye le gouvernement,
+son nombreux personnel, ses immenses décors, imite en plus d'un point le
+piteux oiseau de la fable. Tantôt on le voit immobile, _dormant sur une
+patte_; tantôt il chemine d'un air agité et va on ne sait où, cherchant
+pâture dans les plus minces ruisseaux, ne faisant point fi du goujon
+qu'il dédaigne d'ordinaire et dont le nom seul irrite sa gastronomique
+fierté.
+
+Mais le pauvre oiseau est blessé dans l'aile, il marche et ne peut
+voler, et ses enjambées, si précipitées qu'elles soient, le conduiront
+d'autant moins au but de son voyage, qu'il ne sait pas lui-même vers
+quel point de l'horizon il doit se diriger.
+
+L'Opéra voudrait, comme le veulent tous les théâtres, de l'argent et des
+honneurs; il voudrait gloire et fortune. Les grands succès donnent l'une
+et l'autre; les beaux ouvrages obtiennent quelquefois les grands succès;
+les grands compositeurs et les auteurs habiles font seuls de beaux
+ouvrages. Ces œuvres, où rayonnent l'intelligence et le génie, ne
+paraissent vivantes et belles qu'au moyen d'une exécution vivante et
+belle aussi, et chaleureuse, et délicate, et fidèle, et grandiose, et
+brillante, et animée. L'excellence de l'exécution dépend, non-seulement
+du choix des exécutants, mais de l'esprit qui les anime. Or, cet esprit
+pourrait être bon, si tous n'avaient fait depuis longtemps une
+découverte qui, en les décourageant, a amené chez eux l'indifférence et
+à sa suite l'ennui et le dégoût. Ils ont découvert qu'une passion
+profonde dominait tous les penchants, enchaînait toutes les ambitions et
+absorbait toutes les pensées de l'Opéra; que l'Opéra enfin était
+amoureux fou de la médiocrité. Pour posséder, établir chez lui, choyer,
+honorer et glorifier la médiocrité, il n'est rien qu'il ne fasse, pas de
+sacrifice devant lequel il recule, pas de labeur qu'il ne s'impose avec
+transport. Avec les meilleures intentions, de la meilleure foi du monde,
+il s'anime jusqu'à l'enthousiasme pour la platitude, il rougit
+d'admiration pour la pâleur, il brûle, il bouillonne pour la tiédeur: il
+deviendrait poëte pour chanter la prose. Comme il a remarqué,
+d'ailleurs, que le public, tombé de l'ennui dans l'indifférence, s'est
+depuis longtemps résigné à tout ce qu'on veut lui présenter, sans rien
+approuver ni blâmer, l'Opéra en a conclu avec raison qu'il était maître
+chez lui, et qu'il pouvait sans crainte se livrer à tous les
+emportements de sa fougueuse passion, et adorer, sur le piédestal où il
+l'encense, la médiocrité.
+
+Pour obtenir un si beau résultat, et aidé par ceux de ses ministres dont
+l'heureux naturel ne demande que d'être abandonné à lui-même pour agir
+en ce sens, il a tellement lassé, blasé, entravé, englué tous ses
+artistes, que plusieurs, suspendant leurs harpes aux saules du rivage,
+se sont arrêtés et ont pleuré. «Que pouvions-nous faire? disent-ils
+maintenant; _illic stetimus et flevimus_!»
+
+D'autres se sont indignés et ont pris en haine leur tâche, beaucoup se
+sont endormis; les philosophes touchent leurs appointements et parodient
+en riant le mot de Mazarin: «L'Opéra ne chante pas, mais il paye.»
+L'orchestre seul donne beaucoup de peine à l'Opéra pour le réduire. La
+plupart de ses membres, étant des virtuoses de premier ordre, font
+partie du célèbre orchestre du Conservatoire; ils se trouvent ainsi
+naturellement en contact avec l'art le plus pur et un public d'élite;
+de là les idées qu'ils conservent et la résistance qu'ils opposent aux
+efforts qui tendent à les asservir. Mais, avec du temps et de mauvais
+ouvrages, il n'y a pas d'organisation musicale dont on ne parvienne à
+briser l'élan, à éteindre le feu, à détruire la vigueur, à ralentir la
+fière allure. «Ah! vous raillez mes chanteurs, leur dit souvent l'Opéra,
+vous vous moquez de mes partitions nouvelles, messieurs les habiles! Je
+saurai bien vous mettre à la raison, voici un ouvrage en une foule
+d'actes dont vous allez savourer les beautés. Trois répétitions
+générales suffiraient pour le monter, c'est du style d'antichambre, vous
+en ferez douze ou quinze; j'aime qu'on se hâte lentement. Vous le
+jouerez une dizaine de fois, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il n'attire plus
+personne, et nous passerons à un autre du même genre et d'un mérite
+égal. Ah! vous trouvez cela fade, commun, froid et plat! J'ai l'honneur
+de vous présenter un opéra plein de de galops et fait en poste, que vous
+voudrez bien étudier avec le même amour que le précédent, et dans
+quelque temps vous en aurez un autre d'un compositeur qui n'a jamais
+rien composé, et qui vous déplaira, je l'espère, bien davantage encore.
+Vous vous plaignez que les chanteurs sortent du ton et de la mesure; ils
+se plaignent, eux, de la rigueur de vos accompagnements; vous devrez, à
+l'avenir, assoupir votre rhythme, attendre sur n'importe quelle note
+qu'ils aient fini de gonfler leur son favori, et leur accorder des temps
+supplémentaires pour la respiration. Maintenant, voici un ballet qui
+doit durer de neuf heures jusqu'à minuit. Il faut de la grosse caisse
+partout; j'entends que vous luttiez contre elle et que vous vous fassiez
+entendre quand même. Morbleu! messieurs, il ne s'agit pas ici
+d'accompagnements, et je ne vous paye pas pour compter des pauses.» Et
+tant et tant, que le pauvre noble orchestre, je le crains bien, finira
+par tomber dans le chagrin, puis dans une somnolence maladive, de là
+dans le marasme et la langueur, et enfin dans le médiocre, ce gouffre où
+l'Opéra pousse tout ce qui lui est soumis.
+
+Les chœurs sont élevés, eux, d'une autre façon; afin de n'avoir pas à
+leur appliquer le pénible système employé pour l'orchestre avec si peu
+de succès jusqu'à présent, l'Opéra cherche à remplacer ses anciens
+choristes par des choristes tout formés, c'est-à-dire tout médiocres.
+Mais ici il dépasse le but, car, au bout de très-peu de temps, ils
+deviennent pires et abandonnent ainsi la spécialité pour laquelle ils
+ont été engagés. De là les miraculeux charivaris qu'on entend
+fréquemment, dans les partitions de Meyerbeer surtout, et qui, seuls
+capables de tirer le public de sa léthargie, excitent ces cris de
+réprobation, ces gestes d'épouvante indignée dont l'effet n'est pas
+médiocre et devrait, au moins sous ce rapport, fortement déplaire à
+l'Opéra.
+
+Et pourtant on l'a aujourd'hui complètement dompté, ce pauvre public, je
+vous l'ai déjà dit, on l'a maté; il est soumis, timide et doux comme un
+charmant enfant. Autrefois, on lui donnait des chefs-d'œuvre entiers,
+des opéras dont tous les morceaux étaient beaux, dont les récitatifs
+étaient vrais, admirables, les airs de danse ravissants; où rien ne
+brutalisait l'oreille, où la langue même était respectée, et il s'y
+ennuyait... On en vint alors aux grands moyens pour secouer sa
+somnolence, on lui donna des _ut_ de poitrine de toute espèce, des
+grosses caisses, des tambours, des orgues, des musiques militaires, des
+trompettes antiques, des tubas grands comme des cheminées de
+locomotives, des cloches, des canons, des chevaux, des cardinaux sous un
+dais, des empereurs couverts d'or, des reines portant leur diadème, des
+pompes funèbres, des noces, des festins, et encore le dais, et toujours
+le fameux dais, le dais magnifique, le dais emplumé, empanaché et porté
+par quatre-z-officiers comme Malbrouck, des jongleurs, des patineurs,
+des enfants de chœur, des encensoirs, des ostensoirs, des croix, des
+bannières, des processions, des orgies de prêtres et de femmes nues, le
+bœuf Apis, une foule de veaux, des chouettes, des chauves-souris, les
+cinq cents diables de l'enfer, en veux-tu, en voilà, le tremblement
+général, la fin du monde... mêlés par-ci par-là de quelques fades
+cavatines et de beaucoup de claqueurs. Et le pauvre public, abasourdi au
+milieu d'un tel cataclysme, a fini par ouvrir de grands yeux, une
+bouche immense, par rester éveillé en effet, mais muet, se regardant
+comme vaincu, sans espoir de revanche, et obligé de donner sa démission.
+
+Aussi à cette heure, éreinté, brisé, rompu, après une mêlée pareille,
+comme Sancho après le siège de Barataria, s'épanouit-il de bonheur
+aussitôt qu'on a l'air de vouloir lui procurer le moindre plaisir
+tranquille. Il boit avec délices un morceau de musique rafraîchissant,
+il s'en délecte, il l'aspire. Oui, on l'a maté à ce point, qu'il ne
+songe pas même à se plaindre du terrible régime auquel il a été mis. On
+lui servirait, en un festin, de la soupe au savon, des écrevisses
+vivantes, un rôti de corbeaux, une crème au gingembre, que si, parmi
+tant de ragoûts atroces, il trouvait seulement un pauvre petit morceau
+de sucre d'orge à sucer, il s'en délecterait et dirait en pourléchant
+ses lèvres: «Notre hôte est magnifique, bravo! je suis plus que
+content!» Maintenant, voici le bon côté de la chose: la soumission du
+public devenue évidente, comme elle l'est, ses erreurs de jugement
+n'étant plus à craindre, puisqu'il ne juge plus, les auteurs se sont
+décidés tous, dit-on, à risquer le paquet, et à ne plus produire que des
+chefs-d'œuvre.--Bonne idée! s'écrie Corsino, il y a longtemps que nous
+appelions ce coup d'État de tous--nos vœux! Néanmoins, ce serait dommage
+qu'on donnât trop de chefs-d'œuvre à l'Opéra; il faut espérer que les
+auteurs se montreront raisonnables et mettront de justes bornes à leur
+fécondité inspirée. On a déjà, dans ce théâtre, assez abîmé de belles
+partitions. Après les quatre ou cinq premières représentations, dès que
+l'influence de l'auteur n'agit plus directement sur ses interprètes,
+l'exécution va trop souvent du médiocre au pire, pour les œuvres
+soignées surtout. Ce n'est pas qu'en général on épargne le temps pour
+les apprendre; car voici comment on a procédé jusqu'ici, et comment on
+procède encore probablement à l'étude d'une composition nouvelle.
+
+D'abord on n'y pense pas du tout; puis, quand on en est venu à
+reconnaître qu'il ne serait peut-être pas hors de propos d'y réfléchir
+un peu, on se repose; et on a raison. Diable! il ne faut pas s'exposer,
+par excès de travail, à un épuisement prématuré de l'intelligence! Par
+une série d'efforts ainsi sagement calculés, on arrive à annoncer une
+répétition. Ce jour-là, le directeur se lève de bonne heure, se rase de
+très-près, gourmande plusieurs fois ses domestiques sur leur lenteur,
+boit à la hâte une tasse de café, et... part pour la campagne. A cette
+répétition, plusieurs acteurs ont la bonté de se rendre; peu à peu il
+s'en réunit jusqu'à cinq. L'heure indiquée étant midi et demi, on cause
+fort tranquillement politique, industrie, chemins de fer, modes, bourse,
+danse, philosophie, jusqu'à deux heures. Alors, l'accompagnateur ose
+faire remarquer à ces messieurs et à ces dames qu'il attend depuis
+longtemps qu'on veuille bien ouvrir les rôles et en prendre
+connaissance. Sur cette observation, chacun se décide à demander le
+sien, le feuillette un instant, en secoue le sable en pestant contre les
+copistes, et on commence... à jaser un peu moins. «Mais, pour chanter,
+comment faire? Le premier morceau est un sextuor, et nous ne sommes que
+cinq! C'est-à-dire nous n'étions tout à l'heure que cinq, car L.....
+vient de sortir; son avoué l'a fait demander pour une affaire
+importante. Or, nous ne pouvons pas répéter un sextuor à quatre. Si nous
+remettions la partie à une autre fois?» Et tous de se retirer lentement
+comme ils sont venus. On ne peut répéter le lendemain, c'est un
+dimanche; ni le surlendemain, c'est un lundi, jour de représentation. On
+ne fait ordinairement rien à l'Opéra, ces jours-là; les acteurs même qui
+ne figurent pas dans la pièce qu'on donne le soir, se reposent de toutes
+leurs forces en songeant à la peine que vont avoir leurs camarades. A
+mardi donc! Une heure sonne; entrent les deux acteurs qui ont manqué à
+la première répétition; mais des autres aucun ne paraît. C'est trop
+juste; ils ont attendu le premier jour; les absents leur ont fait
+_perdre leur temps_, il est de leur dignité de leur rendre la pareille.
+A trois heures moins un quart, tout le monde y est, moins le second
+ténor et la première basse. Ces dames sont charmantes, d'une adorable
+humeur, et l'une d'elles propose, en conséquence, d'entamer le sextuor
+sans basse. «N'importe! nous verrons au moins ce que dit isolément notre
+partie?--Encore un instant, messieurs, dit l'accompagnateur, je cherche
+à comprendre... cet... accord, j'ai peine à distinguer les notes. Que
+voulez-vous! on ne peut accompagner une partition de vingt lignes à
+première vue.--Ah! vous ne savez pas ce qu'il y a dans la partition, et
+vous venez nous apprendre nos rôles, dit madame S..., qui a son franc
+parler. Mon cher, si vous vouliez bien l'étudier un peu chez vous avant
+de venir ici.--Comme vous n'en pourriez faire autant pour vos morceaux,
+n'étant pas lectrice, je ne puis, madame, vous adresser la même
+invitation.--Allons, point de personnalités!--Commençons donc!» s'écrie
+D... impatienté. Ritournelle, récitatif de D..., ensemble vocal sur
+l'accord de _fa majeur_. «Aye! aye! un _la bémol_! C'est toi, M..., qui
+es le coupable!--Moi! comment aurais-je fait un _la bémol_, puisque je
+n'ai pas ouvert la bouche? Je suis malade; je n'y tiens plus. Il faut
+que j'aille me coucher.--Bon! notre sextuor à quatre se trouve réduit à
+un trio, mais à un vrai trio, là, un trio à trois. C'est toujours
+quelque chose. Continuons: _La Grèce doit enfin_... _La Grèce
+doit_...--Ah! ah! ah! _La graisse d'oie!_ Tu as volé celui-là à Odry!
+Fameux! Ah! ah! ah!--Mon Dieu, est-elle rieuse, cette madame S..., dit
+madame G... en rompant une aiguille dans le mouchoir qu'elle était
+occupée à broder.--Oh! nous autres, gens d'esprit, n'engendrons pas de
+mélancolie. Vous avez l'air _piqué_, madame. Il ne faut pas vous piquer
+pour un calembourg. Ah! ah! ah! Il y est encore, celui-là!--_Bona sera a
+tutti_! dit en se levant D... Mes petits agneaux, vous êtes
+délicieusement spirituels, mais trop studieux! Or, il est trois heures
+et quart; nous ne devons jamais répéter après trois heures. C'est
+aujourd'hui mardi; il est possible que je chante dans _les Huguenots_
+vendredi prochain: je dois donc me ménager. D'ailleurs, je suis enroué,
+et ce n'est que par excès de zèle que j'ai paru aujourd'hui à la
+répétition. Hum! hum!» Tout le monde part. Les huit ou dix autres
+séances ressemblent plus ou moins aux deux premières. Un mois se passe
+ainsi, après lequel on parvient à répéter à peu près sérieusement
+pendant une heure, trois fois par semaine; cela fait rigoureusement
+douze heures d'études par mois. Le directeur met toujours le plus grand
+soin à stimuler les artistes par son absence; et si un petit opéra en un
+acte, annoncé pour le 1er mai, peut enfin être représenté à la fin
+d'août, il n'aura pas tort de dire en se rengorgeant: «Oh! mon Dieu!
+c'est une bluette; nous avons monté cela en quarante-huit heures!»
+
+Parlez-moi des directeurs de Londres pour employer le temps; c'est par
+les Anglais que l'art des études musicales accélérées a été porté à _un
+degré_ de splendeur inconnu chez les autres peuples. Je ne puis faire
+d'éloge plus pompeux de la méthode qu'ils suivent qu'en la désignant
+comme l'inverse de celle adoptée à Paris. D'un côté de la Manche, pour
+apprendre et mettre en scène un opéra en cinq actes, il faut _dix mois_:
+de l'autre, il faut _dix jours_. A Londres, l'important pour le
+directeur d'un théâtre lyrique, c'est l'affiche. L'a-t-il couverte de
+noms célèbres, a-t-il annoncé des œuvres célèbres, ou déclaré célèbres
+des œuvres obscures de compositeurs célèbres, en appuyant de toutes les
+forces de la presse sur cette épithète..., le tour est fait. Mais, comme
+le public est insatiable de nouveautés, comme c'est la curiosité surtout
+qui le guide, il est nécessaire au joueur qui veut le gagner de battre
+les cartes très-souvent. Dès lors, il faut faire vite plutôt que bien,
+extraordinairement vite, dût-on pousser la célérité jusqu'à l'absurde.
+Le directeur sait que l'auditoire ne remarquera pas les défauts de
+l'exécution, s'ils sont adroitement déguisés; qu'il ne s'avisera jamais
+de découvrir les ravages produits dans une partition nouvelle par le
+défaut d'ensemble et l'incertitude des masses, par leur froideur, par
+les nuances manquées, les mouvements faux, les traits écorchés, les
+idées comprises à contre-sens. Il compte assez sur l'amour-propre des
+chanteurs à qui les rôles sont confiés pour être sûr que, mis en
+évidence comme ils le sont, ceux-là du moins feront des efforts
+surhumains pour paraître honorablement devant le public, malgré le peu
+de temps qui leur est accordé pour s'y préparer. C'est, en effet, ce
+qui arrive, et cela suffit. Néanmoins, il est des occasions où, en dépit
+de leur bonne volonté, les acteurs les plus zélés n'y peuvent parvenir.
+On se rappellera longtemps la première représentation du _Prophète_ à
+Covent-Garden, où Mario resta court plus d'une fois, faute d'avoir eu le
+temps d'apprendre son rôle. Donc, on aurait beau dire, quand il s'agit
+de la première représentation d'un nouvel ouvrage: «Il n'est pas su,
+rien ne va, il faut encore trois semaines d'étude!--Trois semaines!
+dirait le directeur, vous n'aurez pas trois jours; vous le jouerez
+après-demain.--Mais, monsieur, il y a un grand morceau d'ensemble, le
+plus considérable de l'opéra, dont les choristes n'ont pas encore vu une
+note; ils ne peuvent pourtant pas le deviner, l'improviser en
+scène!--Alors, supprimez le morceau d'ensemble, il restera toujours
+assez de musique,--Monsieur, il y a un petit rôle qu'on a oublié de
+distribuer, et nous n'avons personne pour le remplir.--Donnez-le à
+madame X..., et qu'elle l'apprenne ce soir.--Madame X... est déjà
+chargée d'un autre rôle.--Eh bien, elle changera de costume, et elle en
+jouera deux. Croyez-vous que je vais entraver la marche de mon théâtre
+pour de pareilles raisons?--Monsieur, l'orchestre n'a pas encore pu
+répéter les airs de ballet.--Qu'il les joue sans répétition! Allons,
+qu'on me laisse tranquille. L'opéra nouveau est affiché pour
+après-demain; la salle est louée, tout est bien.»
+
+Et c'est la crainte d'être distancés par leurs rivaux, jointe à la
+nécessité de couvrir chaque jour des frais énormes, qui cause chez les
+entrepreneurs cette fièvre, ce _delirium furens_, dont l'art et les
+artistes ont tant à souffrir. Un directeur de théâtre lyrique, à
+Londres, est un homme qui porta un baril de poudre sans pouvoir s'en
+débarrasser, et qu'on poursuit avec des torches allumées. Le malheureux
+fuit à toutes jambes, tombe, se relève, franchit ravins, palissades,
+ruisseaux et fondrières, renverse tout ce qu'il rencontre, et marcherait
+sur les corps de son père et de ses enfants s'ils lui faisaient
+obstacle.
+
+Ce sont, je le reconnais, de tristes nécessités de position; mais ce qui
+est plus déplorable, c'est que cette précipitation brutale des théâtres
+anglais dans les préparatifs de toute exécution musicale, devienne une
+habitude, et soit transformée elle-même par quelques personnes en talent
+spécial digne d'admiration. «Nous avons monté cet opéra en quinze jours,
+dit-on d'une part.--Et nous en dix! réplique-t-on de l'autre.--Et vous
+avez fait de belle besogne!» dirait l'auteur, s'il était présent. Les
+exemples qu'on cite de certains _succès_ de cette nature font, en outre,
+qu'on ne doute plus de rien, et que le dédain de toutes les qualités de
+l'exécution, qui seules peuvent la constituer bonne, le mépris même des
+_nécessités_ de l'art, vont croissant. Pendant la courte existence du
+Grand-Opéra anglais à Drury-Lane, en 1848, le directeur, dont le
+répertoire se trouvait à sec, ne sachant à quel saint se vouer, dit un
+jour à son chef d'orchestre très-sérieusement: «Un seul parti me reste à
+prendre, c'est de donner _Robert le Diable_ mercredi prochain. Nous
+devrons ainsi le monter en six jours!--Parfait! lui répondit-on, et nous
+nous reposerons le septième. Vous avez la traduction anglaise de cet
+opéra?--Non, mais elle sera faite en un tour de main.--La copie?--Non,
+mais...--Les costumes?--Pas davantage.--Les acteurs savent la musique de
+leurs rôles? les chœurs possèdent bien la leur?--Non! non! non! on ne
+sait rien, je n'ai rien, mais il le faut!» Et le chef d'orchestre garda
+son sérieux; il vit que le pauvre homme perdait la tête, on plutôt qu'il
+l'avait perdue: au moins, s'il n'eût perdu que cela! Une autre fois,
+l'idée étant venue à ce même directeur de mettre en scène _Linda di
+Chamouni_ de Donizetti, dont il avait pourtant songé à se procurer la
+traduction, les acteurs et les chœurs ayant eu, par extraordinaire, le
+temps de faire les études nécessaires, on annonça une répétition
+générale. L'orchestre étant réuni, les acteurs et les choristes à leurs
+postes, on attendait.--Eh bien, pourquoi ne commencez-vous pas? dit le
+régisseur.--Je ne demande pas mieux que de commencer, répondit le chef
+d'orchestre, mais il n'y pas de musique sur les pupitres.--Comment!
+c'est incroyable! Je vais la faire apporter.» Il appelle le chef du
+bureau de copie: «Ah ça! placez donc la musique!--Quelle
+musique?...--Eh! mon Dieu, celle de _Linda di Chamouni_.--Mais je n'en
+ai pas. On ne m'a jamais donné l'ordre de copier les parties d'orchestre
+de cet ouvrage.» Là-dessus, les musiciens de se lever avec de grands
+éclats de rire, et de demander la permission de se retirer, puisqu'on
+avait négligé pour cet opéra de se procurer _la musique_
+seulement...--Pardon, messieurs, laissez-moi m'interrompre un instant.
+Ce récit m'oppresse, m'humilie, éveille en moi des tristesses...
+D'ailleurs, écoutez ce délicieux air de danse qui se trouve égaré dans
+le fatras de votre ballet italien...--Oh! oh! à nous! disent les violons
+en saisissant leur instrument, il faut jouer cela en maîtres; c'est
+magistral!» Et tout l'orchestre, en effet, exécute avec un ensemble, une
+expression, une délicatesse de nuances irréprochables, cet admirable
+andante où respire la voluptueuse poésie des féeries de l'Orient. A
+peine est-il fini que la plupart des musiciens se hâtent de quitter leur
+pupitre, laissant deux violons, une basse, les trombones et la grosse
+caisse fonctionner seuls, pour le reste du ballet. «Nous avions bien
+remarqué ce morceau, dit Winter, et nous comptions le jouer avec amour,
+c'est vous qui avez failli nous le faire manquer.--Mais d'où sort-il, de
+qui est-il, où l'avez-vous connu? me dit Corsino.--Il sort de Paris; je
+l'ai entendu dans le ballet de _la Péri_, dont la musique fut écrite par
+un artiste allemand, d'un mérite égal à sa modestie, et qui se nomme
+Burgmüller.--C'est bien beau! C'est d'une langueur divine!--Cela fait
+rêver des houris de Mahomet! Cette musique, messieurs, est celle de
+l'entrée de _la Péri_. Si vous l'entendiez avec la mise en scène pour
+laquelle l'auteur l'écrivit, vous l'admireriez plus encore. C'est tout
+simplement un chef-d'œuvre.» Les musiciens sans s'être entendus pour
+cela, s'approchent de leurs pupitres et écrivent au crayon, sur la page
+des parties d'orchestre où se trouve l'andante, le nom de Burgmüller.
+
+Je reprends mon triste récit.
+
+Les directeurs de notre Opéra de Paris, parmi lesquels on a pu compter
+des gens d'intelligence et d'esprit, ont de tout temps été choisis parmi
+les hommes qui aimaient et connaissaient le moins la musique. Nous en
+avons eu même qui l'exécraient tout à fait. L'un d'eux m'a dit, parlant
+à ma personne, que toute partition _âgée de vingt ans_ était bonne à
+brûler; que Beethoven fut un _vieil imbécile_, dont une poignée _de
+fous_ affecte d'admirer les œuvres, mais qui, en réalité, _ne fit jamais
+rien de supportable_.
+
+Les musiciens avec explosion:.....!.....!!...!!! (et autres exclamations
+qui ne s'écrivent point). Une musique bien faite, disait un autre, est
+celle qui dans un opéra _ne gâte rien_. Il n'est pas étonnant alors que
+de tels directeurs ne sachent comment s'y prendre pour faire marcher
+leur immense machine musicale, et qu'ils traitent en toute occasion si
+cavalièrement les compositeurs dont ils croient n'avoir pas ou n'avoir
+plus besoin. Spontini, dont les deux chefs-d'œuvre _la Vestale_ et
+_Cortez_, ont suffi pour alimenter le répertoire de l'Opéra pendant
+vingt-cinq ans, fut, sur la fin de sa vie, mis véritablement à l'index
+dans ce théâtre, et ne put jamais parvenir à obtenir _une audience_ du
+directeur. Rossini aurait le plaisir, s'il revenait en France, de voir
+sa partition de _Guillaume Tell_ entièrement bouleversée et réduite d'un
+tiers. Pendant longtemps, on a joué à sa barbe _la moitié du 4e acte_
+de _Moïse_, pour servir de lever de rideau avant un ballet. De là cette
+charmante repartie qu'on lui attribue. Rencontrant un jour le directeur
+de l'Opéra, celui-ci l'aborde avec ces mots: «Eh bien, cher maître, nous
+jouons demain le 4e acte de votre _Moïse_.--Bah! tout entier?»
+réplique Rossini.
+
+L'exécution et les mutilations qu'on inflige de temps en temps au
+_Freyschutz_ à l'Opéra, causent un vrai scandale, sinon dans Paris, qui
+ne s'indigne de rien, au moins dans le reste de l'Europe où le
+chef-d'œuvre de Weber est admiré.
+
+On sait avec quel insolent dédain, vers la fin du siècle dernier, Mozart
+fut traité par les grands hommes qui gouvernaient alors _l'Académie
+royale de musique_. Ayant éconduit au plus vite ce petit joueur de
+clavecin qui avait l'audace de leur proposer d'écrire pour leur théâtre,
+ils lui promirent pourtant, comme dédommagement et par faveur
+particulière, d'admettre _un court morceau_ instrumental de sa
+composition dans l'un des concerts spirituels de l'Opéra et l'engagèrent
+à l'écrire. Mozart eut bientôt terminé son ouvrage et se hâta de le
+porter au directeur.
+
+Quelques jours après, le concert où il devait être entendu étant
+affiché, Mozart, ne voyant point son nom sur le programme, revient tout
+inquiet à l'administration; on le fait attendre longuement, comme
+toujours, dans une antichambre, où, en fouillant par désœuvrement au
+milieu d'un monceau de paperasses entassées sur une table, il trouve...
+quoi? son manuscrit que le directeur avait jeté là. En apercevant son
+Mécène, Mozart se hâte de demander une explication du fait. «Votre
+petite symphonie? répond le directeur; oui, c'est cela. Il n'est plus
+temps maintenant de la donner au copiste, _Je l'avais oubliée_.»
+
+Dix ou douze années plus tard, quand Mozart fut mort immortel, l'Opéra
+de Paris se crut obligé de représenter _Don Juan_ et _la Flûte
+enchantée_, mais mutilés, salis, défigurés, travestis en pastiches
+infâmes, par des misérables dont il devrait être défendu de prononcer le
+nom. Tel est notre Opéra, tel il fut, et tel il sera.
+
+
+
+
+DIXIÈME SOIRÉE
+
+QUELQUES MOTS SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE SES DÉFAUTS, SES MALHEURS
+ET SES CHAGRINS L'INSTITUTION DU TACK.--UNE VICTIME DU TACK.
+
+
+On joue un opéra français, etc., etc.
+
+En entrant à l'orchestre, après l'ouverture, je trouve les musiciens (le
+joueur de grosse caisse et les tambours exceptés) occupés à entendre la
+lecture d'une brochure qui excite leur hilarité. «Nous vous avons rendu
+morose hier, en vous mettant sur le chapitre des théâtres lyriques de
+Paris et de Londres, me dit Dimsky en me tendant la main; mais voici de
+quoi ranimer votre bonne humeur. Écoutez la plaisanterie critique que
+fait de l'état actuel de la musique en France, un de vos compatriotes
+qui ne se nomme pas. Ses idées ressemblent aux vôtres et viennent à
+l'appui de tout ce que vous nous avez déjà dit sur le même sujet.
+Recommence ta lecture, Winter.--Non, notre auditeur se moquerait de mon
+accent anglais.--De ton accent _américain_, veux-tu dire, Yankee!--Lis
+donc, toi, Corsino.--J'ai l'accent italien.--Toi, Kleiner.--J'ai
+l'accent allemand; lis toi-même, Dimsky.--J'ai l'accent
+polonais.--Allons; je vois que c'est une conspiration pour me faire lire
+la brochure, sous prétexte que je suis Français. Donnez.»
+
+Winter me tend l'opuscule, et, pendant l'exécution d'un long trio chanté
+_comme il mérite de l'être_, je lis ce qui suit.
+
+
+
+
+QUELQUES MOTS SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, SES DÉFAUTS, SES
+MALHEURS ET SES CHAGRINS
+
+
+Le moment est peu favorable, on le sait, au mouvement des arts; aussi la
+musique ne se meut-elle guère, elle dort! on la dirait morte, n'étaient
+les mouvements fébriles de ses mains, qui s'ouvrent toutes grandes et se
+referment convulsivement pendant son sommeil, comme si elles avaient à
+saisir quelque chose. Puis elle rêve et parle tout haut en rêvant. Son
+cerveau est plein de visions étranges; elle interpelle le ministre de
+l'intérieur; elle menace, elle se plaint. «Donnez-moi de l'argent,
+crie-t-elle d'une voix sourde et gutturale, donnez-moi beaucoup
+d'argent, ou je ferme mes théâtres, ou je donne un congé illimité à mes
+chanteurs; et, ma foi! Paris, la France, l'Europe, le monde et le
+gouvernement s'arrangeront ensuite comme ils pourront. Le public payant
+ne vient pas chez moi, est-ce ma faute? Il ne veut même plus venir sans
+payer, est-ce ma faute? Et si je n'ai pas d'argent pour le faire venir
+en le payant, est-ce ma faute? Ah! si j'en avais pour acheter les
+auditeurs, vous verriez la foule qu'il y aurait à mes fêtes, et comme le
+commerce et les arts refleuriraient, et comme l'univers renaîtrait à la
+joie et à la santé, et comme nous pourrions nous moquer ensemble de ces
+insolents virtuoses, de ces orgueilleux compositeurs, qui prétendent que
+je n'ai rien d'artiste ni de musical et que mon titre n'est qu'un
+mensonge.» Mais bah! le ministre se moque de ses menaces comme de ses
+plaintes; il renfonce aux profondeurs de sa poche les plus inconnues la
+clef de son coffre-fort, et répond tranquillement avec un terrible bon
+sens: «Oui, j'apprécie tes raisons, ma pauvre Musique, tu voudrais être
+indemnisée de tes pertes, à la condition que, si jamais tu fais des
+bénéfices, tu les garderas. Voilà un système commode, excellent,
+délicieux pour toi; je l'admire, mais je m'abstiens de le mettre en
+pratique. Ces propositions-là se font à des brigands de monarques, à des
+scélérats d'empereurs, à d'affreux souverains absolus roulant sur l'or,
+gorgés des sueurs du peuple, non aux ministres d'une jeune république,
+affectée en naissant de certains vices de constitution qui l'obligent à
+se préoccuper avant tout de sa petite santé. Et dans nos temps de
+choléra les médecins sont chers. D'ailleurs, ces chefs des gouvernements
+sans liberté, sans égalité et sans paternité, ces rois eux-mêmes,
+puisqu'il faut les appeler par leur nom, ne se rendraient pas sans doute
+aux premiers mots de ton irrévérencieuse sommation. La plupart de ces
+fainéants ont consacré beaucoup de temps aux arts et à la littérature,
+quelques-uns te connaissent, ma vieille Musique, et ne feraient grâce à
+aucun de tes défauts. Ils seraient capables de te dire: Si les gens de
+la bonne compagnie s'éloignent de vous, mademoiselle, c'est que vous
+fréquentez trop les gens de la mauvaise. Si votre bourse est vide, c'est
+que vous dépensez trop en colifichets, en parures d'un goût douteux, en
+oripaux, clinquants de toute espèce, coûteuses inutilités qui
+conviennent aux danseuses de corde seulement. Si vos affaires,
+aujourd'hui, vont mal, si vos entreprises échouent, si l'on se moque de
+vous, si vous vous ruinez, ne vous en prenez qu'aux détestables conseils
+que vous écoutez, et à votre obstination à repousser les avertissements
+sensés que le hasard parfois fait parvenir jusqu'à votre oreille.
+D'ailleurs, où avez-vous pris vos conseillers, vos économes, vos
+directeurs de conscience? Sotte que vous êtes! n'est-il pas évident que
+ceux qui vous entourent sont vos plus cruels ennemis? Les uns, qui
+n'aiment rien au monde, vous haïssent d'autant plus qu'ils sont forcés
+d'avoir l'air de vous aimer; les autres vous détestent parce qu'ils ne
+connaissent rien de ce qui vous concerne, et qu'ils sentent
+intérieurement l'immense ridicule dont ils se couvrent en remplissant
+des fonctions auxquelles ils sont si complétement impropres; d'autres
+enfin, qui vous adoraient autrefois, vous haïssent et vous méprisent
+maintenant, parce qu'ils vous connaissent trop. Fi! vous êtes une
+prostituée sans esprit! une vraie fille d'Opéra, une _fille
+d'affaires_, comme disait Voltaire, mais sans entente des affaires
+pourtant; absurde dans le choix de ses intendants, et d'une confiance en
+eux voisine de la stupidité. Que diriez-vous si un État comme
+l'Angleterre, par exemple, allait confier le commandement de son armée
+navale à un danseur parisien qui n'a jamais vu manœuvrer que les toiles
+et les cordages d'un théâtre, ou à un paysan bourguignon incapable de
+diriger une toue sur la Saône?... Assez! assez! ne nous approchez pas;
+vos sollicitations nous obsèdent; si vous étiez ce que vous devriez
+être, sensible, intelligente, passionnée, dévouée, enthousiaste, fière
+et courageuse; si vous aviez remis énergiquement tous ces gens-là à leur
+place et mieux gardé la vôtre; si vous aviez conservé quelque chose de
+votre extraction noble; si la princesse se révélait encore en vous, les
+rois pourraient vous venir en aide, vous recueillir à leur cour; mais ce
+n'est pas chez eux qu'est l'asile destiné aux créatures de votre espèce.
+Vous n'avez déjà plus la séduction des charmes vulgaires. Pâle et ridée,
+vous en êtes venue à vous peindre le visage en bleu, en blanc et en
+rouge, comme une sauvagesse. Bientôt, vous vous barbouillerez de noir
+les paupières et vous porterez des anneaux d'or au nez. Votre talent a
+subi la même métamorphose. Vous ne vocalisez plus, vous vociférez.
+Qu'est-ce que ces manières de pousser la voix sur chaque note, de
+s'arrêter en hurlant sur l'avant-dernier temps de chaque période
+mélodique, quels que soient la syllabe sur laquelle il repose, le sens
+du morceau, le mouvement imprimé à l'ensemble et l'intention de
+l'auteur? Qu'est-ce que ces libertés que vous prenez avec les plus beaux
+textes, en supprimant les notes hautes et les notes basses, pour forcer
+toute mélodie à rouler sur les cinq ou six sons du médium de votre voix,
+sons que vous gonflez alors à perdre haleine, et qui font ressembler le
+chant et la mélodie actuels aux lamentables chansons des rôdeurs de
+barrières, aux clameurs avinées des Orphées de cabaret! Dites-moi où
+vous avez appris, triple sotte, qu'il vous fût loisible de hacher une
+mélodie et de faire des vers de quatorze pieds en supprimant les
+élisions pour respirer plus souvent. Quelle langue parlez-vous? est-ce
+l'auvergnat ou le bas-breton? Les gens de Clermont et de Quimper s'en
+défendent. Vous êtes donc atteinte d'une phtisie au troisième degré,
+qu'il vous faille toujours et partout prendre des temps pour faire
+sortir de votre poitrine la moindre succession mélodique de quelque
+rapidité, d'où résulte ce continuel retard dans les entrées et dans
+l'attaque du son qui détruit toute régularité, tout aplomb, qui asphyxie
+douloureusement vos auditeurs, et qui, contrastant avec la précision des
+instruments de l'orchestre, amène dans les morceaux d'ensemble cet
+affreux tohubohu de rhythmes divers que font entendre les montres
+malades mises à l'hôpital chez les horlogers. Vous êtes donc bien peu
+soucieuse de cet accord si indispensable entre les instruments et les
+voix, malheureuse Muse dégénérée, que, dans vos opéras, pour faire
+plaisir à vos metteurs en scène qui se moquent de vous, vous laissiez
+placer vos choristes à une distance de l'orchestre qui les met dans
+l'impossibilité de s'accorder rhythmiquement avec lui? Où avez-vous la
+tête quand vous prétendez faire marcher ensemble les quatre parties d'un
+quatuor dont les dessus sont sur l'avant-scène, les basses au
+post-scénium, à quarante pas de là, pendant que les altos et les ténors,
+cachés par les portants des coulisses, ne peuvent, grâce aux processions
+et aux groupes dansants qui les environnent, apercevoir à l'horizon de
+la rampe le moindre bout de l'archet conducteur? Mais dire que vous
+prétendez établir l'ensemble d'un quatuor ainsi disposé, c'est vous
+flatter étrangement. Vous n'y prétendez en aucune façon. Les gâchis
+odieux, les cacophonies qui en résultent, vous trouvent fort
+indifférente, au contraire, et vous vous inquiétez peu de pareilles
+niaiseries. Pourtant, cette insouciance révolte bien des gens, et le
+nombre de ces révoltés, grossi de tous les mécontents que vous ennuyez
+seulement, a fini par constituer le formidable public qui prend
+l'habitude de ne pas mettre les pieds chez vous. Nous ne vous parlons là
+que de vos méfaits dans les théâtres: il serait trop long de remettre
+sous vos yeux tout ce que vous pratiquez ailleurs. Allez, vous nous
+faîtes pitié, mais nous gardons notre or pour de plus dignes. Eh quoi!
+des menaces!... La déplaisante folle!... Eh! partez! qui vous retient?
+En votre absence, nos États n'en iront pas plus mal. Nous vous
+regretterons?... Non, vous êtes, ma mie,
+
+ Un peu trop forte en gueule et trop impertinente.
+
+Voilà l'aimable compliment avec lequel, malheureuse Muse, ils pourraient
+bien te mettre à la porte, ces impitoyables souverains. Nous autres
+républicains, à l'épreuve de l'air patriotique et accoutumés à entendre
+chanter faux, nous te serons moins rudes. Nous ne te forcerons point à
+quitter la belle France, et tu seras libre d'y mourir de ta mort
+naturelle quand tu n'auras plus ni feu ni lieu.--La Musique ouvrant les
+yeux et pleurant: «Oui, je mourrai, et d'une mort lente et ignominieuse,
+je n'en doute plus. Vous avez cru que je dormais, je n'ai que trop bien
+entendu les horribles choses que vous venez de m'adresser. Et pourtant
+est-il humain à vous, monsieur le ministre, est-il même juste de me
+reprocher les accointances auxquelles je suis condamnée, les faux amis
+que je fréquente forcément, et qui, de plus, me traitant en esclave, me
+donnent des ordres révoltants et m'imposent leurs plus folles volontés?
+Est-ce moi qui me suis donné ces terribles associés? sont-ils de mon
+choix, ou de celui de vos prédécesseurs qui m'ont livrée à eux enchaînée
+et sans défense? Vous ne l'ignorez pas; de ce côté-là au moins, je suis
+innocente. Je sais que mes menaces de clôture sont ridicules; c'est par
+habitude que je les répétais tout à l'heure. Hélas! Je ne l'ai que trop
+appris dernièrement! j'ai fermé mes théâtres sous prétexte de
+réparations, et les Parisiens s'en sont inquiétés comme des réparations
+qu'on ferait à la grande muraille de la Chine. Vous me reprochez mes
+excès vocaux; vous avez raison, je le sens en mon âme, mais je ne vis
+depuis dix ans en Italie que par eux. En France, où le public des
+théâtres se fait représenter par des gens à gages placés au centre du
+parterre, je ne puis exister qu'en flattant ces gens-là, et ces
+débauches de chant les ravissent. Si je n'excite pas leurs
+applaudissements, je n'en obtiens pas d'autres; on dit alors que je n'ai
+pas de succès; on en conclut que je n'ai pas de talent; le public, qui
+l'entend dire, le croit et ne vient pas chez moi: de là ma misère et mon
+désespoir! Oh! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur le
+ministre, ce que c'est que de crier dans le désert.
+
+»Un auditoire chèrement payé par la nation vous est assuré pour vos
+moindres discours, et je serais bien heureuse d'avoir ce qui vous reste
+aux jours des plus maigres assemblées de représentants. Au moins, là, si
+vous êtes souvent interrompu, interpellé, injurié même, c'est la preuve
+qu'on vous écoute d'une manière plus ou moins tumultueuse, et qu'on se
+passionne pour ou contre vos idées; c'est la douleur souvent, mais c'est
+la vie. Dans mes théâtres, j'ai le cœur broyé par ce dédain suprême, par
+cette indifférence outrageante d'un public préoccupé de tout, excepté de
+moi; qui se croît blasé, et qui n'a jamais rien senti; qui sait tout,
+comme les marquis de Molière, sans avoir rien appris, d'un public habile
+à railler seulement, et qui ne daigne jamais siffler mes incartades,
+parce que cela lui paraît de mauvais goût, ou lui donne trop de peine,
+ou peut-être, et j'en frémis, parce qu'il ne les remarque pas. Vous
+allez me dire, je le sais, que toutes ces raisons sont insuffisantes à
+justifier les vices honteux auxquels je reconnais m'être livrée; vous
+citerez un aphorisme célèbre du plus grand des poëtes, et vous me
+répéterez avec lui _qu'il vaut mieux mériter le suffrage d'un seul homme
+de goût_ que d'exciter par des moyens indignes de l'art _les
+applaudissements d'une salle pleine de spectateurs vulgaires_. Hélas! le
+poëte a mis cette noble phrase dans la bouche d'un jeune prince à qui
+les atteintes de la faim, du froid, de la misère étaient inconnues; et
+je répondrai comme lui eussent sans doute répondu, s'ils l'eussent osé,
+les comédiens auxquels il donnait ses conseils: Qui plus que moi souffre
+de l'avilissement où je me vois réduite! Mais les nécessités de la vie
+me l'imposent impérieusement, et je ne pourrais pas même obtenir le
+_suffrage d'un seul homme de goût_ si je n'existais pas. Faites que ma
+vie soit assurée sans être même brillante comme l'était celle du prince
+danois, et je penserai comme lui, et je mettrai en pratique ses leçons
+excellentes. Il y a en Europe, monsieur le ministre, des États où je
+suis libre, sinon protégée. En France, au contraire, si l'on fait des
+sacrifices d'argent plus ou moins insuffisants pour quelques-uns de mes
+théâtres, on semble prendre à tâche de paralyser les efforts les plus
+désintéressés que je tente en dehors des formes dramatiques. Au lieu de
+m'aider, on m'entrave de mille manières, on me bâillonne, on m'oppose
+des préjugés dignes du moyen âge. Ici, c'est le clergé qui m'empêche de
+chanter dans les temples les louanges de Dieu, en interdisant aux femmes
+de prendre part à mes plus graves manifestations; ailleurs, c'est la
+municipalité de Paris qui fait donner aux enfants et aux jeunes hommes
+de la classe ouvrière une éducation musicale, à la condition expresse
+qu'ils n'en feront aucun usage. Ils apprennent pour apprendre, et non
+pour employer ce qu'ils savent quand ils sont parvenus à savoir: comme
+les ouvriers des premiers ateliers nationaux à qui on faisait creuser
+des trous dans le sol, en extraire la terre et la rapporter le
+lendemain, pour combler les trous par eux creusés la veille. Puis, quand
+je fais un appel au public pour l'exhibition de quelque ouvrage
+longuement médité, écrit à l'intention seulement de ce petit nombre
+d'hommes de goût dont parle le poëte, sans aucune arrière-pensée
+industrielle, et uniquement pour produire au grand jour ce qui me paraît
+beau, on me dépouille au nom de la loi, on me frappe d'une taxe
+exorbitante, on me tue à moitié en me jetant, comme une infernale
+raillerie, ces mots impies: «Vous auriez tort de vous plaindre, car la
+loi nous autorise à vous tuer tout à fait.» Oui, sur des recettes
+destinées à couvrir à grand'peine les dépenses que je fais en pareil
+cas, on vient prélever le _huitième_ brut, quand on pourrait légalement
+prélever le _quart_. On a le droit de me casser les deux jambes, on ne
+m'en casse qu'une, je dois me montrer reconnaissante. Tout cela est
+vrai, monsieur le ministre, je n'exagère rien. A l'avénement de la
+liberté, de l'égalité et de la fraternité, je crus un instant à mon
+émancipation; je m'abusais. Quand l'heure de la délivrance des nègres
+sonna, je me laissai aller à un nouvel espoir; je m'abusais encore. Il
+est décidé qu'en France, sous la monarchie comme sous la république, je
+dois être une esclave soumise à la corvée. Quand j'ai travaillé sept
+jours, je ne puis me reposer le huitième, puisque ce huitième je le dois
+au fermier, mon maître, qui pourrait même m'en demander un de plus. On
+n'a jamais songé à dire aux savetiers: «Vous venez de faire huit paires
+de souliers, vous en devez _deux_ à l'État, qui veut bien ne vous en
+prendre _qu'une_.» Pourquoi, monsieur le ministre, l'art musical
+n'est-il pas l'égal de l'art du savetier? Qu'ai-je fait à la France,
+moi, la Musique? En quoi l'ai-je offensée? comment ai-je mérité de sa
+part une oppression si dure et si persistante? Ce qui rend cette
+oppression plus dure et plus inexplicable encore, c'est que la France,
+aux yeux du reste de l'Europe, passe pour m'entourer de soins et
+d'affection. Elle a fondé, en effet, des institutions, telles que notre
+beau Conservatoire et le prix annuel de composition décerné par
+l'Académie des beaux-arts, qui produisent incessamment pour moi des
+disciples zélés, sinon des prophètes; mais à peine leur éducation
+est-elle ébauchée, à peine le sentiment du beau a-t-il de son crépuscule
+illuminé leurs âmes, que d'autres institutions contraires viennent
+réduire ces heureux résultats au néant, et donner ainsi aux bienfaits
+que je reçois l'air d'une mystification atroce.
+
+»Charlet, le peintre humoriste, y songeait sans doute, quand il fit son
+charmant dessein des _Hussards en maraude_. On y voit deux hussards à la
+porte d'un poulailler: l'un tient un sac de chènevis, dont il répand le
+contenu devant l'étroite porte, en disant d'une voix flûtée: «Petits!
+petits!» l'autre, armé de son sabre, abat la tête des malheureux
+volatiles, au fur et à mesure qu'ils s'y présentent. Revoyez cette
+lithographie, monsieur le ministre, et méditez quelques instants sur le
+sens de l'allégorie. Hélas! il n'est que trop clair. Les grains de
+chènevis sont les prix du Conservatoire et de l'Académie; les coups de
+sabre, vous savez qui les donne, et mes enfants sont les dindons qui se
+laissent ainsi décapiter; mais, fussent-ils des aigles, ils n'en
+périraient pas moins.»
+
+Le ministre ému: «Mon enfant, tu as peut-être raison; j'ignorais la
+plupart des détails que tu viens de me donner. J'y réfléchirai, et je
+tâcherai que tu sois au moins l'égale des savetiers à l'avenir. Ceci me
+paraît de toute justice, mais ne se rattache qu'au côté matériel de la
+question. Quant à l'autre, quant au côté moral, esthétique, comme disent
+tes chers Allemands, n'oublie pas ceci: le temps viendra peut-être où de
+folles volontés, où d'absurdes caprices ne te seront plus imposés; où
+tes intendants comprendront réellement tes intérêts et s'attacheront à
+leur défense; où tes directeurs de conscience ne t'infligeront plus de
+pénitences humiliantes et ridicules; où tu ne seras plus forcée de
+cohabiter avec tes mortels ennemis; où des gens à gages ne feront plus
+dans tes théâtres l'office du public; où ce public que tu décourages et
+dégoûtes peut-être aujourd'hui, te témoignera une sympathie chaleureuse;
+mais, en attendant, change d'allures, de société autant que tu pourras,
+de manières et de langage tout à fait. N'oublie pas que c'est une erreur
+grossière de croire les efforts disgracieux, les cris, les violences, le
+désordre rhythmique, le vague de la forme, l'incorrection du dessin, les
+outrages à l'expression et à la langue, l'abus des ornements, le fracas,
+la boursouflure ou la mignardise, seuls capables d'émouvoir une salle
+pleine même de _spectateurs vulgaires_. Ceux-là sont fréquemment
+entraînés, il est vrai, par des moyens que réprouvent le bon sens et le
+goût, mais ils ne résistent guère non plus à l'influence d'une
+inspiration véritable, quand elle se manifeste simplement, avec grandeur
+et énergie; ils ne t'en voudront pas trop d'être sublime. Peut-être,
+désappointés le premier jour, étonnés le second, charmés le troisième,
+ils finiront bientôt par t'en savoir un gré infini. N'avons-nous pas vu
+déjà, ne le voyons-nous pas même encore dans de trop rares occasions, ce
+public qui, après tout, n'est pas composé exclusivement de ces
+spectateurs tant méprisés par le poëte, applaudir de toutes ses forces
+et de tout son cœur des œuvres vraiment belles, des virtuoses d'un
+merveilleux talent? Non, de ce côté, tu n'as rien à craindre;
+l'éducation des habitués de tes théâtres est maintenant assez avancée;
+ne te contrains point, sois sublime et je réponds de tout. Tu m'engages
+à méditer sur un ingénieux dessin de Charlet; je te recommande, moi, la
+fable du _Charretier embourbé_ de la Fontaine. Relis-en la fin surtout:
+
+ «Hercule veut qu'on se remue,
+ Puis il aide les gens. Regarde d'où provient
+ L'achoppement qui te retient;
+ Ote d'autour de chaque roue
+ Ce malheureux mortier, cette maudite boue
+ Qui, jusqu'à l'essieu, les enduit.
+ Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit,
+ Comble-moi cette ornière. As-tu fait?--Oui, dit l'homme.--
+ Or bien je vais t'aider, dit la voix; prends ton fouet.--
+ Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait!
+ Hercule en soit loué!» Lors la voix: «Tu vois comme
+ Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
+ Aide-toi, le ciel t'aidera.»
+
+«Eh bien, qu'en dites-vous? me dit Winter en riant.» Je dis que la
+brochure, si pleine de bouffonnes et tristes vérités qu'elle soit,
+n'aura pas produit à Paris plus d'effet que mes _révélations_ de la nuit
+dernière n'en produiraient, si elles étaient imprimées. A Paris, on
+laisse tout dire, parce qu'on peut ne tenir compte de rien. La critique
+passe, l'abus reste. Les mots piquants, les raisons, les justes
+plaintes, glissent sur l'esprit des gens comme des gouttes d'eau sur les
+plumes d'un canard....
+
+ * * * * *
+
+«Eh! messieurs, qu'a donc votre cappel meister à frapper de la sorte sur
+son pupitre?--Le ténor voudrait ralentir le mouvement de ce duo, et lui
+ne le veut pas. Il a du bon, notre chef.--Je m'en aperçois. Mais
+savez-vous que ces coups de bâton qu'il donne épisodiquement ce soir,
+sont d'un usage continuel à l'Opéra de Paris?--Bah?--Oui. Et leur effet
+est d'autant plus désastreux que les chefs d'orchestre frappent, non
+sur leur pupitre, mais sur le haut de la carapace du souffleur placée
+au-devant d'eux, ce qui donne à chaque coup bien plus de sonorité et
+tourmente horriblement le malheureux souffleur. Il y en a même un qui
+est mort des suites de ce supplice.--Vous plaisantez!--Non pas.
+Habeneck, il y a quelque vingt ans, ayant remarqué que les gens de la
+scène prêtaient peu d'attention à ses mouvements, ne les regardaient
+même presque jamais, et, par suite, manquaient fort souvent leurs
+entrées, imagina, faute de pouvoir parler à leurs yeux, d'avertir leur
+oreille en frappant, avec le bout de l'archet dont il se servait pour
+conduire, ce petit coup de bois sur bois: _Tack!_ qui se distingue au
+milieu de toutes les rumeurs plus ou moins harmonieuses des autres
+instruments. Ce _temps_ précédant le _temps_ du début de la phrase, est
+devenu maintenant le plus impérieux besoin de tous les exécutants du
+théâtre. C'est lui qui avertit chacun de commencer, qui indique même les
+principaux effets qu'il s'agit de produire, et jusqu'aux nuances de
+l'exécution. S'agit-il des soprani, _tack!_ à vous, mesdames! Les ténors
+ont-ils à reprendre le même thème deux mesures après, _tack!_ à vous
+messieurs! Les enfants, rangés sur le milieu de la scène, ont-ils à
+entonner un hymne, _tack!_ allons, enfants! Faut-il demander à un
+chanteur ou à une cantatrice de la chaleur, _tack!_ de la sensibilité,
+_tack!_ de la rêverie, _tack!_ de l'esprit, _tack!_ de la précision, de
+la verve, _tack!_ _tack!_ Le premier danseur n'oserait prendre son vol
+pour un _écho_ sans le _tack!_ La première danseuse ne se sentirait ni
+jarret, ni ballon, son sourire aurait l'air d'une grimace sans le
+_tack_. Tout le monde attend ce joli petit signal; sans lui, rien ne
+pourrait aujourd'hui se mouvoir ni se faire entendre sur la scène;
+chanteurs et danseurs y resteraient silencieux et immobiles, comme la
+cour de _la Belle au bois dormant_. Or, ceci est fort désagréable à
+l'auditoire et peu digne d'un établissement qui aspire à un rang élevé
+parmi les institutions musicales et chorégraphiques de l'Europe. Ceci,
+en outre, a causé la mort d'un excellent homme; en conséquence on n'en
+démordra point.
+
+
+
+
+UNE VICTIME DU TACK
+
+NOUVELLE D'AVANT-SCÈNE
+
+
+La VICTIME DU TACK s'appelait Moreau. Cet honnête souffleur remplissait
+avec une exactitude exemplaire et une parfaite tranquillité d'esprit ses
+fonctions plus difficiles qu'on ne pense, quand Habeneck, pour suppléer
+à l'insuffisance des signes télégraphiques, inventa le signe
+téléphonique dont il est question.
+
+Le jour où, enivré de sa découverte, il en fit usage pour la première
+fois, Moreau qui, à chaque coup du savant archet, rebondissait dans son
+antre, fut plus surpris que fâché. Il supposa qu'une série d'accidents
+de l'exécution avaient excité chez Habeneck une impatience, dont la
+manifestation insolite le faisait souffrir, et que c'était là seulement
+un désagrément momentané que lui, souffleur, devait supporter sans se
+plaindre. Mais, aux représentations suivantes, le _tack_ continua; il
+redoubla même, tant l'inventeur était charmé de son efficacité. Chaque
+coup ébranlait le crâne du malheureux qui, blotti dons son gîte, sautant
+de droite et de gauche, avançant la tête, la reculant, se tordant le
+cou, s'interrompait au milieu de ses périodes, comme un merle chantant
+qui reçoit un coup de fusil.
+
+ Mon fils! tu ne l'es plus; va, ma haine est trop (_tack!_)...
+ Dans mon âme ulcérée, oui, la (_tack!_) nature est (_tack!_)...
+ D'Étéocle et de toi tous les droits sont (_tack!_)...
+
+Ainsi de suite. Le pauvre homme souffrit toute la soirée un martyre qui
+ne se décrit point, mais que les personnes affligées comme lui d'une
+organisation nerveuse, comprennent à merveille. Il n'eut garde d'en
+parler; telle était la crainte qu'inspirait Habeneck. Reconnaissant
+alors pourtant qu'il ne s'agissait pas là d'un caprice, d'une fantaisie,
+d'un accès de mauvaise humeur, mais d'une institution nouvelle fondée à
+l'Opéra. Moreau sentit que le sang-froid, la présence d'esprit,
+l'attention indispensables pour la tâche qu'il avait à remplir, lui
+deviendraient impossibles sous la menace permanente de cet archet de
+Damoclès. Il alla trouver le machiniste, et, après lui avoir conté sa
+peine: «Si tu ne trouves pas un moyen de me garantir de ce _tack_
+infernal, lui dit-il, je suis un homme perdu; il retentit jusque dans la
+moelle de mes os, il me trépane, il me décroche le cervelet!--Ah diable!
+c'est ma foi vrai, répond le machiniste, il est impossible que tu y
+tiennes. Attends! il me vient une idée; apporte-moi ton couvercle.»
+Moreau enlève le toit de son réduit, le porte dans le cabinet du
+machiniste, et tous les deux, après avoir soigneusement fermé leur
+porte, se mettent à le tamponner, à le rembourrer, à le matelasser avec
+force coussinets gonflés de laine, à le rendre enfin sourd comme un
+édredon. Voilà notre souffleur rassuré, réconforté, ravi, qui rentre
+chez lui et dort tout d'un somme jusqu'au lendemain; ce qui depuis
+longtemps ne lui était arrivé. Le soir de la représentation suivante, il
+revient au théâtre avec un calme où l'on ne pouvait voir qu'une douce
+satisfaction exempte d'ironie. C'était un homme si bon, si inoffensif
+que ce pauvre Moreau!
+
+On jouait ce soir-là _Robert le Diable_. Cet opéra, récemment monté,
+était alors admirablement exécuté; le chef d'orchestre, en conséquence,
+n'était point obligé de recourir si souvent au moyen nouveau contre
+lequel le souffleur venait de se mettre en garde. Habeneck, pendant
+toute la première moitié du premier acte, reste donc chef d'orchestre
+pour les yeux seulement. Moreau respirait et soufflait avec une verve et
+un bonheur incomparables; il en était même venu à regretter ses
+précautions, qu'il commençait à trouver calomnieuses, quand, au milieu
+de la scène du _jeu_, les choristes n'étant pas partis à temps, Habeneck
+étend le bras, et frappe un coup violent sur le toit rembourré de la
+maisonnette: _Pouf_! plus de son, plus de _tack_, rien. Moreau sourit
+doucement, et continue à dicter leurs paroles aux choristes distraits:
+
+ Nous le tenons! nous le tenons!
+
+Mais Habeneck, étonné, redoublant: _Pouf_! «Qu'est ceci? dit-il. La
+planche ne résonne plus! le drôle aurait-il fait rembourrer sa carapace?
+Ah malheureux! tu me la donnes belle! nous allons voir beau jeu.» Et, se
+penchant de côté, il frappe sur la paroi latérale de l'étui de Moreau,
+que l'imprudent avait négligé de matelasser, et qui rend aussitôt un
+_tack_ plus clair, plus net, plus triomphant que ne rendit jamais la
+paroi supérieure, et d'autant plus terrible pour le souffleur que les
+coups tombaient directement contre son oreille. Habeneck, avec un
+sourire de Méphistophélès, se vengea de sa déconvenue d'un instant en
+redoublant d'énergie toute la soirée, et fit subir à sa victime un
+supplice auprès duquel celui de la goutte d'eau des Persans ne doit être
+qu'un enfantillage. Bien plus, la représentation terminée, et sans avoir
+l'air de comprendre l'intention qu'avait eue le souffleur en faisant
+tapisser son appartement, il enjoignit tranquillement au machiniste
+d'ôter à la carapace sa doublure, et de remettre la chose dans son
+premier état.
+
+Moreau comprit alors que toute résistance était désormais inutile, et
+qu'il assistait aux commencements de sa fin. Il rentra chez lui, si
+résigné, qu'il dormit encore. Mais ce fut son avant-dernier sommeil. A
+partir de ce jour, le _tack_ redoubla, par-dessus, par côté, par devant,
+par derrière; le bourreau ne voulut laisser aucun point _invulnéré_.
+Moreau énervé, brisé, stupéfié, cessa bientôt de s'agiter; il compta les
+_tack_, non en Mucius Scevola, qui tient sans tressaillements sa main
+dans la flamme, mais en soldat autrichien recevant sur le torse son cent
+douzième coup de bâton. Habeneck resta le maître, l'institution du
+_tack_, un moment ébranlée, se consolida. Dès lors, Moreau devint
+triste, taciturne; ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, devinrent
+blancs; peu après, ils tombèrent. Avec les cheveux la mémoire disparut,
+la vue s'affaiblit. Alors, le souffleur en vint à commettre des fautes
+énormes. Le jour de la reprise d'_Iphigénie en Aulide_, au lieu de
+souffler: «Que de grâces! que de majesté!» il s'écria:
+
+«Grâce! que de cruauté!» Dans un autre ouvrage, au lieu de «Bonheur
+suprême!» il laissa échapper: «Douleur extrême!» et, depuis ce _lapsus_,
+de mauvais plaisants sans cœur l'appelèrent le _souffle-douleur_ de
+l'Opéra. Puis il tomba malade, il cessa de parler. Nul médecin ne put
+obtenir de lui l'aveu de ce qu'il ressentait. On le voyait seulement,
+pendant ses longs assoupissements, faire par intervalles un petit
+soubresaut de la tête, comme s'il eût reçu un coup sur l'occiput. Enfin,
+un soir, après avoir été parfaitement calme pendant quelques heures,
+quand ses amis commençaient à croire à une amélioration dans son état,
+il fit encore une fois le petit soubresaut dont je viens de parler, et,
+prononçant d'une voix douce ce seul mot: _Tack!_ il expira.
+
+ * * * * *
+
+........ Long silence........
+
+On soupire.... Puis on entend ces exclamations (Winter): «Poor
+Wretch!--(Corsino) Ohi me! povero!--(Dimsky) Pauvre diable!--(Kleiner
+Jeune) Voilà une vexation!» Le chef d'orchestre, ce mauvais cœur, qui en
+écoutant mon funeste récit n'a pu contenir plusieurs accès d'un rire
+silencieux, décélés par les bonds précipités de son abdomen, reprend un
+air grave et nous dit en descendant de son estrade: «Silence, messieurs,
+la pièce est finie.»
+
+
+
+
+ONZIÈME SOIRÉE
+
+
+Les musiciens sont venus à l'orchestre en habit noir et en cravate
+blanche. On remarque sur leur visage une sorte d'exaltation
+inaccoutumée. L'admiration et le respect sont dans tous les cœurs.
+L'exécution de l'orchestre est admirable.
+
+Personne ne parle.
+
+Après le finale du second acte: «Tu pleures, toi! dit à Corsino le
+premier trombone; quant à moi, j'ai cru ne pouvoir achever ma partie, un
+mouvement nerveux agitait mes lèvres, et, à la fin du morceau, j'avais
+peine à donner un son.--Foudres du ciel! quelle musique! s'écrie à son
+tour un des contre-bassistes! voyez, mes genoux tremblent; je suis
+heureux d'avoir pu m'asseoir; sans cela, je n'eusse pas fait une note de
+la coda.»
+
+Le troisième acte s'exécute avec la religieuse ferveur qu'on a mise à
+l'exécution des deux premiers. Le chef d'orchestre, qui a été parfait
+d'intelligence, de précision et de verve, mord son mouchoir à belles
+dents pour contenir son émotion. Il descend de son pupitre le visage
+enflammé, et me serre la main en passant.
+
+
+
+
+DOUZIÈME SOIRÉE
+
+LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.
+
+Nouvelle vraie.
+
+
+On joue un opéra italien, etc., etc.
+
+Tout le monde parle à l'orchestre. Corsino surtout a le verbe très-haut;
+il gesticule, il s'agite. «Eh bien, me dit-il, nous avons été rudement
+secoués hier soir! J'ai pourtant entendu parler à Paris d'un Français
+plus impressionnable encore que nous ne le sommes et qui adora _la
+Vestale_ jusqu'à se tuer pour elle. Ceci est une _histoire_, non un
+_conte_, et prouve que l'enthousiasme musical est une passion comme
+l'amour. Il faut que je vous dise
+cela.--Volontiers!--Écoutons!--Tais-toi donc, cor Moran!»
+
+Moran, le premier cor, remet son instrument dans sa boîte et Corsino
+commence:
+
+ * * * * *
+
+J'appelerai ma nouvelle LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.
+
+En 1808, un jeune musicien remplissait depuis trois ans, avec un dégoût
+évident, l'emploi de premier violon dans un théâtre du midi de la
+France. L'ennui qu'il apportait chaque soir à l'orchestre, où il
+s'agissait presque toujours d'accompagner _le Tonnelier_, _le Roi et le
+Fermier_, _les Prétendus_, ou quelque autre partition de la même école,
+l'avait fait passer dans l'esprit de la plupart de ses camarades pour un
+insolent fanfaron de goût et de science, qu'il s'imaginait
+disaient-ils, avoir seul en partage, ne faisant aucun cas de l'opinion
+du public dont les applaudissements lui faisaient hausser les épaules,
+ni de celle des artistes qu'il avait l'air de regarder comme des
+enfants. Ses rires dédaigneux et ses mouvements d'impatience, chaque
+fois qu'un pont-neuf se présentait sous son archet, lui avaient souvent
+attiré de sévères réprimandes de la part de son chef d'orchestre, à qui
+il eût depuis longtemps envoyé sa démission, si la misère, qui semble
+presque toujours choisir pour victimes des êtres de cette nature, ne
+l'avait irrévocablement cloué devant son pupitre huileux et enfumé.
+
+Adolphe D*** était, on le voit, un de ces artistes prédestinés à la
+souffrance qui, portant en eux-mêmes un idéal du beau, le poursuivent
+sans relâche, haïssant avec fureur tout ce qui n'y ressemble pas. Gluck,
+dont il avait copié les partitions pour mieux les connaître, et qu'il
+savait par cœur, était son idole. Il le lisait, jouait et chantait à
+toute heure. Un malheureux amateur, auquel il donnait des leçons de
+solfége, eut l'imprudence de lui dire un jour que les opéras de Gluck
+n'étaient que des cris et du plain-chant; D***, rougissant
+d'indignation, ouvre précipitamment le tiroir de son bureau, en tire une
+dizaine de cachets de leçons, dont l'amateur lui devait le prix, et, les
+lui jetant à la tête: «Sortez de chez moi, dit-il, je ne veux ni de
+vous, ni de votre argent, et, si vous osez repasser le seuil de ma
+porte, je vous jette par la fenêtre.»
+
+On conçoit qu'avec une pareille tolérance pour le goût des élèves,
+D*** ne dut pas faire fortune en donnant des leçons. Spontini était
+alors dans toute sa gloire. L'éclatant succès de _la Vestale_, annoncé
+par les mille voix de la presse, rendait les dilettanti de chaque
+province jaloux de connaître cette partition tant vantée par les
+Parisiens, et les malheureux directeurs de théâtre s'évertuaient à
+tourner, sinon à vaincre les difficultés d'exécution et de mise en scène
+du nouvel ouvrage.
+
+Le directeur de D***, ne voulant pas rester en arrière du mouvement
+musical, annonça bientôt à son tour que _la Vestale_ était à l'étude.
+D***, exclusif comme tous les esprits ardents auxquels une éducation
+solide n'a pas appris à motiver leurs jugements, montra d'abord une
+prévention défavorable à l'opéra de Spontini, dont il ne connaissait pas
+une note. «On prétend que c'est un style nouveau, plus mélodique que
+celui de Gluck: tant pis pour l'auteur! la mélodie de Gluck me suffit;
+le mieux est ennemi du bien. Je parie que c'est détestable.»
+
+Ce fut en pareilles dispositions qu'il arriva à l'orchestre le jour de
+la première répétition générale. Comme chef de pupitre, il n'avait pas
+été tenu d'assister au répétitions partielles qui avaient précédé
+celle-là; et les autres musiciens, qui, tout en admirant Lemoine,
+trouvaient néanmoins du mérite à Spontini, se dirent a son arrivée:
+«Voyons ce que va décider le grand Adolphe!» Celui-ci répéta sans
+laisser échapper un mot, un signe d'admiration ou de blâme. Un étrange
+bouleversement s'opérait en lui. Comprenant bien, dès la première scène,
+qu'il s'agissait là d'une œuvre haute et puissante, que Spontini était
+un génie dont il ne pouvait méconnaître la supériorité, mais ne se
+rendant pas compte cependant de ses procédés, tout nouveaux pour lui, et
+qu'une mauvaise exécution de province rendait encore plus difficile à
+saisir, D*** emprunta la partition, en lut d'abord attentivement les
+paroles, étudia l'esprit, le caractère de chaque personnage, et, se
+jetant ensuite dans l'analyse de la partie musicale, suivit ainsi la
+route qui devait l'amener à une connaissance véritable et complète de
+l'opéra entier. Depuis lors, on observa qu'il devenait de plus en plus
+morose et taciturne, éludant les questions qui lui étaient adressées, ou
+riant d'un air sardonique quand il entendait ses camarades se récrier
+d'admiration: «Imbéciles! pensait-il sans doute, vous êtes bien capables
+de concevoir un tel ouvrage, vous qui admirez _les Prétendus_.»
+
+Ceux-ci ne doutaient pas, à cette expression d'ironie empreinte sur les
+traits de D***, qu'il ne fût aussi sévère pour Spontini qu'il l'avait
+été pour Lemoine, et qu'il ne confondît les deux compositeurs dans la
+même condamnation. Le finale du second acte l'ayant ému cependant
+jusqu'aux larmes, un jour que l'exécution était un peu moins exécrable
+que de coutume, on ne sut plus que penser de lui. «Il est fou, disaient
+les uns.--C'est une comédie qu'il joue,» disaient les autres. Et tous:
+«C'est un pauvre musicien.» D***, immobile sur sa chaise, plongé dans
+une rêverie profonde, essuyant furtivement ses yeux, ne répondait mot à
+toutes ces impertinences; mais un trésor de mépris et de rage s'amassait
+dans son cœur. L'impuissance de l'orchestre, celle plus évidente encore
+des chœurs, le défaut d'intelligence et de sensibilité des acteurs, les
+broderies de la première chanteuse, les mutilations de toutes les
+phrases, de toutes les mesures, les coupures insolentes, en un mot les
+tortures de toute espèce qu'il voyait infliger à l'œuvre devenue l'objet
+de sa profonde adoration et dont il possédait les moindres détails, lui
+faisaient éprouver un supplice que je connais fort bien, mais que je ne
+saurais décrire. Après le second acte, la salle entière s'étant levée un
+soir en poussant des cris d'admiration, D*** sentit la fureur le
+submerger, et, comme un habitué du parquet lui adressait, plein de joie,
+cette question banale:
+
+«Eh bien, monsieur Adolphe, que dites-vous de cela?
+
+--Je dis, lui cria D*** pâle de colère, que vous et tous ceux qui se
+démènent dans cette salle, êtes des sots, des ânes, des brutes, dignes
+tout au plus de la musique de Lemoine, puisque, au lieu d'assommer le
+directeur, les chanteurs et les musiciens, vous prenez part, en
+applaudissant, à la plus indigne profanation dont on puisse flétrir le
+génie.»
+
+Pour cette fois, l'incartade était trop forte, et, malgré le talent
+d'exécution du fougueux artiste, talent qui faisait de lui un sujet
+précieux, malgré la misère affreuse où l'allait réduire une destitution,
+le directeur, pour venger l'injure du public, se vit forcé de le
+congédier.
+
+D***, contre l'ordinaire des caractères de sa trempe, avait des goûts
+fort peu dispendieux. Quelques épargnes, faites sur les appointements de
+sa place et les leçons qu'il avait données jusqu'à cette époque,
+assurant pour trois mois au moins son existence, amortirent le coup de
+cette destitution et la lui firent même envisager comme un événement qui
+pouvait exercer une influence favorable sur sa carrière d'artiste, en le
+rendant à la liberté. Mais le charme principal de cette délivrance
+inattendue venait d'un projet de voyage que D*** roulait dans sa
+tête, depuis que le génie de Spontini lui était apparu. Entendre _la
+Vestale_ à Paris, tel était le but constant de son ambition. Le moment
+d'y atteindre paraissait arrivé, quand un incident, que notre
+enthousiaste ne pouvait prévoir, vint y mettre obstacle. Né avec un
+tempérament de feu, des passions indomptables, Adolphe cependant était
+timide auprès des femmes, et, à part quelques intrigues fort peu
+poétiques avec les princesses de son théâtre, l'amour furieux, dévorant,
+l'amour frénésie, le seul qui pût être le véritable pour lui, n'avait
+point ouvert encore de cratère dans son cœur. En rentrant un soir chez
+lui, il trouva le billet suivant:
+
+«Monsieur,
+
+»S'il vous était possible de consacrer quelques heures à l'éducation
+musicale d'une élève, assez forte déjà pour ne pas mettre votre patience
+à de trop rudes épreuves, je serais heureuse que vous voulussiez bien en
+disposer en ma faveur. Vos talents sont connus et appréciés, beaucoup
+plus peut-être que vous ne le soupçonnez vous-même; ne soyez donc pas
+surpris si, à peine arrivée dans votre ville, une Parisienne s'empresse
+de vous confier la direction de ses études dans le bel art que vous
+honorez et comprenez si bien.
+
+»HORTENSE N***.»
+
+Le mélange de flatterie et de fatuité, le ton à la fois dégagé et
+engageant de cette lettre, excitèrent la curiosité de D***, et, au
+lieu d'y répondre par écrit, il résolut d'aller en personne remercier la
+Parisienne de sa confiance, l'assurer qu'elle ne le _surprenait_
+nullement, et lui apprendre que, sur le point de partir lui-même pour
+Paris, il ne pouvait entreprendre la tâche, fort agréable sans doute,
+qu'elle lui proposait. Ce petit discours, répété d'avance avec le ton
+d'ironie qui lui convenait, expira sur les lèvres de l'artiste au moment
+où il entra dans le salon de l'étrangère. La grâce originale et mordante
+d'Hortense, sa mise élégante et recherchée, ce je ne sais quoi enfin qui
+fascine dans la démarche, dans tous les mouvements d'une beauté de la
+Chaussée-d'Antin, produisirent tout leur effet sur Adolphe. Au lieu de
+railler, il commençait à exprimer sur son prochain départ des regrets
+dont le son de sa voix et le trouble de son visage décelaient la
+sincérité, quand madame N***, en femme habile, l'interrompit:
+
+«Vous partez, monsieur? J'ai donc été bien inspirée de ne pas perdre de
+temps. Puisque c'est à Paris que vous allez, commençons nos leçons
+pendant le peu de jours qui vous restent; immédiatement après la saison
+des eaux, je retourne dans la capitale, où je serai charmée de vous
+revoir et de profiter alors plus librement de vos conseils.»
+
+Adolphe, heureux intérieurement de voir les raisons par lesquelles il
+avait motivé son refus si facilement détruites, promit de commencer le
+lendemain, et sortit tout rêveur. Ce jour-là, il ne pensa pas à _la
+Vestale_.
+
+Madame N*** était une de ces femmes _adorables_ (comme on dit au café
+de Paris, chez Tortoni et dans trois ou quatre autres foyers de
+dandysme) qui, trouvant _délicieusement originales_ leurs moindres
+fantaisies, pensent que ce serait _un meurtre_ de ne pas les satisfaire,
+et professent en conséquence une sorte de respect pour leurs propres
+caprices, quelque absurdes qu'ils soient.
+
+«Mon cher Fr***, disait, il y a quelques années, une de ces
+charmantes créatures à un dilettante célèbre, vous connaissez Rossini,
+dites-lui donc de ma part que son _Guillaume Tell_ est une chose
+mortelle; que c'est à périr d'ennui; et qu'il ne _s'avise_ pas d'écrire
+un second opéra dans ce style, autrement madame M*** et moi, qui
+l'avons si bien soutenu, nous l'abandonnerions sans retour.»
+
+Une autre fois:
+
+«Qu'est-ce donc que ce nouveau pianiste polonais, dont les artistes
+raffolent et dont la musique est _si bizarre_? Je veux le voir,
+amenez-le-moi demain.
+
+--Madame, je ferai mon possible pour cela, mais je dois vous avouer que
+je connais peu l'auteur des mazourkas et qu'il n'est point à mes ordres.
+
+--Non, sans doute, il n'est pas à vos ordres, mais il _doit être aux
+miens_. Ainsi je compte sur lui.»
+
+Cette singulière invitation n'ayant pas été acceptée, la souveraine
+annonça à ses sujets que M. _Chopin_ était un _petit original_ jouant
+_passablement_ du piano, mais dont la musique n'était qu'un _logogriphe_
+perpétuel _fort ridicule_.
+
+Une fantaisie de cette nature fut le seul motif de la lettre
+passablement impertinente qu'Adolphe reçut de madame N***, au moment
+où il s'occupait de son départ pour Paris. La belle Hortense était de la
+plus grande force sur le piano et possédait une voix magnifique, dont
+elle se servait aussi avantageusement qu'il est possible de le faire,
+quand l'âme n'y est pas. Elle n'avait donc nul besoin des leçons de
+l'artiste provençal; mais l'apostrophe lancée par celui-ci, en plein
+théâtre, à la face du public, avait, comme on le pense bien, retenti
+dans la ville. Notre Parisienne, en entendant parler de toutes parts,
+demanda et obtint sur le héros de l'aventure des renseignements qui lui
+parurent piquants. Elle _voulut le voir_ aussi; comptant bien, après
+avoir à loisir examiné l'_original_, fait craquer tous ses ressorts,
+joué de lui comme d'un nouvel instrument, lui donner un congé illimité.
+Il en arriva tout autrement cependant, au grand dépit de la jolie _simia
+pariensis_. Adolphe était fort beau. De grands yeux noirs pleins de feu,
+des traits réguliers qu'une pâleur habituelle couvrait d'une teinte
+légère de mélancolie, mais où brillait par intervalles l'incarnat le
+plus vif, selon que l'enthousiasme ou l'indignation faisait battre son
+cœur; une tournure distinguée et des manières fort différentes de celles
+qu'on aurait pu lui supposer, à lui qui n'avait guère vu le monde que
+par le trou de la toile de son théâtre; un caractère emporté et timide
+à la fois, où se rencontrait le plus singulier assemblage de raideur et
+de grâce, de patience et de brusquerie, de jovialité subite et de
+rêverie profonde, en faisaient, par tout ce qu'il y avait en lui
+d'imprévu, l'homme le plus capable d'enlacer une coquette dans ses
+propres filets. C'est ce qui arriva, sans préméditation aucune de la
+part d'Adolphe pourtant; car il fut pris avant elle. Dès la première
+leçon, la supériorité musicale de madame N*** se montra dans tout son
+éclat; au lieu de recevoir des conseils, elle en donna presque à son
+maître. Les sonates de Steibelt, le Hummel du temps, les airs de
+Païsiello et de Cimarosa qu'elle couvrait de broderies parfois d'une
+audacieuse originalité, lui fournirent l'occasion de faire scintiller
+successivement chacune des facettes de son talent. Adolphe pour qui une
+telle femme et une pareille exécution étaient choses nouvelles, fut
+bientôt complétement sous le charme. Après la grande fantaisie de
+Steibelt (_l'Orage_,) où Hortense lui sembla disposer de toutes les
+puissances de l'art musical:
+
+«Madame, lui dit-il en tremblant d'émotion, vous vous êtes moquée de moi
+en me demandant des leçons; mais comment pourrais-je vous en vouloir
+d'une mystification qui m'a ouvert à l'improviste le monde poétique, le
+ciel de mes songes d'artiste, en faisant de chacun de mes rêves autant
+de brillantes réalités? Continuez à me mystifier ainsi, madame, je vous
+en conjure, demain, après-demain, tous les jours, et je vous devrai les
+plus enivrantes jouissances qu'il m'ait été donné de connaître de ma
+vie.»
+
+L'accent avec lequel ces paroles furent dites par D***, les larmes
+qui roulaient dans ses yeux, le spasme nerveux qui agitait ses membres,
+étonnèrent Hortense bien plus encore que son talent à elle n'avait
+surpris le jeune artiste. Si les arpéges, les traits, les harmonies
+pompeuses, les mélodies découpées en dentelle, en naissant sous les
+blanches mains de la gracieuse fée, causaient à Adolphe une sorte
+d'asphyxie d'étonnement, la nature impressionnable de celui-ci, sa vive
+sensibilité, les expressions pittoresques, dont il se servait, leur
+exagération même, ne frappèrent pas moins vivement Hortense.
