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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:56:57 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les soirées de l'orchestre + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: April 19, 2010 [EBook #32056] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This ebook was +produced from scanned images at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE + +HECTOR BERLIOZ + + + + +LES SOIRÉES + +DE + +L'ORCHESTRE + +_NOUVELLE ÉDITION_ + +ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRE NOUVELLE + +1878 + + + + +LES SOIRÉES + +DE L'ORCHESTRE + + + + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +OUVRAGES + +D'HECTOR BERLIOZ + +FORMAT GRAND--8º, + +MÉMOIRES D'HECTOR BERLIOZ, comprenant ses voyages en Italie, en +Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865, avec un beau portrait +de l'auteur 1 vol. + +FORMAT GRAND IN--18 + +A TRAVERS CHANTS 1 vol. + +LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol. + +LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol. + +HISTORIETTES ET SCÈNES MUSICALES (_sous presse_) 1 vol. + +LES MUSICIENS ET LA MUSIQUE (_sous presse_) 1 vol. + +F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + + + +LES SOIRÉES + +DE + +L'ORCHESTRE + +PAR + +HECTOR BERLIOZ + +TROISIÈME ÉDITION + +ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRE NOUVELLE + +1878 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +A + +MES BONS AMIS + +LES ARTISTES DE L'ORCHESTRE + +DE Xeme + +VILLE CIVILISÉE + + + + +LES + +SOIRÉES DE L'ORCHESTRE + + + + +PROLOGUE + + +Il y a dans le nord de l'Europe un théâtre lyrique où il est d'usage que +les musiciens, dont plusieurs sont gens d'esprit, se livrent à la +lecture et même à des causeries plus ou moins littéraires et musicales +pendant l'exécution de tous les opéras médiocres. C'est dire assez +qu'ils lisent et causent beaucoup. Sur tous les pupitres, à côté du +cahier de musique, se trouve, en conséquence, un livre tel quel. De +sorte que le musicien qui paraît le plus absorbé dans la contemplation +de sa partie, le plus occupé à compter ses pauses, à suivre de l'œil sa +réplique, est fort souvent acquis tout entier aux merveilleuses scènes +de Balzac, aux charmants tableaux de mœurs de Dickens, et même à l'étude +de quelque science. J'en sais un qui, pendant les quinze premières +représentations d'un opéra célèbre, a lu, relu, médité et compris les +trois volumes du _Cosmos_ de Humboldt; un autre qui, durant le long +succès d'un sot ouvrage très-obscur aujourd'hui, est parvenu à apprendre +l'anglais, et un autre encore qui, doué d'une mémoire exceptionnelle, a +raconté à ses voisins plus de dix volumes de contes, nouvelles, +anecdotes et gaillardises. + +Un seul des membres de cet orchestre ne se permet aucune distraction. +Tout à son affaire, actif, infatigable, les yeux fixés sur ses notes, le +bras toujours en mouvement, il se croirait déshonoré s'il venait à +omettre une croche ou à mériter un reproche sur sa qualité de son. A la +fin de chaque acte, rouge, suant, exténué, il respire à peine; et +pourtant il n'ose profiter des instants que lui laisse la suspension des +hostilités musicales pour aller boire un verre de bière au café voisin. +La crainte de manquer, en s'attardant, les premières mesures de l'acte +suivant, suffit pour le clouer à son poste. Touché de son zèle, le +directeur du théâtre auquel il appartient lui envoya un jour six +bouteilles de vin _à titre d'encouragement_. L'artiste, qui a la +conscience de sa _valeur,_ loin de recevoir ce présent avec gratitude, +le renvoya superbement au directeur avec ces mots: «Je n'ai pas besoin +d'encouragement!» On devine que je veux parler du joueur de grosse +caisse. + +Ses confrères, au contraire, ne font guère trêve à leurs lectures, +récits, discussions et causeries, qu'en faveur des grands chefs-d'œuvre, +ou quand, dans les opéras ordinaires, le compositeur leur a confié une +partie principale et dominante auquel cas leur distraction volontaire +serait trop aisément remarquée et les compromettrait. Mais alors encore, +l'orchestre ne se trouvant jamais mis en évidence tout entier, il +s'ensuit que si la conversation et les études littéraires languissent +d'une part, elles se raniment de l'autre, et que les beaux parleurs du +côté gauche reprennent la parole quand ceux du côté droit reprennent +leur instrument. + +Mon assiduité à fréquenter en amateur ce club d'instrumentistes, pendant +le séjour que je fais annuellement dans la ville où il est institué, m'a +permis d'y entendre narrer un assez bon nombre d'anecdotes et de petits +romans; j'y ai même souvent, je l'avoue, rendu leur politesse aux +conteurs, en faisant quelque récit ou lecture à mon tour. Or, le +musicien d'orchestre est naturellement rabâcheur, et quand il a +intéressé ou fait rire une fois son auditoire par un bon mot ou une +historiette quelconque, fût-ce le 25 décembre, on peut être bien sûr +que, pour rechercher un nouveau succès par le même moyen, il n'attendra +pas la fin de l'année. De sorte, qu'à force d'écouter ces jolies choses, +elles ont fini par m'obséder presque autant que les plates partitions +auxquelles on les faisait servir d'accompagnement; et je me décide à les +écrire, à les publier même, ornées des dialogues épisodiques des +auditeurs et des narrateurs, afin d'en donner un exemplaire à chacun +d'eux et qu'on n'en parle plus. + +Il est entendu que le joueur de grosse caisse seul n'aura point part à +mes largesses bibliographiques. Un homme aussi laborieux et aussi fort +dédaigne les exercices d'esprit. + + + + + +PERSONNAGES DU DIALOGUE + + * * * * * + +LE CHEF D'ORCHESTRE. + +CORSINO, premier violon, compositeur. + +SIEDLER, chef des seconds violons. + +DIMSKI, première contre-basse. + +TURUTH, seconde flûte. + +KLEINER aîné, timbalier. + +KLEINER jeune, premier violoncelle. + +DERVINCK, premier hautbois. + +WINTER, second basson. + +BACON, alto. (Ne descend point de celui qui inventa la poudre.) + +MORAN, premier cor. + +SCHMIDT, troisième cor. + +CARLO, garçon d'orchestre. + +UN MONSIEUR, habitué des stalles du parquet. + +L'AUTEUR. + + * * * * * + + + + + +PREMIÈRE SOIRÉE + +LE PREMIER OPÉRA, nouvelle du passé.--VINCENZA, nouvelle +sentimentale.--VEXATIONS DE KLEINER l'aîné. + + +On joue un opéra français moderne très-plat. + +--Les musiciens entrent à l'orchestre avec un air évident de mauvaise +humeur et de dégoût. Ils dédaignent de prendre l'accord; ce à quoi leur +chef paraît ne point faire attention. A la première émission du la d'un +hautbois, les violons s'aperçoivent pourtant qu'ils sont d'un grand +quart de ton au-dessus du diapason des instruments à vent. «Tiens, dit +l'un d'eux, l'orchestre est agréablement discordant! jouons ainsi +l'ouverture, ce sera drôle!» En effet, les musiciens exécutent bravement +leur partie, sans faire grâce au public d'une note. Sans lui faire tort, +voulais-je dire; car l'auditoire, ravi de ce plat charivari rhythmé, a +crié bis, et le chef d'orchestre se voit contraint de recommencer. +Seulement, par politique, il exige que les instruments à cordes +veuillent bien prendre le ton des instruments à vent. C'est un +intrigant! On est d'accord. On répète l'ouverture qui, cette fois, ne +produit aucun effet. L'opéra commence, et peu à peu les musiciens +cessent de jouer. «Sais-tu, dit Siedler, le chef des seconds violons, à +son voisin de pupitre, ce qu'on a fait de notre camarade Corsino qui +manque ce soir à l'orchestre?--Non. Que lui est-il arrivé?--On l'a mis +en prison. Il s'était permis d'insulter le directeur de notre théâtre, +sous prétexte que, ce digne homme lui ayant commandé la musique d'un +ballet, quand cette partition a été faite, on ne l'a ni exécutée ni +payée. Il était dans une rage...--Parbleu! il n'y a pas de quoi perdre +patience, peut-être?... Je voudrais bien te voir berner de la sorte, +pour apprécier ta force d'âme et ta résignation...--Oh! moi, je ne suis +pas si sot: je sais trop que la parole de notre directeur ne vaut pas +plus que sa signature. Mais bah! on rendra bientôt la liberté à Corsino; +on ne remplace pas aisément un violon de sa force!--Ah! c'est pour cela +qu'il a été arrêté? dit un alto en déposant son archet. Pourvu qu'il +trouve quelque jour à prendre sa revanche, comme cet Italien qui fit au +seizième siècle le premier essai de musique dramatique!--Quel +Italien?--Alfonso della Viola, un contemporain du fameux orfèvre, +statuaire, ciseleur, Benvenuto Cellini. J'ai là dans ma poche une +nouvelle qu'on vient de publier et dont ils sont les héros, je veux vous +la lire.--Voyons la nouvelle!--Recule un peu ta chaise, toi, tu +m'empêches d'approcher.--Ne fais donc pas tant de bruit avec ta +contre-basse, Dimski; ou nous n'entendrons rien. N'es-tu pas encore las +de jouer cette stupide musique?--Il y a une histoire? attendez; j'en +suis.» Dimski s'empresse de quitter son instrument. Tout le centre de +l'orchestre se dispose alors autour du lecteur qui déroule sa brochure, +et, le coude appuyé sur une caisse de cor, commence ainsi à demi-voix. + + + + +LE PREMIER OPÉRA + +NOUVELLE DU PASSÉ + +1555 + +Florence, 17 juillet 1555[1]. + +ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI + + +Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigué, dégoûté ou plutôt, à dire +vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant +d'avoir vengé la mort de Francesco. Mais tu fus bientôt guéri, toi, et +le jour de ma guérison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant +quelle souffrance fut plus que la mienne digne de pitié? A quel +malheureux le Christ et sa sainte Mère feraient-ils plus de justice en +lui accordant ce remède souverain, ce baume précieux, le plus puissant +de tous pour calmer les douleurs amères de l'artiste outragé dans son +art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans +vouloir te contester le droit de poignarder le misérable officier qui +avait tué ton frère, je ne puis m'empêcher de mettre entre ton offense +et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, après tout, ce pauvre +diable? versé le sang du fils de ta mère, il est vrai. Mais l'officier +commandait une ronde de nuit; Francesco était ivre; après avoir insulté +sans raison, assailli à coups de pierres le détachement, il en était +venu, dans son extravagance, à vouloir enlever leurs armes à ces +soldats; ils en firent usage, et ton frère périt. Rien n'était plus +facile à prévoir, et, conviens-en, rien n'était plus juste. + +Je n'en suis pas là, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je +n'ai en rien mérité mon sort; et c'est quand j'avais droit à des +récompenses, que j'ai reçu l'outrage et l'avanie. + +Tu sais avec quelle persévérance je travaille depuis longues années à +accroître les forces, à multiplier les ressources de la musique. Ni le +mauvais vouloir des anciens maîtres, ni les stupides railleries de leurs +élèves, ni la méfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme +bizarre, plus près de la folie que du génie, ni les obstacles matériels +de toute espèce qu'engendre la pauvreté, n'ont pu m'arrêter, tu le sais. +Je puis le dire, puisqu'à mes yeux le mérite d'une telle conduite est +parfaitement nul. + +Ce jeune Montecco, nommé Roméo, dont les aventures et la mort tragique +firent tant de bruit à Vérone, il y a quelques années, n'était +certainement pas le maître de résister au charme qui l'entraînait sur +les pas de la belle Giulietta, fille de son mortel ennemi. La passion +était plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que +le fer et le poison dont il était sans cesse menacé; Giulietta l'aimait, +et pour une heure passée auprès d'elle, il eût mille fois bravé la mort. +Eh bien! ma Giulietta à moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en +suis aimé. + +Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de théâtre sans pareil +jusqu'à ce jour, où le chant, accompagné de divers instruments, devait +remplacer le langage parlé et faire naître, de son union avec le drame, +des impressions telles que la plus haute poésie n'en produisit jamais. +Par malheur, ce projet était fort dispendieux; un souverain ou un juif +pouvait seul entreprendre de le réaliser. + +Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la +prétendue tragédie en musique exécutée à Rome à la fin du siècle +dernier; le peu de succès de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai +du même genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'eût été plus inutile +que de réclamer leur appui pour une entreprise où de vieux maîtres +avaient échoué si complétement. On m'eût de nouveau taxé d'orgueil et de +folie. + +Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais +raisonnablement espérer d'eux, c'était, au simple énoncé de ma +proposition, d'être éconduit sans injures et sans huées de la +valetaille; encore n'en connaissais-je pas un assez intelligent, pour +qu'il ne fût permis de compter avec quelque certitude sur une telle +générosité. J'y renonçai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et +ce fut le cœur serré que je repris le cours des travaux obscurs qui me +font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dépens de ceux dont la +gloire et la fortune seraient peut-être le prix. + +Une autre idée nouvelle, bientôt après, vint me troubler encore. Ne ris +pas de mes découvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon +art naissant à ton art depuis longtemps formé. Tu sais assez de musique +pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos traînants madrigaux à +quatre parties soient le dernier degré de perfection où la composition +et l'exécution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que, +sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale, +ces œuvres tant vantées ne sont qu'enfantillages et niaiseries. + +Les paroles expriment l'amour, la colère, la jalousie, la vaillance; et +le chant, toujours le même, ressemble à la triste psalmodie des moines +mendiants. Est-ce là tout ce que peuvent faire la mélodie, l'harmonie, +le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille +applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est +ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait +être? Et les instruments, en a-t-on tiré parti? Qu'est-ce que notre +misérable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit +continuellement à l'unisson ou à l'octave? La musique instrumentale, +prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manière d'employer la +vocale, que de préjugés, que de routine! Pourquoi toujours chanter à +quatre parties, lors même qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de +son isolement? + +Est-il possible de rien entendre de plus déraisonnable que ces +_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragédies, où un acteur, +qui parle en son nom et paraît seul en scène, n'en est pas moins +accompagné par trois autres voix placées dans la coulisse, d'où elles +suivent son chant tant bien que mal? + +Sois-en sûr, Benvenuto, ce que nos maîtres, enivrés de leurs œuvres, +appellent aujourd'hui le comble de l'art, est aussi loin de ce qu'on +nommera musique dans deux ou trois siècles, que les petits monstres +bipèdes, pétris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton +sublime Persée ou du Moïse de Buonarotti. + +Il y a donc d'innombrables modifications à apporter dans un art aussi +peu avancé... des progrès immenses lui restent donc à faire. Et pourquoi +ne contribuerais-je pas à donner l'impulsion qui les amènera?... + +Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernière invention, qu'il te +suffise de savoir qu'elle était de nature à pouvoir être mise en lumière +à l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des +riches et des grands. C'était du temps seulement qu'il me fallait; et +l'œuvre, une fois terminée, l'occasion de la produire au grand jour eût +été facile à trouver, pendant les fêtes qui allaient attirer à Florence +l'élite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations. + +Or, voilà le sujet de l'âcre et noire colère qui me ronge le cœur: + +Un matin que je travaillais à cette composition singulière dont le +succès m'eût rendu célèbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo, +l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an passé, avait fort goûté ma +scène d'Ugolino, vient me trouver et me dit: «Alfonso, ton jour est +venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes. +Écoute-moi; les fêtes du mariage seront splendides, on n'épargne rien +pour leur donner un éclat digne des deux familles illustres qui vont +s'allier; tes derniers succès ont fait naître la confiance; à la cour +maintenant on croit en toi. + +«J'avais connaissance de ton projet de tragédie en musique, j'en ai +parlé à monseigneur; ton idée lui plaît. A l'œuvre donc, que ton rêve +devienne une réalité. Écris ton drame lyrique et ne crains rien pour son +exécution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront mandés +à Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis à ta +disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; réponds à +ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est +faite.» + +Je ne sais ce qui se passa en moi à ce discours inattendu; mais je +demeurai muet et immobile. L'étonnement, la joie me coupèrent la parole, +et je pris l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se méprit pas sur la cause +de mon trouble, et me serrant la main: «Adieu, Alfonso; tu consens, +n'est-ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition pour te +livrer exclusivement à celle que Son Altesse te demande? Songe que le +mariage aura lieu dans trois mois!» Et comme je répondais toujours +affirmativement par un signe de tête, sans pouvoir parler: «Allons, +calme-toi, Vésuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il sera +signé ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons sur +toi.» + +Demeuré seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et Tivoli +bouillonnaient dans ma tête. + +Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus +représenté de nouveau la grandeur et la beauté de ma tâche. Je m'élance +sur mon libretto, qui jaunissait abandonné dans un coin depuis si +longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et +les damnés; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de +tendres et gracieuses mélodies pleines d'abandon, de mélancolie, de +chaste passion, se déroulent au dedans de moi; l'horrible cri de haine +de l'époux outragé retentit; je vois deux cadavres enlacés rouler à ses +pieds; puis je retrouve les âmes toujours unies des deux amants, +errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abîme; leurs voix +plaintives se mêlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux, +aux sifflements de la flamme, aux cris forcenés des malheureux qu'elle +poursuit, à tout l'affreux concert des douleurs éternelles... + +Pendant trois jours, Cellini, j'ai marché sans but, au hasard, dans un +vertige continuel; pendant trois nuits j'ai été privé de sommeil. Ce +n'est qu'après ce long accès de fièvre, que la pensée lucide et le +sentiment de la réalité me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de +lutte ardente et désespérée pour dompter mon imagination et dominer mon +sujet. Enfin je suis resté le maître. + +Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, disposée dans un ordre +simple et logique, s'est montrée peu à peu revêtue de couleurs sombres +ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchés; les formes humaines +ont apparu, ici pleines de vie, là sous le pâle et froid aspect de la +mort. L'idée poétique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais été +pour lui un obstacle; j'ai fortifié, embelli et grandi l'une par +l'autre. Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, avec +tant de facilité, qu'à la fin du deuxième mois l'ouvrage entier était +déjà terminé. + +Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant à +toutes les minutieuses précautions qui me restaient à prendre pour +assurer l'exécution de mon œuvre, la vigueur et la vigilance me sont +revenues. J'ai surveillé les chanteurs, les musiciens, les machinistes, +les décorateurs. + +Tout s'est fait en ordre, avec la plus étonnante précision; et cette +gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand un +coup inattendu est venu en briser les ressorts et anéantir à la fois, et +la belle tentative, et les légitimes espérances de ton malheureux ami. + +Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demandé ce drame en +musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur +laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles +dorées avaient gonflé un cœur, enflammé une imagination d'artiste, il se +joue de tout cela maintenant; il dit à cette imagination de se +refroidir, à ce cœur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il +s'oppose, enfin, à la représentation de _Francesca_; l'ordre est donné +aux artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne +sera pas mis en scène; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANGÉ +D'IDÉE... La foule qui se pressait déjà à Florence, attirée moins encore +par l'appareil des noces que par l'intérêt de curiosité que la fête +musicale annoncée excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de +sensations nouvelles, trompée dans son attente, s'enquiert bientôt du +motif qui la prive ainsi brutalement du spectacle qu'elle était venue +chercher, et ne pouvant le découvrir, n'hésite pas à l'attribuer à +l'incapacité du compositeur. Chacun dit: «Ce fameux drame était absurde, +sans doute; le grand-duc, informé à temps de la vérité, n'aura pas voulu +que l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vint jeter du +ridicule sur la solennité qui se prépare. Ce ne peut être autre chose. +Un prince ne manque pas ainsi à sa parole. Della Viola est toujours le +même vaniteux extravagant que nous connaissions; son ouvrage n'était pas +présentable, et par égard pour lui, on s'abstient de l'avouer.» O +Cellini! ô mon noble et fier et digne ami! réfléchis un instant, et +d'après toi-même juge de ce que j'ai dû éprouver à cet incroyable abus +de pouvoir, à cette violation inouïe des promesses les plus formelles, à +cet horrible affront qu'il était impossible de redouter, à cette +calomnie insolente d'une production que personne au monde, excepté moi, +ne connaît encore. + +Que faire? que dire à cette tourbe de lâches imbéciles qui rient en me +voyant? que répondre aux questions de mes partisans? à qui m'en prendre? +quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir +raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te +voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me +rendront réellement fou... Lâcheté! honte! je viens de sentir des +larmes dans mes yeux. Arrière toute faiblesse! c'est la force, +l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire, +car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il +n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content. +Adieu. L'éclat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu'à nous; je t'en +félicite et m'en réjouis de toute mon âme. Dieu veuille seulement que le +roi François te laisse le temps de répondre à ton ami _souffrant et non +vengé_. + +ALFONSO DELLA VIOLA + + +Paris, 20 août 1555 + +BENVENUTO A ALFONSO + +J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est +grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop +souvent rencontré de semblables déceptions pour m'étonner de celle que +tu viens de subir. L'épreuve était rude, j'en conviens, pour ton jeune +courage, et les révoltes de ton âme contre une insulte si grave et si +peu méritée sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu +entres à peine dans la carrière. Ta vie retirée, tes méditations, tes +travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui +s'agitent dans les hautes régions de l'art, ni du caractère réel des +hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes. + +Quelques événements de mon histoire, que je t'ai laissé ignorer +jusqu'ici, suffiront à t'éclairer sur notre position à tous et sur la +tienne propre. + +Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit; ton +caractère me rassure; je le connais, je l'ai bien étudié. Tu +persévéreras, tu arriveras au but malgré tout; tu es un homme de fer, et +le caillou lancé contre ta tête par les basses passions embusquées sur +ta route, loin de briser ton front, en fera jaillir le feu. Apprends +donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de +l'injustice des grands te servent de leçon. + +L'évêque de Salamanque, ambassadeur de Rome, m'avait demandé une grande +aiguière, dont le travail, extrêmement minutieux et délicat, me prit +plus de deux mois, et qui, en raison de l'énorme quantité de métaux +précieux nécessaires à sa composition, m'avait presque ruiné. Son +Excellence se répandit en éloges sur le rare mérite de mon ouvrage, le +fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement +que si elle n'eût reçu de moi qu'une vieille casserole ou une médaille +de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revînt entre mes mains pour +une petite réparation; je refusai de le rendre. + +Le maudit prélat, après m'avoir accablé d'injures dignes d'un prêtre et +d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reçu de la somme qu'il +me devait encore; mais comme je ne suis pas homme à me laisser prendre à +un piége aussi grossier, Son Excellence en vint à faire assaillir ma +boutique par ses valets. Je me doutai du tour; aussi, quand cette +canaille s'avança pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, armés +jusqu'aux dents, nous lui fîmes un tel accueil que le lendemain, grâce à +mon escopette et à mon long poignard, je fus enfin payé[2]. + +Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le célèbre bouton de la +chape du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empêcher de te +décrire. J'avais situé le gros diamant précisément au milieu de +l'ouvrage, et j'avais placé Dieu assis dessus, dans une attitude si +dégagée, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en +résultait une très-belle harmonie; il donnait la bénédiction en élevant +la main droite. J'avais disposé, au-dessous, trois petits anges qui le +soutenaient en élevant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du +milieu, était en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait +à l'entour une quantité d'autres petits anges disposés avec d'autres +pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'où sortaient +un grand nombre de chérubins et mille ornements d'un admirable effet. + +Clément VII, plein d'enthousiasme quand il vit le bouton, me promit de +me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta là; et +comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre, +toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une +bête féroce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce +que j'en ai jamais obtenu[3]. Il n'y avait pas un mois que j'étais en +liberté quand je rencontrai Pompeo, ce misérable orfévre qui avait +l'insolence d'être jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps, +j'ai eu assez de peine à défendre ma pauvre vie. Je le méprisais trop +pour le haïr; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui +était pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'étais, il me +fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au +visage, la frayeur lui fit détourner la tête, et le coup de poignard +porta précisément au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux, +car au premier il tomba mort dans ma main. Mon intention n'avait pas été +de le tuer, mais dans l'état d'esprit où je me trouvais, est-on jamais +sûr de ses coups? Ainsi donc, après avoir subi un odieux emprisonnement, +me voilà de plus obligé de prendre la fuite pour avoir, sous l'impulsion +de la juste colère causée par la mauvaise foi et l'avarice d'un pape, +écrasé un scorpion. + +Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espèce, ne me les payait +pas mieux que son prédécesseur; seulement, pour mettre en apparence les +torts de mon côté, il imagina un expédient digne de lui et vraiment +atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de Sa Sainteté, +m'accusent un jour auprès d'elle d'avoir volé des bijoux à Clément. + +Paul III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire +coupable, et me fait enfermer au château Saint-Ange; dans ce fort que +j'avais si bien défendu quelques années auparavant pendant le siége de +Rome; sous ces remparts d'où j'avais tiré plus de coups de canon que +tous les canonniers ensemble, et d'où j'avais, à la grande joie du pape, +tué moi-même le connétable de Bourbon. Je viens à bout de m'échapper, +j'arrive aux murailles extérieures; suspendu à une corde au-dessus des +fossés, j'invoque Dieu qui connaît la justice de ma cause, je lui crie, +en me laissant tomber: «Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!» +Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Exténué, +mourant, couvert de sang, je parviens, en me traînant sur les mains et +sur les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro. +Cet infâme me livre traîtreusement au pape pour obtenir un évêché. + +Paul me condamne à mort, puis, comme s'il se repentait de terminer trop +promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot fétide tout +rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de +six mois de ces tortures que, tout gorgé de vin, dans une nuit d'orgie, +il accorde ma grâce à l'ambassadeur français[4]. + +Ce sont là, cher Alfonso, des souffrances terribles et des persécutions +bien difficiles à supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite +récemment à ton amour-propre puisse t'en donner une juste idée. +D'ailleurs, l'injure adressée à l'œuvre et au génie de l'artiste te +semblât-elle plus pénible encore que l'outrage fait à sa personne, +celle-là m'a-t-elle manqué, dis, à la cour de notre admirable grand-duc, +quand j'ai fondu Persée? Tu n'as oublié, je pense, ni les surnoms +grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait +chaque nuit à ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut +persuader à Côme que mon nouveau procédé de fonte ne réussirait pas, et +que c'était folie de me confier le métal. Ici même, à cette brillante +cour de France, où j'ai fait fortune, où je suis puissant et admiré, +n'ai-je pas une lutte de tous les instants, sinon avec mes rivaux (ils +sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite du roi, +madame d'Étampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi! Cette +méchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[5]; cherche, +par mille moyens, à me nuire dans l'esprit de Sa Majesté; et, en vérité, +je commence à être si las de l'entendre aboyer sur ma trace, que, sans +un grand ouvrage récemment entrepris, dont j'espère plus d'honneur que +de tous mes précédents travaux, je serais déjà sur la route d'Italie. + +Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger à +l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le +tourment de mes ennemis. Et je l'avais prévu. Et maintenant je puis les +abîmer dans mon mépris. Cette vengeance marche à pas lents, il est vrai, +mais pour l'homme inspiré, sûr de lui-même, patient et fort, elle est +certaine. Songe, Alfonso, que j'ai été insulté plus de mille fois, et +que je n'ai tué que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y +penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il +n'est pas donné à tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clément VII, +ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Côme, ni de madame d'Étampes, ni de +cent autres lâches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce +même Côme, de ce grand-duc, de ce Mécène ridicule qui ne comprend pas +plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offensés +tous les deux? Ne pense pas à le tuer, au moins; ce serait une insigne +folie, dont les conséquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand +musicien, que ton nom soit illustre, et si quelque jour sa sotte vanité +le portait à t'offrir ses faveurs, repousse-les, n'accepte jamais rien +de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te +donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon +expérience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit à ta +portée. + +Je t'ai dit tout à l'heure que le roi de France, plus généreux et plus +noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc à moi, +artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire, à tenir la parole du +prince sans esprit et sans cœur qui te méconnaît. Je t'envoie dix mille +écus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir à monter dignement +ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit à Rome, à +Naples, à Milan, à Ferrare, partout, excepté à Florence; il ne faut pas +qu'un seul rayon de ta gloire puisse se refléter sur le grand-duc. +Adieu, cher enfant, la vengeance est bien belle, et pour elle on peut +être tenté de mourir;--mais l'art est encore plus beau, n'oublie jamais +que, _malgré tout, il faut vivre pour lui_. + +Ton ami. BENVENUTO CELLINI + + +Paris, 10 juin 1557. + +BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA + +Misérable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flûte[6]. +C'était bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de +flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage, +d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin à une aussi vulgaire +conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il proférer de telles +menaces puisque ton ressentiment était de si frêle nature, que deux ans +à peine après avoir reçu l'insulte à la face, tu devais t'agenouiller +lâchement pour baiser la main qui te l'infligea. + +Quoi! ni la parole que tu m'avais donnée, ni les regards de l'Europe +aujourd'hui fixés sur toi, ni ta dignité d'homme et d'artiste, n'ont pu +te garantir des séductions de cette cour, où règnent l'intrigue, +l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour où tu fus honni, méprisé, et +qui te chassa comme un valet infidèle! Il est donc vrai! tu composes +pour le grand-duc! Il s'agit même, dit-on, d'une œuvre plus vaste et +plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie +musicale tout entière doit prendre part à la fête. On dispose les +jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, réunis sous ta +direction dans un vaste et beau pavillon décoré par Michel-Ange, +verseront à flots la splendide harmonie sur un peuple haletant, éperdu, +enthousiasmé. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour +Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement +traité! Oh! quelle ridicule bonhomie était la mienne quand je cherchais +à calmer ta puérile colère d'un jour! oh! la miraculeuse simplicité qui +me faisait prêcher la continence à l'eunuque, la lenteur au colimaçon! +Sot que j'étais! + +Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener à ce degré +d'abaissement? La soif de l'or? tu es plus riche que moi aujourd'hui. +L'amour de la renommée? quel nom fut jamais plus populaire que celui +d'Alfonso, depuis le prodigieux succès de ta tragédie de _Francesca_, et +celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont +suivie. D'ailleurs, qui t'empêchait de choisir une autre capitale pour +le théâtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'eût refusé ce +que le _grand_ Côme vient de t'offrir. Partout, à présent, tes chants +sont aimés et admirés; ils retentissent d'un bout de l'Europe à l'autre; +on les entend à la ville, à la cour, à l'armée, à l'église: le roi +François ne cesse de les répéter; madame d'Étampes, elle-même, trouve +que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_; justice égale t'est +rendue en Espagne; les femmes, les prêtres surtout, professent +généralement pour la musique un culte véritable; et si la fantaisie eût +été de porter aux Romains l'ouvrage que tu prépares pour les Toscans, la +joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilière _enrabattée_ des +monsignori n'eût été surpassée, sans doute, que par l'ivresse et les +transports de leurs innombrables catins. + +L'orgueil, peut-être, t'aura séduit... quelque dignité bouffie... +quelque titre bien vain... Je m'y perds. + +Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqué de noblesse, tu as +manqué de fierté, tu as manqué de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont +également déchus à mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'à +des gens de cœur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de +ceux-là, mon amitié n'est plus à toi. Je t'ai donné de l'argent, tu as +voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans +un mois je passerai à Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche +pas à me voir. Car, fût-ce le jour même de ton succès, devant le +peuple, devant les princes, et devant l'assemblée bien autrement +imposante pour moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te +tournerais le dos. + +BENVENUTO CELLINI + + +Florence, 23 juin 1557. + +ALPHONSO A BENVENUTO + +Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable +humiliation, à toi je dois ma célébrité, ma fortune, et peut-être ma +vie. J'avais juré que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je +t'avais promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni +travaux, ni honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est à Ferrare que +_Francesca_ a été entendue (grâce à toi) et applaudie pour la première +fois; c'est à Florence qu'elle a été traitée d'ouvrage dénué de sens et +de raison. Et cependant Ferrare, qui m'a demandé ma nouvelle +composition, ne l'a point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais +hommage. Oui, les Toscans, jadis si dédaigneux à mon égard, se +réjouissent de la préférence que je leur accorde; ils en sont fiers; +leur fanatisme pour moi dépasse de bien loin tout ce que tu me racontes +de celui des Français. + +Une véritable émigration se prépare dans la plupart des villes toscanes. +Les Pisans et les Siennois eux-mêmes, oubliant leurs vieilles haines, +implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalité florentine. Côme, +ravi du succès de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de +brillantes espérances sur les résultats que ce rapprochement des trois +populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il +m'accable de prévenances et de flatteries. Il a donné hier, en mon +honneur, une magnifique collation au palais de Pitti, où toutes les +familles nobles de la ville se trouvaient réunies. La belle comtesse de +Vallombrosa m'a prodigué ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a +fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme +du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui. + +Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien méprisable, bien vil? Eh bien! +Cellini, si tu passes à Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de +huit à neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y +chercher. Et si, dès les premiers mots, je ne me justifie pas +complétement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne +pas de ma conduite une explication dont tu puisses de tout point +t'avouer satisfait, alors redouble de mépris, traite-moi comme le +dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet, +crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mérité. +Jusque-là, garde-moi ton amitié: tu verras bientôt que je n'en fus +jamais plus digne. + +A toi, ALFONSO DELLA VIOLA. + + +Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille, à l'air sombre et +mécontent, se dirigeait à travers les rues de Florence, vers la place du +Grand-Duc. Arrivé devant la statue en bronze de Persée, il s'arrêta et +la considéra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'était +Benvenuto. Bien que la réponse et les protestations d'Alfonso eussent +fait peu d'impression sur son esprit, il avait été longtemps uni au +jeune compositeur par une amitié trop sincère et trop vive, pour qu'elle +pût ainsi en quelques jours s'effacer à tout jamais. Aussi ne s'était-il +pas senti le courage de refuser d'entendre ce que della Viola pouvait +alléguer pour sa justification; et c'est en se rendant au Baptistaire, +où Alfonso devait venir le rejoindre, que Cellini avait voulu revoir, +après sa longue absence, le chef-d'œuvre qui lui coûta naguère tant de +fatigues et de chagrins. La place et les rues adjacentes étaient +désertes, le silence le plus profond régnait dans ce quartier, +d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait son +immortel ouvrage, en se demandant si l'obscurité et une intelligence +commune n'eussent pas été préférables pour lui à la gloire et au génie. + +--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il; +semblable aux animaux confiés à ma garde, je mènerais une existence +grossière, monotone, mais inaccessible au moins aux agitations qui, +depuis mon enfance, ont tourmenté ma vie. Des rivaux perfides et +jaloux... des princes injustes ou ingrats... des critiques acharnés... +des flatteurs imbéciles... des alternatives incessantes de succès et de +revers, de splendeur et de misère... des travaux excessifs et toujours +renaissants... jamais de repos, de bien-être, de loisirs... user son +corps comme un mercenaire et sentir constamment son âme transir ou +brûler... est-ce là vivre?... + +Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui débouchaient +rapidement sur la place, vinrent interrompre sa méditation. + +--Six florins! disait l'un, c'est cher. + +--En vérité, en eût-il demandé dix, répliqua l'autre, il eût bien fallu +en passer par là. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places. +D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'à +vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir +à merveille: la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous +arriverons sans difficulté. + +--Bah! ajouta le troisième, pour entendre ça, nous pouvons bien jeûner +un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier +la répétition. La cour seule y avait été admise; le grand-duc et sa +suite n'ont cessé d'applaudir; les exécutants ont porté della Viola en +triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a +embrassé: ce sera miraculeux. + +--Mais voyez donc comme les rues sont dépeuplées; toute la ville est +déjà réunie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons! + +Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fête +musicale, dont le jour et l'heure étaient arrivés. Cette circonstance ne +s'accordait guère avec le choix qu'avait fait Alfonso de cette soirée +pour son rendez-vous. Comment en un pareil moment, le maestro +pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important où +l'attachait un si grand intérêt? c'était difficile à concevoir. + +Le ciseleur, néanmoins, se rendit au Baptistaire, où il trouva ses deux +élèves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir même +pour Livourne, et de là s'embarquer pour Naples le lendemain. + +Il attendait à peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage +pâle et les yeux ardents, se présenta devant lui avec une sorte de calme +affecté, qui ne lui était pas ordinaire. + +--Cellini! tu es venu, merci. + +--Eh bien? + +--C'est ce soir! + +--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise. + +--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrés. La foule se +presse sur les murs, dans les bassins à demi pleins d'eau, sur les +toits, sur les arbres, partout. + +--Je le sais. + +--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus. + +--Je le sais. + +--Le grand-duc, la cour et la noblesse sont réunis, l'immense orchestre +est rassemblé. + +--Je le sais. + +--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro +n'y est pas non plus, le sais-tu aussi? + +--Comment! que veux-tu dire? + +--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enlevée; non, il n'y a pas de +maestro, puisque me voilà; non, il n'y aura pas de fête musicale, +puisque l'œuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le +grand-duc que mon ouvrage ne serait pas exécuté. _Cela ne me convient +plus_, lui ai-je écrit, en me servant de ses propres paroles, _moi +aussi, à mon tour_, J'AI CHANGÉ D'IDÉE. Conçois-tu à présent la rage de +ce peuple désappointé pour la première fois! de ces gens qui ont quitté +leur ville, laissé leurs travaux, dépensé leur argent pour entendre ma +musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les +épiais, l'impatience commençait à les gagner, on s'en prenait au +grand-duc. Vois-tu mon plan, Cellini. + +--Je l'aperçois. + +--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir éclater ma +mine. Entends-tu déjà ces cris, ce tumulte, ces imprécations? ô mes +braves Pisans, je vous reconnais à vos injures! Vois-tu voler ces +pierres, ces branches d'arbres, ces débris de vases? il n'y a que des +Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons être +renversés. Comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent à +l'assaut du pavillon. Bon! voilà un bloc de boue dans la loge ducale, +bien a pris au _grand_ Côme de l'avoir quittée. A bas les gradins! à bas +les pupitres, les banquettes, les fenêtres! à bas la loge! à bas le +pavillon! le voilà qui s'écroule. Ils abîment tout, Cellini! c'est une +magnifique émeute! honneur au grand-duc!!! Ah! damnation! tu me prenais +pour un lâche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce là de la vengeance?» + +Cellini, les dents serrées, les narines ouvertes, regardait, sans +répondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux où +brillait un feu sinistre, son front carré que sillonnaient de larges +gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres, +témoignaient assez de la sauvage intensité de sa joie. Saisissant enfin +le bras d'Alfonso: + +--Je pars à l'instant pour Naples, veux-tu me suivre? + +--Au bout du monde, à présent. + +--Embrasse-moi donc, et à cheval! tu es un héros. + + * * * * * + +SIEDLER.