+
+Il y avait si loin des suffrages passionnés, des joies vraies de
+l'artiste, aux bravos tièdes et étudiés des incroyables de Paris, que
+l'amour-propre tout seul aurait suffi pour faire regarder sans trop de
+rigueur, un homme d'un extérieur moins avantageux que notre héros. L'art
+et l'enthousiasme se trouvaient en présence pour la première fois; le
+résultat d'une pareille rencontre était facile à prévoir... Adolphe,
+ivre d'amour, ne cherchant ni à cacher ni même à modérer les élans de sa
+passion toute méridionale, désorienta Hortense et déjoua ainsi, sans
+s'en douter, le plan de défense médité par la coquette. Tout cela était
+si neuf pour elle! Sans sentir réellement rien qui approchât de la
+dévorante ardeur de son amant, elle comprenait cependant qu'il y avait
+là tout un monde de sensations (sinon de sentiments), que de fades
+liaisons contractées antérieurement ne lui avaient jamais dévoilés. Ils
+furent heureux ainsi, chacun à sa manière, pendant quelques semaines; le
+départ pour Paris fut, on le pense bien, indéfiniment ajourné. La
+musique était pour Adolphe un écho de son bonheur profond, le miroir où
+allaient se réfléchir les rayons de sa délirante passion, et d'où ils
+revenaient plus brûlants à son cœur. Pour Hortense, au contraire, l'art
+musical n'était qu'un délassement sur lequel elle était blasée dès
+longtemps; il ne lui procurait que d'agréables distractions, et le
+plaisir de briller aux yeux de son amant était bien souvent le mobile
+unique qui pût l'attirer au piano.
+
+Tout entier à sa rage de bonheur, Adolphe, dans les premiers jours,
+avait un peu oublié le fanatisme qui jusqu'alors avait rempli sa vie.
+Quoiqu'il fût loin de partager les opinions parfois étranges de madame
+N***, sur le mérite des différentes compositions qui formaient son
+répertoire, il lui faisait néanmoins d'étonnantes concessions, évitant,
+sans trop savoir pourquoi, d'aborder dans la conversation les points de
+doctrine musicale sur lesquels un vague instinct l'avertissait qu'il y
+aurait eu entre eux une divergence trop marquée. Il ne fallait pas
+moins qu'un blasphème affreux, comme celui qui lui avait fait mettre à
+la porte un de ses élèves, pour détruire l'équilibre existant dans le
+cœur d'Adolphe entre son violent amour et ses convictions d'art
+despotiques et passionnées. Et ce blasphème, les jolies lèvres
+d'Hortense le laissèrent échapper.
+
+C'était par une belle matinée d'automne; Adolphe, aux pieds de sa
+maîtresse savourait ce bonheur mélancolique, cet accablement délicieux
+qui succède aux grandes crises de voluptés. L'athée lui-même, en de
+pareils instants, entend au dedans de lui s'élever une hymne de
+reconnaissance vers la cause inconnue qui lui donna la mort; la mort
+_rêveuse et calme comme la nuit_, suivant la belle expression de Moore,
+est alors le bien auquel on aspire, le seul que nos yeux, voilés de
+pleurs célestes, nous laissent entrevoir, pour couronner cette ivresse
+surhumaine. La vie commune, la vie sans poésie, sans amour, la vie en
+prose, où l'on marche au lieu de voler, où l'on parle au lieu de
+chanter, où tant de fleurs aux couleurs brillantes sont sans parfum et
+sans grâce, où le génie n'obtient que le culte d'un jour et des hommages
+glacées, où l'art trop souvent contracte d'indignes alliances; la vie
+enfin, se présente alors sous un aspect si morne, si désert et si
+triste, que la mort, fût-elle dépourvue du charme réel que l'homme noyé
+dans le bonheur lui trouve, serait encore pour lui désirable, en lui
+offrant un refuge assuré contre l'existence insipide qu'il redoute
+par-dessus tout.
+
+Perdu en de telles pensées, Adolphe tenait une des mains délicates de
+son amie, imprimant sur chaque doigt de petites morsures qu'il effaçait
+par des baisers sans nombre; pendant que, de son autre main, Hortense
+bouclait en fredonnant les noirs cheveux de son amant.
+
+En écoutant cette voix si pure, si pleine de séductions, une tentation
+irrésistible le saisit à l'improviste.
+
+«Oh! dis-moi l'élégie de _la Vestale_, mon amour, tu sais:
+
+ Toi que je laisse sur la terre,
+ Mortel que je n'ose nommer.
+
+Chantée par toi, cette belle inspiration doit être d'un sublime inouï.
+Je ne sais comment je ne te l'ai pas encore demandée. Chante, chante-moi
+Spontini; que j'obtienne tous les bonheurs ensemble!
+
+--Quoi! c'est cela que vous voulez? répliqua madame N***, en faisant
+une petite moue qu'elle croyait charmante; cette grande lamentation
+monotone _vous plaît_?... Oh Dieu! que c'est ennuyeux! quelle psalmodie!
+Pourtant, si vous y tenez...»
+
+La froide lame d'un poignard en entrant dans le cœur d'Adolphe ne l'eût
+pas déchiré plus cruellement que ces paroles. Se levant en sursaut comme
+un homme qui découvre un animal immonde dans l'herbe sur laquelle il
+s'était assis, il fixa d'abord sur Hortense des yeux pleins d'un feu
+sombre et menaçant; puis, se promenant avec agitation dans
+l'appartement, les poings fermés, les dents serrées convulsivement, il
+sembla se consulter sur la manière dont il allait répondre et entamer la
+rupture; car pardonner un pareil mot était chose impossible.
+L'admiration et l'amour avaient fui; l'ange devenait une femme vulgaire;
+l'artiste supérieure retombait au niveau des amateurs ignorants et
+superficiels, qui veulent que l'art _les amuse_ et n'ont jamais
+soupçonné qu'il eût une plus noble mission; Hortense n'était plus qu'une
+forme gracieuse sans intelligence et sans âme; la musicienne avait des
+doigts agiles et un larynx sonore... rien de plus.
+
+Toutefois, malgré la torture affreuse qu'Adolphe ressentait d'une
+pareille découverte, malgré l'horreur d'un si brusque désenchantement,
+il n'est pas probable qu'il eût manqué d'égards et de ménagements, en
+rompant avec une femme dont le seul crime, après tout, était de n'avoir
+qu'une organisation inférieure à la sienne, d'aimer le _joli_ sans
+comprendre le _beau_. Mais incapable, comme l'était Hortense, de croire
+à la violence de l'orage qu'elle venait de soulever, la contraction
+subite de tous les traits d'Adolphe, sa promenade agitée dans le salon,
+son indignation à peine contenue, lui parurent choses si comiques,
+qu'elle ne put résister à un accès de folle gaieté, et laissa échapper
+un bruyant éclat de rire. Avez-vous jamais remarqué tout ce que le rire
+éclatant a d'odieux dans certaines femmes?... Pour moi, il est l'indice
+le plus sûr de la sécheresse de cœur, de l'égoïsme et de la coquetterie.
+Autant l'expression d'une joie vive a de charme et de pudeur chez
+quelques femmes, autant elle est chez d'autres pleine d'une indécente
+ironie. Leur voix prend alors un timbre incisif, effronté, impudique,
+d'autant plus haïssable que la femme est plus jeune et plus jolie; en
+pareille occasion, je comprends les délices du meurtre, et je cherche
+machinalement sous ma main l'oreiller d'Othello. Adolphe avait sans
+doute la même manière de sentir à cet égard. Il n'aimait déjà plus
+madame N*** l'instant d'auparavant; mais il la plaignait d'avoir des
+facultés aussi bornées; il l'eût quittée avec froideur, mais sans
+outrage. Ce rire sot et bruyant auquel elle s'abandonna sans réserve, au
+moment où le malheureux artiste sentait sa poitrine se déchirer,
+l'exaspéra. Un éclair de haine et d'un indicible mépris brilla soudain
+dans ses yeux, et, essuyant d'un geste rapide son front couvert d'une
+froide sueur:
+
+«Madame, lui dit-il, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais vu prendre,
+vous êtes une sotte!»
+
+Le soir même, il était sur la route de Paris.
+
+Ce que pensa la moderne Ariane en se voyant ainsi délaissée, nul ne le
+sait. En tout cas, il est probable que le Bacchus qui devait la consoler
+et guérir la cruelle blessure faite à son amour-propre, ne se fit pas
+attendre. Hortense n'était pas femme à demeurer ainsi dans l'inaction.
+_Il fallait un aliment à l'activité de son esprit et de son cœur._ C'est
+la phrase consacrée, au moyen de laquelle ces dames poétisent et veulent
+justifier leurs écarts les plus prosaïques.
+
+Quoi qu'il en soit, dès la seconde journée de son voyage, Adolphe,
+complétement désenchanté, était tout entier au bonheur de voir son
+projet favori, son idée fixe, sur le point de devenir une réalité. Il
+allait se trouver enfin à Paris, au centre du monde musical, il allait
+entendre ce magnifique orchestre de l'Opéra, ces chœurs si nombreux, si
+puissants, entendre madame Branchu dans _la Vestale_... Un feuilleton de
+Geoffroy, qu'il lut en arrivant à Lyon, vint exaspérer encore son
+impatience. Contre l'ordinaire du célèbre critique, il n'avait eu que
+des éloges à donner.
+
+«Jamais, disait-il, la belle partition de Spontini n'a été rendue avec
+un pareil ensemble par les masses, ni avec une inspiration aussi
+véhémente par les acteurs principaux. Madame Branchu, entre autres,
+s'est élevée au plus haut degré du pathétique; cantatrice habile, douée
+d'une voix incomparable, tragédienne consommée, elle est peut-être le
+sujet le plus précieux dont ait pu s'enorgueillir l'Opéra depuis sa
+fondation; n'en déplaise aux partisans exclusifs de la Saint-Huberti.
+Madame Branchu est petite, malheureusement; mais le naturel de ses
+poses, l'énergique vérité de ses gestes et le feu de ses yeux, font
+disparaître ce défaut de stature; et dans ses débats avec les prêtres de
+Jupiter, l'expression de son jeu est si grandiose, qu'elle semble
+dominer le colosse Dérivis de toute la tête. Hier, un entr'acte fort
+long a précédé le troisième acte. La raison de cette interruption
+insolite dans la représentation, était due à l'état violent où le rôle
+de Julia et la musique de Spontini avaient jeté la cantatrice. Dans la
+prière (_O des infortunés_), sa voix tremblante indiquait déjà une
+émotion qu'elle avait peine à maîtriser, mais au finale (_De ces lieux
+prêtresse adultère_), son rôle, tout de pantomime, ne l'obligeant pas
+aussi impérieusement à contenir les transports qui l'agitaient, des
+larmes ont inondé ses joues, ses gestes sont devenus désordonnés,
+incohérents, fous, et, au moment où le pontife lui jette sur la tête
+l'immense voile noir qui la couvre comme un linceul, au lieu de s'enfuir
+éperdue, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors, madame Branchu est
+tombée évanouie aux pieds de la grande Vestale. Le public, qui prenait
+cela pour de nouvelles combinaisons de l'actrice, a couvert de ses
+acclamations la péroraison de ce magnifique finale; chœurs, orchestre,
+tam-tam, Dérivis, tout a disparu sous les cris du parterre. La salle
+était en ébullition.»
+
+Un cheval! un cheval! mon royaume pour un cheval! s'écriait Richard III.
+Adolphe eût donné la terre entière pour pouvoir à l'instant même quitter
+Lyon au galop. Il respirait à peine en lisant ces lignes; ses artères
+battaient dans son cerveau à le rendre sourd; il avait la fièvre. Force
+lui fut cependant d'attendre le départ de la lourde voiture, si
+improprement nommée diligence, où sa place était retenue pour le
+lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut passer à Lyon, Adolphe
+n'eut garde d'entrer dans un théâtre. En toute autre occasion, il s'en
+fût empressé; mais, certain aujourd'hui d'entendre bientôt le
+chef-d'œuvre de Spontini dignement exécuté, il voulait jusque-là rester
+vierge et pur de tout contact avec les muses provinciales. On partit
+enfin. D***, enfoncé dans un coin de la voiture, perdu dans ses
+pensées, gardait une farouche attitude, ne prenant aucune part au
+caquetage de trois dames fort attentives à entretenir avec deux
+militaires une conversation suivie. On parla de tout comme à
+l'ordinaire; et, quand vint le tour de la musique, les mille et une
+absurdités débitées à ce sujet purent à peine arracher à Adolphe ce
+laconique aparté: «Bécasses!» Il fut obligé pourtant, le lendemain, de
+répondre aux questions que la plus âgée des femmes s'avisa de lui
+adresser. Impatientées toutes les trois du mutisme obstiné du jeune
+voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps en
+temps sur ses traits, elles avaient décidé qu'il parlerait et qu'on
+saurait le but de son voyage.
+
+«Monsieur va à Paris sans doute?
+
+--Oui, madame.
+
+--Pour étudier le droit?
+
+--Non, madame.
+
+--Ah! monsieur est étudiant en médecine?
+
+--Vous vous trompez, madame.»
+
+L'interrogatoire finit là pour cette fois, mais il recommença le jour
+suivant avec une insistance bien propre à faire perdre patience à
+l'homme le plus endurant.
+
+«Il paraît que monsieur va entrer à l'École polytechnique.
+
+--Non, madame.
+
+--Alors, monsieur est dans le commerce?
+
+--Oh! mon Dieu, non, madame.
+
+--A la vérité, rien n'est plus agréable que de voyager pour son plaisir,
+comme fait monsieur, selon toute apparence.
+
+--Si tel a été mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera
+difficile de l'atteindre, si l'avenir ressemble quelque peu au présent.»
+
+Cette repartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence à l'impertinente
+questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses méditations.
+Qu'allait-il faire en arrivant à Paris... n'emportant pour toute fortune
+que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer
+pour utiliser l'un et épargner l'autre?... Pourrait-il tirer part de son
+talent?... Qu'importaient après tout de pareilles réflexions, de telles
+craintes pour l'avenir!... N'allait-il pas entendre _la Vestale_?
+N'allait-il pas connaître dans toute son étendue le bonheur si longtemps
+rêvé? Dût-il mourir après cette immense jouissance, avait-il le droit de
+se plaindre?... n'était-il pas juste, au contraire, que la vie eût un
+terme, quand la somme des joies qui suffit d'ordinaire à toute la durée
+de l'existence humaine, est dépensée d'un seul coup.
+
+C'est dans cet état d'exaltation que l'artiste provençal arriva à Paris.
+A peine descendu de voiture, il court aux affiches; mais que voit-il sur
+celle de l'Opéra? _les Prétendus_! «Insolente mystification,
+s'écria-t-il; c'était bien la peine de me faire chasser de mon théâtre,
+de m'enfuir devant la musique de Lemoine, comme devant la lèpre et la
+peste, pour la retrouver encore au grand Opéra de Paris!» Le fait est
+que cet ouvrage bâtard, ce modèle du style rococo, poudré, brodé,
+galonné, qui semble avoir été écrit exclusivement pour les vicomtes de
+Jodelet et les marquis de Mascarille, était alors en grande faveur.
+Lemoine alternait sur l'affiche de l'Opéra avec Gluck et Spontini. Aux
+yeux d'Adolphe, ce rapprochement était une profanation; il lui semblait
+que la scène illustrée par les plus beaux génies de l'Europe, ne devait
+pas être ouverte à d'aussi pâles médiocrités, que le noble orchestre,
+tout frémissant encore des mâles accents d'_Iphigénie en Tauride_ ou
+d'_Alceste_, n'aurait pas dû être ravalé jusqu'à accompagner les
+fredons de Mondor et de la Dandinière. Quant à un parallèle entre _la
+Vestale_ et ces misérables tissus de ponts-neufs, il s'efforçait d'en
+repousser l'idée; cette abomination lui figeait le sang dans les veines.
+Il y a encore aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_
+(comme on voudra), qui ont exactement la même manière de voir à ce
+sujet.
+
+Dévorant son désappointement, Adolphe retournait tristement chez lui,
+quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il
+avait autrefois donné des leçons de violon. Celui-ci, riche amateur,
+fort répandu dans le monde musical, s'empressa d'informer son maître de
+tout ce qui s'y passait et lui apprit que les représentations de _la
+Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne seraient
+vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les ouvrages de
+Gluck eux-mêmes, quoique formant habituellement le fond du répertoire de
+l'Opéra, n'y figurèrent pas pendant les premiers temps du séjour
+d'Adolphe à Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile
+l'accomplissement du vœu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa
+virginité musicale. En conséquence, il ne mit les pieds dans aucun
+théâtre, et s'abstint de toute espèce de musique. Cherchant une place
+qui pût le faire vivre, sans le condamner de nouveau à la tâche
+humiliante qu'il avait remplie si longtemps en province, il se fit
+entendre à Persuis, alors chef d'orchestre à l'Opéra. Persuis lui trouva
+du talent, l'engagea à revenir le voir, et lui promit la première place
+qui deviendrait vacante parmi les violons de l'Opéra. Tranquille de ce
+côté, et deux élèves, que son protecteur lui avait procurés, facilitant
+ses moyens d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son
+impatience d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux
+affiches, chaque jour son attente était trompée. Le 22 mars, arrivé le
+matin au coin de la rue Richelieu, au moment où l'afficheur montait sur
+son échelle, Adolphe, après avoir vu placarder successivement le
+Vaudeville, l'Opéra-Comique, le Théâtre-Italien, la Porte-Saint-Martin,
+vit déployer lentement une grande feuille brune qui portait en tête:
+_Académie impériale de musique_ et faillit tomber sur le pavé en lisant
+enfin le nom tant désiré: _la Vestale_.
+
+A peine Adolphe eut-il jeté les yeux sur l'affiche qui lui annonçait _la
+Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de délire s'empara de lui. Il
+commença une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les
+angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures,
+parlant, chantant, gesticulant comme un échappé de Charenton.
+
+Abîmé de fatigue, couvert de boue, il s'arrêta enfin dans un café,
+demanda à dîner, dévora sans presque s'en apercevoir, ce que le garçon
+avait mis devant lui et tomba dans une tristesse étrange. Saisi d'un
+effroi dont il ne pouvait pas bien démêler la cause, en présence de
+l'événement immense qui allait s'accomplir pour lui, il écouta quelque
+temps les rudes battements de son cœur, pleura, et, laissant tomber sa
+tête amaigrie sur la table, s'endormit profondément. La journée du
+lendemain fut plus calme; une visite à Persuis en abrégea la durée.
+Celui-ci, en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre
+d'administration de l'Opéra; c'était sa nomination à la place de second
+violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette
+faveur qui, dans un autre moment, l'eût comblé de joie, n'était plus à
+ses yeux qu'un accessoire de peu d'intérêt; quelques minutes après, il
+n'y songeait plus. Il évita de parler à Persuis de la représentation qui
+devait avoir lieu le soir même; un pareil sujet de conversation eût
+ébranlé jusqu'aux fibres les plus intimes de son cœur; il l'épouvantait.
+Persuis, ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases
+incohérentes du jeune homme, s'apprêtait à lui demander le motif de son
+trouble; Adolphe, qui s'en aperçut, se leva aussitôt et sortit. Quelques
+tours devant l'Opéra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien
+assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans
+le nom des acteurs, l'aidèrent à atteindre le soir de cette interminable
+journée. Six heures sonnèrent enfin. Vingt minutes après, Adolphe était
+dans sa loge; car, pour être moins troublé dans son admiration
+extatique et pour mettre encore plus de solennité dans son bonheur, il
+avait, malgré la folie d'une telle dépense, pris une loge pour lui seul.
+Nous allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-même de cette
+mémorable soirée. Quelques lignes qu'il écrivit en rentrant, à la suite
+de l'espèce de journal d'où j'ai extrait ces détails, montrent trop bien
+l'état de son âme et l'inconcevable exaltation qui faisait le fond de
+son caractère; je vous les donne ici sans y rien changer.
+
+
+«23 mars, minuit.
+
+»Voilà donc la vie! Je la contemple du haut de mon bonheur... impossible
+d'aller plus loin... je suis au faîte... Redescendre?... rétrograder?...
+non certes, j'aime mieux partir avant que de nauséabondes saveurs
+puissent empoisonner le goût du fruit délicieux que je viens de
+cueillir. Quelle serait mon existence, si je la prolongeais?... celle de
+ces milliers de hannetons que j'entends bourdonner autour de moi.
+Enchaîné de nouveau derrière un pupitre, obligé d'exécuter
+alternativement des chefs-d'œuvre et d'ignobles platitudes, je finirais
+comme tant d'autres pas me blaser; cette exquise sensibilité qui me fait
+percevoir tant de sensations, me rend accessible à tant de sentiments
+inconnus du vulgaire, s'émousserait peu à peu; mon enthousiasme se
+refroidirait, s'il ne s'éteignait pas tout entier sous la cendre de
+l'habitude. J'en viendrais peut-être à parler des hommes de génie, comme
+de créatures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et de
+Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je haïrais toujours de
+toutes les forces de mon âme ce que je déteste aujourd'hui; mais
+n'est-il pas cruel de ne conserver d'énergie que pour la haine? La
+musique occupe trop de place dans mon existence. Cette passion a tué,
+absorbé toutes les autres. La dernière expérience que j'ai faite de
+l'amour m'a trop douloureusement désenchanté. Trouverais-je jamais une
+femme dont l'organisation fut montée au diapason de la mienne?... non,
+je le crains, elles ressemblent toutes plus ou moins à Hortense.
+J'avais oublié ce nom... Hortense... comme un seul mot de sa bouche m'a
+désillusionné!... Oh! humiliation! avoir aimé de l'amour le plus ardent,
+le plus poétique, de toute la puissance du cœur et de l'âme, une femme
+sans âme et sans cœur, radicalement incapable de comprendre le sens des
+mots _amour_, _poésie_!... sotte, triple sotte! Je n'y puis penser
+encore sans sentir mon front se colorer..................» «...... J'ai
+eu hier l'intention d'écrire à Spontini pour lui demander la permission
+de l'aller voir; mais cette démarche eût-elle été bien accueillie, le
+grand homme ne m'aurait jamais cru capable de comprendre son ouvrage
+comme je le comprends. Je ne serais vraisemblablement à ses yeux qu'un
+jeune homme passionné qui s'est pris d'un engouement puéril, pour un
+ouvrage mille fois au-dessus de sa portée. Il penserait de moi ce qu'il
+doit nécessairement penser du public. Peut-être même attribuerait-il mes
+élans d'admiration à de honteux motifs d'intérêt, confondant ainsi
+l'enthousiasme le plus sincère avec la plus basse flatterie. Horreur!...
+Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le monde, orphelin dès
+l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour personne. Quelques-uns
+diront: «Il était fou.» Ce sera mon oraison funèbre... Je mourrai
+après-demain... On doit donner encore _la Vestale_... que je l'entende
+une seconde fois!... Quelle œuvre! comme l'amour y est peint!... et le
+fanatisme! Tous ses prêtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse
+victime... Quels accords dans ce finale de géant!... Quelle mélodie
+jusque dans les récitatifs! Quel orchestre! Il se meut si
+majestueusement... les basses ondulent comme les flots de l'Océan. Les
+instruments sont des acteurs dont la langue est aussi expressive que
+celle qui se parle sur la scène. Dérivis a été superbe dans son
+récitatif du second acte; c'était le Jupiter Tonnant. Madame Branchu,
+dans l'air: _Impitoyables dieux_! m'a brisé la poitrine; j'ai failli me
+trouver mal. Cette femme est le génie incarné de la tragédie lyrique;
+elle me réconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai encore une
+fois, une fois... cette _Vestale_... production surhumaine, qui ne
+pouvait naître que dans un siècle de miracles comme celui de Napoléon.
+Je concentrerai dans trois heures toute la vitalité de vingt ans
+d'existence... après quoi... j'irai... ruminer mon bonheur dans
+l'éternité.»
+
+ * * * * *
+
+Deux jours après, à dix heures du soir, une détonation se fit entendre
+au coin de la rue Rameau, en face de l'entrée de l'Opéra. Des
+domestiques en riche livrée accoururent au bruit et relevèrent un homme
+baigné dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au même instant,
+une dame qui sortait du théâtre, s'approchant pour demander sa voiture,
+reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'écria: «Oh! mon Dieu, c'est
+le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille!» Hortense
+(car c'était elle) avait instantanément conçu la pensée de faire ainsi
+tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui l'avait
+froissée par un si outrageant abandon. Le lendemain, on disait au club
+de la rue de Choiseul: «Cette madame N*** est vraiment une femme
+délicieuse! à son dernier voyage dans le Midi, un Provençal en est
+devenu tellement fou, qu'il l'a suivie jusqu'à Paris, et s'est brûlé la
+cervelle à ses pieds, hier soir, à la porte de l'Opéra. Voilà un succès
+qui la rendra encore cent fois plus séduisante.»
+
+Pauvre Adolphe!....
+
+ * * * * *
+
+«Le diable m'emporte, dit Moran, si Corsino en peignant son Provençal,
+ne nous a pas fait son propre portrait!--C'est ce que je pensais tout à
+l'heure, en l'écoutant réciter la lettre d'Adolphe. Vous lui ressemblez,
+mon cher, dis-je à Corsino.»
+
+Celui-ci nous jette un singulier regard... baisse les yeux et part sans
+répondre.
+
+
+
+
+TREIZIÈME SOIRÉE
+
+SPONTINI.
+
+Esquisse biographique.
+
+
+On joue un opéra-comique français, très, etc.
+
+Tout le monde parle. Personne ne joue, excepté les quatre fidèles
+musiciens, les quatre Caton, aidés ce soir-là d'un tambour. Le bruit
+effroyable qu'ils font à eux cinq, nous gêne beaucoup pour la
+conversation. Mais bientôt le tambour fatigué s'arrête, le joueur de
+grosse caisse est pris d'une crampe au bras droit qui rend toute son
+ardeur inutile; et l'on peut enfin causer.
+
+«Croyez-vous à la réalité d'un tel fanatisme? me dit Dimsky, après avoir
+donné son opinion sur la nouvelle du soir précédent.--Je n'y crois pas,
+mais je l'ai éprouvé souvent.--Butor! reprend Corsino, tu méritais une
+pareille réponse.» Puis, continuant: «Avez-vous connu Spontini? me
+dit-il.--Beaucoup, et de l'admiration que son génie m'inspira d'abord,
+naquit ensuite une vive affection pour sa personne.--On dit qu'il était
+d'une sévérité pour ses exécutants qui passe toute croyance!--On vous a
+trompé sous un certain rapport; je l'ai vu souvent complimenter des
+chanteurs médiocres. Mais il était impitoyable pour les chefs
+d'orchestre, et rien ne le tourmentait aussi violemment que les
+mouvements de ses compositions pris à contre-sens. Un jour, dans une
+ville d'Allemagne que je ne veux pas nommer, il assistait à une
+représentation de _Cortez_, dirigée par un homme incapable; au milieu du
+second acte, la torture qu'il ressentait devint telle, qu'il eut une
+attaque de nerfs et qu'on fut obligé de l'emporter.
+
+«Soyez bon, faites-nous de lui une esquisse biographique. Sa vie doit
+avoir été fort agitée et offrir plus d'un enseignement.
+
+--Je n'ai rien à vous refuser, messieurs, mais la vie de ce maître, bien
+qu'agitée en effet, ne contient rien de précisément romanesque. Vous
+allez en juger.»
+
+ * * * * *
+
+Le 14 novembre 1779, naquit à Majolati, près de Jesi, dans la Marche
+d'Ancône, un enfant nommé Gaspard Spontini. Je ne dirai pas de lui ce
+que les biographes répètent sans se lasser en racontant la vie des
+artistes célèbres: «Il manifesta de très bonne heure des dispositions
+extraordinaires pour son art. Il avait à peine six ans, qu'il produisait
+déjà des œuvres remarquables, etc., etc.» Non, certes, mon admiration
+pour son génie est trop réfléchie pour employer à son égard les
+banalités de la louange vulgaire. On n'ignore pas d'ailleurs ce que sont
+en réalité les _chefs-d'œuvre_ des enfants prodiges, et de quel intérêt
+il eût été, pour la gloire de ceux qui sont ensuite devenus _des
+hommes_, que l'on détruisît dès leur apparition les ébauches ridicules
+de leur enfance tant prônée. Tout ce que je sais sur les premières
+années de Spontini, pour l'avoir entendu raconter par lui-même, se borne
+à quelques faits que je vais reproduire sans y attacher plus
+d'importance qu'ils n'en méritent.
+
+Il avait douze ou treize ans quand il se rendit à Naples pour entrer au
+Conservatoire della Pietà. Fut-ce d'après le désir de l'enfant que ses
+parents lui ouvrirent les portes de cette célèbre école de musique, ou
+son père, peu fortuné sans doute, crut-il, en l'y introduisant, le
+mettre sur la voie d'une carrière facile autant que modeste, et ne
+prétendit-il faire de lui que le maître de chapelle de quelque couvent
+ou de quelque église du second ordre? C'est ce que j'ignore. Je
+pencherais volontiers pour cette dernière hypothèse, eu égard aux
+dispositions pour la vie religieuse manifestées par tous les autres
+membres de la famille de Spontini. L'un de ses frères fut curé d'un
+village romain, l'autre (Anselme Spontini) mourut moine il y a peu
+d'années dans un couvent de Venise, si je ne me trompe, et sa sœur,
+également, a fini ses jours dans un monastère où elle avait pris le
+voile.
+
+Quoi qu'il en soit, ses études furent assez fructueuses à la Pietà pour
+le mettre bientôt à même d'écrire, à peu près comme tout le monde, une
+de ces niaiseries décorées en Italie, comme ailleurs, du nom pompeux
+d'opéra, qui avait pour titre _i Puntigli delle donne_. Je ne sais si ce
+premier essai fut représenté. Il inspira toutefois à son auteur assez de
+confiance en ses propres forces et d'ambition pour le porter à s'enfuir
+du Conservatoire et à se rendre à Rome, où il espérait pouvoir plus
+aisément qu'à Naples se produire au théâtre. Le fugitif fut bientôt
+rattrapé, et, sous peine d'être reconduit à Naples comme un vagabond,
+mis en demeure de justifier son escapade et les prétentions qui
+l'avaient inspirée, en écrivant un opéra pour le carnaval. On lui donna
+un livret intitulé _gli Amanti in cimento_, qu'il mit promptement en
+musique, et qui fut presque aussitôt représenté avec succès. Le public
+se livra, à l'égard du jeune maestro, aux transports ordinaires aux
+Romains en pareille occasion. Son âge, d'ailleurs, et l'épisode de sa
+fuite avaient disposé les dilettanti en sa faveur. Spontini fut donc
+applaudi, acclamé, redemandé, porté en triomphe, et... oublié au bout de
+quinze jours. Ce court succès lui valut au moins sa liberté d'abord (on
+le dispensa de rentrer au Conservatoire), et un engagement assez
+avantageux pour aller, comme on dit en Italie, _écrire_ à Venise.
+
+Le voilà donc émancipé, livré à lui-même, après un séjour qui ne paraît
+pas avoir été fort long dans les classes du Conservatoire napolitain.
+C'est ici qu'il conviendrait d'éclaircir la question qui se présente
+tout naturellement: Quel fut son maître?... Les uns lui ont donné le
+père Martini, qui était mort avant l'entrée de Spontini au
+Conservatoire, et je crois même avant que celui-ci fût né; d'autres, un
+nommé Baroni, qu'il aurait pu connaître à Rome; ceux-ci ont fait honneur
+de son éducation musicale à Sala, à Traetta, et même à Cimarosa.
+
+Je n'ai pas eu la curiosité d'interroger Spontini à ce sujet, et il n'a
+jamais jugé à propos de m'en entretenir. Mais j'ai pu clairement
+reconnaître et recueillir comme un aveu dans ses conversations, que les
+vrais maîtres de l'auteur de _la Vestale_, de _Cortez_ et d'_Olympie_
+furent les chefs-d'œuvre de Gluck, qui lui apparurent pour la première
+fois à son arrivée à Paris en 1803, et qu'il étudia aussitôt avec
+passion. Quant à l'auteur des nombreux opéras italiens dont nous
+donnerons tout à l'heure la nomenclature, je crois qu'il importe assez
+peu de savoir quel professeur lui avait appris la manière de les
+confectionner. Les us et coutumes des théâtres lyriques italiens de ce
+temps y sont fidèlement observés, et le premier venu des musicastres de
+son pays a pu aisément lui donner une formule qui, déjà à cette époque,
+était le secret de la comédie. Pour ne parler que de Spontini le Grand,
+je crois que non-seulement Gluck, mais aussi Méhul, qui déjà avait écrit
+son admirable _Euphrosine_, et Cherubini par ses premiers opéras
+français, ont dû développer en lui le germe demeuré latent de ses
+facultés dramatiques, et en hâter le magnifique développement.
+
+Je ne trouve dans ses œuvres, au contraire, aucune trace de l'influence
+qu'auraient pu exercer sur lui, au point de vue purement musical, les
+maîtres allemands, Haydn, Mozart et Beethoven. Ce dernier même était à
+peine connu de nom en France quand Spontini y arriva, et _la Vestale_ et
+_Cortez_ brillaient déjà depuis longtemps sur la scène de l'Opéra de
+Paris, quand leur auteur visita l'Allemagne pour la première fois. Non,
+c'est l'instinct seul de Spontini qui le guida et lui fit soudainement
+découvrir dans l'emploi des masses vocales et instrumentales, et dans
+l'enchaînement des modulations, tant de richesses inconnues ou du moins
+inexploitées de ses prédécesseurs pour la composition théâtrale. Nous
+verrons bientôt ce qui résulta de ses innovations, et la haine qu'elles
+lui attirèrent de la part de ses compatriotes, autant que de celle des
+musiciens français.
+
+En reprenant le fil de mon récit biographique, je dois avouer mon
+ignorance au sujet des faits et gestes du jeune Spontini en Italie,
+après qu'il eut produit à Venise son troisième opéra. Je ne sais pas
+même bien pertinemment sur quels théâtres il donna les ouvrages qui
+suivirent celui-ci. Ils lui rapportèrent sans doute aussi peu d'argent
+que de gloire, puisqu'il se détermina à tenter la fortune en France,
+sans y être appelé par la voix publique ni par un puissant protecteur.
+
+On connaît le titre des treize ou quatorze partitions italiennes
+composées par Spontini pendant les sept années qui suivirent son premier
+et éphémère succès à Rome. Ce sont: l'_Amor secreto_, l'_Isola
+disabitata_, l'_Eroismo ridicolo_, _Teseo riconosciuto_, _la Finta
+Filosofa_, _la Fuga in maschera_, _i Quadri parlanti_, _il Finto
+Pittore_, _gli Elisi delusi_, _il Geloso e l'Audace_, le _Metamorfosi di
+Pasquale_, _Chi più guarda non vede_, _la Principessa d'Amalfi_,
+_Berenice_.
+
+Il avait conservé dans sa bibliothèque les manuscrits et même les
+livrets imprimés de toutes ces pâles compositions, qu'il montrait
+quelquefois à ses amis avec un sourire de dédain, comme des jouets de
+son enfance musicale.
+
+A son arrivée à Paris, Spontini, je crois, eut beaucoup à souffrir. Il y
+vécut tant bien que mal en donnant des leçons, et obtint la
+représentation au Théâtre-Italien, de sa _Finta Filosofa_, qui fut
+accueillie favorablement. Quoi qu'en disent la plupart de ses
+biographes, il faut croire que l'opéra de _Milton_, de M. de Jouy, fut
+le premier essai de Spontini sur des paroles françaises, et qu'il
+précéda le petit et insignifiant ouvrage intitulé _Julie ou le Pot de
+Fleurs_.
+
+Sur le titre de ces deux partitions gravées, on lit en effet que
+_Milton_ fut représenté à l'Opéra-Comique le 27 novembre 1804, et que
+_Julie_ y parut seulement le 12 mars 1805. _Milton_ fut assez bien reçu
+_Julie_, au contraire, succomba sous le poids de l'indifférence
+publique, comme mille autres productions du même genre, que nous voyons
+journellement naître et mourir sans que personne daigne y prendre
+garde. Un seul morceau en a été conservé par les théâtres de vaudeville,
+c'est l'air _Il a donc fallu pour la gloire_. Le célèbre acteur Elleviou
+avait pris Spontini en affection; voulant lui fournir l'occasion d'une
+revanche, il lui procura un livret d'opéra-comique en trois actes: _la
+Petite Maison_, qui très-probablement ne valait pas mieux que _Julie_,
+et que l'imprudent musicien eut la faiblesse d'accepter. _La Petite
+maison_ s'écroula avec un tel fracas et si complétement, qu'il n'en est
+pas resté trace. La représentation n'en put même être achevée. Elleviou
+y jouait un rôle important; indigné de quelques sifflets isolés, il
+s'oublia jusqu'à adresser à l'auditoire un geste méprisant. Le plus
+affreux tumulte s'ensuivit, le parterre en fureur s'élança dans
+l'orchestre, chassa les musiciens, et brisa tout ce qui lui tomba sous
+la main.
+
+Après ce double échec du jeune compositeur, toutes les portes allaient
+nécessairement se fermer devant lui. Mais une haute protection, celle de
+l'impératrice Joséphine, lui restait; elle ne lui fit pas défaut, et
+c'est certainement à elle seule que le génie de Spontini, qu'on allait
+éteindre avant son lever, dut de pouvoir, deux ans plus tard, faire au
+ciel de l'art sa radieuse ascension. M. de Jouy conservait depuis
+longtemps en portefeuille un poëme de grand opéra, _la Vestale_, refusé
+par Méhul et par Cherubini. Spontini le sollicita avec de si vives
+instances, que l'auteur se décida enfin à le lui confier.
+
+Pauvre alors, déjà décrié et haï de la tourbe des musiciens de Paris,
+Spontini oublia tout, en s'élançant comme un aigle sur sa riche proie.
+Il s'enferma dans un misérable réduit, négligea ses élèves, insoucieux
+des premières nécessités de la vie et travailla à son œuvre avec cette
+ardeur fiévreuse, cette passion frémissante, indices certains de la
+première éruption de son volcan musical.
+
+La partition achevée, l'impératrice la fit mettre immédiatement à
+l'étude à l'Opéra; et ce fut alors que commença pour le protégé de
+Joséphine le supplice des répétitions; supplice affreux pour un
+novateur sans autorité acquise, et auquel le personnel tout entier des
+exécutants était naturellement et systématiquement hostile; lutte de
+tous les instants contre des intentions malveillantes; déchirants
+efforts pour déplacer des bornes, échauffer des glaçons, raisonner avec
+des fous, parler d'amour à des envieux, de courage à des lâches. Tout le
+monde se révoltait contre les prétendues difficultés de l'œuvre
+nouvelle, contre les formes inusitées de ce grand style, contre les
+mouvements impétueux de cette passion incandescente allumée aux plus
+purs rayons du soleil d'Italie. Chacun voulait retrancher, couper,
+émonder, aplatir cette fière musique, aux rudes exigences, qui fatiguait
+ses interprètes en leur demandant sans cesse de l'attention, de la
+vigueur et une fidélité scrupuleuse. Madame Branchu elle-même, cette
+femme inspirée qui créa d'une si admirable façon le rôle de Julia, m'a
+avoué ensuite, non sans regretter ce coupable découragement, avoir un
+jour déclaré à Spontini qu'elle n'apprendrait jamais ses _inchantables
+récitatifs_. Les remaniements dans l'instrumentation, les suppressions,
+les réinstallations des phrases, les transpositions, avaient déjà causé
+à l'administration de l'Opéra des frais énormes de copie. Sans la bonté
+infatigable de Joséphine et la _volonté_ de Napoléon qui exigea que l'on
+fît _l'impossible_, il est hors de doute que la partition de _la
+Vestale_, repoussée comme absurde et inexécutable, n'eût jamais vu le
+jour. Mais, pendant que le pauvre grand artiste se tordait au milieu des
+tortures qu'on lui infligeait avec une si cruelle persistance à l'Opéra,
+le Conservatoire faisait fondre le plomb qu'il voulait, lui, au grand
+jour de la représentation, verser dans ses plaies vives. Toute la
+marmaille des rapins contre-pointistes, jurant, sur la parole de leurs
+maîtres, que Spontini ne savait pas les premiers éléments de l'harmonie,
+que son chant était posé sur l'accompagnement _comme une poignée de
+cheveux sur une soupe_ (j'ai entendu pendant plus de dix ans dans les
+classes du Conservatoire cette noble comparaison appliquée aux œuvres de
+Spontini), tous ces jeunes tisseurs de notes, capables de comprendre et
+de sentir les grandes choses de l'art musical, comme MM. les portiers,
+leurs pères, l'étaient de juger de littérature et de philosophie, se
+liguaient pour faire tomber _la Vestale_. Le système des sifflets ne fut
+pas admis. Celui des bâillements et des rires ayant été adopté, chacun
+de ces mirmidons devait, à la fin du second acte, se coiffer d'un bonnet
+de nuit et faire mine de s'endormir.
+
+Je tiens ce détail du chef même de la bande des dormeurs. Il s'était
+adjoint, pour la direction du sommeil, un jeune chanteur de romances,
+devenu plus tard l'un de nos plus célèbres compositeurs d'opéras
+comiques. Toutefois le premier acte s'exécuta sans encombre, et les
+cabaleurs, ne pouvant méconnaître l'effet de cette belle musique, si mal
+écrite, à les en croire, se contentaient de dire avec un étonnement naïf
+qui n'avait plus rien d'hostile: «Cela va!» Boïeldieu, assistant
+vingt-deux ans après à la répétition générale de la symphonie en _ut
+mineur_ de Beethoven, disait aussi avec le même sentiment de surprise:
+«Cela va!» Le scherzo lui avait paru si _bizarrement_ écrit, qu'à son
+avis cela _ne devait pas aller_! Hélas! il y a bien d'autres choses qui
+sont allées, qui vont et qui iront, malgré les professeurs de
+contre-point et les auteurs d'opéras comiques.
+
+Quand vint le second acte de _la Vestale_, l'intérêt toujours croissant
+de la scène du temple ne permit pas aux conspirateurs de songer un
+instant à l'exécution de la misérable farce qu'ils avaient préparée, et
+le finale leur arracha, tout comme au public impartial, de chaleureux
+applaudissements dont ils eurent sans doute à faire amende honorable le
+lendemain, en continuant, dans leurs classes, à vilipender cet ignorant
+Italien, qui avait su pourtant les émouvoir si vivement. Le temps est un
+grand maître! Cet adage n'est pas neuf; mais la révolution qui s'est
+faite en douze ou quinze ans dans les idées de notre Conservatoire est
+une preuve frappante de sa vérité. Il n'y a plus guère aujourd'hui dans
+cet établissement de préjugés ni de parti pris hostiles aux choses
+nouvelles; l'esprit de l'école est excellent. Je crois que la Société
+des concerts, en familiarisant les jeunes musiciens avec une foule de
+chefs-d'œuvre, écrits par des maîtres dont le génie hardi et indépendant
+n'a jamais connu seulement nos rêveries scolastiques, est pour beaucoup
+dans ce résultat. Aussi l'exécution des fragments de _la Vestale_ par la
+Société des concerts et les élèves du Conservatoire obtient-elle
+toujours un succès immense, succès d'applaudissements, de cris, de
+larmes, qui trouble les exécutants et le public à tel point, qu'on se
+trouve quelquefois pendant une longue demi-heure dans l'impossibilité de
+continuer le concert. Un jour, en pareille circonstance, Spontini, caché
+au fond d'une loge, observait philosophiquement cette tempête
+d'enthousiasme, et se demandait sans doute, en voyant les manifestations
+tumultueuses de l'orchestre et des choristes, ce que sont devenus tous
+les petits drôles, tous les petits contre-pointistes, tous les petits
+crétins de 1807, quand le parterre, l'ayant aperçu, se leva en masse en
+se tournant vers lui, et la salle d'éclater de nouveau en cris de
+reconnaissance et d'admiration. Clameur sublime dont les âmes émues
+saluent le vrai génie, et sa plus noble récompense! N'y a-t-il pas
+quelque chose de providentiel dans ce triomphe décerné au grand artiste
+au sein même de l'École où, pendant trente ans et plus, on enseigna la
+haine de sa personne et le mépris de ses ouvrages.
+
+Et cependant, combien la musique de _la Vestale_ doit perdre, ainsi
+privée du prestige de la scène, pour ceux des auditeurs surtout (et le
+nombre en est grand) qui ne l'ont jamais entendue à l'Opéra! Comment
+deviner au concert cette multitude d'effets divers où l'inspiration
+dramatique éclate avec tant d'abondance et de profondeur? Ce que ces
+auditeurs peuvent saisir, c'est une vérité d'expression qu'on devine dès
+les premières mesures de chaque rôle, c'est l'intensité de la passion
+qui rend cette musique lumineuse par l'ardente flamme qui y est
+concentrée, _sunt lacrymæ rerum_, et la valeur purement musicale des
+mélodies et des groupes d'accords. Mais il y a des idées qui ne peuvent
+s'apercevoir qu'à la représentation; il en est une, entre autres, d'une
+beauté rare au second acte. La voici: Dans l'air de Julia:
+_Impitoyables dieux_! air dans le mode mineur et plein d'une agitation
+désespérée, se trouve une phrase navrante d'abandon et de douloureuse
+tendresse: _Que le bienfait de sa présence enchante un seul moment ces
+lieux_. Après la fin de l'air et ces mots de récitatif: _Viens, mortel
+adoré, je te donne ma vie_, pendant que Julia va au fond du théâtre pour
+ouvrir à Licinius, l'orchestre reprend un fragment de l'air précédent où
+les accents du trouble passionné de _la Vestale_ dominent encore; mais,
+au moment même où la porte s'ouvre en donnant passage aux rayons amis de
+l'astre des nuits, un _pianissimo_ subit ramène dans l'orchestre, un peu
+ornée par les instruments à vent, la phrase _Que le bienfait de sa
+présence_; il semble aussitôt qu'une délicieuse atmosphère se répande
+dans le temple, c'est un parfum d'amour qui s'exhale, c'est la fleur de
+la vie qui s'épanouit, c'est le ciel qui s'ouvre, et l'on conçoit que
+l'amante de Licinius, découragée de sa lutte contre son cœur, vienne en
+chancelant s'affaisser au pied de l'autel, prête à donner sa vie pour un
+instant d'ivresse. Je n'ai jamais pu voir représenter cette scène sans
+en être ému jusqu'au vertige. A partir de ce morceau, cependant,
+l'intérêt musical et l'intérêt dramatique vont sans cesse grandissant;
+et l'on pourrait presque dire que, dans son ensemble, le second acte de
+_la Vestale_ n'est qu'un _crescendo_ gigantesque, dont le _forte_ éclate
+à la scène finale du voile seulement. Vous n'attendez pas, messieurs,
+que j'analyse ici les beautés de l'immortelle partition que vous admirez
+tous autant que je l'admire. Mais comment ne pas signaler en passant des
+merveilles d'expression comme celles qu'on trouve au début du duo des
+amants:
+
+ LICINIUS.
+
+ Je te vois.
+
+ JULIA.
+
+ En quels lieux!
+
+ LICINIUS.
+
+ Le dieu qui nous rassemble
+ Veille autour de ces murs et prend soins de tes jours.
+
+ JULIA.
+
+ Je ne crains que pour toi!
+
+Quelle différence entre les accents de ces deux personnages! les
+paroles de Licinius se pressent sur ses lèvres brûlantes; Julia, au
+contraire, n'a presque plus d'inflexions dans la voix, la force lui
+manque, elle meurt. Le caractère de Licinius se développe mieux encore
+dans sa cavatine, dont on ne saurait assez admirer la beauté mélodique;
+il est tendre d'abord, il console, il adore, mais vers la fin, à ces
+mots:
+
+ Va, c'est aux dieux à nous porter envie,
+
+une sorte de fierté se décèle dans son accent, il contemple sa belle
+conquête, la joie de la possession devient plus grande que le bonheur
+même, et sa passion se colore d'orgueil. Quant au duo, et surtout à la
+péroraison de l'ensemble:
+
+ C'est pour toi seul que je veux vivre!
+ Oui, pour toi seule je veux vivre!
+
+ce sont choses indescriptibles; il y a là des palpitations, des cris,
+des étreintes éperdues qui ne sont point connues de vous, pâles amants
+du Nord: c'est l'amour italien dans sa grandeur furieuse et ses
+volcaniques ardeurs. Au finale, à l'entrée du peuple et des prêtres dans
+le temple, les formes rhythmiques grandissent démesurément; l'orchestre,
+gros de tempêtes, se soulève et ondule avec une majesté terrible; il
+s'agit ici du fanatisme religieux.
+
+ O crime! ô désespoir! ô comble de revers!
+ Le feu céleste éteint! la prêtresse expirante!
+ Les dieux pour signaler leur colère éclatante,
+ Vont-ils dans le chaos replonger l'univers?
+
+Ce récitatif est effrayant de vérité dans son développement mélodique,
+dans ses modulations et son instrumentation; c'est d'un grandiose
+monumental; partout s'y manifeste la force menaçante d'un prêtre de
+Jupiter Tonnant. Et, parmi les phrases de Julia, successivement pleines
+d'accablement, de résignation, de révolte et d'audace, il y a de ces
+accents si naturels qu'il semble qu'on n'eût pu en employer d'autres; et
+si rares pourtant que les plus belles partitions en contiennent à peine
+quelques-uns. Tels sont ceux:
+
+ Eh quoi! je vis encore!.........
+ Qu'on me mène à la mort!.........
+ Le trépas m'affranchit de ton autorité!.........
+ Prêtres de Jupiter, je confesse que j'aime!.........
+ Est-ce assez d'une loi pour vaincre la nature!.........
+ Vous ne le saurez pas.........
+
+A cette dernière réponse de Julia à la question du pontife, les foudres
+de l'orchestre éclatent avec fracas, on sent qu'elle est perdue, que la
+touchante prière que la malheureuse vient d'adresser à Latone ne la
+sauvera pas. Le récitatif mesuré: _Le temps finit pour moi_, est un
+chef-d'œuvre de modulation, eu égard à ce qui précède et à ce qui suit.
+Le grand prêtre a terminé sa phrase dans le ton de _mi majeur_, qui sera
+bientôt celui du chœur final. Le chant de la Vestale s'éloignant peu à
+peu de cette tonalité, va faire repos sur la dominante d'_ut_ mineur;
+alors, les altos commencent seuls une sorte de trémolo sur le _si_ que
+l'oreille prend pour la note _sensible_ du ton établi en dernier lieu,
+et amènent, par ce même _si_, qui va redevenir tout d'un coup la note
+_dominante_, l'explosion des instruments de cuivre et des timbales dans
+le ton de _mi_ majeur qui vibre de nouveau avec un redoublement de
+sonorité, comme ces lueurs qui, la nuit, reparaissent plus éblouissantes
+quand un obstacle les a pour instant dérobées à nos yeux. Pour
+l'anathème, maintenant, sous lequel le pontife abîme sa victime, autant
+que pour la stretta, toute description est aussi impuissante qu'inutile
+pour quiconque ne les a pas entendus. C'est là surtout qu'on reconnaît
+la puissance de cet orchestre de Spontini, qui, malgré les
+développements variés de l'instrumentation moderne, est resté debout,
+majestueux, beau de formes, drapé à l'antique et brillant comme au jour
+où il jaillit tout armé du cerveau de son auteur. On palpite avec
+douleur sous les incessantes répercussions du rhythme impitoyable du
+double chœur syllabique des prêtres, contrastant avec la gémissante
+mélodie des vestales éplorées. Mais la divine angoisse de l'auditeur ne
+parvient à son comble qu'à l'endroit où abandonnant l'emploi du rhythme
+précipité, les instruments et les voix, les uns en sons soutenus, les
+autres en trémolo, versent à torrents continus les stridents accords de
+la péroraison; c'est là le point culminant de ce crescendo qui s'est
+échauffé en grandissant pendant toute la seconde moitié du second acte,
+et auquel, à mon sens, aucun autre n'est comparable pour son immensité
+et la lenteur formidable de son progrès. Pendant les grandes exécutions
+de cette scène olympienne au Conservatoire et à l'Opéra de Paris, tout
+frémit, le public, les exécutants, l'édifice lui-même qui, métallisé de
+la base au faîte, semble comme un gong colossal, projeter de sinistres
+vibrations. Les moyens des petits théâtres semblables au vôtre,
+messieurs, sont insuffisants à produire cet étrange phénomène.
+
+Remarquez maintenant, au sujet de la disposition des voix d'hommes dans
+cette stretta sans pareille, que loin d'être une _maladresse_ et une
+_pauvreté_, ainsi qu'on l'a prétendu, le morcellement des forces vocales
+a été là profondément calculé. Les ténors et les basses sont, au début,
+divisés en six parties, dont trois seulement se font entendre à la fois;
+c'est un double chœur dialogué. Le premier chœur chante trois notes que
+le second répète immédiatement, de manière à produire une incessante
+répercussion de chaque temps de la mesure, et sans qu'il y ait jamais,
+par conséquent, plus d'une moitié des voix d'hommes employées à la fois.
+Ce n'est qu'à l'approche du _fortissimo_ que toute cette masse se réunit
+en un seul chœur; c'est au moment où, l'intérêt mélodique et
+l'expression passionnée ayant atteint leur plus haute puissance, le
+rhythme haletant a besoin de nouvelles forces pour lancer les
+déchirantes harmonies dont le chant des femmes est accompagné. C'est la
+conséquence du vaste système de crescendo adopté par l'auteur et dont le
+terme extrême se trouve, je l'ai déjà dit, à l'accord dissonnant qui
+éclate quand le pontife jette sur la tête de Julia le fatal voile noir.
+C'est une admirable combinaison, au contraire, pour laquelle il n'y a
+pas assez d'éloges et dont il n'était permis de méconnaître la valeur
+qu'à un demi-quart de musicien, comme celui qui la blâmait. Mais il est
+naturel à la critique ainsi dirigée de bas en haut, de faire aux hommes
+exceptionnels qu'elle se permet de morigéner, précisément un reproche de
+leurs qualités et de voir de la faiblesse dans la manifestation la plus
+évidente de leur savoir et de leur force.
+
+Quand donc les Paganini de l'art d'écrire ne seront-ils plus obligés de
+recevoir des leçons des aveugles du pont Neuf?...
+
+Le succès de _la Vestale_ fut éclatant et complet. Cent représentations
+ne purent suffire à lasser l'enthousiasme des Parisiens; on joua _la
+Vestale_ tant bien que mal, sur tous les théâtres de la province; on la
+représenta en Allemagne; elle occupa même toute une saison la scène de
+Saint-Charles, à Naples, où madame Colbran, devenue depuis madame
+Rossini, joua le rôle de Julia; succès dont l'auteur ne fut informé que
+longtemps après et qui lui causa une joie profonde.
+
+Ce chef-d'œuvre tant admiré pendant vingt-cinq ans de toute la France,
+serait presque étranger à la génération musicale actuelle, sans les
+grands concerts qui le remettent de temps en temps en lumière. Les
+théâtres ne l'ont pas conservé dans leur répertoire, et c'est un
+avantage dont les admirateurs de Spontini doivent se féliciter. Son
+exécution demande en effet des qualités qui deviennent de plus en plus
+rares. Elle exige impérieusement de grandes voix exercées dans le grand
+style, des chanteurs et surtout des cantatrices doués de quelque chose
+de plus que le talent; il faut, pour bien rendre des œuvres de cette
+nature, des chœurs qui sachent chanter et agir: il faut un puissant
+orchestre, un chef d'une grande habileté pour le conduire et l'animer,
+et par-dessus tout il faut que l'ensemble des exécutants soit pénétré du
+sentiment de l'expression, sentiment presque éteint aujourd'hui en
+Europe, où les plus énormes absurdités se popularisent à merveille, où
+le style le plus trivial et surtout le plus faux est celui qui, dans les
+théâtres, a le plus de chances de succès. De là l'extrême difficulté de
+trouver pour ces modèles de l'art pur des auditeurs et de dignes
+interprètes. L'abrutissement du gros public, son inintelligence des
+choses de l'imagination et du cœur, son amour pour les platitudes
+brillantes, la bassesse de tous ses instincts mélodiques et rhythmiques,
+ont dû naturellement pousser les artistes sur la voie qu'ils suivent
+maintenant. Il semble au bon sens le plus vulgaire que le goût du public
+devrait être formé par eux, mais c'est malheureusement au contraire
+celui des artistes, qui est déformé et corrompu par le public.
+
+Il ne faut pas argumenter en sa faveur de ce qu'il adopte et fait
+triompher de temps en temps quelque bel ouvrage. Cela prouve seulement,
+bien que le _moindre grain de mil_ eût fait mieux son affaire, qu'il a
+par mégarde avalé une perle, et que son palais est encore moins délicat
+que celui du coq de la fable, qui ne s'y trompait pas. Sans cela, en
+effet, si c'est parce qu'ils sont beaux que le public a applaudi
+certains ouvrages, il aurait, par la raison contraire, en d'autres
+occasions, manifesté une indignation courroucée, il aurait demandé un
+compte sévère de leurs œuvres aux hommes qui sont venus si souvent
+devant lui souffleter l'art et le bon sens. Et il est loin de l'avoir
+fait. Quelque circonstance étrangère au mérite de l'ouvrage en aura donc
+amené le succès; quelque jouet sonore aura amusé ces grands enfants; ou
+bien une exécution entraînante de verve ou d'un luxe inaccoutumé les
+aura fascinés. Car, à Paris du moins, en prenant le public au dépourvu,
+avant qu'il ait eu le temps de se faire faire son opinion, avec une
+exécution exceptionnelle _par l'éclat de ces qualités extérieures_, on
+lui fait tout admettre.
+
+On conçoit maintenant qu'il faille se féliciter de l'abandon où les
+théâtres de France laissent les partitions monumentales, puisque
+l'oblitération du sens expressif du public étant évidente et éprouvée
+comme elle l'est, il ne reste de chances de succès pour des miracles
+d'expression, comme _la Vestale_ et _Cortez_, que dans une exécution
+impossible à obtenir aujourd'hui.
+
+A l'époque où Spontini vint en France, l'art du chant orné chez les
+femmes, n'était sans doute pas aussi avancé qu'il l'est maintenant, mais
+à coup sûr le chant large, dramatique, passionné, existait pur de tout
+alliage; il existait, du moins à l'Opéra. Il y avait alors une Julia,
+une Armide, une Iphigénie, une Alceste, une Hypermnestre. Il avait
+madame Branchu, type de ces voix de soprano, pleines et retentissantes,
+douces et fortes, capables de dominer les chœurs de l'orchestre, et
+pouvant s'éteindre jusqu'au murmure le plus affaibli de la passion
+timide, de la crainte ou de la rêverie. Cette femme n'a jamais été
+remplacée. On avait oublié depuis longtemps l'admirable manière dont
+elle disait les récitatifs et chantait les mélodies lentes et
+douloureuses, quand Duprez, lors de ses débuts dans _Guillaume Tell_,
+vint rappeler la puissance de cet art porté à ce degré de perfection.
+Mais à ces qualités éminentes, madame Branchu joignait encore celles
+d'une impétuosité irrésistible dans les scènes d'élan et une facilité
+d'émission de voix qui ne l'obligeait jamais à ralentir hors de propos
+les mouvements, ou à ajouter des temps à la mesure, comme on le fait à
+tout propos aujourd'hui. En outre, madame Branchu était une tragédienne
+de premier ordre, qualité indispensable pour remplir les grands rôles de
+femmes écrits par Gluck et Spontini; elle possédait l'entraînement, une
+sensibilité réelle, et n'avait jamais dû chercher des procédés pour les
+imiter. Je ne l'ai pas vue dans ce rôle de Julia écrit pour elle; à
+l'époque où je l'entendis à l'Opéra, elle avait déjà renoncé à le jouer.
+Mais ce qu'elle était dans _Alceste_, dans _Iphigénie en Aulide_, dans
+les _Danaïdes_ et dans _Olympie_, me fit juger de ce qu'elle avait dû
+être quinze ans auparavant dans _la Vestale_. En outre, Spontini eut
+encore le bonheur, en montant son ouvrage, de trouver un acteur spécial
+pour le rôle du souverain pontife: ce fut Dérivis père, avec sa voix
+formidable, sa haute stature, sa diction dramatique, son geste savant et
+majestueux. Il était jeune alors, presque inconnu. Le rôle du pontife
+avait été donné à un autre acteur, qui s'en tirait fort mal et, comme de
+raison, grommelait sans cesse aux répétitions contre les prétendues
+difficultés de cette musique qu'il ne pouvait comprendre. Un jour qu'au
+foyer du chant son ineptie et son impertinence se manifestaient plus
+évidemment que de coutume, Spontini, indigné, lui arracha le rôle des
+mains et le jeta dans le feu. Dérivis était présent; il s'élance vers la
+cheminée, plonge sa main dans la flamme et en retire le rôle en
+s'écriant: «Je l'ai sauvé, je le garde!--Il est à toi, répondit
+l'auteur, et je suis sûr que tu seras digne de lui!» Le pronostic ne fut
+pas trompeur; ce rôle fut en effet l'un des meilleurs créés par Dérivis,
+et même le seul sans doute qui pût permettre à l'inflexibilité de sa
+rude voix de se montrer sans désavantage.
+
+Cette partition est d'un style, selon moi, tout à fait différent de
+celui qu'avaient adopté en France les compositeurs de cette époque. Ni
+Méhul, ni Cherubini, ni Berton, ni Lesueur, n'écrivirent ainsi. On a dit
+que Spontini procédait de Gluck. Sous le rapport de l'inspiration
+dramatique, de l'art de dessiner un caractère, de la fidélité et de la
+véhémence de l'expression, cela est vrai. Mais quant au style mélodique
+et harmonique, quant à l'instrumentation, quant au coloris musical, il
+ne procède que de lui-même. Sa musique a une physionomie particulière
+qu'on ne saurait méconnaître; quelques négligences harmoniques
+(très-rares) ont servi de prétexte à mille ridicules reproches
+d'incorrection, fulminés autrefois contre elle par les conservatoriens,
+reproches attirés bien plus encore par des harmonies neuves et belles
+que le grand maître avait trouvées et appliquées avec bonheur, avant que
+les magister du temps eussent songé qu'elles existaient ou trouvé la
+raison de leur existence. C'était là son grand crime. Y songeait-il en
+effet? employer des accords et des modulations que l'usage n'avait pas
+encore vulgarisés, et avant que les docteurs eussent décidé s'il était
+permis d'en faire usage!... Il y avait aussi, il faut bien le dire, un
+autre motif à cette levée de boucliers du Conservatoire. Si l'on en
+excepte Lesueur, dont l'opéra des _Bardes_ eut un grand nombre de
+représentations brillantes, aucun des compositeurs de l'époque n'avait
+pu réussir à l'Opéra. La _Jérusalem_ de Persuis et son _Triomphe de
+Trajan_ obtinrent de ces succès passagers qui ne comptent point dans
+l'histoire de l'art, et qu'on put, d'ailleurs, attribuer à la pompe de
+la mise en scène et à des allusions que les circonstances politiques
+permettaient d'établir alors, entre les héros de ces drames et le héros
+du drame immense qui faisait palpiter le monde entier. Le grand
+répertoire de l'Opéra fut donc pendant une longue suite d'années soutenu
+presque exclusivement par les deux opéras de Spontini (_la Vestale_ et
+_Fernand Cortez_) et par les cinq partitions de Gluck. La vieille gloire
+du compositeur allemand n'avait de rivale sur notre première scène
+lyrique que la jeune gloire du maître italien. Tel était le motif de la
+haine que lui portait l'école dirigée par des musiciens dont les
+tentatives pour régner à l'Opéra avaient été infructueuses.
+
+On n'eût jamais pu venir à bout, disait-on, de représenter _la Vestale_,
+sans les corrections que des hommes savants voulurent bien faire à cette
+monstrueuse partition pour la rendre exécutable! etc., etc. De là les
+prétentions risibles d'une foule de gens au mérite d'avoir retouché,
+corrigé, épuré l'œuvre de Spontini. Je connais, pour ma part, quatre
+compositeurs qui passent pour y avoir mis la main. Quand ensuite le
+succès de _la Vestale_ fut bien assuré, irrésistible et incontestable,
+on alla plus loin: il ne s'agissait plus de corrections seulement, mais
+bien de morceaux entiers que chacun des correcteurs aurait composés pour
+elle; l'un prétendait avoir fait le duo du second acte, l'autre la
+marche funèbre du troisième, etc. Il est singulier que, dans le nombre
+considérable de duos et de marches écrits par ces illustres maîtres, on
+ne puisse trouver de morceaux de ce genre ni de cette hauteur
+d'inspiration!..... Ces messieurs auraient-ils poussé le dévouement
+jusqu'à faire présent à Spontini de leurs plus belles idées? une telle
+abnégation passe les bornes du sublime!.... enfin on en vint à cette
+version longtemps admise dans les limbes musicales de France et
+d'Italie: Spontini n'était pas du tout l'auteur de _la Vestale_. Cette
+œuvre, écrite au rebours du bon sens, corrigée par tout le monde, sur
+laquelle avaient frappé sans relâche pendant si longtemps les anathèmes
+scolastiques et académiques, cette œuvre indigeste et confuse, Spontini
+n'eût pas même été capable de la produire; il l'avait achetée toute
+faite _chez un épicier_; elle était due à la plume d'un compositeur
+_allemand_ mort de misère à Paris, Spontini n'avait eu qu'à _arranger_
+les mélodies de ce malheureux musicien sur les paroles de M. de Jouy, et
+à ajouter quelques mesures pour l'enchaînement des scènes. Il faut
+convenir qu'il les a habilement arrangées, on jurerait que chaque note a
+été écrite pour la parole à laquelle elle est unie. M. Castil-Blaze
+lui-même n'est pas encore allé jusque-là. Vainement demandait-on
+quelquefois chez quel épicier Spontini avait plus tard acheté la
+partition de _Fernand Cortez_ qui n'est pas, on le sait, sans mérite;
+nul n'a jamais pu le savoir. Que de gens pourtant à qui l'adresse de ce
+précieux négociant eût été bonne à connaître, et qui se fussent
+empressés d'aller chez lui à la provision: ce doit être le même
+assurément qui vendit à Gluck sa partition d'_Orphée_ et à J. J.
+Rousseau son _Devin du village_. (Ces deux ouvrages de mérites si
+disproportionnés ont été également contestés à leurs auteurs.)
+
+Mais trêve à ces incroyables folies: personne ne doute que la rage
+envieuse ne puisse produire, chez les malheureux qu'elle dévore, un état
+voisin de l'imbécillité.
+
+Maître d'une position disputée avec tant d'acharnement, et connaissant
+enfin sa force, Spontini se disposait à entreprendre une autre
+composition dans le style antique. Il s'agissait d'une _Électre_; quand
+l'empereur lui fit dire qu'il le verrait avec plaisir prendre pour sujet
+de son nouvel ouvrage _la conquête du Mexique_ par Fernand Cortez.
+C'était un ordre auquel le compositeur s'empressa d'obéir. Néanmoins, la
+tragédie d'_Électre_ l'avait profondément impressionné: la mettre en
+musique était un de ses plus chers projets, et je l'ai souvent entendu
+exprimer le regret de l'avoir abandonné.
+
+Je crois pourtant que le choix de l'empereur fut un bonheur pour
+l'auteur de _la Vestale_, en ce qu'il le détourna de faire une seconde
+fois de l'antique et l'obligea, au contraire, à chercher pour des scènes
+tout aussi émouvantes, mais plus variées et moins solennelles, ce
+coloris étrange et charmant, cette expression si fière et si tendre, et
+ces heureuses hardiesses qui font de la partition de _Cortez_ la digne
+émule de sa sœur aînée. Le succès du nouvel opéra fut triomphal.
+Spontini, à partir de ce jour, resta le maître de notre première scène
+lyrique, et dut s'écrier comme son héros:
+
+ Cette terre est à moi, je ne la quitte plus!
+
+On m'a souvent demandé lequel des deux premiers grands opéras de
+Spontini je préférais, et j'avoue qu'il m'a toujours été impossible de
+répondre. _Cortez_ ne ressemble à _la Vestale_ que par la fidélité et la
+beauté constante de l'expression. Quant aux autres qualités de son
+style, elles sont entièrement différentes de celles du style de son
+aînée. Mais la scène de la révolte des soldats de _Cortez_ est un de ces
+miracles à peu près introuvables dans les mille opéras écrits jusqu'à ce
+jour; miracle auquel le final du second acte de _la Vestale_ peut seul,
+je le crains, servir de pendant. Dans la partition de _Cortez_, tout est
+énergique et fier, brillant, passionné et gracieux; l'inspiration y
+brûle et déborde, et la raison la dirige cependant. Tous les caractères
+y sont d'une incontestable vérité. Amazily est tendre et dévoué; Cortez,
+emporté, fougueux, quelquefois tendre aussi; Telasco, sombre, mais noble
+dans son sauvage patriotisme. Il y a là de ces grands coups d'ailes que
+les aigles donnent seuls, des séries d'éclairs à illuminer tout un
+monde.
+
+Oh! qu'on ne vienne pas me parler de _travail pénible_, de prétendues
+_incorrections harmoniques_, ni des défauts que l'on reproche encore à
+Spontini: car, quand ils seraient vrais, l'effet produit par son œuvre,
+mon émotion et celle de mille autres musiciens qu'il n'est pas facile
+d'éblouir, n'en sont pas moins vraies à leur tour. Si l'on ajoute que,
+dans notre exaltation, nous avons perdu la faculté de raisonner, c'est
+le plus immense éloge qui puisse être fait de cette musique. Ah!
+parbleu! je voudrais les y voir tous ceux qui nient la supériorité d'une
+pareille puissance. Tenez, leur dirais-je, vous n'exigez pas apparemment
+que la composition musicale et dramatique ait pour but unique de _parler
+au raisonnement_ des auditeurs et de les laisser parfaitement calmes et
+froids dans leur contemplation méthodique? Eh bien! puisque vous
+accordez que l'art peut aussi, sans trop se ravaler, tendre à produire
+sur certaines organisations ces émotions qu'elles préfèrent, voici des
+choristes nombreux et bien exercés, un excellent orchestre, des
+chanteurs choisis entre tous, un poëme semé de situations saisissantes,
+des vers bien coupés pour la musique; allons! à l'œuvre! essayez donc de
+nous émouvoir, de nous faire perdre la faculté de raisonner, comme vous
+dites, ce sera chose facile, à votre avis, puisque après un acte de
+_Cortez_, on nous voit ainsi enfiévrés et palpitants. Ne vous gênez pas,
+nous nous livrons à vous sans défense: abusez de notre
+impressionnabilité; nous apporterons des sels, il y aura des médecins
+dans la salle pour juger le point auquel l'ivresse musicale peut être
+poussée sans danger pour la vie humaine.
+
+Ah! pauvres gens, nous vous aurions bientôt prouvé, je le crains, que
+vos efforts sont vains, que la raison nous reste, et que notre main ne
+tremble pas en promenant le scalpel sur toutes les parties de votre
+œuvre pour y constater l'absence du cœur....
+
+Après une des dernières représentations de _Cortez_ à Paris, j'écrivis à
+Spontini la lettre suivante, qui le fit un peu sortir, quand il la lut,
+de son apparente froideur habituelle.
+
+«CHER MAITRE,
+
+»Votre œuvre est noble et belle, et c'est peut-être aujourd'hui, pour
+les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un _devoir_ de
+vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la
+conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations
+vous les fera aisément oublier.
+
+»Vous avez excité des haines violentes, et, à cause d'elles,
+quelques-uns de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur
+admiration. Ceux-là sont des lâches! J'aime mieux vos ennemis.
+
+»On a donné hier _Cortez_ à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible
+effet de la scène de la révolte, Je viens vous crier: Gloire! gloire!
+gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son
+cœur, a créé cette scène immortelle! Jamais, dans aucune production de
+l'art, l'indignation sut-elle trouver de pareils accents? Jamais
+enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus poétique? A-t-on
+quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de telles couleurs,
+l'_audace_ et la _volonté_, ces fières filles du génie?--Non! et
+personne ne le croit.
+
+»C'est beau, c'est vrai, c'est neuf, c'est sublime! Si la musique
+n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque part en
+Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à la
+représentation des chefs-d'œuvre monumentaux, où ils seraient exécutés à
+longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux, par des
+_artistes_, et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des auditeurs
+sensibles et intelligents.
+
+»Mais, partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa
+noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir
+contraindre à devenir une fille perdue.
+
+»Adieu, cher maître, il y a la religion du beau, je suis de celle-là; et
+si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands
+hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un bonheur.»
+
+Ce fut un an après l'apparition de _Fernand Cortez_ que Spontini fut
+nommé directeur du Théâtre-Italien. Il avait réuni une troupe
+excellente, et c'est à lui que l'on dut d'entendre pour la première
+fois, à Paris, le _Don Giovanni_ de Mozart. Les rôles étaient ainsi
+distribués: don Giovanni, Tacchinardi; Leporello, Barilli; Mazetto,
+Porto; Ottavio, Crivelli; donna Anna, madame Festa; Zerlina, madame
+Barilli.
+
+Néanmoins, malgré les services éminents que Spontini rendait à l'art
+dans sa direction du Théâtre-Italien, une intrigue, d'une espèce assez
+vulgaire, l'obligea bientôt a l'abandonner. Paër, d'ailleurs, dirigeant
+à la même époque le petit théâtre italien de la cour, et peu charmé des
+succès de son rival sur la vaste scène de l'Opéra, affectait de le
+dénigrer, le traitait de renégat, l'appelant pour le franciser M.
+_Spontin_ et le faisait en mainte circonstance tomber dans ces piéges
+que le signor Astucio, on le sait, tendait si bien.
+
+Redevenu libre, Spontini écrit un opéra de circonstance, _Pélage_ ou _le
+Roi de la Paix_, aujourd'hui oublié; puis _les Dieux rivaux_,
+opéra-ballet, en société avec Persuis, Berton et Kreutzer. Lors de la
+reprise des _Danaïdes_, Salieri, trop vieux pour quitter Vienne, lui
+confia le soin de diriger les études de son ouvrage, en l'autorisant à y
+faire les changements et les additions qu'il jugerait nécessaires.
+Spontini se borna à retoucher, dans la partition de son compatriote, la
+fin de l'air d'Hypermnestre: «_Par les larmes dont votre fille_,» en y
+ajoutant une _coda_ pleine d'élan dramatique. Mais il composa pour elle
+plusieurs airs de danse délicieux et une bacchanale qui restera comme un
+modèle de verve brûlante et le type de l'expression de la joie sombre et
+échevelée.
+
+A ces divers travaux succéda la composition d'_Olympie_, grand opéra en
+trois actes. A sa première apparition, ni à la reprise qu'on en fit en
+1827, celui-ci ne put obtenir la succès qui, selon moi, lui était dû.
+Diverses causes concoururent fortuitement à en arrêter l'essor. Les
+idées politiques elles-mêmes lui firent la guerre. L'abbé Grégoire
+occupait alors beaucoup l'opinion. On crut voir une intention préméditée
+de faire allusion à ce célèbre régicide dans la scène d'_Olympie_ où
+Statira s'écrie:
+
+ Je dénonce à la terre
+ Et vous à sa colère
+ L'assassin de son roi.
+
+Dès lors le parti libéral tout entier se montra hostile à l'œuvre
+nouvelle. L'assassinat du duc de Berri, ayant fait fermer le théâtre de
+la rue Richelieu peu de temps après, interrompit forcément le cours de
+ses représentations, et porta te dernier coup à un succès qui
+s'établissait à peine, en détournant violemment des questions d'art
+l'attention publique. Quand, huit ans plus tard, _Olympie_ fut remise
+on scène, Spontini, nommé dans l'intervalle directeur de la musique du
+roi de Prusse, trouva à son retour de Berlin un grand changement dans
+les idées et dans le goût des Parisiens. Rossini, puissamment appuyé par
+M. de La Rochefoucauld et par toute la direction des Beaux-Arts, venait
+d'arriver d'Italie. La secte des dilettanti purs délirait au seul nom de
+l'auteur du _Barbiere_, et déchirait à belles dents tous les autres
+compositeurs. La musique d'_Olympie_ fut traitée de plain-chant, M. de
+La Rochefoucauld refusa de prolonger de quelques semaines le séjour à
+l'Opéra de madame Branchu, qui seule pouvait soutenir le rôle de
+Statira, qu'elle joua seulement à la première représentation pour son
+bénéfice de retraite; et tout fut dit. Spontini, l'âme ulcérée par
+d'autres actes d'hostilité qu'il serait trop long de raconter ici,
+repartit pour Berlin, où sa position était digne, sous tous les
+rapports, et de lui-même et du souverain qui avait su l'apprécier.
+
+A son retour en Prusse, il écrivit pour les fêtes de la cour un
+opéra-ballet, _Nurmahal_, dont le sujet est emprunté au poëme de Thomas
+Moore, _Lalla-Rouk_. C'est dans cette partition gracieuse qu'il plaça,
+en la développant et en y ajoutant un chœur, sa terrible bacchanale des
+_Danaïdes_. Il refit ensuite la fin du dernier acte de _Cortez_. Ce
+dénoûment nouveau, qu'on n'a pas daigné accueillir à l'Opéra de Paris,
+quand _Cortez_ fut repris il y a six ou sept ans, et que j'ai vu à
+Berlin, est magnifique et fort supérieur à celui que l'on connaît en
+France. En 1825, Spontini donna à Berlin l'opéra-féerie d'_Alcidor_,
+dont les ennemis de l'auteur se moquèrent beaucoup, à cause du fracas
+instrumental qu'il y avait introduit, disaient-ils, et d'un orchestre
+d'enclumes dont il avait accompagné un chœur de forgerons. Cet ouvrage
+m'est entièrement inconnu. J'ai pu en revanche parcourir la partition
+d'_Agnès de Hohenstaufen_, qui succéda à _Alcidor_ au bout de douze ans.
+Ce sujet dit _romantique_ comportait un style entièrement différent des
+divers styles employés jusque-là par Spontini. Il y a introduit pour les
+morceaux d'ensemble des combinaisons fort curieuses et très-ardues,
+telles, entre autres, que celle d'un orage d'orchestre exécutée pendant
+que cinq personnages chantent sur la scène un quintette, et qu'un chœur
+de nonnes se fait entendre au loin accompagné des sons d'un orgue
+factice. Dans cette scène, l'orgue est imité jusqu'à produire la plus
+complète illusion, par un petit nombre d'instruments à vent et de
+contre-basses placés dans la coulisse. Aujourd'hui, que l'on trouve
+autant d'orgues dans les théâtres que dans les églises, cette imitation,
+intéressante au point de vue de la difficulté vaincue, peut sembler sans
+but. Il faut enfin compter, pour clore la liste des productions de
+Spontini, son _Chant du peuple prussien_ et divers morceaux de musique
+destinés aux bandes militaires.
+
+Le nouveau roi, Frédéric-Guillaume IV, a conservé les traditions de
+bienveillance et de générosité de son prédécesseur pour Spontini; malgré
+le fâcheux éclat d'une lettre, sans doute imprudente, écrite par
+l'artiste, et qui attira sur lui un jugement et une condamnation. Le
+roi, non-seulement lui pardonna, mais consentit à ce que Spontini se
+fixât en France, lorsque sa nomination à l'Institut vint l'obliger d'y
+rester, et lui donna une preuve évidente de son affection, en lui
+conservant le titre et les appointements de maître de chapelle de la
+cour de Prusse, bien qu'il eût renoncé à en remplir les fonctions.
+Spontini avait été amené à désirer le repos et les loisirs académiques,
+d'abord par les persécutions et les inimitiés qu'on commençait à lui
+susciter à Berlin, ensuite par une étrange maladie de l'ouïe, dont il a
+ressenti longtemps, à diverses reprises, les atteintes cruelles. Pendant
+les périodes de cette perturbation d'un organe qu'il avait tant exercé,
+Spontini entendait à peine, et chaque son isolé qu'il percevait lui
+semblait une accumulation de discordances. De là une impossibilité
+absolue pour lui de supporter la musique et l'obligation d'y renoncer
+jusqu'à ce que la période morbide fût passée.
+
+Son entrée à l'Institut se fit noblement et d'une façon qui, il faut le
+dire, honora les musiciens français. Tous ceux qui auraient pu se
+mettre sur les rangs sentirent qu'ils devaient céder le pas à cette
+grande gloire et se bornèrent, en se retirant, à joindre ainsi leurs
+suffrages à ceux de toute l'Académie des beaux-arts. En 1811, Spontini
+avait épousé la sœur de notre célèbre facteur de pianos, Érard. Les
+soins dont elle l'entoura constamment n'ont pas peu contribué à calmer
+l'irritation, à adoucir les chagrins dont sa nature nerveuse et des
+motifs trop réels l'avaient rendu la proie pendant les dernières années
+de sa vie. En 1842, il avait fait un pieux pèlerinage dans son pays
+natal, où il fonda de ses deniers divers établissements de bienfaisance.
+
+Dernièrement, pour échapper aux idées tristes qui l'obsédaient, il se
+décide à entreprendre un second voyage à Majolati. Il y arrive, il
+rentre dans cette maison déserte où il était né soixante-douze ans
+auparavant; il s'y repose quelques semaines en méditant sur les longues
+agitations de sa brillante, mais orageuse carrière, et s'y éteint tout
+d'un coup, comblé de gloire et couvert des bénédictions de ses
+compatriotes. Le cercle était fermé; sa tâche était finie.
+
+Malgré l'honorable inflexibilité de ses convictions d'artiste et la
+solidité des motifs de ses opinions, Spontini, quoi qu'on en ait dit,
+admettait jusqu'à un certain point la discussion; il y portait ce feu
+qu'on retrouve dans tout ce qui est sorti de sa plume, et se résignait
+néanmoins, parfois avec assez de philosophie, quand il était à bout
+d'arguments. Un jour qu'il me reprochait mon admiration pour une
+composition moderne dont il faisait peu de cas, je parvins à lui donner
+d'assez bonnes raisons en faveur de cette œuvre d'un grand maître qu'il
+n'aimait point. Il m'écouta d'un air étonné; puis, avec un soupir, il
+répliqua en latin: _Hei mihi, qualis est!!! Sed de gustibus et coloribus
+non est disputandum_. Il parlait et écrivait aisément la langue latine,
+qu'il employait souvent dans sa correspondance avec le roi de Prusse.