--Eh bien! voulez-vous parier que si Corsino trouvait jamais +l'occasion de se venger de la même manière, il se garderait de la +saisir?... C'est bon pour un homme célèbre qui peut déjà faire de la +gloire _litière pour ses chevaux_, pour parler comme l'empereur +Napoléon; mais qu'un débutant ou même un artiste passablement connu se +donne un luxe pareil, je l'en défie! Il n'y en a pas d'assez fou, ou +d'assez vindicatif. Pourtant la farce est bonne. J'aime aussi la +modération de Benvenuto dans les coups de poignard: «_Je ne lui en +donnai que deux, car au premier il tomba mort_,» est touchante. + +WINTER.--Ce damné opéra ne finira pas! (La première chanteuse pousse des +cris déchirants.) Qui sait quelque chose d'amusant pour nous faire +oublier les clameurs de cette créature?--Moi, dit Turuth, la seconde +flûte, je puis vous raconter un petit drame dont j'ai été témoin en +Italie; mais l'histoire n'est pas gaie.--Oh! tu es sensible, on le sait; +le plus sensible des lauréats que l'Institut de France a envoyés à Rome +depuis vingt ans, pour y désapprendre la musique, si toutefois ils l'ont +jamais sue.--Eh bien! si c'est le genre français, dit Dervinck, +laisse-le nous attendrir. Va pour dix minutes de sensibilité. Mais tu +nous assures que ton histoire est véritable?--Aussi vraie qu'il est vrai +que j'existe!--Voyez-vous le puriste, qui ne veut pas dire comme tout le +monde aussi vraie que j'existe!--Chut! au fait! au fait!--M'y voilà! + + + + +VINCENZA + +NOUVELLE SENTIMENTALE + + +Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un amour +profond à une jeune paysanne d'Albano, nommée Vincenza, qui venait +quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de +nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des +montagnes et l'expression candide de ses traits, lui avaient valu une +espèce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa conduite +décente et réservée justifiait d'ailleurs complétement. + +Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne +quitta plus Rome; Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent +échangés contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait dans +le Transtevera, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les +enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes +visites à l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai, +G*** était gravement assis devant son chevalet, la brosse à la main; +Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son maître, +épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles se levait +d'un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec ivresse, +et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de convulsionnaire, +sans songer le moins du monde à déguiser sa délirante passion. + +Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages, +mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G*** des +doutes sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte +et refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par +cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant. Elle attendait +quelquefois G*** des journées entières sur la promenade du Pincio, où +elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de +plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières. +J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je +la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne pouvais +que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour pourtant je +la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au bord du +Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du Poussin... + +--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?... Vous ne voulez pas me +répondre?... Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie... + +--Laissez-moi, monsieur, ne m'arrêtez pas. + +--Mais que venez-vous faire ici, seule? + +--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime +plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais +me noyer. + +Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis +quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en +imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle +fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de +rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de +G*** une dernière tentative. + +--Écoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai +tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me +suggéreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je +vous apprendrai le résultat de ma démarche et ce que vous devez faire +pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura +effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là. + +--Oh! monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites. + +Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la +scène dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette +malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver. + +--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant; +je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur. +D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que +son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques +choses que l'on puisse voir; prends-la comme objet d'art. + +--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans +deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouveaux éclaircissements +sur cette ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je +laisserai la clef à ma porte. Si, au contraire, la clef n'y est pas, +c'est que j'aurai acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés: +alors, je te prie, qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autres +choses. Comment trouves-tu mon nouvel atelier? + +--Incomparablement préférable à l'ancien; mais la vue en est moins +belle. A ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour +pouvoir distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien. + +--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages, +laisse-moi allumer mon cigare... Bon!... A présent, adieu, je vais à +l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_ +de voir lequel de nous deux est joué. + +Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais +encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété +l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui +me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon +chevet, mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir +éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau, +je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient. + +--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clef est à sa +porte, c'est qu'il vous pardonne, et... + +La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main, +la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et se +précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un divin +sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures après, +je venais de m'habiller, G*** entre, et me dit d'un air grave: + +--Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas +venue? je l'attendais. + +--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi folle de +l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en deux minutes. + +--Je ne l'ai pas vue; et pourtant la clef était bien à ma porte. + +--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé +d'atelier. Elle sera montée au quatrième étage, ignorant que tu étais au +premier. + +--Courons. + +Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était +fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que +Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi: +elle venait de lui. Nous courons au Transtevera, chez elle, au Tibre, à +la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne +l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations +violentes... Nous arrivons au lieu de la scène... Deux bouviers se +battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse +Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se +précipiter... + + * * * * * + +Le premier violon sifflant doucement entre ses dents: Sst! sst! ssss! +Elle est courte et mauvaise, ton anecdote; et fort peu touchante +d'ailleurs. Allons, flûte française et sensible, retourne à tes pipeaux. +J'aime mieux la sensibilité originale de notre timbalier, ce sauvage +Kleiner, dont l'unique ambition est d'être le premier de la ville pour +le trémolo serré et pour le culottage des pipes. Un jour...--Mais la +pièce est finie, garde ton histoire pour demain.--Non, c'est bref, vous +l'avalerez tout de suite. Un jour donc je rencontre Kleiner, accoudé sur +la table d'un café et seul, selon sa coutume. Il avait l'air plus sombre +qu'à l'ordinaire. Je m'approche: Tu parais bien triste, Kleiner, lui +dis-je, qu'as-tu?--Oh! je suis... je suis vexé!--As-tu encore perdu onze +parties de billard comme la semaine dernière? as-tu cassé une paire de +baguettes ou une pipe culottée?--Non, j'ai perdu... ma mère.--Pauvre +camarade! j'ai regret de t'avoir questionné et d'apprendre une aussi +fâcheuse nouvelle.--(Kleiner, s'adressant au garçon du café): Garçon! +une bavaroise au lait.--Tout de suite, monsieur.--(Puis continuant): Oui +mon vieux, je suis bien vexé, va! ma mère est morte hier soir, après une +agonie affreuse qui a duré quatorze heures.--(Le garçon revient): +Monsieur, il n'y a plus de bavaroises.--(Kleiner frappant sur la table +un violent coup de poing, qui en fait tomber avec fracas deux cuillers +et une tasse): Allons!!! autre vexation!!!--Voilà de la sensibilité +naturelle et bien exprimée! + +Les musiciens partent d'un éclat de rire tel, que le chef d'orchestre, +qui les écoutait, est forcé de s'en apercevoir et de les regarder d'un +œil courroucé. Son autre œil sourit. + + + + +DEUXIÈME SOIRÉE + +LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du présent.--EXÉCUTION D'UN ORATORIO.--LE +SOMMEIL DES JUSTES. + + +Il y a concert au théâtre. + +Le programme se compose exclusivement d'un immense oratorio, que le +public vient entendre par devoir religieux, qu'il écoute avec un silence +religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui +produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles +d'une église protestante. + +Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n'a rien à faire là-dedans, +s'agite avec inquiétude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose +parler avec irrévérence de cette musique, écrite, selon lui, par un +pauvre compositeur, assez étranger aux lois de l'orchestration pour ne +pas employer le roi des instruments, la grosse caisse. + +Je me trouve à côté d'un alto; celui-ci fait assez bonne contenance +pendant la première heure. Après quelques minutes de la seconde, +toutefois, son archet n'attaque plus que mollement les cordes, puis +l'archet tombe... et je sens un poids inaccoutumé sur mon épaule gauche. +C'est celui de la tête du martyr qui s'y repose sans s'en douter. Je +m'approche, pour lui fournir un point d'appui plus solide et plus +commode. Il s'endort profondément. Les pieux auditeurs, voisins de +l'orchestre, jettent sur nous des regards indignés. Grand scandale!..... +Je persiste à le prolonger en servant d'oreiller au dormeur. Les +musiciens rient. «Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne +nous tenez éveillés de quelque façon. Voyons, un épisode de votre +dernier voyage en Allemagne! C'est un pays que nous aimons, bien que ce +terrible oratorio vienne de là. Il doit vous y être arrivé plus d'une +aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphée s'ouvrent +déjà pour nous recevoir.--Je suis chargé ce soir, à ce qu'il paraît, de +tenir les uns endormis et les autres éveillés? Je me dévouerai donc, +s'il le faut, mais quand vous répéterez l'histoire que je m'en vais vous +dire, histoire peut-être un peu décolletée par-ci par-là, ne dites pas +de qui vous l'avez apprise; cela achèverait de me perdre dans l'esprit +des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce +moment.--Soyez tranquille, répond Corsino, qui est sorti de prison, je +dirai qu'elle est de moi.» + + +LE HARPISTE AMBULANT + +NOUVELLE DU PRÉSENT + +Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance à peu +près qui sépare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais +fut arrêté sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emporté +un viaduc: une immense étendue de la voie étant couverte d'eau, de terre +et de gravois, les voyageurs durent se résigner à faire un long détour +en voiture pour aller rejoindre l'autre tronçon du chemin de fer rompu. +Le nombre des véhicules confortables n'était pas grand et je dus même +m'estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes +de paille, sur lequel j'arrivai au point de ralliement du convoi, moulu +et gelé. Pendant que je tâchais de me dégeler dans un salon de la +station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans +le sud de l'Allemagne, qui possèdent quelquefois un talent supérieur à +leur modeste condition. Celui-ci s'étant placé à l'un des angles du +salon en face de moi, me considéra attentivement pendant quelques +minutes, et, prenant sa harpe comme pour l'accorder, répéta tout +doucement plusieurs fois, en forme de prélude, les quatre premières +mesures du thème de mon scherzo de la _Fée Mab_; il m'examinait en +dessous, en murmurant ce petit dessin mélodique. Je crus d'abord à un +hasard qui avait amené ces quelques notes sous les doigts du harpiste, +et pour m'en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures +suivantes, auxquelles, à mon grand étonnement, il répliqua par la fin de +la période très-exactement. Alors nous nous regardâmes tous les deux en +souriant. «--Dove avete inteso questo pezzo? lui dis-je. Mon premier +mouvement dans les pays dont je ne possède pas la langue est toujours de +parler italien, m'imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas +le français doivent comprendre la seule langue étrangère dont j'aie +appris quelques mots. Mais mon homme: «Je ne sais pas l'italien, +monsieur, et ne comprends pas ce que vous m'avez fait l'honneur de me +dire.--Ah! vous parlez français! Je vous demandais où vous avez entendu +ce morceau.--A Vienne, à l'un de vos concerts.--Vous me +reconnaissez?--Oh! très-bien!--Par quel hasard, et comment êtes-vous +entré à ce concert?--Un soir, dans un café de Vienne où j'allais jouer +ordinairement, je fus témoin d'une querelle qui s'éleva entre des +habitués du café au sujet de votre musique, querelle si violente que je +crus un instant les voir argumenter à coups de tabouret. Il y fut +surtout beaucoup question de la symphonie de _Roméo et Juliette_, et +cela me donna une grande envie de l'entendre. Je me dis alors: Si je +gagne aujourd'hui plus de trois florins, j'en emploierai un à acheter +demain un billet pour le concert. J'eus le bonheur de recevoir trois +florins et demi, et je satisfis ma curiosité.--Ce scherzo vous est donc +resté dans la mémoire?--J'en sais la première moitié et les dernières +mesures seulement, je n'ai jamais pu me rappeler le reste.--Quel effet +vous a-t-il produit quand vous l'avez entendu? dites-moi la vérité.--Oh! +un singulier, très-singulier effet! Il m'a fait rire, mais rire tout de +bon et sans pouvoir m'en empêcher. Je n'avais jamais pensé que les +instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu'un orchestre +de cent musiciens pût se livrer à de si amusantes petites cabrioles. Mon +agitation était extrême, et je riais toujours. Aux dernières mesures du +morceau, à cette phrase rapide où les violons partent en montant comme +une flèche, je fis même un si grand éclat de rire, qu'un de mes voisins +voulut me faire mettre à la porte, pensant que je me moquais de vous. En +vérité pourtant je ne me moquais pas, au contraire; mais c'était plus +fort que moi.--Parbleu, vous avez une manière originale de sentir la +musique, je suis curieux de savoir comment vous l'avez apprise. Puisque +vous parlez si bien le français et que le train de Prague ne part que +dans deux heures, vous devriez en déjeunant avec moi me conter +cela.--C'est une histoire très-simple, monsieur, et peu digne de votre +attention; mais si vous voulez bien l'écouter, je suis à vos ordres. + +Nous nous mîmes à table, on apporta l'inévitable vin du Rhin, nous bûmes +quelques rasades, et voici, à peu d'expressions près, en quels termes +mon convive me fit l'histoire de son éducation musicale, ou plutôt le +récit des événements de sa vie. + + +HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT + +Je suis né en Styrie: mon père était musicien ambulant, comme je suis +aujourd'hui. Après avoir parcouru pendant dix ans la France et y avoir +amassé un petit pécule, il revint dans son pays, où il se maria. Je vins +au monde un an après son mariage, et huit mois après ma naissance, ma +mère mourut. Mon père ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et +éleva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont +capables en général. Persuadé que, vivant en Allemagne, je ne pouvais +manquer de savoir l'allemand, il eut l'heureuse idée de m'apprendre +d'abord la langue française, en s'en servant exclusivement avec moi. Il +m'enseigna ensuite, aussitôt que mes forces me le permirent, l'usage des +deux instruments qui lui étaient le plus familiers, la harpe et la +carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je +bientôt un chasseur estimé dans notre village, et mon père était-il fier +de moi. J'étais arrivé en même temps à une assez belle force sur la +harpe, quand mon père crut remarquer que mes progrès s'arrêtaient. Il +m'en demanda la raison; ne voulant pas la lui dire, je répondis en +l'assurant qu'il n'y avait pas de ma faute, que je travaillais chaque +jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer +de la harpe enfermé dans notre pauvre maison. La vérité était que je ne +travaillais plus du tout. Voici pourquoi: J'avais une jolie voix +d'enfant, forte et bien timbrée; le plaisir que je trouvais à jouer de +la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos +contrées, m'avait amené à chanter aussi en m'accompagnant, à chanter à +pleine voix, en déployant toute la force de mes poumons. J'écoutais +alors avec ravissement les sons que je produisais, rouler et se perdre +au loin dans les vallées, et cela m'exaltait d'une manière +extraordinaire, et j'improvisais les paroles et la musique de chansons +mêlées d'allemand et de français, dans lesquelles je cherchais à peindre +le vague enthousiasme qui me possédait. Ma harpe, toutefois, ne +répondait point à ce que je désirais pour l'accompagnement de ces chants +étranges; j'avais beau en briser les accords de vingt manières, cela me +paraissait toujours petit, misérable et sec, à tel point qu'un jour, à +la fin d'un couplet où je voulais un accord fort et retentissant, je +saisis instinctivement ma carabine, qui ne me quittait jamais et la +tirai en l'air pour obtenir l'explosion finale que la harpe me refusait. +C'était bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus, +gémissants et doux, que recherche la rêverie et qui la font naître; la +harpe se montrait là plus impuissante encore. + +Dans l'impossibilité d'en rien tirer de pareil, un jour où j'improvisais +plus mélancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et, +découragé, je demeurai en silence, couché sur la bruyère, la tête +appuyée sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une +harmonie bizarre, mais douce, voilée, mystérieuse comme l'écho des +cantiques du paradis, sembla poindre à mon oreille... J'écoutai tout +ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s'exhalait de ma harpe, +sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en +puissance, ou diminuait, selon le degré de force du vent. C'était le +vent, en effet, qui produisait ces accords extraordinaires dont je +n'avais jamais entendu parler! + +--Vous ne connaissiez pas les harpes éoliennes? + +--Non, monsieur. Je crus avoir fait une découverte réelle, je me +passionnai pour elle, et dès ce moment, au lieu de m'exercer au +mécanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer à des expériences +qui m'absorbèrent tout entier. J'essayai vingt façons différentes de +l'accorder pour éviter la confusion produite par la vibration de tant de +cordes diverses, et j'en vins enfin, après bien des recherches, à en +accorder le plus grand nombre possible à l'unisson et à l'octave, en +supprimant toutes les autres. Alors seulement j'obtins des séries +d'accords vraiment magiques qui réalisèrent mon idéal; harmonies +célestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantôt me +transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d'anges +aux ailes blanches, couronnés d'étoiles et chantant avec moi dans une +langue inconnue; tantôt, me plongeant dans une tristesse profonde, me +faisaient voir au milieu des nuages de pâles jeunes filles aux yeux +bleus, vêtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les +Séraphins, qui souriaient en versant des larmes et laissaient échapper +d'harmonieux gémissements emportés avec elles par l'orage jusqu'aux +extrémités de l'horizon; tantôt je m'imaginais voir Napoléon, dont mon +père m'avait si souvent raconté l'étonnante histoire; je me croyais dans +l'île où il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui; puis +c'était la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur +Jésus-Christ dans une église immense, le jour de Pâques: d'autres fois, +il me semblait être isolé bien haut dans l'air et que le monde entier +avait disparu; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si +j'eusse perdu des êtres infiniment chers, et je m'arrachais les cheveux, +je sanglotais en me roulant à terre. Je ne puis exprimer la centième +partie de ce que j'éprouvais. Ce fut pendant une de ces scènes de +poétique désespoir que je fus rencontré un jour par des chasseurs du +pays. En voyant mes larmes, mon air égaré, les cordes de ma harpe en +partie détendues, ils me crurent devenu fou et bon gré mal gré me +ramenèrent chez mon père. Lui, qui depuis quelque temps s'était imaginé, +d'après mes façons d'être et mon inexplicable exaltation, que je buvais +de l'eau-de-vie (qu'il m'eût fallu voler alors, car je ne pouvais la +payer), n'adopta point leur idée. Persuadé que j'étais allé m'enivrer +quelque part, il me roua de coups et me tint enfermé au pain et à l'eau +pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien +vouloir dire pour me disculper; je sentais qu'on n'eût point cru ni +compris la vérité. D'ailleurs, il me répugnait de mettre qui que ce fût +dans ma confidence; j'avais découvert un monde idéal et sacré, et je ne +voulais en dévoiler le mystère à personne. M. le curé, un brave homme +dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une +tout autre manière de voir. «Ce sont peut-être, disait-il, des +visitations de l'esprit céleste. Cet enfant est sans doute destiné à +devenir un grand saint.» + +L'époque de ma première communion arriva et mes visions harmoniques +devinrent plus fréquentes en augmentant d'intensité. Mon père alors +commença à perdre la mauvaise opinion qu'il avait conçue de moi et à +penser, lui aussi, que j'étais fou. M. le curé, au contraire, persistant +dans la sienne me demanda si je n'avais jamais songé à être prêtre. +«Non, monsieur, répondis-je, mais j'y songe maintenant, et il me semble +que je serais bien heureux d'embrasser ce saint état.»--«Eh bien! mon +enfant, examinez-vous, réfléchissez, nous en reparlerons.» Sur ces +entrefaites, mon père mourut après une courte maladie. J'avais quatorze +ans; je ressentis un grand chagrin, car il ne m'avait que rarement +battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m'avoir élevé et +m'avoir appris trois choses: le français, la harpe et la carabine. +J'étais seul au monde, M. le curé me prit chez lui, et bientôt après, +sur l'assurance que je lui donnai de ma vocation pour l'état +ecclésiastique, il commença à me préparer aux connaissances qu'il exige. +Cinq années s'écoulèrent ainsi à étudier le latin, et j'étais sur le +point d'entreprendre mes études de théologie, quand un jour je tombai +brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles à la fois! Vous +ne croyez peut-être pas cela possible, monsieur? + +--Comment donc! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce +genre aux organisations telles que la vôtre. + +--Eh bien donc! ce fut comme je vous le dis... J'en aimai deux d'un +coup, une gaie et une sentimentale. + +--Comme les deux cousines de _Freyschutz_? + +--Précisément. Oh! le _Freyschutz_! il y a une de mes phrases +là-dedans!... Et dans les bois, aux jours d'orage, bien souvent... (Ici +le narrateur s'arrêta, regardant fixement en l'air, immobile, prêtant +l'oreille; il semblait entendre ses chères harmonies éoliennes, unies +sans doute à la romantique mélodie de Weber, dont il venait de parler. +Il pâlit, quelques larmes parurent sur ses paupières... Je n'avais garde +de troubler son rêve extatique, je l'admirais, je l'enviais même. Nous +gardâmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant +rapidement ses yeux et vidant son verre): Pardon, monsieur, reprit-il, +je vous ai malhonnêtement laissé seul pour suivre un instant mes +souvenirs. C'est que, voyez-vous, Weber m'aurait compris, lui, comme je +le comprends; il ne m'aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni +pour un saint. Il a réalisé mes rêves, ou du moins il a rendu sensibles +au vulgaire quelques-unes de mes impressions. + +--Au vulgaire, dites-vous! cherchez un peu, camarade, combien il y a +d'individus qui aient remarqué la phrase dont le souvenir seul vient de +vous émouvoir, et que je suis sûr d'avoir devinée: le solo de clarinette +sur le trémolo, dans l'ouverture, n'est-ce pas? + +--Oui, oui, chut! + +--Eh bien! citez à qui vous voudrez cette mélodie sublime, et vous +verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le _Freyschutz_, il +n'y en a peut-être pas dix qui l'aient seulement remarquée. + +--C'est fort possible. Mon Dieu, quel monde!... Bref, mes deux +maîtresses étaient donc les vraies héroïnes de Weber, et qui plus est, +l'une s'appelait Annette et l'autre Agathe, encore comme dans le +_Freyschutz_. Je n'ai jamais pu savoir laquelle des deux j'aimais le +mieux, seulement avec la gaie j'étais toujours triste, et la +mélancolique m'égayait. + +--Cela devait être, nous sommes ainsi faits. + +--Ma foi, s'il faut vous l'avouer, je me trouvai diablement heureux. Ce +double amour me fit oublier un peu mes concerts célestes, et quant à ma +vocation sacrée, elle disparut en un clin d'œil. Il n'y a rien de tel +que l'amour de deux jeunes filles, l'une gaie et l'autre rêveuse, pour +vous ôter l'envie de devenir prêtre et le goût de la théologie. M. le +curé ne s'apercevait de rien, Agathe ne soupçonnait pas mon amour pour +Annette, ni celle-ci ma passion pour Agathe, et je continuais à m'égayer +et à m'attrister successivement, de deux jours l'un. + +--Diable! il y a sans doute en vous un fond de tristesse et de gaieté +inépuisable, si cette agréable existence a duré longtemps. + +--Je ne sais si j'étais aussi favorisé que vous le dites, car un nouvel +incident, plus grave que tous les événements antérieurs de ma vie, vint +m'arracher bientôt aux bras de mes bonnes amies et aux leçons de M. le +curé. J'étais un jour à faire de la poésie rêveuse auprès d'Annette, qui +riait de tout son cœur de ce qu'elle appelait mon air de _chien couchant +affligé_; je chantais, en m'accompagnant de la harpe, un de mes poëmes +les plus passionnés, improvisé au temps où ni mon cœur ni mes sens +n'avaient encore parlé. Je cessai un instant de chanter... la tête sur +l'épaule d'Annette, baisant avec tendresse une de ses mains; je me +demandais ce que pouvait être cette faculté mystérieuse qui m'avait fait +trouver en musique l'expression de l'amour, avant que la moindre lueur +de ce sentiment m'eût été révélée, quand Annette, contenant mal un +nouvel accès d'hilarité: «Oh! que tu es bête! s'écria-t-elle en +m'embrassant, mais c'est égal, je t'aime encore mieux, si peu +divertissant que tu sois, que ce drôle de corps de Franz, l'amant +d'Agathe.--L'amant de?...--D'Agathe, tu ne le savais donc pas? il va la +voir justement aux heures où nous sommes ensemble; elle m'a tout +confié.» Vous croyez peut-être, monsieur, que je m'élançai d'un bond +hors de la maison en poussant un cri de fureur, pour aller exterminer +Franz et Agathe. Point du tout, pris d'une de ces rages froides plus +terribles cent fois que les grands emportements, j'allai attendre mon +rival à la porte de _notre_ maîtresse, et sans réfléchir qu'elle nous +trompait tous les deux et qu'il avait à se plaindre de moi autant que +j'avais à me plaindre de lui, sans vouloir même qu'il se doutât du motif +de mon agression, je l'insultai de telle façon que nous convînmes de +nous battre sans témoins le lendemain matin. Et nous nous battîmes, +monsieur, et je... donnez-moi un verre de vin, et je... à votre santé... +et je lui crevai un œil... + +--Ah! vous vous battîtes à l'épée? + +--Non, monsieur, à la carabine, à cinquante pas; je lui envoyai dans +l'œil gauche une balle qui le rendit borgne. + +--Et mort, sans doute? + +--Oh! très-mort, il tomba roide sur le coup. + +--Et vous l'aviez visé à l'œil gauche? + +--Hélas! non, monsieur; je sais que vous allez me trouver bien +maladroit... à cinquante pas... J'avais visé l'œil droit... Mais en le +tenant en joue, je vins à penser à cette drôlesse d'Agathe, et il faut +croire que ma main trembla, car en toute autre occasion, je vous le jure +sans vanité, j'eusse été incapable d'une erreur aussi grossière. Quoi +qu'il en soit, je ne le vis pas plus tôt à terre que ma colère et mes +deux amours s'envolèrent de compagnie... Je n'eus plus qu'une idée, +celle d'échapper à la justice que je croyais déjà voir à mes trousses; +car nous nous étions battus sans témoins, et je pouvais aisément passer +pour un assassin. Je détalai donc dans la montagne au plus vite, sans +m'inquiéter d'Annette ni d'Agathe. Je fus guéri à l'instant même de ma +passion pour elles, comme elles m'avaient guéri de ma vocation pour la +théologie. Ce qui me démontra clairement que, pour moi, l'amour des +femmes est à l'amour de Dieu comme l'amour de la vie est à celui des +femmes, et que le meilleur parti à prendre pour oublier deux maîtresses, +c'est d'envoyer une balle dans l'œil gauche du premier venu de leurs +amants. Si jamais vous avez un double amour comme le mien, et qu'il vous +incommode, je vous recommande mon procédé.» + +Je vis que mon homme commençait à s'exalter, il mordait sa lèvre +inférieure en parlant, et riait sans bruit d'une façon étrange. «Vous +êtes fatigué, lui dis-je, si nous allions dehors fumer un cigare, vous +pourriez plus aisément tout à l'heure reprendre et achever votre +récit.--Volontiers, dit-il.» Alors s'approchant de sa harpe, il joua +d'une main le thème entier de _la Fée Mab_, qui parut lui rendre sa +bonne humeur, et nous sortîmes, moi, grommelant à part: Quel drôle +d'homme! et lui: Quel drôle de morceau!... + +«Je vécus pendant quelques jours dans les montagnes, reprit en rentrant +mon original; le produit de ma chasse me suffisait ordinairement, et les +paysans, d'ailleurs, ne refusent jamais au chasseur un morceau de pain. +J'arrivai enfin à Vienne, où je vendis, bien à contre-cœur, ma fidèle +carabine pour acheter cette harpe dont j'avais besoin pour gagner ma +vie. A partir de ce jour, j'embrassai l'état de mon père, je fus +musicien ambulant. J'allais sur les places publiques, dans les rues, +sous les fenêtres surtout des gens que je connaissais pour n'avoir point +le sentiment de la musique; je les obsédais avec mes mélodies sauvages, +et ils me jetaient toujours quelque monnaie pour se débarrasser de moi. +J'ai reçu ainsi bien de l'argent de M. le conseiller K***, de madame +la baronne C***, du baron S***, et de vingt autres Midas habitués de +l'Opéra italien. Un artiste viennois, avec qui je m'étais lié, m'avait +fait connaître leur nom et leur demeure. Quant aux amateurs de musique +de profession, ils m'écoutaient avec intérêt à l'exception de deux ou +trois, il était rare cependant que l'idée leur vînt de me donner la +moindre chose. Ma collecte principale se faisait le soir dans les cafés, +parmi les étudiants et les artistes; et c'est ainsi, je crois vous +l'avoir dit, que je fus témoin de la querelle excitée par une de vos +compositions, et que le désir me vint d'aller entendre la _Fée Mab_. +Quel drôle de morceau! J'ai depuis lors beaucoup fréquenté les bourgs et +les villages répandus sur la route que vous suivez, et fait de +nombreuses visites à cette belle Prague. Ah! Monsieur, voilà une ville +musicale. + +--Vraiment? + +--Vous verrez. Mais cette vie errante fatigue à la longue; je pense +quelquefois à mes deux bonnes amies, je me figure que j'aurais bien du +plaisir à pardonner à Agathe, dût Annette me tromper à son tour. +D'ailleurs, je gagne à peine de quoi vivre; ma harpe me ruine; ces +maudites cordes qu'il faut sans cesse remplacer... à la plus légère +pluie, ou elles se rompent, ou il leur vient dans le milieu une grosseur +qui en altère le timbre et les rend sourdes et discordantes. Vous n'avez +pas l'idée de ce que cela me coûte. + +--Ah! cher confrère, ne vous plaignez pas trop. Si vous saviez, dans les +grands théâtres lyriques, combien de cordes plus chères que les vôtres, +puisqu'il y en a de 60,000 et même de 100,000 fr., s'altèrent et se +détruisent chaque jour, au grand désespoir des maîtres et des +directeurs!... Nous en avons d'une sonorité exquise et puissante qui +périssent, comme les vôtres, par le plus léger accident. Un peu de +chaleur, la moindre humidité, un rien, et l'on voit paraître la maudite +grosseur dont vous parlez, qui en détruit la justesse et le charme! Que +de beaux ouvrages inexécutables alors! que d'intérêts compromis! Les +directeurs éperdus prennent la poste, courant à Naples, ce pays des +bonnes cordes, mais trop souvent en vain. Il faut bien du temps et +beaucoup de bonheur pour arriver à remplacer une chanterelle de premier +ordre! + +--C'est possible, Monsieur; mais vos désastres me consolent mal de mes +misères; et, pour sortir de la gêne où je suis, je viens de m'arrêter à +un projet que vous approuverez sans doute. J'ai acquis depuis deux ans +une véritable habileté sur mon instrument, je puis maintenant me +produire d'une façon sérieuse, et je ferais, je pense, de bonnes +affaires en allant donner des concerts dans les grandes villes de France +et à Paris. + +--A Paris! des concerts en France! ah! ah! ah! Laissez-moi rire à mon +tour. Ah! ah! le drôle d'homme! Ce n'est pas pour me moquer de vous! ah! +ah! ah! mais c'est involontaire, comme le rire bienheureux que vous a +occasionné mon scherzo! + +--Pardon, qu'ai-je donc dit de si plaisant? + +--Vous m'avez dit, ah! ah! ah! que vous comptiez vous enrichir en France +en y donnant des concerts. Ah! voilà bien une idée styrienne. Allons, +c'est à moi de parler maintenant, écoutez: En France d'abord... attendez +un peu, je suis tout essoufflé; en France, quiconque donne un concert +est frappé par la loi d'un impôt. Saviez-vous cela? + +--Sacrement! + +--Il y a des gens dont l'état est de percevoir (c'est-à-dire de prendre) +_le huitième_ de la recette brute de tous les concerts, et la latitude +même leur est laissée d'en prendre _le quart_ si cela leur convient... +Ainsi, vous venez à Paris, vous organisez à vos risques et périls une +soirée ou une matinée musicale; vous avez à payer la salle, l'éclairage, +le chauffage, les affiches, le copiste, les musiciens. Comme vous n'êtes +pas connu, vous devez vous estimer heureux de faire 800 fr. de recette; +vous avez, au minimum, 600 fr. de frais; il devrait vous rester 200 fr. +de bénéfice; pourtant il ne vous restera rien. Le percepteur s'arrange +de vos 200 fr. que la loi lui donne, les empoche et vous salue; car il +est très-poli. Si, comme cela est plus probable, vous ne faites que tout +juste les 600 fr. nécessaires pour les frais, le percepteur n'en +perçoit pas moins son huitième sur cette somme, et vous êtes de cette +façon puni d'une amende de 75 fr. pour avoir eu l'insolence de vouloir +vous faire connaître à Paris et de prétendre y vivre honnêtement du +produit de votre talent. + +--Ce n'est pas possible! + +--Non, certes, ce n'est pas possible; mais cela est. Encore ma politesse +seule suppose-t-elle pour vous des recettes de 800 et de 600 fr. +Inconnu, pauvre et harpiste, vous n'auriez pas vingt auditeurs. Voilà la +vérité vraie. Les plus grands, les plus célèbres virtuoses, ont +eux-mêmes, d'ailleurs, éprouvé en France les effets du caprice et de +l'indifférence du public. On m'a montré au foyer du théâtre, à +Marseille, une glace que Paganini brisa de colère, en trouvant la salle +vide à l'un de ses concerts. + +--Paganini! + +--Paganini. Il faisait peut-être trop chaud ce jour-là. Car il faut vous +apprendre ceci: dans notre pays, il y a telles circonstances que le +génie même le plus extraordinaire en musique, le plus foudroyant, le +plus incontesté, ne saurait combattre avec succès. Ni à Paris ni dans +les provinces, le public n'aime assez la musique pour braver, dans le +seul but d'en entendre, la chaleur, la pluie, la neige, pour retarder ou +avancer de quelques minutes l'heure de ses repas; il ne va à l'Opéra et +au concert que s'il peut s'y rendre sans peine, sans dérangement +quelconque, sans trop de dépense, bien entendu, et s'il n'a absolument +rien de mieux à faire. On ne trouverait pas un individu sur mille, j'en +ai la ferme conviction, qui consentît à aller entendre le plus étonnant +virtuose, le chef-d'œuvre le plus rare, s'il était obligé de l'écouter +_seul_ dans une salle _non éclairée_. Il n'y en a pas un sur mille qui, +prêt à faire à un artiste une politesse qui lui coûtera 50 fr., veuille +en payer 25 pour entendre quelque prodige de l'art, à moins que la mode +ne l'y oblige; car les chefs-d'œuvre même sont quelquefois à la mode. On +ne sacrifie à la musique ni un dîner, ni un bal, ni une simple +promenade, bien moins encore une course de chevaux ou une séance de +cour d'assises. On va voir un opéra s'il est nouveau et s'il est exécuté +par la diva ou le ténor en vogue: on va au concert s'il y a quelque +intérêt de curiosité tel que celui d'une rivalité, d'un combat public +entre deux virtuoses célèbres. Il ne s'agit pas d'admirer leur talent, +mais de savoir lequel des deux sera vaincu; c'est une autre espèce de +course au clocher ou de boxe à armes courtoises. On va dans un théâtre +s'ennuyer pendant quatre heures, ou dans une salle de concerts +classiques jouer la plus fatigante comédie d'enthousiasme, parce qu'il +est de bon ton d'avoir là sa loge, que les places y sont fort +recherchées. On va à certaines premières représentations surtout, on +paie même alors sans hésiter un prix exorbitant, si le directeur ou les +auteurs jouent ce soir-là une de ces parties terribles qui décident de +leur fortune ou de leur avenir. Alors l'intérêt est immense; on se +soucie peu d'étudier l'ouvrage nouveau, d'y chercher des beautés et d'en +jouir; on veut savoir s'il tombera ou non; et selon que la chance lui +sera favorable ou contraire, selon que le mouvement sera imprimé dans un +sens ou dans un autre par une de ces causes occultes et inexplicables +que le moindre incident peut faire naître en pareil cas, on va pour +prendre noblement le parti du plus fort, pour écraser le vaincu si +l'ouvrage est condamné, ou pour porter l'auteur en triomphe s'il +réussit; sans avoir pour cela compris la moindre parcelle de l'œuvre. +Oh! alors, qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, qu'il en coûte cent +francs ou cent sous, il faut voir cela; c'est une bataille! c'est +souvent même une exécution. En France, mon cher, il faut _entraîner_ le +public comme on entraîne les chevaux de course; c'est un art spécial. Il +y a des artistes entraînants qui n'y parviendront jamais, et d'autres, +d'une plate médiocrité, qui sont d'irrésistibles _entraîneurs_. Heureux +ceux qui possèdent à la fois ces deux rares qualités! Et encore les plus +prodigieux sous ce rapport rencontrent-ils parfois leurs maîtres dans +les flegmatiques habitants de certaines villes aux mœurs +antédiluviennes, cités endormies qui ne furent jamais éveillées, ou +vouées par l'indifférence pour l'art au fanatisme de l'économie. + +Ceci me rappelle une vieille anecdote, qui sera peut-être nouvelle pour +vous, dans laquelle Liszt et Rubini figurèrent, il y a sept ou huit ans, +d'une façon assez originale. Ils venaient de s'associer pour une +expédition musicale contre les villes du Nord. Certes, si jamais deux +entraîneurs entraînants se sont donné la main pour dompter le public, ce +sont ces deux incomparables virtuoses. Eh bien donc! Rubini et Liszt +(comprenez bien, Liszt et Rubini) arrivent dans une de ces Athènes +modernes et y annoncent leur premier concert. Rien n'est négligé, ni les +réclames mirobolantes, ni les affiches colossales, ni le programme +piquant et varié, rien; et rien n'y fait. L'heure du concert venue, nos +deux lions entrent dans la salle... Il n'y avait pas cinquante +personnes! Rubini, indigné, refusait de chanter, la colère lui serrait +la gorge. «Au contraire, lui dit Liszt, tu dois chanter de ton mieux; ce +public atome est évidemment l'élite des amateurs de ce pays-ci, et il +faut le _traiter_ en conséquence. Faisons-nous honneur!» Il lui donne +l'exemple, et joue magnifiquement le premier morceau. Rubini chante +alors le second de sa voix mixte la plus dédaigneuse. Liszt revient, +exécute le troisième, et aussitôt après, s'avançant sur le bord du +théâtre et saluant gracieusement l'assemblée: «Messieurs, dit-il, et +Madame (il n'y en avait qu'une), je pense que vous avez assez de +musique; oserai-je maintenant vous prier, de vouloir bien venir souper +avec nous?» Il y eut un moment d'indécision parmi les cinquante conviés, +mais comme, à tout prendre, cette proposition ainsi faite était +engageante, ils n'eurent garde de la refuser. Le souper coûta à Liszt +1,200 fr.. Les deux virtuoses ne renouvelèrent pas l'expérience. Ils +eurent tort. Nul doute qu'au second concert la foule n'eût accouru... +dans l'espoir du souper. + +Entraînage magistral, et à la portée du moindre millionnaire! + +Un jour je rencontre un de nos premiers pianistes-compositeurs