+
+On l'a accusé d'égoïsme, de violence, de dureté; mais, en considérant
+les haines incessantes auxquelles il s'est trouvé en butte, les
+obstacles qu'il a dû vaincre, les barrières qu'il a dû forcer, et la
+tension que cet état de guerre continuel devait produire dans son
+esprit, il est peut-être permis de s'étonner qu'il soit demeuré sociable
+autant qu'il l'était: surtout si l'on tient compte de l'immense valeur
+de ses créations; et de la conscience qu'il en avait, mises en regard de
+l'infirmité de la plupart de ses adversaires et du peu d'élévation des
+motifs qui les guidaient.
+
+Spontini fut avant tout et surtout, un compositeur dramatique dont
+l'inspiration grandissait avec l'importance des situations, avec la
+violence des passions qu'il avait à peindre. De là le pâle coloris de
+ses premières partitions, écrites sur de puérils et vulgaires livrets
+italiens; l'insignifiance de la musique qu'il appliqua au genre plat,
+mesquin, froid et faux dont l'opéra-comique de _Julie_ est un si parfait
+modèle; de là le mouvement ascendant de sa pensée sur les deux belles
+scènes de _Milton_, celle où le poëte aveugle déplore le malheur qui le
+prive à jamais de la contemplation des merveilles de la nature, et celle
+où Milton dicte à sa fille ses vers sur la création d'Ève et son
+apparition au milieu des calmes splendeurs de l'Éden. De là enfin la
+prodigieuse et soudaine explosion du génie de Spontini dans _la
+Vestale_, cette pluie d'ardentes idées, ces larmes du cœur, ce
+ruissellement de mélodies nobles, touchantes, fières, menaçantes, ces
+harmonies si chaudement colorées, ces modulations alors inouïes au
+théâtre, ce jeune orchestre, cette vérité, cette profondeur dans
+l'expression (j'y reviens toujours), et ce luxe de grandes images
+musicales présentées si naturellement, imposées avec une autorité si
+magistrale, étreignant la pensée du poëte avec tant de force qu'on ne
+conçoit pas que les paroles auxquelles elles s'adaptent aient jamais pu
+en être séparées.
+
+Il y a, non pas des fautes involontaires, mais quelques duretés
+d'harmonie faites avec intention dans _Cortez_; je ne vois que de
+très-magnifiques hardiesses en ce genre dans _Olympie_. Seulement,
+l'orchestre si richement sobre de _la Vestale_ se complique dans
+_Cortez_, et se surcharge de dessins divers et inutiles dans _Olympie_,
+au point de rendre parfois l'instrumentation lourde et confuse.
+
+Spontini avait un certain nombre de pensées mélodiques pour toutes les
+expressions nobles: une fois que le cercle d'idées et de sentiments
+auxquels ces mélodies étaient prédestinées fut parcouru, leur source
+devint moins abondante; et voilà pourquoi on ne trouve pas autant
+d'originalité dans le style méthodique des œuvres à la fois héroïques et
+passionnées qui ont succédé à _la Vestale_ et à _Cortez_. Mais qu'est-ce
+que ces vagues réminiscences, comparées au cynisme avec lequel certains
+maîtres italiens reproduisent les mêmes cadences, les mêmes phrases et
+les mêmes morceaux dans leurs innombrables partitions? L'orchestration
+de Spontini, dont on trouve déjà l'embryon et les procédés dans _Milton_
+et dans _Julie_, fut une invention pure; elle ne procède d'aucune autre.
+Son coloris spécial est dû à un emploi des instruments à vent, sinon
+très-habile au point de vue technique, au moins savamment opposé à celui
+des instruments à cordes. Le rôle, nouveau autant qu'important, confié
+par le compositeur aux altos, tantôt pris en masse, tantôt divisés,
+comme les violons, en premiers et seconds, contribue beaucoup aussi à la
+caractériser. L'accentuation fréquente des temps faibles de la mesure,
+des dissonnances détournées de leur voie de résolution dans la partie
+qui les a fait entendre et se résolvant dans une autre partie, des
+dessins de basses arpégés largement dans toutes sortes de formes,
+ondulant majestueusement sous la masse instrumentale, l'emploi modéré
+mais excessivement ingénieux des trombones, trompettes, cors et
+timbales, l'exclusion presque absolue des notes extrêmes de l'échelle
+aiguë des petites flûtes, hautbois et clarinettes, donnent à l'orchestre
+des grands ouvrages de Spontini une physionomie grandiose, une
+puissance, une énergie incomparables, et souvent une poétique
+mélancolie.
+
+Quant aux modulations, Spontini fut le premier qui introduisit hardiment
+dans la musique dramatique celles dites _étrangères_ au ton principal,
+et les modulations enharmoniques. Mais si elles sont assez fréquentes
+dans ses œuvres, au moins sont-elles toujours motivées et présentées
+avec un art admirable. Il ne module pas sans motifs plausibles. Il ne
+fait point comme ces musiciens inquiets et à la veine stérile qui, las
+de tourmenter inutilement une tonalité sans y rien trouver, en changent
+pour voir s'ils seront plus heureux dans une autre. Quelques-unes des
+modulations excentriques de Spontini sont, au contraire, des éclairs de
+génie. Je dois mettre en première ligne, parmi celles-là, le brusque
+passage du ton de _mi_ bémol à celui de _ré_ bémol, dans le chœur des
+soldats de _Cortez_: «Quittons ces bords, l'Espagne nous rappelle.» A ce
+revirement inattendu de la tonalité, l'auditeur est impressionné tout
+d'un coup de telle sorte, que son imagination franchit d'un bond un
+espace immense, qu'elle vole, pour ainsi dire, d'un hémisphère à
+l'autre, et qu'oubliant le Mexique, elle suit en Espagne la pensée des
+soldats révoltés. Citons encore celle qu'on remarque dans le trio des
+prisonniers du même opéra, où à ces mots:
+
+ Une mort sans gloire
+ Termine nos jours.
+
+les voix passent de _sol_ mineur en _la_ bémol majeur; et l'étonnante
+exclamation du grand prêtre dans _la Vestale_, où la voix tombe
+brusquement de la tonalité de _ré_ bémol majeur à celle d'_ut_ majeur
+sur ce vers:
+
+ Vont-ils dans le chaos replonger l'univers?
+
+C'est encore Spontini qui inventa le crescendo colossal, dont ses
+imitateurs ne nous ont donné ensuite qu'un diminutif microscopique. Tel
+est celui du second acte de _la Vestale_, quand Julia, délirante et ne
+résistant plus à sa passion, sent la terreur s'y joindre et grandir avec
+l'amour dans son âme bouleversée:
+
+ Où vais-je?... ô ciel! et quel délire
+ S'est emparé de tous mes sens?
+ Un pouvoir invincible à ma perte conspire;
+ Il m'entraîne... Il me presse... Arrête! Il en est temps!
+
+Cette progression d'harmonies gémissantes entrecoupées de sourdes
+pulsations de plus en plus violentes, est une invention étonnante, dont
+on ne sent tout le prix qu'à la représentation et non au concert. Il en
+est de même du crescendo du premier finale de Cortez, quand les femmes
+mexicaines, éperdues de terreur, accourent se jeter au pieds de
+Montezuma:
+
+ Quels cris retentissent:
+ Tous nos enfants périssent!
+
+J'ai déjà cité celui du finale de _la Vestale_. Maintenant parlerai-je
+du duo entre Telasco et Amazily, qui débute par le plus admirable
+récitatif peut-être qui existe? de celui entre Amazily et Cortez où les
+fanfares guerrières de l'armée espagnole s'unissent d'une façon si
+dramatique aux adieux passionnés des deux amants? de l'air grandiose de
+Telasco: «O patrie! ô lieux pleins de charmes!» de celui de Julia dans
+_la Vestale_: «Impitoyables dieux!» de la marche funèbre, de l'air du
+tombeau dans le même opéra, du duo entre Licinius et le grand prêtre,
+duo que Weber a déclaré l'un des plus étonnants qu'il connût?... Faut-il
+parler de la marche triomphale et religieuse d'_Olympie_, du chœur des
+prêtres de Diane consternés quand la statue se voile, de la scène et de
+l'air extraordinaires où Statira, sanglotante d'indignation, reproche à
+l'hiérophante de lui avoir présenté pour gendre l'assassin d'Alexandre;
+de la marche en chœur du cortège de Telasco, dans _Cortez_ encore:
+«_Quels sons nouveaux_,» la première et la seule à _trois temps_ qu'on
+ait jamais faite; de la bacchanale de _Nurmahal_; de ces innombrables
+récitatifs beaux comme les plus beaux airs, et d'une vérité d'accent à
+désespérer les maîtres les plus habiles; de ces morceaux lents pour la
+danse, qui, par les rêveuses et molles inflexions de leur mélodie,
+évoquent le sentiment de la volupté en le poétisant?... Je me perds dans
+les méandres de ce grand temple de la Musique expressive, dans les mille
+détails de sa riche architecture, dans l'éblouissant fouillis de ses
+ornements.
+
+La foule inintelligente, frivole ou grossière, l'abandonne aujourd'hui
+et refuse ou néglige d'y sacrifier; mais pour quelques-uns, artistes et
+amateurs, plus nombreux encore qu'on ne paraît le croire, la déesse à
+laquelle Spontini éleva ce vaste monument est toujours si belle, que
+leur ferveur ne s'attiédit point. Et je fais comme eux; je me prosterne
+et je l'adore.
+
+ * * * * *
+
+--Et nous tous aussi, disent les musiciens en se levant pour sortir,
+nous l'adorons, croyez-le bien.--Je le sais, messieurs, et c'est parce
+que j'en suis convaincu que je me suis ainsi livré devant vous à ma
+passion admirative. On n'expose des idées pareilles et de si vifs
+sentiments que devant un auditoire qui les partage. Adieu, messieurs!
+
+
+
+
+QUATORZIÈME SOIRÉE
+
+LES OPÉRAS SE SUIVENT ET SE RESSEMBLENT LA QUESTION DU BEAU--LA MARIE
+STUART DE SCHILLER UNE VISITE A TOM-POUCE. nouvelle invraisemblable.
+
+
+On joue un opéra, etc., etc., etc., intitulé L'ENCHANTEUR MERLIN. La
+parole, ce soir-là, est à Corsino. Écoutons-le:
+
+
+CORSINO.
+
+«On dit souvent: les opéras sont comme les jours, ils se suivent et se
+ressemblent. Il serait plus exact de dire, tout en conservant la même
+comparaison, qu'ils se suivent et ne se ressemblent pas. Nous avons, en
+effet, les belles journées d'été, radieuses, calmes, splendides, pleines
+d'harmonies et de lumières, pendant lesquelles la création semble n'être
+qu'amour et que bonheur; le rossignol caché dans le bosquet, l'alouette
+perdue dans l'azur du ciel, le grillon sous l'herbe, l'abeille sur la
+fleur, le laboureur à sa charrue, l'enfant qui joue au seuil de la
+ferme, la beauté aristocratique dont la silhouette élégante se dessine
+blanche sur la sombre verdure d'un parc plein d'ombre et de
+mystère.--Ces jours-là, respirer, voir et entendre, c'est être heureux.
+
+Le lendemain, le soleil se lève morose et voilé; une brume épaisse
+alourdit l'atmosphère, tout languit sur la montagne et dans la plaine;
+les oiseaux chanteurs se taisent; on n'entend que la sotte voix du
+coucou, l'aigre et stupide cri des oies, des paons et des pintades; la
+grenouille coasse, le chien hurle, l'enfant vagit, la girouette grince
+sur son toit; puis un vent énervant se roule sur lui-même et tombe
+enfin, avec le jour, sous une pluie silencieuse, tiède et mal odorante
+comme l'eau des marais. N'avons-nous pas aussi les jours de tempête
+sublimes, où la foudre et les vents, le bruit des torrents, le fracas
+des forêts criant sous l'effort de l'orage, l'inondation et l'incendie,
+remplissent l'âme de grandes et terribles émotions?... Comment donc les
+jours se ressemblent-ils? Est-ce par leur durée, par leurs degrés de
+chaleur ou de froid, par la beauté des crépuscules qui précèdent le
+lever ou suivent le coucher du grand astre? pas davantage. Nous voyons
+des jours et des opéras mortellement froids succéder à des journées et à
+des œuvres brûlantes; telle production qui a brillé d'un vif éclat
+pendant la vie de son auteur, s'éteint brusquement avec lui, comme la
+lumière au coucher du soleil, dans les contrées équinoxiales; telle
+autre, qui n'eut d'abord que de pâles reflets, s'illumine, quand
+l'auteur a vécu, de splendeurs durables, et revêt un éclat merveilleux,
+comparable, aux lueurs crépusculaires, aux aurores boréales qui rendent
+certaines nuits polaires plus belles que des jours.
+
+Je maintiens donc l'exactitude de ma comparaison: les opéras, ainsi que
+les jours, se suivent mais ne se ressemblent pas. Les astronomes et les
+critiques viennent ensuite vous donner une foule d'explications plus ou
+moins bonnes des phénomènes. Les uns disent: Voilà pourquoi il a tombé
+hier de la grêle et pourquoi il fera beau demain. Les autres: Voici la
+raison de la défaveur du dernier opéra et la cause du succès
+qu'obtiendra le prochain. Quelques autres enfin avouent qu'ils ne savent
+rien, et qu'à force d'avoir étudié l'inconstance des vents et du public,
+la variété incessante des goûts et de la température, les caprices
+infinis de la nature et de l'esprit humain, ils en sont venus à
+reconnaître l'immensité de leur ignorance, et que les causes, même les
+plus rapprochées, leur sont inconnues.
+
+
+MOI.
+
+Vous avez raison, mon cher Corsino, et je dois avouer que je suis de ces
+savants-là. J'ai cru quelquefois apercevoir au ciel un astre nouveau
+dont les proportions et l'éclat me paraissaient considérables, et je me
+suis vu nier, non-seulement l'importance, mais l'existence même de
+Neptune. Puis, quand je disais: «La lune est un des moindres corps
+célestes, c'est son extrême rapprochement de la terre qui fait lui
+attribuer un volume qu'elle n'a point. Sirius, au contraire, est un
+astre immense. Que parlez-vous de Sirius, me répondait-on, qui ne tient
+au ciel que la place d'une tête d'épingle! nous aimons bien mieux notre
+lune majestueuse.»
+
+En suivant à la piste ce raisonnement, j'en suis venu à trouver des gens
+qui préféraient à la lune un réverbère au gaz, et au réverbère la
+lanterne du chiffonnier.
+
+Et voilà pourquoi il n'y a pas une seule production de l'esprit humain,
+une seule, entendez-vous, qui réunisse, je ne dirai pas tous les
+suffrages de l'humanité, mais seulement tous ceux de l'imperceptible
+fraction de l'humanité à laquelle elle s'adresse exclusivement. Combien
+peut contenir la plus vaste salle de spectacle aujourd'hui? deux mille
+personnes à peine, et la plupart des théâtres en contiennent beaucoup
+moins. Eh bien! est-il jamais arrivé, une excellente exécution étant
+donnée, à cinq cents personnes seulement réunies dans un théâtre, de
+s'accorder sur le mérite de Shakspeare, de Molière, de Mozart, de
+Beethoven, de Gluck ou de Weber? J'ai vu siffler _le Bourgeois
+gentilhomme_ par les étudiants à l'Odéon. On sait quels combats furent
+livrés au Théâtre-Français au sujet de la traduction de l'_Othello_ de
+Shakspeare par A. de Vigny; quelles huées accueillirent _Il Barbiere_ de
+Rossini à Rome, _le Freyschutz_ à Paris. Je n'ai pas encore assisté à
+une première représentation de l'Opéra sans trouver parmi les juges du
+foyer une énorme majorité hostile à la partition nouvelle, quelque
+grande et belle qu'elle fût. Il n'y en a pas non plus, si nulle, si vide
+et si plate qu'on la suppose, qui ne recueille en pareil cas quelques
+suffrages et ne rencontre des prôneurs de bonne foi; comme pour
+justifier le proverbe: «Il n'est si vilain pot qui ne trouve son
+couvercle.»
+
+Telle opinion, chaudement soutenue derrière la scène, est combattue non
+moins vivement à l'orchestre. De quatre auditeurs placés dans la même
+loge à la représentation d'un opéra, le premier s'ennuie, le second
+s'amuse, le troisième s'indigne, le quatrième est enthousiasmé. Voltaire
+avait dénoncé Shakspeare à la France comme un Huron, un Iroquois ivre;
+la France avait cru Voltaire. Et pourtant le plus ardent sectateur du
+philosophe de Ferney, convaincu de la vérité absolue du jugement qui
+condamnait l'auteur d'_Hamlet_, n'avait qu'à passer la Manche pour
+trouver établie l'opinion opposée. En deçà du détroit, Shakspeare était
+un barbare, une brute; au delà il était un dieu. Aujourd'hui en France,
+si Voltaire pouvait revenir et émettre de nouveau une opinion pareille,
+tout Voltaire qu'il fût, qu'il est et qu'il sera, on lui rirait au nez;
+je connais même des gens qui feraient pis. La question du beau serait
+donc une question de temps et de lieu; c'est triste à penser..... mais
+c'est vrai. Quant au _beau absolu_, si ce n'est celui qui, dans tous les
+temps, dans tous les lieux et par tous les hommes, serait reconnu pour
+beau, je ne sais en quoi il consiste. Or, ce beau-là n'existe pas. Je
+crois seulement qu'il y a des beautés d'art dont le sentiment devenu
+inhérent à certaines civilisations durera, grâce à quelques hommes,
+autant que ces civilisations elles-mêmes.
+
+ * * * * *
+
+--Pourquoi, reprend Corsino après un silence et comme pour rompre une
+conversation qui lui est pénible, n'êtes-vous pas venu avant-hier à la
+représentation de la _Marie Stuart_ de Schiller? Nos premiers acteurs y
+figuraient et le chef-d'œuvre n'a point été mal rendu, je puis vous
+l'assurer.--Vous ne m'en compterez pas moins, je l'espère, parmi les
+plus sincères admirateurs de Schiller; mais il faut vous avouer mon
+insurmontable antipathie pour les drames dans lesquels figurent le
+billot, la hache, le bourreau. Je n'y puis tenir. Ce genre de mort et
+les apprêts qu'il nécessite ont quelque chose de si hideux! Rien ne m'a
+jamais inspiré une plus profonde aversion pour la foule, pour la
+populace de tout rang et de toute classe, que l'horrible ardeur avec
+laquelle on la voit se ruer à certains jours vers le lieu des
+exécutions. En me représentant cette multitude pressée, la gueule béante
+autour d'un échafaud, je songe toujours au bonheur d'avoir sous la main
+huit ou dix pièces de canon chargées à mitraille, pour anéantir d'un
+seul coup cette affreuse canaille sans avoir besoin d'y toucher. Car je
+conçois qu'on verse le sang de cette façon, de loin, avec fracas, avec
+feux et tonnerres, quand on est en colère; et j'aimerais mieux
+mitrailler quarante de mes ennemis que d'en voir guillotiner un
+seul.--Corsino, approuvant de la tête: Vous avez des goûts
+d'artiste.--Quant à cette pauvre charmante reine Marie, dit Winter, je
+conviens qu'on pouvait fort bien la détruire, sans aller ainsi gâter son
+beau col.--Eh! eh! réplique Dimski, c'était peut-être précisément à ce
+beau col qu'en voulait Élisabeth. Au reste, _détruire_ est heureusement
+trouvé; j'approuve le mot.--Oh! messieurs! pouvez-vous rire et
+plaisanter d'une telle catastrophe, d'un crime si affreux!--Moran a
+raison, reprend Corsino; puisque ces messieurs sont d'humeur joyeuse ce
+soir, conte-leur quelque bonne bêtise, Schmidt, tu ne nous as rien donné
+en ce genre depuis longtemps, tu dois être en fonds.»
+
+Schmidt, le troisième cor, a une figure grotesque qui provoque le rire.
+Il passe pour avoir de l'esprit, et sa taciturnité habituelle donne plus
+de prix qu'elles n'en ont réellement à ses saillies, qu'il mime
+d'ailleurs en bouffon de premier ordre.
+
+Schmidt donc, accueillant cette invitation, se mouche, prend une énorme
+pincée de tabac, et, sans préambule, élevant sa voix grêle, dit:
+
+
+
+
+UNE VISITE A TOM-POUCE
+
+
+La scène représente.... un provincial français extrêmement naïf, qui se
+dit grand amateur de musique, et, à ce titre, se désespère de n'avoir pu
+assister aux soirées données par le nain Tom-Pouce. Il sait que ce
+phénomène lilliputien a fait les délices de la capitale française
+pendant un nombre de mois indéterminé; il a entrepris le voyage de Paris
+uniquement pour admirer le petit général qu'on dit si spirituel, si
+gracieux, si galant; et le malheur veut que les représentations de ce
+prodige soient en ce moment interrompues. Comment faire?... Une lettre
+de recommandation dont notre provincial est pourvu lui ouvre le salon
+d'un artiste célèbre par son talent de mystification. A l'énoncé de la
+déconvenue de l'admirateur de Tom-Pouce, l'artiste lui répond: En effet,
+monsieur, je conçois que pour un ami des arts tel que vous, ce soit un
+cruel désappointement.... Vous venez de Quimper, je crois?--De
+Quimper-Corentin, monsieur.--Faire sans fruit un pareil voyage... Ah!
+attendez! il me vient une idée; Tom-Pouce, à la vérité, ne donne plus de
+représentations, mais il est à Paris; et parbleu, allez le voir, c'est
+un gentilhomme, il vous recevra à merveille.--Oh! monsieur, que ne vous
+devrai-je pas, si je puis parvenir jusqu'à lui! J'aime tant la
+musique!--Oui, il ne chante pas mal. Voici son adresse: rue
+Saint-Lazare, au coin de la rue de La Rochefoucauld, une longue avenue;
+au fond, la maison où Tom-Pouce respire; c'est un séjour sacré
+qu'habitèrent successivement Talma, mademoiselle Mars, mademoiselle
+Duchesnois, Horace Vernet, Thalberg, et que Tom-Pouce partage maintenant
+avec le célèbre pianiste. Ne dites rien au concierge, montez jusqu'au
+bout de l'avenue, et, suivant le précepte de l'Évangile, frappez et l'on
+vous ouvrira.--Ah! monsieur, j'y cours; je crois le voir, je crois déjà
+l'entendre. J'en suis tout ému... C'est que vous n'avez pas d'idée de ma
+passion pour la musique.»
+
+Voilà l'amateur pantelant qui court à l'adresse indiquée; il monte, il
+frappe d'une main tremblante; un colosse vient lui ouvrir. Le hasard
+veut que Lablache, qui habite avec son gendre Thalberg, sorte à
+l'instant même.--Qui demandez-vous, monsieur, dit à l'étranger
+l'illustre chanteur?--Je demande le général Tom-Pouce.--C'est moi,
+monsieur, réplique Lablache avec un foudroyant aplomb et de sa voix la
+plus formidable.--Mais... comment... on m'avait dit que le général
+n'était pas plus haut que mon genou, et que sa voix charmante...
+ressemblait... à celle... des... cigales. Je ne reconnais pas...--Vous
+ne reconnaissez pas Tom-Pouce? c'est pourtant moi, monsieur, qui ai
+l'honneur d'être cet artiste fameux. Ma taille et ma voix sont bien ce
+qu'on vous a dit; elles sont ainsi _en public_, mais vous comprenez que
+quand je suis chez moi _je me mets à mon aise_.»
+
+Là-dessus, Lablache de s'éloigner majestueusement, et l'amateur de
+rester ébahi, rouge d'orgueil et de joie d'avoir vu _le général_
+Tom-Pouce _en particulier_ et dans son entier développement.
+
+ «Ceci, Messieurs, vaut bien
+ Notre enchanteur Merlin,
+ Et c'est plus vraisemblable.»
+
+Corsino se levant: «J'étais sûr qu'il finirait par _une pointe!_ Avec un
+vers de plus, nous recevions un quatrain en plein visage. Décidément,
+Schmidt, tu étais né pour faire des vaudevilles... allemands.
+
+
+
+
+QUINZIÈME SOIRÉE
+
+AUTRE VEXATION DE KLEINER L'AINÉ.
+
+
+ON JOUE LE FIDELIO DE BEETHOVEN.
+
+Personne ne parle à l'orchestre. Les yeux de tous les artistes
+étincellent, ceux des simples musiciens restent ouverts, ceux des
+imbéciles se ferment de temps en temps. Tamberlick, engagé pour quelques
+représentations par le directeur de notre théâtre, chante Florestan. Il
+révolutionne la salle dans son air de la prison. Le quatuor du pistolet
+excite le plus violent enthousiasme. Après le grand finale, Kleiner
+l'aîné s'écrie: «Cette musique me met du feu dans l'estomac! il me
+semble avoir bu quinze verres d'eau-de-vie. Je vais au café, demander
+une...--Il n'y en a plus, lui jette Dimski en l'interrompant, je viens
+de voir porter la dernière à Tamberlick qui l'a bien gagnée.»
+
+Kleiner s'éloigne en maugréant.
+
+
+
+
+SEIZIÈME SOIRÉE
+
+ÉTUDES MUSICALES ET PHRÉNOLOGIQUES LES CAUCHEMARS--PURITAINS DE LA
+MUSIQUE RELIGIEUSE--PAGANINI, esquisse biographique.
+
+
+On donne au théâtre un concert mêlé de médiocre et de mauvaise musique;
+le programme est bourré de cavatines italiennes, de fantaisies pour
+piano seul, de fragments de messes, de concertos de flûte, de Lieder
+avec trombone solo obligé, de duos de bassons, etc. Les conversations
+sont, en conséquence, fort animées sur tous les points de l'orchestre.
+Quelques musiciens dessinent. On a mis au concours la reproduction au
+crayon de la scène de Lablache, disant sur le seuil de la porte au
+provincial qui demande Tom-Pouce: «C'est moi, monsieur!» Kleiner l'aîné
+obtient le prix. Ceci le console un peu de sa vexation de la veille. En
+arrivant, je regarde le programme. «Diable! nous avons ce soir une
+formidable quantité de cauchemars!»--Ah! cauchemar! voilà encore un de
+vos mots parisiens que nous ne comprenons pas, me dit Winter.
+Voulez-vous nous l'expliquer?--Prenez garde, jeune Américain, vous êtes
+sur le point d'en devenir un.--Un quoi?--Un cauchemar! trois fois simple
+musicastre! réplique Corsino, je vais te le démontrer. Voilà ce que nous
+autres musiciens d'Europe entendons par ce mot:
+
+Il ne s'agit point d'un de ces rêves affreux pendant lesquels on se sent
+la poitrine oppressée, où l'on se croit poursuivi par quelque monstre
+toujours sur le point d'atteindre sa victime, où l'on se sent tomber
+dans un gouffre sans fond, au milieu de ténèbres épaisses et d'un
+silence plus effrayant que les rumeurs infernales. Non, ce n'est point
+cela, et pourtant c'est presque cela. Un cauchemar musical est une de
+ces réalités inqualifiables qu'on exècre, qu'on méprise, qui vous
+obsèdent, vous irritent, vous donnent une douleur d'estomac comparable à
+celle d'une indigestion; une de ces œuvres chargées d'une sorte de
+contagion cholérique qui se glissent on ne sait comment, malgré tous les
+cordons sanitaires, au milieu de ce que la musique a de plus noble et de
+plus beau, et qu'on subit cependant en faisant une horrible grimace, et
+qu'on ne siffle pas; tantôt parce qu'elles sont faites avec une sorte de
+talent médiocre et commun, tantôt à cause de l'auteur qui est un brave
+homme à qui l'on ne voudrait pas causer de peine, ou bien parce que cela
+se rattache à un ordre d'idées cher à un ami, ou bien encore parce que
+cela intéresse quelque imbécile qui a eu la vanité de se poser votre
+ennemi, et que vous ne voudriez pas, en le traitant selon son mérite,
+avoir l'air de vous occuper de lui. Quand ce damnable morceau commence,
+vous sortez (si vous le pouvez) de la salle où il se pavane; vous allez
+dans la rue voir les exercices d'un chien savant ou une représentation
+de Polichinelle, ou écouter le grand air de _la Favorite_, miaulé par un
+orgue de Barbarie et terminé sur la note sensible, parce qu'un sou jeté
+d'une fenêtre a interrompu le virtuose au milieu de sa mélodie. Vous
+lisez toutes les affiches; puis, en regardant votre montre, vous jugez
+que le cauchemar du concert ne doit plus être à craindre, et vous osez
+revenir dans la salle; mais c'est justement là le moment où il sévit
+quelquefois d'une manière inattendue sur le pauvre musicien qui l'avait
+fui. Celui-ci rentre, le cauchemar a fini de parler, il est vrai, mais
+quel est ce bruit? quels sont ces applaudissements? à qui
+s'adressent-ils? ces marques de satisfaction sont celles du public;
+elles s'adressent au cauchemar en personne, qui se rengorge, et fait le
+gros dos, et roucoule, et salue modestement. Mon Dieu oui! le public a
+trouvé le monstre aimable et agréable, et il remercie le monstre du
+plaisir qu'il lui a fait.
+
+C'est alors qu'on enrage, et qu'on voudrait être aux antipodes parmi les
+sauvages, au milieu d'une peuplade de singes de Bornéo, voire même parmi
+les féroces chercheurs d'or de la Californie! C'est alors qu'on voit le
+néant de la gloire, le ridicule du succès qu'obtiennent les
+chefs-d'œuvre auprès de ces juges capables d'applaudir ainsi les
+cauchemars... Et l'on trouve fort judicieux cet orateur antique, se
+tournant inquiet vers son ami après un de ses discours bien accueilli de
+la multitude, et disant: «Le peuple m'applaudit, aurais-je dit quelque
+sottise?» Avec les compositions-cauchemars, qui pour la plupart sont
+écrites dans un style qu'il faut bien appeler par son nom, le style
+bête, nous avons les hommes-cauchemars.
+
+Le cauchemar-orateur, qui vous arrête au coin des rues, ou vous met au
+carcan devant la cheminée d'un salon pour vous saturer de ses doctrines;
+celui qui prouve à tout venant la supériorité de la musique des
+Orientaux sur la nôtre; le vieux théoricien, qui trouve partout des
+fautes d'harmonie; le découvreur d'anciens manuscrits, devant lesquels
+il tombe en extase; le défenseur des règles de la fugue; l'adorateur
+exclusif du style _lié_, du style _plan_, du style _mort_, l'ennemi de
+l'expression et de la vie; l'admirateur de l'orgue, de la messe du pape
+Marcel, de la messe de l'Homme armé, des chansons de gestes. Tous ces
+gens-là sont _les plus grands cauchemars qui se puissent nommer_. Et les
+mères de famille qui vous présentent leurs enfants-prodiges, et les
+compositeurs qui veulent bon gré mal gré vous faire lire leurs
+partitions; et tous les bourgeois qui parlent musique; et tous les
+ennuyeux, sans oublier les innocents curieux. Et voilà comment, cher
+Winter, monsieur a le droit de te dire: Vous en êtes un autre!--Écoutez
+celui-ci, messieurs! (On chante l'_O salutaris_ d'un grand maître.)
+Admirez comment nous est offert ici un exemple de style bête! L'auteur
+fait prononcer les mots _Da robur_, _fer auxilium_, sur une phrase
+énergique, symbole de la force (_robur_). Sur cent compositeurs, qui ont
+traité ce sujet depuis Gossec, il n'y en a pas deux peut-être qui aient
+évité le contre-sens dont ce vieux maître a donné le classique
+modèle.--Comment cela? dit Bacon.--L'_O salutaris_ est une prière,
+n'est-ce pas? Le chrétien y demande à Dieu _la force_, il implore son
+_secours_; mais s'il les demande, c'est qu'il ne les a pas apparemment
+et qu'il en sent le besoin. C'est donc un être faible qui prie, et sa
+voix, en prononçant le _Da robur_, doit être aussi humble que possible,
+au lieu d'éclater en accents qui tiennent plus de la menace que de la
+supplication.
+
+On appelle ces choses-là des chefs-d'œuvres du genre religieux!!!...
+
+Chefs-d'œuvre de bêtise. Cauchemars!
+
+Et ceux qui les admirent... archicauchemars!!
+
+Les compositions écrites avec des tendances expressives sur les textes
+sacrés surabondent en niaiseries pareilles.
+
+Ces niaiseries sans doute ont servi de prétexte à la formation d'une
+secte de la plus singulière espèce, qui, dans ses conventicules
+aujourd'hui, maintient une plaisante question à l'ordre du jour. Ce
+schisme innocent, dans le but, dit-il, de faire de la vraie musique
+_catholique_, tend, dans le service religieux, à supprimer la musique
+tout à fait. Ces anabaptistes de l'art ne voulaient pas de violons dans
+les églises, parce que les violons rappellent la musique théâtrale
+(comme si les basses, les altos, tous les instruments et les voix
+n'étaient pas dans le même cas), les nouvelles orgues ont ensuite, à
+leur sens, été pourvues de jeux trop variés, trop expressifs. Puis on en
+est venu à trouver damnable la mélodie, le rhythme, et même la tonalité
+moderne. Les modérés admettent encore Palestrina; mais les fervents, les
+Balfour de Burley de ces nouveaux puritains, ne veulent que le
+plain-chant tout brut.
+
+L'un d'eux, le Mac-Briar de la secte, va même bien plus loin; celui-là,
+d'un bond, a atteint le but vers lequel marchent plus lentement tous les
+autres, et qui, je viens de le dire, est évidemment la destruction de
+la musique religieuse. Voici comment j'ai pu connaître le fond de sa
+pensée à cet égard: peu de temps après la mort du duc d'Orléans,
+j'assistais dans l'église de Notre-Dame aux obsèques de ce noble prince,
+objet de si vifs et de si justes regrets. La secte des puritains
+triomphant ce jour-là, avait obtenu que la messe entière fût chantée en
+plain-chant et que cette maudite tonalité moderne, _dramatique_,
+_passionnée_, _expressive_, fût radicalement prohibée. Toutefois, le
+maître de chapelle de Notre-Dame avait cru devoir transiger jusqu'à un
+certain point avec la corruption du siècle, en mettant en harmonie à
+quatre parties le funèbre plain-chant. Il ne s'était point senti la
+force de rompre tout pacte avec l'impiété. La grâce _suffisante_ sans
+doute n'avait pas suffi. Quoi qu'il en soit, je me trouvais assis dans
+la nef, à côté de notre fougueux Mac-Briar. Tout en exécrant la musique
+moderne qui _excite les passions_, celui-ci se passionnait d'une manière
+divertissante pour le plain-chant qui, nous en convenons, est fort loin
+d'avoir un si grave défaut. Il se posséda assez bien néanmoins jusqu'au
+milieu de la cérémonie. Un assez long silence s'étant alors établi, et
+le recueillement de l'assistance étant solennel et profond, l'organiste,
+par mégarde, laissa tomber une clef sur son clavier; par suite de la
+pression accidentelle de la clef sur une touche, un _la_ du jeu des
+flûtes se fit alors entendre pendant deux secondes. Cette note isolée
+s'éleva au milieu du silence, et roula sous les arceaux de la cathédrale
+comme un doux et mystérieux gémissement. Mon homme alors, de se lever
+transporté, en s'écriant sans respect pour le recueillement réel de ses
+voisins: «C'est admirable! sublime! voilà la vraie musique religieuse!
+voilà l'art pur dans sa divine simplicité! Toute autre musique est
+infâme et impie!»
+
+Eh bien! à la bonne heure, voilà un logicien. Il ne faut, selon lui,
+dans la musique religieuse, ni mélodie, ni harmonie, ni rhythme, ni
+instrumentation, ni expression, ni tonalité moderne, ni tonalité antique
+(celle-là rappelle la musique des Grecs, des païens). Il ne lui faut
+qu'un _la_, un simple _la_ un instant soutenu au milieu du silence
+d'une foule, il est vrai, émue et prosternée. On pourrait pourtant
+encore troubler son extase en lui affirmant que les théâtres font un
+emploi usuel et fréquent de ce céleste _la_. Mais il faut convenir que
+son système de musique monotone (c'est le cas ou jamais d'employer ce
+mot) est d'une pratique facile et fort peu dispendieuse. De ce côté
+l'avantage est réel.
+
+Il y a une maladie du cerveau que les médecins italiens appellent
+_pazzia_, et les anglais _madness_: c'est évidemment celle-là qui règne
+et sévit parmi les sectateurs de la nouvelle Église musicale. J'en
+pourrais citer plusieurs aussi complétement fous à cette heure que
+l'admirateur du _la_ solitaire. Ils ont voulu quelquefois m'engager dans
+une discussion en règle sur la doctrine à eux suggérée par leur maladie;
+mais je m'en suis gardé, me bornant à dire aux grégoriens, ambroisiens,
+palestriniens, presbytériens, puritains, trembleurs, anabaptistes,
+unitairiens, plus ou moins gravement atteints de _madness_, de _pazzia_:
+_Raca_! pour toute réponse, en ajoutant: Cauchemars! triples cauchemars!
+La plupart de ces gens-là, je le soupçonne, pensent que la mélodie,
+l'harmonie, le rhythme, l'instrumentation et l'expression étant
+supprimés dans le style sacré, ils pourront alors faire eux-mêmes de
+fort belle musique religieuse. En effet, dès qu'il ne faudra rien de tel
+dans ce genre de composition, ils ont tout ce qu'il faut pour y réussir.
+
+Ah! mon Dieu! s'écrie Corsino, voilà Racloski qui va attaquer avec
+accompagnement de _piano_ le rondo en _si mineur_ de Paganini!--Le rondo
+de la clochette? Rien que cela! Il est fou; il n'en fera pas deux
+mesures d'une façon supportable.--Joue-t-il juste au moins?--Sous ce
+rapport, il faut lui rendre justice; dans le cours d'un long morceau
+comme celui-là, il lui arrive souvent de jouer juste.--Merci, je m'en
+vais.--De grâce ne nous abandonnez pas ainsi dans le danger. Vous avez
+été très-lié avec Paganini, nous le savons; dites-nous quelque chose de
+lui, cela nous empêchera d'entendre écorcher son ouvrage par ce râcleur.
+Vite! vite! le voilà qui commence.--Décidément vous faites de moi un
+rapsode. Je vous obéis. Mais n'êtes-vous pas d'avis qu'il devrait être
+défendu, sous des peines sévères, à certains exécutants, d'_attaquer_
+ainsi, comme vous le dites, certaines compositions? ne pensez-vous pas
+que les chefs-d'œuvre devraient être protégés contre des profanations
+pareilles?--Oui, sans doute, ils devraient l'être; et un temps viendra,
+j'espère, où ils le seront. Des nombreux artistes grecs, Alexandre jugea
+qu'un seul était digne de retracer ses traits et défendit à tous les
+autres de tenter de les reproduire. Les plus habiles virtuoses devraient
+seuls aussi avoir le droit de transmettre au public la pensée des grands
+maîtres, ces Alexandre de l'art!--(Bacon.) Tiens, c'est une idée! ce
+compositeur grec n'était point sot! Où diable Corsino peut-il avoir
+appris cela?--Silence donc!
+
+
+
+
+PAGANINI
+
+
+Un homme de beaucoup d'esprit, Choron, disait en parlant de Weber:
+«C'est un météore!» Avec autant de justesse pourrait-on dire de
+Paganini: «C'est une comète!» car jamais astre enflammé n'apparut plus à
+l'improviste au ciel de l'art, et n'excita, dans le parcours de son
+ellipse immense, plus d'étonnement mêlé d'une sorte de terreur, avant de
+disparaître pour jamais. Les comètes du monde physique, s'il faut en
+croire les poëtes et les idées populaires, ne se montrent qu'aux temps
+précurseurs des terribles orages qui bouleversent l'océan humain.
+
+Certes, ce n'est pas notre époque, ni l'apparition de Paganini qui
+donneront à cet égard un démenti à la tradition. Ce génie exceptionnel
+et unique dans son genre se développait en Italie au début des plus
+grands événements dont l'histoire fasse mention; il commençait à se
+produire à la cour d'une des sœurs de Napoléon à l'heure la plus
+solennelle de l'empire; il parcourait triomphalement l'Allemagne au
+moment où le géant se couchait dans la tombe; il fit son apparition en
+France au bruit de l'écroulement d'une dynastie, et c'est avec le
+choléra qu'il entra dans Paris.
+
+La terreur inspirée par le fléau fut impuissante néanmoins à contenir
+l'élan de curiosité d'abord, et d'enthousiasme ensuite, qui entraînait
+la foule sur les pas de Paganini; on a peine à croire à une pareille
+émotion causée par un virtuose en pareille circonstance, mais le fait
+est réel. Paganini, en frappant l'imagination et le cœur des Parisiens
+d'une façon si violente et si nouvelle, leur avait fait oublier jusqu'à
+la mort qui planait sur eux. Tout concourait, d'ailleurs, à accroître
+son prestige: son extérieur étrange et fascinateur, le mystère dont
+s'entourait sa vie, les contes répandus à son sujet, les crimes même
+dont ses ennemis avaient eu la stupide audace de l'accuser, et les
+miracles d'un talent qui renversait toutes les idées admises, dédaignait
+tous les procédés connus, annonçait l'impossible et le réalisait. Cette
+irrésistible influence de Paganini ne s'exerçait pas seulement sur le
+peuple des amateurs et des artistes; des princes de l'art eux-mêmes y
+ont été soumis. On dit que Rossini, ce grand railleur de l'enthousiasme,
+avait pour lui une sorte de passion mêlée de crainte. Meyerbeer, pendant
+les pérégrinations de Paganini dans le nord de l'Europe, le suivit pas à
+pas, toujours plus avide de l'entendre, et cherchant inutilement à
+pénétrer le mystère de son talent phénoménal.
+
+Je ne connais malheureusement que par les récits qu'on m'en a fait cette
+puissance musicale démesurée de Paganini; un concours total de
+circonstances a voulu qu'il ne se soit jamais produit en public en
+France quand je m'y trouvais, et j'ai le chagrin d'avouer que, malgré
+les relations fréquentes que j'ai eu le bonheur d'entretenir avec lui
+pendant les dernières années de sa vie, _je ne l'ai jamais entendu_. Une
+seule fois, depuis mon retour d'Italie, il joua à l'Opéra, et, retenu au
+lit par une indisposition violente, il me fut impossible d'assister à ce
+concert, le dernier, si je ne me trompe, de tous ceux qu'il a donnés.
+Depuis ce jour, l'affection du larynx de laquelle il devait mourir,
+jointe à une maladie nerveuse qui me lui laissait aucun relâche,
+devenant de plus en plus grave, il dut renoncer tout à fait à l'exercice
+de son art. Mais comme il aimait passionnément la musique, comme elle
+était pour lui un véritable besoin, quelquefois, dans les rares instants
+de répit que lui laissaient ses souffrances, il reprenait son violon
+pour jouer des trios ou des quatuors de Beethoven, organisés à
+l'improviste, en comité secret, et dont les exécutants étaient les seuls
+auditeurs. D'autres fois, quand le violon le fatiguait trop, il tirait
+de son portefeuille un recueil de duos composés par lui pour violon et
+guitare (recueil que personne ne connaît), et prenant pour partenaire un
+digne violoniste allemand, M. Sina, qui professe encore à Paris, il se
+chargeait de la partie de guitare et tirait des effets inouïs de cet
+instrument. Et les deux concertants, Sina le modeste violoniste,
+Paganini l'incomparable guitariste, passaient ainsi en tête-à-tête de
+longues soirées, auxquelles nul, parmi les plus dignes, ne put jamais
+être admis. Enfin sa phthisie laryngée fit de tels progrès qu'il perdit
+entièrement la voix, et dès lors il dut à peu près renoncer à toutes
+relations sociales. C'était à peine si, en approchant l'oreille de sa
+bouche, on pouvait encore comprendre quelques-unes de ses paroles. Et
+quand il m'est arrivé de me promener avec lui dans Paris, aux jours où
+le soleil lui donnait envie de sortir, j'avais un album et un crayon;
+Paganini écrivait en quelques mots le sujet sur lequel il voulait mettre
+la conversation; je le développais de mon mieux, et de temps en temps,
+reprenant le crayon, il m'interrompait par des réflexions souvent fort
+originales dans leur laconisme. Beethoven, sourd, se servait ainsi d'un
+album pour recevoir la pensée de ses amis, Paganini, muet, l'employait
+pour leur transmettre la sienne. Un de ces collecteurs _à tout prix_
+d'autographes, qui hantent les salons d'artistes, m'aura sans doute
+_emprunté_ sans me prévenir celui qui servit à mon illustre
+interlocuteur; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai pu le retrouver
+lorsqu'un jour Spontini voulut le voir, et que depuis lors je n'ai pas
+été plus heureux dans mes recherches.
+
+Bien souvent on m'a sollicité de raconter dans tous ses détails
+l'épisode de la vie de Paganini dans lequel il joua un rôle si
+cordialement magnifique à mon égard; les incidents variés et si en
+dehors de toutes les voies ordinaires de la vie des artistes qui
+précédèrent et suivirent le fait principal aujourd'hui connu de tout le
+monde, seraient, en effet, je le crois, d'un vif intérêt, mais on
+conçoit sans peine l'embarras que j'éprouverais à faire un tel récit, et
+vous me pardonnerez de m'abstenir.
+
+Je ne crois pas même nécessaire de relever les sottes insinuations, les
+dénégations folles, et les assertions erronées auxquelles la noble
+conduite de Paganini donna lieu dans la circonstance dont je parle.
+Jamais, par compensation, certains critiques ne trouvèrent de plus
+belles formes d'éloges; jamais la prose de J. Janin surtout n'eut de
+plus magnifiques mouvements qu'à cette occasion. Le poëte italien,
+Romani, écrivit aussi plus tard, dans la _Gazette piémontaise_,
+d'éloquentes pages, dont Paganini, qui les lut à Marseille, fut
+très-touché.
+
+ * * * * *
+
+Il avait dû fuir le climat de Paris; bientôt après son arrivée à
+Marseille, celui de la Provence lui paraissant trop rude encore, il alla
+se fixer pour l'hiver à Nice, où il fut accueilli comme il devait
+l'être, et entouré des soins les plus affectueux par un riche amateur de
+musique, virtuose lui-même, M. le comte de Césole. Ses souffrances,
+néanmoins, ne firent que s'accroître, bien qu'il ne se crût pas en
+danger de mort, et ses lettres respiraient une tristesse profonde. «Si
+Dieu le permet, m'écrivait-il, je vous reverrai au printemps prochain.
+J'espère que mon état va s'améliorer ici; l'espérance est la dernière
+qui reste. Adieu, aimez-moi comme je vous aime.»
+
+Je ne le revis plus... Quelques années après, obligé moi-même d'aller
+demander aux tièdes haleines de la mer de Sardaigne un peu de réconfort,
+après les âpres fatigues d'une laborieuse saison musicale à Paris, je
+revenais un jour en barque de Villa-Franca à Nice, quand le jeune
+pêcheur qui me conduisait, laissant tout à coup tomber ses rames, me
+montra sur le rivage une petite villa isolée, d'assez singulière
+apparence:--«Avez-vous entendu parler, me dit-il, d'un monsieur qui se
+nommait Paganini, qui _sonnait si bien le violon_?--Oui, mon garçon,
+j'en ai entendu parler.--Eh bien! monsieur, c'est là qu'il a demeuré
+pendant trois semaines, après sa mort.»
+
+Il paraît qu'en effet, son corps fut déposé dans ce pavillon pendant le
+long débat qui s'éleva entre son fils et l'évêque de Gênes, débat qui,
+pour l'honneur du clergé génois et piémontais, n'eût pas dû se prolonger
+autant, et dont les causes, au point de vue même de l'orthodoxie la plus
+sévère, n'avaient point la gravité qu'on a voulu leur donner, car
+Paganini mourut presque subitement.
+
+La nuit qui suivit cette promenade à Villa-Franca, je dormais dans la
+tour des Ponchettes, appliquée comme un nid d'hirondelle contre un
+rocher à deux cents pieds au-dessus de la mer, quand les sons d'un
+violon, jouant les variations de Paganini sur _le Carnaval de Venise_,
+s'élevèrent jusqu'à mon réduit, paraissant sortir des ondes. Je rêvais
+justement en ce moment à celui dont le jeune pêcheur m'avait montré,
+dans la journée, la villa mortuaire... je m'éveillai brusquement...
+j'écoutai quelque temps avec un sourd battement de cœur... Mes idées au
+lieu de s'éclaircir devenaient de plus en plus confuses..... _le
+Carnaval de Venise_!..... qui donc, excepté lui, pourrait savoir ces
+variations? Est-ce encore un adieu d'outre-tombe qu'il m'adresse?...
+
+Supposez Théodore Hoffmann à ma place: quelle touchante et fantastique
+élégie il eût écrite sur ce bizarre incident!
+
+C'était M. de Césole, qui, seul au pied de la tour, me donnait une
+gracieuse sérénade.
+
+Ces fameuses variations sur l'air vénitien font partie des œuvres de
+Paganini que l'éditeur Schonenberger a récemment publiées à Paris; et je
+crois devoir affirmer ici en passant que celles d'Ernst sur le même
+thème, qu'on l'a souvent accusé d'avoir calquées sur celles de Paganini,
+ne leur ressemblent nullement.
+
+Parmi les autres œuvres du maître que l'éditeur français vient de
+livrer à l'avide curiosité des artistes, on regrette de ne pas voir la
+fantaisie sur la prière de _Moïse_, l'un des morceaux, dit-on, dans
+lesquels Paganini produisait les plus poignantes impressions. Sans
+doute, M. Achille Paganini se réserve de les faire figurer bientôt dans
+une édition complète des œuvres de son père, édition qu'il a eu raison,
+sous un rapport, de ne point laisser paraître prématurément, car, malgré
+les progrès rapides que fait aujourd'hui, grâce à Paganini, l'art du
+violon du côté du mécanisme, de pareilles compositions sont encore
+inabordables pour la plupart des violonistes, et c'est à peine même si à
+leur lecture on comprend comment l'auteur put jamais les exécuter. Il
+faudrait écrire un volume pour indiquer tout ce que Paganini a trouvé
+dans ses œuvres d'effets nouveaux, de procédés ingénieux, de formes
+nobles et grandioses, de combinaisons d'orchestre qu'on ne soupçonnait
+même pas avant lui. Sa mélodie est la grande mélodie italienne, mais
+frémissante d'une ardeur plus passionnée en général que celle qu'on
+trouve dans les plus belles pages des compositeurs dramatiques de son
+pays. Son harmonie est toujours claire, simple et d'une sonorité
+extraordinaire.
+
+Il a su faire ressortir et rendre dominateur le timbre du violon solo en
+accordant ses quatre cordes un demi-ton plus haut que celles des violons
+de l'orchestre; ce qui lui permettait de jouer ainsi dans les tons
+brillants de _ré_ et de _la_, pendant que l'orchestre l'accompagnait
+dans les tons moins sonores de _mi bémol_ et de _si bémol_. Ce qu'il a
+découvert dans l'emploi des sons harmoniques simples et doubles, des
+notes pincées de la main gauche, dans la forme des arpéges, dans les
+coups d'archet, dans les passages en triple corde, passe toute croyance,
+d'autant plus que ses devanciers ne l'avaient pas même mis sur la voie.
+Paganini est de ces artistes desquels il faut dire: ils sont parce
+qu'ils sont, et non parce que d'autres furent avant eux. Malheureusement
+ce qu'il n'a pu transmettre à ses successeurs, c'est l'étincelle qui
+animait et rendait sympathiques ces foudroyants prodiges de mécanisme.
+On écrit l'idée, on dessine la forme, mais le sentiment de l'exécution
+ne peut se fixer; il est insaisissable: c'est le génie, c'est l'âme,
+c'est la flamme de vie qui, en s'éteignant, laisse après elle des
+ténèbres d'autant plus profondes qu'elle a brillé d'un éclat plus
+éblouissant. Et voilà pourquoi non-seulement les œuvres des grands
+virtuoses inventeurs perdent plus ou moins à n'être pas exécutées par
+leur auteur, mais celles aussi des grands compositeurs originaux et
+expressifs ne conservent qu'une partie de leur puissance quand l'auteur
+ne préside pas à leur exécution.
+
+L'orchestre de Paganini est brillant et énergique sans être bruyant. Il
+employait la grosse caisse dans ses _tutti_ et souvent avec une
+intelligence peu commune. Dans la prière de _Moïse_, Rossini l'a écrite,
+comme il l'a fait partout ailleurs, en lui faisant frapper les temps
+forts tout bonnement. Paganini, en composant sa fantaisie sur le même
+thème, s'est bien gardé de l'imiter en cela. Au début de la mélodie:
+
+ _Del tuo stellato soglio,_
+
+Rossini frappe sur l'avant-dernière syllabe qui se trouve au temps fort;
+mais Paganini, considérant l'accent mélodique placé sur la syllabe
+suivante comme incomparablement plus important, fait entrer l'instrument
+sur le temps faible où elle se trouve, et l'effet qui résulte de ce
+changement est, selon moi, bien meilleur et original.
+
+Un jour qu'après avoir complimenté Paganini sur ce morceau, quelqu'un
+ajoutait: «Il faut avouer aussi que Rossini vous a fourni là un bien
+beau thème! C'est égal, répliqua Paganini, il n'a pas trouvé mon coup de
+grosse caisse.»
+
+Il me serait fort difficile d'entrer plus avant dans l'analyse des
+œuvres de cet artiste-phénomène, œuvres toutes d'inspiration, et où il
+faut voir principalement la manifestation écrite de ses merveilleuses
+facultés de virtuose. D'ailleurs... ces souvenirs ce soir...
+
+--Et vous ne l'avez jamais entendu, me dit Corsino?--Jamais..... Adieu,
+messieurs.
+
+
+
+
+DIX-SEPTIÈME SOIRÉE
+
+
+ON JOUE LE BARBIER DE SÉVILLE DE ROSSINI.
+
+Personne ne parle à l'orchestre. Corsino se contente, à la fin de
+l'opéra, de faire observer que l'acteur _chargé_ du rôle d'Almaviva,
+dans cet étincelant chef-d'œuvre, était né pour être bourgmestre, et que
+Figaro eût fait un suisse de cathédrale accompli.
+
+
+
+
+DIX-HUITIÈME SOIRÉE
+
+ACCUSATION PORTÉE CONTRE LA CRITIQUE DE L'AUTEUR.--SA
+DÉFENSE.--RÉPLIQUE DE L'AVOCAT GÉNÉRAL.--PIÈCES A L'APPUI.--ANALYSE DU
+PHARE.--LES REPRÉSENTANTS SOUS-MARINS.--ANALYSE DE DILETTA.
+--IDYLLE.--LE PIANO ENRAGÉ.
+
+
+On représente pour la première fois un opéra allemand très, etc.
+
+L'orchestre fait son devoir pendant le premier acte; au second le
+découragement semble gagner les musiciens: ils quittent leur instrument
+les uns après les autres et les conversations commencent.
+
+«Voilà un ouvrage, me dit Corsino, sur lequel vous exerceriez votre
+talent de ne rien dire, si vous aviez à en rendre compte; et c'est bien
+là, il faut en convenir, la pire de toutes les critiques.--Comment cela?
+je tâche pourtant de toujours dire quelque chose dans mes malheureux
+feuilletons. Seulement, je cherche à en varier la forme: ce que vous
+appelez ne rien dire est souvent une façon fort claire de parler.--Oui,
+et d'une méchanceté diabolique que des Français seuls pouvaient
+inventer. Je veux en faire juges ces messieurs. J'ai la collection des
+_bouquets à Chloris_ que vous avez faits jusqu'à ce jour; je vais la
+chercher, pour qu'ils apprécient le parfum des fleurs qui les
+composent.» (Il sort.) Dervinck s'adressant à moi: Je ne sais trop ce
+qu'il veut dire avec vos _bouquets à Chloris_. Nous autres Allemands,
+faisons aussi de la critique; mais notre façon de la faire est toute
+simple: un nouvel ouvrage paraît, nous allons l'entendre, et si, après
+l'avoir attentivement écouté, il nous semble beau, grand, original, nous
+écrivons...--Qu'il est détestable, dit Winter qui a composé un mauvais
+ballet. (Corsino rentrant, un paquet de journaux à la main.) «Voici,
+messieurs, ces chefs-d'œuvre d'aménité et de bienveillance.
+Étudions-les. Vous remarquerez d'abord que, s'il veut bafouer l'auteur
+d'un livret sans faire la moindre observation sur sa poésie, il emploie
+le moyen atroce de raconter la pièce en vers qui se suivent comme de la
+prose. Voyez le flatteur effet que cela produit. Je prends une scène au
+hasard: voici une troupe d'Arabes, marchant à pas comptés et chantant
+selon l'usage: «Taisons-nous! cachons-nous! faisons silence!» Le
+critique décrit ainsi la scène:
+
+_Ils s'éloignent sans bruit, dans l'ombre de la nuit; mais un groupe les
+suit. Le caïd, gros bonhomme, le dos un peu voûté, assez peu fier, en
+somme, de son autorité, craint, en faisant sa ronde, quelque encontre
+féconde en mauvais coups, puis, crac! d'être mis en un sac et lancé des
+murailles des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port._
+
+_Il n'a pas fait vingt pas, que de grands coups de gaules tombant sur
+ses épaules vous le jettent à bas. «Au secours: on m'assomme! au
+meurtre!» Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins:
+une jeune voisine, à la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le
+battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l'accident. «Il
+me manque une dent! j'en mourrai! misérable! Il m'a rompu le râble! il a
+tapé trop dur, c'est sûr._
+
+En voici une autre dans laquelle les vers de l'auteur du livret
+précèdent et suivent la fausse prose du critique, de manière à produire
+un grotesque mélange. Il s'agit d'un jeune homme qu'on veut retenir en
+otage pour dettes.
+
+ALBERT.
+
+Grand Dieu!
+
+ RODOLPHE.
+
+ C'est juste, et, gage précieux,
+ La loi veut qu'il demeure en otage en ces lieux.
+
+
+_Zila se désole, Albert la console, mais le temps s'envole, ah! que
+devenir! Rodolphe l'invite à prendre pour gîte son château. Bien vite,
+Albert, il faut fuir. Allons, vieux juif, face de suif, prête à ce jeune
+homme une forte somme; il t'offre en garantie sa liberté, sa vie. Il
+signe, es-tu content?--Oui, voilà de l'argent.--Maintenant je l'emmène;
+aubergiste inhumaine! je ne vous dois plus rien! Viens, mon amour, mon
+bien!--Ah çà! mais, dit le comte, ce jeune gars m'affronte, il faut que
+je le dompte, ou je perdrai mon nom. Viens ça, fils d'Isaac, et tire de
+ton sac le billet de ce drôle. Il me le faut?--Comment? sans gain?--Sur
+ma parole, tu gagnes cent pour cent._
+
+RODOLPHE.
+
+ Ah! la bonne affaire
+ Que j'ai faite là! _(Montrant Albert.)_
+ Ce billet, j'espère,
+ M'en délivrera.
+ Oui, par mon adresse,
+ J'aurai racheté
+ Se jeune maîtresse
+ Ou sa liberté.
+
+
+MOI
+
+«Vous trouvez cela atroce, mon cher Corsino; il n'y a pas même une
+arrière-pensée malicieuse là-dedans. C'est l'entraînement du rhythme qui
+m'a fait écrire-ainsi. A l'inverse du _Bourgeois_ de Molière, j'ai fait
+de la poésie sans le savoir. Après avoir entendu un orgue de Barbarie
+vous jouer le même air pendant une heure, ne finissez-vous pas par
+chanter cet air malgré vous, si laid qu'il soit? Il est dès lors tout
+simple qu'en racontant des opéras où de pareils vers se sont mis, les
+vers se mettent dans ma prose, et que je ne parvienne ensuite qu'avec
+effort à me désenrimer. D'ailleurs, pourquoi me supposer capable
+d'ironie à l'égard des _poëtes_ d'opéra: leurs fautes, s'ils en
+commettent, ne sont pas de ma compétence. Je ne suis pas un homme de
+lettres. Que les hommes de lettres régentent la musique, à la bonne
+heure! c'est leur droit; mais jamais, je vous le jure, il ne me viendra
+en tête de risquer une critique littéraire. Vous me calomniez. La
+crainte d'être trop fade, trop terne, trop ennuyeux, me fait seulement,
+ainsi que je viens de vous le dire, chercher à varier un peu la tournure
+de mes pauvres phrases. Surtout à certaines époques de l'année pendant
+lesquelles rien de ce qu'on fait ne réussit; où, artistes et critiques
+semblent avoir tort de vivre; où aucun de leurs efforts ne peut attirer
+l'attention ni exciter les sympathies du public; de ce public qui, dans
+sa somnolence, a l'air de dire: «Que me veulent tous ces gens-là? quel
+démon les possède? Un opéra nouveau! et d'abord est-ce qu'il y a des
+opéras nouveaux? Cette forme n'est-elle pas usée, exténuée, épuisée?
+Peut-il à cette heure y avoir encore en elle quelques éléments de
+nouveauté? Et quand il n'en serait pas ainsi, que me font les inventions
+des poëtes et des musiciens? que me font les opinions des critiques?
+Laissez-moi sommeiller, braves gens, et allez dormir. Nous nous
+ennuyons, vous nous ennuyez!» Ces jours-là, quand vous supposez les
+critiques préoccupés de malices et d'amères plaisanteries, ils sont dans
+le plus profond accablement, les malheureux; la plume vingt fois prise
+et reprise tombe vingt fois de leur main, et ils se disent dans la
+tristesse de leur cœur: «Ah! pourquoi sommes-nous si loin de Taïti, et
+que n'est-elle restée, cette île charmante, dans sa beauté primitive et
+demi-nue, au lieu de s'affubler de ridicules sacs de toile et
+d'apprendre à chanter la Bible d'une voix nasillarde, sur de vieux airs
+anglais! Nous pourrions au moins y aller chercher un refuge contre
+l'ennui européen, philosopher sous les grands cocotiers avec les jeunes
+Taïtiennes, pêcher des perles, boire le _Kava_, danser la pyrrhique et
+séduire la reine Pomaré. Au lieu de ces innocentes distractions
+trans-océaniques, sous le plus beau ciel du monde, il faut que nous nous
+donnions la peine de raconter comment on s'y est pris l'autre jour à
+Paris pour nous faire passer laborieusement cinq mortelles heures dans
+un théâtre enfumé!» Car ce n'est pas tout d'entendre un opéra en trois
+actes, d'assister même à sa dernière répétition; de dîner à moitié le
+soir de sa première représentation pour ne pas perdre une seule note de
+l'ouverture; de se faire dire des choses désagréables par M. son portier
+pour s'être attardé au théâtre jusqu'à une heure du matin, alors qu'on
+rappelait _tous les_ acteurs, que le dernier bouquet tombait aux pieds
+de la prima donna. Ce n'est pas tout de passer au retour une partie de
+la nuit à se remémorer les divers incidents de la pièce, la forme des
+morceaux de musique, les noms des personnages; d'y rêver si l'on
+s'endort, d'y penser encore quand on se réveille. Hélas! non, ce n'est
+pas tout: il faut de plus, pour nous autres critiques, raconter d'une
+façon à peu près intelligible ce que souvent nous n'avons pas compris;
+faire un récit amusant de ce qui nous a tant ennuyés; dire le pourquoi
+et le comment, le trop et le pas assez, le fort et le faible, le mou et
+le dur d'une œuvre croquée au vol, et qui n'a pas posé tranquillement
+pour ses peintres pendant le temps nécessaire à l'action d'un
+daguerréotype bien conformé. Pour moi, je l'avoue, j'aimerais presque
+autant écrire l'opéra entier que d'en raconter un seul acte. Car
+l'auteur, quel que soit son chagrin d'être obligé de faire des chapelets
+de cavatines, et de se rappeler si souvent qu'une fois attelé à une
+partition d'opéra parisien, il ne doit pas s'amuser à enfiler des
+perles, l'auteur, au moins, travaille un peu quand il veut.
+
+Le narrateur, au contraire, condamné à la critique, _à temps_, narre
+précisément quand il ne voudrait pas narrer. Il a passé une nuit
+pénible; il se lève sans pouvoir découvrir de quelle humeur il est; il
+se dit en outre: «En ce moment, Halévy, Scribe et Saint-Georges dorment
+du sommeil réparateur et profond des femmes en couches; et me voilà avec
+leur enfant sur les bras, obligé de cajoler sa nourrice pour qu'elle lui
+donne le sein, de le laver, de le bichonner, de dire à tout le monde
+comme il est joli, comme il ressemble à ses pères; de tirer son
+horoscope et de lui prédire une longue vie.»
+
+Je voudrais bien savoir ce que vous feriez, mon cher Corsino, si, à ces
+tourments de la critique théâtrale, venaient se joindre encore ceux de
+la critique des concerts; si vous aviez une foule de gens de talent, de
+virtuoses remarquables, de compositeurs admirables, à louer! si vos amis
+vous venaient dire: «Voici neuf violonistes, onze pianistes, sept
+violoncellistes, vingt chanteurs, une symphonie, deux symphonies, un
+mystère, une messe, dont vous n'avez encore rien dit; parlez-en donc
+enfin. Allons! de l'ardeur! de l'enthousiasme! que tout le monde soit
+content! et surtout variez vos expressions! Ne dites pas deux fois de
+suite: Sublime! inimitable! merveilleux! incomparable! Louez, mais louez
+délicatement; n'allez pas lancer la louange avec une truelle. Donnez à
+entendre à tous que tous sont des dieux, mais pas davantage, et surtout
+ne le dites pas d'une façon trop crue. Cela pourrait blesser leur
+modestie; on ne gratte pas des hommes avec une étrille. Vous avez
+affaire à des gens de cœur qui vous sauront un gré infini des vérités
+que vous voudrez bien leur dire. Les auteurs, les artistes, ne
+ressemblent plus à l'archevêque de Grenade. Quelle que soit la dose
+d'amour-propre qu'on leur suppose, pas un ne serait capable de dire
+aujourd'hui comme le patron de Gil Blas à son critique trop franc:
+«Allez trouver mon trésorier, qu'il vous compte cinq cents ducats, etc.»
+La plupart de nos illustres se borneraient à répéter le mot d'un
+académicien de l'empire, mot dont on ne saurait assez souvent faire
+admirer la modestie et la profondeur. Ou avait offert un banquet à cet
+immortel. Au dessert, un jeune enthousiaste dit à son voisin de droite:
+«Allons, portons un toast à M. D. J. qui a surpassé Voltaire!--Ah! fi
+donc, répondit l'autre, c'est exagéré! bornons-nous à la vérité et
+disons: A M. D. J. qui à égalé Voltaire!» M. D. J. avait entendu la
+proposition, et saisissant vivement, à ces mots, la main du
+contradicteur: «Jeune homme, lui dit-il, j'aime votre rude franchise!»
+Voilà comment on reçoit la critique aujourd'hui, et pourquoi il est
+maintenant aisé d'exercer ce sacré ministère. Nous savons bien qu'il y a
+de ces rudes Francs qui l'exerceraient mieux encore, si les cinq cents
+ducats de l'archevêque étaient unis au magnifique éloge de
+l'académicien; mais ceux-là sont par trop exigeants, et la plupart de
+vos confrères se contentent de la douce satisfaction que leur procure la
+conscience d'un devoir bien rempli; ce qui prouve au moins qu'ils ont
+une conscience. Tandis qu'en voyant votre silence obstiné, on se demande
+si vous en avez une.» Que diriez-vous, Corsino, à des gens qui vous
+gratifieraient d'une telle homélie? Vous leur répondriez sans doute
+comme je l'ai fait dans l'occasion: «Mes amis, vous allez trop loin. Je
+n'ai jamais donné à personne le droit de me soupçonner de manquer de
+conscience. Certes, j'en ai une, moi aussi, mais elle est bien faible,
+bien chétive, bien souffreteuse, par suite des mauvais traitements qu'on
+lui fait subir journellement. Tantôt on l'enferme, on lui interdit
+l'exercice, le grand air, on la condamne au silence; tantôt on la force
+à paraître demi-nue sur la place publique, quelque froid qu'il fasse, et
+on l'oblige à déclamer, à faire la brave, à affronter les observations
+malséantes des oisifs, les huées des gamins et mille avanies. D'où est
+résulté, ce qu'on pouvait aisément prévoir, une constitution ruinée, une
+phthisie déjà parvenue au second degré, avec crachements de sang,
+étourdissements, inégalité d'humeur, accès de larmes, éclats de fureur,
+toux opiniâtre, enfin tous les symptômes annonçant une fin prochaine.
+Mais aussi, dès qu'elle sera morte, on l'embaumera d'après le procédé
+dont se servit Ruisch pour conserver au corps de sa fille les apparences
+de la vie; je la garderai soigneusement. On pourra la voir dans ma
+bibliothèque, et, ma foi, alors au moins elle ne souffrira plus.»
+
+--(_Corsino._) Mon cher monsieur, pardonnez-moi de vous faire remarquer
+que, depuis un quart d'heure, vous divaguez autour de la question. Bien
+plus, vous recourez à l'ironie pour me prouver que cet arme vous est
+étrangère. Mais je tiens mes preuves, et, si après en avoir entendu
+l'exposé, mes confrères ne me donnent pas trois fois raison, je
+m'engage à vous faire devant eux de très-humbles excuses et à me
+reconnaître pour un calomniateur. Écoutez tous.
+
+
+
+
+ANALYSE DU PHARE
+
+Opéra en deux actes.
+
+_Jeudi 27 décembre 1849._
+
+Le théâtre représente une place du village de Pornic. Des pêcheurs
+bretons se disposent à prendre la mer avec Valentin le Pilote. Ils
+chantent en chœur:
+
+ Vive Valentin!
+ Tin! tin!
+ A lui la richesse,
+ Un brillant butin!
+ Tin! tin!
+ Avec la richesse
+ On a la tendresse
+ D'un joli lutin!
+ Tin! tin!
+ Et l'on peut sans cesse
+ Vider pièce à pièce
+ Beaune ou Chambertin!
+ Tin! tin!
+
+
+Mais voilà le canon! bom! bom! de la foudre les éclats, cla! cla!
+enflamment tout l'horizon, zon! zon! Valentin saute dans sa barque pour
+essayer d'aborder un vaisseau en perdition, et recommande à son ami
+Martial de bien veiller sur son fanal, car s'il s'éteint, le navire et
+le pilote sont perdus. Grand tumulte, tempête, prière, etc., etc., etc.
+
+Je craindrais de fatiguer le lecteur en entrant dans de plus grands
+détails sur la musique et les paroles de cet ouvrage. Je n'ajouterai
+plus qu'un mot sur sa _mise en scène_. Pendant qu'on chantait ainsi sur
+le devant du théâtre, à la première représentation, un autre drame
+s'agitait au _post-scenium_, et sous les yeux des spectateurs, qui ne
+s'en doutaient guère. Le décor du fond devant représenter la mer en
+tourmente, les vagues avaient à bondir et à s'agiter d'une furieuse
+manière. Or, il faut savoir que cet effet de perspective est produit
+par une toile peinte étendue horizontalement, et sous laquelle se
+haussent et se baissent continuellement une foule de petits garçons
+accroupis, dont la tête, soulevant ainsi le décor, représente la crête
+de la vague. Se figure-t-on le supplice de ces pauvres petits diables,
+obligés pendant une heure et demie d'agiter cette lourde mer, à grands
+efforts de colonne vertébrale, ne devant jamais s'asseoir, ne pouvant se
+lever tout debout, à demi étouffés, et obliger de sauter comme des
+singes sans repos ni cesse jusqu'à la fin d'un acte interminable? La
+fameuse cage inventée par Louis XI, et dans laquelle les prisonniers ne
+pouvaient étendre leurs membres, n'était rien en comparaison. Seulement,
+les tritons de l'Opéra, étant nombreux sous leur toile azurée, ont
+l'agrément de la conversation, et ils en abusent souvent. Témoin la
+première représentation du _Phare_, pendant laquelle une terrible
+discussion a bouleversé la mer armoricaine jusque dans ses dernières
+profondeurs. Les ondes avaient d'abord causé entre elles d'une façon
+assez raisonnable, et si Neptune eût prêté l'oreille, il n'eût pas
+trouvé à lancer son _quos ego_! n'entendant que d'innocentes
+exclamations, interrompues en forme de hoquet par les haut-le-corps de
+ces malheureux _vaguant_ sous la toile; exclamations telles que
+celles-ci:
+
+«Eh! dis donc, Moniquet, tu ne vas pas, et tu me laisses porter
+tout-hou-hou-hou mon coin de mer; veux-tu bien te remuer et te
+lever-hé-hé davantage!--Cré coquin, c'est que j'en-han-han peux
+plus.--Allons, ferme, feignant! Crois-tu pas-ha-ha-ha qu'on te donne
+quinze sous pour faire une mer qui ressemble à la Seine?...--Eh
+bien-hein-hein, s'il a des dispositions pour la scène, ce
+moutard-ard-ard-ard-ard (crie un gros flot qui ne se ménage pas),
+veux-tu pas contrarier sa-ha-ha-ha vocation, toi? Après tout, ça ne va
+pas mal. Tiens, écoute comme on applaudit; nous avons un fier
+succès-hè-hè. Si le public nous redemande à la fin-in-in-in, est-ce
+que-he-he-he nous reparaîtrons? Tiens, par-ar-ar ardi!--Ah ben! non;
+moi, j'oserai-ai-ai pas. Si tu voyais comme je sue-hue-hue, je dois pas
+être présentable.--Allons donc, aristo-ho-ho, le public va ben regarder
+à ça pour des artiss! Voyons, vous autres, voulez-vous reparaître si
+on-on-on nous redemande?--Non-on-on-on.--Oui-hi-hi-hi.--Allons aux
+voix.--Non! votons par assis et levés.--Par assis et lévés-hé-hé-hé; il
+y a une heure que nous votons comme ça-a-a; j'en ai assez.--Pierre (dit
+tout bas un flot qui s'arrête), ne bouge pas, je dirai rien.--Mais ne
+dis rien, je bougerai pas.--C'est dit, les autres nous voient pas. J'ai
+les reins qui me craquent. Si nous fumions une pipe pour nous
+rafraîchir? As-tu d'amadou?--Oh! j'ose pas, rapport au feu.--Ah! oui,
+m'essieu Ruggieri n'en fait ben d'autre, de feu, et la barraque ne brûle
+pourtant pas. Gare, v'là le tonnerre... bzz... (Une fusée part sans
+explosion.) Tiens le tonnerre qu'a pas éclaté. En v'là une farce. C'est
+donc ça que M. Ruggieri, qui bisquait contre le directeur, disait
+l'autre jour, je l'ai entendu: Bon! bon! que la _foule_ m'écrase si je
+leur donne pas des tonnerres qui rateront à tout coup. Il y a pas
+manqué, nous n'avons que des tonnerres qui ratent. Y garde sa
+poudre.--C'est vrai, mais on applaudit plus du tout depuis que nous
+travaillons pas. Faut nous y remettre, ou nous serons pas
+rappelés.--Allons! hardi! hi-hi-hi-hi-hi.» Silence parmi les tritons,
+ils travaillent en conscience; la tempête est superbe, les ondes
+bondissent comme des béliers et les vagues comme des agneaux (_sicut
+agni ovium_). Tout à coup, un flot courroncé qui n'avait encore rien
+dit, se redressant de toute sa hauteur et restant immobile, s'écrie:
+«Ah! qu'il a bien raison, le citoyen Proudhon, et que s'il y avait en
+France une ombre d'égalité, ces gredins de bourgeois qui nous regardent
+du haut de leurs loges où ils se carrent, seraient à gigoter ici à notre
+place, et c'est nous autres qui de là haut les regarderions.--Mais,
+grand imbécile, réplique une petite lame, en prenant le gros flot par
+les jambes et le faisant tomber, tu vois bien qu'il n'y aurait pas
+d'égalité pour ça. On aurait seulement fait basculer l'inégalité!--C'est
+pas vrai.--Il a raison.--C'est un aristo.--C'est un réac.--Flanquons-lui
+une danse.» Là-dessus la tempête se change en ouragan effroyable, en
+véritable raz-de-marée; les vagues se ruent les unes sur les autres
+avec un fracas inouï, une rage incroyable, on dirait d'une trombe, d'une
+typhon. Et le public d'admirer ce beau désordre, effet de la politique,
+et de se récrier sur le rare talent des machinistes de l'Opéra. Fort
+heureusement, la pièce étant finie, le rideau de l'avant-scène est
+tombé, et on est parvenu à grand'peine, en roulant la mer sur une longue
+perche, à mettre fin à cette séance de représentants sous-marins.
+
+--Oh! oh! disent les musiciens en éclatant de rire, c'est là ce que vous
+appelez analyser un opéra?--Patience, messieurs, reprend Corsino, voici
+qui est plus fort. C'est toujours notre bienveillant critique qui parle.
+
+
+
+
+ANALYSE DE DILETTA
+
+Opéra-comique en trois actes.
+
+_Lundi 22 juillet_ 1850.
+
+
+Il est fort triste de s'occuper d'opéras-comiques le lundi, par cette
+raison seule que le lundi est le lendemain du dimanche. Or, le dimanche,
+on va au chemin de fer du Nord, on monte dans un wagon et on lui dit:
+«Mène-moi à Enghien.» En descendant de l'obéissant véhicule vous trouvez
+de vrais amis, des amis solides, de ceux dont on ne sait pas très-bien
+le nom, mais qui n'accolent pas au vôtre d'épithète trop injurieuse
+quand vous avez le dos tourné et qu'on leur demande qui vous êtes.
+
+Et la conversation s'engage dans la forme traditionnelle: «Tiens, c'est
+vous!--Pas mal, et vous?--Moi, je vais louer un bateau et pêcher dans le
+lac, et vous?--Oh! moi, je suis un pauvre pêcheur, et je vais à vêpres.
+J'étais hier à l'Opéra-Comique; et vous?--Moi, je suis vertueux, et dans
+la crainte de ne pas m'éveiller assez tôt pour voir l'aurore se lever
+aujourd'hui, je me suis privé hier de la représentation en question.
+J'ai entendu tout à l'heure un gros monsieur qui portait un melon en
+dire beaucoup de bien, et vous?...--Je n'ai garde de dire du mal des
+melons ni des amateurs d'opéras-comiques, et vous?.....» Pas de réponse,
+on a tourné l'angle d'un champ de groseilliers, vous avez pris d'un
+côté, l'ami est resté à l'autre, il mange des groseilles et ne songe
+plus à son ami. Et vous, songez-vous à lui? pas davantage.
+
+Véritable amitié, sœur de la fraternité républicaine! Tout ravi de la
+liberté qu'elle vous laisse, vous traversez à pied la plaine d'Enghien;
+il fait silence. Une brise timide voudrait s'élever, mais elle n'ose, et
+le soleil dore à loisir les moissons immobiles. Deux cloches fêlées
+envoient du haut de la colline voisine leurs notes discordantes: c'est
+l'annonce des vêpres à l'église de Montmorency. Les cloches se taisent,
+le silence redouble. On s'arrête... on écoute... on regarde au loin... à
+l'ouest... ou pense à l'Amérique, aux mondes nouveaux qui y surgissent,
+aux solitudes vierges, aux civilisations disparues, aux grandeurs et à
+la décadence de la vie sauvage. A l'est... les souvenirs de l'Asie
+viennent vous assaillir; on songe à Homère, à ses héros, à Troie, à la
+Grèce, à l'Égypte, à Memphis, aux Pyramides, à la cour des Pharaons, aux
+grands temples d'Isis, à l'Inde mystérieuse, à ses tristes habitants, à
+la Chine caduque, à tous ces vieux peuples fous ou tout au moins
+monomanes. On s'applaudit de n'adorer ni Brama ni Vichenou et d'aller
+tranquillement, en bon chrétien, à vêpres à Montmorency. Une folâtre
+fauvette s'élance tout à coup d'un buisson, monte perpendiculairement en
+lançant au ciel sa chanson joyeuse, trace en l'air vingt zigzags
+capricieux, saisit un moucheron et l'emporte, en remerciant Dieu, dont
+la bonté, dit-elle, s'étend sur toute la nature, puisqu'il ne dédaigne
+pas de donner la pâture aux petits des oiseaux. Reconnaissance naïve que
+le moucheron très-probablement ne partage pas. Ceci donne beaucoup à
+réfléchir; on réfléchit donc! Passent deux jeunes Parisiennes simplement
+vêtues de blanc, avec cette grâce savante que possèdent les Parisiennes
+seulement. Quatre petits pieds bien chaussés, bien cambrés, bien
+tout.... quatre grands yeux veloutés, bien sourcillés... enfin... ceci
+donne encore beaucoup à réfléchir. Elles disparaissent dans un champ du
+blé presque aussi haut, aussi droit, aussi flexible que leur taille est
+haute, flexible et droite. On réfléchit énormément, on réfléchit avec
+fureur. Mais les deux cloches discordantes envoient un second et dernier
+appel, et l'on se dit: Bah! allons à vêpres. On arrive enfin sur une
+colline en mamelon, au sommet de laquelle est fort pittoresquement
+plantée une charmante église gothique, point trop neuve, mais point trop
+dégradée non plus; un très-beau vitrail; tout autour une pelouse assez
+peu écorchée; on voit que le populaire n'y afflue que rarement. Point
+d'immondices, point de croquis impurs; trois mots seulement écrits d'une
+façon discrète dans un coin: _Lucien, Louise, toujours!_
+
+On est tout troublé. Cette église de roman...... son isolement..... la
+paix qui l'environne.... le merveilleux paysage qui se déroule à ses
+pieds.... on sent s'agiter le premier amour depuis longtemps couché au
+fond du cœur et qui se réveille; votre dix-huitième année se relève à
+l'horizon. On cherche dans l'air une forme évanouie...... L'orgue joue:
+une simple mélodie vous arrive au travers des murs de l'église. On
+essuie son œil droit et on se dit encore: Bah! allons à vêpres; et on
+entre.
+
+Une trentaine de femmes et d'enfants endimanchés. Le curé, le vicaire et
+les chantres dans le chœur. Tons chantent faux à faire carier des dents
+d'hippopotame. L'organiste ne sait pas l'harmonie; il entremêle toutes
+ses phrases de petites broderies vermiculaires d'un style affreux. On
+supporte quelque temps néanmoins l'exécution barbare du psaume _In exitu
+Israel de Ægypto_, et la persistance de cette mélancolique psalmodie
+dans le mode mineur, revenant toujours la même sur chaque strophe, finit
+par endormir vos douleurs d'oreille et ramener la rêverie. Cette fois,
+ce sont des rêves d'art qui vous absorbent. On se dit qu'il serait beau
+d'avoir à soi cette charmante église, où la musique s'installerait avec
+ses prestiges les plus doux, où elle pourrait chanter avec tant de
+bonheur ses hymnes, ses idylles, ses poëmes d'amour; où elle pourrait
+prier, songer, évoquer le passé, pleurer et sourire, et préserver sa
+fierté virginale du contact de la foule, et vivre toujours ange et
+toujours pure, pour elle-même et pour quelques amis.
+
+Ici, l'organiste joue un petit air de danse appartenant à un vieux
+ballet de l'Opéra, et le contraste grotesque qu'il produit avec le récit
+antique du chœur, vous impatiente tellement que vous sortez. Vous voilà
+de nouveau sur la pelouse; le murmure des voix du lieu saint y parvient
+encore. L'orgue continue ses petites drôleries. Vous jurez comme un
+charretier. Deux ballons s'élèvent au loin dans les airs, une colonne de
+fumée part du chemin de fer. La prose va vous saisir. Vite, vous tirez
+un livre de votre poche, et, en avisant dans le modeste cimetière voisin
+de l'église une pierre tumulaire inclinée d'une certaine façon, vous
+trouvez qu'on peut être commodément étendu sur cette tombe pour lire le
+douzième livre de _l'Énéide_ une deux-centième fois. Vous allez vous y
+installer quand des sanglots, partis du chemin creux qui longe le
+cimetière, vous arrêtent. Une petite fille, s'appuyant sur des
+béquilles, gravit la colline un panier à la main et pleurant amèrement.
+On l'interroge: «Qu'as-tu donc, mon enfant?... (Pas de réponse.) Voyons,
+que t'est-il arrivé? (Les pleurs redoublent.) Veux-tu dix sous pour
+acheter un pain d'épices?--Ah! oui, je m'en fiche bien de votre pain
+d'épices!--Mais que t'a-t-on fait? dis-le-moi, et surtout ne te fâche
+pas, ne me dis pas de sottises, je ne me moque pas de toi, je ne suis
+pas de Paris, sois tranquille.--Eh ben, m'sieu, ma grand'mère m'avait
+dit que ça me porterait bonheur, et que ma jambe guérirait le même jour
+que la sienne, et je la soignais si bien, et je lui donnais tant de
+mouches dans son panier!...--Comment, ta grand'mère mangeait des
+mouches?--Mais non, c'est mon hirondelle. Je vous ai pas dit... voilà...
+l'hirondelle s'était entortillé la jambe dans du crin et des plumes,
+j'sais pas comment, si bien qu'elle s'avait cassé la cuisse, et puis y
+restait un gros morceau de terre de son nid qui pendait aux crins de sa
+patte et qui l'empêchait de voler. Je la pris il y a huit jours, et ma
+grand'mère me dit: «C'est du bonheur ces oiseaux-là, vois-tu; il faut en
+prendre soin, et si elle guérit, tu guériras aussi et tu pourras
+quitter tes béquilles le même jour.» Moi que ça m'embête tant d'être
+comme ça gênée, j'ai fait ce que disait ma grand'mère, je l'y ai bien
+nettoyé sa jambe, je l'y ai bien reficelé sa cuisse avec des allumettes.
+Et tout le temps qu'elle s'est sentie pas mieux, elle restait
+tranquillement dans son panier; elle me regardait d'un petit air de
+connaissance, avec ses gros yeux. Je lui donnais à tous les moments des
+belles mouches, que je leur-z-arrachais seulement la tête pour qu'elles
+s'envolent pas. Et ma grand'mère disait toujours: «C'est bien, il faut
+être bon pour les bêtes quand on veut qu'elles guérissent. Encore trois,
+quatre jours et tu seras de même guérie.» Et voilà que tout à l'heure
+elle a entendu c'te troupe des autres hirondelles qui gueulent là-haut à
+l'entour du clocher, et la petite gueuse elle a poussé le dessus du
+panier avec sa tête, et pendant que je m'occupais à lui arranger encore
+des mouches, elle a (hi! hi!) elle a (ha! ha!) elle... a fichu le
+camp.--Je conçois ton chagrin, mon enfant; tu l'aimais, ton
+hirondelle.--Je l'aimais? ah! je m'en moquais bien! en v'là une idée!
+mais elle n'était pas encore bien guérie, et je ne guérirai plus du tout
+à présent. Les autres, qu'elle est allée retrouver, vont lui recasser sa
+cuisse; je le sais bien, allez.--Pourquoi veux-tu que les autres la
+maltraitent?...--Pardi! parce que c'est mauvais comme tous les oiseaux.
+Je l'ai ben vu c't hiver, qu'il faisait si froid: j'avais plumé vivant
+un pierrot qu'on m'avait donné, en lui laissant seulement les plumes des
+ailes et de la queue, et puis je l'avais lâché devant une douzaine
+d'autres pierrots. Il a volé vers ses camarades, qui lui sont tombés
+dessus, tous, roide, et l'ont tué à coups de bec; à preuve que
+(pleurant) je n'ai jamais tant ri... (hi! hi!) Vous voyez bien que ma
+jambe ne guérira pas. Me v'là propre. Ah! si je l'avais su (hu! hu!), je
+lui aurais finement tordu le cou tout de suite.»
+
+ * * * * *
+
+Vous remettez alors dans votre poche le livre que vous aviez à la main.
+La poésie n'est plus de saison. Vous enragez. Vous allumez un cigare, et
+vous vous en allez fumant et consterné. Vous n'avez pas fait trente pas
+que la petite béquillarde vous appelle: Eh! m'sieu! et les dix sous que
+vous m'aviez promis!--Ta n'aimes pas le pain d'épices.--Non, mais donnez
+toujours.--Ma foi, je n'ai qu'une pièce de cinq sous, tiens. Vous lui
+jetez vos cinq sous, l'enfant les ramasse, vous laisse faire encore
+quelques pas, et vous crie: «Ohé! vieux gredin! aristo!» On fume
+précipitamment. On retraverse la plaine, tout sot; on remonte en wagon
+pour revenir à Paris, et on se dit: «Si elle ne m'eût appelé qu'aristo,
+ou gredin, mais vieux.... Bah! décidément je n'irai plus à vêpres à
+Montmorency.»
+
+Voilà pourquoi je suis si peu disposé à vous conter, aujourd'hui lundi,
+le nouvel opéra-comique. L'idylle d'hier m'a stupéfié. A demain donc...
+Vieux gredin!... Elle l'a dit.
+
+C'est une enfant!
+
+Mardi, 23 juillet.
+
+Il est toujours fort triste de s'occuper d'opéras-comiques le mardi, par
+cette raison seule que le mardi est le lendemain du lundi. Les jours se
+suivant sans se ressembler, il est de toute évidence que si l'on a été
+mélancolique le lundi, on doit sentir une gaieté quelconque arriver le
+mardi. Et il n'y a pas de plus terrible rabat-joie qu'une analyse de
+tels ouvrages à faire, pour celui qui l'écrit; si ce n'est cette même
+analyse faite pour celui qui la lit. Or, je ne cesse de rire depuis ce
+matin d'un accident arrivé vendredi dernier à M. Érard, et dont tout le
+quartier du Conservatoire de musique s'entretient encore. Il faut, vous
+l'avouerez, qu'il s'agisse d'un événement prodigieux pour qu'il
+préoccupe si longtemps l'attention publique. C'est d'un prodige, en
+effet, qu'il s'agit, prodige fatal à un homme célèbre, et que pourtant
+je ne puis m'empêcher de trouver fort divertissant. C'est mal, j'en
+conviens. La fréquentation des enfants de Montmorency m'aurait-elle déjà
+corrompu?...
+
+Voici le fait dans toute son inexplicable et effrayante simplicité.
+
+Les concours du Conservatoire ont commencé la semaine dernière. Le
+premier jour, M. Auber, décidé, comme on dit, à attaquer le taureau par
+les cornes, a fait concourir les classes de piano. L'intrépide jury
+chargé d'entendre les candidats, apprend sans émotion apparente qu'ils
+sont au nombre de trente et un, dix-huit femmes et treize hommes. Le
+morceau choisi pour le concours est le concerto en _sol mineur_ de
+Mendelssohn. A moins d'une attaque d'apoplexie, foudroyant l'un des
+candidats pendant la séance, le concerto va donc être exécuté trente et
+une fois de suite; on sait cela. Mais ce que vous ne savez peut-être pas
+encore, et ce que j'ignorais moi-même il y a quelques heures, n'ayant
+point eu la témérité d'assister à cette expérience, c'est ce que m'a
+raconté ce matin un des garçons de classes du Conservatoire, au moment
+où, tout préoccupé de l'épithète de _vieux_ dont m'avait gratifié
+l'Amaryllis de Montmorency, je traversais la cour de cet établissement.
+
+«Ah! ce pauvre M. Érard! disait-il, quel malheur!--Érard, que lui est-il
+arrivé?--Comment, vous n'étiez donc pas au concours de piano?--Non,
+certes. Eh bien, que s'y est-il passé?--Figurez-vous que M. Érard a eu
+l'obligeance de nous prêter, pour ce jour-là, un piano magnifique qu'il
+venait de terminer et qu'il comptait envoyer à Londres pour l'Exposition
+universelle de 1851. C'est vous dire s'il en était content. Un son
+d'enfer, des basses comme on n'en entendit jamais, enfin un instrument
+extraordinaire. Le clavier était seulement un peu dur; mais c'est pour
+cela qu'il nous l'avait envoyé. M. Érard n'est pas maladroit, et il
+s'était dit: Les trente et un élèves, à force de taper leur concerto
+_égayeront_ les touches de mon piano et ça ne peut lui faire que du
+bien. Oui, oui, mais il ne prévoyait pas, le pauvre homme, que son
+clavier serait _égayé_ d'une si terrible manière. Au fait, un concerto
+exécuté trente et une fois de suite dans la même journée! qui pouvait
+calculer les suites d'une semblable répétition? Le premier élève se
+présente donc, et, trouvant le piano un peu dur, n'y va pas de mains
+mortes pour tirer du son. Le second, _idem_. Au troisième, l'instrument
+ne résiste plus autant; il résiste encore moins au cinquième. Je ne sais
+pas comment l'a trouvé le sixième; il m'a fallu, au moment où il se
+présentait, aller chercher un flacon d'éther pour un de nos messieurs du
+jury, qui se trouvait mal, le septième finissait quand je suis revenu,
+et je l'ai entendu dire en rentrant dans la coulisse: «Ce piano n'est
+pas si dur qu'on le prétend; je le trouve excellent, au contraire.» Les
+dix ou douze autres concurrents ont été du même avis; les derniers
+assuraient même qu'au lieu de paraître trop dur au toucher, il était
+trop doux.
+
+»Vers les trois heures moins un quart, nous étions arrivés au nº 26, on
+avait commencé à dix heures; c'était le tour de mademoiselle Hermance
+Lévy, qui déteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui être plus
+favorable, chacun se plaignant à cette heure qu'on ne pût toucher le
+clavier sans le faire parler; aussi elle nous a enlevé le concerto si
+légèrement qu'elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce
+n'est pas tout à fait vrai; elle l'a partagé avec mademoiselle Vidal et
+mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profité de l'avantage
+que leur offrait la douceur du clavier; douceur telle, qu'il commençait
+à se mouvoir rien qu'en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de
+cette espèce? Au moment d'entendre le nº 29, j'ai encore été obligé de
+sortir pour chercher un médecin; un autre de nos messieurs du jury
+devenait très-rouge, et il fallait le soigner absolument. Ah! ça ne
+badine pas le concours de piano! et, quand le médecin est arrivé, il
+n'était que temps. Comme je rentrais au foyer du théâtre, je vois
+revenir de la scène le nº 29, le petit Planté, tout pâle; il tremblait
+de la tête aux pieds, en disant: «Je ne sais pas ce qu'a le piano, mais
+les touches remuent toutes seules. On dirait qu'il y a quelqu'un dedans
+qui pousse les marteaux. J'ai peur.--Allons donc, gamin, tu as la
+berlue, répond le petit Cohen, de trois ans plus âgé que lui.
+Laissez-moi passer; je n'ai pas peur, moi.» Cohen (le nº 30) entre; il
+se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto très-bien,
+et, après le dernier accord, au moment où il se levait, ne voilà-t-il
+pas le piano qui se met à recommencer tout seul le concerto! Le pauvre
+jeune homme avait fait le brave; mais, après être resté comme pétrifié
+un instant, il a fini par se sauver à toutes jambes. A partir de ce
+moment, le piano dont le son augmente de minute en minute, va son train,
+fait des gammes, des trilles, des arpéges. Le public, ne voyant personne
+auprès de l'instrument et l'entendant sonner dix fois plus fort
+qu'auparavant, s'agite dans toutes les parties de la salle; les uns
+rient, les autres commencent à s'effrayer, tout le monde est dans un
+étonnement que vous pouvez comprendre. Un juré seulement, du fond de la
+loge ne voyant pas la scène, croyait que M. Cohen avait recommencé le
+concerto, et s'époumonnait à crier: «Assez! assez! assez! taisez-vous
+donc! Faites venir le nº 31 et dernier.» Nous avons été obligés de lui
+crier du théâtre: «Monsieur, personne ne joue; c'est le piano qui a pris
+l'habitude du concerto de Mendelssohn et qui l'exécute tout seul à son
+idée. Voyez plutôt.--Ah çà, mais c'est indécent; appelez M. Érard.
+Dépêchez-vous; il viendra peut-être à bout de dompter cet affreux
+instrument.» Nous cherchons M. Érard. Pendant ce temps-là, le brigand de
+piano, qui avait fini son concerto, n'a pas manqué de le recommencer
+encore, et tout de suite, sans perdre une minute, et toujours, toujours
+avec plus de tapage; on eût dit de quatre douzaines de pianos à
+l'unisson. C'étaient des fusées, des trémolo, des traits en sixtes et
+tierces redoublées à l'octave, des accords de dix notes, de triples
+trilles, une averse de sons, la grande pédale, le diable et son train.
+
+»M. Érard arrive; il a beau faire, le piano, qui ne se connaît plus, ne
+le reconnaît pas davantage. Il fait apporter de l'eau bénite, il en
+asperge le clavier, rien n'y fait: preuve qu'il n'y avait point là de
+sortilége et que c'était un effet naturel des trente exécutions du même
+concerto. On démonte l'instrument, on en ôte le clavier qui remue
+toujours, on le jette au milieu de la cour du Garde-Meuble, où M. Érard
+furieux le fait briser à coups de hache. Ah bien oui! c'était pire
+encore, chaque morceau dansait, sautait, frétillait de son côté, sur les
+pavés, à travers nos jambes, contre le mur, partout, et tant et tant,
+que le serrurier du Garde-Meuble a ramassé en une brassée toute cette
+mécanique enragée et l'a jetée dans le feu de sa forge pour en finir.
+Pauvre M. Érard! un si bel instrument! Ça nous fendait le cœur à tous.
+Mais qu'y faire? il n'y avait que ce moyen de nous en délivrer. Aussi,
+un concerto exécuté trente fois de suite dans la même salle le même
+jour, le moyen qu'un piano n'en prenne pas l'habitude! Parbleu! M.
+Mendelssohn ne pourra pas se plaindre qu'on ne joue pas sa musique! mais
+voilà les suites que ça vous a.»
+
+Je n'ajoute rien au récit que l'on vient de lire, et qui a tout à fait
+l'air d'un conte fantastique. Vous n'en croirez pas un mot sans doute,
+vous irez jusqu'à dire: C'est absurde. Et c'est justement parce que
+c'est absurde que je le crois, car jamais un garçon du Conservatoire
+n'eût inventé une telle extravagance.
+
+Maintenant venons à l'objet principal de cette étude. Ne remettons pas à
+demain l'affaire sérieuse; il est toujours fort triste d'avoir à
+s'occuper d'opéras-comiques le mercredi.
+
+ Diletta . . . .
+ . . . mais . . .
+ très . . . la musique . . .
+ . . . toujours . . .
+ Pâleur . . . platitude.
+
+ Le manuscrit de l'auteur est devenu ici tellement indéchiffrable
+ que de tous nos protes, aucun n'a pu en lire davantage. Nous nous
+ voyons donc forcés de donner ainsi un peu incomplète sa critique du
+ charmant opéra de _Diletta_.
+
+ _(Note de l'Editeur._)
+
+ * * * * *
+
+Tous les musiciens en chœur: Affreux! abominable! Corsino a raison. Il
+n'est pas humain d'user d'aussi cruelles réticences. Peut-on!
+peut-on!--Mais, messieurs, écoutez-moi donc. Connaissez-vous les opéras
+dont je me suis ainsi évertué à ne pas parler?--Non.--Personne ici ne
+les connaît?--Non! non!--Eh bien! si par hasard il vous était prouvé
+qu'ils sont d'une nullité plus absolue, plus complète que celui que vous
+vous permettez si cavalièrement d'exécuter à demi-orchestre ce soir, me
+trouveriez-vous encore trop sévère?--Certes, non.--En ce cas, j'ai gagné
+ma cause, Corsino a tort. Car je le déclare formellement: en comparaison
+de ces deux partitions, votre opéra nouveau est un chef-d'œuvre. Que
+diable! il faut pourtant, avant de prononcer un jugement dans un
+arbitrage, entendre les deux parties. Si malingre que soit ma conscience
+de critique, je vous l'ai dit, j'en ai une, elle vit encore. Elle eût
+été morte, si j'eusse émis une opinion raisonnée, sévère, impitoyable
+même, sur des choses pareilles, dont, au point de vue de l'art, il n'y a
+rien à dire, absolument rien. Votre empressement à me condamner
+m'afflige et me blesse. Je vous croyais de meilleurs sentiments pour
+moi. Permettez que je me retire.--Voyons, voyons, dit Kleiner l'aîné en
+essayant de me retenir, il ne faut pas se vexer pour si peu. J'ai été
+bien plus...--Non. Adieu, messieurs!»
+
+Je sors au milieu du troisième acte.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIÈME SOIRÉE
+
+ON JOUE DON GIOVANNI.
+
+
+Je reparais à l'orchestre après plusieurs jours d'absence. Mon intention
+n'était pas d'y rentrer ce soir-là; mais Corsino et quelques-uns de ses
+confrères sont venus m'exprimer leurs regrets de m'avoir blessé en
+taxant de cruauté ma critique; j'ai ri, j'étais désarmé, je les ai
+suivis au théâtre. Les musiciens m'accueillent avec la plus vive
+cordialité; ils veulent me faire oublier mon mécontentement qu'ils ont
+cru réel; mais dès le premier coup d'archet de l'ouverture chacun cesse
+de parler. On écoute religieusement le chef-d'œuvre de Mozart, dignement
+exécuté par le chœur et par l'orchestre. A la fin du dernier acte: «Que
+pensez-vous de notre baryton Don Giovanni? me demande Bacon d'un air de
+fierté nationale.--Je pense qu'il mérite le prix Monthyon.--Qu'est-ce
+que c'est? dit-il, en se tournant vers Corsino.--(_Corsino_,) C'est le
+prix de vertu.--(_Bacon_, étonné d'abord, très-flatté ensuite, reprend
+avec une satisfaction douce:) Oh! c'est vrai, M. K**** est un bien
+brave homme!»
+
+
+
+
+VINGTIÈME SOIRÉE
+
+GLANES HISTORIQUES.--SUSCEPTIBILITÉ SINGULIÈRE DE NAPOLÉON, SA SAGACITÉ
+MUSICALE.--NAPOLÉON ET LESUEUR.--NAPOLÉON ET LA RÉPUBLIQUE DE
+SAN-MARINO.
+
+
+On joue un opéra, etc., etc., etc.
+
+Tout le monde parle. Corsino raconte des anecdotes. J'arrive au moment
+où il commence celle-ci:
+
+Le 9 février 1807, il y eut grand concert à la cour de Napoléon.
+L'assemblée était brillante, Crescentini chantait. A l'heure dite, on
+annonce l'Empereur; il entre, prend place; le programme lui est
+présenté. Le concert commence; après l'ouverture, il ouvre le programme,
+le lit, et pendant que le premier morceau de chant s'exécute, il appelle
+à haute voix le maréchal Duroc et lui dit quelques mots à l'oreille. Le
+maréchal traverse la salle, vient à M. Grégoire, que son emploi de
+secrétaire de la musique de l'Empereur obligeait à faire les programmes
+des concerts, et l'apostrophant avec sévérité: «Monsieur Grégoire,
+l'Empereur me charge de vous inviter _à ne pas faire à l'avenir de
+l'esprit dans vos programmes_.» Le pauvre secrétaire reste stupéfait, ne
+comprenant pas ce qu'a voulu dire le maréchal et n'osant plus lever les
+yeux. Dans l'intervalle des morceaux de musique, chacun lui demande à
+voix basse quel est le sujet de cette algarade, et le malheureux
+Grégoire, de plus en plus troublé, de répondre toujours: «Je n'en sais
+pas plus que vous, je n'y comprends rien.» Il s'attend à être destitué
+le lendemain, et s'arme déjà de courage pour supporter une disgrâce qui
+lui paraît inévitable, bien qu'il en ignore le motif.
+
+Le concert terminé, l'Empereur en partant laisse le programme sur son
+fauteuil; Grégoire accourt, le saisit, le lit, le relit cinq ou six
+fois, sans y rien découvrir de répréhensible; il le donne à lire à MM.
+Lesueur, Rigel, Kreutzer, Baillot, qui n'y aperçoivent rien non plus que
+de parfaitement convenable et de fort innocent. Les quolibets des
+musiciens commençaient à pleuvoir sur le malencontreux secrétaire quand
+une soudaine inspiration vint lui donner la clef de cette énigme et
+redoubler ses terreurs. Le programme (manuscrit selon l'usage)
+commençait par ces mots:
+
+ _Musique de l'Empereur._
+
+et au lieu de tirer au-dessous une simple ligne, comme à l'ordinaire, je
+ne sais quelle fantaisie de Grégoire l'avait porté à dessiner une suite
+d'étoiles d'une grandeur croissante jusqu'au milieu de la page et
+décroissante jusqu'à l'autre bord. Pouvait-on penser que Napoléon, alors
+à l'apogée de sa gloire, verrait dans cet inoffensif ornement, une
+allusion à sa fortune passée, présente et future! allusion désagréable
+pour lui autant qu'insolente de la part du prophète de malheur qui l'eût
+faite à dessein, puisqu'elle donnait à entendre par les deux
+imperceptibles étoiles placées aux extrémités de la ligne, autant que
+par la largeur démesurée de l'étoile du milieu, que l'astre impérial, si
+brillant alors, devait successivement décliner, s'amoindrir et
+s'éteindre dans la proportion inverse de celle qu'il avait suivie
+jusqu'à ce jour. Le temps a trop bien prouvé qu'il en devait être ainsi;
+mais le génie du grand homme lui avait-il déjà dévoilé ce que le sort
+lui réservait, cette bizarre susceptibilité pourrait le faire croire.
+
+Voici, messieurs, la copie du programme qui faillit amener la ruine du
+brave secrétaire. Grégoire lui-même, en me racontant son aventure, me
+fit présent de l'original.
+
+Je vous prie de remarquer épisodiquement que le secrétaire de la musique
+de l'Empereur ne savait pas l'orthographe du nom de _Guglielmi_.
+
+
+
+
+MUSIQUE DE L'EMPEREUR
+
+GRAND CONCERT
+
+FRANÇAIS ET ITALIEN
+
+_Du lundi 9 février 1807_
+
+Ouverture des 2 jumeaux... de Guillelmi.
+
+Nos 1. Air de Roméo et Juliette... de Zingarelli
+
+PAR MADAME DURET.
+
+2. Air des Horaces... de Cimarosa.
+
+PAR M. CRESCENTINI.
+
+3. Air détaché... de Crescentini.
+
+PAR MADAME BARILLI.
+
+4. Duo de Cléopâtre... de Nazolini.
+
+PAR MADAME BARILLI ET M. CRESCENTINI.
+
+5. Air détaché, avec chœurs... de Jadin
+
+PAR M. LAYS.
+
+6. Duo delle Cantatrice Villane... de Fioravanti
+
+PAR MADAME ET M. BARILLI.
+
+7. Grand Final du Roi Théodore à Venise... de Païsiello.
+
+
+On imagine bien que Grégoire, peu à peu rassuré sur la crainte de perdre
+sa place, n'eut garde, aux concerts suivants, de reproduire dans ses
+programmes le moindre trait, la moindre vignette symbolique. C'est à
+peine s'il osait mettre les points sur les _i._ La leçon avait été trop
+forte, il craignait toujours _de faire de l'esprit_ SANS LE SAVOIR.
+
+ * * * * *
+
+Dans une autre circonstance, Napoléon fit preuve d'un sentiment musical
+dont, très-probablement, on ne le croyait pas doué. Un concert avait été
+arrangé pour la soirée aux Tuileries; sur les six morceaux du programme,
+le nº 3 était de Païsiello. A la répétition, le chanteur de ce morceau
+se trouve incommodé et hors d'état de prendre part au concert. Il faut
+remplacer l'air par un autre du même auteur, l'Empereur ayant toujours
+témoigné pour la musique de Païsiello une préférence marquée. La chose
+se trouvant fort difficile, Grégoire imagine de substituer au nº 8
+manquant, un air de Generali qu'il met hardiment sous le nom de
+Païsiello. Il faut avouer, entre nous, monsieur le secrétaire, que vous
+preniez là une liberté bien grande; c'était une belle et bonne
+mystification que vous vouliez faire subir à l'Empereur. Mais peut-être,
+cette fois encore, _faisiez-vous de l'audace sans le savoir_. Quoi qu'il
+en soit, à la grande surprise des musiciens, l'illustre dilettante ne
+fut point dupe de la supercherie. En effet à peine le nº 8 était-il
+commencé, que l'Empereur, faisant de la main son signe habituel, suspend
+le concert: «Monsieur Lesueur, s'écrie-t-il, ce morceau n'est pas de
+Païsiello.--Je demande pardon à Votre Majesté; il est de lui, n'est-ce
+pas, Grégoire?--Oui, Sire, certainement.--Messieurs, il y a quelque
+erreur là-dedans: mais veuillez bien recommencer...»--Après vingt
+mesures, l'Empereur interrompt le chanteur pour la seconde fois: «Non,
+non, c'est impossible, Païsiello a plus d'esprit que cela.» Et Grégoire
+d'ajouter d'un air humble et confit: «C'est sans doute un ouvrage de sa
+jeunesse, un coup d'essai.--Messieurs, réplique vivement Napoléon, les
+coups d'essai d'un grand maître comme Païsiello sont toujours empreints
+de génie, et jamais au-dessous de la médiocrité, comme le morceau, que
+vous venez de me faire entendre.....»
+
+Nous avons eu en France depuis lors bien des directeurs, administrateurs
+et protecteurs des beaux-arts, mais je doute qu'ils aient jamais montré
+cette pureté de goût dans les questions musicales auxquelles ils se
+trouvaient mêlés, pour la damnation des virtuoses et des compositeurs.
+Beaucoup d'entre eux, au contraire, ont donné des preuves nombreuses de
+leur aptitude à prendre du Pucita ou du Gavaux pour du Mozart et du
+Beethoven, et _vice versâ_.
+
+Et pourtant, à coup sûr, Napoléon ne savait pas la musique.
+
+
+MOI.
+
+Puisque nous en sommes ce soir à raconter des anecdotes sur le grand
+empereur, en voici une encore qui montre comment il savait honorer les
+artistes dont les œuvres lui étaient sympathiques. Lesueur, dont Corsino
+citait tout à l'heure le nom, et qui fut longtemps surintendant de la
+chapelle impériale, venait de faire représenter son opéra des _Bardes_.
+L'étrangeté des mélodies, le coloris antique et l'accent grave des
+harmonies de Lesueur se trouvaient là parfaitement motivés.
+
+On sait quelle était la prédilection de Napoléon pour les poëmes de
+Macpherson, attribués à Ossian; le musicien qui venait de leur donner
+une vie nouvelle, ne pouvait manquer de s'en ressentir. A l'une des
+premières représentations des _Bardes_, l'Empereur enchanté l'ayant fait
+venir dans sa loge après le troisième acte, lui dit: «Monsieur Lesueur,
+voilà de la musique entièrement nouvelle pour moi, et fort belle; votre
+second acte surtout est _inaccessible_.» Vivement ému d'un pareil
+suffrage, et des cris et des applaudissements qui éclataient de toutes
+parts, Lesueur voulait se retirer; Napoléon le prenant par la main le
+fit avancer sur le devant de sa loge, et, le plaçant à côté de lui:
+«Non, non, restez; jouissez de votre triomphe; on n'en obtient pas
+souvent de pareil.» Certes, en lui rendant ainsi éclatante justice,
+Napoléon ne fit point un ingrat; jamais l'admiration et le dévouement
+d'un soldat de la garde ne surpassèrent en ferveur le culte que
+l'artiste a professé pour lui jusqu'au dernier moment. Il ne pouvait en
+parler de sang-froid. Je me souviens qu'un jour, en revenant de
+l'Académie, où il avait entendu amèrement critiquer la fameuse
+_Orientale_ de Victor Hugo, intitulée, _Lui!_ il me pria de la lui
+réciter. Son agitation et son étonnement, en écoutant ces beaux vers, ne
+peuvent se rendre; à cette strophe:
+
+ Qu'il est grand là surtout, quand, puissance brisée,
+ Des porte-clefs anglais misérable risée,
+ Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
+ Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine,
+ Et mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
+ Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
+
+n'y tenant plus, il m'arrêta; il sanglotait.
+
+
+DIMSKY.
+
+N'est-ce pas à l'occasion de cet opéra que Napoléon envoya à Lesueur une
+boîte d'or... avec une inscription?... j'ai entendu parler de cela.
+
+
+MOI.
+
+Oui, la riche boîte, que j'ai vue, porte cette épigraphe:
+
+
+_L'EMPEREUR DES FRANÇAIS A L'AUTEUR DES_
+
+BARDES
+
+
+CORSINO.
+
+Il y avait là de quoi faire perdre la tête à un artiste. Quel homme!...
+Ceci est grandiose. Mais qu'il était gracieusement fin dans l'occasion,
+et comme il savait allier une douce raillerie à de l'obligeance! Mon
+frère, qui a servi dans l'armée française pendant la première campagne
+d'Italie, m'a raconté de quelle façon il _reconnut_, sans rire,
+l'indépendance de la république de San Marino. En apercevant sur son
+rocher la capitale de cet _État libre_: «Quel est ce village?
+dit-il.--Général, c'est la république de San Marino.--Eh bien! qu'on
+n'inquiète pas ces honnêtes républicains. Allez, au contraire, leur dire
+de ma part que la France _reconnaît leur indépendance_, les prie de
+recevoir en signe d'amitié deux pièces de canon, et que je leur souhaite
+le bonjour.»
+
+
+
+
+VINGT ET UNIÈME SOIRÉE
+
+ÉTUDES MUSICALES.--LES ENFANTS DE CHARITÉ A L'ÉGLISE DE SAINT-PAUL DE
+LONDRES, CHŒUR DE 6,500 VOIX.--LE PALAIS DE CRISTAL A SEPT HEURES DU
+MATIN.--LA CHAPELLE DE L'EMPEREUR DE RUSSIE.--INSTITUTIONS MUSICALES DE
+L'ANGLETERRE.--LES CHINOIS CHANTEURS ET INSTRUMENTISTES A LONDRES; LES
+INDIENS; L'HIGHLANDER; LES NOIRS DES RUES.
+
+
+On joue un, etc., etc., etc.
+
+En m'apercevant, quatre ou cinq musiciens m'interpellent au sujet des
+observations que j'ai dû faire l'an dernier, en Angleterre, sur
+l'assemblée annuelle des enfants de charité, sur les Indiens, les
+Highlanders, les hommes noirs chantant dans les rues, et sur les Chinois
+d'Albert Gate et de la Jonque. «Aucun de nous, dit Moran, n'a pu trouver
+de témoin auriculaire de ces excentricités musicales dont nous avons
+tant entendu parler. Nous savons que vous étiez à Londres en 1851, que
+vous y remplissiez, par ordre du gouvernement français, les fonctions de
+juré près l'exposition universelle; vous avez dû tout voir et tout
+entendre. Dites-nous le fin mot des choses, nous sommes on ne peut plus
+disposés à vous croire.--Vous êtes bien bons! mais, messieurs, c'est
+long à narrer, et...--Nous avons quatre actes ce soir!--Quatre
+actes...--Sans compter le ballet!--Pauvre nous! en ce cas je commence.
+
+J'étais en effet à Londres dans les premiers jours de juin, l'an
+dernier, quand un lambeau du journal, tombé par hasard entre mes mains,
+m'apprit que l'_Anniversary meeting of the Charity children_ allait
+avoir lieu dans l'église de Saint-Paul. Je me mis aussitôt en quête d'un
+billet, qu'après bien des lettres et des démarches je finis par obtenir
+de l'obligeance de M. Gosse, le premier organiste de cette cathédrale.
+Dès dix heures du matin, la foule encombrait les avenues de l'église; je
+parvins, non sans peine, à la traverser. Arrivé dans la tribune de
+l'orgue destinée aux chantres de la chapelle, hommes et enfants, au
+nombre de soixante-dix, je reçus une partie de basse qu'on me priait de
+chanter avec eux, et _un surplis_ qu'il me fallut endosser, pour ne pas
+détruire, par mon habit noir, l'harmonie du costume blanc des autres
+choristes. Ainsi déguisé en homme d'église, j'attendis ce qu'on allait
+me faire entendre avec une certaine émotion vague, causée par ce que je
+voyais. Neuf amphithéâtres presque verticaux, de seize gradins chacun,
+s'élevaient au centre du monument, sous la coupole et sous l'arcade de
+l'est devant l'orgue pour recevoir les enfants. Les six de la coupole
+formaient une sorte de cirque hexagone, ouvert seulement à l'est et à
+l'ouest. De cette dernière ouverture partait un plan incliné, allant
+aboutir au haut de la porte d'entrée principale, et déjà couvert d'un
+auditoire immense, qui pouvait ainsi, des bancs même les plus éloignés,
+tout voir et tout entendre parfaitement. A gauche de la tribune que nous
+occupions devant l'orgue, une estrade attendait sept ou huit joueurs de
+trompettes et de timbales. Sur cette estrade, un grand miroir était
+placé de manière à réfléchir, pour les musiciens, les mouvements du chef
+des chœurs, marquant la mesure au loin, dans un angle au-dessous de la
+coupole, et dominant toute la masse chorale. Ce miroir devait servir
+aussi à guider l'organiste tournant le dos au chœur. Des bannières
+plantées tout autour du vaste amphithéâtre dont le seizième gradin
+atteignait presque aux chapiteaux de la colonnade, indiquaient la place
+que devaient occuper les diverses écoles, et portaient le nom des
+paroisses ou des quartiers de Londres auxquels elles appartiennent. Au
+moment de l'entrée des groupes d'enfants, les compartiments des
+amphithéâtres, se peuplant successivement du haut en bas, formaient un
+coup d'œil singulier, rappelant le spectacle qu'offre dans le monde
+microscopique le phénomène de la cristallisation. Les aiguilles de ce
+cristal aux molécules humaines, se dirigeant toujours de la
+circonférence au centre, étaient de deux couleurs, le bleu foncé de
+l'habit des petits garçons sur les gradins d'en haut, et le blanc de la
+robe et de la coiffe des petites filles occupant les rangs inférieurs.
+En outre, les garçons portant sur leur veste, les uns une plaque de
+cuivre poli, les autres une médaille d'argent, leurs mouvements
+faisaient scintiller la lumière réfléchie par ces ornements métalliques,
+de manière à produire l'effet de mille étincelles s'éteignant et se
+rallumant à chaque instant sur le fond sombre du tableau. L'aspect des
+échafaudages couverts par les filles était puis curieux encore; les
+rubans verts et roses qui paraient la tête et le cou de ces blanches
+petites vierges, faisaient ressembler exactement cette partie des
+amphithéâtres à une montagne couverte de neige, au travers de laquelle
+se montrent ça et là des brins d'herbe et des fleurs. Ajoutez les
+nuances variées qui se fondaient au loin dans le clair-obscur du plan
+incliné, où siégeait l'auditoire, la chaire tendue de rouge de
+l'archevêque de Cantorbéry, les bancs richement ornés du lord-maire et
+de l'aristocratie anglaise sur le parvis au-dessous de la coupole, puis
+à l'autre bout et tout en haut les tuyaux dorés du grand orgue;
+figurez-vous cette magnifique église de Saint-Paul, la plus grande du
+monde après Saint-Pierre, encadrant le tout, et vous n'aurez encore
+qu'une esquisse bien pâle de cet incomparable spectacle. Et partout un
+ordre, un recueillement, une sérénité qui en doublaient la magie. Il n'y
+a pas de mises en scène, si admirables qu'on les suppose, qui puissent
+jamais approcher de cette réalité que je crois avoir vue en songe à
+l'heure qu'il est. Au fur et à mesure que les enfants, parés de leurs
+habits neufs, venaient occuper leurs places avec une joie grave exempte
+de turbulence, mais où l'on pouvait observer un peu de fierté,
+j'entendais mes voisins anglais dire entre eux: «Quelle scène! quelle
+scène!!...» et mon émotion était profonde quand _les six mille cinq
+cents_ petits chanteurs étant enfin assis, la cérémonie commença.
+
+Après un accord de l'orgue, s'est alors élevé en un gigantesque unisson
+le premier psaume chanté par ce chœur inouï:
+
+ _All people that on earth do dwell
+ Sing to the Lord with cheerful voice._
+
+ (_Le peuple entier qui sur la terre habite
+ Chante au Seigneur d'une joyeuse voix._)
+
+Inutile de chercher à vous donner une idée d'un pareil effet musical. Il
+est à la puissance et à la beauté des plus excellentes masses vocales
+que vous ayez jamais entendues, comme Saint-Paul de Londres est à une
+église de village, et cent fois plus encore. J'ajoute que ce choral, aux
+larges notes et d'un grand caractère, est soutenu par de superbes
+harmonies dont l'orgue l'inondait sans pouvoir le submerger. J'ai été
+agréablement surpris d'apprendre que la musique de ce psaume, pendant
+longtemps attribuée à Luther, est de Claude Goudimel, maître de chapelle
+à Lyon au XVIe siècle.
+
+Malgré l'oppression et le tremblement que j'éprouvais, je tins bon, et
+sus me maîtriser assez pour pouvoir faire une partie dans les psaumes
+récités _sans mesure_ (_reading psalms_) que le chœur des chantres
+musiciens eut à exécuter en second lieu. Le _Te Deum_ de Boyce (écrit en
+1760), morceau sans caractère, chanté par les mêmes, acheva de me
+calmer. A l'antienne du couronnement, les enfants se joignant au petit
+chœur de l'orgue de temps en temps, et seulement pour lancer de
+solennelles exclamations telles que: _God save the king!--Long live the
+king!--May the king live for ever!--Amen! Hallelujah!_ l'électrisation
+recommença. Je me mis à compter beaucoup de pauses, malgré les soins de
+mon voisin qui me montrait à chaque instant sur sa partie la mesure où
+on en était, pensant que je m'étais perdu. Mais au psaume à trois temps
+de J. Ganthaumy, ancien maître anglais (1774), chanté par toutes les
+voix, avec les trompettes, les timbales et l'orgue, à ce foudroyant
+retentissement d'une hymne vraiment brûlante d'inspiration, d'une
+harmonie grandiose, d'une expression noble autant que touchante, la
+nature reprit son droit d'être faible, et je dus me servir de mon cahier
+de musique, comme fit Agamemnon de sa toge, pour me voiler la face.
+Après ce morceau sublime, et pendant que le lord-archevêque de
+Contorbéry prononçait son sermon que l'éloignement m'empêchait
+d'entendre, un des maîtres des cérémonies vint me chercher, et me
+conduisit, ainsi tout _lacrymans_, dans divers endroits de l'église,
+pour contempler sous tous ses aspects ce tableau dont l'œil ne pouvait
+d'aucun point embrasser entièrement la grandeur. Il me laissa ensuite en
+bas, auprès de la chaire, parmi le beau monde, c'est-à-dire au fond du
+cratère du volcan vocal; et quand, pour le dernier psaume, il recommença
+à faire éruption, je dus reconnaître que, pour les auditeurs ainsi
+placés, sa puissance était plus grande du double que partout ailleurs.
+En sortant, je rencontrai le vieux Cramer, qui, dans son transport,
+oubliant qu'il sait parfaitement le français, se mit à me crier en
+italien: _Cosa stupenda! stupenda! la gloria dell' Inghilterra!_
+
+Puis Duprez... Ah! le grand artiste qui, pendant sa brillante carrière,
+émut tant de gens, a reçu ce jour-là le paiement de ses vieilles
+créances, et ces dettes de la France, ce sont des enfants anglais qui
+les lui ont payées. Je n'ai jamais vu Duprez dans un pareil état: il
+balbutiait, il pleurait, il battait la campagne; pendant que
+l'ambassadeur turc et un beau jeune Indien passaient près de nous froids
+et tristes comme s'ils fussent venus d'entendre hurler dans une mosquée
+leurs derviches tourneurs. O fils de l'Orient! il vous manque un sens:
+l'acquerrez-vous jamais?..... Maintenant, quelques détails techniques.
+Cette institution des _Charity children_ fut fondée par le roi Georges
+III en 1764. Elle se soutient par les dons volontaires ou souscriptions
+qui lui viennent de toutes les classes riches ou seulement aisées de la
+capitale. Le bénéfice du _meeting_ annuel de Saint-Paul, dont les
+billets se vendent une demi-couronne et une demi-guinée, lui appartient
+aussi. Quoique toutes les places réservées au public soient en pareil
+cas enlevées longtemps d'avance, l'emplacement occupé par les enfants et
+le sacrifice qu'il faut faire d'une grande partie de l'église pour y
+établir les admirables dispositions dont je viens de parler, nuisent
+nécessairement beaucoup au résultat pécuniaire de la cérémonie. Les
+dépenses en sont d'ailleurs fort grandes. Ainsi l'établissement seul des
+neuf amphithéâtres et du plancher incliné coûte 450 liv. st. (11,250
+fr.). Les recettes s'élèvent ordinairement à 800 liv. st. (20,000 fr.).
+Il ne reste donc que 8,750 fr. tout au plus, aux six mille cinq cents
+pauvres petits qui donnent une pareille fête à la cité-mère; mais les
+dons volontaires forment toujours une somme considérable.
+
+Ces enfants ne savent pas la musique, ils n'ont jamais vu une note de
+leur vie. On est obligé tous les ans de leur seriner avec un violon, et
+pendant trois mois entiers, les hymnes et antiennes qu'ils auront à
+chanter au _meeting_. Ils les apprennent ainsi par cœur, et n'apportent
+en conséquence à l'église ni livre ni quoi que ce soit pour les guider
+dans l'exécution: voilà pourquoi ils chantent seulement à l'unisson.
+Leurs voix sont belles, mais peu étendues; on ne leur donne à chanter,
+en général, que des phrases contenues dans l'intervalle d'une onzième,
+du _si_ d'en bas au _mi_ entre les deux dernières portées (clef de
+_sol_). Toutes ces notes, qui d'ailleurs sont à peu près communes au
+soprano, au mezzo soprano et au contralto, et se trouvent en conséquence
+chez tous les individus, ont une merveilleuse sonorité. Il est douteux
+qu'on pût les faire chanter à plusieurs parties. Malgré l'extrême
+simplicité et la largeur des mélodies qu'on leur confie, il n'y a même
+pas pour l'oreille des musiciens, une simultanéité irréprochable dans
+les attaques des voix après les silences. Cela vient de ce que ces
+enfants ne savent pas ce que c'est que les temps d'une mesure et ne
+songent point à les compter. En outre, leur directeur unique, placé
+très-haut au-dessus du chœur, ne peut être aperçu aisément que des rangs
+supérieurs des trois amphithéâtres qui lui font face, et ne sert guère
+qu'à indiquer le commencement des morceaux, la plupart des chanteurs ne
+pouvant le voir et les autres ne daignant presque jamais le regarder.
+
+Le résultat prodigieux de cet unisson est dû, selon moi, à deux causes:
+au nombre énorme et à la qualité de voix d'abord, ensuite à la
+disposition des chanteurs en amphithéâtres très-élevés. Les réflecteurs
+et les producteurs du son se trouvent dans de bonnes proportions
+relatives, l'atmosphère de l'église, attaquée par tant de points à la
+fois, en surface et en profondeur, entre alors tout entière en
+vibrations, et son retentissement acquiert une majesté et une force
+d'action sur l'organisation humaine que les plus savants efforts de
+l'art musical, dans les conditions ordinaires, n'ont point encore laissé
+soupçonner. J'ajouterai, mais d'une façon conjecturale seulement, que,
+dans une circonstance exceptionnelle comme celle-là, bien des phénomènes
+insaisissables doivent avoir lieu, qui se rattachent aux mystérieuses
+lois de l'électricité.
+
+Je me demande maintenant si la cause de la différence notable qui existe
+entre la voix des enfants élevés par charité à Londres et celle de nos
+enfants pauvres de Paris, ne serait point due à l'alimentation,
+abondante et bonne chez les premiers, insuffisante et de mauvaise
+qualité chez les seconds. Cela est très-probable. Ces enfants anglais
+sont forts, bien musclés, et n'offrent rien de l'aspect souffreteux et
+débile que présente à Paris la jeune population ouvrière, épuisée par un
+mauvais régime alimentaire, le travail et les privations. Il est tout
+naturel que les organes vocaux participent chez nos enfants de
+l'affaiblissement du reste de l'organisme, et que l'intelligence même
+puisse s'en ressentir.
+
+En tout cas, ce ne sont pas les voix seulement qui manqueraient
+aujourd'hui pour révéler à Paris, d'une aussi étonnante façon, la
+sublimité de la _musique monumentale_. Ce qui manquerait d'abord, c'est
+la cathédrale aux gigantesques proportions (l'église de Notre-Dame
+elle-même ne conviendrait pas); c'est, hélas! aussi la foi dans l'art;
+c'est un élan direct et chaleureux vers lui; c'est le calme, la
+patience, la subordination des élèves et des artistes; c'est une grande
+volonté, sinon du gouvernement, au moins des classes riches,
+d'atteindre le but après en avoir compris la beauté, et, par suite,
+c'est enfin l'argent qui manquerait, et l'entreprise croulerait par sa
+base. Nous n'avons qu'à rappeler, pour comparer une petite chose à une
+immense, la triste fin de Choron, qui, avec de faibles ressources, avait
+déjà obtenu de si importants résultats dans son institution de musique
+chorale, et qui mourut de chagrin quand, _par économie_, le gouvernement
+de Juillet la supprima.
+
+Et pourtant, au moyen de trois ou quatre établissements qu'il serait
+aisé de fonder chez nous, qui pourrait, dans un certain nombre d'années,
+nous empêcher de donner à Paris un exemple en petit, mais perfectionné,
+de la fête musicale anglaise? Nous n'avons pas l'église de Saint-Paul,
+il est vrai, mais nous avons le Panthéon, qui offre, sinon des
+dimensions, au moins des dispositions intérieures à peu près semblables.
+Le nombre des exécutants et celui des auditeurs serait moins colossal;
+mais l'édifice étant aussi moins vaste, l'effet pourrait être encore
+fort extraordinaire.
+
+Admettons que le plan incliné, partant du haut de la porte centrale du
+Panthéon, ne pût contenir que cinq mille auditeurs: une pareille
+assemblée est encore assez respectable, et me paraît représenter
+largement cette partie de la population de Paris qui possède
+l'intelligence et le sentiment de l'art. Supposez maintenant que sur les
+amphithéâtres, au lieu de six mille cinq cents enfants ignorants, nous
+ayons _mille cinq cents_ enfants _musiciens_; _cinq cents_ femmes
+musiciennes et armées de véritables voix; de plus, _deux mille_ hommes
+suffisamment doués par la nature et l'éducation; admettez aussi qu'au
+lieu de donner au public le fond central de l'hexagone, sous la coupole,
+on y place un petit orchestre de trois ou quatre cents instrumentistes,
+et qu'à cette masse bien exercée de quatre mille trois cents musiciens
+soit confiée l'exécution d'une belle œuvre, écrite dans le style
+convenable à de pareils moyens, sur un sujet où la grandeur est unie à
+la noblesse, où se retrouve vibrante l'expression de toutes les hautes
+pensées qui peuvent faire battre le cœur de l'homme; je crois qu'une
+telle manifestation du plus puissant des arts, aidée du prestige de la
+poésie et de l'architecture, serait réellement digne d'une nation comme
+la nôtre et laisserait bien loin derrière elle les fêtes si vantées de
+l'antiquité.
+
+Avec les ressources françaises seules, dans une dizaine d'années, cette
+fête serait possible; Paris n'aurait qu'à vouloir. En attendant, et à
+l'aide des premiers rudiments de la musique, les Anglais veulent et
+peuvent. Grand peuple, qui a l'instinct des grandes choses!!! l'âme de
+Shakspeare est en lui!
+
+ * * * * *
+
+Le jour où j'assistai pour la première fois à cette cérémonie, en
+sortant de Saint-Paul dans un état de demi-ivresse que vous concevrez
+maintenant, je me laissai conduire, sans trop savoir pourquoi, sur un
+bateau de la Tamise où je reçus pendant vingt minutes une pluie
+battante. Revenu ensuite à pied et tout mouillé de Chelsea, où je
+n'avais que faire, j'eus la prétention de dormir; mais les nuits qui
+succèdent à de pareils jours ne connaissent pas le sommeil. J'entendais
+sans cesse rouler dans ma tête cette clameur harmonieuse: _All people
+that on earth do dwell_, et je voyais tourbillonner l'église de
+Saint-Paul; je me retrouvais dans son intérieur; il était, par une
+bizarre transformation, changé en pandæmonium: c'était la mise en scène
+du célèbre tableau de Martin; au lieu de l'archevêque dans sa chaire,
+j'avais Satan sur son trône; au lieu des milliers de fidèles et
+d'enfants groupés autour de lui, des peuples de démons et de damnés
+dardaient du sein des ténèbres visibles leurs regards de flamme, et
+l'amphithéâtre de fer sur lequel ces millions étaient assis vibrait tout
+entier d'une manière terrible, en répandant d'affreuses harmonies.
+
+Enfin, las de la continuité de ces hallucinations, je pris le parti,
+bien qu'il fît à peine jour, de sortir et de m'acheminer vers le palais
+de l'Exposition où m'appelaient dans quelques heures mes fonctions de
+juré. Londres dormait encore; aucune des Sara, des Mary, des Kate, qui
+lavent chaque matin le seuil des maisons, n'apparaissait son éponge à
+la main. Une vieille Irlandaise _aginée_ fumait sa pipe, accroupie
+seule dans un coin de Manchester square. Les vaches nonchalantes
+ruminaient, couchées sur l'épais gazon de Hyde-Park. Le petit
+trois-mâts, ce jouet du peuple navigateur, se balançait sommeillant sur
+la rivière Serpentine. Déjà quelques gerbes lumineuses se détachaient
+des vitraux élevés du palais ouvert à _all people that on earth do
+dwell_.
+
+La garde, qui veille aux barrières de ce Louvre, accoutumée de me voir à
+toutes sortes d'heures indues, me laissa passer et j'entrai. C'était
+encore un spectacle d'une grandeur originale que celui de l'intérieur
+désert du palais de l'Exposition à sept heures du matin: cette vaste
+solitude, ce silence, ces douces lueurs tombant du faîte transparent,
+tous ces jets d'eau taris, ces orgues muettes, ces arbres immobiles, et
+cet étalage harmonieux des riches produits apportés là de tous les coins
+du monde par cent peuples rivaux. Ces ingénieux travaux, fils de la
+paix, ces instruments de destruction qui rappellent la guerre, toutes
+ces causes de mouvement et de bruit semblaient alors converser
+mystérieusement entre elles, en l'absence de l'homme, dans cette langue
+inconnue qu'on entend avec _l'oreille de l'esprit_. Je me disposais à
+écouter leur secret dialogue, me croyant seul dans le palais; mais nous
+étions trois: un Chinois, un moineau et moi. Les yeux _bridés_ de
+l'Asiatique s'étaient ouverts avant l'heure, à ce qu'il paraît, ou
+peut-être, comme les miens, ne s'étaient-ils pas fermés. A l'aide d'un
+petit balai de plume, il époussetait avec soin ses beaux vases de
+porcelaine, ses hideux magots, ses laques, ses soieries. Puis je le vis
+prendre un arrosoir, aller puiser de l'eau dans le bassin de la fontaine
+de verre, et revenir désaltérer avec tendresse une pauvre fleur,
+chinoise sans doute, qui s'étiolait dans un ignoble vase européen. Après
+quoi il vint s'asseoir à quelques pas de sa boutique, regarda les
+tam-tams qui y étaient appendus, fit un mouvement comme pour aller les
+frapper; mais réfléchissant qu'il n'avait ni frères ni amis à réveiller,
+il laissa retomber sa main qui tenait déjà le marteau du gong, et
+soupira. «_Dulces reminiscitur Argos_,» me dis-je. Prenant alors mon
+air le plus gracieux, je m'approche de lui, et supposant qu'il entend
+l'anglais, je lui adresse un _good morning, sir_, plein d'un intérêt
+bienveillant auquel il n'y avait pas à se méprendre. Pour toute réponse,
+mon homme se lève, me tourne le dos, va ouvrir une armoire, et en tire
+des sandwiches qu'il se met à manger sans me regarder et d'un air assez
+méprisant pour ce mets des _Barbares_. Puis il soupire encore..... Il
+pense évidemment à ses succulentes nageoires de requin frites dans de
+l'huile de ricin dont il se régalait dans son pays, à la soupe aux nids
+d'hirondelles, et à ces fameuses confitures de cloportes qu'on fait si
+bien à Canton. Pouah! les pensées de ce gastronome impoli me donnent des
+nausées, et je m'éloigne.
+
+En passant près d'une grosse pièce de canon de 48, fondue à Séville et
+qui avait l'air, en regardant la boutique de Sax placée auprès d'elle,
+de le défier de faire un instrument de cuivre de son calibre et de sa
+voix, j'effarouche un moineau caché dans la gueule de la brutale
+Espagnole. Pauvre échappé du massacre des innocents, ne crains rien, je
+ne te dénoncerai pas; au contraire, tiens!...--Et, tirant de ma poche un
+morceau de biscuit que le maître des cérémonies de Saint-Paul m'avait
+forcé d'accepter la veille, je l'émiette sur le plancher. Lorsqu'on
+construisit le palais de l'Exposition, une tribu de moineaux avait élu
+domicile dans l'un des grands arbres qui ornent à cette heure le
+transept. Elle s'obstina à y rester malgré les progrès menaçants du
+travail des ouvriers. Il n'était guère possible, en effet, à ces bêtes
+d'imaginer qu'elles pussent être prises dans une pareille cage de verre
+au treillis de fer. Quand elles eurent la conviction du fait, leur
+étonnement fut grand. Les moineaux cherchaient une issue en voletant de
+droite et de gauche. Dans la crainte des dégâts que leur présence
+pouvait causer à certains objets délicats exposés dans le bâtiment, on
+résolut de les tuer tous, et on y parvint, avec des sarbacanes, vingt
+sortes de piéges et la perfide noix vomique. Mon moineau, dont je
+découvris ainsi la retraite et que je me gardai de trahir, était le
+seul qui eût survécu. C'est le Joas de son peuple, me dis-je,
+
+ Et je le sauverai des fureurs d'Athalie.
+
+Comme je prononçais ce vers remarquable, à l'instant même improvisé, un
+bruit assez semblable au bruit de la pluie se répandit sous les vastes
+galeries: c'étaient les jets d'eau et les fontaines auxquels leurs
+gardiens venaient de donner la volée. Les châteaux de cristal, les
+rochers factices, vibraient sous le ruissellement de leurs perles
+liquides; les policemen, ces bons gendarmes sans armes, que chacun
+respecte avec tant de raison, se rendaient à leur poste; le jeune
+apprenti de M. Ducroquet s'approchait de l'orgue de son patron, en
+méditant la nouvelle polka dont il allait nous régaler; les ingénieux
+fabricants de Lyon venaient achever leur admirable étalage; les
+diamants, prudemment cachés pendant la nuit, reparaissaient scintillants
+sous leur vitrine; la grosse cloche irlandaise en _ré bémol mineur_, qui
+trônait dans la galerie de l'est, s'obstinait à frapper un, deux, trois,
+quatre, cinq, six, sept, huit coups, toute fière de ne point ressembler
+à sa sœur de l'église d'Albany street, qui donne une résonnance de
+_tierce majeure_. Le silence m'avait tenu éveillé, ces rumeurs
+m'assoupirent; le besoin de sommeil devenait irrésistible; je vins
+m'asseoir devant le grand piano d'Érard, cette merveille musicale de
+l'Exposition; je m'accoudai sur son riche couvercle, et j'allais
+m'endormir, quand Thalberg me frappant sur l'épaule: «Eh, confrère! le
+jury se rassemble. Allons! de l'ardeur! nous avons aujourd'hui
+trente-deux tabatières à musique, vingt-quatre accordéons et treize
+bombardons à examiner.»
+
+ * * * * *
+
+(Les musiciens, que mon récit paraît avoir intéressés, gardent le
+silence et semblent attendre que je continue.)
+
+ * * * * *
+
+Je ne puis comparer à l'effet de _l'unisson_ gigantesque des enfants de
+Saint-Paul que celui des belles _harmonies_ religieuses écrites par
+Bortniansky pour la chapelle impériale russe, et qu'exécutent à
+Saint-Pétersbourg les chantres de la cour, avec une perfection
+d'ensemble, une finesse de nuances et une beauté de sons dont vous ne
+pouvez vous former aucune idée. Mais ceci, au lieu d'être le résultat de
+la puissance d'une masse de voix incultes, est le produit exceptionnel
+de l'art; on le doit à l'excellence des études constamment suivies par
+une collection de choristes choisis.
+
+Le chœur de la chapelle de l'empereur de Russie, composé de
+quatre-vingts chanteurs, hommes et enfants, exécutant des morceaux à
+quatre, six et huit parties réelles, tantôt d'une allure assez vive et
+compliqués de tous les artifices du style fugué, tantôt d'une expression
+calme et séraphique, d'un mouvement extrêmement lent, et exigeant en
+conséquence une pose de voix et un art de la soutenir fort rares, me
+paraît au-dessus de tout ce qui existe en ce genre en Europe. On y
+trouve des voix graves, inconnues chez nous, qui descendent jusqu'au
+contre-la, au-dessous des portées, clef de fa. Comparer l'exécution
+chorale de la chapelle Sixtine de Rome avec celle de ces chantres
+merveilleux, c'est opposer la pauvre petite troupe de racleurs d'un
+théâtre italien du troisième ordre à l'orchestre du Conservatoire de
+Paris.
+
+L'action qu'exerce de chœur et la musique qu'il exécute, sur les
+personnes nerveuses, est irrésistible. A ces accents inouïs, on se sent
+pris de mouvements spasmodiques presque douloureux qu'on ne sait comment
+maîtriser. J'ai essayé plusieurs fois de rester, par un violent effort
+de volonté, impassible en pareil cas, sans pouvoir y parvenir.
+
+Le rituel de la religion chrétienne grecque interdisant l'emploi des
+instruments de musique et même celui de l'orgue dans les églises, les
+choristes russes chantent en conséquence toujours sans accompagnement.
+Ceux de l'empereur ont même voulu éviter qu'un chef leur fût nécessaire
+pour marquer la mesure, et ils sont parvenus à s'en passer. S. A. I.
+madame la grande-duchesse de Leuchtenberg m'ayant fait un jour, à
+Saint-Pétersbourg, l'honneur de m'inviter à entendre une messe chantée à
+mon intention dans la chapelle du palais, j'ai pu juger de l'étonnante
+assurance avec laquelle ces choristes, ainsi livrés à eux-mêmes, passent
+brusquement d'une tonalité à une autre, d'un mouvement lent à un
+mouvement vif, et exécutent jusqu'à des récitatifs et des psalmodies non
+mesurées avec un ensemble imperturbable. Les quatre-vingts chantres,
+revêtus de leur riche costume, étaient disposés en deux groupes égaux
+debout de chaque côté de l'autel, en face l'un de l'autre. Les basses
+occupaient les rangs les plus éloignés du centre, devant eux étaient les
+ténors, et devant ceux-ci les enfants soprani et contralti. Tous,
+immobiles, les yeux baissés, attendaient dans le plus profond silence le
+moment de commencer leur chant, et à un signe, fait sans doute par l'un
+des chefs d'attaque, signe imperceptible pour le spectateur, et sans que
+personne eût donné le ton ni déterminé le mouvement, ils entonnèrent un
+des plus vastes _concerts à huit voix_ de Bortniansky. Il y avait dans
+ce tissu d'harmonie des enchevêtrements de parties qui semblent
+impossibles, des soupirs, de vagues murmures comme on en entend parfois
+en rêve, et de temps en temps de ces accents qui, par leur intensité,
+ressemblent à des cris, saisissent le cœur à l'improviste, oppressent la
+poitrine et suspendent la respiration. Puis tout s'éteignait dans un
+decrescendo incommensurable, vaporeux, céleste; on eût dit un chœur
+d'anges partant de la terre et se perdant peu à peu dans les hauteurs de
+l'empyrée. Par bonheur, la grande-duchesse ne m'adressa pas la parole ce
+jour-là, car dans l'état où je me trouvais à la fin de la cérémonie, il
+est probable que j'eusse paru à Son Altesse prodigieusement ridicule.
+
+Bortniansky (Dimitri Stepanowich), né en 1751 à Gloukoff, avait
+quarante-cinq ans, lorsque, après un assez long séjour en Italie, il
+revint à Saint-Pétersbourg et fut nommé directeur de la chapelle
+impériale. Le chœur des chantres, qui existait depuis le règne du czar
+Alexis Michaïlowitch, laissait encore beaucoup à désirer quand
+Bortniansky en prit la direction. Cet homme habile, se consacrant
+exclusivement à sa nouvelle tâche, mit tous ses soins à perfectionner
+cette belle institution, et pour atteindre ce but s'occupa
+principalement de compositions religieuses. Il mit en musique
+quarante-cinq psaumes à quatre et à huit parties. On lui doit, en outre,
+une messe à trois parties et un grand nombre de pièces détachées. Dans
+toutes ces œuvres, on trouve un véritable sentiment religieux, souvent
+une sorte de mysticisme, qui plonge l'auditeur en de profondes extases,
+une rare expérience du groupement des masses vocales, une prodigieuse
+entente des nuances, une harmonie sonore, et, chose surprenante, une
+incroyable liberté dans la disposition des parties, un mépris souverain
+des règles respectées par ses prédécesseurs comme par ses contemporains,
+et surtout par les Italiens dont il est censé le disciple. Il mourut le
+28 septembre 1825, âgé de soixante-quatorze ans. Après lui, la direction
+de la chapelle fut confiée au conseiller privé Lvoff, homme d'un goût
+exquis et possédant une grande connaissance pratique des œuvres
+magistrales de toutes les écoles. Ami intime et l'un des plus sincères
+admirateurs de Bortniansky, il se fit un devoir de suivre
+scrupuleusement la marche que celui-ci avait tracée. La chapelle
+impériale était déjà parvenue à un degré de splendeur remarquable,
+lorsque, en 1836, après la mort du conseiller Lvoff, son fils, le
+général Alexis Lvoff, en fut nommé directeur.
+
+La plupart des amateurs de quatuors et les grands violonistes de toute
+l'Europe connaissent ce musicien éminent, à la fois virtuose et
+compositeur. Son talent sur le violon est remarquable, et son dernier
+ouvrage, que j'entendis à Saint-Pétersbourg il y a quatre ans, l'opéra
+d'_Ondine_, dont M. de Saint-Georges vient de traduire le livret en
+français, contient des beautés de l'ordre le plus élevé, fraîches,
+vives, jeunes et d'une originalité charmante. Depuis qu'il dirige le
+chœur des chantres de la cour, tout en suivant la même voie que ses
+devanciers, en ce qui concerne le perfectionnement de l'exécution, il
+s'est appliqué à augmenter le répertoire déjà si riche de cette
+chapelle, soit en composant des pièces de musique religieuse, soit en se
+livrant à d'utiles et savantes investigations dans les archives
+musicales de l'Église russe, recherches grâce auxquelles il a fait
+plusieurs découvertes précieuses pour l'histoire de l'art.
+
+La musique chorale nous a entraînés bien loin, messieurs, mais je ne
+pouvais passer sous le silence un fait aussi considérable que la
+perfection d'exécution à laquelle sont parvenus les chantres de
+l'empereur de Russie. Ce souvenir, d'ailleurs, s'est tout naturellement
+présenté a mon esprit comme l'antithèse de celui des enfants anglais de
+Saint-Paul.
+
+Maintenant, pour revenir à Londres, et avant de décrire la musique des
+Chinois, des Indiens et des Highlanders, que j'ai entendue, je dois vous
+dire que l'Angleterre (on l'ignore trop sur le continent), a créé depuis
+quelques années des établissements d'une grande importance, où la
+musique n'est point un objet de spéculation comme dans les théâtres, et
+où on la cultive en grand, avec soin, avec talent et un véritable amour.
+Telles sont _the sacred Harmonic Society_, _the London sacred Harmonic
+Society_, à Londres, et les Philharmoniques de Manchester et de
+Liverpool. Les deux sociétés londoniennes, qui font entendre des
+oratorios dans la vaste salle d'Exeter-Hall, comptent près de six cents
+choristes. Les voix de ces chanteurs ne sont pas des plus belles, il est
+vrai, bien qu'elles m'aient paru de beaucoup supérieures aux voix
+parisiennes proprement dites; mais de leur ensemble résulte toutefois un
+effet imposant, essentiellement musical, et, en somme, ces choristes
+sont capables d'exécuter correctement les œuvres si complexes, aux
+intonations si dangereuses parfois, de Hændel et de Mendelssohn,
+c'est-à-dire tout ce qu'il y a, en fait de chant choral, de plus
+difficile. L'orchestre qui les accompagne est insuffisant par le nombre
+seulement; eu égard au caractère simple de l'instrumentation des
+oratorios en général, il laisse peu à désirer sous les autres rapports.
+C'est par cette masse bien organisée d'amateurs, secondés par un petit
+nombre d'artistes, que j'ai entendu exécuter à Exeter-Hall, devant deux
+mille auditeurs profondément attentifs, le magnifique poëme sacré
+_Élie_, dernière œuvre de Mendelssohn. Entre ces institutions et celles
+qui ont mis nos ouvriers de Paris à même de chanter une fois l'an en
+public des ponts-neufs plus ou moins misérables, il y a un abîme. Je ne
+connais pas encore la valeur de la Société musicale de Liverpool. Celle
+de Manchester, dirigée en ce moment par Charles Hallé, le pianiste
+modèle, le musicien sans peur et sans reproche, est peut-être supérieure
+aux Sociétés de Londres, si l'on en croit les juges impartiaux. La
+beauté des voix y est du moins extrêmement remarquable, le sentiment
+musical très-vif, l'orchestre nombreux et bien exercé; et quant à
+l'ardeur des dilettanti, elle est telle, que quatre cents auditeurs
+surnuméraires paient une demi-guinée _pour avoir le droit d'acheter_ des
+billets de concert, dans le cas très-rare où, par l'absence ou la
+maladie de quelques-uns des sociétaires auditeurs en titre, il leur
+deviendrait possible de s'en procurer. Soutenue par un tel zèle, si
+dispendieuse qu'elle soit, une institution musicale doit prospérer. La
+musique se fait belle et charmante pour ceux qui l'aiment et la
+respectent; elle n'a que dédains et mépris pour ceux qui la vendent.
+Voilà pourquoi elle est si acariâtre, si insolente et si sotte de notre
+temps, dans la plupart des grands théâtres de l'Europe livrés à la
+spéculation, où nous la voyons si atrocement vilipendée.
+
+Parmi les institutions musicales de Londres, je vous citerai encore
+l'ancienne Société philharmonique de Hanover square, depuis trop
+longtemps célèbre pour que j'aie à vous en entretenir.
+
+Quant à la _New philharmonic Society_, récemment fondée à Exeter-Hall,
+et qui vient d'y fournir une carrière si brillante, vous concevrez que
+je doive me borner à quelques détails de simple statistique; en ma
+qualité de chef d'orchestre de cette Société, j'aurais mauvaise grâce
+d'en faire l'éloge. Sachez seulement que les directeurs de l'entreprise
+m'ont donné les moyens de faire exécuter grandement les chefs-d'œuvre,
+et la possibilité (à peu près sans exemple jusqu'ici en Angleterre)
+d'avoir un nombre suffisant de répétitions. L'orchestre et le chœur
+forment ensemble un personnel de deux cents trente exécutants, parmi
+lesquels on compte tout ce qu'il y a de mieux à Londres en artistes
+anglais et étrangers. Tous, a un talent incontestable, joignent
+l'ardeur, le zèle et l'amour de l'art, sans lesquels les talents les
+plus réels ne produisent bien souvent que de médiocres résultats.
+
+Il y a encore à Londres plusieurs Sociétés de quatuors et de musique de
+chambre, dont la plus florissante aujourd'hui porte le titre de _Musical
+Union_. Elle a été fondée par M. Ella, artiste anglais distingué, qui la
+dirige avec un soin, une intelligence et un dévouement au-dessus de tout
+éloge. _The Musical Union_ n'a point pour but exclusif la propagation
+des quatuors, mais celle de toutes les belles compositions
+instrumentales de salon, auxquelles on adjoint même parfois un ou deux
+morceaux de chant, appartenant presque toujours aux productions de
+l'école allemande. M. Ella, bien que violoniste de talent lui-même, a la
+modestie de n'être que le directeur organisateur de ces concerts, sans y
+prendre aucune part comme exécutant. Il préfère adjoindre aux virtuoses
+les plus habiles de Londres ceux des étrangers de grand renom qui s'y
+trouvent de passage, et c'est ainsi qu'il a pu, cette année, à MM. Oury
+et Piatty, réunir Léonard, Vieuxtemps, mademoiselle Clauss, madame
+Pleyel, Sivory et Bottesini. Le public s'accommode fort bien d'un
+système qui lui procure à la fois et l'excellence de l'exécution et une
+variété de style qu'on ne pourrait obtenir en conservant toujours les
+mêmes virtuoses. M. Ella ne se borne point à donner ses soins à
+l'exécution des chefs-d'œuvre qui figurent dans ces concerts; il veut
+encore que le public les goûte et les comprenne. En conséquence, le
+programme de chaque matinée, envoyé d'avance aux abonnés, contient une
+analyse synoptique des trios, quatuors et quintettes qu'on doit y
+entendre; analyse très-bien faite en général, et qui parle à la fois aux
+yeux et à l'esprit, en joignant au texte critique des exemples notés sur
+une ou plusieurs portées, présentant, soit le thème de chaque morceau,
+soit la figure qui y joue un rôle important, soit les harmonies ou les
+modulations les plus remarquables qui s'y trouvent. On ne saurait
+pousser plus loin l'attention et le zèle. M. Ella a adopté pour
+l'épigraphe de ses programmes ces mots français, dont, par malheur, on
+n'apprécie guère chez nous le bon sens et la vérité, qu'il a recueillis
+de la bouche du savant professeur Baillot:
+
+«Il ne suffit pas que l'artiste soit bien préparé pour le public, il
+faut aussi que le public le soit à ce qu'on va lui faire entendre.»
+
+Tristes compositeurs dramatiques, si vous avez du génie et du cœur,
+comptez donc sur les auditeurs qui se préparent à entendre vos œuvres en
+se bourrant de truffes et de vin de Champagne, et qui viennent à l'Opéra
+pour digérer! Le pauvre Baillot rêvait...
+
+Je dois encore vous faire connaître _The Beethoven quartett Society_.
+Celle-ci a pour but unique de faire entendre à intervalles périodiques
+et assez rapprochés les quatuors de Beethoven. Le programme de chaque
+soirée en contient trois; rien de moins et rien autre. Ils appartiennent
+en général chacun à l'une des trois manières différentes de l'auteur; et
+c'est toujours le dernier, celui de la troisième époque (l'époque des
+compositions prétendues incompréhensibles de Beethoven), qui excite le
+plus d'enthousiasme. Vous voyez là des Anglais suivre de l'œil, sur de
+petites partitions-diamant, imprimées à Londres pour cet usage, le vol
+capricieux de la pensée du maître; ce qui prouverait que plusieurs
+d'entre eux savent à peu près lire la partition. Mais je me tiens en
+garde contre le savoir de ces dévorants, depuis qu'en lisant par-dessus
+son épaule, j'en ai surpris un les yeux attachés sur la page nº 4,
+pendant que les exécutants en étaient à la page nº 6. L'amateur
+appartenait sans doute à l'école de ce roi d'Espagne dont la manie était
+de faire le premier violon dans les quintetti de Boccherini, et qui,
+restant toujours en arrière des autres concertants, avait coutume de
+leur dire, quand le charivari devenait trop sérieux. «Allez toujours, je
+vous rattraperai bien!»
+
+Cette intéressante Société, fondée, si je ne me trompe, il y a dix ou
+douze ans par M. Alsager, amateur anglais dont la fin a été tragique,
+est maintenant dirigée par M. Scipion Rousselot, mon compatriote, fixé
+en Angleterre depuis longtemps. Homme du monde, homme d'esprit,
+violoncelliste habile, compositeur savant et ingénieux artiste dans la
+plus belle acception du mot, M. Rousselot était, mieux que beaucoup
+d'autres, fait pour mener à bien cette entreprise. Il s'est adjoint
+trois virtuoses excellents, tous pleins du zèle et de l'admiration qui
+l'animent pour ces œuvres extraordinaires. Le premier violon est
+l'Allemand Ernst, rien que cela! Ernst! plus entraînant, plus dramatique
+qu'il ne le fut jamais. La partie de second violon est confiée à M.
+Cooper, violoniste anglais, dont le jeu est constamment irréprochable et
+d'une netteté parfaite, même dans l'exécution des traits les plus
+compliqués. Il ne cherche pas à briller hors de propos, néanmoins, comme
+le font beaucoup de ses émules, et ne donne jamais à sa partie que
+l'importance relative qui lui fut dévolue par l'auteur. L'alto est joué
+par M. Hill, Anglais comme M. Cooper, l'un des premiers altos de
+l'Europe et qui possède en outre un incomparable instrument. Le
+violoncelle, enfin, est aux mains sûres de M. Rousselot. Ces quatre
+virtuoses ont déjà exécuté une vingtaine de fois l'œuvre entière des
+quatuors de Beethoven; ils n'en font pas moins ensemble de longues et
+minutieuses répétitions, avant chacune des exécutions publiques. Vous
+concevrez alors que ce quatuor soit un des plus parfaits que l'on puisse
+entendre.
+
+Le lieu des séances de la _Beethoven quartett Society_ porte le nom de
+_Beethoven Room_. J'ai quelque temps habité un appartement dans la
+maison même où il se trouve. Ce salon, capable de contenir deux cent
+cinquante personnes tout au plus, est en conséquence fréquemment loué
+pour les concerts destinés à un auditoire peu nombreux; il y en a
+beaucoup de cette espèce. Or, la porte de mon appartement donnant sur
+l'escalier qui y conduit, il m'était facile en l'ouvrant d'entendre tout
+ce qui s'y exécutait. Un soir, j'entends retentir le trio en _ut_ mineur
+de Beethoven... j'ouvre toute grande ma porte... Entre, entre, soit la
+bienvenue, fière mélodie!... Dieu! qu'elle est noble et belle!... Où
+donc Beethoven a-t-il trouvé ces milliers de phrases, toutes plus
+poétiquement caractérisées les unes que les autres, et toutes
+différentes, et toutes originales, et sans avoir même entre elles cet
+air de famille qu'on reconnaît dans celles des grands maîtres renommés
+pour leur fécondité? Et quels développements ingénieux! Quels mouvements
+imprévus!... Comme il vole à tire-d'aile, cet aigle infatigable! comme
+il plane et se balance dans son ciel harmonieux!... Il s'y plonge, il
+s'y perd, il monte, il redescend, il disparaît... puis il revient à son
+point de départ, l'œil plus brillant, l'aile plus forte, impatient du
+repos, frémissant, altéré de l'infini... Très-bien exécuté! Qui donc a
+pu jouer ainsi la partie de piano?... Mon domestique m'apprend que c'est
+une Anglaise. Un vrai talent, ma foi!... Aïe! qu'est-ce que c'est! un
+grand air de prima donna?... John! _shut the door!_ fermez la porte,
+vite, vite. Ah! la malheureuse! je l'entends encore. Fermez la seconde
+porte, la troisième; y en a-t-il une quatrième?... Enfin... je
+respire......
+
+La cantatrice d'en bas me rappelait une de mes voisines de la rue
+d'Aumale, à Paris. Celle-là, s'étant mis en tête de devenir tout à fait
+une _diva_, travaillait en conséquence tant qu'elle avait la force de
+pousser un son, et elle est très-robuste. Un matin, une marchande de
+lait passant sous ses fenêtres pour se rendre au marché, entendit sa
+voix lancinante, et dit en soupirant: «Ah! tout n'est pas roses dans le
+mariage!» Vers le milieu de l'après-midi, repassant au même endroit pour
+s'en retourner, la pitoyable laitière entend encore les élans de
+l'infatigable cantatrice: «Ah! mon Dieu! s'écrie-t-elle en faisant un
+signe de croix, pauvre femme! il est trois heures, et elle est en mal
+d'enfant depuis ce matin!»
+
+La transition ne sera pas trop brusque maintenant, si je vous parle des
+chanteurs chinois, dont vous paraissez curieux de connaître
+l'excentrique spécialité.
+
+Je voulus entendre d'abord la fameuse Chinoise _the small footed Lady_
+(la dame au petit pied), comme l'appelaient les affiches et les réclames
+anglaises. L'intérêt de cette audition était pour moi dans la question
+relative aux divisions de la gamme et à la tonalité des Chinois. Je
+tenais a savoir si, comme tant de gens l'ont dit et écrit, elles sont
+différentes des nôtres. Or, d'après l'expérience concluante que j'ai
+faite, selon moi, il n'en est rien. Voici ce que j'ai entendu. La
+famille chinoise, composée de deux femmes, deux hommes et deux enfants,
+était assise sur un petit théâtre dans le salon de la _Chinese house_, à
+Albert gate. La séance s'ouvrit par une chanson en dix ou douze
+couplets, chantée par le _maître de musique_, avec accompagnement d'un
+petit instrument à quatre cordes de métal, du genre de nos guitares, et
+dont il jouait avec un bout de cuir ou de bois, remplaçant le bec de
+plume dont on se sert en Europe pour attaquer les cordes de la
+mandoline. Le manche de l'instrument est divisé en compartiments,
+marqués par des sillets de plus en plus resserrés au fur et à mesure
+qu'ils se rapprochent de la caisse sonore, absolument comme le manche de
+nos guitares. L'un des derniers sillets, par l'inhabileté du facteur, a
+été mal posé, et donne un son trop haut, toujours comme sur nos guitares
+quand elles sont mal faites. Mais cette division n'en produit pas moins
+des résultats entièrement conformes à ceux de notre gamme. Quant à
+l'union du chant et de l'accompagnement, elle était de telle nature,
+qu'on en doit conclure que ce Chinois-là du moins n'a pas la plus légère
+idée de l'harmonie. L'air (grotesque et abominable de tout point)
+_finissait sur la tonique_, ainsi que la plus vulgaire de nos romances,
+et ne sortait pas de la tonalité ni du mode indiqués dès le
+commencement. L'accompagnement consistait en un dessin rhythmique assez
+vif et toujours le même, exécuté par la mandoline, et qui s'accordait
+fort peu ou pas du tout avec les notes de la voix. Le plus atroce de la
+chose, c'est que la jeune femme, pour accroître le charme de cet étrange
+concert et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait
+entendre son savant maître, s'obstinait à gratter avec ses ongles les
+cordes _à vide_ d'un autre instrument de la même espèce que celui du
+chanteur pendant toute la durée du morceau. Elle imitait ainsi un enfant
+qui, placé dans un salon où l'on fait de la musique, s'amuserait à
+frapper à tort et à travers sur le clavier d'un piano sans en savoir
+jouer. C'était, en un mot, une chanson accompagnée d'un petit charivari
+instrumental. Pour la voix du Chinois rien d'aussi étrange n'avait
+encore frappé mon oreille: figurez-vous des notes nasales, gutturales,
+gémissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d'exagération, aux
+sons que laissent échapper les chiens quand, après un long sommeil, ils
+étendent leurs membres en bâillant avec effort. Néanmoins, la burlesque
+mélodie était fort perceptible, et l'on eût pu à la rigueur la noter.
+Telle fut la première partie du concert.
+
+A la seconde, les rôles ont été intervertis; la jeune femme a chanté, et
+son maître l'a accompagnée sur la flûte. Cette fois l'accompagnement ne
+produisait aucune discordance, il suivait le chant à l'unisson tout
+bonnement. La flûte, à peu près semblable à la nôtre, n'en diffère que
+par sa plus grande longueur, et par l'embouchure qui se trouve percée
+presque au milieu du tube, au lieu d'être située, comme chez nous, vers
+le haut de l'instrument. Du reste, le son en est assez doux,
+passablement juste, c'est-à-dire passablement faux, et l'exécutant n'a
+rien fait entendre qui n'appartînt entièrement au système tonal et à la
+gamme que nous employons. La jeune femme est douée d'une voix céleste,
+si on la compare à celle de son maître. C'est un mezzo soprano,
+semblable par le timbre au contralto d'un jeune garçon dont l'âge
+approche de l'adolescence et dont la voix va muer. Elle chante assez
+bien, toujours comparativement. Je croyais entendre une de nos
+cuisinières de province chantant «Pierre! mon ami Pierre,» en lavant sa
+vaisselle. Sa mélodie, dont la tonalité est bien déterminée, je le
+répète, et ne contient ni _quarts_ ni _demi-quarts de ton_, mais les
+plus simples de nos successions diatoniques, me parut un peu moins
+extravagante que la _romance_ du chanteur, et tellement tricornue
+néanmoins, d'un rhythme si insaisissable par son étrangeté, qu'elle
+m'eût donné beaucoup de peine à la fixer exactement sur le papier, si
+j'avais eu la fantaisie de le faire. Bien entendu que je ne prends point
+cette _exhibition_ pour un exemple de l'état réel du chant dans l'Empire
+Céleste, malgré la _qualité_ de la jeune femme, qualité des plus
+excellentes, à en croire l'orateur directeur de la troupe, parlant
+passablement l'anglais. Les cantatrices _de qualité_ de Canton ou de
+Pékin, qui se contentent de chanter chez elles et ne viennent point chez
+nous se montrer en public pour un shilling, doivent, je le suppose, être
+supérieures à celle-ci presque autant que madame la comtesse Rossi est
+supérieure à nos Esmeralda de carrefours.