qui +revenait, désappointé, d'un port de mer où il avait compté se faire +entendre. «Je n'ai pu entrevoir la possibilité d'y donner un concert, me +dit-il très-sérieusement, les _harengs venaient d'arriver_, et la ville +entière ne songeait qu'à ce précieux comestible!» Le moyen de lutter +contre un banc de harengs! + +Vous voyez, mon cher, que l'entraînage n'est pas chose facile dans les +villes du second ordre surtout. Mais cette large part faite à la +critique du sens musical du gros public, je dois maintenant vous faire +connaître combien il y a de malotrus qui l'importunent, ce pauvre +public, qui le harcèlent, qui l'obsèdent sans vergogne, depuis le +soprano jusqu'à la basse profonde, depuis le flageolet jusqu'au +bombardon. Il n'est si mince râcleur de guitare, si lourd marteleur +d'ivoire, si grotesque roucouleur de fadeurs qui ne prétende arriver à +l'aisance et à la renommée en donnant concert sur la _guimbarde_... De +là des tourments vraiment dignes de pitié pour les maîtres et les +maîtresses de maison. Les patrons de ces virtuoses, les _placeurs de +billets_, sont des frelons dont la piqûre est cuisante et dont on ne +sait comment se garantir. Il n'y a pas de subterfuges, pas de roueries +diplomatiques qu'ils n'emploient pour glisser aux pauvres gens riches +quelque douzaine de ces affreux carrés de papier nommés billets de +concert. Et quand une jolie femme surtout a été affligée de la cruelle +tâche d'un placement de seconde main, il faut voir avec quel despotisme +barbare elle frappe de son impôt les hommes jeunes ou vieux qui ont le +bonheur de la rencontrer. «Monsieur A***, voici trois billets que +madame*** m'a chargée de vous faire accepter; donnez-moi 30 fr. +Monsieur B***, vous êtes un grand musicien, on le sait; vous avez +connu le précepteur du neveu de Grétry, vous avez habité un mois à +Montmorency une maison voisine de celle de ce grand homme; voici deux +billets pour un concert charmant auquel vous ne pouvez vous dispenser +d'assister: donnez-moi 20 fr. Ma chère amie, j'ai pris, l'hiver dernier, +pour plus de 1,000 francs de billets des protégés de ton mari, il ne te +refusera pas, si tu les lui présentes, le prix de ces cinq stalles: +donne-moi 50 fr. Allons, monsieur C***, vous qui êtes si +véritablement artiste, il faut encourager le talent; je suis sûre que +vous vous empresserez de venir entendre ce délicieux enfant (ou cette +intéressante jeune personne, ou cette bonne mère de famille, ou ce +pauvre garçon qu'il faut arracher à la conscription, etc.); voilà deux +places, c'est un louis que vous me devez; je vous fais crédit jusqu'à ce +soir.» + +Ainsi de suite. Je connais des gens qui, pendant les mois de février et +de mars, ceux de l'année où ce fléau sévit le plus cruellement à Paris, +s'abstiennent de mettre les pieds dans les salons pour n'être pas +dévalisés tout à fait. Je ne parle pas des suites les plus connues de +ces redoutables concerts; ce sont les malheureux critiques qui les +supportent, et il serait trop long de vous faire le tableau de leurs +tribulations. Mais, depuis peu, les critiques ne sont plus seuls à en +pâtir. Comme maintenant tout virtuose, guimbardier ou autre, qui a _fait +Paris_, c'est-à-dire qui y a donné un concert tel quel (cela s'appelle +ainsi en France dans l'argot du métier), croit devoir voyager, il +incommode beaucoup d'honnêtes gens qui n'ont pas eu la prudence de +cacher leurs relations extérieures. Il s'agit d'obtenir d'eux des +_lettres de recommandation_; il s'agit de les amener à écrire à quelque +innocent banquier, à quelque aimable ambassadeur, à quelque généreux ami +des arts, que mademoiselle C*** va donner des concerts à Copenhague +ou à Amsterdam, qu'elle a un rare talent, et qu'on veuille bien +l'encourager (en achetant une grande quantité de ses billets). Ces +tentatives ont, en général, les plus tristes résultats pour tout le +monde, surtout pour les virtuoses recommandés. On me racontait en +Russie, l'hiver dernier, l'histoire d'une chanteuse de romances et de +son mari, qui, après avoir _fait_ sans succès Pétersbourg et Moscou, se +crurent néanmoins assez recommandables pour prier un puissant protecteur +de les introduire à la cour du sultan. Il fallait _faire_ +Constantinople. Rien que cela. Liszt lui-même n'avait pas encore songé à +entreprendre un tel voyage. La Russie étant demeurée de glace pour eux, +c'était une raison de plus pour tenter la fortune sous des cieux dont la +clémence est proverbiale, et aller voir si, par le plus grand des +hasards, les amis de la musique ne seraient pas des Turcs. En +conséquence, voilà nos époux bien recommandés, suivant, comme les rois +mages, l'étoile perfide qui les guidait vers l'Orient. Ils arrivent à +Péra; leurs lettres de recommandation produisent tout leur effet; le +sérail leur est ouvert. Madame sera admise à chanter ses romances devant +le chef de la Sublime Porte, devant le commandeur des croyants. C'est +bien la peine d'être sultan pour se voir exposé à des accidents +semblables! On permet un concert à la cour; quatre esclaves noirs +apportent un piano; l'esclave blanc, le mari, apporte le châle et la +musique de la cantatrice. Le candide sultan, qui ne s'attend à rien de +pareil à ce qu'il va entendre, se place sur une pile de coussins, +entouré de ses principaux officiers, et ayant son premier drogman auprès +de lui. On allume son narghilé, il lance un filet d'odorante vapeur, la +cantatrice est à son poste; elle commence cette romance de M. Panseron: + + «Je le sais, vous m'avez trahie, + Une autre a mieux su vous charmer. + Pourtant, quand votre cœur m'oublie, + Moi, je veux toujours vous aimer + Oui, je conserverai sans cesse + L'amour que je vous ai voué; + Et si jamais on vous délaisse, + Appelez-moi, je reviendrai.» + +Ici le sultan fait un signe au drogman, et lui dit avec ce laconisme de +la langue turque dont Molière nous a donné de si beaux exemples dans _le +Bourgeois gentilhomme_: Naoum!» Et l'interprète. «Monsieur, Sa Hautesse +m'ordonne de vous dire que madame lui ferait plaisir de se taire tout de +suite.--Mais... elle commence à peine... ce serait une mortification.» + +Pendant ce dialogue, la malencontreuse cantatrice continue, en roulant +les yeux, à glapir la romance de M. Panseron: + + «Si jamais son amour vous quitte, + Faible, si vous la regrettez, + Dites un mot, un seul, et vite + Vous me verrez à vos côtés.» + +Nouveau signe du sultan, qui, en caressant sa barbe, jette par-dessus +son épaule ce mot au drogman: «Zieck!» Le drogman au mari (la femme +chante toujours la romance de M. Panseron): «Monsieur, le sultan +m'ordonne de vous dire que si madame ne se tait pas à l'instant, il va +la faire jeter dans le Bosphore.» + +Cette fois, le tremblant époux n'hésite plus, il met la main sur la +bouche de sa femme, et interrompt brusquement son tendre refrain: + + «Appelez-moi, je reviendrai + Appelez-moi, je.....» + +Grand silence, interrompu seulement par le bruit des gouttes de sueur +qui tombent du front de l'époux sur la table du piano humilié. Le sultan +reste immobile; nos deux voyageurs n'osent se retirer, quand ce nouveau +mot: «Boulack!» sort de ses lèvres au milieu d'une bouffée de tabac. +L'interprète: «Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire qu'elle +désire vous voir danser.--Danser! moi?--Vous-même, monsieur.--Mais je ne +suis pas danseur, je ne suis pas même artiste, j'accompagne ma femme +dans ses voyages, je porte sa musique, son châle, voilà tout... et je ne +pourrai vraiment.....--Zieck! Boulack!» repart vivement le sultan en +lançant un nuage gros de menaces. Lors, l'interprète très-vite: +«Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que si vous ne dansez pas +tout de suite, elle va vous faire jeter dans le Bosphore.» Il n'y avait +pas à balancer, et voilà notre malheureux qui se livre aux gambades les +plus grotesques, jusqu'au moment où le sultan, caressant une dernière +fois sa barbe, s'écrie d'une voix terrible: «Daloum be boulack! Zieck!» +L'interprète: «Assez, Monsieur; Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que +vous devez vous retirer avec madame et partir dès demain, et que si +jamais vous revenez à Constantinople, elle vous fera jeter tous les deux +dans le Bosphore.» + +Sultan sublime, critique admirable, quel exemple tu as donné là! et +pourquoi le Bosphore n'est-il pas à Paris? + +La chronique ne m'a point appris si le couple infortuné poussa jusqu'en +Chine, et si la tendre chanteuse obtint des lettres de recommandation +pour le céleste empereur, chef suprême du royaume du milieu. Cela est +probable, car on n'en a plus entendu parler. Le mari, en ce cas, aura +péri misérablement dans la rivière Jaune, ou sera devenu premier danseur +du fils du Soleil. + +--Cette dernière anecdote au moins, reprit le harpiste, ne prouve rien +contre Paris. + +--Quoi! vous ne voyez pas ce qui en ressort évidemment?... Elle prouve +que Paris, dans sa fermentation continuelle, donne naissance à tant de +musiciens de toute espèce, de toutes valeurs, et même sans valeur, que, +sous peine de s'entre-dévorer comme les animalcules infusoires, ils sont +obligés d'émigrer, et que la garde qui veille aux portes du sérail n'en +défend plus aujourd'hui même l'empereur des Turcs. + +--Ceci est bien triste, dit le harpiste en soupirant: je ne donnerai pas +de concert, je le vois. C'est égal, je veux aller à Paris. + +--Oh! venez à Paris; rien ne s'y oppose. Bien plus, je vous prédis +d'excellentes et nombreuses aubaines, si vous voulez y mettre en +pratique le système si ingénieusement employé par vous à Vienne pour +faire payer la musique aux gens qui ne l'aiment pas. Je puis, à cet +égard, vous être d'une grande utilité, en vous indiquant la demeure des +riches qui la détestent le plus; bien qu'en allant jouer au hasard +devant toutes les maisons de quelque apparence vous fussiez à peu près +sûr de réussir une fois sur deux. Mais, pour vous épargner des +improvisations vaines, prenez toujours ces adresses dont je vous +garantis l'exactitude et la haute valeur: + +1º Rue Drouot, en face de la mairie; + +2º Rue Favart, vis-à-vis la rue d'Amboise; + +3º Place Ventadour, en face de la rue Monsigny; + +4º Rue de Rivoli, je ne sais pas le numéro de la maison, mais tout le +monde vous l'indiquera; + +5º Place Vendôme, tous les numéros en sont excellents. + +Il y a une foule de bonnes maisons rue Caumartin. Informez-vous encore +des adresses de nos lions les plus célèbres, de nos compositeurs +populaires, de la plupart des auteurs de livrets d'opéras, des +principaux locataires des premières loges au Conservatoire, à l'Opéra et +au Théâtre-Italien; tout cela pour vous est de l'or en barres. N'oubliez +pas la rue Drouot, et allez-y tous les jours; c'est le quartier général +de vos contribuables.» + +J'en étais là quand la cloche m'avertit du départ du convoi. Je serrai +la main du harpiste vagabond, et m'élançant dans une diligence: Adieu, +confrère! au revoir à Paris. Avec de l'ordre et en suivant mes avis, +vous y ferez fortune. Je vous recommande encore la rue Drouot. + +--Et vous, pensez à mon remède contre l'amour double. + +--Oui, adieu! + +--Adieu! + +Le train de Prague partit aussitôt. Je vis quelque temps encore le +Styrien rêveur, appuyé sur sa harpe, et me suivant de l'œil. Le bruit +des wagons m'empêchait de l'entendre; mais au mouvement des doigts de sa +main gauche, je reconnus qu'il jouait le thème de _la Fée Mab_, et à +celui de ses lèvres je devinai qu'au moment où je disais encore: «Quel +drôle d'homme!» il répétait de son côté: «Quel drôle de morceau!» + + * * * * * + +Silence... Les ronflements de mon alto et ceux du joueur de grosse +caisse, qui a fini par suivre son exemple, se distinguent au travers des +savants contre-points de l'oratorio. De temps en temps aussi, le bruit +des feuillets tournés simultanément par les fidèles lisant le sacré +livret, fait une agréable diversion à l'effet un peu monotone des voix +et des instruments.--«Quoi, c'est déjà fini? me dit le premier +trombone.--Vous êtes bien honnête. Ce sont les mérites de l'oratorio qui +me valent ce compliment. Mais j'ai réellement fini. Mes histoires ne +sont pas comme cette fugue qui durera, je le crains, jusqu'au jugement +dernier. Pousse, bourreau! va toujours! C'est cela, retourne ton thème +maintenant! On peut bien en dire ce que madame Jourdain dit de son mari: +«Aussi sot par derrière que par devant!»--Patience, dit le trombone, il +n'y a plus que six grands airs et huit petites fugues.--Que devenir!--Il +faut être justes, c'est irrésistible. Dormons tous!--Tous? Oh non, cela +ne serait pas prudent. Imitons les marins, laissons au moins quelques +hommes _de quart_. Nous les relèverons dans deux heures.» On désigne +trois contre-bassistes pour faire le premier quart, et le reste de +l'orchestre s'endort comme un seul homme. + +Quant à moi, je dépose doucement mon alto, qui a l'air d'avoir respiré +un flacon de chloroforme, sur l'épaule du garçon d'orchestre, et je +m'esquive. Il pleut à verse: j'entends le bruit des gouttières; je cours +m'enivrer de cette rafraîchissante harmonie. + + + + +TROISIÈME SOIRÉE + +ON JOUE LE FREYSCHUTZ. + + +Personne ne parle dans l'orchestre. Chacun des musiciens est occupé de +sa tâche, qu'il remplit avec zèle et amour. Dans un entr'acte, l'un +d'eux me demande s'il est vrai qu'à l'Opéra de Paris, on ait placé un +squelette véritable dans la scène infernale. Je réponds par +l'affirmative, en promettant de raconter le lendemain la biographie de +ce malheureux. + + + + +QUATRIÈME SOIRÉE + +UN DÉBUT DANS LE FREYSCHUTZ.--Nouvelle nécrologique.--MARESCOT.--Étude +d'équarrisseur. + + +On joue un opéra italien moderne très-plat. + +Les musiciens sont à peine arrivés que la plupart d'entre eux, déposant +leur instrument, me rappellent ma promesse de la veille. Le cercle se +forme autour de moi. Les trombones et la grosse caisse travaillent avec +ardeur. Tout est en ordre; nous avons pour une heure au moins de duos et +de chœurs à l'unisson. Je ne puis refuser le récit réclamé. + +Le chef d'orchestre, qui veut toujours avoir l'air d'ignorer nos +délassements littéraires, se penche un peu en arrière pour mieux +écouter. La prima donna a poussé un _ré aigu_ si terrible, que nous +avons cru qu'elle accouchait. Le public trépigne de joie; deux énormes +bouquets tombent sur la scène. La diva salue et sort. On la rappelle, +elle rentre, resalue et ressort. Rappelée de nouveau, elle revient, +resalue de nouveau et ressort. Rappelée encore, elle se hâte de +reparaître, de resaluer, et comme nous ne savons pas quand la comédie +finira, je commence: + + + + +UN DÉBUT + +DANS LE FREYSCHUTZ + + +En 1822, j'habitais à Paris le quartier latin, où j'étais censé étudier +la médecine. Quand vinrent à l'Odéon les représentations du +_Freyschutz_, accommodé, comme on le sait, sous le nom de _Robin des +bois_, par M. Castil-Blaze, je pris l'habitude d'aller, malgré tout, +entendre chaque soir le chef-d'œuvre torturé de Weber. J'avais alors +déjà à peu près jeté le scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples, +Dubouchet, devenu depuis l'un des médecins les plus achalandés de Paris, +m'accompagnait souvent au théâtre et partageait mon fanatisme musical. A +la sixième ou septième représentation, un grand nigaud roux, assis au +parterre à côté de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_ au second +acte, prétendant que c'était une musique _baroque_ et qu'il n'y avait +rien de bon dans cet opéra, excepté la valse et le chœur des chasseurs. +L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine; c'était alors notre +manière de discuter; et Dubouchet, en rajustant sa cravate un peu +froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le connais, +c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!» Et le parterre +d'applaudir. + +Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces +de son patron, ce pauvre diable (le garçon épicier) tombe malade; il se +fait transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt, +on ne l'enterre pas; tout cela se devine encore. + +Notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard sous les +yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la Pitié, au +lieu donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus pressé que +de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre: + +«François, lui dit-il, voilà une _préparation sèche_ à faire; soigne-moi +cela, c'est une de mes connaissances.» + +Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en +a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des +récitatifs du _Freyschutz_ et la tâche de mettre le chef-d'œuvre en +scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des +costumes...--Duponchel! s'écrient à la fois cinq ou six musiciens, +est-ce le célèbre inventeur du dais? celui qui a introduit le dais dans +les opéras comme principal élément de succès? l'auteur du dais de _la +Juive_? du dais de _la Reine de Chypre_? du dais du _Prophète_? le +créateur du dais flottant, du dais mirobolant, du dais des dais?--C'est +lui-même, messieurs, Duponchel donc étant encore chargé de la direction +des costumes, des processions et des dais, je vais le trouver pour +connaître ses projets relativement aux accessoires de la scène +infernale, où son dais, malheureusement, ne pouvait figurer. «Ah çà, lui +dis-je, il nous faut une tête de mort pour l'évocation de Samuel, et des +squelettes pour les apparitions; j'espère que vous n'allez pas nous +donner une tête de carton, ni des squelettes en toile peinte comme ceux +de _Don Juan_. + +--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul +procédé connu. + +--Comment, le seul procédé! et si je vous donne, moi, du naturel, du +solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que +direz-vous? + +--Ma foi, je dirai... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre +procédé admirable. + +--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire! + +Là-dessus je monte en cabriolet; je cours chez le docteur Vidal, un +autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi +celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent! + +--As-tu un squelette à me prêter? + +--Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-t-on, à un +docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y +tiens beaucoup. + +--Sois tranquille, j'en réponds! + +Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti. + +En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups, +me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la +vue me suggère une idée lumineuse. «Bonjour!--Bonjour!--Très-bien, je +vous remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre +amateur? + +--Quel amateur? + +--Parbleu! le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon +pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien +_préparé_. + +--Ah! j'y suis; il se porte à merveille! Certes! il est propre et net +dans mon cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé. +Il ne lui manque pas une phalange, c'est un chef-d'œuvre! La tête seule +est un peu endommagée. + +--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le +faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Vous verrez! + +--Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt, +je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur. + +Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une +boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier: +Gattino! + +--Monsieur. + +--Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme? + +--Oui, monsieur. + +--Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge +où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes. + +--Oui, monsieur. + +--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui +planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi +droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette. + +--Oui, monsieur. + +--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez +allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça. + +--Oui, monsieur. + +--Mais, comme il a une assez mauvaise tête, voyez, toute écornée, nous +allons la changer contre celle-ci. + +--Oui, monsieur. + +--Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim, +n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort +d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille +(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du +sabre de Gaspard dans la scène de l'évocation. + +--Oui, monsieur.» + +Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du _Freyschutz_, +au moment où Samuel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre +s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux +rouges lueurs des feux du Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa +torche enflammée. + +Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais +eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? il a une +meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus: + + . . . . . . . _Alas! poor Yorick!