+
+D'autant plus que la jeune lady n'est peut-être point si _small-footed_
+qu'elle veut bien le faire croire, et que son pied, marque distinctive
+des femmes des hautes classes, pourrait bien être un pied naturel,
+très-plébéien, à en juger par le soin qu'elle mettait à n'en laisser
+voir que la pointe.
+
+Mais je ne puis m'empêcher de regarder cette épreuve comme décisive en
+ce qui concerne la division de la gamme et le sentiment de la tonalité
+chez les Chinois. Seulement appeler _musique_ ce qu'ils produisent par
+cette sorte de bruit vocal et instrumental, c'est faire du mot, selon
+moi, un fort étrange abus. Maintenant écoutez, messieurs, la description
+des soirées _musicales et dansantes_ que donnent les matelots chinois,
+sur la jonque qu'ils ont amenée dans la Tamise; et croyez-moi si vous le
+pouvez.
+
+Ici, après le premier mouvement d'horreur dont on ne peut se défendre,
+l'hilarité vous gagne, et il faut rire, mais rire à se tordre, à en
+perdre le sens. J'ai vu des dames anglaises finir par tomber pâmées sur
+le pont du navire céleste; telle est la force irrésistible de cet art
+oriental. L'orchestre se compose d'un grand tam-tam, d'un petit tam-tam,
+d'une paire de cymbales, d'une espèce de calotte de bois ou de grande
+sébile placée sur un trépied et que l'on frappe avec deux baguettes,
+d'un instrument à vent assez semblable à une noix de coco, dans lequel
+on souffle tout simplement, et qui fait: Hou! hou! en hurlant; et enfin
+d'un violon chinois. Mais quel violon! C'est un tube de gros bambou long
+de six pouces, dans lequel est planté une tige de bois très-mince et
+longue d'un pied et demi à peu près, de manière à figurer assez bien un
+marteau creux dont le manche serait fiché près de la tête du maillet au
+lieu de l'être au milieu de sa masse. Deux fines cordes de soie sont
+tendues, n'importe comment, du bout supérieur du manche à la tête du
+maillet. Entre ces deux cordes, légèrement tordues l'une sur l'autre,
+passent les crins d'un fabuleux archet qui est ainsi forcé, quand on le
+pousse ou le tire, de faire vibrer les deux cordes à la fois. Ces deux
+cordes sont discordantes entre elles, et le son qui en résulte est
+affreux. Néanmoins, le Paganini chinois, avec un sérieux digne du succès
+qu'il obtient, tenant son instrument appuyé sur le genou, emploie les
+doigts de la main gauche sur le haut de la double corde à en varier les
+intonations, ainsi que cela se pratique pour jouer du violoncelle, mais
+sans observer toutefois aucune division relative aux tons, demi-tons, ou
+à quelque intervalle que ce soit. Il produit ainsi une série continue de
+grincements, de miaulements faibles, qui donnent l'idée des vagissements
+de l'enfant nouveau-né d'une goule et d'un vampire.
+
+Dans les tutti, le charivari des tam-tams, des cymbales, du violon et de
+la noix de coco est plus ou moins furieux, selon que l'homme à la sébile
+(qui du reste ferait un excellent timbalier), accélère ou ralentit le
+roulement de ses baguettes sur la calotte de bois. Quelquefois même, à
+un signe de ce virtuose remplissant à la fois les fonctions de chef
+d'orchestre, de timbalier et de chanteur, l'orchestre s'arrête un
+instant, et, après un court silence, frappe bien d'aplomb un seul coup.
+Le violon seul vagit toujours. Le chant passe successivement du chef
+d'orchestre à l'un de ses musiciens, en forme de dialogue; ces deux
+hommes employant la voix de tête, entremêlée de quelques notes de la
+voix de poitrine ou plutôt de la voix d'estomac, semblent réciter
+quelque légende célèbre de leur pays. Peut-être chantent-ils un hymne à
+leur dieu Bouddah, dont la statue aux quatorze bras orne l'intérieur de
+la grand'chambre du navire.
+
+Je n'essaierai pas de vous dépeindre ces cris de chacal, ces râles
+d'agonisant, ces gloussements de dindon, au milieu desquels, malgré mon
+extrême attention, il ne m'a été possible de découvrir que quatre _notes
+appréciables_ (_ré_, _mi_, _si_, _sol_). Je dirai seulement qu'il faut
+reconnaître la supériorité de la _small footed Lady_ et de son maître de
+musique. Évidemment les chanteurs de la maison chinoise sont des
+artistes, et ceux de la jonque ne sont que des mauvais amateurs. Quant à
+la danse de ces hommes étranges, elle est digne de leur musique. Jamais
+d'aussi hideuses contorsions n'avaient frappé mes regards. On croit voir
+une troupe de diables se tordant, grimaçant, bondissant, au sifflement
+de tous les reptiles, au mugissement de tous les monstres, au fracas
+métallique de tous les tridents et de toutes les chaudières de
+l'enfer... On me persuadera difficilement que le peuple chinois ne soit
+pas fou...
+
+Il n'y a pas de ville au monde, j'en suis convaincu, où l'on consomme
+autant de musique qu'à Londres. Elle vous poursuit jusque dans les rues,
+et celle-là n'est quelquefois pas la pire de toutes; plusieurs artistes
+de talent ayant découvert que l'état de musicien ambulant est
+incomparablement _moins pénible et plus lucratif_ que celui de musicien
+d'orchestre dans un théâtre, quel qu'il soit. Le service de la rue ne
+dure que deux ou trois heures par jour, celui des théâtres en prend huit
+ou neuf. Dans la rue, on est au grand air, on respire, on change de
+place et l'on ne joue que de temps en temps un petit morceau; au
+théâtre, il faut souffrir d'une atmosphère étouffante, de la chaleur du
+gaz, rester assis et jouer toujours, quelquefois même pendant les
+entr'actes. Au théâtre, d'ailleurs, un musicien de second ordre n'a
+guère que 6 livres (150 fr.) par mois; ce même musicien en se lançant
+dans la carrière des places publiques est à peu près sûr de recueillir
+en quatre semaines le double de cette somme, et souvent davantage. C'est
+ainsi qu'on peut entendre avec un plaisir très-réel, dans les rues de
+Londres, de petits groupes de bons musiciens anglais, blancs comme vous
+et moi, mais qui ont jugé à propos, pour attirer l'attention, de se
+barbouiller de noir. Ces faux Abyssiniens s'accompagnent avec un violon,
+une guitare, un tambour de basque, une paire de timbales et des
+castagnettes. Ils chantent de petits airs à cinq voix, très-agréables
+d'harmonie, d'un rhythme parfois original et assez mélodieux. Ils ont de
+plus une verve, une animation qui montre que leur tâche ne leur déplaît
+pas et qu'ils sont heureux. Et les shillings et même les demi-couronnes
+pleuvent autour d'eux après chacun de leurs morceaux. A côté de ces
+troupes ambulantes de véritables musiciens, on entend encore volontiers
+un bel Écossais, revêtu du curieux costume des Highlands, et qui, suivi
+de ses deux enfants portant comme lui le plaid et la cotte à carreaux,
+joue sur la cornemuse l'air favori du clan de Mac-Gregor. Il s'anime,
+lui aussi, il s'exalte aux sons de son agreste instrument; et plus la
+cornemuse gazouille, bredouille, piaille et frétille, plus ses gestes et
+ceux de ses enfants deviennent rapides, fiers et menaçants. On dirait
+qu'à eux trois, ces Gaëliques vont conquérir l'Angleterre.
+
+Puis vous voyez s'avancer, tristes et somnolents, deux pauvres Indiens
+de Calcutta, avec leur turban jadis blanc et leur robe jadis blanche.
+Ils n'ont pour tout orchestre que deux petits tambours en forme de
+tonnelets, comme on en voyait par douzaines à l'Exposition. Ils portent
+l'instrument suspendu sur leur ventre par une corde, et le frappent
+doucement des deux côtés avec _les_ doigts étendus de chaque main. Le
+faible bruit qui en résulte est rhythmé d'une façon assez singulière,
+et, par sa continuité, ressemble à celui d'un rapide tic-tac de moulin.
+L'un d'eux chante là-dessus, dans quelque dialecte des Indes, une jolie
+petite mélodie en _mi_ mineur, n'embrassant qu'une sixte (du _mi_ à
+l'_ut_), et si triste, malgré son mouvement vif, si souffrante, si
+exilée, si esclave, si découragée, si privée de soleil, qu'on se sent
+pris, en l'écoutant, d'un accès de nostalgie. Il n'y a encore là ni
+tiers, ni, quarts, ni demi-quarts de ton; et c'est du chant.
+
+La musique des Indiens de l'Orient doit néanmoins peu différer de celle
+des Chinois, si l'on en juge par les instruments envoyés par l'Inde à
+l'Exposition universelle. J'ai examiné parmi ces machines puériles, des
+mandolines à quatre et à trois cordes, et même à une corde, dont le
+manche est divisé par des sillets comme chez les Chinois; les unes sont
+de petite dimension, d'autres ont une longueur démesurée. Il y avait de
+gros et de petits tambours, dont le son diffère peu de celui qu'on
+produit en frappant avec les doigts sur la calotte d'un chapeau; un
+instrument à vent à anche double, de l'espèce de nos hautbois, et dont
+le tube sans trous ne donne qu'une note. Le principal des musiciens qui
+accompagnèrent à Paris, il y a quelques années, les Bayadères de
+Calcutta, se servait de ce hautbois primitif. Il faisait ainsi
+bourdonner un _la_ pendant des heures entières, et ceux _qui aiment
+cette note_ en avaient largement pour leur argent. La collection des
+instruments orientaux de l'Exposition contenait encore des flûtes
+traversières exactement pareilles à celle du _maître de musique_ de la
+_small footed Lady_; une trompette énorme et grossièrement exécutée, sur
+un patron qui n'offre avec celui des trompettes européennes que
+d'insignifiantes différences; plusieurs instruments à archet aussi
+stupidement abominables que celui dont se servait sur la jonque le démon
+chinois dont je vous ai parlé; une espèce de tympanon dont les cordes
+tendues sur une longue caisse paraissent devoir être frappées par des
+baguettes; une ridicule petite harpe à dix ou douze cordes, attachées au
+corps de l'instrument _sans clefs_ pour les tendre, et qui doivent en
+conséquence se trouver constamment en relations discordantes; et enfin
+une grande roue chargée de gongs ou tam-tams de petites dimensions, dont
+le bruit, quand elle est mise en mouvement, a le même charme que celui
+des gros grelots attachés sur le cou et la tête des chevaux de rouliers.
+Admirez cet arsenal!! Je conclus pour finir, que les Chinois et les
+Indiens auraient une musique semblable à la nôtre, _s'ils en avaient
+une_; mais qu'ils sont encore à cet égard plongés dans les ténèbres les
+plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine où se
+décèlent à peine quelques vagues et impuissants instincts; que, de plus,
+les Orientaux appellent _musique_ ce que nous nommons _charivari_, et
+que pour eux, comme pour les sorcières de Macbeth, _l'horrible est le
+beau_.
+
+
+
+
+VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE
+
+
+ON JOUE L'IPHIGÉNIE EN TAURIDE DE GLUCK.
+
+Tout l'orchestre, pénétré d'un respect religieux pour cette œuvre
+immortelle, semble craindre de n'être pas à la hauteur de sa tâche. Je
+remarque l'attention profonde et continue des musiciens à suivre de
+l'œil les mouvements de leur chef, la précision de leurs attaques, leur
+vif sentiment des accents expressifs, la discrétion de leurs
+accompagnements, la variété qu'ils savent établir dans les nuances.
+
+Le chœur, lui aussi, se montre irréprochable. La scène des Scythes, au
+premier acte, excite l'enthousiasme du public spécial qui se presse dans
+la salle. L'acteur chargé du rôle d'Oreste est insuffisant et presque
+ridicule; Pylade chante comme un agneau. L'Iphigénie seule est digne de
+son rôle. Quand vient son air «O malheureuse Iphigénie!» dont le coloris
+antique, l'accent solennel, la mélodie et l'accompagnement si dignement
+désolés rappellent les sublimités d'Homère, la simple grandeur des âges
+héroïques, et remplissent le cœur de cette insondable tristesse que fait
+toujours naître l'évocation d'un illustre passé, Corsino pâlissant,
+cesse de jouer. Il appuie ses coudes sur ses genoux et cache sa figure
+entre ses deux mains, comme abîmé dans un sentiment inexprimable. Peu à
+peu je vois sa respiration devenir plus pressée, le sang affluer à ses
+tempes qui rougissent, et à l'entrée du chœur des femmes avec ces mots:
+«_Mêlons nos cris plaintifs à ses gémissements!_» au moment où cette
+longue clameur des prêtresses s'unit à la voix de la royale orpheline et
+retentit au milieu du conflit des sons déchirants de l'orchestre, deux
+ruisseaux de larmes jaillissent violemment de ses yeux, il éclate en
+sanglots tels que je me vois forcé de l'emmener hors de la salle.
+
+Nous sortons...... je le reconduis chez lui..... Assis tous les deux
+dans sa modeste chambre qu'éclaire la lune seulement, nous restons
+longtemps immobiles... Corsino lève un instant les yeux sur le buste de
+Gluck placé sur son piano... Nous nous regardons..... la lune
+disparaît..... Il soupire avec effort..... se jette sur son lit..... Je
+pars..... nous n'avons pas dit un mot....
+
+
+
+
+VINGT-TROISIÈME SOIRÉE
+
+GLUCK ET LES CONSERVATORIENS DE NAPLES MOT DE DURANTE.
+
+
+On joue un, etc., etc., etc.
+
+L'orchestre semble encore sous le coup des émotions de la veille;
+personne ne joue et pourtant on parle peu. On se ressouvient. On rumine
+le sublime. Corsino m'approche et me tend la main. «Mon pauvre ami, lui
+dis-je, j'ai été comme vous. Mais l'insensibilité brutale du public au
+milieu duquel j'ai vécu si longtemps a écrasé mon cœur; il n'a plus
+aujourd'hui cette force d'expansion que le vôtre possède, et quand le
+grand art expressif vous émeut comme il vous a ému hier soir, je
+n'éprouve plus qu'une angoisse cruelle. Songez, mon cher, qu'il m'est
+arrivé, il y a deux ans à peine, de diriger dans un concert l'exécution
+de cette même scène d'_Iphigénie_, et que saisi, tout en conduisant,
+d'une extase comparable à la vôtre, j'ai vu les auditeurs placés près de
+l'orchestre manifester l'ennui le plus profond; j'ai entendu ensuite la
+cantatrice, désespérée de son insuccès, maudire l'œuvre et l'auteur;
+j'ai subi les reproches d'une foule d'amateurs et d'artistes même fort
+distingués, pour avoir, disaient-ils, _exhumé cette rapsodie!!!_... Mis
+sur la voie de la vérité par cette rude et dernière épreuve, j'ai acquis
+bientôt après la certitude d'un fait aujourd'hui évident: le public des
+trois quarts de l'Europe est à cette heure aussi inaccessible que les
+matelots chinois au sentiment de l'expression musicale. _Nous_ n'avons
+pas de plus sûr moyen pour connaître ce qui lui déplaît et l'obsède que
+d'examiner ce qui nous enivre et nous charme, _et vice versâ_. Ce que
+nous adorons il le blasphème, il savoure ce que nous..... rejetons...
+
+ * * * * *
+
+Maintenant admirez le malheur des règles d'harmonie que Gluck a si
+audacieusement violées dans la péroraison de cet air d'_Iphigénie_.
+C'est précisément à l'endroit du conflit de sons, prohibé sans réserve
+par les théoriciens, que l'effet le plus grand et le plus dramatique est
+produit.
+
+On raconte qu'à ce sujet un jour, à Naples, où l'on représentait la
+_Clemenza di Tito_ d'où ce morceau est tiré, les rapins d'un
+conservatoire, qui, en leur qualité de rapins, devaient naturellement
+détester Gluck, ravis de trouver dans son air cette succession
+d'harmonies dites _fautives_, s'empressèrent de porter à leur maître
+Durante la partition de l'asino tedesco, en la désignant à son
+indignation sans lui nommer l'auteur. Durante examina longtemps le
+passage et répondit simplement: «Aucune règle, il est vrai, ne justifie
+cette combinaison de sons; mais si c'est une faute, j'avoue qu'elle n'a
+pu être commise que par un homme d'un rare génie.» (DIMSKY):--A la bonne
+heure! Durante a prouvé par ce seul mot qu'il était un vrai maître et un
+honnête homme.--C'est d'autant plus remarquable, que jamais ses
+compatriotes ne comprirent aucun des chefs-d'œuvre de cette école.
+L'accès, d'ailleurs, leur en est interdit, faute de chanteurs propres à
+les interpréter dans leur vrai style.--Avons-nous bien sujet de nous
+enorgueillir des nôtres? reprend Corsino. Excepté madame M----, je ne
+vois pas qui pouvait paraître supportable parmi les chanteurs d'hier
+soir. (Se tournant vers moi.) Y en a-t-il jamais eu de réellement dignes
+de leurs rôles à Paris?--Oui, Dérivis père, qui n'était point chanteur,
+faisait pourtant bien comprendre l'Oreste de Gluck; madame Branchu fut
+une incomparable Iphigénie, et Adolphe Nourrit m'a bien souvent
+électrisé dans le rôle de Pylade. La risible mollesse de votre ténor
+pastoral ne peut vous avoir laissé apercevoir l'exaltation héroïque de
+l'air «Divinité des grandes âmes» dans lequel Nourrit n'a jamais été
+égalé.--Oh! certes, nous avons dû deviner beaucoup de choses, il est
+vrai, mais quoi de plus difficile à bien rendre que de pareils
+ouvrages?... On n'attribuera pas pourtant l'effet qu'a produit
+l'Iphigénie chez nous aux décors ni à la mise en scène.--Non certes,
+s'écrient plusieurs musiciens, car cette fois la ladrerie de notre
+théâtre, qui se donne toujours carrière quand il s'agit des anciens
+chefs-d'œuvre, a été poussée jusqu'à l'inconvenance, jusqu'au
+cynisme!--Combien coûtent les décors de la vilenie qu'on représente ce
+soir?--Quatre mille thalers!...--Très-bien. Aux laides femmes le luxe
+des atours. La nudité ne convient qu'aux déesses.
+
+
+
+
+VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE
+
+
+ON JOUE LES HUGUENOTS
+
+«Les musiciens n'ont garde de lire ni de parler.» Encore une soirée
+musicale! dis-je à mes voisins dans un entr'acte, ce sera pour moi la
+dernière; je retourne à Paris.--Déjà?--Dans trois jours.--En ce cas,
+puisqu'après-demain on ferme le théâtre pour _cause de réparations_, il
+faut que nous dînions tous ensemble.--Volontiers, mais comme demain, en
+revanche, le théâtre est ouvert et qu'il nous gratifie de ce long et
+filandreux opéra récemment arrivé d'Italie, notre ami Corsino voudra
+bien clore nos soirées littéraires en lisant une Nouvelle qu'il vient de
+terminer, et dont j'ai chez lui parcouru indiscrètement quelques
+pages.--C'est convenu!--Silence! écoutons ce chœur prodigieux, et ce duo
+qui ne l'est pas moins!...
+
+
+
+
+VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE
+
+EUPHONIA, OU LA VILLE MUSICALE.
+
+Nouvelle de l'avenir.
+
+
+On joue, etc., etc., etc.
+
+A peine les premiers accords de l'ouverture sont-ils frappés, que
+Corsino déroule son manuscrit, et lit ce qui suit avec accompagnement de
+trombones et de grosse caisse. Nous l'entendons néanmoins, grâce à
+l'énergie et au timbre singulier de sa voix.
+
+--Il s'agit, messieurs, dit-il, d'une nouvelle de _l'avenir_. La scène
+se _passera_ en 2344, si vous le voulez bien.
+
+
+
+EUPHONIA
+
+OU LA VILLE MUSICALE
+
+
+ { XILEF, compositeur, préfet des voix et des instruments à
+ { cordes de la ville d'Euphonia.
+ PERSONNAGES: { SHETLAND, compositeur, préfet des instruments à vent.
+ { MINA, célèbre cantatrice danoise.
+ { Madame HAPPER, sa mère.
+ { FANNY, sa femme de chambre.
+
+
+Première lettre.
+
+Sicile, 7 juin 2344.
+
+XILEF A SHETLAND.
+
+Je viens de me baigner dans l'Etna; ô mon cher Shetland! quelle heure
+délicieuse j'ai passée à sillonner à la nage ce beau lac frais, calme et
+pur! son bassin est immense, mais sa forme circulaire et l'escarpement
+de ses bords en rendent la surface sonore au point que ma voix parvenait
+sans peine du centre aux parties du rivage les plus éloignées. Je m'en
+suis aperçu en entendant applaudir des dames siciliennes qui se
+promenaient en ballon à plus d'une demi-lieue de l'endroit où je
+m'ébattais comme un dauphin en gaieté. Je venais de chanter en nageant
+une mélodie que j'ai composée ce matin même sur un poëme en vieux
+français de Lamartine, que l'aspect des lieux où je suis m'a remis en
+mémoire. Ces vers me ravissent. Tu en jugeras; Enner m'a promis de
+traduire _le Lac_ en allemand.
+
+Que n'es-tu là! nous courrions ensemble à cheval; je me sens plein de
+verdoyante jeunesse, de force, d'intelligence et de joie. La nature est
+si belle autour de moi! Cette plaine où fut Messine est un jardin
+enchanté; partout des fleurs; des bois d'orangers, des palmiers
+inclinant leur tête gracieuse. C'est l'odorante couronne de cette coupe
+divine, au fond de laquelle rêve aujourd'hui le lac vainqueur des feux
+de l'Etna. Étrange et terrible dut être cette lutte! Quel spectacle! La
+terre frémissant dans d'horribles convulsions, le grand mont
+s'affaissant sur lui-même, les neiges, les flammes, les laves
+bouillantes, les explosions, les cris, les râlements du volcan à
+l'agonie, les sifflements ironiques de l'onde qui accourt par mille
+issues souterraines, poursuit son ennemi, l'étreint, le serre,
+l'étouffe, le tue, et se calme soudain, prête à sourire à la moindre
+brise!... Eh bien! croirais-tu que ces lieux jadis si terribles,
+aujourd'hui si ravissants, sont presque déserts! les Italiens les
+connaissent à peine! on n'en parle nulle part; les préoccupations
+mercantiles sont si fortes parmi les habitants de ce beau pays qu'ils ne
+s'intéressent aux plus magnifiques spectacles de la nature qu'en raison
+des rapports qu'ils peuvent apercevoir entre eux et les questions
+industrielles dont ils sont agités jour et nuit. Voilà pourquoi l'Etna
+n'est pour les Italiens qu'un grand trou rempli d'eau dormante, et qui
+ne peut servir à rien. D'un bout à l'autre de cette terre si riche
+naguère en poëtes, en peintres, en musiciens, qui fut après la Grèce le
+second grand temple de l'art, où le peuple lui-même en avait le
+sentiment, où les artistes éminents étaient honorés presque autant
+qu'ils le sont aujourd'hui dans le nord de l'Europe, dans toute l'Italie
+enfin, on ne voit qu'usines, ateliers, métiers, marchés, magasins,
+ouvriers de tout sexe et de tout âge, brûlés par la soif de l'or et par
+la fièvre d'avarice, flots pressés de marchands, de spéculateurs; du
+haut en bas de l'échelle sociale on n'entend retentir que le bruit de
+l'argent; on ne parle que _laines_ et _cotons_, machines, denrées
+coloniales; sur les places publiques sont en permanence des hommes armés
+de longues-vues, de télescopes, pour guetter l'arrivée des pigeons
+voyageurs ou des navires aériens.
+
+La France, ce pays de l'indifférence et de la raillerie, est la terre
+des arts, si on la compare à l'Italie moderne. Et c'est là que notre
+ministre des chœurs a eu l'idée de m'envoyer pour trouver des chanteurs!
+Éternité des préjugés! Il faut que nous soyons, nous aussi, étrangement
+absorbés dans notre personnalité, pour ignorer à ce point les mœurs
+barbarescentes de cette contrée où l'_oranger fleurit_ encore, mais où
+l'art, mort depuis longtemps, n'a pas même laissé un souvenir.
+
+J'ai rempli ma mission cependant, j'ai cherché des voix, et j'en ai
+trouvé un grand nombre. Mais quelles organisations! quelles idées! Je ne
+m'étonnerai plus de rien maintenant. Quand, m'adressant à une jeune
+femme que je soupçonnais, à la sonorité de sa parole, être douée d'un
+appareil vocal remarquable, je la priais de chanter: «Chanter! pourquoi?
+que me donnerez-vous? pour combien de minutes? c'est trop peu, je n'ai
+pas le temps.» Si j'en déterminais d'autres moins avides à me faire
+entendre quelques notes, c'étaient des voix souvent puissantes et d'un
+timbre admirable, mais d'une inculture inouïe! pas le moindre sentiment
+du rhythme ni de la tonalité. Un jour, accompagnant une femme qui avait
+commencé un air en _mi_ bémol, j'ai, au retour du thème, modulé
+subitement en _ré_, et, sans s'en étonner le moins du monde, ma jeune
+barbare a continué dans le ton primitif. Chez les hommes c'est bien pis;
+ils crient de toutes leurs forces à pleine voix. Quand ils possèdent une
+note plus sonore que les autres notes, ils cherchent, lorsqu'elle se
+présente dans la mélodie, à la prolonger autant que possible: ils s'y
+arrêtent, ils s'y complaisent, ils la soufflent, la gonflent d'une
+abominable façon; on croit entendre les cris sinistres d'un loup
+mélancolique. Et ces horreurs représentent seulement l'exagération
+modérée de la méthode des artistes chanteurs. Ceux-là crient un peu
+moins mal, voilà tout. C'est pourtant de l'Italie que nous vinrent il y
+a cinq cents ans, les Rubini, Persiani, Tacchinardi, Crivelli, Pasta,
+Tamburini, ces dieux du chant orné! Mais pour quoi et pour qui
+chanteraient-ils, s'ils revenaient au monde aujourd'hui? Il faut voir
+une représentation des _choses_ qu'on appelle opéra en Italie, pour
+croire à la possibilité d'une insulte pareille faite à l'art et au bon
+sens. Les théâtres sont des marchés, des rendez-vous d'affaires, où l'on
+parle tellement haut qu'il est presque impossible d'entendre un son venu
+de la scène. (Les anciens critiques prétendent qu'il en était ainsi au
+temps des grands compositeurs et des grands virtuoses chantants qui
+firent la gloire de l'Italie, mais je n'en crois rien. A coup sûr, des
+_artistes_ n'eussent pas supporté une telle ignominie.) Pour distraire
+un peu ces marchands brutaux, après que leurs tripotages de Bourse sont
+finis, on a eu l'aimable idée de placer des billards au milieu du
+parterre, et ces messieurs jouent, avec de grands cris à chaque coup
+inattendu, pendant que le ténor et la prima donna s'époumonnent sur
+l'avant-scène. Avant-hier, on donnait à Palerme _Il re Murate_, espèce
+de pasticcio de vingt auteurs, de vingt époques différentes; après
+souper (car chacun soupe dans sa loge, toujours pendant la
+représentation), les dames, impatientées de voir ces messieurs se
+disposer à aller fumer et jouer dans le parterre, se levèrent toutes,
+demandant instamment qu'on enlevât les billards pour improviser un bal;
+ce qui fut fait. Quelques jeunes gens saisirent des violons et des
+trompettes, se mirent à sonner des valses dans le coin supérieur de
+l'amphithéâtre, et les groupes de valseurs tourbillonnèrent au parterre
+sans que la représentation fût en rien suspendue. Je crus que je
+mourrais de rire en voyant de mes yeux cet incroyable opéra-ballet.
+
+En conséquence de ce mépris profond des Italiens pour la musique, ils
+n'ont plus de compositeurs, et les noms des grands maîtres, de 1800 et
+de 1820 par exemple, ne sont connus que d'un très-petit nombre de
+_savants_. Ils ont donné la dénomination assez plaisante d'_operatori_
+(opérateurs, ouvriers, auteurs) aux pauvres diables qui, pour quelques
+pièces d'argent, vont compiler dans les bibliothèques, les airs, duos,
+chœurs et morceaux d'ensemble de tous les maîtres, de tous les temps,
+analogues ou non aux situations, au caractère des personnages et aux
+paroles, qu'ils assemblent au moyen de soudures grossièrement faites,
+pour former la musique des opéras. Ces gens-là sont leurs compositeurs,
+ils n'en ont plus d'autres. J'ai eu la curiosité de questionner un
+_operatore_ pour savoir pertinemment et avec détails de quelle manière
+se pratiquent leurs _opérations_, et voilà ce qu'il m'a répondu:
+
+«Quand le directeur veut une partition nouvelle, il assemble les
+chanteurs pour leur soumettre le scénario de la pièce et s'entendre avec
+eux sur les costumes qu'ils auront à porter. Les costumes sont, en
+effet, la chose principale pour les chanteurs, puisque c'est la seule
+qui attire un instant sur eux l'attention du public le jour de la
+première représentation. De là surgissaient autrefois des discussions
+terribles entre les virtuoses chantants et les directeurs. (Les auteurs
+ne sont jamais admis à ces séances, ni consultés au sujet de ces débats.
+On leur achète un _libretto_ comme on fait d'un pâté qu'on est libre de
+manger ou de jeter aux chiens après l'avoir payé.) Mais aujourd'hui les
+directeurs sont devenus plus raisonnables, ils ne tiennent plus à la
+vérité des costumes, ils ont senti qu'il ne fallait pas pour si peu
+mécontenter les artistes, et leur tâche se borne maintenant à les
+satisfaire tous à ce sujet, ce qui n'est pas aisé. On vient donc
+seulement, en lisant le scenario, savoir quel genre de costume les
+acteurs choisiront, et veiller à ce que deux d'entre eux n'aient pas
+l'intention de revêtir le même, car de cette coïncidence naissent
+souvent d'inexprimables fureurs; et c'est alors que la position de
+l'impresario devient embarrassante. Ainsi, pour l'opéra nouveau _Il re
+Murate_, Cretionne, chargé du rôle de Napoléon, a voulu copier une
+statue antique et paraître sous la cuirasse de Pompée, un ancien général
+qui vécut plus de trois cents ans avant Napoléon, et qui fut tué d'un
+coup de canon à la bataille de Pharsale. (Tu vois que mon pauvre
+_operatore_ n'est guère plus fort sur l'histoire ancienne que sur la
+musique.)
+
+Mais justement Caponetti, qui joue Murat, avait la même idée, et il n'y
+aurait jamais eu moyen de les mettre d'accord, si Luciola, notre prima
+donna, n'avait proposé le grand bonnet à poil d'ours avec un panache
+blanc pour Napoléon, et le turban bleu avec une croix en diamants pour
+Murat. Ces coiffures ont plu à nos virtuoses et leur ont paru établir
+entre eux une assez notable différence pour leur permettre de porter
+tous les deux la cuirasse romaine; sans cela la pièce n'eût pas été
+représentée. Une fois la grande affaire des costumes terminée, on passe
+à celle des morceaux de chant. Alors commence pour l'operatore une tâche
+bien pénible, je vous assure, et bien humiliante pour lui, s'il a
+quelque connaissance de la musique et un peu d'amour-propre. Ces
+messieurs et ces dames examinent l'étendue et le tissu des mélodies, et
+d'après cette rapide inspection, l'un dit: Je ne veux pas chanter en
+_fa_ ma phrase du trio, ce n'est pas assez brillant. Operatore! tu me la
+transposeras en _fa_ dièze.--Mais, monsieur, c'est un trio, et les deux
+autres voix devant rester dans le ton primitif, comment faire?--Fais
+comme tu voudras, module avant et après, ajoute quelques mesures, enfin
+arrange-toi, je veux chanter ce thème en _fa_ dièze.--Cette mélodie ne
+me plaît pas, dit la prima donna, j'en veux une autre.--Signora, c'est
+le thème du morceau d'ensemble, et toutes les parties de chant le
+reprenant successivement après vous, il faut bien que vous daigniez le
+chanter.--Comment, _il faut_! impertinent! Il faut que tu m'en donnes un
+autre, et tout de suite! voilà ce qu'il faut. Fais ton métier et ne
+raisonne pas.--Hum! hum! tromba! tromba! già ribomba la tromba, crie la
+basse sur le _ré_ supérieur. Ah! ah! mon _ré_ n'est pas si fort qu'à
+l'ordinaire depuis ma dernière maladie, je dois le laisser revenir.
+Operatore! tu auras à m'ôter toutes ces notes, je ne veux plus de _ré_
+dans mes rôles jusqu'au mois de septembre; tu mettras des _do_ et des
+_si_ à la place.--Dis donc, Facchino, gronde le baryton, est-ce que tu
+aurais envie de recevoir une application de la pointe de mon pied
+quelque part? Je m'aperçois que tu oublies mon _mi_ bémol! il ne paraît
+qu'une vingtaine de fois dans mon air; fais-moi le plaisir d'ajouter au
+moins deux _mi_ bémols dans toutes les mesures, je n'ai pas envie de
+perdre ma réputation! etc., etc.--Et pourtant, continue le malheureux
+operatore, il y a de bien jolis passages dans ma musique, je puis le
+dire. Tenez, voyez cette prière qu'on m'a toute gâtée, je n'ai jamais
+rien trouvé de mieux!
+
+Je regarde!... _sa musique_... juge de mon étonnement en reconnaissant
+la belle prière du _Moïse_ de Rossini, que nous exécutons quelquefois le
+soir au jardin d'Euphonia, avec un si majestueux effet. Le vieux maître
+de Pesaro qui faisait si bon marché, dit-on, de ses compositions, eût
+donné la preuve d'une rare philosophie ou plutôt d'une bien coupable
+indifférence en matière d'art, s'il eût pu prévoir sans indignation quel
+monstre grotesque l'une de ses plus belles inspirations deviendrait un
+jour! D'abord la simple et vibrante modulation de _sol_ mineur en _si_
+bémol majeur, qui donne tant de splendeur au déploiement de la seconde
+phrase, a été changée pour celle horriblement dure et sèche de _sol_
+mineur en _si_ naturel majeur; puis au lieu de l'accompagnement de harpe
+de Rossini, ils ont imaginé de placer une variation de flûte chargée de
+traits et de broderies ridicules, et enfin, à la dernière reprise du
+thème en _sol_ majeur on a jugé à propos de substituer... quoi? Devine
+si tu peux et dis-le si tu l'oses!... le refrain de l'air national
+français: «Aux armes, citoyens!» accompagné d'une douzaine de tambours
+et de quatre grosses caisses!!!
+
+Il est prouvé que ce vieux Rossini, à qui certes les idées ne faisaient
+pas faute, ne négligeait pas, dans l'occasion, de s'emparer de celles
+d'autrui, quand le hasard voulait qu'une mélodie heureuse fût tombée en
+partage à un malotru; il l'avouait même sans façon, et se moquait encore
+de celui qu'il dépouillait. «_E troppo buono per questo coglione!_»
+disait-il, et il faisait ainsi un morceau charmant ou magnifique, selon
+la nature de l'idée du malotru. C'étaient autant de canons (sans
+calembour) pris sur l'ennemi, avec lesquels, comme le grand empereur, il
+érigeait sa colonne. Hélas! aujourd'hui, la colonne est brisée, et de
+ses fragments dont nous recueillons quelques-uns avec tant de respect,
+les Italiens fabriquent des ustensiles de cuisine et d'ignobles
+caricatures.
+
+C'est donc ainsi que passent certaines gloires, sur les peuples même
+qu'elles ont réchauffés de leurs rayons les plus ardents! Nous
+conservons, il est vrai, nous autres Euphoniens, toutes celles que l'art
+a sérieusement consacrées; mais nous ne sommes pas _le peuple_, dans la
+haute acception du mot; nous formons même, il faut l'avouer, un
+très-petit fragment du peuple perdu dans la masse des nations
+civilisées. La gloire est un soleil qui illumine successivement
+certaine points de notre mesquine sphère, mais qui, en se mouvant à
+travers l'espace, parcourt un cercle d'une telle immensité, que la
+science la plus profonde ne saurait prédire avec certitude l'époque de
+son retour aux lieux qu'il abandonne. Ainsi, pour emprunter encore à la
+nature une autre comparaison, ainsi en est-il des grandes mers et de
+leurs mystérieuses évolutions. Si, comme il est prouvé, les continents
+où s'agite à cette heure la triste humanité furent jadis submergés, n'en
+faut-il pas conclure que les monts, les vallées et les plaines, sur
+lesquels roulent depuis tant de siècles les sombres vagues du vieil
+Océan, furent un jour couverts d'une végétation florissante, servant de
+couche et d'abri à des millions d'êtres vivants, peut-être même
+intelligents? Quand notre tour reviendra-t-il d'être de nouveau le fond
+de l'abîme?
+
+Et le jour où cette catastrophe immense s'accomplira, y aura-t-il gloire
+ou puissance, feux de génie ou d'amour, force ou beauté, qui ne soient
+éteints et anéantis?..... Qu'importe tout....
+
+Pardonne-moi, cher Shetland, cette digression géologique et cet accès de
+philosophie découragée... Je souffre, j'ai peur, j'attends, je rougis,
+mon cœur bat, j'interroge de l'œil tous les points de l'espace; le
+ballon de la poste n'arrive pas, et celui d'hier ne m'a rien apporté.
+Point de nouvelles de Mina! que lui est-il arrivé? Est-elle malade ou
+morte, ou infidèle!... Je l'aime si cruellement! nous souffrons tant,
+nous autres enfants de l'art aux ailes de flammes, nous, élevés sur son
+giron brûlant; nous, dont les passions poétisées labourent
+impitoyablement le cœur et le cerveau pour y semer l'inspiration, cette
+âpre semence qui doit les déchirer encore quand ses germes se
+développeront!... Nous mourons tant de fois avant la dernière!...
+Shetland! je l'aime!... je l'aime, comme tu l'aimerais toi, si tu
+pouvais ressentir un amour autre que celui dont tu m'as fait la
+confidence! Et pourtant, malgré la grandeur et l'éclat de son talent,
+Mina m'apparaît souvent comme une organisation vulgaire. Te le dirai-je?
+elle préfère le chant orné aux grands élans de l'âme; elle échappe à la
+rêverie; elle entendit un jour à Paris ta première symphonie d'un bout à
+l'autre sans verser une larme; elle trouve les adagios de Beethoven
+_trop longs_!...
+
+Femelle d'homme!!!
+
+Le jour où elle me l'avoua je sentis un glaçon aigu me traverser le
+cœur. Bien plus! Danoise, née à Elseneur, elle possède une villa bâtie
+sur l'ancien emplacement _et avec les saints débris du château
+d'Hamlet_... et elle ne voit rien là d'extraordinaire... et elle
+prononce le nom de Shakspeare sans émotion; il n'est pour elle qu'un
+poëte, _comme tant d'autres_... Elle rit, elle rit, la malheureuse, Ces
+chansons d'Ophélia, qu'elle trouve très-_inconvenantes_, rien de plus.
+
+Femelle de singe!!!
+
+Oh! pardonne-moi, cher; oui, c'est infâme! mais malgré tout, je l'aime,
+je l'aime; et pour dire comme Othello, que j'imiterais si elle me
+trompait: «_Her jesses are my dearest heart strings._» Meurent la gloire
+et l'art!... Elle m'est tout... je l'aime....
+
+Je crois la voir avec sa démarche ondoyante, ses grands yeux
+scintillants, son air de déesse; j'entends sa voix d'Ariel, agile,
+argentine, pénétrante.... Il me semble être auprès d'elle; je lui
+parle... dans son dialecte scandinave: «_Mina! sare disiul dolle menos?
+doer si men? doer? vare, Mina, vare, vare!_» Puis sa tête inclinée sur
+mon épaule, nous murmurons doucement nos intimes confidences, et nous
+parlons des premiers jours, et nous parlons de toi...
+
+Elle est très-désireuse de te connaître; elle voudrait aller à Euphonia,
+pour cela seulement. On lui a tant parlé de tes étonnantes compositions.
+Elle se fait de toi un portrait assez étrange, et qui ne te ressemble
+point, fort heureusement. Je me souviens de l'intérêt avec lequel elle
+recueillait, avant mon départ de Paris, tous les échos de tes récents
+triomphes. Je l'en plaisantai même un jour; et comme elle faisait à ce
+sujet une observation sur mon humeur jalouse: «Moi jaloux de Shetland,
+répondis-je, oh non! Je ne crains rien; il ne t'aimera jamais, celui-là;
+il a au cœur un trop puissant amour qu'il faudrait éteindre d'abord, et
+c'est chose impossible. Mina ferma les yeux et se tut..... l'instant
+d'après les rouvrant plus beaux: «C'est moi qui ne l'aimerai jamais,
+dit-elle en m'embrassant. Quant à lui, si je voulais, monsieur, je vous
+prouverais peut-être...» Elle était si belle en ce moment, que je me
+sentis heureux, je l'avoue, malgré la constance à tout épreuve de mon
+ami Shetland, de le savoir à trois cents lieues de nous, occupé de
+trombones, de flûtes et de saxophones. Tu ne m'en voudras pas de ma
+franchise?
+
+Hélas! et je suis seul! et après tant de protestations, tant de serments
+de ne pas laisser s'écouler huit jours sans m'écrire, pas une ligne de
+Mina ne m'est parvenue?
+
+Je vois descendre un autre ballon de poste... je cours...
+
+ . . . . . Rien!...
+
+Tu es presque heureux, toi! Tu souffres, il est vrai, mais celle que tu
+aimes n'est plus! Pas de jalousie, tu n'espères ni ne crains: tu es
+libre et grand. Ton amour est frère de l'art; il appelle l'inspiration;
+ta vie est la vie expansive; tu rayonnes. Je... Oh! mais, ne parlons
+plus de nous ni d'elles. Malédiction sur toutes les femmes belles... que
+nous n'avons pas!
+
+Je vais essayer de reprendre mon esquisse commencée des mœurs musicales
+de l'Italie. Il ne s'agit ici ni de passion, ni d'imagination, ni de
+cœur, ni d'âme, ni d'esprit: ce sont de plates réalités. Or donc, je
+poursuis. Dans toutes les salles de spectacle, il y a devant la scène
+une noire cavité remplie de malheureux soufflant et râclant, aussi
+indifférents à ce qui se crie sur le théâtre qu'à ce qui se bourdonne
+dans les loges et au parterre, et n'ayant qu'une idée, celle de gagner
+leur souper. La collection de ces pauvres êtres constitue ce qu'on
+appelle l'orchestre, et voici comment cet orchestre est en général
+composé: il y a deux premiers et deux seconds violons ordinairement,
+très-rarement un alto et un violoncelle, presque toujours deux ou trois
+contre-basses, et les hommes qui en jouent, pour quelque monnaie qu'on
+leur donne à la fin de la soirée, sont fort embarrassés quand il s'agit
+d'exécuter un morceau où leurs trois cordes à vide ne peuvent être
+employées; en _si_ naturel majeur, par exemple, où les trois notes
+naturelles _sol_, _ré_, _la_, ne figurent point. (Ils ont conservé les
+contre-basses à trois cordes accordées en quintes...) Ce formidable
+bataillon d'instruments à cordes a pour adversaires une douzaine de
+bugles à clefs, six trompettes à pistons, six trombones à cylindres,
+deux ténors-tubas, deux basses-tubas, trois ophicléides, un cor, trois
+petites flûtes, trois petites clarinettes en _mi_ bémol, deux
+clarinettes en _ut_, trois clarinettes basses _pour les airs gais_, et
+un buffet d'orgue _pour jouer les airs de ballets_. N'oublions pas
+quatre grosses caisses, six tambours et deux tam-tams. Il n'y a plus ni
+hautbois, ni bassons, ni harpes, ni timbales, ni cymbales. Ces
+instruments sont tombés dans l'oubli le plus profond. Et cela se
+conçoit; l'orchestre n'ayant pour but que de produire un bruit capable
+de dominer de temps en temps les rumeurs de la salle, les petites
+clarinettes et les petites flûtes ont des sons bien plus perçants que
+ceux des hautbois; les ophicléides et les tubas sont bien préférables
+aux bassons, les tambours aux timbales, et les tam-tams aux cymbales. Je
+ne vois pas même pourquoi on a conservé le cor unique qu'on se plaît à
+faire écraser par les autres instruments de cuivre; il ne sert vraiment
+à rien; et les quatre misérables violons, et les trois contre-basses, on
+les distingue à peine davantage. Cette singulière agglomération
+d'instruments nécessite un travail spécial des operatori, pour
+approprier aux _exigences de l'orchestre moderne_ (phrase consacrée)
+l'instrumentation des maîtres anciens qu'ils _opèrent_, dépècent et
+accommodent en olla podrida, selon le procédé que je t'ai fait connaître
+en commençant. Et ces opérations, bien entendu, sont faites d'une façon
+digne de tout ce qui se manipule ici sous le nom de musique. Les parties
+de hautbois sont confiées aux trompettes, celles de basson aux tubas,
+celles de harpe aux petites flûtes, etc.
+
+Les musiciens (les musiciens!!!) exécutent à peu près ce qui est écrit,
+mais sans nuance aucune; le mezzo-forte est d'un usage variable et
+permanent. Le _forte_ a lieu quand les grosses caisses, les tambours et
+tam-tams sont employés, le _piano_ quand ils se taisent: telles sont les
+nuances connues et observées. Le chef d'orchestre a l'air d'un sourd
+conduisant des sourds; il frappe les temps à grands coups de bâton sur
+le bois de son pupitre, sans presser ni ralentir, qu'il s'agisse de
+retenir un groupe qui s'emporte (il est vrai qu'on ne s'emporte jamais)
+ou d'exciter un groupe qui s'endort; il ne cède rien à personne; il va
+mécaniquement comme la tige d'un métronome; son bras monte et descend;
+on le regarde si on veut, il n'y tient pas. Cet homme-machine ne
+fonctionne que dans les ouvertures, les airs de danse et les chœurs; car
+pour les airs et duos, comme il est absolument impossible de prévoir les
+caprices rhythmiques des chanteurs et de s'y conformer, les chefs
+d'orchestre ont depuis longtemps renoncé à marquer une mesure
+quelconque; les musiciens ont alors la bride sur le cou; ils
+accompagnent d'instinct, comme ils peuvent, jusqu'à ce que le gâchis
+devienne par trop formidable. Les chanteurs alors leur font signe de
+s'arrêter, ce qu'ils s'empressent de faire, et on n'accompagne plus du
+tout. Je ne suis en Italie que depuis peu. Et j'ai eu souvent déjà
+l'occasion d'admirer ce bel _effet d'orchestre_.
+
+Mais adieu pour ce soir, mon ami, je me croyais plus fort; la plume
+s'échappe de ma main. Je brûle; j'ai la fièvre. Mina! Mina! point de
+lettres! Que me font les Italiens et leur barbarie!... Mina! Je vois la
+lune pure se mirer dans l'Etna!... Silence!... Mina!..... loin....
+seul.... Mina!.... Mina!.... Paris!...
+
+
+=Deuxième lettre.=
+
+Sicile, 8 juin 2344.
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+Quel martyre notre ministre m'a infligé! rester ainsi en Italie, retenu
+par ma parole, trop légèrement donnée, de n'en point sortir avant
+d'avoir engagé le nombre de chanteurs qui nous manquent! quand le
+moindre navire me transporterait à travers les airs aux lieux où est ma
+vie!... Mais pourquoi son silence?... Je suis bien malheureux! Et
+m'occuper de musique dans cet état de brûlant vertige, avec ce trouble
+de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille
+douleurs!... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l'art n'est un
+bonheur que pour les âmes sereines; je le sens bien à l'indifférence et
+au dégoût que j'éprouve à l'égard des choses mêmes qui, pour moi, furent
+en d'autres temps des objets d'un si haut intérêt. N'importe! continuons
+ma tâche.
+
+Sachant la mission dont je suis chargé et mes fonctions à Euphonia, les
+membres de l'Académie sicilienne m'ont écrit ce matin pour me demander
+des renseignements sur l'organisation de notre ville musicale; ils ont
+beaucoup entendu parler d'elle, mais aucun d'eux cependant, malgré
+l'excessive facilité des voyages, n'a encore eu la curiosité de la
+visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de
+notre charte, avec une description succincte de la cité conservatrice du
+grand art que nous adorons. J'irai lire l'une et l'autre à la docte
+assemblée; je veux me donner le plaisir de voir de près l'étonnement de
+ces braves académiciens qui sont si loin de savoir _ce qu'est la
+musique_.
+
+Je ne t'ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la
+raison que ces solennités y sont tout à fait inusitées; elles
+n'exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur
+exécution, en tout cas, ne pourrait différer beaucoup de celle que j'ai
+observée dans les théâtres. Quant à la musique religieuse, il n'y en a
+pas davantage, en égard aux idées que nous avons et que nous réalisons
+si grandement sur l'application de toutes les ressources de l'art au
+service divin. Les derniers papes ayant prohibé dans les églises toute
+autre musique que celle des anciens maîtres de la chapelle Sixtine, tels
+que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave décision, fait
+disparaître à tout jamais le scandale dont se plaignaient si amèrement,
+il y a quelques siècles, les écrivains dont l'opinion nous paraît avoir
+eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon
+pendant la messe, on n'y entend plus des cavatines chantées en _voix de
+fausset_ par un homme entier, l'organiste n'exécute plus des fugues
+grotesques ni des ouvertures d'opéras bouffons; mais il n'en faut pas
+moins regretter que cette expulsion, trop bien motivée, de tant de
+monstruosités choquantes et ridicules, ait entraîné celle des
+productions nobles et élevées de l'art. Ces œuvres de Palestrina ne
+sauraient être pour nous, ni pour quiconque possède la connaissance
+aujourd'hui vulgaire du vrai style sacré, des œuvres complétement
+musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d'accords
+consonnants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux, ou
+pour l'esprit en considérant les difficultés dont l'auteur s'est _amusé_
+à trouver la solution, dont l'effet doux et calme sur l'oreille fait
+naître souvent une profonde rêverie; mais ce n'est point là la musique
+complète, puisqu'elle ne demande rien à la mélodie, à l'expression, au
+rhythme ni à l'instrumentation. Les savants siciliens seront fort
+surpris, j'imagine, d'apprendre avec quel soin il est défendu dans nos
+écoles de considérer ces puérilités de contre-point autrement que comme
+des exercices, de voir en elles un but au lieu d'un moyen de l'art, et,
+en les prenant ainsi au sérieux, de transformer les partitions en tables
+de logarithmes ou en échiquiers. En résumé cependant, s'il est
+regrettable qu'on ne puisse entendre dans les églises que des _harmonies
+vocales calmes_, au moins faut-il se féliciter de la destruction du
+style effronté, qui a été le résultat de cette décision. Entre deux maux
+estimons-nous heureux de n'avoir que le moindre. Les papes, d'ailleurs,
+ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples,
+pensant que leur présence et leur participation au service religieux
+n'avaient rien que de naturel, et devaient paraître infiniment plus
+morales que le barbare usage de la castration toléré et encouragé même
+par leurs prédécesseurs. Il a fallu des siècles pour découvrir cela!
+Autrefois il était bien permis aux femmes de chanter pendant l'office
+divin, mais à la condition pour elles de chanter mal; dès que leurs
+connaissances de l'art leur permettaient de chanter bien et de figurer
+en conséquence dans un chœur artistement organisé, défense était faite
+aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l'histoire, que
+dans certains moments notre art ait eu à subir l'influence despotique de
+l'idiotisme et de la folie.
+
+Les chœurs des églises d'Italie sont en général peu nombreux; ils se
+composent de vingt à trente voix au plus, aux jours des grandes
+solennités. Les choristes m'ont paru assez bien choisis; ils chantent
+sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble; et il faut
+évidemment les placer à part fort au-dessus des malheureux braillards
+des théâtres, dont je m'abstiens de te parler.
+
+Adieu, je te quitte pour écrire encore à Mina; serai-je plus heureux
+cette fois, et me répondra-t-elle enfin!
+
+Ton ami,
+
+XILEF.
+
+
+PARIS.
+
+(Un salon splendidement meublé).
+
+
+MINA (_seule_).
+
+Ah ça! mais, il me semble que je vais m'ennuyer! Ces messieurs se
+moquent-ils de moi! Comment! pas un d'eux n'a encore songé à me proposer
+quelque chose d'amusant pour aujourd'hui! Me voilà seule, abandonnée
+depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le
+plus empressé de tous, n'est pas encore venu!... Peut-être ont-ils bien
+fait, ma foi, de me laisser tranquille, ils sont si cruellement sots
+tous ces _beaux_ qui m'adorent. Ils ne savent jamais me parler que de
+fêtes, de courses, d'intrigues, de scandales, de toilette; pas un mot
+qui décèle l'intelligence ou le sentiment de l'art, rien qui vienne du
+cœur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l'âme, par
+le cœur. D'où vient que j'hésite à le dire?... Suis-je bien sûre, dans
+le fait, d'avoir un cœur et une âme?... Peuh! Voilà déjà que je ne me
+sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n'ai pas même répondu à ses
+brûlantes lettres. Il m'accuse, il se désespère, et je pense à lui...
+quelquefois, mais rarement. Allons, ce n'est pas ma faute, si, comme le
+dit mon imbécile de baron, _les absents ont toujours tort_, et _les
+présents sont toujours acceptés_. Je ne suis pas chargée de refaire le
+monde. Pourquoi est-il parti? Un homme qui aime bien ne doit jamais
+quitter sa maîtresse; il ne doit voir qu'elle au monde, et compter tout
+le reste pour rien.
+
+
+FANNY (_entrant_).
+
+Madame, voici vos journaux et deux lettres.
+
+
+MINA (_ouvrant un journal_).
+
+Voyons!... Ah! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours! j'y veux
+aller, j'y chanterai. (_Lisant._) «L'hymne composé par Shetland occupe
+toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n'a jamais
+encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble
+enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des
+autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa
+vie.» Fanny, appelez ma mère.
+
+
+FANNY (en sortant).
+
+Madame, vous ne lisez pas vos lettres; je crois qu'il y en a une de
+votre fiancé, M. Xilef.
+
+
+MINA (_seule_).
+
+Mon fiancé! le drôle de mot. Ah! que c'est ridicule un fiancé! Mais il
+peut aussi m'appeler sa fiancée! je suis donc ridicule! Sotte fille,
+avec ses termes grotesques! Tout cela me déplaît, me crispe,
+m'exaspère.............. Elle n'a que trop bien deviné. Oui, cette
+lettre est de mon fidèle Xilef. C'est cela... des reproches... ses
+souffrances... son amour............. toujours la même chanson... Jeune
+homme! tu m'obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé! Eh!
+au fait, ils sont insupportables ces êtres éternellement passionnés! Qui
+est-ce qui les prie d'être constants?... qui l'a prié de m'adorer?...
+qui?... eh! mais, c'est moi, ce me semble; il n'y songeait pas. Et
+maintenant qu'il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)
+c'est un peu leste de le planter là! Oui, mais... on ne vit qu'une fois.
+
+Voyons l'autre missive! (_Riant_). Ah! ah! voilà une épître laconique!
+un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C'est à la fois
+une signature et une phrase hiéroglyphique! Cela signifie que je suis
+attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans
+moi. (_Madame Happer s'avance pesamment._) Mon Dieu, ma mère, que vous
+êtes lente à venir quand je vous appelle! je suis ici à me morfondre
+depuis plus d'une demi-heure. Je n'ai pas de temps à perdre cependant!
+
+
+MADAME HAPPER.
+
+De quoi s'agit-il donc, ma fille? quelle nouvelle folie allez-vous
+entreprendre? vous voilà bien agitée.
+
+
+MINA.
+
+Nous partons!
+
+
+MADAME HAPPER.
+
+Vous partez?
+
+
+MINA.
+
+Nous partons, ma mère!
+
+
+MADAME HAPPER.
+
+Mais je n'ai pas envie de quitter Paris, je m'y trouve fort bien;
+surtout si, comme je le soupçonne, c'est pour aller rejoindre votre pâle
+amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous
+manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce
+mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n'a pas assez
+de fortune! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les
+femmes! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous
+le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On
+n'a jamais vu d'exemple d'un tel choix, ni d'une telle manie
+_d'épousailles_. Je pensais pourtant que la société brillante que vous
+voyez habituellement ici vous avait remise sur la voie du bon sens; mais
+il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà
+l'accès revenu.
+
+
+MINA (_s'inclinant avec un respect exagéré_).
+
+Ma respectable mère, vous êtes sublime! Je ne dirai pas que vous
+improvisez à merveille, car c'est, j'en suis sûre, pour préparer ce
+sermon que vous m'avez tant fait attendre! N'importe, l'éloquence a son
+prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons; nous
+allons à Euphonia; je chante à la fête de Gluck; je ne pense plus à
+Xilef; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à
+l'abri de ses poursuites; je m'appelle Nadira, vous passez pour ma
+tante; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend
+sous sa protection; j'ai un succès fou; je tourne toutes les têtes; pour
+le reste... qui vivra verra.
+
+
+MADAME HAPPER.
+
+Ah! mon Dieu, bénissez-la! je retrouve ma fille. Enfin la raison...
+embrasse-moi, ma toute belle. Ah! j'étouffe de joie! plus de ces sottes
+opinions sur les prétendues promesses! à la bonne heure! Oui, partons.
+Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de
+vouloir me l'enlever. Ah! que j'aie au moins le plaisir de lui dire son
+fait, à cet _épouseur_; c'est moi que cela regarde, et je vais...
+Morveux! une cantatrice de ce talent et si belle! Oui, mon garçon, elle
+est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie: dans
+deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et
+demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur
+nous poursuivra dans la direction contraire. Ah! je vais lui donner des
+nœuds à filer. (_Madame Happer sort en soufflant comme une baleine et en
+faisant des signes de croix_).
+
+
+FANNY (_qui est rentrée depuis quelques instants_).
+
+Vous le quittez donc, madame?
+
+
+MINA.
+
+Oui, c'est fini.
+
+
+FANNY.
+
+O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous! Vous ne
+l'aimez donc plus, plus du tout?
+
+
+MINA.
+
+Non.
+
+
+FANNY.
+
+Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur, il se tuera, madame.
+
+
+MINA.
+
+Bah!
+
+
+FANNY
+
+Il se tuera, cela est sûr!
+
+
+MINA.
+
+Assez, voyons!
+
+
+FANNY.
+
+Pauvre jeune homme!
+
+
+MINA.
+
+Ah ça, vous tairez-vous, idiote? Allez rejoindre ma mère et l'aider à
+faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si
+vous tenez à rester à mon service. (_Fanny sort_).
+
+
+MINA (_seule_).
+
+Il se tuera!... ne dirait-on pas que je suis obligée... D'ailleurs
+est-ce ma faute... si je ne l'aime plus!»
+
+Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes; puis ses
+doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première
+symphonie de Shetland qu'elle a entendue six mois auparavant. Elle
+murmure en jouant: «Réellement c'est beau cela! il y a dans cette
+mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement
+passionné!...» Elle s'arrête... Long silence... Elle reprend le thème
+symphonique: «Shetland est un homme à part!... différent des autres
+hommes... par son génie, son caractère (_jouant toujours_) et le mystère
+de sa vie... (_elle prend le mode mineur_) _il ne m'aimera jamais_, au
+dire de Xilef!» Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo.
+Explosion dans le mode majeur. Mina s'approche d'une glace, arrange ses
+cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie...
+Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval
+dessiné au trait; elle prend une plume, trace sur le col de l'animal une
+_bride flottante_, et sonne. Un domestique en livrée paraît: «Vous
+rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c'est ma réponse. (_A part._) Il
+est assez bête pour ne pas la comprendre.
+
+
+FANNY (_entrant_).
+
+Madame, tout est prêt.
+
+
+MINA.
+
+Ma mère a-t-elle écrit à...?
+
+
+FANNY.
+
+Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste.
+
+
+MINA.
+
+Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis.
+
+La femme de chambre s'éloigne. Mina va s'asseoir sur un canapé, croise
+ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses
+pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s'échappe de ses
+lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues; enfin, saisissant
+ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise
+humeur: «Eh! ma foi, qu'il s'arrange!»
+
+
+Troisième lettre.
+
+Euphonia, 6 juillet 2344.
+
+SHETLAND A XILEF.
+
+Voici, mon cher et triste ami, la charte musicale et la description
+d'Euphonia. Ces documents sont incomplets sous quelques rapports; mais
+tes loisirs forcés te permettront de revoir mon rapide travail, et si tu
+veux consulter tes souvenirs, tu pourras sans trop de peine l'achever.
+Je ne pouvais t'envoyer simplement le texte de nos règlements de police
+musicale, il fallait par une description succincte, mais exacte, donner
+à tes académiciens de Sicile une idée approximative de notre harmonieuse
+cité. J'ai donc dû prendre la plume et portraire Euphonia tant bien que
+mal; mais tu excuseras les incorrections de mon œuvre et ce qu'elle a de
+diffus et d'inachevé, en apprenant les étranges émotions qui depuis
+quelques jours m'ont troublé si violemment. Chargé, comme tu le sais, de
+tout ce qui concernait la fête de Gluck, j'ai eu à composer l'hymne
+qu'on devait chanter autour du temple. Il m'a fallu surveiller les
+répétitions d'_Alceste_ qu'on a jouée dans le palais Thessalien,
+présider aux études des chœurs de mon hymne et te remplacer, en outre,
+dans l'administration des instruments à cordes. Mais c'était peu pour
+moi; les noires préoccupations, les cruels souvenirs, le découragement
+profond où m'ont plongé d'anciens et incurables chagrins, ont au moins,
+en le dégageant de toute influence passionnée, donné à mon caractère
+cette gravité calme qui, loin d'enchaîner l'activité, la seconde au
+contraire et dont tu es malheureusement si dépourvu. C'est la souffrance
+qui paralyse nos facultés d'artiste, c'est elle seule qui par sa
+brûlante étreinte arrête les plus nobles élans de notre cœur, c'est elle
+qui nous éteint, nous pétrifie, nous rend fous et stupides. Et j'étais
+exempt, moi, tu le sais, de ces douleurs ardentes, mon cœur et mes sens
+étaient en repos, ils dormaient du sommeil de la mort, depuis que...
+la... blanche étoile a disparu de mon ciel... et ma pensée et ma
+fantaisie n'en vivaient que mieux. Aussi pouvais-je utiliser à peu près
+tout mon temps et l'employer comme la raison d'art m'indiquait qu'il
+fallait le faire. Et je n'y ai point manqué jusqu'ici, moins par amour
+de la gloire que par amour du beau, vers lequel nous tendons
+instinctivement tous les deux, sans aucune arrière-pensée de
+satisfaction orgueilleuse.
+
+Ce qui m'a ému, troublé, ravagé ces jours derniers, ce n'est pas la
+composition de mon hymne, ce ne sont pas les acclamations dont notre
+population musicale l'a salué, ni les éloges du ministre; ce n'est pas
+la joie de l'Empereur que ma musique, à en croire Sa Majesté, a
+transporté d'enthousiasme; ce n'est pas même l'effet très-grand que
+cette œuvre a produit sur moi, ce n'est rien de tout cela. Il s'agit
+d'un événement bizarre, qui m'a frappé plus que je ne croyais pouvoir
+être frappé d'aucune chose, et dont l'impression, par malheur, ne
+s'efface point.
+
+Comme je respirais la fraîcheur du soir, après une longue répétition,
+mollement couché dans mon petit navire, et regardant, de la hauteur où
+je m'étais élevé, s'éteindre le jour, j'entends sortir d'un nuage, dont
+je longeais les contours, une voix de femme stridente, pure cependant,
+et dont l'agilité extraordinaire, dont les élans capricieux et les
+charmantes évolutions semblaient, en retentissant ainsi au milieu des
+airs, être le chant de quelque oiseau merveilleux et invisible.
+J'arrêtai soudain ma locomotive... Après quelques instants d'attente, au
+travers des vapeurs empourprées par le soleil couchant, je vis s'avancer
+un élégant ballon dont la marche rapide se dirigeait vers Euphonia; une
+jeune femme était debout à l'avant du navire, appuyée, dans une pose
+ravissante, sur une harpe dont, par intervalles, elle effleurait les
+cordes avec sa main droite, étincelante de diamants. Elle n'était pas
+seule, car d'autres femmes passèrent plusieurs fois à l'intérieur devant
+les croisées du bord. Je crus d'abord que c'étaient quelques-unes de nos
+jeunes coryphées de la rue des Soprani, qui venaient, comme moi, de
+faire une promenade aérienne. Elle chantait, en l'ornant de toutes
+sortes de folles vocalises, le thème de ma première symphonie, qui n'est
+guère connue, pensais-je, que des Euphoniens. Mais bientôt, en examinant
+de plus près la charmante créature au brillant ramage, je dus
+reconnaître qu'elle n'était point des nôtres, et que jamais encore elle
+n'avait paru à Euphonia. Son regard, à la fois distrait et inspiré,
+m'étonna par la singularité de son expression, et je pensai tout de
+suite au malheur de l'homme qui aimerait une telle femme sans être aimé
+d'elle. Puis je n'y songeai plus... Les hautes cimes du Hartz me
+dérobaient déjà la vue du soleil à l'horizon; je fis monter
+perpendiculairement mon navire de quelques centaines de pieds pour
+revoir l'astre fugitif, et je le contemplai quelques minutes encore, au
+milieu de ce silence extatique dont on n'a pas d'idée sur la terre.
+Enfin, las de rêver et d'être seul dans l'air, le vent d'ouest
+m'apportant les lointains accords de la Tour qui sonnait l'hymne de la
+nuit, je descendis, ou plutôt je fondis comme un trait sur mon pavillon,
+situé, comme tu le sais, hors des murs de la ville. J'y passai la nuit.
+Je dormis mal; vingt fois, en quelques heures, je revis en songe cette
+belle étrangère appuyée sur sa harpe, sortant de son nuage rose et or.
+Je rêvai même en dernier lieu que je la maltraitais, que mes mauvais
+traitements, mes brutalités, l'avaient rendue horriblement malheureuse;
+je la voyais à mes pieds, brisée, en larmes, pendant que je
+m'applaudissais froidement d'avoir su dompter ce gracieux mais
+dangereux animal. Étrange vision de mon âme, si éloignée de pareils
+sentiments!!!! A peine levé, j'allai m'asseoir au fond de mon bosquet de
+rosiers, et, machinalement, sans avoir la conscience de ce que je
+faisais, j'ouvris à deux battants la porte de ma harpe éolienne. En un
+instant, des flots d'harmonie inondèrent le jardin; le _crescendo_, le
+_forte_, le _decrescendo_, le _pianissimo_, se succédaient sans ordre au
+souffle capricieux de la folle brise matinale. Je vibrais
+douloureusement, et n'avais pas la moindre tentation cependant de me
+dérober à cette souffrance en fermant les cloisons de l'instrument
+mélancolique. Loin de là, je m'y complaisais, et j'écoutais immobile. Au
+moment où un coup de vent, plus fort que les précédents, faisait naître
+de la harpe, comme un cri de passion, l'accord de septième dominante, et
+l'emportait gémissant à travers le bosquet, le hasard voulut que du
+_decrescendo_ sortit un arpége où se trouvait la succession mélodique
+des premières mesures du thème que j'avais entendu chanter la veille à
+mon inconnue, celui de ma première symphonie. Étonné de ce jeu de la
+nature, j'ouvris les yeux que je tenais fermés depuis le commencement du
+concert éolien... Elle était debout devant moi, belle, puissante,
+souveraine, _Dea!_ Je me levai brusquement. «Madame!--Je suis heureuse,
+monsieur, de me présenter à vous au moment où les esprits de l'air vous
+adressent un si gracieux compliment; ils vous disposeront sans doute à
+l'indulgence que je viens réclamer, et dont le grand Shetland, dit-on,
+n'est pas prodigue.--Qui a bien voulu, madame, venir si matin animer ma
+solitude?--Je me nomme Nadira, je suis cantatrice, j'arrive de Vienne,
+je veux voir la fête de Gluck, je désire y chanter, et je viens vous
+prier de me donner place dans le programme.--Madame...--Oh! vous
+m'entendrez auparavant, c'est trop juste.--C'est inutile, j'ai eu déjà
+le plaisir de vous entendre.--Et quand, et où donc?--Hier soir, au
+ciel.--Ah! c'était vous qui voguiez ainsi solitairement, et que j'ai
+rencontré au sortir de mon nuage, justement quand je chantais votre
+admirable mélodie? Cette belle phrase était prédestinée sans doute à
+servir d'introduction musicale à nos deux premières entrevues.--C'était
+moi.--Et vous m'avez entendue?--Je vous ai vue et admirée.--Oh! mon
+Dieu! c'est un homme d'esprit, il va me persifler, et il faudra que
+j'accepte ses railleries pour des compliments!--Dieu me garde de
+railler, madame; vous êtes belle.--Encore! Oui, je suis belle, et à
+votre avis je chante?--Vous chantez... trop bien.--Comment, trop
+bien?--Oui, madame; à la fête de Gluck le chant orné n'est point admis;
+le vôtre brille surtout par la légèreté et la grâce des broderies, il ne
+saurait donc figurer dans une cérémonie éminemment grandiose et
+épique.--Ainsi, vous me refusez?--Hélas! il le faut.--Oh! c'est
+incroyable, dit-elle en rougissant de colère et en arrachant de sa tige
+une belle rose qu'elle froissa entre ses doigts. Je m'adresserai au
+ministre... (je souris) à l'Empereur.--Madame, lui dis-je d'un accent
+fort calme, mais sérieux, le ministre de la fête de Gluck, c'est moi;
+l'empereur de la fête de Gluck, c'est encore moi; l'ordonnance de cette
+cérémonie m'a été confiée, je la règle sans contrôle, j'en suis le
+maître absolu; et (la regardant avec la moitié de ma colère) vous n'y
+chanterez pas.» Là-dessus la belle Nadira essuie en tressaillant ses
+yeux, où le dépit avait amené quelques larmes, et s'éloigne
+précipitamment.
+
+Ma demi-colère dissipée, je ne pus m'empêcher de rire de la naïveté de
+cette jeune folle, accoutumée sans doute à Vienne, au milieu de ses
+adorateurs, à tout voir plier devant ses caprices, et qui avait pensé
+venir sans résistance détruire l'harmonie de notre fête et me dicter ses
+volontés.
+
+Pendant quelques jours je ne la revis point. La fête eut lieu. _Alceste_
+fut dignement exécuté; après la représentation, les six mille voix du
+cirque chantèrent mon hymne, que je n'ai fait accompagner que par cent
+familles de clarinettes et saxophones, cent autres de flûtes, quatre
+cents violoncelles et trois cents harpes. L'effet, je te l'ai déjà dit,
+fut très-grand. L'orage des acclamations une fois calmé, l'empereur se
+leva et me complimentant avec sa courtoisie ordinaire, voulut bien me
+céder son droit de désigner la femme qui aurait l'honneur de couronner
+la statue de Gluck. Nouveaux cris et applaudissements du peuple. En ce
+moment de radieux enthousiasme, mes yeux tombèrent sur la belle Nadira,
+qui, d'une loge éloignée, attachait sur moi un regard humble et
+attristé. Soudain l'attendrissement, la pitié, une sorte de remords même
+me saisirent au cœur, à l'aspect de la beauté vaincue, éclipsée par
+l'art. Il me sembla que, vainqueur généreux, l'art devait maintenant
+rendre à la beauté une part de sa gloire, et je désignai Nadira, la
+frivole cantatrice viennoise, pour couronner le dieu de l'expression.
+L'étonnement général ne peut se dépeindre; personne ne la connaissait.
+Rougissant et pâlissant tour à tour, Nadira se lève, reçoit des mains du
+prêtre de Gluck la couronne de fleurs, de feuilles et d'épis, qu'elle
+doit déposer sur le front divin, s'avance lentement dans le cirque,
+monte les degrés du temple, et, parvenue au pied de la statue, se tourne
+vers le peuple en faisant signe qu'elle veut parler. On se tait, on
+l'admire; les femmes mêmes semblent frappées de son extrême beauté.
+«Euphoniens, dit-elle, je vous suis inconnue. Hier encore je n'étais
+qu'une femme vulgaire, douée d'une voix éclatante et agile, rien de
+plus. Le grand art ne m'avait point été révélé. Je viens, pour la
+première fois de ma vie, d'entendre _Alceste_, je viens d'admirer avec
+vous le splendide majesté de l'hymne de Shetland. Je comprends
+maintenant, j'entends, je vis: je suis artiste. Mais l'instinct du génie
+de Shetland pouvait seul le deviner. Souffrez donc qu'avant de couronner
+le dieu de l'expression, je prouve à vous, ses fidèles adorateurs, que
+je suis digne de cet honneur insigne, et que le grand Shetland ne s'est
+pas trompé.» A ces mots, arrachant les perles et les joyaux qui ornaient
+sa chevelure, elle les jette à terre, les foule aux pieds (abjuration
+symbolique), la main sur son cœur, s'incline devant Gluck, et d'une voix
+sublime d'accent et de timbre, elle commence l'air d'_Alceste_, «Ah!
+divinités implacables!»
+
+Impossible, cher Xilef, de te décrire avec quelque apparence de fidélité
+l'immense émotion produite par ce chant inouï. En l'écoutant tous les
+fronts s'inclinaient peu à peu, tous les cœurs se gonflaient; on voyait
+ça et là des auditeurs joindre les mains, les élever machinalement sur
+leurs têtes; nos jeunes femmes fondaient en larmes, et à la fin, au
+retour de l'immortelle phrase:
+
+ «Ce n'est pas vous faire une offense
+ Que de vous conjurer de hâter mon trépas.»
+
+Nadira, accoutumée à l'enthousiasme bruyant de ses Viennois, a dû
+éprouver un instant d'angoisse horrible: pas un applaudissement ne s'est
+fait entendre. Le cirque entier s'est tu, terrassé; mais, après une
+minute, chacun retrouvant la respiration et la voix (admire encore une
+fois le sens musical de nos Euphoniens), sans que le préfet des chœurs
+ni moi nous ayons fait le moindre signe pour désigner l'harmonie, un cri
+de dix mille âmes s'est élancé spontanément sur un _accord de septième
+diminué_, suivi d'une pompeuse cadence en _ut_ majeur. Nadira,
+chancelante d'abord, se redresse à cette harmonieuse clameur, et,
+élevant ses bras antiques, belle d'admiration, belle de joie, belle de
+beauté, belle d'amour, elle dépose la couronne sur la tête puissante de
+Gluck l'Olympien. Alors inspiré à mon tour par cette scène auguste, et
+pour adoucir un enthousiasme qui tournait à la passion, déjà jaloux
+peut-être, je fis le signe de la marche d'_Alceste_, et tous à genoux,
+Euphoniens fervents, nous saluâmes le souverain maître de sa religieuse
+mélopée.
+
+En nous relevant, nous cherchons Nadira: elle avait disparu. A peine
+retiré chez moi, je la vois entrer. Elle s'avance, s'incline et dit:
+«Shetland, tu m'as initiée à l'art, tu m'as donné une existence
+nouvelle; je t'aime... Peux-tu m'aimer? Je te fais don de tout mon être;
+ma vie, mon âme et ma beauté sont à toi.» Je réponds après un instant de
+doute silencieux, et en songeant à mon ancien amour qui s'évanouissait:
+«Nadira, tu m'as fait voir hors de l'art un idéal sublime... Sincèrement
+je t'aime... je t'accepte... Mais si tu me trompes, aujourd'hui ou
+jamais, tu es perdue.--Aujourd'hui ni jamais je ne puis te tromper; mais
+dussé-je payer par une mort cruelle le bonheur de t'appartenir, je le
+veux, ce bonheur, je te le demande... Shetland!--Nadira!...» Nos
+bras... nos cœurs... nos âmes... l'infini...
+
+Il n'y a plus de Nadira, Nadira c'est moi. Il n'y a plus de Shetland,
+Shetland c'est elle!
+
+J'ai honte, cher Xilef, de faire un tel récit à toi dont le cœur saigne
+déchiré par l'absence; mais la passion et le bonheur sont d'un égoïsme
+absolu. Pourtant mon bonheur a des intermittences, et sa lumineuse
+atmosphère est traversée quelquefois par d'affreux rayons d'obscurité.
+Je me souviens qu'au moment où j'ai dit à Nadira: «Sincèrement, je
+t'aime!» trois cordes de ma harpe se sont rompues avec un bruit
+lugubre... J'attache à cet incident une idée superstitieuse. Serait-ce
+un adieu de l'art qui me perd?... Il me semble en effet que je ne l'aime
+plus. Mais écoute encore:
+
+Hier, journée brûlante d'un été brûlant, nous planions, elle et moi, au
+plus haut des airs. Mon navire, sans direction, errait au gré d'un
+faible souffle du vent d'est; éperdûment enlacés, ivres-morts d'amour,
+gisants sur la molle ottomane de ma nacelle embaumée, nous touchions au
+seuil de l'autre vie, un seul pas, un seul acte de volonté et nous
+pouvions le franchir! «Nadira! lui dis-je, en l'étreignant sur mon
+cœur.--Cher!--Vois, il n'y a rien de plus pour nous en ce monde, nous
+sommes au faîte, redescendrons-nous! mourons!» Elle me regarda d'un air
+surpris, «Oui, mourons, ajoutai-je, jetons-nous embrassés hors du
+navire; nos âmes, confondues dans un dernier baiser, s'exhaleront vers
+le ciel avant que nos corps, tourbillonnant dans l'espace, aient pu
+toucher de nouveau la prosaïque terre. Veux-tu? viens!--Plus tard, me
+répondit-elle, vivons encore!» Plus tard! mais plus tard, pensai-je,
+retrouverons-nous un semblable moment?.... Oh! Nadira, ne serais-tu
+qu'une femme!... Je reste donc, puisqu'elle veut rester... Adieu, mon
+ami, depuis les deux heures employées à t'écrire... je ne l'ai pas vue,
+et pendant tout le temps que je passe maintenant loin d'elle, je crois
+sentir une main glacée m'arracher lentement le cœur de la poitrine.
+
+SHETLAND.
+
+La lettre de madame Happer, dans laquelle cette respectable matrone, en
+déclarant cyniquement à Xilef que sa fille le dégageait de sa promesse
+et renonçait à lui, annonçait aussi le départ de Mina pour l'Amérique,
+où l'appelaient les offres avantageuses d'un directeur de théâtre et
+l'_amitié_ d'un riche armateur. On ne peut guère se représenter que
+vaguement la secousse, le déchirement, l'indignation, la douleur, la
+rage infinie d'une âme à la fois tendre et terrible comme celle de
+Xilef, à la lecture d'un tel chef-d'œuvre de brutalité, d'insolence et
+de mauvaise foi. Il frémit de la tête aux pieds; deux larmes et deux
+flammes jaillirent ensemble de ses yeux, et l'idée d'une punition digne
+du crime s'empara immédiatement de son esprit. Il résolut donc aussitôt,
+après avoir prévenu Shetland de ce qui lui arrivait, de partir pour
+l'Amérique où il se flattait de découvrir bientôt sa perfide maîtresse.
+Il brisait ainsi tous les liens qui l'attachaient à Euphonia, il perdait
+sa place, il anéantissait du même coup son présent et son avenir! mais
+que lui importait! restait-il pour Xilef dans la vie un autre intérêt
+que celui de sa vengeance? La lettre de Shetland, et avec elle la
+description d'Euphonia, lui parvinrent au moment où il allait quitter
+Palerme: et il n'eut que le temps d'adresser ce document à l'Académie
+sicilienne, avec quelques lignes dans lesquelles il s'excusait de ne
+pouvoir pas venir le présenter et le lire lui-même, ainsi qu'il l'avait
+promis.
+
+Voici le manuscrit de Shetland tel que le président de l'Académie le lut
+en séance publique; Xilef n'y avait rien changé.
+
+
+DESCRIPTION D'EUPHONIA
+
+Euphonia est une petite ville de douze mille âmes, située sur le versant
+du Hartz, en Allemagne.
+
+On peut la considérer comme un vaste conservatoire de musique, puisque
+la pratique de cet art est l'objet unique des travaux de ses habitants.
+
+Tous les Euphoniens, hommes, femmes et enfants, s'occupent exclusivement
+de chanter, de jouer des instruments, et de ce qui se rapporte
+directement à l'art musical. La plupart sont à la fois instrumentistes
+et chanteurs. Quelques-uns, qui n'exécutent point, se livrent à la
+fabrication des instruments, à la gravure et à l'impression de la
+musique. D'autres consacrent leur temps à des recherches d'acoustique et
+à l'étude de tout ce qui, dans les phénomènes physiques, peut se
+rattacher à la production des sons.
+
+Les joueurs d'instruments et les chanteurs sont classés par catégories
+dans les divers quartiers de la ville.
+
+Chaque voix et chaque instrument ont une rue qui porte leur nom, et
+qu'habite seule la partie de la population vouée à la pratique de cette
+voix ou de cet instrument. Il y a les rues des soprani, des basses, des
+ténors, des contralti, des violons, des cors, des flûtes, des harpes,
+etc., etc.
+
+Il est inutile de dire qu'Euphonia est gouvernée militairement et
+soumise à un régime despotique. De là l'ordre parfait qui règne dans les
+études, et les résultats merveilleux que l'art en a obtenus.
+
+L'empereur d'Allemagne fait tout, d'ailleurs, pour rendre aussi heureux
+que possible le sort des Euphoniens. Il ne leur demande en retour que de
+lui envoyer deux ou trois fois par an quelques milliers de musiciens
+pour les fêtes qu'il donne sur divers points de l'empire. Rarement la
+ville se meut tout entière.
+
+Aux fêtes solennelles dont l'art est le seul objet, ce sont les
+auditeurs qui se déplacent, au contraire, et qui viennent entendre les
+Euphoniens.
+
+Un cirque, à peu près semblable aux cirques de l'antiquité grecque et
+romaine, mais construit dans des conditions d'acoustique beaucoup
+meilleures, est consacré à ces exécutions monumentales. Il peut contenir
+d'un côté vingt mille auditeurs et de l'autre dix mille exécutants.
+
+C'est le ministre des beaux-arts qui choisit dans la population des
+différentes villes d'Allemagne, les vingt mille auditeurs privilégiés
+auxquels il est permis d'assister à ces fêtes. Ce choix est toujours
+déterminé par le plus ou moins d'intelligence et de culture musicale des
+individus. Malgré la curiosité excessive que ces réunions excitent dans
+tout l'empire, aucune considération n'y ferait admettre un auditeur
+reconnu, par son inaptitude, indigne d'y assister.
+
+L'éducation des Euphoniens est ainsi dirigée: les enfants sont exercés
+de très-bonne heure à toutes les combinaisons rhythmiques; ils arrivent
+en peu d'années à se jouer des difficultés de la division fragmentaire
+des temps de la mesure, des formes syncopées, des mélanges de rhythmes
+inconciliables, etc.; puis vient pour eux l'étude du solfége,
+parallèlement à celle des instruments, un peu plus tard celle du chant
+et de l'harmonie. Au moment de la puberté, à cette heure d'efflorescence
+de la vie où les passions commencent à se faire sentir, on cherche à
+développer en eux le sentiment juste de l'expression et par suite du
+beau style.
+
+Cette faculté si rare d'apprécier, soit dans l'œuvre du compositeur,
+soit dans l'exécution de ses interprètes, la vérité d'expression, est
+placée au-dessus de toute autre dans l'opinion des Euphoniens.
+
+Quiconque est convaincu d'en être absolument privé, ou de se complaire à
+l'audition d'ouvrages d'une expression fausse, est inexorablement
+renvoyé de la ville, eût-il d'ailleurs un talent éminent ou une voix
+exceptionnelle; à moins qu'il ne consente à descendre à quelque emploi
+inférieur, tel que la fabrication des cordes à boyaux ou la préparation
+des peaux de timbales.
+
+Les professeurs de chant et des divers instruments ont sous leurs ordres
+plusieurs sous-maîtres destinés à enseigner des spécialités dans
+lesquelles ils sont reconnus supérieurs. Ainsi, pour les classes de
+violon, d'alto, de violoncelle et de contre-basse, outre le professeur
+principal qui dirige les études générales de l'instrument, il y en a un
+qui enseigne exclusivement le pizzicato, un autre l'emploi des sons
+harmoniques, un autre le staccato, ainsi de suite. Il y a des prix
+institués pour l'agilité, pour la justesse, pour la beauté du son et
+même pour la ténuité du son. De là les nuances de _piano_ si
+admirables, que les Euphoniens seuls en Europe savent produire.
+
+Le signal des heures de travail et des repas, des réunions par
+quartiers, par rues, des répétitions par petites ou par grandes masses,
+etc., est donné au moyen d'un orgue gigantesque placé au haut d'une tour
+qui domine tous les édifices de la ville. Cet orgue est animé par la
+vapeur, et sa sonorité est telle qu'on l'entend sans peine à quatre
+lieues de distance. Il y a cinq siècles, quand l'ingénieux facteur A.
+Sax, à qui l'on doit la précieuse famille d'instruments de cuivre à
+anche qui porte son nom, émit l'idée d'un orgue pareil destiné à remplir
+d'une façon plus musicale l'office des cloches, on le traita de fou,
+comme on avait fait auparavant pour le malheureux qui parlait de la
+vapeur appliquée à la navigation et aux chemins de fer, comme on faisait
+encore il y a deux cents ans pour ceux qui s'obstinaient à chercher les
+moyens de diriger la navigation aérienne, qui a changé la face du monde.
+Le langage de l'orgue de la tour, ce télégraphe de l'oreille, n'est
+guère compris que des Euphoniens; eux seuls connaissent bien la
+téléphonie, précieuse invention dont un nommé Sudre entrevit, au XIXe
+siècle, toute la portée, et qu'un des préfets de l'harmonie d'Euphonia a
+développée et conduite au point de perfection où elle est aujourd'hui.
+Ils possèdent aussi la télégraphie, et les directeurs des répétitions
+n'ont à faire qu'un simple signe avec une ou deux mains et le bâton
+conducteur, pour indiquer aux exécutants qu'il s'agit de faire entendre,
+fort ou doux, tel ou tel accord suivi de telle ou telle cadence ou
+modulation, d'exécuter tel ou tel morceau classique tous ensemble, ou en
+petite masse, ou en crescendo, les divers groupes entrant alors
+successivement.
+
+Quand il s'agit d'exécuter quelque grande composition nouvelle, chaque
+partie est étudiée isolément pendant trois ou quatre jours; puis l'orgue
+annonce les réunions au cirque de toutes les voix d'abord. Là, sous la
+direction des maîtres de chant, elles se font entendre par centuries
+formant chacune un chœur complet. Alors les points de respiration sont
+indiqués et placés de façon qu'il n'y ait jamais plus d'un quart de la
+masse chantante qui respire au même endroit, et que l'émission de voix
+du grand ensemble n'éprouve aucune interruption sensible.
+
+L'exécution est étudiée, en premier lieu, sous le rapport de la fidélité
+littérale, puis sous celui des grandes nuances, et enfin sous celui du
+style et de l'EXPRESSION.
+
+Tout mouvement du corps indiquant le rhythme pendant le chant est
+sévèrement interdit aux choristes. On les exerce encore au silence, au
+silence absolu et si profond, que trois mille choristes euphoniens
+réunis dans le cirque, ou dans tout autre local sonore, laisseraient
+entendre le bourdonnement d'un insecte, et pourraient faire croire à un
+aveugle placé au milieu d'eux qu'il est entièrement seul. Ils sont
+parvenus à compter ainsi des centaines de pauses, et à attaquer un
+accord de toute la masse après ce long silence, sans qu'un seul chanteur
+manque son entrée.
+
+Un travail analogue se fait aux répétitions de l'orchestre; aucune
+partie n'est admise à figurer dans un ensemble avant d'avoir été
+entendue et sévèrement examinée isolément par les préfets. L'orchestre
+entier travaille ensuite seul; et enfin la réunion des deux masses
+vocale et instrumentale s'opère quand les divers préfets ont déclaré
+qu'elles étaient suffisamment exercées.
+
+Le grand ensemble subit alors la critique de l'auteur, qui l'écoute du
+haut de l'amphithéâtre que doit occuper le public, et quand il se
+reconnaît maître absolu de cet immense instrument intelligent, quand il
+est sûr qu'il n'y a plus qu'à lui communiquer les nuances vitales du
+mouvement, qu'il sent et peut donner mieux que personne, le moment est
+venu pour lui de se faire aussi exécutant, et il monte au pupitre-chef
+pour diriger. Un diapason fixé à chaque pupitre permet à tous les
+instrumentistes de s'accorder sans bruit avant et pendant l'exécution;
+les préludes, les moindres bruissements d'orchestre sont rigoureusement
+prohibés. Un ingénieux mécanisme qu'on eût trouvé cinq ou six siècles
+plus tôt, si on s'était donné la peine de le chercher, et qui subit
+l'impulsion des mouvements du chef sans être visible au public, marque,
+_devant les yeux_ de chaque exécutant et tout près de lui, les temps de
+la mesure, en indiquant aussi d'une façon précise les divers degrés de
+_forte_ ou de _piano_. De cette façon, les exécutants reçoivent
+immédiatement et instantanément la communication du sentiment de celui
+qui les dirige, y obéissent aussi rapidement que font les marteaux d'un
+piano sous la main qui presse les touches, et le maître peut dire alors
+qu'il _joue de l'orchestre_ en toute vérité.
+
+Des chaires de philosophie musicale occupées par les plus savants hommes
+de l'époque, servent à répandre parmi les Euphoniens de saines idées sur
+l'importance et la destination de l'art, la connaissance des lois sur
+lesquelles est basée son existence, et des notions historiques exactes
+sur les révolutions qu'il a subies. C'est à l'un de ces professeurs
+qu'est due l'institution singulière des _concerts de mauvaise musique_
+où les Euphoniens vont, à certaines époques de l'année, entendre les
+monstruosités admirées pendant des siècles dans toute l'Europe, dont la
+production même était enseignée dans les Conservatoires d'Allemagne, de
+France et d'Italie, et qu'ils viennent étudier, eux, pour se rendre
+compte des défauts qu'on doit le plus soigneusement éviter. Telles sont
+la plupart des cavatines et finales de l'école italienne du commencement
+du XIXe siècle, et les fugues vocalisées des compositions plus ou
+moins religieuses des époques antérieures au XXe. Les premières
+expériences faites par ce moyen sur cette population dont le sens
+musical est aujourd'hui d'une rectitude et d'une finesse extrêmes,
+amenèrent d'assez singuliers résultats. Quelques-uns des chefs-d'œuvre
+de _mauvaise musique_, faux d'expression et d'un style ridicule, mais
+d'un effet cependant, sinon agréable, au moins supportable pour
+l'oreille, leur firent pitié; il leur sembla entendre des productions
+d'enfants balbutiant une langue qu'ils ne comprennent pas. Certains
+morceaux les firent rire aux éclats, et il fut impossible d'en continuer
+l'exécution. Mais quand on en vint à chanter la fugue sur _Kyrie
+eleison_ de l'ouvrage le plus célèbre d'un des plus grands maîtres de
+notre ancienne école allemande, et qu'on leur eut affirmé que ce morceau
+n'avait point été écrit par un fou, mais par un très-grand musicien,
+qui ne fit en cela qu'imiter d'autres maîtres, et qui fut à son tour
+fort longtemps imité, leur consternation ne peut se dépeindre. Ils
+s'affligèrent sérieusement de cette humiliante maladie dont ils
+reconnaissaient que le génie humain lui-même pouvait subir les
+atteintes; et le sentiment religieux, s'indignant chez eux en même temps
+que le sentiment musical, de ces ignobles et incroyables blasphèmes, ils
+entonnèrent d'un commun accord la célèbre prière _Parce Deus_, dont
+l'expression est si vraie, comme pour faire amende honorable à Dieu, au
+nom de la musique et des musiciens.
+
+Tout individu possédant toujours une voix quelconque, chacun des
+Euphoniens est tenu d'exercer la sienne et d'avoir des notions de l'art
+du chant. Il en résulte que les joueurs d'instruments à cordes de
+l'orchestre, qui peuvent chanter et jouer en même temps, forment un
+second chœur de réserve que le compositeur emploie dans certaines
+occasions et dont l'entrée inattendue produit quelquefois les plus
+étonnants effets.
+
+Les chanteurs à leur tour sont obligés de connaître le mécanisme de
+certains instruments à cordes et à percussion, et d'en jouer au besoin,
+en chantant. Ils sont ainsi tous harpistes, pianistes, guitaristes. Un
+grand nombre d'entre eux savent jouer du violon, de l'alto, de la viole
+d'amour, du violoncelle. Les enfants jouent du sistre moderne et des
+cymbales harmoniques, instrument nouveau, dont chaque coup frappe un
+accord.
+
+Les rôles des pièces de théâtre, les solos de chant et d'instruments ne
+sont donnés qu'à ceux des Euphoniens dont l'organisation et le talent
+spécial les rendent les plus propres à les bien exécuter. C'est un
+concours fait publiquement et patiemment devant le peuple entier qui
+détermine ce choix. On y emploie tout le temps nécessaire. Lorsqu'il
+s'est agi de célébrer l'anniversaire décennal de la fête de Gluck, on a
+cherché pendant huit mois, parmi les cantatrices, la plus capable de
+chanter et de jouer Alceste; près de mille femmes ont été entendues
+successivement dans ce but.
+
+Il n'y a point à Euphonia de priviléges accordés à certains artistes au
+détriment de l'art. On n'y connaît pas de premiers sujets, de droit en
+possession des premiers rôles, lors même que ces rôles ne conviennent en
+aucune façon à leur genre de talent ou à leur physique. Les auteurs, les
+ministres et les préfets, précisent les qualités essentielles qu'il faut
+réunir pour remplir convenablement tel ou tel rôle, représenter tel ou
+tel personnage; on cherche alors l'individu qui en est le mieux pourvu,
+et fût-il le plus obscur d'Euphonia, dès qu'on l'a découvert il est élu.
+Quelquefois notre gouvernement musical en est pour ses recherches et sa
+peine. C'est ainsi qu'en 2320, après avoir pendant quinze mois cherché
+une Eurydice, on fut obligé de renoncer à mettre en scène l'_Orphée_ de
+Gluck, faute d'une jeune femme assez belle pour représenter cette
+poétique figure et assez intelligente pour en comprendre le caractère.
+
+L'éducation littéraire des Euphoniens est soignée; ils peuvent jusqu'à
+un certain point apprécier les beautés des grands poëtes anciens et
+modernes. Ceux d'entre eux dont l'ignorance et l'inculture à cet égard
+seraient complètes, ne pourraient jamais prétendre à des fonctions
+musicales un peu élevées.
+
+C'est ainsi que, grâce à l'intelligente volonté de notre empereur et à
+son infatigable sollicitude pour le plus puissant des arts, Euphonia est
+devenue le merveilleux conservatoire de la musique monumentale.
+
+Les académiciens de Palerme croyaient rêver en écoutant la lecture de
+ces notes rédigées par l'ami de Xilef, et se demandaient si le jeune
+préfet euphonien n'aurait point eu l'intention de se jouer de leur
+crédulité. En conséquence, il fut décidé, séance tenante, qu'une
+députation de l'Académie irait visiter la ville musicale, afin de juger
+par elle-même de la vérité des faits extraordinaires qui venaient d'être
+exposés.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons laissé Xilef ne respirant que la vengeance, et prêt à monter
+en ballon pour aller à la poursuite de son audacieuse maîtresse, en
+Amérique, où il croyait naïvement qu'elle s'était rendue. Il partit, en
+effet, silencieux et sombre comme ces nuages porteurs de la foudre, qui
+se meuvent rapidement au ciel à l'instant précurseur des horribles
+tempêtes. Il dévorait l'espace; jamais sa locomotive n'avait fonctionné
+avec une si furieuse ardeur. Le navire rencontrait-il un courant d'air
+contraire, il le fendait intrépidement de sa proue, ou, s'élevant a une
+zone supérieure, allait chercher soit un courant moins défavorable, soit
+même cette région du calme éternel où nul être humain, avant Xilef,
+n'était sans doute encore parvenu. Dans ces solitudes presque
+inaccessibles, limites de la vie, le froid et la sécheresse sont tels,
+que les objets en bois contenus dans le navire se tordaient et
+craquaient. Quant au pilote sinistre, quant à Xilef, il demeurait
+impassible, à demi mort par la raréfaction de l'atmosphère, regardant
+tranquillement le sang lui sortir par le nez et la bouche, jusqu'à ce
+que l'impossibilité de résister plus longtemps à une douleur pareille le
+forçât de descendre chercher l'air respirable, et voir si la direction
+des vents lui permettait de ne le plus quitter. L'impétuosité de sa
+course fut telle, que quarante heures après son départ de Palerme, il
+débarquait à New-York. Impossible de dire toutes les recherches
+auxquelles il se livra, non-seulement dans les villes, mais dans les
+villages, dans les hameaux même des États-Unis, du Canada, du Labrador,
+puis dans l'Amérique du Sud, jusqu'au détroit de Magellan, et dans les
+îles de l'Atlantique et de l'océan Pacifique. Ce ne fut qu'après un an
+de ce labeur insensé qu'il en reconnut l'inutilité et que l'idée lui
+vint enfin d'aller chercher les deux scélérates en Europe, où elles
+étaient peut-être restées pour le dépister plus aisément. Il avait
+d'ailleurs besoin de revoir son ami Shetland, pour lui demander les
+ressources qui bientôt allaient lui manquer. On se doute bien, en effet,
+que dans cette furibonde exploration, l'argent n'avait pas été ménagé.
+Il se décida, en conséquence, à retourner à Euphonia, où il arriva après
+trois jours de navigation, précisément un soir où Nadira et Shetland
+donnaient une fête dans leur villa. Les jardins et les salons étaient
+somptueusement illuminés. Xilef, ne voulant se montrer qu'à son ami,
+attendit, caché dans un bosquet, l'occasion de le rencontrer seul, et de
+là, écoutant les bruits de la fête, tressaillit aux accents d'une voix
+qui lui rappelait celle de Mina. «Imagination, délire!» se dit-il.
+Shetland sortit enfin, et apercevant l'exilé qui s'offrait subitement à
+ses yeux: «Dieu! c'est toi! quel bonheur! Ah! rien ne manquera donc à
+notre fête, puisque te voilà.--Silence, je t'en prie, Shetland; je ne
+puis me montrer. Je ne suis plus Euphonien; j'ai perdu mon emploi; je
+viens seulement t'entretenir d'une grave affaire.--A demain les affaires
+sérieuses, répliqua Shetland; ton emploi te sera rendu, j'en réponds; tu
+es toujours des nôtres. Suis-moi, suis-moi; il faut que je te présente à
+Nadira, qui sera ravie de te connaître enfin.» Et avec cette cruelle
+légèreté des gens heureux, incapables de comprendre chez autrui la
+souffrance, il entraîna bon gré mal gré Xilef vers le lieu de la
+réunion. Le hasard voulut qu'au moment où les deux amis entraient dans
+la salle où se trouvait Nadira, celle-ci, occupée sans doute de quelque
+coquetterie, ne les aperçût point. Elle n'eut pas le temps d'être
+préparée à la foudroyante apparition de Xilef. Quant à lui, il avait en
+entrant reconnu sa perfide maîtresse; mais la haine et la souffrance
+avaient, depuis un an, donné à son caractère une telle fermeté, il était
+devenu tellement maître de ses impressions, qu'il sut à l'instant même
+dominer son trouble et le cacher entièrement. Xilef et Nadira furent
+donc mis en présence brusquement et de la façon la plus propre à
+déconcerter deux êtres moins extraordinaires. La belle cantatrice, en
+rencontrant l'amant qu'elle avait si indignement abandonné et trompé, et
+voyant au premier coup d'œil qu'il ne voulait pas la reconnaître, pensa
+qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de l'imiter, et le salua d'une
+façon polie, mais froide, sans le plus léger symptôme de surprise ni de
+crainte: telle était la prodigieuse habitude de dissimulation de cette
+femme. Shetland n'eut donc aucun soupçon de la vérité, et s'il remarqua
+une certaine froideur dans la manière dont Xilef et Nadira s'abordèrent,
+il l'attribua d'un côté, à une sorte de jalousie instinctive, capable de
+faire voir de mauvais œil à Nadira quiconque pouvait lui enlever la
+moindre part des affections de son amant, et de l'autre, au douloureux
+retour que Xilef n'avait pu manquer de faire sur son malheur, en
+contemplant à l'improviste l'ivresse et le bonheur d'autrui. La fête
+continua sans que le moindre nuage vînt en ternir l'éclat. Mais,
+longtemps avant sa fin, la pénétration de Xilef avait reconnu à certains
+signes imperceptibles pour tout autre observateur, à certains gestes, à
+l'accentuation de certains mots, la vérité irrécusable de ce fait:
+Nadira trompait déjà Shetland. Dès ce moment, l'idée d'une résignation
+stoïque à laquelle Xilef s'était d'abord arrêté, pour ne pas détruire le
+bonheur de son ami et le laisser dans l'ignorance des antécédents de
+Nadira, cette idée généreuse, dis-je, fit place à des pensées sinistres
+qui illuminèrent tout d'un coup les plus sombres profondeurs de son âme,
+et lui dévoilèrent des horizons d'horreur encore inconnus. Son parti fut
+bientôt pris. Déclarant le lendemain à Shetland qu'il renonçait à
+continuer son voyage, qu'il était inutile en conséquence de l'entretenir
+de l'affaire dont il avait d'abord voulu lui parler, il lui annonça son
+intention de rester à Euphonia, mais caché, mais obscur, mais inactif.
+Il le pria de ne tenter aucune démarche pour lui faire rendre sa
+préfecture, le calme et le repos étant les seuls biens nécessaires à sa
+vie désormais.
+
+Nadira, malgré sa finesse, se laissa prendre à ce faux semblant de
+douleur résignée, et enjoignit à sa mère d'imiter sa réserve à l'égard
+de Xilef, qui paraissait vouloir oublier un secret qu'elles et lui
+connaissaient seuls à Euphonia.
+
+Pour rendre cette situation moins dangereuse, Xilef, sortant rarement,
+en apparence, de la retraite qu'il avait choisie, ne voulut voir son ami
+qu'à certains intervalles peu rapprochés; s'accusant lui-même d'une
+sauvagerie que d'incurables chagrins pouvaient faire excuser. Mais caché
+sous divers déguisements, et avec la prudence cauteleuse du chat dans
+ses expéditions nocturnes, il épiait les démarches de Nadira, la suivait
+dans ses plus secrets rendez-vous, il parvint ainsi, au bout de quelques
+mois, à tenir le fil de toutes ses intrigues et à mesurer l'étendue de
+son infamie. Dès lors, le dénoûment du drame fut arrêté dans son esprit.
+Shetland devait être arraché à tout prix à une existence ainsi souillée
+et déshonorée; sa mort même dût-elle être la suite de son
+désillusionnement, il fallait que le grand amour, l'amour noble et
+enthousiaste, le plus sublime sentiment du cœur humain, qui avait
+embrasé deux artistes éminents pour une si indigne créature, fût vengé,
+et vengé d'une manière terrible, effroyable, à nulle autre pareille. Et
+voici comment Xilef sut remplir ce devoir.
+
+Il y avait alors à Euphonia un célèbre mécanicien dont les travaux
+faisaient l'étonnement général. Il venait de terminer un piano
+gigantesque dont les sons variés étaient si puissants que, sous les
+doigts d'un seul virtuose, il luttait sans désavantage avec un orchestre
+de cent musiciens. De là le nom de piano-orchestre qu'on lui avait
+donné. Le jour de la fête de Nadira approchait; Xilef persuada sans
+peine à son ami qu'un présent magnifique à faire à sa belle aimée,
+serait le nouvel instrument dont chacun s'entretenait avec admiration.
+«Mais si tu veux compléter sa joie, ajouta-t-il, joins-y le délicieux
+pavillon d'acier que le même artiste vient de construire, et dont
+l'élégance originale ne saurait se comparer à rien de ce que nous
+connaissons en ce genre. Ce sera un revissant boudoir d'été, aéré,
+frais, sans prix dans notre saison brûlante; tu pourras même l'inaugurer
+en y donnant un bal que Nadira radieuse présidera.» Shetland, plein de
+joie, approuva fort l'idée de son ami, et le chargea même de faire
+l'acquisition de ces deux chefs-d'œuvre. Celui-ci n'eut garde de
+retarder sa visite au mécanicien. Après lui en avoir fait connaître
+l'objet, il lui demanda s'il serait possible d'ajouter au pavillon un
+mécanisme énergique et spécial dont il lui indiqua la nature et l'effet,
+et dont l'existence ne devait être connue que d'eux seuls. Le
+mécanicien, étonné d'une telle proposition, mais séduit par sa nouveauté
+et par la somme considérable que Xilef lui offrait pour la réaliser,
+réfléchit un instant, et avec l'assurance du génie répondit: «Dans huit
+jours cela sera.--Il suffit, dit Xilef.» Et le marché fut conclu.
+
+Huit jours après, en effet, l'heureux Shetland put offrir à sa maîtresse
+le double présent qu'il lui destinait.
+
+Nadira le reçut avec des transports de joie. Le pavillon surtout la
+ravissait; elle ne pouvait se lasser d'admirer sa structure à la fois
+élégante et solide, les ornements curieux, les arabesques dont il était
+couvert, et son ameublement exquis, et sa fraîcheur qui le rendait si
+précieux pour les ardentes nuits caniculaires. «C'est une idée charmante
+de Xilef, s'écria-t-elle, de l'inaugurer par un bal d'amis intimes, bal
+dont mon cher Shetland sera l'âme en improvisant de brillants airs de
+danse sur le nouveau piano-géant. Mais ce magique instrument est d'une
+trop grande sonorité pour rester ainsi rapproché de l'auditoire, Xilef
+aura donc la bonté de le faire enlever du pavillon et porter à
+l'extrémité du jardin, dans le grand salon de la villa, d'où nous
+l'entendrons encore à merveille. Je vais faire mes invitations.» Cet
+arrangement, qui paraissait naturel et entrait d'ailleurs parfaitement
+dans le plan de Xilef, fut bientôt terminé. Le soir même, Nadira parée
+comme une fée, et son énorme mère couverte de riches oripeaux,
+recevaient dans le pavillon les jeunes femmes, bien dignes, sous tous
+les rapports, de l'intimité dont Nadira les honorait, et les jeunes
+hommes qu'elle avait _distingués_. Le piége était tendu; Xilef voyait
+avec un sang-froid terrible ses victimes venir s'y prendre
+successivement. Shetland, toujours sans méfiance, leur fit le plus
+cordial accueil; mais il se sentait dominé par un sentiment de tristesse
+singulier en pareille circonstance, et s'approchant de Nadira: «Que tu
+es belle! chère, lui dit-il avec extase. Pourquoi ce soir suis-je donc
+triste? je devrais être si heureux! Il me semble que je touche à quelque
+grand malheur, à quelque affreux événement... C'est toi, méchante péri,
+dont la beauté me trouble et m'agite ainsi jusqu'au vertige.--Allons,
+vous êtes fou, trêve de visions! Vous feriez mieux d'aller vous mettre
+au piano, le bal au moins pourrait commencer.--Oui, sans doute, ajouta
+Xilef, la belle Nadira a raison comme toujours, au piano! chacun brûle
+ici d'en venir aux mains.» Bientôt les accents d'une valse entraînante
+retentissent dans le jardin, les groupes de danseurs se forment et
+tourbillonnent. Xilef, debout, la main sur un bouton d'acier placé dans
+la paroi extérieure du pavillon, les suit de l'œil. Quelque chose
+d'étrange semble se passer en lui; ses lèvres sont pâles, ses yeux se
+voilent; il porte de temps en temps une main sur son cœur comme pour en
+contenir les rudes battements. Il hésite encore. Mais il entend Nadira,
+passant près de lui au bras de son valseur, jeter à celui-ci ces mots
+rapides: «Non, ce soir, impossible, ne m'attends que demain.» La rage de
+Xilef, à cette nouvelle preuve de l'impudeur de Nadira, ne se peut
+contenir, il appuie de tout son poids sur le bouton d'acier en disant:
+«Demain! misérables, il n'y a plus de demain pour vous!» et court à
+Shetland, qui, tout entier à ses inspirations, inondait la villa et le
+jardin d'harmonies tantôt douces et tendres, tantôt d'un caractère
+farouche et désespéré. «Allons donc, Shetland, lui crie-t-il, tu
+t'endors, on se plaint de la lenteur de ton mouvement. Plus vite! plus
+vite! les valseurs sont très-animés! à la bonne heure! Oh! la belle
+phrase, l'étonnante harmonie! quelle pédale menaçante! comme il grince
+et gémit ce thème dans le mode mineur! on dirait d'un chant de furies!
+tu es poëte, tu es _devin_. Entends leurs cris de joie: oh! ta Nadira
+est bien heureuse!» Des cris affreux partaient en effet du pavillon;
+mais Shetland, toujours plus exalté, tirait du piano-orchestre un orage
+de sons qui couvraient les clameurs et pouvaient seuls en dérober le
+caractère.
+
+Au moment où Xilef avait pressé le ressort destiné à faire mouvoir le
+mécanisme secret du pavillon, les parois d'acier de ce petit édifice de
+forme ronde avaient commencé à se rouler sur elles-mêmes lentement et
+sans bruit; de sorte que les danseurs voyant l'espace où ils s'agitaient
+moins grand qu'auparavant, crurent d'abord que leur nombre s'était
+accru. Nadira étonnée s'écria: «Quels sont donc les nouveaux venus?
+évidemment nous sommes plus nombreux, on n'y tient plus, on va étouffer,
+il semble même que les fenêtres plus étroites donnent maintenant moins
+d'air!»--Et madame Happer, rouge et pâle successivement: «Mon Dieu,
+messieurs, qu'est-ce que cela! emportez-moi hors d'ici! ouvrez, ouvrez!»
+Mais au lieu de s'ouvrir, le pavillon se roulant sur lui-même par un
+mouvement qui s'accélère tout à coup, les portes et les fenêtres sont à
+l'instant masquées par une muraille de fer. L'espace intérieur se
+rétrécit rapidement; les cris redoublent; ceux de Nadira surtout
+dominent; et la belle cantatrice, la poétique fée se sentant pressée de
+toutes parts, repousse ceux qui l'entourent avec des gestes et des
+paroles d'une horrible brutalité, sa basse nature dévoilée par la peur
+de la mort se montrant alors dans toute sa laideur. Et Xilef qui a
+quitté Shetland pour voir de près cet infernal spectacle, Xilef
+pantelant comme un tigre qui lèche sa proie abattue, tourne autour du
+pavillon en criant de toute sa force: «Eh bien! Mina, qu'as-tu donc,
+chère belle, à t'emporter de la sorte? ton corset d'acier te serrait-il
+trop? prie un de ces messieurs de le délacer, ils en ont l'habitude! Et
+ton hippopotame de mère, comment se trouve-t-elle? je n'entends plus sa
+douce voix!» En effet, aux cris d'horreur et d'angoisse, sous l'étreinte
+toujours plus vive des cloisons d'acier, vient de succéder un bruit
+hideux de chairs froissées, un craquement d'os qui se brisent, de crânes
+qui éclatent; les yeux jaillissent hors des orbites, des jets d'un sang
+écumant se font jour au-dessous du toit du pavillon; jusqu'à ce que
+l'atroce machine s'arrête épuisée sur cette boue sanglante qui ne
+résiste plus.
+
+Shetland cependant joue toujours, oubliant la fête et les danses, quand
+Xilef, l'œil hagard, l'arrache du clavier, et, l'entraînant vers le
+pavillon qui vient de se rouvrir en laissant retomber sur les dalles ce
+charnier fumant où ne se distinguent plus de formes humaines: «Viens
+maintenant, viens, malheureux, viens voir ce qui reste de ton infâme
+Nadira qui fut mon infâme Mina, ce qui reste de son exécrable mère, ce
+qui reste de ses dix-huit amants! Dis si justice est bien faite,
+regarde!» A ce coup d'œil d'une horreur infinie, à cet aspect que les
+vengeances divines épargnèrent aux damnés du septième cercle, Shetland
+s'affaisse sur lui-même. En se relevant, il rit, il court éperdu au
+travers du jardin, chantant, appelant Nadira, cueillant des fleurs pour
+elle, gambadant: il est fou.
+
+Xilef s'était calmé au contraire, il avait repris tout d'un coup son
+sang-froid: «Pauvre Shetland! il est heureux, dit-il. Maintenant je
+crois que je n'ai plus rien à faire, et qu'il m'est permis de me
+reposer. _Othello's occupation's gone!_» Et respirant un flacon de
+cyanogène qui ne le quittait jamais, il tomba foudroyé.
+
+ * * * * *
+
+Six mois après cette catastrophe, Euphonia encore en deuil était vouée
+au silence. L'orgue de la tour élevait seule au ciel d'heure en heure
+une lente harmonie dissonnante, comme un cri de douleur épouvantée.
+
+Shetland était mort deux jours après Xilef, sans avoir retrouvé sa
+raison un seul instant; et aux funérailles des deux amis, dont la
+terrible fin demeura, comme tout le reste de ce drame, incompréhensible
+pour la ville entière, la consternation publique fut telle, que
+non-seulement les chants, mais même les bruits funèbres furent
+interdits.
+
+ * * * * *
+
+Corsino roule son manuscrit, et sort.
+
+.....Après quelques minutes de silence, les musiciens se lèvent. Le chef
+d'orchestre, invité par eux au banquet d'adieux qu'ils veulent me
+donner, les salue en passant et leur dit: «A demain!»--(Bacon.)
+«Savez-vous que Corsino me fait peur?--(Dimski.) Pour écrire des
+horreurs pareilles, il faut être atteint de la rage.--(Winter.) C'est un
+Italien!--(Derwinck.) C'est un Corse!--(Turuth.) C'est un
+bandit!--(Moi.) C'est un musicien!--(Schmidt.) Oh! il est clair que ce
+n'est point un homme de lettres. Quand on n'a en tête que des contes
+aussi prétentieusement extravagants on ferait mieux d'écrire--(Kleiner
+l'interrompant.) _Une visite à Tom-Pouce_, n'est-ce pas?
+Envieux!--(Schmidt.) Timbalier!--(Kleiner.) Bouffon!--(Schmidt.)
+Bavarois!--(Moi.) Messieurs! messieurs! pas de ces vérités-là
+maintenant. Nous avons le temps de nous les dire demain soir, _inter
+pocula_.--(Bacon, en s'en allant.) Décidément, avec son grec, notre hôte
+me fatigue. Que le diable l'emporte!...»
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+ Le dîner de l'étrier.--Toast de Corsino.--Toast du chef
+ d'orchestre.--Toast de Schmidt.--Toast de l'auteur.--Fin des
+ vexations des frères Kleiner.
+
+
+A sept heures, j'entre dans la salle choisie pour le _dîner de
+l'étrier_. J'y trouve réunis tous mes bons amis de l'orchestre de
+X***, y compris leur digne chef et même le joueur de grosse caisse
+qui ne m'a jamais regardé de très-bon œil. Mais c'est un repas de corps,
+et le brave homme a cru devoir mettre de côté ses antipathies
+personnelles pour y prendre part. D'ailleurs, puisqu'il s'agit d'un
+_tutti_, a-t-il pensé, «que serait-ce sans la grosse caisse?»
+L'assemblée est, comme toutes les réunions d'artistes, gaie et bruyante.
+Viennent les toasts.
+
+Corsino le premier se lève son verre à la main; «A la musique,
+messieurs! s'écrie-t-il, son règne est arrivé! Elle protége le drame,
+elle habille la comédie, elle embaume la tragédie, elle loge la
+peinture, elle enivre la danse, elle met à la porte ce petit vagabond de
+vaudeville; elle mitraille les ennemis de ses progrès; elle jette par
+les croisées les représentants de la routine; elle triomphe en France,
+en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, en Amérique même;
+elle lève partout des tributs énormes; elle a des flatteurs trop peu
+intelligents pour la comprendre, des détracteurs qui n'apprécient pas
+mieux la grandeur de ses desseins, la savante audace de ses
+combinaisons; mais les uns et les autres la craignent et l'admirent
+d'instinct. Elle a des adorateurs qui lui chantent des odes, des
+assassins qui la manquent toujours, une garde prête à mourir pour elle
+et qui ne se rendra jamais. Plusieurs de ses soldats sont devenus
+princes, des princes se sont faits ses soldats. Devant d'ignobles
+caricatures qui passent pour ses portraits, à cause du nom qu'elles
+portent, le peuple se découvre; il se prosterne, il crie, il bat des
+mains, quand, aux grands jours, il la voit en personne le front
+resplendissant de gloire et de génie. Elle a traversé la Terreur, le
+Directoire et le Consulat; parvenue aujourd'hui à l'Empire, elle a formé
+sa cour de toutes les reines qu'elle a détrônées. _Vive l'empereur_!!!»
+
+Le chef d'orchestre se levant à son tour: «Très-bien, mon brave Corsino!
+je dis aussi comme toi: Vive _l'empereur_! car j'aime passionnément
+notre art, quoiqu'il m'arrive rarement d'en parler. Pourtant je suis
+fort loin de le voir, comme tu le vois, à l'apogée de sa gloire. L'état
+de fermentation de l'Europe me fait trembler pour lui. Tout est calme en
+ce moment, il est vrai; mais le dernier orage ne l'a-t-il pas
+cruellement meurtri et fatigué? Les blessures de la musique sont-elles
+déjà fermées, et ne portera-t-elle pas longtemps d'affreuses cicatrices?
+
+»Dans la pensée des nations de fourmis en guerre au milieu desquelles
+nous vivons, à quoi servons-nous poëtes, artistes, musiciens,
+compositeurs, cigales de toute espèce?... à rien. Voyez comme on nous a
+traités pendant la dernière tourmente européenne. Et quand nous nous
+sommes plaints: «Que faisiez-vous hier? nous ont dit les fourmis
+guerroyantes.--Nous chantions.--Vous chantiez! c'est à merveille! eh
+bien! dansez maintenant!» Dans le fait, quel intérêt voulez-vous que les
+peuples trouvent à cette heure à nos élans, à nos efforts, à nos drames
+les plus passionnés? Qu'est-ce que nos _Bénédictions des poignards_, nos
+chœurs de _la Révolte_, nos _Rondes du Sabbat_, nos _Chansons de
+brigands_, nos _Galops infernaux_, nos _Abracadabra_ de toutes sortes, à
+côté de cet hymne immense chanté à la fois par des millions de voix, à
+la douleur, à la rage et à la destruction!... Qu'est-ce que nos
+orchestres en comparaison de ces bandes formidables animées par la
+foudre, qui exécutent l'ouragan, et que dirige l'infatigable maître de
+chapelle dont l'archet est une faux et qu'on nomme _la Mort_?...
+
+»Que sont aussi les choses et les hommes que ces bouleversements mettent
+quelquefois tout à coup en évidence?..... Quelles voix se font entendre
+au milieu de tant de sinistres rumeurs? Le rossignol effarouché, rentré
+dans son buisson, ferme l'œil aux éclairs et ne répond au tonnerre que
+par le silence. Nous tous qui ne sommes pas des rossignols, nous en
+faisons autant: le pinson se tapit au creux de son chêne, l'alouette
+dans son sillon, le coq rentre au poulailler, le pigeon au colombier,
+le moineau dans sa grange. La pintade et le paon perchés sur leur
+fumier, l'orfraie, le hibou sur leur ruine, le freux et le corbeau
+perdus dans la brume, unissent seuls leurs voix discordantes et saluent
+la tempête.
+
+»Non, les difficultés sont grandes, les obstacles nombreux, le labeur
+est âpre et lent pour notre art aujourd'hui. Et pourtant j'espère
+encore, je crois que, par notre constance, notre courage et notre
+dignité, l'art peut être sauvé. Unissons-nous donc; soyons patients,
+énergiques et fiers! Prouvons aux peuples distraits par tant d'intérêts
+graves, que si nous sommes les derniers nés de la civilisation, si nous
+avons eu un instant sa tendresse la plus vive, nous en étions dignes.
+Ils comprendront peut-être alors combien elle souffrirait si nous
+périssions.
+
+»Je bois aux artistes que rien ne saurait avilir ni décourager! aux
+artistes véritables, aux vaillants, aux forts!»--Applaudissements.
+(Bacon bas à Kleiner): «Il ne parle guère, notre chef, mais quand il
+prend la parole, il sait s'en servir!--Oui, dit Kleiner le jeune, mais
+tout ceci est bien sérieux. (Se levant): Je bois, moi, à notre camarade
+Schmidt pour qu'il nous égaye un peu; car nous tournons à la politique
+et je ne connais rien de plus... vexant.»
+
+Schmidt fait une grimace et monte sur sa chaise son verre à la main:
+«Messieurs, dit-il de sa voix de crécelle, pour ne pas sortir trop
+brusquement du sujet des discours précédents, je vous dirai que la foi
+et l'enthousiasme de Corsino, et le cramponnement de notre chef à un
+espoir que je supposais éteint en lui, me font le plus grand plaisir.
+Peut-être parviendrai-je à croire et à espérer aussi. Attendez! il me
+semble même que l'espérance et la foi me reviennent ensemble. Je ne me
+sens pas encore la force de transporter des montagnes... mais, Dieu me
+pardonne! cela va venir, car, ma parole d'honneur, je crois que je
+crois.
+
+»A quoi tiennent les révolutions de l'esprit humain! j'étais tout à
+l'heure plus incrédule qu'un professeur d'algèbre. Je croyais que deux
+et deux font quatre; et encore, comme Paul-Louis Courier, le vigneron
+français, n'en étais-je pas bien sûr.
+
+»Et maintenant, par suite des beaux sermons que nous venons d'entendre,
+on me dirait que monsieur*** a fait....., que mademoiselle*** n'a
+pas fait... que madame*** n'a pas dit.... je serais capable de le
+croire.
+
+»Admirez, s'il vous plaît, entre deux parenthèses, la bonté qu'a mon
+tromblon de ne pas partir! Quelle chance, si j'étais méchant, qu'une
+phrase ainsi chargée à mitraille, prête à faire feu! Je pourrai prêter
+de belles actions à des drôles, de beaux ouvrages à des crétins, du bon
+sens à des sots, du talent à Kleiner...»--Ah! ah! bon! voilà ton
+affaire, Kleiner, tu as voulu être _égayé_ (on siffle), tu
+l'es.--Schmidt reprenant: «Oui, je pourrais prêter un public à notre
+théâtre, de la voix et du style à nos chanteurs, de la beauté à nos
+actrices, le sentiment de l'art à notre directeur; enfin c'est
+effroyable le ravage que ferait mon tromblon. Pas du tout, sa bouche
+ouverte restera muette; je le désarme, et pour plus de sûreté (avalant
+un grand verre de vin) je noie les poudres. Car si l'on a vu partir des
+fusils qui n'étaient pas chargés, à plus forte raison pourrait-on voir
+partir un tromblon chargé qui n'est que désarmé. Et je veux être bon
+aujourd'hui, mais bon comme ces gros canons de nos remparts,
+inoffensivement couchés au soleil et dans la gueule desquels les poules
+font leur nid. Je veux porter un toast tout simple, tout cordial, que
+les deux honorables orateurs qui m'ont précédé à la tribune auraient dû
+porter avant moi. Ils m'ont laissé cet honneur, j'en profite, tant pis!
+Je bois à l'hôte que nous aimons et qui va nous quitter, puisse-t-il
+revenir bientôt nous assister de nouveau pendant nos nocturnes labeurs!»
+Longs hourras, applaudissements, poignées de main. «Eh! donc, crie
+Schmidt triomphant, vous voyez que ce sont encore les farceurs qui ont
+le plus de cœur.»
+
+Je me lève à mon tour: «Merci! mon cher Schmidt. Messieurs, mon opinion
+sur l'état présent et sur l'avenir de notre art tient un peu de
+l'opinion de Corsino, et beaucoup de celle de votre savant chef. Je me
+surprends quelquefois à partager le bouillant enthousiasme du premier,
+mais les craintes du second viennent bien vite le refroidir, et le
+souvenir de mainte expérience désolante qu'il m'a été imposé de faire,
+vient ajouter encore à l'amertume de ma tristesse, sinon de mon
+découragement. Les agitations politiques, sans doute, sont un terrible
+obstacle à la prospérité de la musique telle que nous la comprenons.
+Malheureusement, si elle souffre et languit, les causes premières de ses
+maux les plus réels sont fort près d'elle, et je crois que c'est là
+surtout que nous devons les chercher. Notre art, essentiellement
+complexe, a besoin pour exercer toute sa puissance d'agents nombreux; il
+faut pour leur donner l'unité d'action indispensable, l'_autorité_,
+l'autorité forte et absolue. Corsino a parfaitement senti cette
+nécessité dans l'organisation de son Euphonia. Mais à cette autorité
+artiste que nous devons supposer intelligente et dévouée, il faut aussi
+le nerf de la guerre et de l'industrie, il faut l'argent. Ces quatre
+puissances, l'autorité, l'intelligence, le dévouement et l'argent, où se
+trouvent-elles réunies d'une manière constante? Je ne le vois pas. Leur
+union n'existe guère que passagèrement et dans des circonstances rares
+tout à fait exceptionnelles. La vie agitée et précaire que mène
+aujourd'hui la musique en Europe, est due principalement aux fâcheuses
+alliances qu'elle s'est laissé imposer, et aux préjugés qui la poussent
+et la repoussent en sens contraires. C'est la Cassandre de Virgile, la
+vierge inspirée que se disputent Grecs et Troyens, dont les paroles
+prophétiques ne sont point écoutées et qui lève au ciel ses yeux, ses
+yeux seuls, car ses mains sont retenues par des chaînes. Beaucoup de
+choses tristes et vraies ont été dites à ce sujet à nos dernières
+soirées de l'orchestre, pendant ce que Schmidt appelle vos _nocturnes
+labeurs_. Permettez-moi de les résumer ici.
+
+»De son alliance avec le théâtre, alliance qui a produit et pourrait
+produire encore de si magnifiques résultats, sont nés pour la musique
+l'esclavage et la honte, et tous les genres d'avilissement. Vous le
+savez, messieurs, ce n'est plus seulement avec ses sœurs, la poésie
+dramatique et la danse, qu'elle doit au théâtre s'unir aujourd'hui, mais
+bien avec une multitude d'arts inférieurs groupés autour d'elle pour
+exciter une _curiosité_ puérile et détourner l'attention de la foule de
+son véritable objet. Les directeurs des grands théâtres, dits lyriques,
+ayant remarqué que les œuvres énormes avaient seules le privilége de
+faire d'énormes recettes, n'ont plus attaché de prix qu'aux compositions
+d'une longueur démesurée. Mais, persuadés aussi, et avec raison, que
+l'attention du public, si robuste qu'on la suppose, ne peut être tenue
+éveillée pendant cinq heures par la musique et le drame seuls, ils ont
+introduit dans leurs opéras en cinq et six actes, tout ce que
+l'imagination la plus active a pu inventer de fracas et d'éblouissements
+pour la surexcitation brutale des sens.
+
+»Le mérite du directeur d'un grand théâtre lyrique consiste maintenant
+dans le plus ou moins d'habileté qu'il met à _faire supporter_ la
+musique au public, quand cette musique est belle, et à empêcher ce même
+public de la remarquer, quand elle ne vaut rien.
+
+»A côté de ce système des spéculateurs, nous devons placer les
+prétentions des artistes chantants qui visent, eux aussi, à l'argent par
+tous les moyens. Car la maladie étrange qui semble s'être emparée du
+peuple entier des chanteurs de théâtre depuis quelques années, maladie
+dont vous connaissez tous les symptômes, n'a pas pour cause, dans la
+plupart des cas, l'amour de la gloire, l'émulation, l'orgueil, mais le
+plat amour du lucre, l'avarice, ou la passion du luxe, l'insatiabilité
+des jouissances matérielles. On recherche des applaudissements et des
+éloges hyperboliques, parce que seuls ils ébranlent encore la foule
+incertaine et la dirigent de tel ou tel côté. Et l'on appelle la foule,
+parce que seule elle apporte l'argent. Dans ce monde-là, on ne veut pas,
+comme nous le voudrions, l'argent _pour_ la musique, mais _par_ la
+musique et malgré elle. De là, le goût du clinquant, du boursouflé, de
+la sonorité avant tout, le mépris des premières qualités du style, les
+affreux outrages faits à l'expression, au bon sens et à la langue, la
+destruction du rhythme, l'introduction dans le chant de toutes les plus
+révoltantes stupidités, et l'erreur du gros public, qui croit naïvement
+aujourd'hui qu'elles sont des _conditions essentielles_ de la musique
+dramatique qu'il confond avec la musique théâtrale. L'enseignement
+lui-même est dirigé en ce sens. Vous ne vous doutez pas de ce que
+certains maîtres apprennent à leurs élèves; et, sauf de très-rares
+exceptions, on peut dire maintenant: Un maître de chant est un homme, un
+peu plus bête qu'un autre homme, qui enseigne l'art de tuer la bonne
+musique et de donner à la mauvaise une apparence de vie.
+
+Quant aux auteurs, poëtes ou musiciens, écrivant pour le théâtre, ce
+n'est pas de notre temps qu'on en trouverait beaucoup (on en trouve
+pourtant, je le reconnais) de pénétrés d'un vrai respect pour l'art.
+Combien d'entre eux sont capables de se borner à produire quelques
+ouvrages excellents, mais peu lucratifs, et de préférer cette production
+modérée et soignée à l'exploitation constante de leur esprit, si épuisé
+qu'il soit? Exploitation comparable à celle d'une prairie qu'on fauche
+et refauche jusqu'aux racines, sans laisser à sa toison végétale le
+temps de repousser. Qu'on ait des idées, qu'on n'en ait pas, il faut
+écrire, écrire vite et beaucoup; il faut accumuler des actes, pour
+accumuler des primes, pour accumuler des droits d'auteur, pour accumuler
+des capitaux, pour accumuler des intérêts, pour attirer à soi et
+absorber tout ce qui est d'une absorption possible; comme font ces
+animalcules infusoires nommés Vortex, qui établissent un tourbillon
+au-devant de leur bouche toujours béante, de manière à toujours
+engloutir les petits corps qui passent auprès d'eux. Et pour se
+justifier on cite modestement Voltaire et Walter Scott, qui pourtant ne
+plaignaient ni leur temps ni leurs peines à parachever leurs ouvrages.
+
+D'autres, sans prétendre à la fortune, à laquelle tant de gens se
+croient des droits aujourd'hui, se bornant à chercher dans l'art des
+moyens d'existence, n'hésitent point à faire commerce du talent réel
+qu'ils possèdent, et grattent en conséquence jusqu'au tuf un sol capable
+de porter de beaux fruits s'il était sagement cultivé. Ceci est moins
+blâmable, il est vrai; la nécessité n'est pas mère de l'art. Mais c'est
+fort déplorable aussi, et cela amène, non-seulement pour la dignité des
+hommes intelligents, mais pour les jouissances que le public achète, les
+plus fâcheux résultats, les vendeurs ne livrant trop souvent alors sur
+le marché que de la pacotille.
+
+Dans l'un et l'autre cas, de cette inexorable et plus ou moins rapide
+production sortent à la fois, en grouillant dans leurs disgracieux
+enlacements, les _formules_, la _manière_, le _procédé_, le _lieu
+commun_, qui font que tous les ouvrages de la plupart des maîtres de la
+même époque, écrits dans les mêmes conditions, se ressemblent. On trouve
+trop long d'attendre que les pensées naissent, et de chercher pour elles
+de nouvelles formes. On sait qu'en assemblant des notes, des mots, de
+telle ou telle façon, on amène des combinaisons acceptées par le public
+de toute l'Europe. A quoi bon alors chercher à les assembler autrement?
+Ces combinaisons ne sont que des enveloppes d'idées; il suffira de
+varier la couleur des étiquettes, et le public ne s'apercevra pas de
+sitôt que l'enveloppe ne contient rien. L'important n'est pas de
+produire quelques ouvrages bons, mais de nombreux ouvrages médiocres,
+qui puissent réussir et _rapporter_ vite. On a observé jusqu'où la
+tolérance du public pouvait s'étendre, et, bien que cette bénignité, qui
+ressemble à de l'indifférence, ait de beaucoup dépassé les bornes posées
+par le bon sens et le goût, on se dit: «Allons jusque-là, en attendant
+que nous puissions aller au delà. Ne cherchons ni l'originalité, ni le
+naturel, ni la vraisemblance, ni l'élégance, ni la beauté; ne nous
+inquiétons ni des vulgarités, ni des platitudes, ni des barbarismes, ni
+des pléonasmes, si les uns et les autres sont plus promptement écrits
+que les choses douées des qualités contraires. Le public ne nous saurait
+aucun gré de notre susceptibilité. Gagnons du temps; car le temps c'est
+de l'argent, et l'argent c'est tout.»--Et c'est ainsi que, dans des
+œuvres que certes ne sont pas sans mérite sous d'autres rapports, les
+rieurs peuvent relever des fautes incroyables qui n'eussent pas coûté,
+pour les corriger, vingt minutes d'attention à leur auteur. Mais vingt
+minutes, cela vaut sans doute 20 francs, et pour 20 francs on se résigne
+volontiers à laisser chanter dans le septuor du combat au troisième acte
+des _Huguenots_: «Quoi qu'il _arrive_ ou qu'il advienne.» Mot célèbre,
+non unique, qui m'a fait perdre dernièrement une gageure assez
+importante. Quelqu'un m'assurant qu'il ne se trouvait point dans
+l'ouvrage que je viens de citer et qu'on n'oserait chanter à l'Opéra une
+naïveté aussi remarquable, je soutins le contraire; un pari s'ensuivit;
+on vérifia le fait, et je perdis. On chante: «Quoi qu'il _advienne_ ou
+qu'il arrive.»
+
+(Éclat de rire des convives. Bacon seul, étonné, demande ce qu'il y a de
+risible dans ce mot. On a déjà prévenu le lecteur qu'il ne descendait
+point du Bacon qui inventa la poudre. Je reprends:) «Ces habitudes des
+théâtres étendent leur influence au dehors sur les artistes même dont
+les tendances sont les plus élevées, les convictions les plus sincères.
+Ainsi, nous en voyons qui, pour attirer les applaudissements, non pas
+seulement sur eux, mais sur les choses qu'ils admirent, commettent de
+véritables lâchetés. Croiriez-vous que, pendant un grand nombre
+d'années, dans les concerts du Conservatoire à Paris, l'usage a été
+d'enchaîner l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven, au chœur final du
+_Christ au mont des Oliviers_? Et cela pourquoi? parce que l'ouverture
+finissant _smorzando_ par un pizzicato, on craignait pour elle l'affront
+du silence du parterre, et qu'on comptait sur l'éclat de la péroraison
+du chœur pour faire applaudir Beethoven. O misère! ô respect des
+claqueurs!..... Et quand bien même le parterre n'eût pas applaudi cette
+héroïque inspiration! était-ce une raison pour détruire l'impression
+profonde qu'elle venait incontestablement de produire, pour faire un si
+choquant pot-pourri, un anachronisme aussi bouffon, pour accoler
+Coriolan au Christ, et mêler les rumeurs du Forum romain au chœur des
+anges sur la montagne de Sion?... Remarquez en outre qu'on se trompait
+en ces misérables calculs. J'ai entendu l'ouverture de Coriolan,
+exécutée ailleurs, _bravement toute seule_; et vingt fois plus applaudie
+que ne le fut jamais le chœur du Christ qu'on lui donnait jadis pour
+parachute au Conservatoire. Ces exemples, messieurs, et beaucoup
+d'autres que je m'abstiens de citer, m'amènent à une conclusion sévère
+mais que je crois juste.
+
+«_Le théâtre aujourd'hui est à la musique... Sicut amori lupanar._»
+
+--«Qu'est-ce que c'est?» disent Bacon et quelques autres, Corsino
+traduit le second terme de ma comparaison que je n'ai pas osé dire en
+français. Aussitôt éclate une trombe d'applaudissements, de cris,
+d'interjections, de: «C'est vrai! c'est vrai!» les verres violemment
+frappés sur la table volent en éclats. C'est un fracas à ne pas
+s'entendre.
+
+--De là, messieurs, la chaude affection que nous devons toujours montrer
+pour les compositions de théâtre où la musique est respectée, où la
+passion est noblement exprimée, où brillent le bon sens, le naturel, la
+vérité simple, la grandeur sans enflure, la force sans brutalité. Ce
+sont des filles honnêtes qui ont résisté à la contagion de l'exemple.
+Une œuvre de bon goût, vraiment musicale et dictée par le cœur, en
+notre temps d'exagérations, de vociférations, de dislocations, de
+machinisme et de mannequinisme! mais il faut l'adorer, jeter un voile
+sur ses défauts, et la placer sur un piédestal si élevé, que les
+éclaboussures qui jaillissent autour d'elle ne puissent l'atteindre!
+
+Vous êtes les Caton de la cause vaincue, nous dira-t-on; soit! mais
+cette cause est immortelle, le triomphe de l'autre n'est que d'un
+instant, et l'appui de ses dieux lui manquera tôt ou tard, avec ses
+dieux mêmes.
+
+De là aussi le mépris que nous ne devons jamais dissimuler et que vous
+ne dissimulez guère, j'en conviens, pour les produits de la basse
+industrie musicale exposés sur l'étal dramatique.
+
+De là enfin notre devoir de ne jamais montrer que dans sa plus
+majestueuse beauté la musique indépendante des exigences scéniques, la
+musique libre, la musique enfin. Si elle doit être plus ou moins
+humiliée au théâtre, qu'elle en soit d'autant plus fière partout
+ailleurs. Oui, messieurs! Et c'est ici que je me rallie tout à fait à
+l'opinion de votre chef. La cause du grand art, de l'art pur et vrai,
+est compromise par le théâtre, mais elle triomphera dans le théâtre
+même, si les artistes la défendent et combattent pour elle énergiquement
+et constamment.
+
+Les opinions de nos juges sont diverses, j'en conviens, les intérêts des
+artistes paraissent opposés, une foule de préjugés existent encore dans
+les écoles, le public pris en masse est peu intelligent, frivole,
+injuste, indifférent, variable. Mais son intelligence, qui s'est éteinte
+ou affaiblie pour certaines choses de notre art, semble se développer
+pour d'autres; sa variabilité, qui le fait revenir si souvent sur ses
+premiers jugements, compense son injustice; et si l'atrophie du sens de
+l'expression en particulier est évidente en lui, ce sont les méprisables
+produits de l'art faux qui l'ont amenée. L'audition fréquente d'œuvres
+douées de qualités poétiques et expressives parviendra sans doute à
+ranimer ce sens qui semble mort.
+
+Maintenant, si nous examinons la position des artistes dans le milieu
+social où ils vivent, le malheur a souvent, il est vrai, poursuivi et
+accablé des hommes inspirés, mais ce n'est pas aux illustrations de
+notre art et de notre temps seulement qu'il s'est attaché. Les grands
+musiciens partagent le sort de presque tous les pionniers de l'humanité.
+Nous avons eu Beethoven isolé, incompris, dédaigné, pauvre; Mozart,
+toujours courant après le nécessaire, humilié par d'indignes
+protecteurs, et ne possédant à sa mort que 6,000 francs de dettes; et
+tant d'autres. Mais si nous voulons regarder à côté du domaine musical,
+dans celui de la poésie, par exemple, nous verrons Shakspeare, las de la
+tiédeur de ses contemporains, se retirant à Straford dans la force de
+l'âge, sans vouloir plus entendre parler de poëmes, de drames ni de
+théâtre, et écrivant son épitaphe pour léguer sa malédiction à quiconque
+_dérangera ses os_; nous trouverons Cervantès impotent et misérable;
+Tasso mourant pauvre aussi et fou, autant d'orgueil blessé que d'amour,
+dans une prison! Camoëns plus malheureux encore. Camoëns fut guerrier,
+voyageur aventureux, amant et poëte; il fut intrépide et patient; il eut
+l'inspiration, il eut le génie, ou plutôt il appartint au génie qui en
+fit sa proie, qui l'entraîna palpitant par le monde, qui lui donna la
+force de lutter contre vents, tempêtes, obscurité, ingratitude,
+proscriptions, et la pâle faim aux joues creuses; flots amers qu'il
+fendit bravement de sa noble poitrine, en élevant sur eux d'un geste
+sublime son poëme immortel. Puis il mourut après avoir souffert
+longuement, et sans qu'un jour il ait pu se dire: «Mon pays me connaît
+et m'apprécie; il sait quel homme je suis, il voit l'éclat de mon nom
+rejaillir sur le sien, il comprend mon œuvre et l'admire; je suis
+heureux d'être venu, d'avoir vu et vaincu; grâces soient rendues à la
+suprême puissance qui me donna la vie!» Non, loin de là; il vécut perdu
+dans la foule des souffrants, la _gente dolorosa_, toujours armé et
+combattant, versant à flots ses pensées, son sang et ses larmes; indigné
+de son sort, indigné de voir les hommes si petits, indigné contre
+lui-même d'être si grand, agitant avec fureur la lourde chaîne des
+besoins matériels, _servo ognor fremente_. Et quand la mort vint le
+prendre, il dut aller au-devant d'elle avec ce triste sourire des
+esclaves résignés qui, sous les yeux de César, marchent à leur dernier
+combat.
+
+Puis la gloire est venue...... la gloire!.... ô Falstaff!
+
+ * * * * *
+
+Les grands musiciens ne sont donc pas les seuls à souffrir.
+
+D'ailleurs, à ces malheurs trop bien constatés, on peut opposer de
+nombreux exemples de destinées brillantes et heureuses, fournies par des
+hommes éminents dans l'art. Il y en eut, il y en a, il y en aura. En
+tous cas, nous qui n'avons pas de prétentions au rôle ni au sort des
+Titans, reconnaissons au moins que notre part est encore assez belle. Si
+nos jouissances sont peu fréquentes, elles sont vives et élevées. Leur
+rareté même en double le prix. Tout un monde de sensations et d'idées
+nous est ouvert, qui surajoute une existence de luxe et de poésie au
+nécessaire de la vie prosaïque, et nous en usons avec un bonheur aux
+autres hommes inconnu.
+
+Il n'y a point là d'exagération. Ces joies des musiciens, plus profondes
+que toutes les autres, sont réellement interdites à la majeure partie de
+la race humaine. Les arts, dont les uns ne s'adressent qu'à
+l'intelligence, et dont les autres sont _privés du mouvement_, ne
+sauraient rien produire de comparable. La musique (réfléchissez bien à
+ce que j'entends par ce mot, et ne confondez pas ensemble des choses qui
+n'ont de commun que le nom), la musique, dis-je, parle d'abord à un sens
+qu'elle charme et dont l'excitation se propageant à tout l'organisme,
+produit une volupté tantôt douce et calme, tantôt fougueuse et violente,
+qu'on ne croit pas possible avant de l'avoir éprouvée. La musique, en
+s'associant à des idées qu'elle a mille moyens de faire naître, augmente
+l'intensité de son action de toute la puissance de ce qu'on appelle
+vulgairement la poésie; déjà brûlante elle-même, en exprimant les
+passions, elle s'empare de leur flamme; étincelante de rayons sonores,
+elle les décompose au prisme de l'imagination; elle embrasse à la fois
+le réel et l'idéal; comme l'a dit J. J. Rousseau, elle fait _parler le
+silence même_. En suspendant l'action du rhythme qui lui donne le
+mouvement et la vie, elle peut prendre l'aspect de la mort. Dans les
+jeux harmoniques auxquels elle se livre, elle pourrait se borner (elle
+ne l'a que trop fait) à être un divertissement de l'esprit, dans ses
+jeux mélodiques, à caresser l'oreille. Mais quand, réunissant à la fois
+toutes ses forces sur l'oreille qu'elle charme ou offense habilement,
+sur le système nerveux qu'elle surexcite, sur la circulation du sang
+qu'elle accélère, sur le cerveau qu'elle embrase, sur le cœur qu'elle
+gonfle et fait battre à coups redoublés, sur la pensée qu'elle agrandit
+démesurément et lance dans les régions de l'infini, elle agit dans la
+sphère qui lui est propre, c'est-à-dire sur des êtres chez lesquels le
+sens musical existe réellement, alors son pouvoir est immense et je ne
+sais trop à quel autre ou pourrait sérieusement le comparer. Alors aussi
+nous sommes des dieux, et si les hommes comblés des faveurs de la
+fortune pouvaient connaître nos extases et les acheter, ils jetteraient
+leur or pour les partager un instant.
+
+Je répète donc le toast de votre maître de chapelle.
+
+Aux artistes que rien ne saurait avilir ni décourager, aux artistes
+véritables, à ceux qui vous ressemblent, aux persévérants, aux
+vaillants, aux forts!»
+
+Les hourras recommencent, mais cette fois en chœur et en pompeuse
+harmonie.
+
+A la cadence finale de cette clameur musicale, au moment où tous les
+verres vides retombent ensemble et frappent à la fois la table, je fais
+un signe au garçon de café qui attendait depuis quelques minutes à la
+porte du salon. Le Ganymède s'avance, son tablier blanc relevé sous son
+bras gauche et son gilet orné d'un énorme bouquet, portant sur un
+plateau un large et haut couvercle d'argent qui paraît recouvrir quelque
+friandise. Il se dirige vers les frères Kleiner assis l'un près de
+l'autre, dépose le plateau devant eux, enlève le couvercle, et
+l'assemblée reconnaît alors dans ce présent inattendu, DEUX BAVAROISES
+AU LAIT!!!
+
+«Enfin! enfin! enfin! crie-t-on en crescendo de toutes parts. Voilà la
+preuve, la voilà, glapit le petit Schmidt en grimpant sur la table,
+voilà la preuve qu'avec du temps et de la patience les artistes
+courageux finissent par avoir raison du sort.»
+
+Je m'esquive au milieu du tumulte.
+
+
+
+
+DEUXIÈME ÉPILOGUE
+
+LETTRE DE CORSINO A L'AUTEUR--RÉPONSE DE L'AUTEUR A CORSINO.
+
+ Beethoven et ses trois styles. Inauguration de la statue de
+ Beethoven à Bonn. Biographie de Méhul. Encore Londres. Purcell's
+ commémoration. La chapelle de St-James. Mme Sontag. Suicide d'un
+ ennemi des arts. Mot de Henri Heine. Une fugue de Rossini. La
+ philosophie de Falstaff. M. Conestabile, sa vie de Paganini.
+ Vincent Wallace, ses aventures à la nouvelle Zélande. Les fautes
+ d'impression. Fin.
+
+
+Après avoir envoyé ce livre à tous mes amis de l'Orchestre de X***,
+l'édition se trouvait _complétement épuisée_, et j'espérais, on a pu le
+voir dans le prologue, qu'on n'en parlerait plus. Je me flattais. On en
+parle. Les auteurs se flattent toujours.
+
+Voici une lettre du fantastique Corsino, lettre toute hérissée de points
+d'interrogation et pleine d'observations assez désagréables, à laquelle
+je me vois forcé de répondre catégoriquement.
+
+Cette correspondance oblige mon libraire à faire une nouvelle édition
+des SOIRÉES DE L'ORCHESTRE ainsi aggravées. Car il y a cinquante
+musiciens au théâtre de X^***, et je ne suis pas de force à copier ma
+lettre cinquante fois. Or, sur le point d'entreprendre cette seconde
+édition, M. Lévy me demande si je n'ai pas aussi des amis à Paris et
+s'il ne serait pas convenable d'augmenter à leur intention le nombre
+d'exemplaires du prochain tirage.--«Sans doute, lui ai-je répondu, j'ai
+beaucoup de très-bons amis, même à Paris; pourtant je ne voudrais pas
+vous engager dans de folles dépenses. Faites donc, croyez-moi,
+absolument comme si je n'en avais pas.--Et des ennemis? a-t-il répliqué
+avec un sourire rayonnant d'espoir. Ah! ah! voilà des gens utiles! Ils
+vont jusqu'à acheter les ouvrages sur lesquels ils ont des intentions...
+Ce serait drôle, convenez-en, si, grâce à eux, nous venions à vendre
+quelques centaines de vos _Soirées_, maintenant qu'en fait de livres
+vendus on ne compte plus que par dizaines.--Des ennemis! moi! allons
+donc, flatteur!... Non je n'ai pas d'ennemis; pas un seul,
+entendez-vous. Mais puisque vous êtes aujourd'hui en proie à cette
+singulière envie de _me tirer_ démesurément, faites comme si j'en avais
+beaucoup, et tirez mon livre tant qu'il vous plaira; tirez, tirez, on en
+mettra partout.»
+
+Ces derniers mots rappellent d'une façon assez malencontreuse un vers
+célèbre de la scène _des petits chiens_ dans la comédie des _Plaideurs_.
+C'est une bagatelle. Continuons. C'est-à-dire, non, ne continuons pas.
+Reproduisons sur-le-champ, au contraire, la lettre de mon ami Corsino,
+tâchons de me bien justifier des griefs qui m'y sont reprochés, et
+aidons, par ma réponse, lui et ses confrères, à conjurer le pressant
+danger musical qu'un méchant compositeur va leur faire courir.
+
+
+
+
+A L'AUTEUR DES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE
+
+
+A PARIS
+
+CHER MONSIEUR,
+
+Les artistes de la _ville civilisée_ ont reçu votre livre. Quelques-uns
+même l'ont lu. Et voici en résumé ce qu'ils en pensent.
+
+Ces messieurs trouvent que les musiciens de notre orchestre figurent
+dans votre ouvrage d'une manière peu honorable pour eux. Ils prétendent
+que vous avez commis un inqualifiable abus de confiance en faisant
+connaître au public leurs faits et gestes, leurs conversations, leurs
+mauvaises plaisanteries, et surtout les libertés qu'ils prennent avec
+les œuvres et les virtuoses médiocres. Franchement, vous les traitez un
+peu sans façons. Ils ne croyaient pas être si forts de vos amis.
+
+Quant à moi personnellement, je ne puis que vous remercier de m'avoir
+fait jouer un rôle qui me plaît et que je trouve original autant que
+vrai. Je n'en paraîtrai pas moins fort ridicule, cela est certain, aux
+hommes de lettres et aux musiciens de Paris qui vous liront. Mais je
+m'en moque. Je suis ce que je suis; honni soit qui sot me trouve!
+
+Notre Dieu-ténor est furieux, tellement furieux, qu'il feint de trouver
+_charmantes_ les malices que vous lui adressez. Cherchant à prouver son
+bon vouloir à votre égard, il tourmentait hier M. le baron F***,
+notre intendant, pour qu'il mît à l'étude un opéra de vous, dans lequel
+il prétend pouvoir remplir le rôle principal à votre entière
+satisfaction. Et à la sienne aussi, je suppose, car, fît-il de son
+mieux, il égorgerait l'opéra sans rémission. Heureusement, je connais ce
+genre de vendetta, et je n'ai pas souffert que vous en devinssiez la
+victime chez nous. J'ai détourné Son Excellence d'accueillir le projet
+suggéré par le perfide chanteur, et j'ai répondu aux reproches de
+celui-ci par un proverbe français, arrangé pour la circonstance, et
+qu'il a compris, j'en suis sûr, car dès ce moment il s'est tenu
+tranquille:
+
+ «Dis-moi ce qui tu chantes et je te dirai qui tu hais.»
+
+Le baryton est tout aise et tout heureux que vous l'ayez trouvé, dans le
+rôle de Don Juan, digne du prix Monthyon. Cette appréciation le flatte
+plus que je ne saurais vous dire.
+
+La prima donna de qui vous avez écrit: _nous avons cru qu'elle
+accouchait_! a fort aigrement répliqué: «En tout cas, il ne sera jamais
+le père de mes enfants!» Ce dont je ne puis vous féliciter, car c'est
+une sotte ravissante.
+
+Le Figaro et l'Almaviva ignorent encore, fort heureusement, l'opinion
+que vous m'avez attribuée sur eux dans votre livre. Ils sont peu
+lettrés. Je crois pourtant qu'ils savent lire.
+
+Le cor Moran est d'avis que le calembour fait sur son nom est indigne de
+vous. Cet avis, je le partage.
+
+Le joueur de grosse caisse, le seul de nos confrères qui n'ait pas reçu
+votre ouvrage, s'est fait prêter l'exemplaire de Schmidt qui ne s'en
+servait pas et l'a lu attentivement. Le ton ironique sur lequel vous
+parlez de lui l'a peiné; il ne s'est permis, toutefois, qu'une seule
+réflexion. «L'auteur, a-t-il dit, rend un compte infidèle de mon affaire
+avec notre directeur, à propos des six bouteilles de vin que celui-ci
+m'envoya l'hiver dernier, à titre d'encouragement. J'ai bien, il est
+vrai, répondu que je n'avais pas besoin d'encouragements, mais je me
+suis gardé de renvoyer les bouteilles.»
+
+Notre chef d'orchestre paraît plus mince depuis que vous avez signalé
+les _bonds de son abdomen_. Évidemment, il met un corset. Il est assez
+content de vous.
+
+Les frères Kleiner viennent de se marier; ils ont épousé deux
+Bavaroises. Ils conservent toujours le plus doux souvenir de _celles_
+que vous leur avez si galamment offertes, le soir de notre dîner
+d'adieux. Ils croyaient être ainsi arrivés au terme de leurs
+_vexations_, mais il leur en restait encore une à supporter: leur père
+est mort. Du reste votre livre les a peu divertis, ils n'en ont lu que
+dix pages.
+
+Bacon cherche inutilement à comprendre pourquoi vous informez par deux
+fois le lecteur, qu'il ne descend point du Bacon inventeur de la poudre.
+
+Enfin Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et moi, je l'avoue, nous nous
+donnons au diable pour savoir ce que vous avez voulu dire, dans ce
+passage de votre discours, où il est question de Camoëns: _«Puis la
+gloire est venue... la gloire... ô Falstaff_!»
+
+Qu'est-ce que Falstaff? quel rapport a-t-il avec Camoëns?... D'où sort
+ce nom bizarre?... est-ce celui d'un poëte? d'un guerrier? Je me perds,
+ils se perdent, nous nous perdons en conjectures.
+
+Autres questions plus importantes et dernières: Nous venons de jouer un
+charmant opéra traduit de l'anglais, intitulé Maritana, l'auteur se
+nomme Wallace, le connaissez-vous?
+
+Une brochure italienne sur Paganini nous est arrivée dernièrement. Elle
+complète votre esquisse de la vie de ce grand virtuose. Mais vous y êtes
+fort maltraité: L'avez-vous lue?
+
+Adieu, cher monsieur; en attendant votre prochaine visite, soyez assez
+bon pour me répondre une longue lettre, une lettre de deux heures et
+demie. Elle nous sera précieuse pour la première représentation
+d'_Angélique et Roland_, opéra très-plat que nous répétons en ce
+moment, et dont le troisième acte surtout est redoutable.
+
+Votre tout dévoué
+
+co-fanatique musicien,
+
+CORSINO.
+
+_P.S._ Vous n'avez donc pas corrigé les épreuves de votre volume? Il
+contient des fautes d'impression qui me désespèrent. Je ne parle pas des
+fautes de français, tout le monde en fait, et vous avez eu raison de ne
+pas pousser trop loin l'originalité.
+
+
+RÉPONSE DE L'AUTEUR A M. CORSINO
+
+1er violon de l'orchestre de X***
+
+Mon cher Corsino,
+
+Vous m'effrayez! quoi! un opéra intitulé _Angélique et Roland_, en 1852,
+et en trois actes encore? Et le rôle d'Angélique est joué sans doute par
+la jolie sotte dont j'ai su m'attirer les mauvaises grâces, celui de
+Roland par le vertueux Don Juan, et celui de Médor par mon traître
+ténor?... Pauvre ami! je connais vos douleurs et j'y sais compatir. Oui,
+je vous plains, et malgré mon aversion pour les longues lettres, je vois
+bien qu'il faut de toute nécessité proportionner les dimensions de
+celle-ci à la longueur de l'opéra _imminent_ dont vous me parlez. J'y
+introduis d'abord quelque chose qui ne vous était pas destiné. Il faut
+faire flèche de tout bois. Dieu veuille que cela vous plaise. Il s'agit
+de Beethoven pourtant, et d'une étude sur _ses trois styles_ écrite par
+un Russe passionné pour notre art. A défaut de ce livre, que je regrette
+de ne pouvoir vous envoyer, et que vous, Corsino, _devrez_ faire venir
+tôt ou tard de Saint-Pétersbourg, nos amis voudront bien se contenter de
+l'analyse que je viens d'en faire. Elle servira contre le premier acte
+d'_Angélique et Roland_. J'ai là des munitions qu'on pourra employer
+contre le deuxième. Grâce aux questions que vous m'adressez et
+auxquelles je suis en mesure de répondre, j'espère pouvoir vous faire
+vaincre aussi le troisième, le plus fort et le plus cruel à ce qu'il
+paraît. A sept heures du soir, donc, après l'ouverture d'_Angélique et
+Roland_ (car il faut pourtant jouer l'ouverture) vous lirez les pages
+suivantes:
+
+
+BEETHOVEN ET SES TROIS STYLES
+
+PAR M. W. DE LENZ.
+
+Voilà un livre plein d'intérêt pour les musiciens. Il est écrit sous
+l'influence d'une passion admirative que son sujet explique et justifie;
+mais l'auteur néanmoins conserve toujours une liberté d'esprit, fort
+rare parmi les critiques, qui lui permet de raisonner son admiration, de
+blâmer quelquefois, et de reconnaître des taches dans son soleil.
+
+M. de Lenz est Russe, comme M. Oulibischeff, l'auteur de la biographie
+de Mozart. Remarquons en passant, que parmi les travaux sérieux de
+critique musicale publiés depuis dix ans, deux nous sont venus de
+Russie.
+
+J'aurai beaucoup à louer dans le travail de M. de Lenz; c'est pourquoi
+je veux me débarrasser tout d'abord de reproches qu'il me semble avoir
+encourus en rédigeant son livre. Le premier porte sur les nombreuses
+citations allemandes dont le texte est hérissé. Pourquoi ne pas traduire
+en français ces fragments, puisque tout le reste est en langue
+française? M. de Lenz, en sa qualité de Russe, parle une foule de
+langues connues et inconnues, il s'est dit probablement: Qui est-ce qui
+ne sait pas l'allemand? comme ce banquier qui disait: «Qui est-ce qui
+n'a pas un million?» Hélas! nous, Français, nous ne parlons pas
+l'allemand, nous qui avons tant de peine à apprendre notre langue, et
+qui parvenons si rarement à la savoir. Il nous est, en conséquence, fort
+désagréable de parcourir avec un fiévreux intérêt les pages d'un livre,
+pour y tomber à chaque instant en des chausses-trappes comme celle-ci:
+Beethoven dit à M. Rellstab. _Opern, wie don Juan und Figaro, konnte ich
+nicht componiren. Dagegen habe ich einen Widerwillen._ Bon! qu'est-ce
+qu'il a donc dit Beethoven? Je voudrais le savoir. C'est impatientant.
+Encore la citation allemande que je fais là est-elle mal choisie,
+puisque l'auteur, par exception, s'est donné la peine de la traduire, ce
+qu'il n'a point fait pour une foule d'autres mots, de phrases, de récits
+et de documents, dont il est sans doute important pour le lecteur de
+connaître la signification. J'aime autant le procédé de Shakspeare,
+écrivant dans _Henri IV_, au lieu de la réponse d'une Galloise à son
+mari Anglais, ces mots entre deux parenthèses: (Elle lui parle gallois.)
+
+Mon second reproche portera sur une opinion émise par l'auteur à propos
+de Mendelssohn, opinion déjà énoncée par d'autres critiques, et dont je
+demanderai à M. de Lenz la permission de discuter avec lui les motifs.
+
+«On ne peut parler de la musique moderne, dit-il, sans nommer
+Mendelssohn Bartholdy... Nous partageons autant que personne le respect
+qu'un esprit de cette valeur commande, mais nous croyons que l'élément
+hébraïque, qu'on connaît à la pensée de Mendelssohn, empêchera sa
+musique de devenir l'acquisition du monde entier, sans distinction de
+temps ni de lieux.»
+
+N'y a-t-il pas un peu de préjugé dans cette manière d'apprécier ce grand
+compositeur, et M. de Lenz eût-il écrit ces lignes s'il eût ignoré que
+l'auteur de _Paulus_ et d'_Élie_ descendait du célèbre israélite Moïse
+Mendelssohn? J'ai peine à le croire. «Ces psalmodies de la synagogue,
+dit-il encore, sont des types qu'on retrouve dans la musique de
+Mendelssohn.» Or, il est difficile de concevoir comment ces psalmodies
+de la synagogue peuvent avoir agi sur le style musical de Félix
+Mendelssohn, puisqu'il n'a jamais professé la religion juive: tout le
+monde sait qu'il était luthérien, au contraire, et luthérien fervent et
+convaincu.
+
+D'ailleurs, quelle est la musique qui pourra jamais devenir
+l'_acquisition du monde entier, sans distinction de temps ni de lieux_?
+Aucune, très-certainement. Les œuvres des grands maîtres allemands, tels
+que Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven, qui tous appartenaient à la
+religion catholique, c'est-à-dire universelle, n'y parviendront pas plus
+que les autres, si admirablement belles, vivantes, saines et puissantes
+qu'elles soient.
+
+A part cette question de judaïsme qui me semble soulevée hors de propos,
+la valeur musicale de Félix Mendelssohn, la nature de son esprit, son
+amour filial pour Hændel et pour Bach, l'éducation qu'il reçut de
+Zelter, ses sympathies un peu exclusives pour la vie allemande, pour le
+foyer allemand, sa sentimentalité exquise, sa tendance à se renfermer
+dans le cercle d'idées d'une ville, d'un public donnés, sont appréciés
+par M. de Lenz avec beaucoup de pénétration et de finesse. De la
+comparaison qu'il établit dans le même chapitre entre Weber, Mendelssohn
+et Beethoven, il tire aussi des conclusions qui me semblent justes de
+tout point. Il ose même dire des choses fort sensées sur la fugue, sur
+le style fugué, sur ce qu'il y a de réel dans leur importance musicale,
+sur l'usage qu'en ont fait les vrais maîtres, et sur le ridicule abus
+qu'en font les musiciens dont ce style est la constante préoccupation.
+Il cite à l'appui de cette théorie l'avis d'un contre-pointiste consommé
+qui a passé sa vie dans la fugue, qui aurait pu trouver plus de raison
+pour y voir l'unique voie de salut en musique, et qui a mieux aimé être
+vrai. «C'est une trop honorable exception, dit-il, des idées exclusives
+du métier pour que nous ne rendions pas au lecteur (qui sait l'allemand)
+le service de le reproduire. On lit dans un article de M. Fuchs, de
+Saint-Pétersbourg: _Die fuge, als ein für sich abgeschlossenes
+Musik-stück_, etc., etc. (Il parle gallois.)
+
+Eh bien! voyez, je donnerais beaucoup pour savoir à l'instant ce qu'a
+écrit Fuchs là-dessus, et je suis obligé d'y renoncer...