_ . . . . . . . + + * * * * * + +--Eh bien, cela m'attriste, dit Corsino naïvement. Si épicier qu'il ait +été, ce débutant était presque un homme, après tout. Je n'aime pas qu'on +joue ainsi avec la mort. S'il siffla de son vivant la partition de +Weber, je connais des individus bien plus coupables et dont on n'a +pourtant pas vilipendé les restes avec cette cynique impiété. Moi aussi +j'ai habité Paris et le quartier latin; et j'y ai vu à l'œuvre un de ces +malheureux qui, profitant de l'impunité que leur assure la loi +française, se livrent sur les œuvres musicales à des excès infâmes. Il y +a de tout dans ce Paris. On y voit des gens qui trouvent leur pain au +coin des bornes, la nuit, une lanterne d'une main, un crochet de +l'autre; ceux-ci le cherchent en grattant le fond des ruisseaux des +rues; ceux-là en déchirant le soir les affiches qu'ils revendent aux +marchands de papiers; de plus utiles équarrissent les vieux chevaux à +Montfaucon. + +Celui-là équarrissait les œuvres des compositeurs célèbres. + +Il se nommait Marescot, et son métier était d'_arranger_ toute musique +pour deux flûtes, pour une guitare, et surtout pour deux flageolets, et +de la publier. La musique du _Freyschutz_ ne lui appartenant pas (tout +le monde sait qu'elle _appartenait_ à l'auteur des paroles et des +perfectionnements qu'elle avait dû subir pour être digne de figurer dans +le _Robin des bois_ à l'Odéon), Marescot n'osait en faire commerce. Et +c'était un grand crève-cœur pour lui; car, disait-il, il avait _une +idée_ qui, appliquée à un certain morceau de cet opéra, devait lui +_rapporter gros_. Je voyais quelquefois ce praticien, et je ne sais +pourquoi il m'avait pris en affection. Nos tendances musicales n'étaient +pas pourtant précisément les mêmes, vous devez, j'espère, le supposer. +Il m'arriva, en conséquence, de lui laisser soupçonner que je +l'appréciais. Je m'oubliai même une fois jusqu'à lui dire le demi-quart +de ma pensée au sujet de son industrie. Ceci nous brouilla un peu, et je +demeurai six mois sans mettre les pieds dans son atelier. + +Malgré tous les attentats commis par lui sur les grands maîtres, il +avait un aspect assez misérable et des vêtements passablement délabrés. +Mais voilà qu'un beau jour je le rencontre marchant d'un pas leste sous +les arcades de l'Odéon, en habit noir tout neuf, en bottes entières et +en cravate blanche; je crois même, tant la fortune l'avait changé, qu'il +avait les mains propres ce jour-là. «Ah! mon Dieu! m'écriai-je, tout +ébloui en l'apercevant, auriez-vous eu le malheur de perdre un oncle +d'Amérique, ou de devenir collaborateur de quelqu'un dans un nouvel +opéra de Weber, que je vous vois si pimpant, si rutilant, si +ébouriffant?--Moi! répondit-il, collaborateur? ah bien oui! je n'ai pas +besoin de collaborer; j'élabore tout seul la musique de Weber, et bien +je m'en trouve. Cela vous intrigue; sachez donc que j'ai réalisé mon +idée, et que je ne me trompais pas quand je vous assurais qu'elle valait +gros, très-gros, extraordinairement gros. C'est Schlesinger, l'éditeur +de Berlin, qui possède en Allemagne la musique du _Freyschutz_; il a eu +la bêtise de l'acheter: quel niais! Il est vrai qu'il ne l'a pas payée +cher. Or, tant que Schlesinger n'avait pas publié cette musique baroque, +elle ne pouvait, ici en France, appartenir qu'à l'auteur de _Robin des +bois_, à cause des paroles et des perfectionnements dont il l'a ornée, +et je me trouvais dans l'impossibilité d'en rien faire. Mais aussitôt +après sa publication à Berlin, elle est devenue propriété publique chez +nous, aucun éditeur français n'ayant voulu, comme bien vous le pensez, +payer une part de sa propriété à l'éditeur prussien pour une composition +pareille. J'ai pu aussitôt me moquer des droits de l'_auteur_ français +et publier sans paroles mon morceau, d'après mon idée. Il s'agit de la +prière en _la bémol_ d'Agathe au troisième acte de _Robin des bois_. +Vous savez qu'elle est à trois temps, d'un mouvement endormant, et +accompagnée avec des parties de cor syncopées très-difficiles et bêtes +comme tout. Je m'étais dit qu'en mettant le chant dans la mesure à +six-huit, en indiquant le mouvement allegretto, et en l'accompagnant +d'une manière intelligible, c'est-à-dire avec le rhythme propre à cette +mesure (une noire suivie d'une croche, le rhythme des tambours dans le +pas accéléré), cela ferait une jolie chose qui aurait du succès. J'ai +donc écrit ainsi mon morceau pour flûte et guitare, et je l'ai publié, +tout en lui laissant le nom de Weber. Et cela a si bien pris, que je +vends, non par centaines, mais par milliers, et que chaque jour la vente +en augmente. Il me rapportera à lui seul plus que l'opéra entier n'a +rapporté à ce nigaud de Weber, et même à M. Castil-Blaze, qui pourtant +est un homme bien adroit. Voilà ce que c'est que d'avoir des +idées!--Que dites-vous de cela, messieurs? Je suis presque sûr que vous +allez me prendre pour un historien, et ne pas me croire. Et c'est un +fait parfaitement vrai, pourtant. Et j'ai longtemps conservé un +exemplaire de la prière de Weber ainsi transfigurée par l'_idée_ et pour +la _fortune_ de M. Marescot, éditeur de musique français, professeur de +flûte et de guitare, établi rue Saint-Jacques, au coin de la rue des +Mathurins, à Paris.» + +L'opéra est fini; les musiciens s'éloignent en regardant Corsino d'un +air d'incrédulité narquoise. Quelques-uns même laissent échapper cette +vulgaire expression: Blagueur!... + +Mais je garantis l'authenticité de son récit. J'ai connu Marescot. Il en +a fait bien d'autres!... + + + + +CINQUIÈME SOIRÉE + +L'_S_ DE ROBERT LE DIABLE, nouvelle grammaticale. + + +On joue un opéra français moderne très-plat. + +Personne ne songe à sa partie dans l'orchestre; tout le monde parle à +l'exception d'un premier violon, des trombones et de la grosse caisse. +En m'apercevant, le contre-bassiste Dimsky m'interpelle: «Eh! bon Dieu, +que vous est-il donc arrivé, cher monsieur? Nous ne vous voyons pas +depuis près de huit jours. Vous avez l'air triste. J'espère que vous +n'avez pas éprouvé de _vexation_ comme celle de notre ami Kleiner.--Non, +Dieu merci; je n'ai point à regretter de perte dans ma famille; mais +j'étais, comme disent les catholiques, _en retraite_. En pareil cas, les +personnes pieuses, pour se préparer sans distraction à l'accomplissement +de quelque grave devoir religieux, se retirent dans un couvent ou dans +un séminaire, et là, pendant un temps plus ou moins long, elles jeûnent, +prient, et se livrent à de saintes méditations. Or, il faut vous avouer +que j'ai l'habitude de faire tous les ans une _retraite_ poétique. Je +m'enferme alors chez moi: je lis Shakspeare ou Virgile; quelquefois l'un +et l'autre. Cela me rend un peu malade d'abord; puis je dors des vingt +heures de suite; après quoi je me rétablis, et il ne me reste qu'une +insurmontable tristesse, dont vous voyez le reste, et que vos gais +propos ne tarderont pas à dissiper. Qu'a-t-on joué, chanté, dit et narré +en mon absence? Mettez-moi au courant.--On a joué _Robert le Diable_, _I +Puritani_; on n'a pas du tout chanté; et nous n'avons eu à l'orchestre +que des discussions. La dernière s'est élevée à propos d'un passage de +la scène du jeu dans l'opéra de Meyerbeer. Corsino soutient que les +chevaliers siciliens sont tous d'accord pour dévaliser Robert. Moi je +prétends que l'intention de l'auteur du livret n'a pu être de leur +donner un si honteux caractère, et que leur _aparté_: + + Nous le tenons! nous le tenons! + +est une licence du traducteur. Nous vous attendions pour savoir quelles +sont les paroles françaises chantées par le chœur dans le texte +originel.--Ce sont les mêmes; votre traducteur n'a point d'infidélité à +se reprocher.--Ah! j'en étais sûr, reprend Corsino, j'ai gagné mon +pari.--Oui; et ceci est encore un des bonheurs de M. Meyerbeer, le plus +heureux des compositeurs de cette vallée de larmes. Car, il faut bien le +reconnaître, il en est de ce qu'on est convenu d'appeler les _jeux_ du +théâtre comme des jeux de hasard; les plus savantes combinaisons ne +servent à rien pour y réussir; on y gagne parce qu'on n'y perd pas, on y +perd parce qu'on n'y gagne pas. Ces deux raisons sont les seules qu'on +puisse donner de la perte ou du gain, du succès ou du revers. La chance, +le bonheur, la veine, la fortune! mots dont on se sert pour désigner la +cause inconnue et qu'on ne connaîtra jamais. Mais cette chance, cette +veine, cette _Fortune ou non propice_ (ainsi que Bertram a la naïveté de +l'appeler dans _Robert le Diable_) semble néanmoins s'attacher à +certains joueurs, à certains auteurs, avec un acharnement incroyable. +Tel compositeur, par exemple, _a piqué sa carte_ pendant dix ans, a +compté toutes les séries de rouges et de noires, a résisté prudemment à +toutes les agaceries des chances ordinaires, à toutes les tentations +qu'elles lui faisaient éprouver; puis, quand un beau jour il est arrivé +à voir sortir la noire trente fois de suite, il se dit: «Ma fortune est +faite; tous les opéras donnés depuis longtemps sont tombés; le public a +besoin d'un succès, ma partition est précisément écrite dans le style +opposé au style de mes devanciers; je la place sur la rouge.» La roue +tourne, la noire sort une trente et unième fois, et l'ouvrage tombe à +plat. Et ces choses-là arrivent même à des gens dont la profession est +d'écrire des vulgarités; profession lucrative, on le sait, et que le +succès favorise ordinairement en tous pays. Tandis que l'on voit, tels +sont les caprices extravagants de l'aveugle déesse, de beaux ouvrages, +des chefs-d'œuvre, des conceptions grandioses, neuves et hardies, +réussir avec éclat et sans efforts. + +Ainsi, nous avons vu à l'Opéra de Paris, depuis dix ans, un assez bon +nombre d'ouvrages médiocres, n'obtenant qu'un médiocre succès; nous en +avons entendu d'autres entièrement nuls, dont le succès a été également +nul, et _le Prophète_, qui piquait sa carte auprès du tapis vert depuis +douze, treize ou quatorze ans tout au moins, _le Prophète_, qui ne +trouvait jamais que la série des opéras tombés fût assez considérable, +étant enfin arrivé à marquer sa trente et unième noire, a fait +exactement le même calcul que le pauvre diable dont je parlais tout à +l'heure, il est allé se camper sur la rouge... et la rouge est sortie. +C'est que l'auteur de ce _Prophète_ a non-seulement le bonheur d'avoir +du talent, mais aussi le talent d'avoir du bonheur. Il réussit dans les +petites choses comme dans les grandes, dans ses inspirations et dans ses +combinaisons savantes, comme dans ses distractions. Exemple, celle qu'il +eut en composant _Robert le Diable_. M. Meyerbeer écrivant le premier +acte de sa partition célèbre, et arrivé à la scène où Robert joue aux +dés avec les jeunes seigneurs siciliens, n'aperçut pas un _s_, mal formé +sans doute, dans le manuscrit de M. Scribe, auteur des paroles. Il en +résulta qu'au moment où le joueur, exaspéré de ses pertes précédentes, +met pour enjeux _et ses chevaux et ses armures_, le compositeur lut dans +la réponse des partenaires de Robert: _Nous le tenons!_ au lieu de _Nous +les tenons!_ et donna en conséquence à la phrase qu'il mit dans la +bouche des Siciliens un accent mystérieux et railleur, convenable +seulement à des fripons qui se réjouissent du bon coup qu'ils vont faire +en plumant une dupe. Lorsque plus tard M. Scribe, assistant aux +premières répétitions de mise en scène, entendit le chœur chanter à voix +basse et en accentuant chaque syllabe, ce bouffon contre-sens: +_Nous-le-te-nons, nous-le-te-nons_, au lieu de la vive exclamation de +joueurs hardis, répondant: «Nous les tenons!» à la proposition que +Robert leur fait de ses chevaux et de ses armures pour enjeux; «Qu'est +ceci? s'écria-t-il (dit-on), mes seigneurs tiennent l'enjeu, mais ils ne +tiennent pas Robert, les dés ne sont pas pipés, mes chevaliers ne sont +pas des chevaliers d'industrie. Il faut corriger... cette... mais... +voyons un peu... Eh bien!... ma foi... non... laissons l'erreur, elle +ajoute à l'effet dramatique. Oui, _Nous le tenons_, l'idée est drôle, +excellente, et le parterre s'attendrira, et les bonnes âmes seront +touchées, et l'on dira: Oh! ce pauvre Robert! oh! les coupeurs de +bourses! les misérables! ils s'entendent comme larrons en foire, ils +vont le dépouiller!» Et l'_s_ ne fut pas remis, le contre-sens eut un +succès fou, et les seigneurs siciliens demeurèrent atteints et +convaincus de friponnerie; et les voilà déshonorés dans toute l'Europe +parce que M. Meyerbeer a la vue basse. + +Autre preuve qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce qui se rattache de +près ou de loin au théâtre. + +Le plus merveilleux de l'affaire est que M. Scribe, jaloux comme un +tigre quand il s'agit de l'invention de quelque bonne farce à faire au +public, n'a pas voulu laisser à son collaborateur le mérite de cette +trouvaille, qu'il a bel et bien effacé l'_s_ de son manuscrit et qu'on +lit dans le livret imprimé de _Robert le Diable_, le _Nous le tenons!_ +si cher au public, au lieu du: _Nous les tenons!_ plus cher au bon +sens............................................... + + + + +SIXIÈME SOIRÉE + +ÉTUDE ASTRONOMIQUE, révolution du ténor autour du public.--VEXATION de +Kleiner le jeune. + + +On joue un opéra allemand moderne très-plat. + +Conversation générale. «Dieu de Dieu! s'écrie Kleiner le jeune, en +entrant à l'orchestre; comment tenir à de telles vexations! Ce n'est pas +assez d'avoir un semblable ouvrage à endurer, il faut encore qu'il soit +chanté par cet infernal ténor! Quelle voix! quel style! quel musicien et +quelles prétentions!--Tais-toi, misanthrope! réplique Dervinck, le +premier hautbois, tu finiras par devenir aussi sauvage que ton frère +dont tu as tous les goûts, toutes les idées. Ne sais-tu donc pas que le +ténor est un être à part, qui a le droit de vie et de mort sur les +œuvres qu'il chante, sur les compositeurs, et, par conséquent, sur les +pauvres diables de musiciens tels que nous? Ce n'est pas un habitant du +monde, c'est un monde lui-même. Bien plus, les dilettanti vont jusqu'à +le diviniser, et il se prend si bien pour un Dieu, qu'il parle à tout +instant de ses _créations_. Et tiens, vois dans cette brochure qui +m'arrive de Paris, comment ce monde lumineux fait sa révolution autour +du public. Toi qui étudies toujours le _Cosmos_ de Humboldt, tu +comprendras ce phénomène.--Lis-nous cela, petit Kleiner, disent la +plupart des musiciens, si tu lis bien, nous te ferons apporter une +bavaroise au lait.--Sérieusement?--Sérieusement.--Je le veux bien. + + +REVOLUTION DU TÉNOR + +AUTOUR DU PUBLIC + +AVANT L'AURORE + +Le ténor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de +science, de patience, de sentiment et de goût, qui fait de lui d'abord +un lecteur consommé, un bon harmoniste, qui lui donne une méthode large +et pure, l'initie aux beautés des chefs-d'œuvre de l'art, et le façonne +enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance +d'émotion dont il est doué, le ténor aspire au trône; il veut, malgré +son maître, débuter et régner: sa voix, cependant, n'est pas encore +formée. Un théâtre de second ordre lui ouvre ses portes; il débute, il +est sifflé. Indigné de cet outrage, le ténor rompt à l'amiable son +engagement, et, le cœur plein de mépris pour ses compatriotes, part au +plus vite pour l'Italie. + +Il trouve, pour y débuter, de terribles obstacles, qu'il renverse à la +fin; on l'accueille assez bien. Se voix se transforme, devient pleine, +forte, mordante, propre à l'expression des passions vives autant qu'à +celle des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu à +peu en pureté, en fraîcheur, en candeur délicieuse; et ces qualités +constituent enfin un talent dont l'influence est irrésistible. Le succès +vient. Les directeurs italiens, qui entendent les affaires, vendent, +rachètent, revendent le pauvre ténor, dont les modestes appointements +restent toujours les mêmes, bien qu'il enrichisse deux ou trois théâtres +par an. On l'exploite, on le pressure de mille façons, et tant et tant, +qu'à la fin sa pensée se reporte vers la patrie. Il lui pardonne, avoue +même qu'elle a eu raison d'être sévère pour ses premiers débuts. Il sait +que le directeur de l'Opéra de Paris a l'œil sur lui. On lui fait de sa +part des propositions qui sont acceptées; il repasse les Alpes. + + +LEVER HÉLIAQUE + +Le ténor débute de nouveau, mais à l'Opéra cette fois, et devant un +public prévenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie. + +Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa première +mélodie; dès ce moment son succès est décidé. Ce n'est pourtant que le +prélude des émotions qu'il doit exciter avant la fin de la soirée. On a +admiré dans ce passage la sensibilité et la méthode unies à un organe +d'une douceur enchanteresse; restent à connaître les accents +dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se présente, où +l'audacieux artiste lance _à voix de poitrine, en accentuant chaque +syllabe_, plusieurs notes aiguës, avec une force de vibration, une +expression de douleur déchirante et une beauté de sons dont rien +jusqu'alors n'avait donné une idée. Un silence de stupeur règne dans la +salle, toutes les respirations sont suspendues, l'étonnement et +l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable «la +crainte;» et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette période +inouïe; mais quand elle s'est terminée triomphante, on juge des +transports de l'auditoire..... + +Nous voici au troisième acte. C'est un orphelin qui vient revoir la +chaumière de son père; son cœur, d'ailleurs rempli d'un amour sans +espoir, tous ses sens agités par les scènes de sang et de carnage que la +guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accablés sous le poids +du plus désolant contraste. Son père est mort; la chaumière est déserte; +tout est calme et silencieux; c'est la paix, c'est la tombe. Et le sein +sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de répandre les +pleurs de la piété filiale, ce cœur auprès duquel seul le sien pourrait +battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare..... _Elle_ ne sera +jamais à lui..... La situation est poignante et dignement rendue par le +compositeur. Ici, le chanteur s'élève à une hauteur à laquelle on ne +l'eût jamais cru capable d'atteindre; il est sublime. Alors, de deux +mille poitrines haletantes s'élance une de ces acclamations que +l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et qui suffisent à +payer de longs et rudes travaux. + +Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la +presse débordant d'enthousiasme et lançant le nom du radieux ténor aux +échos de tous les points du globe où la civilisation a pénétré. + +C'est alors, si j'étais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie +d'adresser au triomphateur une homélie, dans le genre du discours que +fit don Quichotte à Sancho, au moment où le digne écuyer allait prendre +possession de son gouvernement de Barataria: + +«Vous voilà parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez +célèbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables +appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous +feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur écrivez, ils +vous répondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de +vous comme d'un protégé ou d'un _ami intime_. On vous dédiera des livres +en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez obligé de donner +cent francs à votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du +service de la garde nationale. Vous aurez des congés de temps en temps, +pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos +représentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous +chanterez aux soirées du préfet, et la femme du maire vous enverra des +abricots. Vous êtes sur le seuil de l'Olympe, enfin; car si les Italiens +appellent les cantatrices _dive_ (déesses), il est bien évident que les +grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voilà passé dieu, +soyez bon diable malgré tout; ne méprisez pas trop les gens qui vous +donneront de sages avis. + +»Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altère ou se +brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil +suffit pour précipiter de son trône élevé le plus grand des dieux, et le +réduire à l'état d'homme, et à moins encore quelquefois. + +»Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs. + +»Quand, du haut de votre élégant cabriolet, vous apercevrez dans la rue, +à pied, Meyerbeer, Spontini, Halévy ou Auber, ne les saluez pas d'un +petit signe d'amitié protectrice, dont ils riraient de pitié et dont les +passants s'indigneraient comme d'une suprême impertinence. N'oubliez pas +que plusieurs de leurs ouvrages seront admirés et pleins de vie, quand +le souvenir de votre _ut_ de poitrine aura disparu à tout jamais. + +»Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y +engouer de quelque médiocre tisseur de cavatines, le donner, à votre +retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que +Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui échappe +au ridicule. + +»Quand vous accepterez de nouveaux rôles, ne vous permettez pas d'y rien +changer à la représentation, sans l'assentiment de l'auteur. Car sachez +qu'une seule note ajoutée, retranchée ou transposée, peut aplatir une +mélodie et en dénaturer l'expression. D'ailleurs, c'est un droit qui ne +saurait en aucun cas être le vôtre. Modifier la musique qu'on chante ou +le livre qu'on traduit, sans en rien dire à celui qui ne l'écrivit +qu'avec beaucoup de réflexion, c'est commettre un indigne abus de +confiance. Les gens qui empruntent _sans prévenir_ sont appelés voleurs, +les interprètes infidèles sont des calomniateurs et des assassins. + +»Si d'aventure, il arrive un émule dont la voix ait plus de mordant et +de force que la vôtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons avec +lui, et soyez sûr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer, même +quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournées +départementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant +de l'Opéra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon théâtre, mes +chœurs, mon orchestre._ Les provinciaux n'aiment pas plus que les +Parisiens qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que vous +appartenez au théâtre, mais que le théâtre n'est pas à vous, et ils +trouveraient la fatuité de votre langage d'un grotesque parfait. + +»Maintenant, ami Sancho, reçois ma bénédiction; va gouverner Barataria; +c'est une île assez basse, mais la plus fertile peut-être qu'il y ait en +terre ferme. Ton peuple est fort médiocrement civilisé; encourage +l'instruction publique; que dans deux ans on ne se méfie plus, comme de +sorciers maudits, des gens qui savent lire: ne t'abuse pas sur les +louanges de ceux à qui tu permettras de s'asseoir à ta table; oublie tes +damnés proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours +important à prononcer; ne manque jamais à ta parole; que ceux qui te +confieront leurs intérêts puissent être assurés que tu ne les trahiras +pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!» + + + + +LE TÉNOR AU ZÉNITH + + +Il a cent mille francs d'appointements et un mois de congé. Après son +premier rôle, qui lui valut un éclatant succès, le ténor en essaye +quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte même de +nouveaux qu'il abandonne après trois ou quatre représentations s'il n'y +excelle pas autant que dans les rôles anciens. Il peut briser ainsi la +carrière d'un compositeur, anéantir un chef-d'œuvre, ruiner un éditeur +et faire un tort énorme au théâtre. Ces considérations n'existent pas +pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le +moyen le plus propre à les obtenir promptement est pour lui le seul +qu'il faille employer. + +Il a remarqué que certaines formules mélodiques, certaines +vocalisations, certains ornements, certains éclats de voix, certaines +terminaisons banales, certains rhythmes ignobles, avaient la propriété +d'exciter instantanément des applaudissements tels quels, cette raison +lui semble plus que suffisante pour en désirer l'emploi, pour l'exiger +même dans ses rôles, en dépit de tout respect pour l'expression, +l'originalité, la dignité du style, et pour se montrer hostile aux +productions d'une nature plus indépendante et plus élevée. Il connaît +l'effet des vieux moyens qu'il emploie habituellement. Il ignore celui +des moyens nouveaux qu'on lui propose, et, ne se considérant point comme +un interprète désintéressé dans la question, dans le doute, il +s'abstient autant qu'il est en lui. Déjà la faiblesse de quelques +compositeurs, en donnant satisfaction à ses exigences, lui fait rêver +l'introduction, dans nos théâtres, des mœurs musicales de l'Italie. +Vainement on lui dit: + +«Le maître, c'est le _Maître_; ce nom n'a pas injustement été donné au +compositeur; c'est sa pensée qui doit agir entière et libre sur +l'auditeur, par l'intermédiaire du chanteur; c'est lui qui dispense la +lumière et projette les ombres; c'est lui qui est le roi et répond de +ses actes; il propose et dispose; ses ministres ne doivent avoir d'autre +but, ambitionner d'autres mérites que ceux de bien concevoir ses plans, +et, en se plaçant exactement à son point de vue, d'en assurer la +réalisation.» + +(Ici tout l'auditoire du lecteur s'écrie: «Bravo»! et s'oublie jusqu'à +applaudir. Le ténor du théâtre, qui, en ce moment, criait plus faux que +de coutume, prend ces applaudissements pour lui, et jette un regard +satisfait sur l'orchestre...) Le lecteur continue: + +Le ténor n'écoute rien; il lui faut des vociférations en style de +tambour-major, traînant depuis dix ans sur les théâtres ultramontains, +des thèmes communs entrecoupés de repos, pendant lesquels il peut +s'écouter applaudir, s'essuyer le front, rajuster ses cheveux, tousser, +avaler une pastille de sucre d'orge. Ou bien, il exige de folles +vocalises, mêlées d'accents de menace, de fureur, de tendresse, diaprées +de notes basses, de sons aigus, de gazouillements de colibri, de cris de +pintade, de fusées, d'arpéges, de trilles. Quels que soient le sens des +paroles, le caractère du personnage, la situation, il se permet de +presser ou de ralentir le mouvement, d'ajouter des gammes dans tous les +sens, des broderies de toutes les espèces, des _ah!