+
+Après avoir établi des rapprochements fort ingénieux entre Beethoven et
+les grands maîtres allemands qui furent ses prédécesseurs et ses
+contemporains, M. de Lenz se livre à l'étude du caractère de son héros,
+à l'analyse de ses œuvres et enfin à l'appréciation des qualités
+distinctives des trois styles dans lesquels Beethoven écrivit. Cette
+tâche était difficile, mais il n'y a que des éloges à donner à la
+manière dont l'auteur l'a accomplie. Il est impossible de mieux entrer
+dans l'esprit de tous ces merveilleux poëmes musicaux, d'en mieux
+embrasser l'ensemble et les détails, de suivre avec plus de vigueur les
+élans impétueux du vol de l'aigle, de voir plus clairement quand il
+s'élève ou s'abaisse, et de le dire avec plus de franchise. M. de Lenz
+a, selon moi, un double avantage sous ce rapport sur M. Oulibischeff, il
+rend pleine justice à Mozart. M. Oulibischeff est fort loin d'être juste
+à l'égard de Beethoven. M. de Lenz reconnaît sans hésiter que divers
+morceaux de Beethoven, tels que l'ouverture des _Ruines d'Athènes_ et
+certaines parties de ses sonates de piano sont faibles et peu dignes de
+lui; que d'autres compositions à peines connues, il est vrai, manquent
+absolument d'idées, que deux ou trois enfin lui semblent des
+logogriphes; M. Oulibischeff admire tout dans Mozart. Et Dieu sait
+cependant si la gloire de _Don Juan_ eût souffert de la destruction de
+tant de compositions de son enfance qu'on a eu l'impiété de publier. M.
+Oulibischeff voudrait faire le vide autour de Mozart; il semble souffrir
+impatiemment que l'on parle des autres maîtres. M. de Lenz est plein
+d'enthousiasme réel pour toutes les belles manifestations de l'art, et
+sa passion pour Beethoven, bien qu'elle n'est point aveugle, est
+peut-être encore plus profonde et plus vive que celle de son émule pour
+Mozart.
+
+Les recherches infatigables auxquelles il s'est livré pendant vingt ans
+dans toute l'Europe lui ont fait acquérir bien des notions curieuses, et
+généralement peu répandues, sur Beethoven et ses œuvres. Quelques-unes
+des anecdotes qu'il raconte ont cela de précieux, qu'elles expliquent
+des anomalies musicales clair-semées dans les productions du grand
+compositeur, et dont on cherchait vainement jusqu'ici à se rendre
+compte.
+
+Beethoven, on le sait, professait une admiration robuste pour ces
+maîtres aux figures austères, dont parle M. de Lenz, qui firent un usage
+exclusif en musique de cet _élément purement rationnel de la pensée
+humaine qui ne saurait remplacer la grâce_. Son admiration, sait-on bien
+sur quoi elle se portait, et jusqu'où elle s'étendait? J'en doute. Elle
+rappelle un peu, à mon sens, le goût de ces riches gastronomes, qui, las
+de leurs festins de Lucullus, se plaisent à déjeuner de temps en temps
+avec un hareng saur et une galette de sarrazin.
+
+M. de Lenz raconte que Beethoven, en se promenant un jour avec son ami
+Schindler, lui dit: «Je viens de trouver deux thèmes d'ouverture. L'un
+se prête à être traité dans mon style à moi, l'autre convient à la
+manière de Hændel; lequel me conseillez-vous de choisir?» Schindler (le
+croira-t-on) conseilla à Beethoven de prendre le second motif. Cet avis
+plut à Beethoven à cause de sa prédilection pour Hændel; il s'y conforma
+malheureusement et ne tarda pas à s'en repentir. On prétend même qu'il
+en voulut beaucoup à Schindler de le lui avoir donné. Les ouvertures de
+Hændel ne sont pas en effet ce qu'il y a de plus saillant dans son
+œuvre, et leur comparer celles de Beethoven, c'est mettre en parallèle
+une forêt de cèdres et une couche de champignons.
+
+«Cette ouverture, op. 124, dit M. de Lenz, n'est point une double fugue,
+comme on l'a prétendu. Il faut supposer que le motif que Beethoven eût
+traité dans son style à lui, fût devenu l'occasion d'une ouvre bien plus
+importante (oh! oui, il faut le supposer!) dans un temps où le génie de
+l'artiste était à son apogée, alors que l'homme en lui jouissait des
+derniers jours exempts de souffrances physiques. Schindler aurait dû se
+dire que le génie de Beethoven régnait sans rival dans le style
+symphonique libre; que là il n'avait à imiter personne; que le style
+sévère était au contraire tout au plus pour lui une barrière à sauter;
+qu'il n'y était point chez lui. L'ouverture ne produisit aucun effet, on
+la dit inexécutable, ce qu'elle est _peut-être_.»
+
+Elle est difficile, répondrai-je à M. de Lenz, mais très-exécutable par
+un puissant orchestre. Grâce aux nombreuses saillies du style de
+Beethoven qui se font sentir sous le gros tissu de l'imitation
+hændelienne, la _coda_ tout entière et une foule de passages émeuvent et
+entrainent l'auditeur, quand ils sont bien rendus. J'ai dirigé deux
+exécutions de cette ouverture; la première eut lieu au Conservatoire
+avec un orchestre de première force. On y trouva le style des ouvertures
+de Hændel si mal reproduit qu'elle fut applaudie avec transport. Dix ans
+après, médiocrement exécutée par un orchestre trop faible, elle fut
+jugée sévèrement; on avoua que le style de Hændel y était parfaitement
+imité.
+
+M. de Lenz rapporte ici la conversation de Beethoven avec Schindler à
+ce sujet: _Wie kommen Sie wieder auf die alte Geschichte?_ etc. (Il
+parle gallois.)
+
+Dans cette revue minutieuse et intelligente des œuvres du grand
+compositeur, l'histoire des attentats commis sur elles devait
+naturellement trouver place; elle y est en effet, mais fort incomplète.
+M. de Lenz, qui traite si rudement les correcteurs de Beethoven, qui les
+bafoue, qui les flagelle, n'a pas connu le quart de leurs méfaits. Il
+faut avoir vécu longtemps à Paris et à Londres pour savoir jusqu'où ils
+ont porté leurs ravages.
+
+Quant à la prétendue faute de gravure que M. de Lenz croit exister dans
+le _scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur, et qui consisterait, au
+dire des critiques qui soutiennent la même thèse, dans la répétition
+inopportune de deux mesures du thème lors de sa réapparition dans le
+milieu du morceau, voici ce que je puis dire: D'abord il n'y a pas
+répétition exacte des quatre notes ut _mi_ _ré_ _fa_ dont le dessin
+mélodique se compose; la première fois elles sont écrites en blanches
+suivies d'une noire, et la seconde fois en noires suivies d'un soupir,
+ce qui en change le caractère.
+
+Ensuite l'addition des deux mesures contestées n'est point du tout une
+anomalie dans le style de Beethoven. Il y a non pas cent, mais mille
+exemples de caprices semblables dans ses compositions. La raison que les
+deux mesures ajoutées détruisent la symétrie de la phrase, n'était point
+suffisante pour qu'il s'abstînt si l'idée lui en est venue. Personne ne
+s'est moqué plus hardiment que lui de ce qu'on nomme _la carrure_. Il y
+a même un exemple frappant de ses hardiesses en ce genre dans la seconde
+partie du premier morceau de cette même symphonie, page 36 de la petite
+édition de Breitkopf et Hartel, où une mesure de silence, qui paraît
+être de trop, détruit toute la régularité rhythmique et rend
+très-dangereuse pour l'ensemble la rentrée de l'orchestre qui lui
+succède. Maintenant je n'aurai pas de peine à démontrer que la mélodie
+de Beethoven ainsi allongé, l'a été par lui avec une intention formelle.
+La preuve en est dans cette même mélodie reproduite une seconde fois
+immédiatement après le point d'orgue, et qui contient encore _deux
+mesures supplémentaires_ (_ré_, _ut_ dièse, _ré_, _ut_ naturel) dont
+personne ne parle; mesures différentes de celles qu'on voudrait
+supprimer, et ajoutées cette fois après la quatrième mesure du thème,
+tandis que les deux autres s'introduisent dans la phrase après la
+troisième mesure. L'ensemble de la période se compose ainsi de deux
+phrases de dix mesures chacune; il y a donc intention évidente de
+l'auteur dans cette double addition, _il y a donc même symétrie_,
+symétrie qui n'existera plus si on supprime les deux mesures contestées
+en conservant les deux autres qu'on n'attaque point. L'effet de ce
+passage du _scherzo_ n'a rien de choquant; au contraire, j'avoue qu'il
+me plaît fort. La symphonie est exécutée ainsi dans tous les coins du
+monde où les grandes œuvres de Beethoven sont entendues. Toutes les
+éditions de la partition et des parties séparées contiennent ces deux
+mesures; et enfin, lorsqu'en 1850, à propos de l'exécution de ce
+chef-d'œuvre à l'un des concerts de la société philharmonique de Paris,
+un journal m'eut reproché de ne les avoir pas supprimées, regardant
+cette erreur de gravure comme un fait de notoriété publique, je reçus
+peu de jours après une lettre de M. Schindler. Or, M. Schindler
+m'écrivait précisément pour me remercier de n'avoir point fait cette
+correction; M. Schindler, qui a passé sa vie avec Beethoven, ne croit
+point à la faute de la gravure, et il m'assurait avoir entendu les deux
+fameuses mesures dans toutes les exécutions de cette symphonie qui
+avaient en lieu _sous la direction de Beethoven_. Peut-on admettre que
+l'auteur, s'il eût reconnu là une faute, ne l'eût pas corrigée
+immédiatement?
+
+S'il a ensuite changé d'avis à ce sujet dans les dernières années de sa
+vie, c'est ce que je ne puis dire.
+
+M. de Lenz, fort modéré d'ailleurs dans la discussion, perd son
+sang-froid quand il vient à se heurter contre les absurdités qu'on écrit
+encore et qu'on écrira toujours, partout, sur les chefs-d'œuvre de
+Beethoven. En pareil cas, toutes sa philosophie l'abandonne, il
+s'irrite, il est malheureux, il redevient adolescent. Hélas! je puis le
+dire, sous ce rapport, j'étais encore à peine au sortir de l'enfance il
+y a quelques années; mais aujourd'hui je ne m'irrite plus. J'ai lu et
+entendu tant et tant de choses extraordinaires, non-seulement en France,
+mais même en Allemagne, sur Beethoven et les plus nobles productions de
+son génie, que rien en ce genre ne peut maintenant m'émouvoir. Je crois
+même pouvoir me rendre un compte assez exact des diverses causes qui
+amènent cette divergence des opinions.
+
+Les impressions de la musique sont fugitives et s'effacent promptement.
+Or, quand une musique est vraiment neuve, il lui faut plus de temps qu'à
+toute autre pour exercer une action puissante sur les organes de
+certains auditeurs, et pour laisser dans leur esprit une perception
+claire de cette action. Elle n'y parvient qu'à force d'agir sur eux de
+la même façon, à force de frapper et de refrapper au même endroit. Les
+opéras écrits dans un nouveau style sont plus vite appréciés que les
+compositions de concert, quelles que soient l'originalité,
+l'excentricité même du style de ces opéras, et malgré les distractions
+que les accessoires dramatiques causent à l'auditeur. La raison en est
+simple: un opéra qui ne tombe pas a plat à la première représentation
+est toujours donné plusieurs fois de suite dans le théâtre qui vient de
+le produire; il l'est aussi bientôt après dans vingt, trente, quarante
+autres théâtres, s'il a obtenu du succès. L'auditeur, qui, en l'écoutant
+une première fois, n'y a rien compris, se familiarise avec lui à la
+seconde représentation; il l'aime davantage à la troisième, et finit
+surtout par se passionner tout à fait pour l'œuvre qui l'avait choqué de
+prime abord.
+
+Il n'en peut être ainsi pour des symphonies qui ne sont exécutées qu'a
+de longs intervalles, et qui, au lieu d'effacer les mauvaises
+impressions qu'elles ont produites à leur apparition, laissent à ces
+impressions le temps de se fixer et de devenir des doctrines, des
+théories écrites, auxquelles le talent de l'écrivain qui les professe
+donne plus ou moins d'autorité, selon le degré d'impartialité qu'il
+semble mettre dans sa critique et l'apparente sagesse des avis qu'il
+donne à l'auteur.
+
+La fréquence des exécutions est donc une condition essentielle pour le
+redressement des erreurs de l'opinion, lorsqu'il s'agit d'œuvres
+conçues, comme celles de Beethoven, en dehors des habitudes musicales de
+ceux qui les écoulent.
+
+Mais si fréquentes, si excellentes, si entraînantes qu'on les suppose,
+ces exécutions même ne changeront l'opinion ni des hommes de mauvaise
+foi, ni des honnêtes gens à qui la nature a formellement refusé le sens
+nécessaire à la perception de certaines sensations, à l'intelligence
+d'un certain nombre d'idées. Vous aurez beau dire à ceux-là: «Admirez ce
+soleil levant!--Quel soleil! diront-ils tous; nous ne voyons rien.» Et
+ils ne verront rien en effet; les uns parce qu'ils sont aveugles, les
+autres parce qu'ils regardent à l'occident.
+
+Si nous abordons maintenant la question des qualités d'exécution
+nécessaires aux œuvres originales, poétiques, hardies, des fondateurs de
+dynasties en musique, il faudra reconnaître que ces qualités devront
+être d'autant plus excellentes que le style de l'œuvre est plus neuf. On
+dit souvent: «Le public n'aperçoit pas les incorrections légères, les
+nuances omises ou exagérées, les erreurs de mouvement, les défauts
+d'ensemble, de justesse, d'expression ou de chaleur.» C'est vrai, il
+n'est point choqué par ces imperfections, mais alors il demeure froid,
+il n'est pas ému, et l'idée du compositeur si délicate, ou gracieuse, ou
+grande et belle qu'on la suppose, ainsi voilée, passe devant lui sans
+qu'il en aperçoive les formes, parce que le public ne devine rien.
+
+Il faut donc, je le répète, aux œuvres de Beethoven des exécutions
+fréquentes, et d'une puissance et d'une beauté irrésistibles. Or il n'y
+a pas, je le crois fermement, six endroits dans le monde où l'on puisse
+entendre seulement six fois par an ses symphonies dignement exécutées.
+Ici l'orchestre est mal composé, là il est trop peu nombreux, ailleurs
+il est mal dirigé, puis les salles de concerts ne valent rien, ou les
+artistes n'ont pas le temps de répéter; enfin presque partout on
+rencontre des obstacles qui amènent, en dernière analyse, pour ces
+chefs-d'œuvre, les plus désastreux résultats.
+
+Quant à ses sonates, malgré le nombre incalculable de gens à qui l'on
+donne le nom de pianistes, je dois convenir encore que je ne connais pas
+six virtuoses capables de les exécuter fidèlement, correctement,
+puissamment, poétiquement, de ne pas paralyser la verve, de ne pas
+éteindre l'ardeur, la flamme, la vie, qui bouillonnent dans ces
+compositions extraordinaires, de suivre le vol capricieux de la pensée
+de l'auteur, de rêver, de méditer, ou de se passionner avec lui, de
+s'identifier enfin avec son inspiration et de la reproduire intacte.
+
+Non, il n'y a pas six pianistes pour les sonates de piano de Beethoven.
+Ses trios sont plus accessibles. Mais ses quatuors! combien y a-t-il en
+Europe de ces quadruples virtuoses, de ces dieux en quatre personnes,
+capables d'en dévoiler le mystère? Je n'ose le dire. Il y avait donc de
+nombreux motifs pour que M. de Lenz ne se donnât pas la peine de
+répondre aux divagations auxquelles les œuvres de Beethoven ont donné
+lieu. L'espèce d'impopularité de ces merveilleuses inspirations est un
+malheur inévitable. Encore, est-ce même un malheur?.... j'en doute. Il
+faut peut-être que de telles œuvres restent inaccessibles à la foule. Il
+y a des talents pleins de charme, d'éclat et de puissance, destinés,
+sinon au bas peuple, au moins au tiers état des intelligences: les
+génies de luxe, tels que celui de Beethoven, furent créés par Dieu pour
+les cœurs et les esprits souverains.
+
+Il sentait bien lui-même et sa force et la grandeur de sa mission; les
+boutades qui lui sont échappées en mainte circonstance ne laissent aucun
+doute à cet égard. Un jour que son élève Ries osait lui faire remarquer
+dans une de ses nouvelles œuvres une progression harmonique déclarée
+fautive par les théoriciens, Beethoven répliqua: «Qui est-ce qui défend
+cela?--Qui? Hé, mais Fuchs, Albrechtsberger, tous les professeurs.--Eh
+bien, _moi_, je le permets.» Une autre fois il dit naïvement: «Je suis
+de nature électrique, c'est pourquoi ma musique est si admirable!»
+
+La célèbre Bettina rapporte dans sa correspondance que Beethoven lui dit
+un jour: «Je n'ai pas d'amis; je suis seul avec moi-même; mais je sais
+que Dieu est plus proche de moi dans mon art que dans les autres. Je ne
+crains rien pour ma musique; elle ne peut avoir de destinée contraire,
+celui qui la sentira pleinement sera à tout jamais délivré des misères
+que les autres hommes traînent après eux.»
+
+M. de Lenz, en rapportant les singularités de Beethoven dans ses
+relations sociales, dit qu'il ne fut pas toujours aussi sauvage que dans
+les dernières années de sa vie; qu'il lui arriva même de figurer dans
+des bals, et _qu'il n'y dansait pas en mesure_. Ceci me paraît fort, et
+je me permettrai de ne point le croire. Beethoven posséda au plus haut
+degré le sentiment du rhythme, ses œuvres en font foi; et si on a
+réellement dit qu'il ne dansait pas en mesure, c'est qu'on aura trouvé
+piquant de faire après coup cette puérile observation, et de la
+consigner comme une anomalie curieuse. On a vu des gens prétendre que
+Newton ne savait pas l'arithmétique, et refuser la bravoure à Napoléon.
+
+Il paraît pourtant, à en croire un grand nombre de musiciens allemands
+qui ont joué les symphonies de Beethoven sous sa direction, qu'il
+dirigeait médiocrement l'exécution même de ses œuvres. Ceci n'a rien
+d'incroyable: le talent du chef d'orchestre est spécial, comme celui du
+violoniste; il s'acquiert par une longue pratique et si l'on a
+d'ailleurs pour lui des dispositions naturelles très-prononcées.
+Beethoven fut un pianiste habile, mais un violoniste détestable, bien
+qu'il eût dans son enfance pris des leçons de violon. Il aurait pu jouer
+fort mal de l'un et de l'autre instrument, ou même n'en pas jouer du
+tout, sans être pour cela un moins prodigieux compositeur.
+
+On croit assez généralement qu'il composait avec une extrême rapidité.
+Il lui est même arrivé d'improviser un de ses chefs-d'œuvre, l'ouverture
+de _Coriolan_, en une nuit; en général cependant il travaillait,
+retournait, pétrissait ses idées de telle sorte, que le premier jet
+ressemblait fort peu à la forme qu'il leur imprimait enfin pour
+l'adopter. Il faut voir ses manuscrits pour s'en faire une idée. Il
+refit trois fois le premier morceau de sa septième symphonie (en _la_).
+Il a cherché pendant plusieurs jours, en vaguant dans les champs autour
+de Vienne, le thème de l'_Ode à la joie_, qui commence le finale de sa
+symphonie avec chœurs. On possède l'esquisse de cette page.
+
+Après la première phrase qui s'était présentée à l'esprit de Beethoven,
+on y trouve écrit _en français_ le mot _mauvais_. La mélodie modifiée
+reparaît quelques lignes plus bas, accompagnée de cette observation, en
+français toujours: «_Ceci est mieux?_» Puis enfin on la trouve revêtue
+de la forme que nous admirons, et décidément élue par les deux syllabes
+que l'opiniâtre chercheur dut tracer avec joie: «_C'est ça!_»
+
+Il a travaillé pendant un temps considérable à sa messe en _ré_. Il
+refit deux ou trois fois son opéra de _Fidelio_, pour lequel il composa,
+on le sait, quatre ouvertures. Le récit de ce qu'il eut à endurer pour
+faire représenter cet opéra, par le fait de la mauvaise volonté et de
+l'opposition de tous ses exécutants, depuis le premier ténor jusqu'aux
+contre-basses de l'orchestre, offrirait un triste intérêt, mais nous
+entraînerait trop loin. Quelque variées qu'aient été les vicissitudes de
+cette œuvre, elle est restée et elle restera au répertoire de plus de
+trente théâtres en Europe, et son succès serait plus grand, malgré les
+nombreuses difficultés d'exécution qu'elle présente, sans les
+inconvénients incontestables d'un drame triste, dont l'action tout
+entière se passe dans une prison.
+
+Beethoven, en se passionnant pour le sujet de _Léonore ou l'Amour
+conjugal_, ne vit que les sentiments qu'il lui donnait à exprimer, et ne
+tint aucun compte de la sombre monotonie du spectacle qu'il comporte. Ce
+livret, d'origine française, avait été mis en musique d'abord à Paris
+par Gavaux. On en fit plus tard un opéra italien pour Paër, et ce fut
+après avoir entendu à Vienne la musique de la _Leonora_ de ce dernier,
+que Beethoven eut la cruauté naïve de lui dire: «Le sujet de votre opéra
+me plaît, il faut que je le mette en musique.»
+
+Il serait curieux maintenant d'entendre successivement les trois
+partitions.
+
+Je m'arrête; j'en ai dit assez, je l'espère, pour donner aux admirateurs
+de Beethoven le désir de connaître le livre de M. de Lenz. J'ajouterai
+seulement qu'en outre des excellentes qualités de critique et de
+biographie qu'il a déployées, ils trouveront dans le catalogue et la
+classification des œuvres du maître la preuve du soin religieux avec
+lequel M. de Lenz a étudié tout ce qui s'y rapporte, et du savoir qui
+l'a guidé dans ses investigations.
+
+ * * * * *
+
+Ces pages sont insuffisantes malheureusement. Je viens d'en faire
+l'expérience; leur lecture ne dure que trois quarts d'heure. Que
+pourrais-je donc narrer encore afin de compléter la durée totale de la
+première partie de votre opéra? Attendez... j'y suis. Je me souviens
+d'un voyage que je fis à Bonn, à l'époque des fêtes organisées pour
+l'inauguration de la statue de Beethoven. Cela s'enchaîne passablement
+avec ce qui précède, supposons que nous soyons au lendemain du 14 août
+1845 et que je vous écrive des bords du Rhin. Lisez:
+
+SUPPLÉMENT POUR LE 1er ACTE.
+
+
+
+
+FÊTES MUSICALES DE BONN.
+
+
+Kœnig's Winter, 15 août.
+
+La fête est terminée; Beethoven est debout sur la place de Bonn, et déjà
+les enfants, insoucieux de toute grandeur, viennent jouer aux pieds de
+sa statue; sa noble tête est battue des vents et de la pluie, et sa main
+puissante qui écrivit tant de chefs-d'œuvre sert de perchoir à de
+vulgaires oiseaux. Maintenant les artilleurs essuient la gueule de leurs
+canons, après tant de hourras lancés au ciel; les Quasimodo de la
+cathédrale laissent en repos leurs cloches fatiguées de crier: Hosanna!
+les étudiants, les carabiniers ont dépouillé leurs pittoresques
+uniformes; la phalange des chanteurs et des instrumentistes s'est
+dispersée; la foule des admirateurs, éblouie de l'éclat de cette gloire,
+s'en va rêveuse, redire à tous les échos de l'Europe avec quels grands
+coups d'ailes, avec quelle étincelle dans les yeux elle est venue
+s'abattre sur la cité de Bonn pour y couronner l'image du plus grand de
+ses fils.
+
+Hâtons-nous donc, avant ce moment inévitable où tout se refroidit et
+s'éteint, où l'enthousiasme devient traditionnel, où les soleils passent
+à l'état planétaire, hâtons-nous de dire la piété sincère et pure de
+cette vaste assemblée, formée au bord du Rhin dans le seul but de rendre
+hommage au génie. Et certes! on avait fait peu d'efforts pour l'y
+réunir; les invitations adressées aux artistes étrangers par le comité
+de Bonn n'étaient que de superficielles politesses qui n'assuraient pas
+même aux invités une place quelconque pour assister aux cérémonies. D'un
+autre côté, les principales institutions où s'enseigne en Europe la
+musique, celles même qui n'ont vécu depuis longtemps et ne vivent encore
+que par les œuvres de Beethoven, se sont montrées, on va le voir, peu
+soucieuses de s'y faire représenter; et presque tous les artistes,
+hommes de lettres et savants qu'on y voyait, n'avaient été mus que par
+l'impulsion de leurs sympathies personnelles et de leur admiration.
+Peut-être faut-il s'en féliciter, et reconnaître qu'à cette rareté des
+missionnaires officiels ont été dues la chaleur, la cordialité, la joie
+religieuse qui unissaient tous les membres de ce meeting presque
+européen des fils et des amis de l'art musical. Je dis _presque_, à
+cause de l'absence facile à prévoir et à comprendre, des musiciens de
+l'Italie. Toutes les autres nations _vraiment initiées_ au culte de
+l'art des sons y avaient des mandataires, artistes, critiques ou
+amateurs, dans le pêle-mêle le plus original.
+
+Étaient venus de Berlin: LL. MM. le roi et la reine de Prusse, MM.
+Meyerbeer, le comte Westmoreland (ministre d'Angleterre), Moëser père,
+Moëser fils, Rellstab, Ganz, Boetticher, Manlius, mesdemoiselles Jenny
+Lind, Tuczeck.
+
+De Vienne: MM. Fischoff, Joseph Bacher, députés du Conservatoire, le
+prince Frédéric d'Autriche, Wesque de Püttlingen, Hotlz.
+
+De Weimar: MM. Chelard et Montag, représentants de la chapelle ducale.
+
+De Salzbourg: M. Aloys Taux, directeur du Mozarteum.
+
+De Carlsruhe: M. Gassner, directeur de la chapelle ducale.
+
+De Darmstadt: M. Mangolt, directeur de la chapelle ducale.
+
+De Francfort: M. Guhr, directeur et maître de chapelle du théâtre;
+mesdemoiselles Kratky, Sachs.
+
+De Cassel: M. Spohr, maître de chapelle, appelé par le comité de Bonn.
+
+De Stuttgard: MM. Lindpaintner, maître de chapelle, Pischek.
+
+De Hohenzollern-Hechingen: M. Techlisbeck, maître de chapelle.
+
+D'Aix-la-Chapelle: M. Schindler.
+
+De Cologne: Tout l'orchestre appelé par le comité de Bonn.
+
+De Leipzig: Mademoiselle Schloss.
+
+De Paris: MM. Félicien David, Massart, Léon Kreutzer, Vivier, Cuvillon,
+Hallé, Seghers, Burgmüller, Elwart, Sax; mesdames Viardot-Garcia,
+Seghers.
+
+De Lyon: M. Georges Hainl, chef d'orchestre du grand théâtre.
+
+De Bruxelles: MM. Fétis père, Blaës, Very, de Glimes, représentants du
+Conservatoire dont M. Fétis est le directeur; madame Pleyel.
+
+De la Haye: M. Verhulst, maître de chapelle.
+
+De Liége: M. Daussoigne, directeur du Conservatoire.
+
+D'Amsterdam: M. Franco-Mendès.
+
+De Londres: S. M. la reine Victoria, le prince Albert, M. Moschelès, sir
+Georges Smart, membres de la société Philharmonique, M. Oury, madame
+Oury-Belleville.
+
+De partout: Franz Liszt, l'âme de la fête.
+
+Parmi les missionnaires de la presse, on remarquait MM. J. Janin,
+Fiorentino, Viardot, venus de Paris; le docteur Matew, venu de Mayence;
+M. Fétis fils, venu de Bruxelles; MM. Davison, Gruneizen, Chorley,
+Hogarth, venus de Londres, et M. Gretsch, rédacteur en chef du journal
+russe, l'_Abeille du Nord_, venu de Saint-Pétersbourg. Plusieurs
+littérateurs des plus distingués de la presse anglaise s'y trouvaient
+encore, dont je n'ai pu recueillir les noms.
+
+Les Conservatoires, les théâtres de Naples, de Milan, de Turin, la
+chapelle du pape ne figuraient d'aucune façon officielle dans
+l'assemblée de ces illustres pèlerins. On le comprend: Beethoven est un
+ennemi pour l'Italie, et partout où son génie domine, où son inspiration
+a prise sur les cœurs, la muse ausonienne doit se croire humiliée et
+s'enfuir. L'Italie d'ailleurs a la conscience de son fanatisme national,
+et peut, en conséquence, redouter le fanatisme hostile de l'école
+allemande. Il est triste d'avouer qu'elle n'a pas eu tout à fait tort
+d'en tenir compte, en restant ainsi à l'écart.
+
+Mais notre Conservatoire à nous, le Conservatoire de Paris, qui est ou
+devrait être imbu de tout autres idées, n'avoir point envoyé de
+députation officielle à une fête pareille!... Et la Société des
+Concerts!... elle qui depuis dix-huit années n'a de gloire, de succès,
+de vie enfin, que la gloire, le succès et la vie que lui donnent les
+œuvres de Beethoven, s'être enfermée, elle aussi, dans sa froide
+réserve, comme elle fit naguère quand Liszt émit le désir qu'elle vint,
+par un seul concert, en aide à l'accomplissement du projet que nous
+venons, grâce à lui, de voir réalisé! Cela est énorme! Les principaux de
+ses membres, conduits par leurs chefs, devaient se trouver à Bonn des
+premiers, comme il était de son devoir, il y a quelques années, au lieu
+de répondre par le silence aux sollicitations de Liszt, de les devancer
+au contraire, et de donner, non pas un, ni deux, mais dix concerts, s'il
+l'eût fallu, au profit du monument de Beethoven. Ceci n'a pas besoin de
+démonstration, ou la reconnaissance et l'admiration ne sont que des
+mots.
+
+Parmi les compositeurs et les chefs renommés dont l'absence de Bonn a
+étonné tout le monde, et que de graves raisons sans doute en ont seules
+tenus éloignés, sont MM. Spontini, Onslow, Auber, Halévy, A. Thomas,
+Habeneck, Benedict, Mendelssohn, Marschner, Reissiger, R. Wagner, Pixis,
+Ferdinand Hiller, Shuman, Krebbs, Louis Schlosser, Théodore Schlosser,
+les frères Müller, Stephen Heller, Glinka, Hessens père, Hessens fils,
+Snel, Bender, Nicolaï, Erckl, les frères Lachner, les frères Bohrer.
+L'un de ces derniers (Antoine) a été malheureusement retenu à Paris par
+les inquiétudes que lui donne la santé de sa fille; sans une
+considération pareille, celui-là aurait fait la route à pied et couché à
+la belle étoile plutôt que de manquer au rendez-vous.
+
+Malgré toutes ces lacunes, on ne peut se figurer l'impression que
+produisait sur les derniers arrivants leur entrée dans la salle du
+concert, le premier jour. Cette collection de noms célèbres, ces grands
+artistes accourus spontanément des différents points de l'Allemagne, de
+la France, de l'Angleterre, de l'Écosse, de la Hollande, de la Belgique
+et des Pays-Bas; l'attente des sensations diverses que chacun allait
+éprouver; la passion respectueuse dont la foule entière était animée
+pour le héros de la fête; son mélancolique portrait apparaissant au haut
+de l'estrade, à travers les feux de mille bougies; cette salle immense,
+décorée de feuillages et d'écussons portant les titres des œuvres
+nombreuses et variées de Beethoven, l'imposante majesté de l'âge et du
+talent de Spohr qui allait diriger l'exécution; l'ardeur juvénile et
+inspirée de Liszt qui parcourait les rangs, cherchant à échauffer le
+zèle des tièdes, à gourmander les indifférents, à communiquer à tous un
+peu de sa flamme; cette triple rangée de jeunes femmes vêtues de blanc;
+et plus que tout cela, ces exclamations se croisant d'un côté de la
+salle à l'autre entre les amis qui se revoyaient après trois ou quatre
+ans de séparation, et se retrouvaient presque à l'improviste en pareil
+lieu, pour la réalisation d'un tel rêve! Il y avait bien là de quoi
+faire naître cette belle ivresse que l'art et la poésie, et les nobles
+passions leurs filles, excitent en nous quelquefois. Et quand le concert
+a commencé, quand ce faisceau de belles voix bien exercées et sûres
+d'elles-mêmes a élevé son harmonieuse clameur, je vous assure qu'il
+fallait une certaine force de volonté pour ne pas laisser déborder
+l'émotion dont chacun se sentait saisi.
+
+Le programme de ce jour ne contenait, cela se conçoit, que de la musique
+de Beethoven.
+
+En général, on avait d'avance, et d'après l'impression laissée aux
+auditeurs par les épreuves préliminaires, inspiré au public des craintes
+exagérées sur les qualités de l'exécution. D'après tout ce qu'on m'en
+avait dit, je m'attendais presque à une débâcle musicale, ou tout au
+moins à une reproduction très-incomplète des partitions du maître. Il
+n'en a pas été ainsi; pendant les trois concerts et le jour de
+l'exécution à l'église de la messe (en _ut_), à une seule exception
+près, on n'a pu signaler que des fautes légères; le chœur s'est presque
+constamment montré admirable de précision et d'ensemble, et l'orchestre,
+faible, il est vrai, sous plusieurs rapports, s'est maintenu à cette
+hauteur moyenne qui l'éloignait autant des orchestres inférieurs que des
+héroïques phalanges d'instrumentistes qu'on peut former à Paris, à
+Londres, à Vienne, à Brunswick ou à Berlin. Il tenait le milieu entre un
+orchestre romain ou florentin et celui de la Société des Concerts de
+Paris. Mais c'est précisément cela qu'on a reproché aux ordonnateurs de
+la fête, et chacun trouvait que c'eût été le cas ou jamais, d'avoir un
+orchestre royal, splendide, puissant, magnifique, sans pareil, digne
+enfin du père et du souverain maître de la musique instrumentale
+moderne. La chose était non-seulement possible, mais d'une très-grande
+facilité; il ne fallait que s'adresser, six mois d'avance, aux sommités
+instrumentales des grandes villes que je viens de nommer, obtenir de
+bonne heure (et je ne doute pas qu'on ne l'eût obtenu) leur assentiment
+positif, et se bien garantir des idées étroites de nationalisme, qui ne
+peuvent avoir en pareil cas que les plus désastreux résultats et
+paraissent à tous les esprits droits d'un ridicule infini. Que Spohr et
+Liszt, Allemands tous les deux, aient été chargés de la direction des
+trois concerts de cette solennité allemande, rien de mieux; mais, pour
+parvenir à former un orchestre aussi imposant par sa masse que par
+l'éminence de ses virtuoses, il fallait sans hésiter recourir à toutes
+les nations musicales. Quel grand malheur si, au lieu du mauvais
+hautbois, par exemple, qui a si médiocrement joué les solos dans les
+symphonies, on avait fait venir Veny ou Verroust de Paris, ou Barret de
+Londres, ou Evrat de Lyon, ou tout autre d'un talent sûr et d'un style
+excellent! Loin de là, on n'a pas même songé à recourir à ceux des
+habiles instrumentistes qui se trouvaient parmi les auditeurs. MM.
+Massard, Cuvillon, Seghers et Very n'eussent pas, j'imagine, déparé
+l'ensemble assez mesquin des violons; on avait sous la main M. Blaës,
+l'une des meilleures clarinettes connues; Vivier se fût tenu pour
+très-honoré de faire une partie de cor; et Georges Hainl qui, pour être
+devenu un chef d'orchestre admirable, n'en est pas moins resté un
+violoncelliste de première force, lui qui était accouru de cent
+quatre-vingts lieues, abandonnant et son théâtre et ses élèves de Lyon,
+pour venir s'incliner devant Beethoven, n'eût certes pas refusé de
+s'adjoindre aux huit ou neuf violoncelles qui essayaient de lutter avec
+les douze contre-basses. Quant à ces dernières, elles étaient à la
+vérité entre bonnes mains, et j'ai rarement entendu le bruit du
+_scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur aussi vigoureusement et aussi
+nettement rendu que par elles. Toutefois Beethoven valait bien qu'on lui
+donnât le luxe de faire venir Dragonetti de Londres, Durier de Paris,
+Müller de Darmstad et Schmidt de Brunswick. Mais les parties graves
+montées sur ce pied-là eussent fait naître pour tout le reste de
+l'orchestre de grandes exigences. On eût voulu compter alors Dorus parmi
+les flûtes, Beerman parmi les clarinettes, Villent et Beauman parmi les
+bassons, Dieppo à la tête des trombones, Gallay à celle des cors, de
+suite; plus une vingtaine de nos foudroyants violons, altos et
+violoncelles du Conservatoire, et peut-être même que pour la cantate de
+Liszt on fût parvenu à trouver _une harpe_ (Parish-Alvars, par exemple)
+et l'on n'eût pas été obligé de jouer sur le piano, à l'instar de ce qui
+se pratique dans les petites villes de province, la partie que l'auteur
+a écrite pour cet instrument. En somme donc, l'orchestre sans être
+mauvais, ne répondait ni par sa grandeur, ni par son excellence à ce que
+le caractère de la fête, le nom de Beethoven et les richesses de
+l'Europe instrumentale donnaient à chacun le droit d'espérer.
+
+Le chœur, en revanche, nous eût paru tout à fait à la hauteur de sa
+tâche, si les voix d'hommes eussent été en quantité et de qualité
+suffisantes pour équilibrer les voix de femmes. Les ténors ont fait
+quelques entrées mal assurées; on n'a rien eu à reprocher aux basses;
+quant aux cent trente soprani, il fallait reconnaître qu'on n'a pas
+d'idée hors de l'Allemagne d'un pareil chœur de femmes, de son ensemble,
+de sa riche sonorité, de son ardeur. Il se composait en entier de jeunes
+dames et de jeunes filles des sociétés de Bonn et de Cologne, la plupart
+excellentes musiciennes, douées de voix étendues, pures et vibrantes, et
+toujours attentives, s'abstenant de causer, de minauder, de rire, comme
+font trop souvent nos choristes françaises, et ne détournant jamais les
+yeux de leur musique que pour regarder de temps en temps les mouvements
+du chef. Aussi l'effet des parties hautes du chœur a-t-il été de toute
+beauté, et la palme de l'exécution musicale des œuvres de Beethoven, à
+ces trois concerts, revient-elle de droit aux soprani.
+
+La messe solennelle (en _ré_) est écrite, ainsi que la neuvième
+symphonie, pour chœur et quatre voix récitantes. Trois des solistes se
+sont bien acquittés de leur tâche dans ces vastes compositions.
+
+Mademoiselle Tuczek a bravement abordé les notes aiguës, si dangereuses
+et si fréquentes, dont Beethoven a malheureusement semé les parties des
+soprano dans tous ses ouvrages. Sa voix est éclatante et fraîche, sans
+avoir beaucoup d'agilité; elle était, je crois, la plus propre qu'on pût
+trouver à remplir convenablement ce difficile et périlleux emploi.
+Mademoiselle Schloss n'avait pas à courir des chances aussi
+défavorables, la partie de contralto n'étant pas écrite hors des limites
+de son étendue naturelle. Elle a fait en outre, depuis l'époque où j'eus
+le plaisir de l'entendre à Leipzig, des progrès très-sensibles, et l'on
+peut la considérer aujourd'hui comme l'une des meilleures cantatrices de
+l'Europe, tant par la beauté, la force et la justesse de sa voix, que
+par son sentiment musical et l'excellence de son style de chant. Le
+ténor, dont le nom m'échappe, a paru faible. La basse, Staudigl, mérite
+bien sa haute réputation; il chante en musicien consommé, avec une voix
+superbe et d'une assez grande étendue pour pouvoir prendre à l'occasion
+le _fa_ grave et le _fa_ dièze haut, sans hésitation.
+
+L'impression produite par la symphonie avec chœurs a été grande et
+solennelle; le premier morceau par ses proportions gigantesques et
+l'accent tragique de son style, l'_adagio_, expression de regrets si
+poétiques, le _scherzo_ émaillé de si vives couleurs et parfumé de si
+douces senteurs agrestes, ont successivement étonné, ému et ravi
+l'assemblée. Malgré les difficultés que présente la partie des soprani,
+dans la seconde moitié de la symphonie, ces dames l'ont chantée avec une
+verve et une beauté de sons admirables. La strophe guerrière avec le
+solo de ténor:
+
+ Comme un héros qui marche à la victoire!
+
+a manqué de décision et de netteté. Mais le chœur religieux:
+_Prosternez-vous, millions_! a éclaté imposant et fort comme la voix
+d'un peuple dans une cathédrale. C'était d'une immense majesté.
+
+Les mouvements pris par Spohr en conduisant cette œuvre colossale sont
+les mêmes que prend Habeneck au Conservatoire de Paris, à l'exception
+seulement du récitatif des contre-basses, que Spohr mène beaucoup plus
+vite.
+
+Au deuxième concert, l'immortelle ouverture de _Coriolan_ a été
+vivement applaudie, malgré sa terminaison silencieuse.
+
+Le canon de _Fidelio_ est charmant, mais il paraît un peu écourté hors
+de la scène.
+
+L'air de l'archange du Christ au mont des Oliviers, bien rendu par
+l'orchestre et le chœur, exige une voix plus agile que celle de
+mademoiselle Tuczek pour en exécuter sans efforts les vocalises et les
+broderies.
+
+Le concerto de piano (en _mi bémol_) est généralement reconnu pour l'une
+des meilleures productions de Beethoven. Le premier morceau et
+l'_adagio_ surtout sont d'une beauté incomparable. Dire que Liszt l'a
+joué, et qu'il l'a joué d'une façon grandiose, fine, poétique et
+toujours fidèle cependant, c'est commettre un véritable pléonasme: il y
+a eu là une trombe d'applaudissements et des fanfares d'orchestre qui
+ont dû s'entendre jusqu'au dehors de la salle. Liszt ensuite, montant au
+pupitre-chef, a dirigé l'exécution de la symphonie en _ut mineur_, dont
+il nous a fait entendre le _scherzo_ tel que Beethoven l'écrivit, sans
+en retrancher au début les contre-basses, comme on l'a fait si longtemps
+au Conservatoire de Paris, et le finale avec la reprise indiquée par
+Beethoven, reprise qu'on se permet aujourd'hui encore de supprimer aux
+concerts de ce même Conservatoire. J'ai toujours eu une si grande
+confiance dans le goût des correcteurs des grands maîtres, que j'ai été
+tout surpris de trouver la symphonie en _ut mineur_ encore plus belle
+exécutée intégralement que corrigée. Il fallait aller à Bonn pour faire
+cette découverte.
+
+Le finale de _Fidelio_ terminait la séance; ce magnifique morceau
+d'ensemble n'a pas eu l'entraînement qu'il a toujours en scène et qui
+lui valut sa célébrité. Je crois que la fatigue de l'auditoire et des
+exécutants entrait pour beaucoup dans cette différence.
+
+ * * * * *
+
+Je suis allé me recueillir après les fêtes, dans un village dont le
+calme et la paix contrastent étrangement avec le tumulte qui, hier
+encore, régnait dans la ville voisine. C'est Kœnig's-Winter, situé sur
+l'autre rive du fleuve, en face de Bonn. Ses paysans sont tout fiers de
+l'illustration qui rejaillit vers eux. Plusieurs vieillards prétendent
+avoir connu Beethoven dans sa jeunesse. Traversant le fleuve en barque,
+il venait souvent alors, disaient-ils, rêver et travailler dans leurs
+plaines. Beethoven eut, en effet, un grand amour pour la campagne; ce
+sentiment a beaucoup influé sur son style, et il se fait jour
+quelquefois dans celles mêmes de ses compositions dont la tendance n'a
+rien de pastoral. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie cette habitude
+d'errer seul dans les champs, sans tenir compte du gîte dont il aurait
+besoin pour la nuit, oubliant le manger et le dormir, et fort peu
+attentif, en conséquence, aux enclos réservés et aux ordonnances sur la
+chasse. On prétend, à ce sujet, qu'un jour, aux environs de Vienne, il
+fut arrêté par un garde qui s'obstinait à le prendre pour un braconnier
+tendant des piéges aux cailles dans le champ de blé en fleur où il était
+assis. Déjà sourd alors, et ne comprenant rien aux récriminations de
+l'inflexible représentant de la force publique, le pauvre grand homme,
+avec cette naïveté commune aux poëtes et aux artistes célèbres, qui ne
+doutent jamais que leur célébrité ne soit parvenue jusqu'aux rangs
+inférieurs de la société, s'époumonnait à répéter: «Mais je suis
+Beethoven! vous vous trompez! laissez-moi donc! Je suis Beethoven, vous
+dis-je!» Et le garde de répondre, comme celui des côtes de Bretagne,
+quand Victor Hugo, revenant d'une promenade en mer, à quelques lieues de
+Vannes, ne put présenter son passe-port: «Et qu'est-ce que cela me fait
+que vous soyez Victor Hugo, homme de lettres, et que vous ayez fait _Mon
+cousin Raymond_ ou _Télémaque_! Vous n'avez pas de passe-port, il faut
+me suivre, et ne résistons pas!»
+
+J'ai failli ne pouvoir entendre la messe exécutée à la cathédrale le
+second jour, grâce au sans-façon avec lequel le comité traitait tous ses
+invités, dont il ne s'occupait pas le moins du monde. Impossible
+d'approcher des portes de l'église, la foule obstruait toutes les
+avenues, on s'écrasait sans vergogne; et c'est dans cette cohue que les
+_industriels_ venus de Londres et de Paris ont dû faire leurs plus beaux
+coups de main. Enfin, songeant qu'il devait y avoir quelque part une
+porte dérobée pour les artistes de l'orchestre et du chœur, je m'en suis
+mis en quête, et, grâce à un bon Bonnois, membre du comité, qui, en
+m'entendant nommer, ne m'a point pris pour l'auteur de _Télémaque_, je
+suis parvenu à entrer avec mon habit entier. A l'autre extrémité de
+l'église, des cris affreux se faisaient entendre; on eût dit par moments
+des clameurs d'une ville prise d'assaut. La messe cependant a pu
+commencer, et j'en ai trouvé l'exécution remarquable. Cette partition,
+d'un style moins hardi que la messe en ré et conçue dans des proportions
+moins vastes, contient un grand nombre de très-beaux morceaux, et
+rappelle par son caractère celui des meilleures messes solennelles de
+Cherubini. C'est franc, vigoureux, brillant; il y a quelquefois même, eu
+égard à la véritable expression exigée par le texte sacré, excès de
+vigueur, de mouvement et d'éclat; mais, d'après une opinion fort
+répandue, la plupart des morceaux de musique qu'on trouve dans cette
+œuvre furent écrits par Beethoven pour des motets et des hymnes, et
+parodiés ensuite, avec une grande adresse, il est vrai, sur les paroles
+du service divin. Le chœur des soprani fit encore là des merveilles et
+me sembla mieux secondé qu'aux séances précédentes par le chœur d'hommes
+et par l'orchestre. Le clergé de Bonn, fort heureusement moins rigide
+que le clergé français, avait cru pouvoir permettre aux dames de chanter
+à cette solennité religieuse. Je sais bien que sans cela l'exécution de
+la messe de Beethoven eût été impossible; mais cette raison pouvait
+paraître de fort peu de poids, malgré la circonstance tout
+exceptionnelle où l'on se trouvait; elle n'eût été, en tout cas,
+d'aucune valeur à Paris, où les femmes ne sont admises à se faire
+entendre dans les églises qu'à la condition expresse, pour elles, de
+n'être ni chanteuses ni musiciennes. Pendant longtemps on a pu admirer
+aux cérémonies de l'église Sainte-Geneviève, un cantique chanté par les
+dames du Sacré-Cœur, sur l'air: _C'est l'amour, l'amour, l'amour_,
+emprunté au répertoire du théâtre des Variétés; mais on n'eût point
+permis à des femmes artistes d'y exécuter un hymne de Lesueur ou de
+Cherubini.
+
+On dirait que nous éprouvons en France, quand il s'agit de nos
+institutions musicales ou de l'influence qu'elles peuvent exercer sur
+nos mœurs, un véritable bonheur à n'avoir pas le sens commun.
+
+Immédiatement après la messe, il fallait assister à l'inauguration de la
+statue sur la place voisine. C'est là surtout que j'ai dû faire un
+persévérant usage de la vigueur de mes poings. Grâce à elle et en
+passant bravement par-dessus une barrière, je suis parvenu à conquérir
+une place dans l'enceinte réservée. De sorte qu'à tout prendre,
+l'invitation que j'avais reçue du comité directeur des fêtes de Bonn, ne
+m'a réellement pas empêché de les voir. Nous sommes restés là entassés
+pendant une heure, attendant l'arrivée du roi et de la reine de Prusse,
+de la reine d'Angleterre et du prince Albert, qui, du haut d'un balcon
+préparé pour les recevoir, devaient assister à la cérémonie. LL. MM. ont
+paru, et les canons et les cloches de recommencer leurs fanfares,
+pendant que, dans un coin de la place, une musique militaire s'évertuait
+à faire entendre quelques lambeaux des ouvertures d'_Egmont_ et de
+_Fidelio_. Le silence s'étant à peu près rétabli, M. Breidenstein,
+président du comité, a prononcé un discours dont l'effet sur
+l'assistance peut être comparé à celui qu'obtenait sans doute Sophocle,
+lisant ses tragédies aux jeux Olympiques. Je demande pardon à M.
+Breidenstein de le comparer au poëte grec, mais le fait est que ses
+voisins seuls ont pu l'entendre, et que pour les neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf millièmes des auditeurs son discours a été perdu.
+Il en a été à peu près de même pour sa cantate; si l'atmosphère eût été
+calme, je n'eusse pas, à coup sûr, saisi grand'chose de cette
+composition: on connaît l'impuissance de la musique vocale en plein air;
+mais le vent soufflait avec force sur les choristes, et ma part de
+l'harmonie de M. Breidenstein a été injustement portée tout entière aux
+spectateurs de l'autre bout de la place, qui l'ont trouvée encore, les
+gloutons, fort exiguë. Un pareil sort était réservé à la chanson
+allemande, chanson mise au concours et couronnée par un jury qui
+probablement l'avait entendue.
+
+Comment les auteurs de ces morceaux ont-ils pu se faire un instant
+illusion sur l'accueil qui les attendait? Une partition qu'on n'exécute
+pas peut encore passer pour admirable; il y a des gens dont c'est l'état
+de faire aux œuvres inconnues une réputation; mais celle qu'on présente
+au public en plein _air_, ne produisant nécessairement aucun effet, est
+toujours réputée médiocre et reste sous le coup de cette prévention
+jusqu'à ce qu'une exécution convenable, _à huis clos_, permette au
+public d'infirmer, s'il y a lieu, ce premier jugement. Les conversations
+très-animées des auditeurs qui n'entendaient pas, cessant subitement,
+ont annoncé le fin des discours et des cantates; alors chacun est devenu
+attentif pour voir enlever le voile qui couvrait la statue. Lorsqu'elle
+a paru, applaudissements, vivais, fanfares de trompettes, roulements de
+tambours, feux de pelotons, volées de canons et de cloches, tout ce
+fracas admiratif, qui est la voix de la gloire chez les nations
+civilisées, a éclaté de nouveau et salué l'image du grand compositeur.
+
+C'est aujourd'hui que ces milliers d'hommes et de femmes jeunes ou
+vieux, à qui ses œuvres ont fait passer tant de douces heures, qu'il a
+si souvent enlevés sur les ailes de sa pensée aux plus hautes régions de
+la poésie; ces enthousiastes qu'il a exaltés jusqu'au délire; ces
+humoristes qu'il a divertis par tant de caprices spirituels et imprévus;
+ces penseurs pour qui il a ouvert des champs incommensurables à la
+rêverie; ces amants qu'il a émus en éveillant le souvenir des premiers
+jours de leur tendresse; ces cœurs serrés par la main d'une destinée
+injuste, auxquels ses accents énergiques ont donné la force d'une
+révolte momentanée, et qui, se soulevant indignés, ont trouvé une voix
+pour mêler leurs cris de rage et de douleur aux accents furieux de son
+orchestre; ces esprits religieux auxquels il a parlé de Dieu; ces
+admirateurs de la nature, pour qui il a peint de couleurs si vraies la
+vie nonchalante et contemplative des champs aux beaux jours de l'été,
+les joies du village, les terreurs causées par l'ouragan, et le rayon
+consolateur revenant au travers des lambeaux des nuées sourire au pâtre
+inquiet et rendre l'espérance au laboureur épouvanté; c'est maintenant
+que toutes ces âmes intelligentes et sensibles, sur lesquelles rayonna
+son génie, tendent vers lui comme vers un bienfaiteur et un ami. Mais il
+est bien tard; ce Beethoven de bronze est insensible à tant d'hommages,
+et il est triste de penser que Beethoven vivant, dont on honore ainsi la
+mémoire, n'eût peut-être pas obtenu de sa ville natale, aux jours de
+souffrance et de dénûment, qui furent nombreux durant sa pénible
+carrière, la dix-millième partie des sommes prodiguées pour lui après
+sa mort.
+
+Néanmoins il est beau de glorifier ainsi les demi-dieux qui ne sont
+plus, il est beau de ne pas les faire trop attendre, et il faut
+remercier la ville de Bonn, et Liszt surtout, d'avoir compris que le
+jugement de la postérité était prononcé sur Beethoven depuis longtemps.
+
+Un immense et dernier concert nous était annoncé pour la journée
+suivante, à neuf heures du matin; il fallait donc s'y rendre à huit
+heures et demie. Le départ des rois et des reines, qui devaient y
+assister et retourner au château de Brühl dans la journée, avait,
+dit-on, motivé le choix de cette heure indue. La salle était pleine bien
+avant le moment désigné; mais LL. MM. n'arrivaient pas. On les a
+attendues respectueusement pendant une heure, après quoi force a bien
+été de commencer sans elles; et Liszt a dirigé l'exécution de sa
+cantate. L'orchestre et les chœurs, à l'exception des soprani, ont
+exécuté cette belle partition avec une mollesse et une inexactitude qui
+ressemblaient à du mauvais vouloir. Les violoncelles surtout ont rendu
+un passage très-important de manière à ce qu'on pût le croire confié aux
+archets d'élèves sans mécanisme et sans expérience; les ténors et les
+basses ont fait plusieurs entrées fausses, morcelées ou incertaines. Et
+cependant il a été possible tout de suite de voir la grande supériorité
+de cette composition sur toutes les œuvres dites de circonstance, et sur
+ce qu'on attendait même des hautes facultés de son auteur. Mais à peine
+le dernier accord était-il frappé, qu'un mouvement extraordinaire à
+l'entrée de la salle annonçant l'entrée des familles royales, a fait
+l'auditoire se lever. LL. MM. la reine Victoria, le roi et la reine de
+Prusse, le prince Albert, le prince de Prusse et leur suite, ayant pris
+place dans la vaste loge qui leur était destinée à droite de
+l'orchestre, Liszt a bravement fait recommencer sa cantate. Voilà ce qui
+s'appelle de l'esprit et du sang-froid. Il avait instantatément fait ce
+raisonnement dont l'expérience a prouvé la justesse: «Le public va
+croire que je recommence par ordre du roi, et je serai maintenant mieux
+exécuté, mieux écouté et mieux compris.» Rien, en effet, de plus
+dissemblable que ces deux exécutions du même ouvrage à dix minutes de
+distance l'une de l'autre. Autant la première avait été flasque et
+incolore, autant la seconde a été précise et animée. La première avait
+servi de répétition; sans doute aussi la présence des familles royales
+excitait le zèle des musiciens et des choristes, et imposait aux
+malveillances qui, dans les rangs mélangés de cette armée musicale,
+avaient tout à l'heure essayé de se manifester. On se demandera pourquoi
+et comment la malveillance a pu exister contre Liszt, le musicien
+éminent dont la supériorité incontestée est, de plus, allemande, dont la
+célébrité est immense, la générosité proverbiale, qui passe avec raison
+pour le véritable instigateur de tout ce qui s'est fait de bien dans ces
+fêtes de Bonn, qui a parcouru l'Europe en tous sens, donnant des
+concerts dont le produit était destiné à subvenir aux frais de ces
+fêtes, qui a même offert de combler le déficit, s'il y en a; quels
+autres sentiments pouvaient exister dans la foule que ceux qu'une
+semblable conduite et des mérites pareils doivent naturellement
+inspirer?... Eh! mon Dieu! la foule est toujours la même, dans les
+petites villes surtout. Ce sont précisément ces mérites et cette noble
+conduite qui l'offusquaient. Les uns en voulaient à Liszt parce qu'il a
+un talent phénoménal et des succès exceptionnels, les autres parce qu'il
+est spirituel, ceux-là parce qu'il est généreux, parce qu'il a écrit une
+trop belle cantate, parce que les autres chants composés pour la fête et
+exécutés la veille n'ont pas réussi, parce qu'il a des cheveux au lieu
+de porter perruque, parce qu'il parle trop bien le français, parce qu'il
+sait trop bien l'allemand, parce qu'il a trop d'amis et sans doute parce
+qu'il n'a pas assez d'ennemis, etc. Les motifs de l'opposition étaient
+nombreux et graves, on le voit. Quoi qu'il en soit, sa cantate, vraiment
+bien exécutée et chaudement applaudie des trois quarts et demi de la
+salle, est une grande et belle chose qui, d'emblée, place Liszt
+très-haut parmi les compositeurs. L'expression en est vraie, l'accent
+juste, le style élevé et neuf, le plan bien conçu et sagement suivi, et
+l'instrumentation remarquable par sa puissance et sa variété. Il n'y a
+jamais dans son orchestre de ces séries de sonorités semblables qui
+rendent certaines œuvres, estimables d'ailleurs, si fatigantes pour
+l'auditeur; il sait user à propos des petits et des grands moyens, il
+n'exige pas trop des instruments ni des voix; en un mot, il a montré
+tout d'un coup qu'il avait, ce qu'on pouvait craindre de ne pas encore
+trouver en lui, du _style_ dans l'instrumentation comme dans les autres
+parties de l'art musical.
+
+Sa cantate débute par une phrase dont l'accent est interrogatif, ainsi
+que l'exigeait le sens du premier vers, et ce thème, traité avec une
+rare habileté dans le cours de l'introduction, revient ensuite à la
+péroraison d'une façon aussi heureuse qu'inattendue. Plusieurs chœurs,
+du plus bel effet, se succèdent jusqu'à un _decrescendo_ de l'orchestre,
+qui semble appeler l'attention sur ce qui va suivre. Ce qui suit est en
+effet très-important, c'est l'_adagio_ varié du trio en _si_ bémol de
+Beethoven, que Liszt a eu l'heureuse idée d'introduire à la fin de sa
+propre cantate, pour en faire une sorte d'hymne à la gloire du maître.
+Cet hymne, présenté d'abord avec son caractère de grandeur triste,
+éclate enfin avec la majesté d'une apothéose; puis le thème de la
+cantate reparaît dialogué entre le chœur et l'orchestre, et tout finit
+par un pompeux ensemble. Je le répète, la nouvelle œuvre de Liszt, vaste
+dans ses dimensions, est vraiment belle de tout point; cette opinion,
+que j'exprime sans partialité aucune pour l'auteur, est aussi celle des
+critiques les plus sévères qui assistaient à son exécution; le succès en
+a été complet, il grandira encore.
+
+Le programme de ce concert était d'une richesse, on peut le dire,
+excessive; la durée des morceaux n'avait pas été bien calculée, et l'on
+a prévu trop tard qu'il ne serait pas possible de l'exécuter en entier.
+C'est ce qui est arrivé. D'abord le roi, jugeant aussi au premier coup
+d'œil qu'il ne pourrait rester jusqu'au bout d'une aussi longue séance,
+avait désigné les pièces qu'il voulait entendre, et après lesquelles il
+devait partir. On s'est conformé à la volonté royale, et d'après elle on
+a fait un triage, d'où il est résulté le programme suivant:
+
+1º Ouverture d'_Egmont_, de Beethoven; 2º Concerto de piano, de Weber;
+3º Air de _Fidelio_, de Beethoven; 4º Air de Mendelssohn; 5º _Adélaïde_,
+cantate de Beethoven.
+
+Le roi de Prusse s'entend fort bien à faire des programmes. L'ouverture
+d'_Egmont_ a été supérieurement exécutée; la _coda_ à deux temps,
+enlevée par l'orchestre avec chaleur, a produit un effet électrique.
+Madame Pleyel a dit avec une prestesse et une élégance rares le
+ravissant concerto de Weber. Mademoiselle Novello a chanté d'une fière
+et belle manière le bel air de _Fidelio_ avec les trois cors obligés.
+Mademoiselle Schloss a rendu un morceau de Mendelssohn largement, avec
+des sons magnifiques d'une justesse irréprochable, et une expression
+vraie et bien sentie. Quel dommage pour les auteurs d'opéras que cette
+cantatrice excellente se refuse à la carrière dramatique! Celle-là du
+moins sait parfaitement le français, et je connais un grand théâtre
+auquel elle pourrait rendre d'éminents services. Je n'en puis dire
+autant de mademoiselle Kratky; elle a chanté cette douce élégie,
+_Adélaïde_, l'une des plus touchantes compositions de Beethoven, d'une
+manière commune, empâtée, et avec des intonations constamment trop
+basses. Et Liszt jouait la partie de piano!... Il faut avoir entendu ce
+morceau chanté par Rubini, qui en tenait les traditions de Beethoven
+lui-même, pour savoir tout ce qu'il renferme de douloureuse tendresse et
+de langueur passionnée!...
+
+Après ces morceaux, LL. MM. s'étant retirées, on a voulu continuer
+l'exécution du programme. M. Ganz, premier violoncelle de l'Opéra de
+Berlin, a joué avec beaucoup de talent une fantaisie sur des thèmes de
+_Don Juan_. Le jeune Moëser ensuite, dont on se rappelle le succès au
+Conservatoire de Paris, il y a un an, est venu dire un concertino de sa
+composition sur des thèmes de Weber. Quelle que soit l'opinion qu'on
+puisse avoir de sa composition, il faut reconnaître qu'on n'a pas plus
+de sûreté dans l'intonation, plus de pureté de style, ni plus d'ardeur
+concentrée; M. Moëser, en outre, fait avec autant de bonheur que
+d'aplomb la difficulté; il est incontestablement à cette heure l'un des
+premiers violonistes de l'Europe. Son succès, qu'on ne pouvait prévoir,
+car il a joué le morceau tout entier au milieu du plus profond silence,
+sans un applaudissement, sans le moindre murmure approbateur, a éclaté
+subitement; les bravos ne finissaient pas; et le jeune virtuose en a été
+lui-même si surpris, que dans sa stupéfaction joyeuse il ne savait ni
+comment sortir de la scène, ni quelle contenance faire en y restant.
+Auguste Moëser est élève de Ch. de Bériot, qui doit être bien fier de
+lui. M. Franco-Mendès avait eu la malheureuse idée de tenir à son solo
+de violoncelle, malgré celui de Ganz qui l'avait précédé, et celle plus
+malencontreuse encore de choisir pour thèmes de sa fantaisie des airs
+de la _Donna del Lago_ de Rossini; il a donc été très-mal reçu. Et
+pourtant l'air _O mattutini albori_, est une bien fraîche et poétique
+inspiration, et M. Franco-Mendès joue délicieusement du violoncelle;
+mais il est Hollandais et Rossini est Italien, de là double colère des
+fanatiques de la nationalité allemande. Ceci est misérable, il faut
+l'avouer.
+
+Restaient à exécuter encore: un air du _Faust_ de Spohr par mademoiselle
+Sachs; un chant de Haydn, par Staudigl, et quelques chœurs; mais la
+séance avait duré près de quatre heures, la foule s'écoulait lentement
+sans demander son reste, et le flot m'a entraîné. Il est vrai que je
+n'ai pas lutté contre lui d'une façon bien désespérée. Un autre concert
+m'attendait encore le soir. Le roi de Prusse avait bien voulu m'inviter
+à celui qu'il donnait à ses hôtes au château de Brühl, et j'étais, pour
+plus d'un motif, fort désireux de conserver la force de m'y rendre et de
+l'apprécier.
+
+En arrivant à Brühl au milieu de féeriques illuminations et d'une pluie
+battante, j'ai trouvé une autre foule éblouissante à combattre à armes
+courtoises. Les éperons bruissaient sur les grands escaliers; c'était de
+toutes parts un scintillement de diamants, de beaux yeux, d'épaulettes,
+de blanches épaules, de décorations, de chevelures emperlées, de casques
+d'or. Les porteurs de fracs noirs faisaient là, je vous jure, une triste
+figure. Grâce à la bonté du roi, qui est venu s'entretenir avec eux
+pendant quelques minutes, et qui les a reçus comme de _vieilles
+connaissances_, on leur a fait place cependant, et nous avons pu
+entendre le concert. Meyerbeer tenait le piano. On a d'abord exécuté une
+cantate qu'il venait de composer en l'honneur de la reine Victoria. Ce
+morceau, chanté par le chœur et MM. Mantius, Pischek, Staudigl et
+Boetticher, est franc, rapide et nerveux dans son laconisme. C'est un
+hourra harmonieux et vivement lancé. Mademoiselle Tuczek a chanté
+ensuite une délicieuse romance de l'opéra _Il Torneo_, du comte
+Westmoreland. Liszt a joué deux morceaux... à sa manière... et nous
+avons entendu pour la première fois cette tant vantée Jenny Lind, qui
+fait tourner toutes les têtes de Berlin. C'est en effet un talent
+supérieur de beaucoup à ce qu'on entend dans les théâtres français et
+allemands à cette heure. Sa voix, d'un timbre incisif, métallique,
+d'une grande force, d'une souplesse incroyable, se prête en même temps
+aux effets de demi-teinte, à l'expression passionnée et aux plus fines
+broderies. C'est un talent complet et magnifique; encore, à en croire
+les juges compétents qui l'ont admiré a Berlin, nous ne pouvions
+apprécier qu'une face de ce talent, qui a besoin de l'animation de la
+scène pour se développer tout entier. Elle a chanté le duo du troisième
+acte des _Huguenots_ avec Staudigl, le finale d'_Euryanthe_, et un air
+avec chœurs ravissant d'originalité, de fraîcheur, semé d'effets
+imprévus, de dialogues piquants entre le chœur et le soprano solo, d'une
+harmonie vibrante et distinguée, d'une mélodie coquette et mordante,
+intitulé sur le programme: _Air de la Niobé_ de Paccini. Jamais
+mystification ne fut plus heureusement trouvée: c'était une cavatine du
+_Camp de Silésie_ de Meyerbeer. Pischek et Staudigl ont chanté un duo de
+_Fidelio_; la voix de Pischek est de toute beauté et rivalisait
+admirablement avec celle de Staudigl dont j'ai déjà vanté la puissance.
+Pischek, pour moi, est le plus précieux timbre de voix d'homme que je
+connaisse. Ajoutez qu'il est jeune, bel homme, qu'il chante avec une
+verve intarissable, et vous concevrez l'empressement avec lequel le roi
+de Wurtemberg l'a enlevé au théâtre de Francfort et l'a attaché pour la
+vie à sa chapelle.
+
+Madame Viardot-Garcia a dit aussi trois morceaux avec sa méthode exquise
+et sa poétique expression; c'étaient une jolie cavatine de Ch. de
+Bériot, la scène des enfers d'_Orphée_, et un air de Hændel, demandé par
+la reine d'Angleterre, qui savait la supériorité avec laquelle madame
+Viardot sait interpréter la vieux maître saxon. Minuit sonnait! _et les
+astres tombants invitaient au sommeil_. J'ai trouvé place fort
+heureusement dans une diligence du chemin de fer pour retourner à Bonn;
+je me suis couché à une heure, j'ai dormi jusqu'à midi, ivre-mort
+d'harmonie, las d'admirer, succombant à un besoin irrésistible de
+silence et de calme, et convoitant déjà la chaumière de Kœnig's-Winter
+où je suis, et où je me propose de rêver encore pendant quelques jours
+avant de retourner en France.
+
+ * * * * *
+
+N'admirez-vous pas ma mémoire, cher Corsino, et la facilité avec
+laquelle j'ai pu, après sept ans, coordonner mes souvenirs pour ce récit
+antidaté?... L'impression que j'ai reçue des fêtes de Bonn a été si vive
+et si profonde!..... Je me sens maintenant noyé dans la tristesse, pour
+vous l'avoir retracée..... Il n'y a plus de Beethoven!... Notre monde
+poétique est désert!... Nous ne retrouverons plus ces grands
+ébranlements, ces incendies de l'âme que firent naître en nous les
+premières auditions de ses symphonies!... Les belles réalités de notre
+jeunesse me semblent des rêves pour jamais évanouis. Le printemps et
+l'été ont-ils vraiment existé pour nous?... L'aquilon souffle jour et
+nuit avec une si cruelle persistance..... Plus de vertes prairies, de
+ruisseaux murmurants, de forêts mystérieuses; plus d'azur au ciel.....
+l'herbe est brûlée, l'onde glacée, la forêt nue; les feuilles et les
+fleurs et les fruits sont tombés, la terre froide les a recueillis... et
+nous allons... bientôt... les suivre.
+
+Mais pardon, je m'oublie. J'ai à m'occuper de votre seconde heure
+d'angoisses. La première s'est écoulée tant bien que mal, n'est-ce pas?
+Quand je dis tant bien que mal, j'ai tort. Qui d'entre vous oserait se
+plaindre! Pendant tout ce premier acte d'Angélique et Roland, vous
+n'avez eu que du Beethoven!...
+
+Voulez-vous du Méhul maintenant?... Voici une notice sur ce classique
+compositeur, que j'ai écrite à l'intention des artistes parisiens.
+Peut-être est-elle un peu à l'adresse de vos confrères; car souvent,
+dans mes voyages, j'ai remarqué combien peu de connaissances
+biographiques possèdent les artistes étrangers sur nos maîtres français
+de la grande époque.
+
+Changez de lecteur, le premier doit être fatigué.
+
+
+POUR LE SECOND ACTE
+
+MÉHUL
+
+Il pourra paraître singulier à beaucoup de gens que l'on s'avise, en
+1852, d'écrire en France une biographie de Méhul. Comment, dira-t-on,
+les Français sont-ils à ce point oublieux de leurs gloires nationales,
+qu'il faille déjà leur rappeler quel fut l'auteur d'_Euphrosine_, à
+quelle époque il vécut, le titre de ses œuvres et le style de ses
+compositions! Heureusement non, nous n'oublions pas tout à fait si vite,
+et il y a certes très-peu de personnes, parmi celles qui s'occupaient de
+musique il y a trente ans, à qui nous puissions dire là-dessus quelque
+chose de nouveau. Mais la génération actuelle, celle qui depuis quinze
+ou dix-huit ans fréquente assidûment l'Opéra-Comique, qui s'est
+accoutumée aux allures de la muse moderne de Paris, muse dont on
+pourrait dire qu'elle a pour Pinde la butte Chaumont et pour Permesse la
+rivière de Bièvre, n'étaient les quelques œuvres aimables qu'elle a
+inspirées; cette génération, ignorante du monde musical comme le
+souriceau de La Fontaine était ignorant de l'univers, qui prend, elle
+aussi, des taupinières pour les Alpes, a peur des coqs et se sent pleine
+de sympathie pour les chats, ne sait en conséquence que fort peu de
+chose sur Méhul. Sans les concerts même, où l'ouverture de _la Chasse du
+jeune Henri_ et le premier air de _Joseph_ ont été quelquefois entendus
+et dont les affiches lui sont tombées sous les yeux, c'est à peine si
+elle connaîtrait de réputation ce grand maître. De Gluck et de Mozart,
+ce peuple-là ne sut et ne saura jamais rien; il attribuera même
+volontiers _Don Juan_ à Musard qui, sur les thèmes de cet opéra, fit en
+effet des quadrilles. Encore peut-on affirmer que les érudits seuls
+sauront qu'il existe un opéra de Don Juan de _Musard_. Mais il faut
+excuser ces amateurs; ils vont à l'Opéra-Comique se _délasser_ de temps
+en temps. Ils s'y délassent en écoutant des pièces plus ou moins
+amusantes, où le dialogue, écrit dans leur langue à eux, est entremêlé
+de morceaux de musique plus ou moins piquants ou plus ou moins...
+simples, dont ils retiennent aisément la mélodie, parce que c'est de la
+mélodie à eux. Si par hasard la mélodie telle quelle ne brille, dans un
+ouvrage, que par son absence, auquel cas il leur est impossible de la
+retenir, ils ont alors le plaisir de croire à une musique _savante_, et
+d'appeler ainsi celle de cet opéra; puis ils s'y accoutument, telle est
+leur bonne volonté; ils l'adoptent, et en parlant de l'auteur, ils ne
+disent plus: _Un tel_, tout court, comme pour les compositeurs qui leur
+sont agréables, mais: _Monsieur_ un tel. Ceux-là sont des amis,
+celui-ci est un supérieur. Non, il ne faut ni attaquer ni railler ce
+public, la perle des publics, toujours content, toujours joyeux,
+incapable de blâmer quoi que ce soit à l'Opéra-Comique, redemandant à
+chaque première représentation tous les acteurs, tous les auteurs, à
+moins qu'ils ne soient morts (et encore...); public inoffensif et
+inoffensable, qui prend son plaisir où il le trouve et même où il ne le
+trouve pas. Ce qui me semble impardonnable, c'est l'ignorance des jeunes
+musiciens, ou tout au moins des jeunes gens qui cherchent à se faire
+admettre pour tels. Il y a de leur part une haute imprudence à ne pas
+s'informer un peu des choses passées de l'art; car ils doivent supposer
+que, parmi les gens du monde avec lesquels ils ont ou auront des
+relations, plusieurs sont assez bien instruits de ce qu'ils ignorent, et
+que ces érudits ne se feront pas faute de les humilier dans l'occasion.
+Il ne leur en coûterait pas beaucoup plus d'apprendre le nom des œuvres
+des grands maîtres (je ne vais pas jusqu'à leur demander de connaître
+les œuvres elles-mêmes) que de se gorger la mémoire de tant de noms
+honteux, de l'exercer à retenir ce qui se passe journellement dans les
+tripots dramatiques, et de se la salir par tant de vilenies, au milieu
+desquelles ils vivent et meurent parce qu'ils y sont nés. On ne verrait
+plus alors, comme nous le voyons, des professeurs, des lauréats
+couronnés et pensionnés, attribuer le _Mariage de Figaro_ à Rossini,
+appeler Gluck l'auteur de _Didon_, croire que Piccini était un chef
+d'orchestre de la Porte-Saint-Martin, savoir par cœur, chanter ou faire
+chanter à leurs élèves tous les produits de la basse musique
+contemporaine, et ne pas connaître huit mesures des chefs-d'œuvre qui
+firent dans l'Europe entière, qui font et qui feront toujours partout la
+vraie gloire de l'art.
+
+Je m'abstiens d'entrer ici dans les considérations auxquelles un
+semblable état de choses pourrait donner lieu; elles m'entraîneraient
+trop loin. Je dirai seulement, sans remonter aux causes, qu'en général
+l'ignorance historique de la jeune génération vivant dans la musique, ou
+autour d'elle, à Paris, est déplorable, qu'elle dépasse tout ce qu'on
+pourrait citer d'analogue, en littérature ou dans les arts du dessin, et
+qu'on est forcé d'en tenir compte toutes les fois qu'un nom illustre,
+disparu de l'horizon depuis un petit nombre d'années, vient à y
+reparaître. En ce cas, la critique doit se figurer qu'elle s'adresse à
+des lecteurs élevés en Tasmanie, à Borabora, ou dans l'île d'Ombay, et
+leur dire que Napoléon Bonaparte est né en Corse, île entourée d'eau de
+toutes parts, qu'il fut un grand capitaine, qu'il gagna une foule de
+batailles, parmi lesquelles il ne faut pas compter celle de Fontenoy;
+qu'il fut bien réellement empereur des Français et roi d'Italie, et non
+point marquis de Buonaparte, général des armées de Sa Majesté Louis
+XVIII, ainsi que l'ont affirmé quelques historiens.
+
+En conséquence, nous allons répéter ici, à propos de Méhul, de vieilles
+anecdotes que tous les musiciens et tous les amateurs de musique
+_civilisés_ savent fort bien, mais qui, pour des milliers de jeunes
+barbares, sont de véritables nouvelles _nouvelles_.
+
+C'est donc à eux que je m'adresse en disant: Méhul est un célèbre
+compositeur français. J'ai entendu en province des amateurs _forts_ le
+compter parmi les maîtres allemands, et prétendre qu'il fallait
+prononcer Méhoul et non Méhul, mais c'est une erreur. De récentes et
+consciencieuses recherches m'ont donné la certitude que Méhul est né à
+Givet, département des Ardennes; département français, soyez-en
+certains. Quant a l'époque de sa naissance, je ne puis la préciser,
+n'ayant point compulsé moi-même les registres de l'état civil de Givet.
+MM. Fétis et Choron, ses biographes, s'accordent à le faire naître en
+1763, mais M. Fétis dit positivement que le jour de sa naissance fut le
+24 juin, et Choron, dédaignant ce détail, n'en dit rien du tout.
+L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts de l'Institut, M.
+Quatremère de Quincy, a écrit une notice sur Méhul dans laquelle il lui
+donne pour père un inspecteur des fortifications de Charlemont. Il est
+avec la vérité des accommodements; cette assertion de M. Quatremère en
+fournit la preuve. Le père de Méhul fut un simple cuisinier, qui,
+beaucoup plus tard, quand son fils eut acquis de la célébrité, dut à son
+influence la place subalterne dont le titre, proclamé en séance publique
+à l'Institut, sonnait mieux que l'autre incontestablement, et brille et
+d'un léger vernis scientifique assez flatteur.
+
+Un pauvre organiste aveugle donna au jeune Méhul les premières leçons de
+musique, et les progrès de l'enfant furent assez rapides pour qu'à l'âge
+de dix ans on lui confiât l'orgue de l'église des Récolets, à Givet.
+
+Une circonstance heureuse ayant amené et fixé dans l'abbaye de
+Lavaldieu, située dans les Ardennes, non loin de Givet, un musicien
+allemand de mérite, dit-on, nommé Guillaume Hauser, le petit Méhul
+parvint à obtenir de lui qu'il l'adoptât pour élève. Il fut même admis
+tout à fait comme commensal de l'abbaye. Ses parents espérèrent dès lors
+l'y voir devenir moine: ce qui fût peut-être arrivé, sans le colonel
+d'un régiment en garnison à Charlemont, qui, pressentant ce que le jeune
+organiste devait être un jour, le décida à le suivre à Paris. Je ne sais
+depuis combien de temps il y était, luttant très-probablement contre une
+gêne voisine de la misère, quand un incident assez singulier vint le
+mettre en présence d'un maître bien autrement savant et d'un protecteur
+bien plus puissant que ceux qu'il avait eus jusque-là. Je tiens le fait
+d'un habitué de l'Opéra, ami intime du vieux Gardel (fameux maître des
+ballets de ce théâtre), lequel avait beaucoup connu le personnage
+principal de la scène que je vais vous raconter.
+
+Il y avait dans ce temps-là à Paris un compositeur allemand nommé Gluck
+(prononcez Glouck), dont les œuvres préoccupaient l'attention publique à
+un point que vous ne sauriez imaginer. Croyez-moi, si vous voulez, mais
+le fait est qu'il était plus glorieux à lui tout seul, plus admiré et
+plus admirable que ne pourraient l'être aujourd'hui ensemble trois
+compositeurs populaires, voire même trois membres de l'Institut. Ce
+Gluck n'avait pourtant encore écrit pour le théâtre de l'Opéra qu'un
+très-petit nombre d'ouvrages; à cette époque, on ne comptait pas les
+partitions comme des gros sous. Il venait d'en terminer une intitulée
+_Iphigénie en Tauride_, dont vous n'avez jamais entendu parler
+très-probablement, mais qui excita cependant à Paris un enthousiasme
+plus grand que toutes les précédentes productions de ce même Gluck et
+pour laquelle, aujourd'hui encore, beaucoup de gens éprouvent une de
+ces passions féroces qui vous épouvanteraient, si vous en étiez témoins.
+Inutile de vous dire les raisons de cette anomalie. Or donc, Méhul
+s'étant glissé, je ne sais comment, à la répétition de cette _Iphigénie
+en Tauride_, fut si frappé de ce qu'il entendit, si ému, si bouleversé,
+qu'il voulut à toute force l'entendre encore le lendemain à la première
+représentation. Mais comment faire? tous les billets étaient pris! et
+d'ailleurs Méhul, en sa qualité de jeune compositeur, logeait le diable
+en sa bourse. Il imagina alors de se blottir au fond d'une loge,
+espérant y rester inaperçu jusqu'au lendemain soir et se trouver ainsi
+tout introduit à l'heure solennelle. Malheureusement un inspecteur de la
+salle le découvrit dans sa cachette, l'interpella vivement et voulut le
+mettre à la porte. Gluck se trouvait encore sur l'avant-scène, occupé à
+régler quelques détails du ballet des Scythes (un morceau extraordinaire
+que vous ne connaissez pas), car ce diable d'homme se mêlait de tout; il
+voulait que non-seulement les paroles, mais la mise en scène, la danse,
+les costumes et le reste s'accordassent complétement avec sa musique; il
+tourmentait tout le monde à ce sujet. On est bien revenu de ces
+idées-là, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, l'altercation qui avait lieu
+dans la loge ayant attiré son attention, Gluck s'informa de ce qui
+pouvait y donner lieu. Méhul alors de s'avancer tout tremblant et
+d'expliquer l'affaire, en disant au grand maître: _Monseigneur_. Ce
+Gluck était un bon homme au fond, quoiqu'il eût de l'esprit, du génie,
+une volonté de fer, et qu'il eût accompli une révolution musicale. Il
+fut touché de l'enthousiasme du jeune intrus, lui promit un billet pour
+la première représentation d'_Iphigénie_, l'engagea à venir chez lui le
+chercher, désireux qu'il était, disait-il, lui, Gluck, de faire la
+connaissance de Méhul. Vous devinez le reste et concevez l'influence que
+les conseils d'un tel homme durent exercer sur le talent de son protégé;
+car ce Gluck, je vous le répète, fut réellement un compositeur d'un
+grand mérite, et _chevalier_ qui plus est, et très-riche, ce qui doit
+pour vous, prouver surabondamment sa valeur.
+
+On ne passerait guère aujourd'hui plus de deux heures dans une loge,
+sans boire ni manger, pour entendre un chef-d'œuvre. C'est, sans doute,
+qu'autrefois les chefs-d'œuvre étaient rares, ou qu'il y a peu de Méhul
+maintenant. Quant au _monseigneur_, il est tout à fait tombé en
+désuétude. En parlant à un compositeur illustre, on dit plutôt _mon
+vieux_. Il est vrai que seigneur vient de _senior_, comparatif du mot
+latin _senex_ (vieux); de là les expressions _mon aîné_, _mon ancien_,
+_mon senior_, _mon vieux_. Le respect est tout aussi profond, il est
+seulement exprimé d'autre sorte.
+
+Ce fut sous la direction de Gluck que Méhul écrivit alors, sans avoir
+l'intention de les faire jamais représenter, et comme études seulement,
+trois opéras: _Psyché_, _Anacréon_ et _Lausus et Lydie_. Aujourd'hui,
+quand on a écrit trois romances, avec l'intention de les publier, on
+commence à se croire des droits incontestables à l'attention des
+directeurs des théâtres lyriques.
+
+Méhul avait vingt ans quand il présenta au comité d'examen de l'Opéra
+une partition sérieuse: _Alonzo et Cora_. Les _Incas_ de Marmontel
+avaient sans doute fourni le sujet du poëme. _Cora_ fut reçue, mais non
+jouée; et quand au bout de six ans le jeune compositeur vit qu'il
+n'était pas plus avancé de ce côté que le premier jour, il s'adressa à
+l'Opéra-Comique et lui porta un opéra de genre en trois actes,
+_Euphrosine et Coradin_, dont, si je ne me trompe, Hoffmann avait écrit
+la pièce, et qui valut à Méhul, pour son début, un éclatant succès. Ce
+fut un bonheur pour lui de n'avoir pu obtenir la mise en scène de son
+premier opéra; car, lorsqu'après le triomphe d'_Euphrosine_, l'Académie
+royale de Musique se décida enfin à représenter _Cora_, qu'elle avait
+depuis si longtemps dans ses cartons, cette œuvre, pâle et froide,
+dit-on, ne réussit pas.
+
+Malgré le nombre considérable de beaux et charmants ouvrages qui lui ont
+succédé, je suis obligé d'avouer qu'_Euphrosine et Coradin_ est resté
+pour moi le chef-d'œuvre de son auteur. Il y a là-dedans à la fois de la
+grâce, de la finesse, de l'éclat, beaucoup de mouvement dramatique, et
+des explosions de passion d'une violence et d'une vérité effrayantes. Le
+caractère d'Euphrosine est délicieux, celui du médecin Alibour, d'une
+bonhomie un peu railleuse; quant au rude chevalier Coradin, tout ce
+qu'il chante est d'un magnifique emportement. Dans cette œuvre apparue
+en 1790, et toute radieuse encore de vie et de jeunesse à l'heure qu'il
+est, je me borne à citer en passant l'air du médecin: «Quand le comte se
+met à table», celui du même personnage: «Minerve! ô divine sagesse!» le
+quatuor pour trois soprani et basse, où figure avec tant de bonheur le
+thème si souvent reproduit: «Mes chères sœurs, laissez-moi faire,» et le
+prodigieux duo: «Gardez-vous de la jalousie,» qui est resté le plus
+terrible exemple de ce que peut l'art musical uni à l'action dramatique,
+pour exprimer la passion. Ce morceau étonnant est la digne paraphrase du
+discours d'Iago: «Gardez-vous de la jalousie, ce monstre aux yeux
+verts,» dans l'_Othello_ de Shakespeare, grand poëte anglais qui vivait
+au temps de la reine Élisabeth. On raconte qu'assistant à la répétition
+générale d'_Euphrosine_, Grétry (vous savez, Grétry, un ancien
+compositeur né à Liége, en Belgique, et dont l'Opéra-Comique de Paris
+vient de remonter l'ouvrage si spirituellement mélodieux, _le Tableau
+parlant_); on raconte, dis-je, que Grétry, après avoir entendu le duo de
+la jalousie, s'écria: «C'est à ouvrir la voûte du théâtre avec le crâne
+des auditeurs!» et le mot ne dit rien de trop. La première fois que
+j'entendis _Euphrosine_, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, il m'arriva
+de causer un étrange scandale au théâtre Feydeau, par un cri affreux que
+je ne pus contenir à la péroraison de ce duo: «Ingrat, j'ai soufflé dans
+ton âme!» Comme on ne croit guère dans les théâtres à des émotions aussi
+naïvement violentes qu'était la mienne, Gavaudan, qui jouait encore
+alors le rôle de Coradin, où il excellait, ne douta point qu'on n'eût
+voulu le railler par une farce indécente, et sortit de la scène
+courroucé. Il n'avait pourtant jamais peut-être produit d'effet plus
+réel. Les acteurs se trompent plus souvent en sens inverse.
+
+Il faut des voix très-puissantes pour exécuter ce duo! Je voudrais y
+voir aux prises mademoiselle Cruvelli et Massol. Méhul écrivit un peu
+plus tard _Stratonice_, où il avait à peindre les douleurs du grand
+amour concentré qui donne la mort. Il faut citer dans cette œuvre
+l'ouverture d'abord, une charmante invocation à Vénus, l'air: «Versez
+tous vos chagrins,» le quatuor de la consultation: «Je tremble! mon cœur
+palpite!» pendant lequel le médecin Erasistrate, à l'aspect du trouble
+que cause à Antiochus expirant la présence de Stratonice, découvre la
+passion du jeune prince pour elle, et reconnaît la cause de sa maladie;
+et encore un bel air d'Erasistrate, et la dernière phrase du roi
+Séleucus, si vraie et si touchante:
+
+ Accepte de ma main ta chère Stratonice,
+ Et par le prix du sacrifice
+ Juge de tout l'amour que ton père a pour toi!
+
+Après avoir écrit _Horatius Coclès, le jeune Sage et le vieux Fou_,
+espèce de vaudeville mesquin; _Doria_, aujourd'hui inconnu; _Adrien_,
+belle partition non publiée (nous en possédons un exemplaire manuscrit à
+la bibliothèque du Conservatoire), _Phrosine et Mélidore_, dont la
+musique, souvent pleine d'inspiration, contient des effets d'orchestre
+entièrement inconnus à cette époque, tels que celui des quatre cors
+employés dans leurs notes dites _bouchées_ les plus sourdes, pour
+accompagner d'une sorte de râle instrumental la voix d'un mourant;
+Méhul, dans l'espoir de terrasser Lesueur, qu'il détestait, et dont
+l'opéra _la Caverne_ venait d'obtenir un succès immense... (J'oubliais
+de vous dire que Lesueur fut un célèbre compositeur français, né à
+Drucat-Plessiel, près d'Abbeville, la même année que Méhul; il fut
+surintendant de la chapelle de l'empereur Napoléon, de celle de Louis
+XVIII et de Charles X, écrivit une foule de messes, d'oratorios,
+d'opéras, et a laissé en portefeuille un _Alexandre à Babylone_ qui n'a
+jamais été représenté); Méhul, irrité du succès de _la Caverne_ de
+Lesueur, mit en musique un opéra sur le même sujet et portant le même
+titre. _La Caverne_ de Méhul tomba. Je sais que la bibliothèque de
+l'Opéra-Comique possède ce manuscrit, et je serais, je l'avoue, fort
+curieux de pouvoir juger par mes yeux de ce qu'il y avait de mérité dans
+cette catastrophe.
+
+Une autre chute vint mettre le sceau à la renommée et à la gloire de
+Méhul, la chute de _la Chasse du jeune Henri_, opéra dont l'ouverture,
+redemandée avec transports, produisit une telle impression sur
+l'auditoire qu'on ne voulut pas entendre après elle le reste, assez
+ordinaire, dit-on, de la partition.
+
+Parmi les très-beaux ouvrages de Méhul qui réussirent peu il faut
+mettre en première ligne _Ariodant_. Le sujet de cet opéra est à peu
+près le même que celui de _Montano et Stéphanie_ de Berton (musicien
+français, né à Paris, où il s'est fait une belle réputation par ses
+compositions théâtrales). Ils sont l'un et l'autre empruntés à une
+tragi-comédie de ce poëte anglais, Shakespeare, dont je vous parlais
+tout à l'heure, qui a pour titre: _Much ado about nothing_. Dans
+_Ariodant_ se trouve un duo de jalousie presque digne de faire le
+pendant de celui d'_Euphrosine_, un duo d'amour d'une vérité crue
+jusqu'à l'indécence, un air superbe: «Oh! des amants le plus fidèle!» et
+la célèbre romance que vous connaissez très-certainement:
+
+ Femme sensible, entends-tu le ramage
+ De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux?
+
+
+_Bion_, où l'on trouve un joli rondo, _Épicure, le Trésor supposé,_
+_Héléna_, _Johanna_, _l'Heureux malgré lui_, _Gabrielle d'Estrées_, _le
+Prince troubadour_, _les Amazones_, ne réussirent point et appartiennent
+probablement à la catégorie des ouvrages justement condamnés à l'oubli.
+L'_Irato_, _une Folie,_ _Uthal_, _les Aveugles de Tolède_, _la Journée
+aux Aventures_, _Valentine de Milan_ et _Joseph_ sont au contraire de
+ceux auxquels le succès a été dispensé assez exactement, ce me semble,
+dans la proportion de leur mérite. Le moins connu de ces opéras, _les
+Aveugles de Tolède_, a pour préface une jolie ouverture dans le style
+des boléros espagnols. L'_Irato_ fut écrit pour mystifier le premier
+Consul et tout son entourage, qui ne reconnaissaient de facultés
+mélodiques qu'aux seuls Italiens et les refusaient surtout à Méhul.
+L'ouvrage fut donné comme une traduction d'un opéra napolitain. Napoléon
+n'eut garde de manquer la première représentation; il applaudit de
+toutes ses forces, et déclara bien haut que jamais un compositeur
+français ne pourrait écrire d'aussi charmante musique. Puis, le nom de
+l'auteur ayant été demandé par le public, le régisseur vint jeter à la
+salle étonnée celui de Méhul. Mystification excellente, qui réussira
+toujours, en tout temps et en tout lieu, et rendra manifeste l'injustice
+des préventions, sans jamais les détruire.
+
+_Uthal_, avec son sujet ossianique, vint se heurter encore contre _les
+Bardes_ de Lesueur, qui poursuivaient à l'Opéra une brillante carrière,
+et que Napoléon d'ailleurs avait pris sous son patronage. Méhul, pour
+donner à l'instrumentation d'_Uthale_ une couleur mélancolique,
+nuageuse, ossianique enfin, eut l'idée de n'employer que des altos et
+des basses pour tous instruments à cordes, en supprimant ainsi la masse
+entière des violons. Il résultait une monotonie plus fatigante que
+poétique de la continuité de ce timbre clair-obscur, et Grétry,
+interrogé à ce sujet, répondit franchement: «Je donnerais un louis pour
+entendre une chanterelle.»
+
+_Joseph_ est celui des opéras de Méhul qu'on connaît le mieux en
+Allemagne. La musique en est presque partout simple, touchante, riche de
+modulations heureuses sans être bien hardies, d'harmonies larges et
+vibrantes, de gracieux dessins d'accompagnement, et son expression est
+toujours vraie. La seconde partie de l'ouverture ne me paraît pas digne
+de l'introduction si colorée qui la précède. La prière «Dieu d'Israël!»
+où les voix ne sont soutenues que par de rares accords d'instruments de
+cuivre, est complètement belle sous tous les rapports. Dans le duo entre
+Jacob et Benjamin: «O toi, le digne appui d'un père!» on trouve des
+réminiscences assez fortes d'_Œdipe à Colonne_; réminiscences amenées
+sans doute dans l'esprit de Méhul par la similitude de situation et de
+sentiments qu'offre ce duo avec plusieurs parties de l'opéra de
+Sacchini. (_Œdipe à Colonne_ est de Sacchini.)
+
+Méhul a écrit encore beaucoup d'autre musique que celle des opéras que
+je viens d'énumérer. Il a fait ou plutôt arrangé trois partitions de
+ballets: _le Jugement de Pâris_, _la Dansomanie_ et _Persée et
+Andromède_. Il a composé des chœurs et une bonne ouverture pour la
+tragédie de Joseph Chénier, _Timoléon_, plusieurs symphonies, un grand
+nombre de morceaux pour le solfége du Conservatoire, des cantates, des
+opéras dont je m'abstiens de citer les titres, puisqu'ils ne furent
+point représentés; des opéras de circonstance, tels que _le Pont de
+Lodi_, et d'autres pour lesquels il eut des collaborateurs; une scène à
+deux orchestres, dont le second imite _canoniquement_ le premier comme
+un écho, exécutée au Champ-de-Mars dans une fête publique à l'occasion
+de la victoire de Marengo; il a fait la musique d'un mélodrame pour le
+théâtre de la Porte Saint-Martin, et des chansons patriotiques, entre
+autres _le Chant du Départ_ («La victoire en chantant»), dont la
+popularité s'est maintenue à côté de celle de _la Marseillaise_.
+
+Méhul mourut le 18 octobre 1817, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il
+avait, dit-on, une conversation attachante, de l'esprit, de
+l'instruction, et le goût de l'horticulture et des fleurs. Son système
+en musique, si tant est que l'on puisse appeler système une doctrine
+semblable, était le système du gros bon sens, si dédaigné aujourd'hui.
+Il croyait que la musique de théâtre ou toute autre destinée à être unie
+à des paroles doit offrir une corrélation directe avec les sentiments
+exprimés par ces paroles; qu'elle doit même quelquefois, lorsque cela
+est amené sans effort et sans nuire à la mélodie, chercher à reproduire
+l'accent de voix, l'accent déclamatoire, si l'on peut ainsi dire, que
+certaines phrases, que certains mots appellent, et que l'on sent être
+celui de la nature; il croyait qu'une _interrogation_, par exemple, ne
+peut se chanter sur la même disposition de notes qu'une _affirmation_;
+il croyait que pour certains élans du cœur humain il y a des accents
+mélodiques spéciaux qui seuls les expriment dans toute leur vérité, et
+qu'il faut à tout prix trouver, sous peine d'être faux, inexpressif,
+froid, et de ne point atteindre le but suprême de l'art. Il ne doutait
+point non plus que, pour la musique vraiment dramatique, quand l'intérêt
+d'une situation mérite de tels sacrifices, entre un joli effet musical
+étranger à l'accent scénique ou au caractère des personnages, et une
+série d'accents vrais, mais non provocateurs d'un frivole plaisir, il
+n'y a point à hésiter. Il était persuadé que l'expression musicale est
+une fleur suave, délicate et rare, d'un parfum exquis, qui ne fleurit
+point sans culture et qu'on flétrit d'un souffle; qu'elle ne réside pas
+dans la mélodie seulement, mais que tout concourt à la faire naître ou à
+la détruire: la mélodie, l'harmonie, les modulations, le rhythme,
+l'instrumentation, le choix des registres graves ou aigus des voix et
+des instruments, le degré de vitesse ou de lenteur de l'exécution, et
+les diverses nuances de force dans l'émission du son. Il savait qu'on
+peut se montrer musicien savant ou brillant et être entièrement dépourvu
+du sentiment de l'expression; qu'on peut posséder, au contraire, au
+plus haut degré ce sentiment et n'avoir qu'une valeur musicale fort
+médiocre; que les vrais maîtres de l'art dramatique ont toujours été
+doués plus ou moins de qualités très-musicales unies au sentiment de
+l'expression.
+
+Méhul n'était imbu d'aucun des préjugés de quelques-uns de ses
+contemporains, à l'égard de certains moyens de l'art qu'il employait
+habilement lorsqu'il les jugeait convenables, et que les routiniers
+veulent proscrire en tout cas. Il était donc réellement et tout à fait
+de l'école de Gluck; mais son style, plus châtié, plus poli, plus
+académique que celui du maître allemand, était aussi bien moins
+grandiose, moins saisissant, moins _âpre au cœur_; on y trouve bien
+moins de ces éclairs immenses qui illuminent les profondeurs de l'âme.
+Puis, si j'ose l'avouer, Méhul me semble un peu sobre d'idées; il
+faisait de la musique excellente, vraie, agréable, belle, émouvante,
+mais sage jusqu'au rigorisme. Sa muse possède l'intelligence, l'esprit,
+le cœur et la beauté; mais elle garde des allures de ménagère, sa robe
+grise manque d'ampleur, elle adore la sainte économie.
+
+C'est ainsi que dans _Joseph_ et dans _Valentine de Milan_, la
+simplicité est poussée jusqu'à des limites qu'il est dangereux de tant
+approcher. Dans _Joseph_ aussi, comme dans la plupart de ses autres
+partitions, l'orchestre est traité avec un tact parfait, un bon sens
+extrêmement respectable; pas un instrument n'y est de trop, aucun ne
+laisse entendre une note déplacée; mais ce même orchestre, dans sa
+sobriété savante, manque de coloris, d'énergie même, de mouvement, de ce
+je ne sais quoi qui fait la vie. Sans ajouter un seul instrument à ceux
+que Méhul employa, il y avait moyen, je le crois, de donner à leur
+ensemble les qualités qu'on regrette de ne pas y trouver. J'ai hâte
+d'ajouter que ce défaut, s'il est réel, me paraît mille fois préférable
+à l'abominable et repoussant travers qu'il faut renoncer à corriger chez
+la plupart des compositeurs dramatiques modernes, et grâce auquel l'art
+de l'instrumentation fait trop souvent place, dans les orchestres de
+théâtre, à des bruits grossiers et ridicules, grossièrement et
+ridiculement placés, ennemis de l'expression et de l'harmonie,
+exterminateurs des voix et de la mélodie, propres seulement à marquer
+davantage des rhythmes d'une vulgarité déplorable, destructeurs même de
+l'énergie, malgré leur violence; car l'énergie du son n'est que relative
+et ne résulte que des contrastes habilement ménagés; bruits qui n'ont
+rien de musical, qui sont une critique permanente de l'intelligence et
+du goût du public capable de les supporter, et qui ont enfin rendu nos
+orchestres de théâtre les émules de ceux que font entendre dans les
+foires de village les saltimbanques et les marchands d'orviétan.
+
+ * * * * *
+
+Avouez-le, malgré votre haute estime pour Méhul et ses œuvres, vous ne
+saviez pas tout cela. Et c'est à _Angélique et Roland_ que vous devez
+cette instruction inattendue. A quelque chose le mauvais est bon.
+
+Votre second acte n'est pas terminé, j'en ai peur. Eh bien causons un
+peu. Je reviens encore de Londres. Cette fois, à part l'exception que je
+dois faire en faveur de deux cantatrices, je n'y ai rien observé en
+musique que d'assez laid. J'ai vu une représentation au théâtre de la
+Reine du _Figaro_ de Mozart, mais trombonisé, ophicléidé, en un mot
+_doublé en cuivre_ comme un vaisseau de haut bord. C'est ainsi que cela
+se pratique en Angleterre. Ni Mozart, ni Rossini, ni Weber, ni Beethoven
+n'ont pu échapper à la _réinstrumentation_. Leur orchestre n'est pas
+assez épicé, et l'on se croit obligé de pourvoir à ce défaut.
+D'ailleurs, si les théâtres ont des joueurs de trombone, d'ophicléide,
+de grosse caisse, de triangle et de cymbales, ce n'est pas apparemment
+pour qu'ils se croisent les bras! Cette charge est vieille, il serait
+temps d'y renoncer.
+
+Mademoiselle Cruvelli jouait le page, et pour la première fois de ma vie
+j'ai entendu ce rôle chanté d'une façon intelligible. Mademoiselle
+Cruvelli le dit pourtant avec une passion un peu trop accentuée; elle
+fait de Cherubino un trop grand garçon; elle en fait presque un jeune
+homme. Madame Sontag _était_ Suzanne. L'existence d'un pareil talent est
+à peine croyable pour ceux même qui en éprouvent le charme. Voilà une
+cantatrice qui entend l'art des nuances, qui en possède un clavier
+complet, et qui sait le choisir et les appliquer!
+
+ Donnez des lis pour elle,
+ Des lis à pleines mains.
+
+J'ai assisté, dans Westminster-Abbey, à la _Purcell's commemoration_. Un
+petit chœur de voix médiocres chantait avec accompagnement d'orgue des
+hymnes, antiennes et motets de ce vieux maître anglais. Un petit
+auditoire recueilli assistait à la cérémonie. C'était froid, stagnant,
+somnolent, lent. Je m'évertuais à ressentir de l'admiration, et
+j'éprouvais le sentiment contraire. Puis le souvenir du chœur des
+enfants de l'église de Saint-Paul étant venu m'assaillir, j'ai fait
+mentalement une comparaison fâcheuse, et je suis sorti, laissant Purcell
+sommeiller avec ses fidèles.
+
+Sir George Smart a bien voulu, un dimanche, me faire les honneurs de la
+chapelle de Saint-James, dont il est l'organiste. Hélas! la musique a
+abandonné ce réduit, depuis que les rois et les reines ont cessé
+d'habiter le palais. Quelques chantres sans voix, huit enfants de chœur
+qui en ont trop, un orgue primitif, c'est tout ce qu'on y entend. Cette
+chapelle fut construite par Henri VIII, et sir George m'a montré la
+petite porte par laquelle ce bon roi venait rendre grâce à Dieu et
+chanter les _alleluia_ composés par lui-même, chaque fois qu'il avait
+inventé une nouvelle religion ou fait couper le cou à une de ses
+femmes...
+
+J'ai entendu aussi dans un concert le brillant _Stabat_ de Rossini...
+Vous ne connaissez pas l'histoire de la fugue qui termine cette
+partition? La voici.
+
+Rossini, ce grand musicien de tant d'esprit, a pourtant eu la faiblesse
+de croire qu'un _Stabat_ respectable, un vrai _Stabat_, un _Stabat_
+digne de succéder à ceux de Palestrina et de Pergolèse, devait
+absolument finir par une fugue sur le mot _Amen_. C'est en réalité, vous
+le savez tous, le plus abominable et le plus indécent des contre-sens;
+mais Rossini ne se sentait pas le courage de braver le préjugé établi
+là-dessus. Or, comme la fugue n'est pas son fort, il alla trouver son
+ami Tadolini, qui passe pour un contre-pointiste à tous crins, et il lui
+dit de son air le plus câlin: _Caro Tadolini, mi manca la forza; fammi
+questa fuga!_ Le pauvre Tadolini se dévoua et fit la fugue. Puis quand
+le Stabat parut, les professeurs de contre-point la trouvèrent
+détestable, ces messieurs ayant toujours été dans l'usage de n'accorder
+la science de la fugue qu'à eux ou à leurs élèves. De sorte qu'en fin de
+compte, Rossini, à les en croire, eût tout aussi bien fait d'écrire sa
+fugue lui-même.
+
+Telle est l'anecdote qui circule; mais la vérité vraie, c'est, entre
+nous soit dit, que la fugue est de Rossini.
+
+Un malheur sérieux vient de nous frapper à Paris, et vous serez bien
+heureux de ne pas en ressentir le contre-coup. Z..., ce grand insulteur
+de l'art et des artistes, désespéré d'avoir, par un coup de bourse,
+perdu les trois quarts de l'énorme fortune qu'il avait amassée, vous
+savez comment, n'a pu résister à une tentation de suicide. Il a fait son
+testament, légué, dit-on, ce qui lui restait à la directrice d'une
+maison d'éducation pour les filles jeunes, et, ce pieux devoir rempli,
+s'est acheminé vers la place Vendôme, où il s'est fait ouvrir la porte
+de la colonne. Parvenu sur la galerie qui couronne le sommet du
+monument, il a quitté son chapeau, sa cravate, ses gants, je tiens ces
+affreux détails du gardien de la colonne, il a jeté un regard calme sur
+l'abîme ouvert autour de lui, puis s'éloignant de quelques pas de la
+balustrade, comme pour mieux prendre son élan, il a brusquement renoncé
+à son projet.
+
+Henri Heine, que je viens de voir, m'a récité en prose française un
+petit poëme élégiaque allemand qu'il a composé sur cette catastrophe.
+C'est à mourir de rire.
+
+Pauvre Heine! cloué sur son lit depuis six ans par une incurable
+paralysie; presque aveugle; il garde néanmoins sa terrible gaîté. Il ne
+consent pas encore à mourir, dit-il. Il faut que le bon Dieu attende. Il
+veut voir auparavant comment _tout ceci finira_. Il fait des mots, sur
+ses ennemis, sur ses amis, sur lui-même. Avant-hier, en m'entendant
+annoncer, il s'est écrié de son lit, avec sa faible voix qui semble
+sortir d'une tombe: «Eh! mon cher! quoi, c'est vous! entrez. Vous ne
+m'avez donc pas abandonné?... toujours original!»
+
+Si votre second acte n'est pas terminé, j'en suis fâché, Corsino, mais
+je n'ai plus rien à vous conter pour le moment. Ainsi résignez-vous,
+prenez votre violon et jouez le final comme s'il était bon. Vous n'en
+mourrez pas. D'ailleurs, j'ai besoin de relire encore votre lettre; je
+veux y répondre de façon à ne pas être obligé de vous quitter avant la
+fin du troisième acte, que vous me dénoncez comme le plus dangereux.
+
+ * * * * *
+
+POUR LE DERNIER ACTE.
+
+Je n'ai pas voulu, en commençant ma lettre, faire la moindre observation
+sur certains passages de la vôtre. J'y arrive maintenant.
+
+Ah! mes quatre ou cinq lecteurs trouvent que j'ai mal agi en racontant
+les délassements auxquels ils se livrent, eux et leurs confrères, quand
+il s'agit d'exécuter la musique qu'ils n'aiment point! délassements que
+j'avoue avoir moi-même partagés!
+
+Voilà bien les artistes! s'ils font la moindre chose passable, il faut
+que les cinq cent trente mille voix de la renommée, sans compter sa
+trompette, l'annoncent aux cinq parties du monde; et en quels termes! et
+avec quelles fanfares! je le sais trop. Mais, s'il leur arrive de se
+laisser entraîner à quelque action ou production qui donne tant soit peu
+de prise à la critique, malgré tous les ménagements, tous les sourires
+de cette pauvre critique, en dépit des formes aimables qu'elle prend
+pour se faire bénigne et douce et bonne fille, en parler seulement est,
+de sa part, un crime abominable; à les en croire, c'est une infamie, que
+dis-je, une platitude, un _abus de confiance_: et chacun de ces indignés
+de s'écrier comme Othello: «Il n'y a donc point de carreaux au ciel!»
+
+Sur ma foi, très-chers, vous m'inspirez de la pitié.
+
+Je vous supposais moins arriérés, et je me croyais, moi, bien plus de
+vos amis.
+
+Allons! je vais mettre des gants pour vous écrire, je ne me montrerai
+désormais dans votre orchestre qu'en cravate blanche, avec _toutes mes
+décorations_, et ne vous parlerai, Messeigneurs, que chapeau
+bas.........
+
+Plaisanterie à part, une telle susceptibilité est enfantine, (sachez-moi
+gré de ne pas dire puérile); mais comme je vous tiens pour incapables de
+n'en pas rire à présent, brisons-là, et qu'il n'en soit plus question.
+
+Pour vous, Corsino, qui pensez paraître _ridicule aux yeux des hommes de
+lettres et des musiciens de Paris qui me liront_, sachez-le bien, votre
+crainte est absolument chimérique; par cette excellente raison, que les
+hommes de lettres de Paris lisent seulement leurs propres livres et que
+les musiciens ne lisent rien.
+
+Je vous remercie sincèrement de m'avoir soustrait à la _vendetta
+transversale_ du ténor outragé, et de ne _vouloir pas qu'on me joue_. Je
+vous en ai même une double obligation, car le danger serait double pour
+moi, si l'opéra en question était donné à X***. Je crois vos
+confrères fort capables d'en faire un _opéra où l'on parle_, et de
+commencer la lecture de _Clarisse-Harlowe_ à sa première représentation.
+
+J'avoue la mesquinerie de mon calembour sur Moran, mais votre jeu de
+mots sur les Bavaroises ne vaut pas mieux.
+
+Il m'est impossible de croire au corset de votre chef d'orchestre. Ce
+sont plutôt les répétitions d'_Angélique et Roland_ qui l'auront fait
+maigrir. C'est donc bien mauvais?
+
+Si j'ai dit par deux fois que le bon Bacon (admirez l'euphonie!) ne
+descendait pas de l'homme célèbre dont il porte le nom, c'est que sa
+rare intelligence et la profondeur de son esprit pourraient faire croire
+le contraire, et qu'une telle supposition de descendance serait
+calomnieuse pour le savant Roger Bacon, inventeur de la poudre,
+puisqu'il fut moine et que les moines ne se marient pas. Cette
+explication, je l'espère, satisfera complétement notre ami.
+
+Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et vous, Corsino, vous ignorez ce
+qu'est Falstaff. Vous osez le dire! Mais vous êtes donc tous plus B. B.
+B. B. Bacon que Bacon lui-même! Falstaff un poëte! un guerrier! et vous
+avez prétendu souvent connaître Shakespeare!... Sachez donc, Messieurs
+mes amis les musiciens, que sir John Falstaff est un personnage
+important de trois pièces du poëte anglais, des deux tragédies de _Henri
+VI_ et de la comédie des _Joyeuses commères de Windsor_; qu'il occupe
+encore l'attention du public dans un quatrième drame du même auteur, où
+il ne paraît point, mais où l'on vient raconter ses derniers moments.
+Sachez qu'il fut le favori de la reine Élisabeth, qu'il est l'idéal du
+bouffon anglais, du gascon anglais, du matamore anglais; qu'il faut voir
+en lui le vrai polichinelle anglais, le représentant de cinq ou six
+péchés capitaux; que gourmandise, paillardise, couardise, sont ses
+qualités dominantes; que, malgré son obésité, sa rotondité, sa ladrerie
+et sa poltronnerie, il ensorcelle des femmes et leur fait mettre en gage
+leur argenterie pour satisfaire ses appétits gloutons; que Shakespeare
+l'a donné au prince Henri pour compagnon de ses orgies et de ses
+escapades nocturnes dans les rues de Londres; lequel prince permet à
+Falstaff de traiter Son Altesse avec la plus incroyable familiarité;
+jusqu'au moment où devenu roi sous le nom de Henri V, et désireux de
+faire oublier les folies de sa jeunesse, le _Royal Hal_, comme Falstaff
+a l'insolence de l'appeler par abréviation, interdit l'accès de sa cour
+à son gros compagnon de débauches et l'envoie en exil. Sachez enfin que
+cet incomparable cynique, auquel on s'intéresse malgré soi et dont la
+triste fin vous tire presque des larmes, obligé de prendre part à une
+grande bataille, à la tête d'une bande de vagabonds dépenaillés dont il
+est le capitaine, s'enfuit au moment de l'action et prononce dans le
+réduit où il est allé se cacher le monologue que voici:
+
+_Honour pricks me on. Yea, but how, if honour prick me off when I come
+on? how then? can honour set to a leg? No. Or an arm? No. Or take away
+the grief of a wound? No. Honour hath no skill in surgery then? No. What
+is honour? A Word. Wath is in that word, honour? Wat is that honour?
+Air. A trim reckoning!--Who hath it? He that died o' Wednesday. Doth he
+feel it? No. Doth he hear it? No. Is it insensible then? Yea, to the
+dead. But will it not live with the living? No. Why? Detraction will not
+suffer it.--Therefore I'll none of it: Honour is a mere scutcheon, and
+so ends my catechism._
+
+J'ai transcrit l'original de ce discours célèbre, pour ceux d'entre
+vous, Messieurs, qui ne savent pas l'anglais et qui voudraient se
+donner l'air de le savoir. Mais en voici la traduction, destinée à ceux
+qui bornent leurs prétentions à comprendre la langue française.
+
+_L'honneur me pique pour me faire avancer. Oui, mais quoi, si l'honneur
+me pique à terre quand j'avance! Que faire alors? L'honneur peut-il me
+raccommoder une jambe? Non. Ou un bras? Non. Ou dissiper la douleur
+d'une blessure? Non. L'honneur ne sait donc rien en chirurgie? Qu'est-ce
+que l'honneur? Un mot. Qu'est-ce que ce mot, honneur? Qu'est-ce que cet
+honneur? De l'air. Une facture acquittée. Qui possède cela? Celui qui
+mourut mercredi. Le sent-il? Non. L'entend-il? Non. C'est insensible
+alors? Oui, pour les morts. Mais cela ne vivra-t-il pas avec les
+vivants? Non. Pourquoi? La médisance ne le souffrira pas.--En ce cas je
+m'en passerai: L'honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon
+catéchisme._
+
+Vous devinez maintenant, n'est-ce pas, comment à propos des labeurs de
+Camoëns et de sa gloire tardive, j'ai pu m'écrier: _O Falstaff_, et
+songer à sa philosophie. Vous êtes d'une rare pénétration.
+
+Venons enfin, cher Corsino, à vos dernières questions.
+
+L'auteur de cette vie de Paganini dont vous me parlez, écrivait
+récemment à un de mes amis, en le priant d'obtenir de moi une analyse de
+son ouvrage dans le _Journal des Débats_; espérant, disait-il, que je ne
+me laisserais pas influencer dans cette appréciation par ma haine pour
+la musique italienne et pour les Italiens. J'ai donc lu sa brochure. Il
+m'a été facile de répondre aux reproches violents qui m'y sont adressés.
+Mais cette réplique faite, on m'a détourné de la publier dans un
+journal, afin de ne pas donner lieu à une polémique qui, n'intéressant
+que moi, y serait nécessairement déplacée. Ici le cas n'est plus le
+même, et je ne suis pas fâché, puisque vous avez lu l'accusation, de
+vous faire connaître la défense.
+
+
+
+
+RÉPONSE A M. CARLO CONESTABILE
+
+auteur du livre intitulé:
+
+VITA DI NICCOLO PAGANINI DA GENOVA
+
+
+M. Conestabile de Pérouse en appelle à mon impartialité en me demandant
+de faire l'analyse de ce petit ouvrage, dans lequel il me traite de la
+plus vilaine façon. Je le remercie de m'avoir cru, néanmoins, capable de
+rendre pleine justice à son travail. Je le ferais bien volontiers,
+accoutumé que je suis à me trouver dans cette piquante position.
+Malheureusement l'œuvre est de telle nature, qu'il m'est impossible
+d'émettre, à son sujet une opinion de quelque valeur. Je ne puis juger
+ni du mérite historique du livre, n'étant point en mesure de connaître
+la vérité des faits qui y sont énoncés; ni du style de l'auteur, les
+finesses de la langue italienne devant m'échapper nécessairement; ni de
+la justesse avec laquelle il apprécie le talent du grand virtuose, _car
+je n'ai jamais entendu Paganini_. J'étais en Italie, à l'époque où cet
+artiste extraordinaire enthousiasmait la France. Quand je l'ai connu,
+plus tard, il avait déjà renoncé à se faire entendre en public, l'état
+de sa santé ne le lui permettant plus; et je n'osai point alors, cela se
+conçoit, lui demander de jouer pour moi seul une fois encore. Si je me
+suis formé de lui une opinion si haute, c'est d'après sa conversation
+d'abord; c'est éclairé par ces irradiations que projettent certains
+hommes d'élite et qui semblaient entourer Paganini d'une poétique
+auréole; c'est d'après l'admiration ardente autant que raisonnée qu'il
+avait inspirée à des artistes dans le jugement desquels j'ai une
+confiance absolue.
+
+J'aime à penser que M. Conestabile a puisé aux sources les plus pures
+pour écrire la vie de l'illustre virtuose, dont l'apparition produisit
+en Europe une émotion si extraordinaire. Je reconnais même qu'en ce qui
+touche mes relations avec Paganini, il a recueilli quelques
+renseignements exacts et qu'il n'a guère laissé échapper que des erreurs
+de détail peu importantes. Peut-être devrais-je borner là mon
+appréciation. Mais ce livre contient un passage bien fait pour me faire
+ressentir une violente indignation, si la calomnie qu'il contient
+n'était tempérée par tant d'absurdité; et je ne puis, le lecteur me le
+pardonne, m'abstenir d'y répondre brièvement.
+
+Après avoir raconté ce qui est de notoriété publique d'une anecdote qui
+me concerne, et dans laquelle Paganini joua à mon égard un rôle si
+cordialement magnifique, après avoir même accordé bénévolement une
+valeur trop grande à mes compositions, M. Conestabile s'écrie:
+«Maintenant, qui le croirait!!! ce même homme qui doit à un Italien le
+triomphe de son propre génie, l'_acquisition_ (conseguimento) d'une
+somme considérable[10], ce Berlioz, qui appartient à une nation si
+redevable à la très-chère patrie des Palestrina, des Lulli, des Viotti,
+des Spontini, NE SE SOUVIENT PLUS, Paganini mort, des bienfaits qu'il a
+reçus; et, après avoir sucé le venin de l'ingratitude, se plaît à vomir
+des paroles acerbes contre _notre_ musique, contre _nous_, qui, par
+antique bonté, sommes habitués à souffrir les injures et les outrages
+des nations étrangères (je traduis textuellement), n'opposant à leurs
+grossiers sarcasmes qu'un dédaigneux silence! Mais non, le nom d'Hector
+Berlioz ne périra pas (vous êtes trop bon!), ni celui de Paganini (à
+fortiori, c'est un pléonasme); et si les contemporains se taisent (ils
+ne se taisent pas tous), au moins nos successeurs, en apprenant
+l'aventure que je viens de raconter, récompenseront par leurs
+applaudissements la philanthropie italienne, et consacreront une page à
+l'ingratitude française!!!»
+
+En vérité, Monsieur, lui répondrai-je, si vous pouviez savoir combien
+cette tirade est ridicule, vous seriez très-fâché de l'avoir laissé
+échapper. Vous vivez, je le vois, dans un monde exclusif et qui veut
+rester en dehors du mouvement musical de l'Europe. Vous vous passionnes
+pour _votre_ musique, comme vous dites, sans pouvoir établir entre son
+caractère et celui de la musique des autres peuples d'utiles
+comparaisons. De là, votre foi religieuse dans l'art italien et votre
+irritation quand on ose mettre ses dogmes en discussion. Vous oubliez
+que la plupart des artistes et critiques de quelques valeur connaissent,
+au contraire, plus ou moins, les chefs-d'œuvre de tous les pays; que ces
+mêmes critiques et artistes n'attachent de prix réel qu'à la musique
+vraie, grande, originale, belle; qu'ils l'aiment pour ses qualités ou la
+détestent pour ses vices, sans s'inquiéter d'où elle vient. Peut-être ne
+l'avez-vous jamais su. Eh bien! en ce cas, je vous l'apprends. Que
+l'auteur d'une œuvre musicale soit Italien, Français, Anglais ou Russe,
+il leur importe peu. Les questions de nationalité sont à leurs yeux tout
+à fait puériles.
+
+Et la preuve en est dans votre livre même, lorsqu'à propos de la mort de
+Spontini, vous dites que je _n'ai pu m'empêcher_ (il y a vingt-cinq ans
+que je ne le puis) _de payer à ses œuvres un large tribut d'admiration_.
+
+Maintenant, permettez-moi de vous montrer l'injustice de l'accusation
+blessante que vous portez contre moi, les conséquences qu'il en faudrait
+tirer si elle était méritée, et l'erreur matérielle que vous avez
+commise sur le fond de la question.
+
+Je vois d'abord, dans cette accusation même, la preuve que, vous au
+moins, vous n'opposerez pas _aux sarcasmes un dédaigneux silence_, et
+que vous êtes à peu près exempt de _l'antique bonté_ de vos
+compatriotes.
+
+Vous croyez qu'un grand artiste italien ayant fait pour moi ce que fit
+Paganini, je suis tenu par cela seul de trouver excellent, parfait,
+irréprochable, tout ce qui se pratique en Italie, de louer les habitudes
+théâtrales de ce beau pays, les prédilections musicales de ses
+habitants, les résultats que ces prédilections et ces habitudes ont
+amenés dans l'exercice du plus libre des arts, et la compression
+qu'elles exercent fatalement sur lui.
+
+Quoique Français, Monsieur, je dois beaucoup à la France; d'après vous,
+il me serait donc imposé de trouver bonne toute la musique qu'elle
+produit. Ce serait fort grave, car on en fait, en France, presque
+autant de mauvaise que chez vous. Je dois beaucoup aussi à la Prusse, à
+l'Autriche, à la Bohême, à la Russie, à l'Angleterre; je suis criblé de
+dettes semblables, contractées un peu partout. Il me faut donc déclarer
+que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et
+m'écrier: «Vous êtes tous sublimes, embrassons-nous!» sans ajouter: «Et
+que cela finisse!»
+
+Vous prétendez enfin qu'à l'égard de toutes les nations dont un seul
+homme même aurait bien voulu me reconnaître quelque mérite, je dois ne
+plus tenir compte de ma conscience d'artiste et jouer, en tout état de
+cause, une sotte comédie d'admiration.
+
+Paganini, Monsieur, qui n'était point de votre avis, m'eût méprisé, si
+j'en eusse été capable. Je sais fort bien, en outre, ce qu'il pensait
+des mœurs musicales de son pays, quoiqu'il ne se soit jamais trouvé,
+fort heureusement pour lui et peut-être pour vous, dans le cas
+d'exprimer par écrit son opinion à ce sujet. Je tremble de vous laisser
+soupçonner ce qu'en pensaient également Cherubini et Spontini, dont vous
+revendiquez maintenant comme vôtres la célébrité et les œuvres, bien que
+l'Italie ne se soit guère souciée de l'une ni des autres. Paganini,
+Spontini et Cherubini furent donc, eux aussi, et plus que moi, des
+monstres d'ingratitude; car si le reste de l'Europe, en leur donnant à
+parcourir une carrière plus vaste que celle imposée à ses musiciens par
+l'Italie, a forcé leur génie de prendre un vol plus puissant et plus
+fier, et les a comblés ensuite d'or, d'honneurs et de gloire, l'Italie
+leur donna.... naissance, et ce présent, peu coûteux, a bien son prix.
+D'ailleurs, remarquez, je vous prie, que Paganini n'est point l'Italie,
+pas plus que je ne suis la France. Ces deux pays, dont vous glorifiez
+justement l'un, en flagellant l'autre outre mesure, ne sauraient être
+solidaires des sentiments privés de deux artistes. Admettons même, si
+vous voulez, que tous les Italiens soient des _philanthropes_, selon
+votre naïve expression, il m'est impossible de vous accorder que tout
+les Français soient des _ingrats_.
+
+De plus, je veux vous faire un important aveu: quelque passionné que
+vous soyez pour votre musique, je suis presque sûr de l'être encore
+davantage pour _la_ musique. A ce point que je me sens très-capable
+d'éprouver une sympathie dévouée pour un brigand de génie, eût-il tenté
+de m'assassiner, et assez peu pour un honnête homme auquel la nature
+aurait refusé l'intelligence et le sentiment de l'art.
+
+Sans doute, vos convictions sont sincères et vous êtes un parfait
+honnête homme. Mais, croyez-le bien, les idées de Paganini ne
+différaient guère de ma monstrueuse manière de voir à ce sujet. Enfin,
+pour compléter ma profession de foi, sachez que si je suis profondément
+reconnaissant envers les hommes dont les œuvres m'inspirent de
+l'admiration, je n'admirerai jamais des hommes médiocres, lors même que
+leurs procédés envers moi m'auraient inspiré la plus vive
+reconnaissance. Jugez de la valeur du droit que je m'attribue de ne
+point louer les œuvres et les talents médiocres ou pires, de gens
+auxquels je ne dois rien.
+
+Maintenant relevons une erreur de date qui a bien aussi son importance.
+Celle de mes critiques que vous citez, et dont vous changez d'ailleurs
+la signification, en mettant _sens mélodique_ au lieu de _sens de
+l'expression_, ce qui est fort différent, je vous l'assure, cette étude
+sur les tendances musicales de l'Italie, qui a motivé le réquisitoire au
+sujet duquel j'ai le plaisir de vous entretenir, a été écrite en 1830, à
+Rome. Elle fut imprimée pour la première fois à Paris, dans le courant
+de la même année, par la Revue européenne, reproduite ensuite dans
+diverses publications, dans l'_Italie pittoresque_, entre autres, et
+dans la _Revue musicale_ de M. Fétis, qui taxa d'abord mon opinion
+d'exagérée et en reconnut lui-même, plus tard, la justesse et la
+justice. Vous pouvez vous en convaincre par le récit que M. Fétis a
+publié dans la _Gazette musicale_ de Paris, de son voyage en Italie. Or,
+j'ai vu Paganini pour la première fois en 1833. Vous voyez donc bien
+qu'il ne peut y avoir absolument aucune ingratitude dans le fait de cet
+écrit, puisqu'il fut rédigé, imprimé et reproduit longtemps avant que
+j'eusse seulement rencontré l'immortel virtuose dont vous êtes le
+biographe, et qu'il m'eût honoré de son amitié. Ceci, je le suppose,
+suffira pour ôter un peu de sa valeur à votre accusation, mais n'empêche
+point que j'aie encore à cette heure les mêmes idées sur ce que l'Italie
+peut avoir conservé de ses mœurs musicales de 1830, et que je prétende
+être toujours en droit de les exprimer, sans mériter le moins du monde
+le reproche d'ingratitude que vous avez eu le patriotisme de m'adresser.
+
+Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire sur votre livre, qui me semble
+écrit, du reste, dans un but honorable et avec les meilleures
+intentions.
+
+ * * * * *
+
+Je vais répondre maintenant, caro Corsino, à l'autre question
+_importante_ contenue dans votre lettre.
+
+Oui, je connais Wallace, et j'apprends avec plaisir que vous aimez son
+opéra de _Maritana_. Cet ouvrage, si bien accueilli à Vienne et à
+Londres, m'est pourtant encore inconnu. Quant à l'auteur, voici quelques
+détails invraisemblables sur lui, qui pourront vous intéresser.
+Admettez-les pour vrais, car je les tiens de Wallace lui-même, et il est
+trop indolent, malgré son humeur vagabonde, pour se donner la peine de
+mentir.
+
+
+
+
+V. WALLACE
+
+compositeur anglais.
+
+SES AVENTURES A LA NOUVELLE-ZÉLANDE
+
+
+Vincent Wallace naquit en Irlande. Il fut d'abord un violoniste
+distingué, et obtint comme tel de beaux succès à Londres et dans les
+colonies des Indes et de l'Australie. Il a ensuite renoncé au violon
+pour se livrer à l'enseignement du piano, instrument qu'il possède
+parfaitement, et à la composition. C'est un excellent _Excentric man_,
+flegmatique en apparence comme certains Anglais, téméraire et violent au
+fond comme un Américain. Nous avons passé ensemble, à Londres, bien des
+demi-nuits autour d'un bol de punch, occupés, lui à me raconter ses
+bizarres aventures, moi à les écouter avidement. Il a enlevé des femmes,
+il a compté plusieurs duels malheureux pour ses adversaires, il a été
+sauvage... Oui, sauvage, ou à peu près, pendant six mois. Et voici en
+quels termes je l'ai entendu me narrer, avec son flegme habituel, cet
+étrange épisode de sa vie:
+
+«J'étais à Sydney (Wallace dit: J'étais à Sydney,--ou bien: Je vais à
+Calcutta,--comme nous disons à Paris: Je pars pour Versailles--ou: Je
+reviens de Rouen), j'étais à Sydney, en Australie, quand un commandant
+de frégate anglais, de ma connaissance, m'ayant rencontré sur le port,
+me proposa, entre deux cigares, de l'accompagner à la
+Nouvelle-Zélande.--Qu'allez-vous faire là? lui dis-je.--Je vais châtier
+les habitants d'une baie de Tavaï-Pounamou, les plus féroces des
+Néo-Zélandais, qui se sont permis, l'an dernier, de piller un de nos
+baleiniers et de manger son équipage. Venez avec moi, la traversée n'est
+pas longue et l'expédition sera amusante.--Je vous suivrai volontiers.
+Quand partons-nous?--Demain.--C'est convenu, je suis des vôtres.--Le
+lendemain nous mîmes à la voile, en effet, et le voyage se fit
+rapidement. Arrivés en vue de la Nouvelle-Zélande, notre commandant, qui
+avait cinglé droit sur sa baie, ordonne de mettre le navire en désarroi,
+de déchirer quelques voiles, de briser deux ou trois vergues, de fermer
+les sabords, de masquer soigneusement nos canons, de cacher les soldats
+et les trois quarts de l'équipage dans l'entrepont, de donner enfin à
+notre frégate l'air d'un pauvre diable de navire à moitié désemparé par
+la tempête et ne gouvernant plus.
+
+Dès que les Zélandais nous eurent aperçus, leur méfiance ordinaire les
+fit se tenir coi. Mais, en ne comptant qu'une dizaine d'hommes sur le
+pont de la frégate, et croyant reconnaître, à notre apparence misérable
+et à l'incertitude de nos allures, que nous étions des naufragés
+suppliants plutôt que des agresseurs, ils saisissent leurs armes,
+sautent dans leurs pirogues et se dirigent vers nous de tous les coins
+du rivage. Je n'ai jamais tant vu de pirogues de ma vie. Il en sortait
+de la terre, de l'eau, des buissons, des rochers, de partout. Et notez
+que plusieurs de ces embarcations portaient jusqu'à cinquante guerriers.
+On eût dit d'un banc de poissons énormes nageant de notre côté, en
+rapprochant leurs rangs. Nous nous sommes ainsi laissé entourer comme
+des gens incapables de se défendre. Mais quand les pirogues, divisées en
+deux masses, se sont trouvées à une demi-portée de pistolet et serrées à
+ne pouvoir virer de bord, un petit coup donné à la barre fait notre
+frégate présenter ses flancs aux deux flottilles, et le commandant de
+crier aussitôt: «En bataille sur le pont! ouvrez les sabords! et feu
+partout sur cette vermine!»--Les canons de babord et de tribord avançant
+alors hors du navire toutes leurs têtes à la fois, comme des curieux qui
+se mettent aux fenêtres, ont commencé à cracher sur les guerriers
+tatoués une pluie de mitraille, de boulets et d'obus des mieux
+conditionnées. Nos quatre cents soldats accompagnaient ce concert d'une
+fusillade nourrie et bien dirigée. Tout le monde travaillait; c'était
+superbe. Du haut d'une vergue du grand mât, où j'étais grimpé avec mes
+poches pleines de cartouches, mon fusil à deux coups et une douzaine de
+grenades, que le maître canonnier m'avait données, j'ai, pour ma part,
+ôté l'appétit à bien des Zélandais, qui avaient déjà peut-être creusé le
+four où ils comptaient me faire cuire. J'en ai tué je ne pourrais dire
+combien. Vous le savez, dans ces pays-là, cela ne fait rien de tuer des
+hommes. On ne se figure pas surtout l'effet de mes grenades. Elles
+éclataient entre leurs jambes et les faisaient sauter en l'air et
+retomber à la mer comme des dorades, pendant que les pièces de
+vingt-quatre et de trente-six, avec leurs gros boulets, vous enfilaient
+des séries de pirogues et les coupaient par le milieu avec des
+craquements comparables à ceux du tonnerre quand il tombe sur un arbre.
+Les blessés hurlaient, les fuyards se noyaient, et notre commandant
+trépignait en criant dans son porte-voix: «Encore une bordée! à boulets
+ramés! feu sur ce chef aux plumes rouges! A la mer la chaloupe
+maintenant! le canot, la yole! Achevez les nageurs à coups d'anspect!
+allons, raide! mes garçons! _God save the queen!_»
+
+La mer était couverte de cadavres, de membres, de casse-tête, de
+pagaies, de débris d'embarcations; et çà et là se dessinaient sur l'eau
+verte de larges flaques rouges. Nous commencions à être las, quand nos
+hommes de la chaloupe, moins enragés que le commandant, se contentant
+d'expédier à coups de pistolet et d'aviron encore une douzaine de
+nageurs, ont tiré de l'eau deux Zélandais magnifiques, deux chefs qui
+n'en pouvaient plus. On les a hissés à demi morts sur le pont de la
+frégate. Au bout d'une heure, les deux Goliath étaient debout et
+vigoureux comme des panthères. L'interprète que nous avions amené de
+Sydney s'est approché d'eux pour leur assurer qu'ils n'avaient plus
+rien à craindre; les blancs n'étant pas dans l'usage de tuer leurs
+prisonniers.--«Mais, a dit alors l'un des deux dont la taille était
+énorme et l'aspect effrayant, pourquoi les blancs ont-ils tiré sur nous
+leurs gros et leurs petits fusils? Nous n'étions pas encore en
+guerre.--Vous rappelez-vous, a répondu l'interprète, ces pécheurs de
+baleine que vous avez tués et mangés l'année dernière? ils étaient de
+notre nation, nous sommes venus les venger.--Ah! s'écrie le grand chef
+en frappant un violent coup de talon sur le plancher et regardant son
+compagnon avec un sauvage enthousiasme, très-bon! les blancs sont grands
+guerriers!» Notre procédé les remplissait évidemment d'admiration. Ils
+nous jugeaient au point de vue de l'art, en connaisseurs, en nobles
+rivaux, en grands artistes.
+
+La flotte zélandaise abîmée, la tuerie d'hommes achevée, le commandant
+nous apprend, un peu tard, qu'il doit aller maintenant en Tasmanie, au
+lieu de retourner à la Nouvelle-Galles. J'étais fort contrarié de faire
+forcément ce nouveau voyage, dont la durée devait être assez longue.
+Mais voilà le chirurgien de la frégate qui exprime le désir de rester à
+Tavaï-Pounamou, pour y étudier la flore de la Nouvelle-Zélande et
+enrichir ses herbiers, si le commandant peut venir le reprendre en
+revenant à Sydney: ce à quoi celui-ci s'engage sans difficulté. Alors
+l'idée de voir de près ces terribles sauvages me séduit, et j'offre au
+chirurgien de l'accompagner. On peut rendre la liberté aux deux chefs, à
+la condition pour eux de garantir notre sûreté. Ceux-ci, à qui
+l'arrangement convient fort, promettent de nous protéger auprès de leur
+nation, qui, à les en croire, nous recevra bien. «Tayo! tayo!» (amis)
+disent-ils en venant selon l'usage frotter leur nez contre le nôtre.
+«Tayo rangatira!» (amis des chefs).
+
+Le traité est conclu. On nous conduit à terre, le chirurgien, les deux
+chefs et moi.
+
+J'avais bien un certain serrement de cœur en mettant le pied sur cette
+plage maintenant déserte, mais couverte d'ennemis en armes quelques
+heures auparavant, et où nous venions, nous vainqueurs, sans autre
+sauvegarde contre la fureur des vaincus que la parole et l'autorité
+douteuse de deux chefs anthropophages.
+
+--Sur l'honneur, dis-je à Wallace en l'interrompant, vous méritiez
+d'être cuits vivants à petit feu et mangés l'un et l'autre. Conçoit-on
+une aussi outrecuidante folie!--Eh bien, pourtant il ne nous arriva
+rien. En rencontrant leur peuplade, nos chefs expliquèrent que la paix
+était faite et qu'ils nous devaient leur liberté. Après quoi, nous
+faisant mettre à genoux devant eux, ils nous donnèrent à chacun un petit
+coup de casse-tête sur la nuque, en faisant des signes et prononçant des
+paroles qui nous rendaient _sacrés_.
+
+Hommes, femmes et enfants, criant: Tayo! à leur tour, nous approchèrent
+aussitôt avec curiosité, mais sans la moindre apparence hostile. Notre
+confiance paraissait les flatter, et tous y répondirent. Le chirurgien,
+d'ailleurs, nous fit bien venir d'eux, en pansant le petit nombre de
+blessés qui avaient survécu à la mitraille, et dont plusieurs avaient
+des plaies et des fractures affreuses. Au bout de quelques jours il me
+laissa pour aller, sous la conduite de Koro le grand chef, explorer une
+forêt de l'intérieur.
+
+J'avais déjà, un an auparavant, appris aux îles Haouaï quelques mots de
+la langue kanacke, en usage, malgré les énormes distances qui séparent
+ces divers archipels, à Haouaï, à Taïti et à la Nouvelle-Zélande. Je
+m'en servis tout d'abord pour séduire deux petites Zélandaises
+charmantes, vives comme des grisettes parisiennes, avec de grands yeux
+noirs étincelants et des cils de la longueur de mon doigt. Une fois
+apprivoisées, elles me suivirent comme deux lamas, Méré portant ma
+poudre et mon sac à balles, Moïanga, le gibier que j'abattais dans nos
+excursions; et me servant tour à tour l'une et l'autre d'oreiller, la
+nuit, quand nous dormions à la belle étoile. Quelles nuits! Quelles
+étoiles! Quel ciel! C'est le paradis terrestre que ce pays-là.
+
+Croiriez-vous que j'y fus atteint néanmoins par le plus inattendu et le
+plus infernal des chagrins! Emaï, mon chef protecteur, avait une fille
+de seize ans, qui ne s'était pas montrée d'abord, et dont la beauté
+piquante, quand je l'aperçus, me planta au cœur un amour terrible, avec
+tous les frémissements, tous les étouffements et tous les abominables
+maux de nerfs qui s'en suivent.
+
+Dispensez-moi de vous faire son portrait... Je crus n'avoir qu'à me
+présenter à elle pour trouver deux bras ouverts. Méré et Moïanga
+m'avaient gâté. Je voulus en conséquence, après quelques mots tendres,
+la conduire dans un champ de phormium (le lin du pays) pour y filer des
+heures d'or et de soie. Mais point. Résistance, résistance obstinée.
+Alors, je me résignai à faire une cour en règle et assidue. Le père de
+Tatéa (c'est son nom) prit mes intérêts avec chaleur; il adressa devant
+moi maintes fois de vifs reproches à la belle rebelle. J'offris à Tatéa
+l'un après l'autre et tous ensemble les boutons de cuivre doré de mon
+gilet, puis mon couteau, ma pipe, mon unique couverture, plus de cent
+grains de verre bleus et roses; je tuai une douzaine d'albatros, pour
+lui faire un manteau de duvet blanc; je lui proposai de me couper
+elle-même le petit doigt. Ceci parut l'ébranler un moment, mais elle
+refusa encore. Son père indigné voulait lui casser un bras; je l'en
+détournai à grand'peine. Mes deux autres femmes s'en mêlèrent à leur
+tour et tentèrent de combattre son obstination.
+
+La jalousie est ridicule dans la Nouvelle-Zélande, et mes femmes
+n'étaient point ridicules.
+
+Rien n'y fit.
+
+Alors, ma foi, le spleen s'empara de moi. Je cessai de manger, de fumer,
+de dormir. Je ne chassai plus, je ne disais plus un mot à Moïanga, ni à
+Méré; les pauvres filles pleuraient, je n'y prenais pas garde; et
+j'allais me tirer un coup de fusil dans l'oreille, quand j'eus l'idée
+d'offrir à Tatéa un baril de tabac que je portais toujours attaché sur
+mon dos.
+
+C'était cela!!! et je ne l'avais pas deviné!!!
+
+Le plus consolant des sourires accueillit ma nouvelle offrande; on me
+tendit la main, et en la touchant, je crus sentir mon cœur fondre, comme
+fond un morceau de plomb dans un feu de forge. Le cadeau de noces était
+accepté. Méré et Moïanga coururent, pleines de joie, annoncer à Emaï la
+bonne nouvelle; et Tatéa, ravie de posséder le précieux baril qu'elle
+s'était obstinée par coquetterie à ne pas demander, dénoua enfin sa
+chevelure et m'entraîna palpitant vers le champ de phormium...
+
+Ah! mon cher, ne me parlez pas de nos Européennes!...
+
+Au coucher du soleil, mes deux petites premières, ma reine Tatéa et moi,
+nous fîmes au coin d'un bois le plus délirant souper de famille, avec
+des racines de fougère, des kopanas (pommes de terre), un beau poisson,
+un guana (grand lézard) et trois canards sauvages, cuits les uns et les
+autres au four, entre des pierres rougies, selon la méthode des
+naturels, et arrosés de quelques verres d'eau-de-vie qui me restaient.
+
+On m'eût proposé, ce soir-là, de me transporter en Chine, dans le palais
+de porcelaine de l'Empereur, et de me donner la céleste princesse, sa
+fille, pour épouse, avec cent mandarins décorés du bouton de cristal
+pour me servir, que j'aurais refusé.
+
+Le lendemain de ces noces intimes, le chirurgien revint de son
+exploration botanique. Il était couvert de végétaux plus ou moins secs;
+il avait l'air d'une meule de foin ambulante. Son chef et le mien, Koro
+et Emaï, nos deux cornacs, convinrent de célébrer cette réunion et mon
+mariage par un festin officiel splendide. Ils avaient justement surpris
+en flagrant délit de vol dans leur Pâ (village) une jeune esclave, et
+l'on convint de la punir de mort pour cette solennité. Ce qui fut fait,
+bien que je protestasse que nous avions déjà un très-beau dîner et que
+je n'en mangerais pas.
+
+Dans le fait, vous pouvez m'en croire, au risque de désobliger nos chefs
+qui s'étaient mis en frais pour nous traiter, au risque même d'irriter
+Tatéa qui trouvait absurdes mes répugnances, on eut beau m'offrir la
+meilleure épaule de l'esclave, servie sur une fraîche feuille de fougère
+et entourée de succulentes koranas, il me fut impossible d'y toucher.
+Notre éducation est vraiment singulière, en Europe! J'en suis honteux.
+Mais ce sentiment d'horreur pour l'homme, inculqué dès l'enfance,
+devient une seconde nature et c'est en vain qu'on chercherait à le
+contrecarrer.
+
+Le chirurgien essaya par bravade de goûter à l'épaule que j'avais
+refusée; presqu'aussitôt des nausées violentes le punirent de sa
+tentative, à la grande colère de Kaé, le cuisinier de Koro, qui se
+trouvait ainsi blessé dans son amour-propre. Mais mes deux petites
+premières, ma chère Tatéa, Koro et mon beau-père, l'eurent bientôt
+calmé, en rendant à sa science culinaire un éclatant hommage.
+
+Après le dîner, le chirurgien, possesseur d'une assez respectable
+bouteille d'eau-de-vie, la présenta d'abord à Emaï qui, après avoir bu,
+lui dit d'un air grave:
+
+ «Ko tinga na, hia ou owe.»
+
+ (_Puisses-tu te bien porter, être content._)
+
+Tant est naturel l'usage des toasts qu'on reproche parfois à
+l'Angleterre.--Koro l'imita, et, s'adressant à moi, répéta le souhait
+bienveillant d'Emaï. Méré et Moïanga me regardaient d'un air tendre.
+Alors, pendant que les chefs fumaient quelques pincées de tabac du petit
+baril, dont la nouvelle mariée les avait gratifiés généreusement, Tatéa
+se serra contre moi, appuya nonchalamment sa tête contre la mienne et me
+chanta à l'oreille, comme une confidence, trois couplets dont voici le
+refrain que je n'oublierai jamais:
+
+ E takowe e o mo tokou mei rangui
+ Ka tai Ki reira, akou rangui auraki.
+
+(_Quand tu seras arrivé au port où tu veux aller, mes affections y
+seront avec toi_).
+
+Honte sur notre froide musique, sur notre mélodie effrontée, sur notre
+pesante harmonie, sur notre chant de Cyclopes!!! Où trouver en Europe
+cette mystérieuse voix d'oiseau amoureux, dont le secret murmure faisait
+frissonner tout mon être d'une volupté effrayante et nouvelle! Quels
+gazouillements de harpe sauront l'imiter? Quel fin tissu de _sons
+harmoniques_ en donnera l'idée?... Et ce refrain si triste dans lequel
+Tatéa associant, par un caprice étrange, l'expression de son amour à la
+pensée de notre séparation, me parlait _du port lointain... où ses
+affections me suivraient_.....
+
+Beloved Tatéa! Sweet bird!... Tout en chantant, comme chante à midi un
+bengali sous la feuillée, de la main gauche elle enlaçait mon col dans
+une longue tresse de ses splendides cheveux noirs, et jouait de la
+droite avec les blancs osselets du pied de l'esclave qu'elle venait de
+manger... Ravissant mélange d'amour, d'enfantillage et de rêverie!... Le
+vieux monde soupçonna-t-il jamais une poésie pareille?... Shakespeare,
+Beethoven, Byron, Weber, Moore, Shelley, Tennysson, vous n'êtes que de
+grossiers prosateurs.
+
+Pendant cette scène, Kaé avait, presque sans interruption, chuchoté de
+son côté avec la bouteille, qui lui avait dit tant de choses, que Koro
+et le chirurgien durent le conduire, en le soutenant, jusqu'à sa case,
+où il tomba ivre mort.
+
+Plus ivre que le cuisinier, mais ivre d'amour, j'emportai, moi, plutôt
+que je n'emmenai Tatéa; et mes deux petites premières, encore cette
+nuit-là, dormirent d'un paisible sommeil.
+
+Tatéa avait remarqué que souvent dans mes moments de rêverie, quand nous
+étions assis ensemble au bord de la mer, je traçais avec la baguette de
+mon fusil, sur le sable la lettre T.
+
+Elle finit par me demander pourquoi je m'obstinais a dessiner ce signe,
+et je parvins, non sans peine, à lui faire comprendre qu'il me rappelait
+son nom. Je l'étonnai beaucoup. Elle doutait probablement encore que
+cela fût possible, car, ayant elle-même un jour, en mon absence, marqué
+grossièrement ce T sur un rocher, elle me le montra et battit des mains
+en m'entendant dire aussitôt: Tatéa!
+
+Vous croyez peut-être que je vais, à propos de ces détails, me moquer de
+moi-même et dire que je tournais au pastoral, au Daphnisme. Mais non,
+j'étais heureux et ne suis pas Français.
+
+Bien des jours et des nuits semblables se succédèrent. Ils avaient fait
+à mon insu des semaines et des mois; j'avais oublié le monde et
+l'Angleterre, quand la frégate reparut dans la baie et vint me rappeler
+_qu'il y avait un port où je devais aller_. Chose étonnante! après le
+premier froid que sa vue répandit dans mes veines, j'eus presque du
+courage. Le pavillon anglais flottant au haut du grand mât produisit sur
+moi l'effet du bouclier de diamant sur Renaud, et il me parut aussitôt
+possible, sinon facile, de m'arracher aux bras de mes Armides. A
+l'annonce de mon départ, pourtant, que de pleurs! quel désespoir!
+quelles convulsions de cœur!..... Tatéa se montra d'abord la plus
+résignée. Mais quand le canot de la frégate eut abordé, quand elle vit
+le chirurgien y entrer et m'attendre, quand j'eus fait à Emaï et à Koro
+mes derniers présents, se précipitant éperdue à mes pieds, elle me
+conjura de lui accorder encore une preuve d'amour, la dernière; preuve
+étrange, dont je ne me fusse jamais avisé. «Oui oui, tout, lui dis-je en
+la relevant et la serrant frénétiquement dans mes bras; que veux-tu? mon
+fusil? ma poudre? mes balles? prends, prends, tout ce qui me reste
+n'est-il pas à toi?» Elle fit un mouvement négatif. Saisissant alors le
+couteau de son père, impassible témoin de nos adieux, elle en approcha
+la pointe de ma poitrine nue et me fit comprendre, me pouvant plus
+parler, qu'elle désirait y tracer un signe. J'y consentis. En deux
+coups, Tatéa me balafra d'une incision cruciale, d'où le sang jaillit à
+flots. Aussitôt la pauvre enfant de se jeter sur ma poitrine
+ruisselante, d'y appliquer ses lèvres, ses joues, son col, son sein, sa
+chevelure, de boire mon sang mêlé à ses larmes, avec des cris et des
+sanglots... O vieille Angleterre, j'ai prouvé ce jour-là que je
+t'aimais!
+
+Méré et Moïanga s'étaient élancées à la mer avant le départ du canot; je
+les retrouvai auprès de l'échelle de la frégate.
+
+Là, autre scène, autres cris déchirants. J'eus beau tenir mes yeux fixés
+sur le pavillon britannique, un instant la force me manqua. J'avais
+laissé sur le rivage Tatéa évanouie; à mes pieds les deux autres chères
+créatures, nageant d'une main, me faisaient de l'autre des signes
+d'adieux, en répétant, de leur voix gémissante: O Walla! Walla! (C'était
+leur manière de prononcer mon nom.) Quels efforts je dus faire pour
+monter! à chacun des derniers échelons que je gravis, il me sembla qu'on
+me cassait un membre. Parvenu sur le pont, je n'y tins plus, je me
+retournai: et j'allais sauter à l'eau, gagner la terre à la nage, les
+embrasser toutes les trois, m'enfuir avec elles dans les bois et laisser
+partir la frégate chargée de mes malédictions, quand le commandant,
+devinant ce coup de tête, fit un signe aux musiciens du régiment qui
+était à bord, le _Rule Britannia_ retentit, une déchirante et suprême
+révolution se fit en moi, et, aux trois quarts fou, je me précipitai
+dans la grande chambre, où je restai jusqu'au soir étendu, cadavre
+vivant, sur le plancher.
+
+Quand je revins à moi, mon premier mouvement fut de remonter à la course
+sur le pont, comme si j'allais y retrouver..... Nous étions déjà
+loin..... plus de terre en vue..... rien que le ciel et l'eau..... Alors
+seulement je poussai un long cri de douleur furieuse, qui me soulagea.
+
+Ma poitrine saignait toujours. Voulant rendre la cicatrice ineffaçable,
+je me procurai de la poudre à canon et du corail, que je pilai ensemble
+et que j'introduisis ensuite dans la plaie. J'avais appris d'Emaï ce
+procédé de tatouage. Il réussit parfaitement. Voyez! (dit le narrateur
+en ouvrant son gilet et sa chemise, et me montrant sur sa poitrine une
+large croix bleuâtre) cela veut dire pour moi Tatéa en néo-zélandais. Si
+vous trouvez jamais une Européenne capable d'avoir naïvement une idée
+pareille, je vous permets de croire à son affection et de lui rester
+fidèle!».............
+
+Il eût été difficile à Wallace de pousser plus loin ses confidences
+cette nuit-là. Il ne pleurait pas, mais des filets rouges sillonnaient
+le blanc de ses yeux, ses lèvres écumaient, il se plaça devant un miroir
+et resta longtemps à contempler d'un air sombre la signature de Tatéa.
+Il était trois heures du matin; je sortis en proie à une oppression
+pénible. Rentré chez moi, je ne m'endormis pas sans faire de longues
+réflexions sur l'hospitalité des guerriers zélandais, sur le préjugé des
+Européens contre les esclaves, sur l'influence des petits barils de
+tabac, sur la polygamie, sur les amours sauvages et le patriotisme
+effréné des Anglais.
+
+Deux ans plus tard, Wallace vint me voir à Paris. Fréderick Beale, ce
+roi des éditeurs anglais, cet intelligent et généreux ami des artistes,
+l'avait chargé de composer un opéra en deux actes pour l'un des théâtres
+de Londres. Wallace comptait utiliser ses loisirs de Paris en écrivant
+cette petite partition; mais une ophthalmie aiguë dont il fut atteint
+presque à son arrivée et qui faillit lui faire perdre la vue, l'en
+empêcha en le contraignant à une longue et triste inaction.
+
+Enfin rétabli, grâce aux soins du savant docteur Sichel que je lui avais
+amené, il retourna à Londres avec l'intention, après avoir terminé son
+opéra, de faire un nouveau tour du monde pour se désennuyer; un peu
+aussi pour revoir la Nouvelle-Zélande, j'aime à le croire. Il a, en
+effet, entrepris ce voyage; seulement des motifs que j'ignore l'ont fait
+s'arrêter à New-York, où sous prétexte qu'il gagne des milliers de
+dollars par ses compositions de salon dont raffolent les Américains, il
+oublie ses amis et _ses amies,_ et se résigne à vivre platement avec des
+gens plongés dans la plus profonde civilisation.
+
+Je donnerais beaucoup pour savoir si le tatouage de sa poitrine est
+toujours visible.
+
+Pauvre Tatéa, je crains bien que tu n'aies pas enfoncé le couteau assez
+avant!
+
+Ceci n'empêche que je lui dise à travers l'Atlantique: Bonjour, mon cher
+Wallace, pensez-vous aussi que j'aie commis un _abus de confiance_ en
+publiant votre odyssée? Je parie que non.
+
+ * * * * *
+
+_P. S._ Vous êtes un lecteur attentif, Corsino. Oui, il n'est que trop
+vrai, beaucoup d'erreurs typographiques ont été commises dans la
+première édition de nos _Soirées_, et quelques-unes se sont encore
+reproduites dans la seconde. Cela me cause un véritable tourment. Deux
+de ces fautes surtout m'exaspèrent. La première a l'air d'une raillerie
+dirigée contre moi. Elle consiste dans l'omission de la lettre _h_ dans
+le mot _orthographe_; omission qui me fait commettre une faute
+d'orthographe précisément dans le mot orthographe et dans une phrase où
+je reproche à quelqu'un une faute d'orthographe.
+
+La seconde erreur est dans ces trois mots: _boire le Kava_. Elle est
+grammaticale et géographique. Il convenait d'abord d'écrire «boire _du_
+Kava.» De plus il faut n'avoir pas fait seulement un demi-tour du globe
+pour ignorer que Kava est le nom de la boisson en usage aux îles
+Carolines et à la Nouvelle-Zélande, mais qu'à Taïti, dont il s'agit dans
+le passage inculpé, cette même boisson se nomme Ava.
+
+Je vais passer pour un canotier d'Asnières[11].
+
+Mais qu'est-ce que ces fautes insectes en comparaison des monstres que
+nous voyons éclore journellement dans les imprimeries. Je ne veux vous
+en faire connaître qu'un; il vous consolera, je pense, comme il m'a
+consolé.
+
+Dans une revue littéraire de Paris, l'un de nos prosateurs les plus
+distingués publiait une Nouvelle. Cette Nouvelle contenait la phrase
+suivante, amenée je ne sais comment:
+
+«L'on vit reparaître sur la planche le bocal de cornichons.»
+
+La première épreuve portant:
+
+«L'on vit reparaître sur la planche ce bocage de cornichons,» le
+correcteur fit cette observation judicieuse qu'il était peu exact de
+dire _sur la planche_, et mit:
+
+L'on vit reparaître SUR LES PLANCHES CE BOCAGE de cornichons.
+
+Enfin, avant de donner le bon à tirer, il découvrit là encore une autre
+faute et de plus une inversion forcée incompatible avec l'esprit de la
+langue française. En conséquence, il fit ce dernier changement, dont les
+lecteurs de la _Revue_ purent jouir le lendemain:
+
+L'on vit paraître SUR LES PLANCHES CE CORNICHON DE BOCAGE.
+
+Jugez de l'étonnement de l'auteur en se lisant travesti de la sorte, et
+de la stupéfaction du célèbre tragédien Bocage ainsi traité de
+_cornichon_ à propos de rien!
+
+J'ose me flatter, Messieurs, que votre opéra touche à sa fin. En tous
+cas, si ma lettre ne dure pas deux heures et demie, j'en suis désolé,
+mais je ne saurais l'allonger; elle me semble, à moi, durer dix longues
+heures.
+
+Adieu donc, Corsino, adieu, Dervinck, adieu, Dimski, adieu tous. We may
+meet again..... Mon Dieu? que je suis triste!
+
+Assez épilogué.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages
+
+PROLOGUE. 1
+
+PREMIÈRE SOIRÉE.--Le premier opéra, nouvelle du passé.--Vincenza,
+nouvelle sentimentale.--Vexations de Kleiner
+l'aîné. 5
+
+Le premier opéra, nouvelle du passé, 1555.--Alphonso della
+Viola à Benvenuto Cellini. 7
+
+Vincenza, nouvelle sentimentale. 26
+
+DEUXIÈME SOIRÉE.--Le harpiste ambulant, nouvelle du présent.--Exécution
+d'un Oratorio.--Le sommeil des justes. 31
+
+Le harpiste ambulant, nouvelle du présent. 32
+
+TROISIÈME SOIRÉE. 55
+
+QUATRIÈME SOIRÉE.--Un début dans le Freyschutz, nouvelle
+nécrologique.--Marescot, étude d'équarisseur. 57
+
+Un début dans le Freyschutz. 58
+
+CINQUIÈME SOIRÉE.--L'_S_ de Robert le Diable,
+nouvelle grammaticale. 65
+
+SIXIÈME SOIRÉE.-- Étude astronomique, révolution du ténor
+autour du public.--Vexation de Kleiner le jeune. 69
+
+Le ténor au zénith. 74
+
+Le soleil se couche. Ciel orageux. 77
+
+SEPTIÈME SOIRÉE.--Étude historique et philosophique. De
+viris illustribus urbis Romæ.--Une Romaine. Vocabulaire
+de la langue des Romains. 83
+
+De viris illustribus urbis Romæ. 84
+
+Mme Rosenhain, autre fragment de l'histoire romaine. 99
+
+HUITIÈME SOIRÉE.--Romains du nouveau monde.--M. Barnum.--Voyage
+de Jenny Lind en Amérique. 109
+
+NEUVIÈME SOIRÉE.--L'Opéra de Paris.--Les théâtres lyriques
+de Londres. Étude morale. 117
+
+DIXIÈME SOIRÉE.--Quelques mots sur l'état présent de la
+musique, ses défauts, ses malheurs et ses chagrins.--L'institution
+du tack.--Une victime du tack. 131
+
+Quelques mots sur l'état présent de la musique, ses défauts,
+ses malheurs et ses chagrins. 132
+
+Une victime du tack, nouvelle d'avant-scène. 143
+
+ONZIÈME SOIRÉE. 147
+
+DOUZIÈME SOIRÉE.--Le suicide par enthousiasme, nouvelle
+vraie. 149
+
+TREIZIÈME SOIRÉE.--Spontini, esquisse biographique. 169
+
+QUATORZIÈME SOIRÉE.--Les opéras se suivent et se ressemblent.--La
+question du beau.--La Marie Stuart de Schiller.--Une
+visite à Tom-Pouce, nouvelle invraisemblable. 201
+
+Une visite à Tom-Pouce. 206
+
+QUINZIÈME SOIRÉE.--Autre vexation de Kleiner l'aîné. 209
+
+SEIZIÈME SOIRÉE.--Études musicales et phrénologiques.--Les
+cauchemars.--Les puritains de la musique religieuse.--Paganini,
+esquisse biographique. 211
+
+Paganini. 217
+
+DIX-SEPTIÈME SOIRÉE. 225
+
+DIX-HUITIÈME SOIRÉE.--Accusation portée contre la critique
+de l'auteur.--Sa défense.--Réplique de l'avocat général.--Pièces
+à l'appui.--Analyse du Phare.--Les représentants
+sous-marins.--Analyse de Diletta. Idylle.--Le
+piano enragé. 227
+
+Analyse du Phare. 234
+
+Analyse de Diletta. 237
+
+DIX-NEUVIÈME SOIRÉE. 249
+
+VINGTIÈME SOIRÉE.--Glanes historiques.--Susceptibilité
+singulière de Napoléon, sa sagacité musicale.--Napoléon
+et Lesueur.--Napoléon et la république de San-Marino. 251
+
+Musique de l'Empereur. 253
+
+VINGT ET UNIÈME SOIRÉE.--Études musicales.--Les enfants
+de charité à l'église de Saint-Paul de Londres, chœur de
+6,500 voix.--Le palais de cristal à 7 heures du matin.--La
+chapelle de l'empereur de Russie.--Institutions musicales
+de l'Angleterre.--Les Chinois chanteurs et instrumentistes
+à Londres; les Indiens; l'Highlander; les Noirs des rues. 259
+
+VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE. 287
+
+VINGT-TROISIÈME SOIRÉE.--Gluck et les conservatoriens de
+Naples, mot de Durante. 289
+
+VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE. 293
+
+VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE.--Euphonia ou la ville musicale,
+nouvelle de l'avenir. 295
+
+ÉPILOGUE. 339
+
+DEUXIÈME ÉPILOGUE.--Lettre de Corsino à l'auteur.--Réponse
+de l'auteur à Corsino. 352
+
+Beethoven et ses trois styles. 357
+
+Fêtes musicales de Bonn. 369
+
+Réponse à M. Conestabile. 408
+
+V. Wallace. Ses aventures à la Nouvelle-Zélande. 413
+
+
+F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny
+
+
+NOTES:
+
+[1] La première édition de l'ouvrage de M. Berlioz, intitulé _Voyage
+musical en Allemagne et en Italie_, étant épuisée, l'auteur s'est refusé
+à en publier une seconde; toute la partie autobiographique de ce voyage
+devant être introduite et complétée par lui dans un autre travail plus
+important dont il s'occupe. (Ce travail n'était autre que ses
+_Mémoires_, qui ont paru depuis sa mort.) Il a cru, en conséquence,
+pouvoir reproduire dans les _Soirées de l'orchestre_ des fragments de
+cet essai, tels que: _Le premier Opéra_, et quelques autres, considérant
+_le Voyage musical_ comme un livre détruit dont il a seulement conservé
+les matériaux. (_Note de l'éditeur_.)
+
+[2] Historique.
+
+[3] Historique.
+
+[4] Historique.
+
+[5] Id.
+
+[6] On sait que Cellini professait une singulière aversion pour cet
+instrument.
+
+[7] Quand un conducteur de cabriolet a encouru le mécontentement de M.
+le préfet de police, celui-ci lui interdit pendant deux ou trois
+semaines de faire son métier de cocher, auquel cas, le malheureux qui ne
+gagne rien, ne va certes pas en voiture. Il est à pied. Il entre alors
+souvent dans l'infanterie romaine.
+
+[8] Les billets de service sont ceux auxquels un acteur a droit les
+jours où il joue.
+
+[9] Les échos sont les solos d'un danseur dans un morceau d'ensemble
+chorégraphique.
+
+[10] M. Conestabile fait ici allusion au mouvement d'enthousiasme de
+Paganini, qui, après avoir entendu (en 1838) au Conservatoire, les deux
+premières symphonies de M. Berlioz, lui envoya, en _signe d'hommage_
+(telle fut l'expression dont il se servit), une somme de 20,000 francs.
+Ce présent était accompagné d'une lettre de l'illustre virtuose, lettre
+qui parut à cette époque dans tous les journaux de l'Europe et excita
+partout la plus vive admiration.
+
+(_Note de l'éditeur_, M. LÉVY.)
+
+[11] Quelle gasconnade! le plus long voyage que j'aie jamais fait sur
+mer est celui de Marseille à Livourne.
+
+(_Note de l'auteur._)
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les soirées de l'orchestre, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE ***
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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