_ des _oh!_ qui +donnent à la phrase un sens grotesque; il s'arrête sur les syllabes +brèves, court sur les longues, détruit les élisions, met des _h_ +aspirées où il n'y en a pas, respire au milieu d'un mot. Rien ne le +choque plus; tout va bien, pourvu que cela favorise l'émission d'une de +ses notes favorites. Une absurdité de plus ou de moins serait-elle +remarquée en si belle compagnie? L'orchestre ne dit rien ou ne dit que +ce qu'il veut; le ténor domine, écrase tout; il parcourt le théâtre d'un +air triomphant; son panache étincelle de joie sur sa tête superbe; c'est +un roi, c'est un héros, c'est un demi-dieu, c'est un dieu! Seulement, on +ne peut découvrir s'il pleure ou s'il rit, s'il est amoureux ou furieux; +il n'y a plus de mélodie, plus d'expression, plus de sens commun, plus +de drame, plus de musique; il y a émission de voix, et c'est là +l'important; voilà la grande affaire; il va au théâtre courre le public, +comme on va au bois courre le cerf. Allons donc! ferme! donnons de la +voix! Tayaut! tayaut! faisons curée de l'art. + +Bientôt l'exemple de cette fortune vocale rend l'exploitation du théâtre +impossible; il éveille et entretient chez toutes les médiocrités +chantantes des espérances et des ambitions folles. «Le premier ténor a +cent mille francs, pourquoi, dit le second, n'en aurais-je pas +quatre-vingt mille?--Et moi, cinquante mille?» réplique le troisième. + +Le directeur, pour alimenter ces orgueils béants, pour combler ces +abîmes, a beau rogner sur les masses, déconsidérer et détruire +l'orchestre et les chœurs, en donnant aux artistes qui les composent des +appointements de portiers; peines perdues, sacrifices inutiles; et un +jour que, voulant se rendre un compte exact de sa situation, il essaye +de comparer l'énormité du salaire avec la tâche du chanteur, il arrive +en frémissant à ce curieux résultat: + +Le premier ténor, aux appointements de 100,000 francs, jouant à peu près +sept fois par mois, figure en conséquence dans quatre-vingt-quatre +représentations par an, et touche un peu plus de 1,100 francs par +soirée. Maintenant, en supposant un rôle composé de onze cents notes ou +syllabes, ce sera 1 fr. par syllabe. + +Ainsi, dans _Guillaume Tell_: + + Ma (1 fr.) présence (3 fr.) pour vous est peut-être un outrage (9 fr.). + Mathilde (3 fr.), mes pas indiscrets (cent sous) + Ont osé jusqu'à vous se frayer un passage (13 fr.)! + +Total, 34 francs.--Vous parlez d'or, monseigneur! + +Étant donnée une prima donna aux misérables appointements de 40,000 +francs, la réponse de Mathilde _revient_ nécessairement _à meilleur +compte_ (style du commerce), chacune de ses syllabes _n'allant que dans +les prix_ de huit sous; mais c'est encore assez joli. + +On pardonne aisément (2 fr. 40 c.) des torts (16 s.) que l'on partage (2 fr.). + Arnold (16 s.), je (8 s.) vous attendais (32 s.) + +Total, 8 francs. + +Puis il paye, il paye encore, il paye toujours; il paye tant, qu'un beau +jour il ne paye plus, et se voit forcé de fermer son théâtre. Comme ses +confrères ne sont pas dans une situation beaucoup plus florissante, +quelques-uns des immortels doivent alors se résigner à donner des leçons +de solfége (ceux qui le savent), ou à chanter sur des places publiques +avec une guitare, quatre bouts de chandelle et un tapis vert. + + + + +LE SOLEIL SE COUCHE + +CIEL ORAGEUX + + +Le ténor s'en va; sa voix ne peut plus ni monter ni descendre. Il doit +décapiter toutes les phrases et ne chanter que dans le médium. Il fait +un ravage affreux dans les anciennes partitions, et impose une +insupportable monotonie pour condition d'existence aux nouvelles. Il +désole ses admirateurs. + +Les compositeurs, les poëtes, les peintres, qui ont perdu le sentiment +du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n'ont plus +même la force de pourchasser les idées qui les fuient, qui se +complaisent seulement à tendre des piéges sous les pas de leurs rivaux +dont la vie est active et florissante, ceux-là sont morts et bien morts. +Pourtant ils croient toujours vivre, une heureuse illusion les soutient, +ils prennent l'épuisement pour de la fatigue, l'impuissance pour de la +modération. Mais la perte d'un organe! qui pourrait s'abuser sur un tel +malheur? quand cette perte surtout détruit une voix merveilleuse par son +étendue, sa force, la beauté de ses accents, les nuances de son timbre, +son expression dramatique et sa parfaite pureté! Ah! je me suis senti +quelquefois ému d'une profonde pitié pour ces pauvres chanteurs, et +plein d'une grande indulgence pour les caprices, les vanités, les +exigences, les ambitions démesurées, les prétentions exorbitantes et les +ridicules infinis de quelques-uns d'entre eux. Ils ne vivent qu'un jour +et meurent tout entiers. C'est à peine si le nom des plus célèbres +surnage; et encore, c'est à l'illustration des maîtres dont ils furent +les interprètes, trop souvent infidèles, qu'ils doivent, ceux-là, d'être +sauvés de l'oubli. Nous connaissons Cafforiello, parce qu'il chanta à +Naples dans _le Tito_ de Gluck; le souvenir de mesdames Saint-Huberti et +Branchu s'est conservé en France, parce qu'elles ont créé les rôles de +Didon, de la Vestale, d'Iphigénie en Tauride, etc. Qui de nous eût +entendu parler de la _diva_ Faustina, sans Marcello qui fut son maître, +et sans Hasse qui l'épousa? Pardonnons-leur donc, à ces dieux mortels, +de faire leur Olympe aussi brillant que possible, d'imposer aux héros de +l'art de longues et rudes épreuves, et de ne pouvoir être apaisés que +par des sacrifices d'idées. + +Il est si cruel pour eux de voir l'astre de la gloire et de la fortune +descendre incessamment à l'horizon. Quelle douloureuse fête que celle +d'une dernière représentation! comme le grand artiste doit avoir le cœur +navré en parcourant et la scène et les secrets réduits de ce théâtre, +dont il fut longtemps le génie tutélaire, le roi, le souverain absolu! +En s'habillant dans sa loge, il se dit: «Je n'y rentrerai plus; ce +casque, ombragé d'un brillant panache, n'ornera plus ma tête; cette +mystérieuse cassette ne s'ouvrira plus pour recevoir les billets +parfumés des belles enthousiastes.» On frappe, c'est l'avertisseur qui +vient lui annoncer le commencement de la pièce. «Eh bien, mon pauvre +garçon, te voilà donc pour toujours à l'abri de ma mauvaise humeur! Plus +d'injures, plus de bourrades à craindre. Tu ne viendras plus me dire: +«Monsieur, l'ouverture commence? Monsieur, la toile est levée! Monsieur, +la première scène est finie! Monsieur, voilà votre entrée! Monsieur, on +vous attend!» Hélas! non; c'est moi qui te dirai maintenant: «Santiquet, +efface mon nom qui est encore sur cette porte; Santiquet, va porter ces +fleurs à Fanny; vas-y tout de suite, elle n'en voudrait plus demain; +Santiquet, bois ce verre de vin de Madère et emporte la bouteille; tu +n'auras plus besoin de faire la chasse aux enfants de chœur pour la +défendre; Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes, +enlève mon petit piano, éteins ma lampe et ferme ma loge, tout est +fini.» + +Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes +pensées; il rencontre le second ténor, son ennemi intime, sa doublure, +qui pleure aux éclats en dehors et rit aux larmes en dedans. + +--Eh bien, _mon vieux_, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas +donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle +soirée! + +--Oui, pour toi, répond le chef d'emploi d'un air sombre. + +Et, lui tournant le dos: + +--Delphine, dit-il à une jolie petite danseuse à qui il permettait de +l'adorer, donne-moi _ma_ bonbonnière? + +--Oh! _ma_ bonbonnière est vide; répond la folâtre en pirouettant, j'ai +donné tout à Victor. + +Et cependant il faut étouffer son chagrin, son désespoir, sa rage: il +faut sourire, il faut chanter. Le ténor paraît en scène; il joue pour la +dernière fois ce drame dont il fit le succès, ce rôle qu'il a _créé_; +il jette un dernier coup d'œil sur ces décors qui réfléchirent sa +gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de ses +élans de passion, sur le lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur +ce Grutly, d'où il cria: _Liberté!_ sur ce pâle soleil que depuis tant +d'années il voyait se lever à neuf heures du soir. Et il voudrait +pleurer, pleurer à sanglots; mais la réplique est donnée, il ne faut pas +que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre +émotion que celle du rôle: le public est là, des milliers de mains sont +disposées à t'applaudir, mon pauvre dieu; et, si elles restaient +immobiles, oh! alors, tu reconnaîtrais que les douleurs intimes que tu +viens de sentir et d'étouffer, ne sont rien auprès de l'affreux +déchirement causé par la froideur du public en pareille circonstance; le +public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton maître, ton empereur! +Allons, incline-toi, il t'applaudit... _Moriturus salutat._ + + * * * * * + +Et il chante, et, par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa +verve juvéniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus; on +couvre la scène de fleurs comme une tombe à demi fermée. Palpitant de +mille sensations contraires, il se retire à pas lents; on veut le voir +encore; on l'appelle à grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle +pour lui, dans cette dernière clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit +bien lui pardonner s'il en prolonge un peu la durée! C'est sa dernière +joie, c'est sa gloire, son amour, son génie, sa vie, qui frémissent en +s'éteignant à la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, météore +brillant au terme de ta course, viens entendre l'expression suprême de +nos affections admiratives et de notre reconnaissance pour les +jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et +sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous +l'aurons oubliée demain. Il s'avance haletant, le cœur gonflé de larmes; +une vaste acclamation éclate à son aspect; le peuple bat des mains, +l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; César le couronne. +Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et lourd couteau des +supplices; un abîme sépare le triomphateur de son char de triomphe, +abîme infranchissable et creusé par le temps. Tout est consommé! le dieu +n'est plus! + + * * * * * + + Nuit profonde. + + * * * * * + + Nuit éternelle. + + * * * * * + +--Convenons que voilà un portrait peu flatté, mais prodigieusement +ressemblant, du dieu-chanteur! s'écrie Corsino. La brochure est-elle +signée?--Non.--L'auteur ne peut être qu'un musicien; il est amer, mais +vrai; et encore on voit qu'il contient sa colère. + + * * * * * + +«Tenons notre promesse maintenant. Le petit Kleiner s'est bien acquitté +de sa tâche; il doit être enroué.--Oui, et je suis en outre altéré et +gelé.--Carlo!--Monsieur?--Va chercher pour M. Kleiner une bavaroise au +lait bien chaude.--J'y cours, monsieur.» (Le garçon d'orchestre sort.) +Dimsky prenant la parole: «Il faut rendre justice aux instrumentistes; +malgré quelques exceptions que l'on pourrait citer, ils sont bien plus +fidèles que les chanteurs, bien plus respectueux pour les maîtres, bien +mieux dans leur rôle, et par conséquent bien plus près de la vérité. Que +dirait-on si, dans un quatuor de Beethoven, par exemple, le premier +violon s'avisait de désarticuler ainsi ses phrases, d'en changer la +disposition rhythmique et l'accentuation? On dirait que le quatuor est +impossible ou absurde, et on aurait raison. + +«Pourtant ce premier violon est quelquefois joué par des virtuoses d'une +réputation et d'un talent immenses, qui doivent se croire, en musique, +des hommes souverainement intelligents, qui le sont en effet beaucoup +plus que tous les dieux du chant; et c'est justement pour cela qu'ils se +gardent de ce travers.» + +(Le garçon d'orchestre revenant): «Messieurs, il est trop tard, il n'y a +plus de bavaroises au lait!» (Rire général.) Kleiner cassant sur son +pupitre l'archet de son violoncelle: «Décidément, c'est une vexation +spéciale prédestinée à ma famille! Et voilà un excellent archet brisé! +Allons!... je boirai de l'eau... N'y pensons plus!» + +La toile tombe. + +On ne rappelle pas le ténor; on applaudit à peine son dernier cri. Scène +de rage et de désespoir au _post-scenium_. Le demi-dieu s'arrache les +cheveux. Les musiciens en passant près de lui haussent les épaules, et +s'éloignent. + + + + +SEPTIÈME SOIRÉE + +ÉTUDE HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE + +De viris illustribus urbis Romæ. + +UNE ROMAINE. Vocabulaire de la langue des Romains. + + +On joue un opéra italien moderne très-plat. + +Un habitué des stalles du parquet, qui, les soirs précédents, a paru +s'intéresser beaucoup aux lectures et aux récits des musiciens, se +penche dans l'orchestre, et, s'adressant à moi: «Monsieur, vous habitez +ordinairement Paris, n'est-ce pas?--Oui, monsieur, je l'habite même +extraordinairement et souvent plus que je ne voudrais.--En ce cas, vous +devez être familiarisé avec la langue singulière qu'on y parle et dont +vos journaux se servent, eux aussi, quelquefois. Expliquez-moi donc, +s'il vous plaît, ce qu'ils veulent dire, quand, en rendant compte de +certains incidents assez fréquents, à ce qu'il paraît, dans les +représentations dramatiques, ils parlent des Romains.--Oui, disent à la +fois plusieurs musiciens, qu'entend-on en France par ce mot?--Ce n'est +pas moins qu'un cours d'histoire romaine, messieurs, que vous me +demandez.--Pourquoi pas?--Je crains de n'avoir pas le talent d'être +bref.--Qu'à cela ne tienne! l'opéra est en quatre actes, et nous sommes +à vous jusqu'à onze heures.» + +Alors, pour vous mettre tout de suite en rapport avec les grands hommes +de cette histoire, je ne remonterai pas jusqu'aux fils de Mars, ni à +Numa Pompilius; je sauterai à pieds joints par-dessus les rois, les +dictateurs et les consuls; et pourtant je dois intituler le premier +chapitre de mon histoire: + + + + +DE VIRIS ILLUSTRIBUS URBIS ROMÆ + + +Néron--(vous voyez que je passe sans transition à l'époque des +empereurs), Néron ayant institué une corporation d'hommes chargés de +l'applaudir quand il chantait en public, on donne aujourd'hui en France +le nom de _Romains_ aux applaudisseurs de profession, vulgairement +appelés claqueurs, aux jeteurs de bouquets et généralement à tous les +entrepreneurs de succès et d'enthousiasme. Il y en a de plusieurs +espèces: + +La mère qui fait si courageusement remarquer à chacun l'esprit et la +beauté de sa fille, médiocrement belle et fort sotte; cette mère qui, +malgré son extrême tendresse pour cette enfant, se résoudra néanmoins le +plus tôt possible à une séparation cruelle en la remettant aux bras d'un +époux, est une Romaine. + +L'auteur qui, dans la prévision du besoin qu'il aura l'an prochain des +éloges d'un critique qu'il déteste, s'acharne à chanter partout les +louanges de ce même critique, est un Romain. + +Le critique assez peu Spartiate pour se laisser prendre à ce piége +grossier, devient à son tour un Romain. + +Le mari de la cantatrice qui...--C'est compris.--Mais les Romains +vulgaires, la foule, le peuple romain enfin, se compose surtout de ces +hommes que Néron enrégimenta le premier. Ils vont le soir dans les +théâtres, et même ailleurs aussi, applaudir, sous la direction d'un chef +et de ses lieutenants, les artistes et les œuvres que ce chef s'est +engagé à soutenir. + +Il y a bien des manières d'applaudir. + +La première, ainsi que vous le savez tous, consiste à faire le plus de +bruit possible en frappant les deux mains l'une contre l'autre. Et dans +cette première manière, il y a encore des variétés, des nuances: le bout +de la main droite frappant dans le creux de la gauche, produit un son +aigu et retentissant que préfèrent la plupart des artistes; les deux +mains appliquées l'une contre l'autre sont, au contraire, d'une sonorité +sourde et vulgaire; il n'y a que des élèves claqueurs de première année, +ou des garçons barbiers, qui applaudissent ainsi. + +Le claqueur ganté, habillé en dandy, avance ses bras avec affectation +hors de sa loge, et applaudit lentement presque sans bruit, et pour les +yeux seulement; il dit ainsi à toute la salle: «Voyez! Je daigne +applaudir.» + +Le claqueur enthousiasmé (car il y en a) applaudit, vite, fort et +longtemps: sa tête, pendant l'applaudissement, se tourne à droite et à +gauche; puis ces démonstrations ne lui suffisant plus, il trépigne, il +crie: «Bravô! bravô» (remarquez bien l'accent circonflexe de l'o) ou: +«Bravà!» (celui-là est le savant, il a fréquenté les Italiens, il sait +distinguer le féminin du masculin,) et redouble de clameurs au fur et à +mesure que le nuage de poussière que ses trépignements soulèvent +augmente d'épaisseur. + +Le claqueur déguisé en vieux rentier ou en colonel en retraite, frappe +le plancher du bout de sa canne d'un air paterne et avec modération. + +Le claqueur violoniste, car nous avons beaucoup d'artistes dans les +orchestres de Paris, qui, pour faire leur cour, soit au directeur de +leur théâtre, soit à leur chef d'orchestre, soit à une cantatrice aimée +et puissante, s'enrégimentent momentanément dans l'armée romaine; le +claqueur violoniste, dis-je, frappe avec le bois de son archet sur le +corps de son violon. Cet applaudissement, plus rare que les autres, est, +en conséquence, plus recherché. Malheureusement, de cruels +désillusionnements ont appris aux dieux et aux déesses qu'il ne leur +était guère possible de savoir quand l'applaudissement des violonistes +est ironique ou sérieux. De là le sourire inquiet des divinités en +recevant cet hommage. + +Le timbalier applaudit en frappant sur ses timbales; ce qui ne lui +arrive pas une fois en quinze ans. + +Les dames romaines applaudissent quelquefois de leurs mains gantées, +mais leur influence n'a tout son effet que lorsqu'elles jettent leur +bouquet aux pieds de l'artiste qu'elles soutiennent. Comme ce genre +d'applaudissement est assez dispendieux, c'est ordinairement le plus +proche parent, le plus intime ami de l'artiste, ou l'artiste lui-même, +qui en fait les frais. On donne tant aux jeteuses de fleurs pour les +fleurs, et tant pour leur enthousiasme; de plus, il faut payer un homme +ou un enfant agile pour, après la première averse de fleurs, courir au +théâtre les reprendre et les rapporter aux Romaines placées dans les +loges d'avant-scène, qui les utilisent une seconde et souvent une +troisième fois. + +Nous avons encore la Romaine sensible, qui pleure, tombe en attaque de +nerfs, s'évanouit. Espèce rare, presque introuvable, appartenant de +très-près à la famille des girafes. + +Mais, pour nous renfermer dans l'étude du peuple romain proprement dit, +voici comment et à quelles conditions il travaille: + +Un homme étant donné qui, soit par l'impulsion d'une vocation naturelle +irrésistible, soit par de longues et sérieuses études, est parvenu à +acquérir un vrai talent de Romain; il se présente au directeur d'un +théâtre et lui tient à peu près ce langage: «Monsieur, vous êtes à la +tête d'une entreprise dramatique dont je connais le fort et le faible; +vous n'avez personne encore pour la direction des _succès_, +confiez-la-moi; je vous offre 20,000 francs comptant et une rente de +10,000.--J'en veux 30,000 comptant, répond ordinairement le +directeur.--Dix mille francs ne doivent pas nous empêcher de conclure; +je vous les apporterai demain.--Vous avez ma parole: mais j'exige cent +hommes pour les représentations ordinaires, et cinq cents au moins pour +toutes les premières et pour les débuts importants.--Vous les aurez, et +plus encore.»--«Comment! dit un musicien en m'interrompant, c'est le +directeur qui est payé!... j'avais toujours cru le contraire!--Oui, +monsieur, ces charges-là s'achètent comme une charge d'agent de change, +un cabinet de notaire, une étude d'avoué. + +Une fois nanti de sa _commission_, le chef du bureau des succès, +l'empereur des Romains, recrute aisément son armée parmi les garçons +coiffeurs, les commis voyageurs, les conducteurs de cabriolet _à +pied_[7], les pauvres étudiants, les choristes aspirants au +surnumérariat, etc., etc., qui ont la passion du théâtre. Il choisit +pour eux un lieu de rendez-vous, qui, d'ordinaire, est un café borgne ou +un estaminet voisin du centre de leurs opérations. Là, il les compte, +leur donne ses instructions et des billets de parterre ou de troisième +galerie, que ces malheureux payent trente ou quarante sous, ou moins, +selon le degré de l'échelle théâtrale qu'occupe leur établissement. Les +lieutenants seuls ont toujours des billets gratuits. Aux grands jours, +ils sont payés par le chef. Il arrive même, s'il s'agit de faire +_mousser à fond_ un ouvrage nouveau qui a coûté à la direction du +théâtre beaucoup d'argent, que le chef, non-seulement ne trouve plus +assez de Romains payants, mais qu'il manque de soldats dévoués prêts à +livrer bataille pour l'amour de l'art. Il est alors obligé de payer le +complément de sa troupe et de donner à chaque homme jusqu'à trois francs +et un verre d'eau-de-vie. + +Mais, dans ce cas, l'empereur, de son côté, ne reçoit pas uniquement des +billets de parterre; ce sont des billets de banque qui tombent dans sa +poche, et en nombre à peine croyable. Un des artistes qui figurent dans +la pièce nouvelle, veut se faire _soutenir_ d'une façon exceptionnelle; +il propose quelques billets à l'empereur. Celui-ci prend son air le plus +froid, et, tirant de sa poche une poignée de ces carrés de papier: «Vous +voyez, dit-il, que je n'en manque pas. Ce qu'il me faut ce soir, ce sont +des hommes, et, pour en avoir, je suis obligé de les payer.»--L'artiste +comprend l'insinuation et glisse dans la main du César un chiffon de +cinq cents francs. Le chef d'emploi de l'acteur qui s'est ainsi exécuté +ne tarde pas à apprendre cette générosité; la crainte alors de n'être +pas _soigné_ en proportion de son mérite, vu les _soins_ extraordinaires +qui vont être donnés à son second, le porte à offrir à l'entrepreneur +des succès un vrai billet de 1,000 francs et quelquefois davantage. +Ainsi de suite, du haut en bas de tout le personnel dramatique. Vous +comprenez maintenant pourquoi et comment le directeur du théâtre est +payé par le directeur de la claque, et combien il est facile à celui-ci +de s'enrichir. + +Le premier grand Romain que j'ai connu à l'Opéra de Paris se nommait +Auguste: le nom est heureux pour un César. J'ai vu peu de majestés plus +imposantes que la sienne. Il était froid et digne, parlant peu, tout +entier à ses méditations, à ses combinaisons et à ses calculs de haute +stratégie. Il était bon prince néanmoins, et, habitué du parterre comme +je l'étais alors, j'eus souvent à me louer de sa bienveillance. +D'ailleurs, ma ferveur à applaudir spontanément Gluck et Spontini, +madame Branchu et Dérivis, m'avait valu son estime particulière. Ayant +fait exécuter à cette époque dans l'église de Saint-Roch ma première +partition (une messe solennelle), les vieilles dévotes, la loueuse de +chaises, le donneur d'eau bénite, les bedeaux et tous les badauds du +quartier s'en montrèrent fort satisfaits, et j'eus la simplicité de +croire à un succès. Mais, hélas! ce n'était qu'un quart de succès tout +au plus; je ne fus pas longtemps à le découvrir. En me revoyant, deux +jours après cette exécution: «Eh bien, me dit l'empereur Auguste, vous +avez donc débuté à Saint-Roch avant-hier? pourquoi diable ne m'avez-vous +pas prévenu de cela? nous y serions tous allés!--Ah! vous aimez à ce +point la musique religieuse?--Eh non! quelle idée! mais nous vous +aurions _chauffé solidement_.--Comment? on n'applaudit pas dans les +églises.--On n'applaudit pas, non; mais on tousse, on se mouche, on +remue les chaises, on frotte les pieds contre terre, on dit: «Hum! Hum!» +on lève les yeux au ciel; le _tremblement_, quoi! nous vous eussions +fait _mousser_ un peu bien; un _succès entier_, comme pour un +prédicateur à la mode.» + +Deux ans plus tard, j'oubliai encore de l'avertir quand je donnai mon +premier concert au Conservatoire. Néanmoins, Auguste y vint avec deux de +ses aides de camp; et, le soir, quand je reparus au parterre de l'Opéra, +il me tendit sa main puissante en me disant avec un accent paternel et +convaincu (en français, bien entendu): «Tu Marcellus eris!» + +(Ici Bacon pousse du coude son voisin et lui demande tout bas ce que ces +trois mots signifient. «Je ne sais, répond celui-ci.--C'est dans +Virgile, dit Corsino, qui a entendu la demande et la réponse. Cela +signifie: «Tu seras Marcellus!»--Eh bien... qu'est-ce donc que d'être +Marcellus?--Ne pas être une bête, tais-toi!) + +Pourtant les maîtres ès claque n'aiment guère, en général, les +bouillants amateurs tels que j'étais; ils professent une méfiance qui va +jusqu'à l'antipathie pour ces aventuriers, condottieri, enfants perdus +de l'enthousiasme, qui viennent à l'étourdie et _sans répétitions_, +applaudir dans leurs rangs. Un jour de première représentation, où il +devait y avoir, pour parler la langue romaine, un _fameux tirage_, +c'est-à-dire une grande difficulté pour les soldats d'Auguste à vaincre +le public, je m'étais placé par hasard sur un banc du parterre que +l'empereur avait marqué sur la carte de ses opérations, comme devant lui +appartenir exclusivement. J'étais là depuis une bonne demi-heure, +subissant les regards hostiles de tous mes voisins, qui avaient l'air de +se demander comment ils pourraient se débarrasser de moi, et je +m'interrogeais avec un certain trouble, malgré la pureté de ma +conscience, sur ce que je pouvais avoir fait à ces officiers, quand +l'empereur Auguste, s'élançant au milieu de son état-major, vint me +mettre au courant en me disant avec une certaine vivacité, mais sans +violence toutefois (j'ai déjà dit qu'il me protégeait): «Mon cher +monsieur, je suis obligé de vous déranger; vous ne pouvez pas rester +là.--Pourquoi donc?--Eh non! c'est impossible; vous êtes au milieu de ma +première ligne, et vous _me coupez_.»--Je me hâtai, on peut le croire, +de laisser le champ libre à ce grand tacticien. + +Un autre étranger, méconnaissant les nécessités de la position, eût +résisté à l'empereur et compromis ainsi le succès de ses combinaisons. +De là cette opinion parfaitement motivée par une longue série +d'observations savantes, opinion ouvertement professée par Auguste et +par toute son armée: _Le public ne sert à rien dans un théâtre; +non-seulement il ne sert à rien, mais il gâte tout. Tant qu'il y aura du +public à l'Opéra, l'Opéra ne marchera pas._ Les directeurs de ce +temps-là le traitaient de fou, à l'énoncé de ces fières paroles. Grand +Auguste! Il ne se doutait pas que, peu d'années après sa mort, une +justice si éclatante serait rendue à ses doctrines! C'est le sort de +tous les hommes de génie, d'être méconnus de leurs contemporains et +exploités ensuite par leurs successeurs. + +Non, jamais plus intelligent ni plus brave dispensateur de gloire ne +trôna sous le lustre d'un théâtre. + +En comparaison d'Auguste, celui qui règne maintenant à l'Opéra n'est +qu'un Vespasien, un Claude. Il se nomme David. Aussi qui voudrait lui +donner le titre d'empereur? personne. C'est tout au plus si ses +flatteurs osent l'appeler roi, à cause de son nom seulement. + +Le chef illustre et savant des Romains de l'Opéra-Comique s'appelle +Albert; mais, comme pour son ancien homonyme, on dit en parlant de lui: +Albert le Grand. + +Il a, avant tous, mis en pratique l'audacieuse théorie d'Auguste, en +excluant sans pitié le public des premières représentations. Ces +jours-là, maintenant, si l'on en excepte les critiques, qui, pour la +plupart, appartiennent encore d'une ou d'autre façon _viris illustribus +urbis Romæ_, du haut jusques en bas la salle n'est remplie que de +claqueurs. + +C'est à Albert le Grand que l'on doit la coutume touchante de rappeler à +la fin de chaque pièce nouvelle tous les acteurs. Le roi David l'a +promptement imité en ceci; et, enhardi par le succès de ce premier +perfectionnement, il y a joint celui de rappeler le ténor jusqu'à trois +fois dans la soirée. Un dieu qui, dans une représentation d'apparat, ne +serait rappelé comme un simple mortel qu'une fois à la fin de la pièce, +_ferait four_. D'où il suit que, si, malgré tous ses efforts, David n'a +pu arriver pour un ténor généreux qu'à ce mince résultat, ses rivaux du +Théâtre-Français et de l'Opéra-Comique se moquent de lui le lendemain, +et disent: «Hier, David _a chauffé le four_.» Je donnerai tout à l'heure +l'explication de ces termes romains. Malheureusement, Albert le Grand, +las du pouvoir sans doute, a cru devoir déposer son sceptre. En le +remettant aux mains de son obscur successeur, il eût volontiers dit +comme Sylla, dans la tragédie de M. de Jouy: + + J'ai gouverné sans peur et j'abdique sans crainte, + +si le vers eût été meilleur. Mais Albert est un homme d'esprit, il +exècre la littérature médiocre; ce qui, à la rigueur, pourrait expliquer +son empressement à quitter l'Opéra-Comique. + +Un autre grand homme que je n'ai point connu, mais dont la célèbrité est +immense dans Paris, gouvernait et gouverne encore, je crois, au +Gymnase-Dramatique. Il se nomme Sauton. Il a fait progresser l'art dans +une voie large et nouvelle. Il a établi par d'amicales relations +l'égalité et la fraternité entre les Romains et les auteurs; système que +David encore, ce plagiaire, s'est empressé d'adopter. Maintenant, on +trouve un chef de claque familièrement assis à la table, non-seulement +de Melpomène, de Thalie ou de Terpsichore, mais à celle même d'Apollon +et d'Orphée. Il engage pour eux et pour elles sa signature, il les aide +de sa bourse dans leurs secrets embarras, il les protége, il les aime de +cœur. + +On cite ce mot admirable de l'empereur Sauton à l'un de nos écrivains +les plus spirituels et le moins enclins à thésauriser: + +A la fin d'un cordial déjeuner, où les cordiaux n'avaient point été +ménagés, Sauton, rouge d'émotion, tortillant sa serviette, trouva enfin +assez de courage pour dire sans trop balbutier à son amphitryon: «Mon +cher D***, j'ai une prière à vous adresser...--Laquelle? +parlez!--Permettez-moi de... vous tutoyer... tutoyons-nous!--Volontiers. +Sauton, _prête_-moi mille écus.--Ah! cher ami, tu me ravis!» Et, tirant +son portefeuille: «Les voilà!» + +Je ne puis vous faire, messieurs, le portrait de tous les hommes +illustres de la ville de Rome; le temps et les connaissances +biographiques me manquent. J'ajouterai seulement, au sujet des trois +héros dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir, qu'Auguste, +Albert et Sauton, bien que rivaux, furent toujours unis. Ils n'imitèrent +point, pendant leur triumvirat, les guerres et les perfidies qui +déshonorent dans l'histoire celui d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Loin +de là, quand il y avait à l'Opéra une ces terribles représentations où +il faut absolument remporter une victoire éclatante, formidable, épique, +à rendre Pindare et Homère impuissants à la chanter, Auguste, dédaigneux +des recrues inexpérimentées, faisait un appel à ses triumvirs. Ceux-ci, +fiers d'en venir aux mains près d'un si grand homme, consentaient à le +reconnaître pour chef, lui amenaient, Albert, sa phalange indomptable, +Sauton, ses troupes légères, toutes animées de cette ardeur à laquelle +rien ne résiste et qui enfante des prodiges. On réunissait en une seule +armée ces trois corps d'élite, la veille de la représentation, dans le +parterre de l'Opéra. Auguste, son plan, son livret, ses notes à la main, +faisait faire aux troupes une répétition laborieuse, profitant +quelquefois des observations d'Antoine et de Lépide, qui en avaient peu +à lui adresser; tant le coup d'œil d'Auguste était rapide et sûr, tant +il avait de pénétration pour deviner les projets de l'ennemi, de génie +pour les contrecarrer, de raison pour ne pas tenter l'impossible. Aussi +quel triomphe le lendemain! que d'acclamations, que de dépouilles +opimes! qu'on n'offrait point à Jupiter Stator, qui venaient de lui, au +contraire, et de vingt autres dieux. + +Ce sont là des services sans prix rendus à l'art et aux artistes par la +nation romaine. + +Croiriez-vous, messieurs, qu'il est question de la chasser de l'Opéra? +Plusieurs journaux annoncent cette réforme, à laquelle nous ne croirons +pas, même si nous en sommes témoins. La _claque_, en effet, est devenue +un besoin de l'époque: sous toutes les formes, sous tous les masques, +sous tous les prétextes, elle s'est introduite partout. Elle règne et +gouverne, au théâtre, au concert, à l'Assemblée nationale, dans les +clubs, à l'église, dans les sociétés industrielles, dans la presse et +jusque dans les salons. Dès que vingt personnes assemblées sont appelées +à décider de la valeur des faits, gestes ou idées d'un individu +quelconque qui pose devant elles, on peut être sûr que le quart au moins +de l'aréopage est placé auprès des trois autres quarts pour les +_allumer_, s'ils sont inflammables, ou pour montrer seul son ardeur, +s'ils ne le sont pas. Dans ce dernier cas, excessivement fréquent, cet +enthousiasme isolé et de parti pris suffit encore à flatter la plupart +des amours-propres. Quelques-uns parviennent à se faire illusion sur la +valeur réelle des suffrages ainsi obtenus; d'autres ne s'en font aucune +et les désirent néanmoins. Ceux-là en sont venus à ce point, que, faute +d'avoir à leurs ordres des hommes vivants pour les applaudir, ils +seraient encore heureux des applaudissements d'une troupe de mannequins, +voire même d'une machine à claquer; ils tourneraient eux-mêmes la +manivelle. + +Les claqueurs de nos théâtres sont devenus des praticiens savants; leur +métier s'est élevé jusqu'à l'art. + +On a souvent admiré, mais jamais assez, selon moi, le talent merveilleux +avec lequel Auguste _dirigeait_ les grands ouvrages du répertoire +moderne, et l'excellence des conseils qu'en mainte circonstance il +donnait aux auteurs. Caché dans une loge du rez-de-chaussée, il +assistait à toutes les répétitions des artistes, avant de faire faire la +sienne à son armée. Puis, quand le maestro venait lui dire: «Ici, vous +donnerez _trois_ salves, là, vous crierez bis,» il lui répondait avec +une assurance imperturbable, selon le cas: «Monsieur, _c'est +dangereux_,» ou bien: «Cela se _fera_,» ou: «J'y réfléchirai, mes idées +là-dessus ne sont pas encore arrêtées. Ayez quelques _amateurs pour +attaquer_, et je les suivrai si cela _prend_.» Il arrivait même à +Auguste de résister noblement à un auteur qui eût voulu lui arracher des +applaudissements _dangereux_, et de lui répondre: «Monsieur, je ne le +puis. Vous me compromettriez aux yeux du public, aux yeux des artistes +et à ceux de mes confrères, qui savent bien que cela ne _doit pas se +faire_. J'ai ma réputation à garder: j'ai, moi aussi, de l'amour-propre. +Votre ouvrage est très-difficile à _diriger_, j'y mettrai tous mes +soins, mais je ne veux pas _me_ faire siffler.» + +A côté des claqueurs de profession, instruits, sagaces, prudents, +inspirés, artistes enfin, nous avons les claqueurs par occasion, par +amitié, par intérêt personnel; et ceux-là on ne les bannira pas de +l'Opéra. Ce sont: les amis naïfs, qui admirent de bonne foi tout ce qui +va se débiter sur la scène _devant que les chandelles soient allumés_ +(Il est vrai de dire que cette espèce d'amis devient de jour en jour +plus rare; ceux, au contraire, qui dénigrent avant, pendant et après, +multiplient énormément); les parents, ces claqueurs _donnés par la +nature_; les éditeurs, claqueurs féroces, et surtout les amants et les +maris. Voilà pourquoi les femmes, outre une foule d'autres avantages +qu'elles possèdent sur les hommes, ont encore une chance de succès de +plus qu'eux. Car une femme ne peut guère dans une salle de spectacle ou +de concert applaudir d'une façon utile son mari ou son amant; elle a, +d'ailleurs, toujours quelque autre chose à faire; tandis que ceux-ci, +pourvu qu'ils aient les moindres dispositions naturelles ou les notions +élémentaires de l'art peuvent au théâtre, au moyen d'un habile coup de +main, et en moins de trois minutes, amener un _succès de +renouvellement_, c'est-à-dire un succès grave et capable d'obliger un +directeur à renouveler un engagement. Les maris, pour ces sortes +d'opérations, valent même mieux que les amants. Ces derniers craignent +d'ordinaire le ridicule; ils craignent aussi _in petto_ de se créer par +un succès éclatant un trop grand nombre de rivaux; ils n'ont pas non +plus d'intérêt d'argent dans les triomphes de leurs maîtresses; mais le +mari, qui tient les cordons de la bourse, qui sait ce que peuvent +rapporter un bouquet bien lancé, une salve bien reprise, une émotion +bien communiquée, un rappel bien enlevé, celui-là seul ose tirer parti +des facultés qu'il possède. Il a le don de ventriloquie et d'ubiquité. +Il applaudit un instant à l'amphithéâtre en criant: _Brava!_ avec une +voix de ténor, en sons de poitrine; de là, il s'élance d'un bond au +couloir des premières loges, et, passant la tête par l'ouverture dont +leurs portes sont percées, il jette en passant un _Admirable!_ en voix +de basse profonde, et vole pantelant au troisième étage, d'où il fait +retentir la salle des exclamations: «Délicieux! ravissant! Dieu! quel +talent! cela fait mal!» en voix de soprano, en sons féminins étouffés +par l'émotion. Voilà un époux modèle, un père de famille laborieux et +intelligent. Quant au mari homme de goût, réservé, qui reste +tranquillement à sa place pendant tout un acte, qui n'ose applaudir même +les plus beaux élans de sa moitié, on peut le dire sans crainte de se +tromper: c'est un mari... perdu, ou sa femme est un ange. + +N'est-ce pas un mari qui inventa le _sifflet succès_; le sifflet à grand +enthousiasme, le sifflet à haute pression? qu'on emploie de la manière +suivante: + +Si le public, trop familiarisé avec le talent d'une femme qui paraît +chaque jour devant lui, semble tomber dans l'apathique indifférence +qu'amène la satiété, on place dans la salle un homme dévoué et peu connu +pour le réveiller. Au moment précis où la diva vient de donner une +preuve manifeste de talent, et quand les claqueurs artistes travaillent +avec le plus d'ensemble au centre du parterre, un bruit aigu et +insultant part d'un coin obscur. L'assemblée alors se lève tout entière +en proie à un accès d'indignation, et les applaudissements vengeurs +éclatent avec une frénésie indescriptible. «Quelle infamie! crie-t-on de +toutes parts, quelle ignoble cabale! Brava! bravissima! charmante! +délirante! etc., etc.» Mais ce tour hardi est d'une exécution délicate; +il y a, d'ailleurs, très-peu de femmes qui consentent à subir l'affront +fictif d'un coup de sifflet, si productif qu'il doive être ensuite. + +Telle est l'impression inexplicable que ressentent presque tous les +artistes des bruits approbateurs ou improbateurs, lors même que ces +bruits n'expriment ni l'admiration ni le blâme. L'habitude, +l'imagination et un peu de faiblesse d'esprit leur font ressentir de la +joie ou de la peine, selon que l'air, dans une salle de spectacle, est +mis en vibration d'une ou d'autre façon. Le phénomène physique, +indépendamment de toute idée de gloire ou d'opprobre, y suffit. Je suis +certain qu'il y a des acteurs assez enfants pour souffrir quand ils +voyagent en chemin de fer, à cause du sifflet de la locomotive. + +L'art de la claque réagit même sur l'art de la composition musicale. Ce +sont les nombreuses variétés de claqueurs italiens, amateurs ou +artistes, qui ont conduit les compositeurs à finir chacun de leurs +morceaux par cette période redondante, triviale, ridicule et toujours la +même, nommée _cabaletta_, petite cabale, qui provoque les +applaudissements. La _cabaletta_ ne leur suffisant plus, ils ont amené +l'introduction dans les orchestres de la grosse caisse, grosse cabale +qui détruit en ce moment la musique et les chanteurs. Blasés sur la +grosse caisse et impuissants à _enlever_ les succès avec les vieux +moyens, ils ont enfin exigé des pauvres maestri des duos, des trios, des +chœurs à l'unisson. Dans quelques passages, il a même fallu mettre à +l'unisson les voix et l'orchestre; produisant ainsi un morceau +d'ensemble à _une_ seule partie, mais où l'énorme force d'émission du +son paraît préférable à toute harmonie, à toute instrumentation, à toute +idée musicale enfin, pour _entraîner_ le public et lui faire croire +qu'il est électrisé. + +Les exemples analogues abondent dans la confection des œuvres +littéraires. + +Pour les danseurs, leur affaire est toute simple; elle se règle avec +l'_impresario_: «Vous me donnerez tant de mille francs par mois, tant de +_billets de service_[8] par représentation, et la claque me fera _une +entrée_, _une sortie_, et deux salves à chacun de mes _échos_[9].» + +Par la claque, les directeurs font ou défont à volonté ce qu'on appelle +encore des succès. Un seul mot au chef du parterre leur suffit pour tuer +un artiste qui n'a pas un talent hors ligne. Je me souviens d'avoir +entendu un soir à l'Opéra Auguste dire, en parcourant les rangs de son +armée avant le lever du rideau: «Rien pour M. Dérivis! rien pour M. +Dérivis!» Le mot d'ordre circula, et de toute la soirée Dérivis, en +effet, n'eut pas un seul applaudissement. Le directeur qui veut se +débarrasser d'un sujet pour quelque raison que ce soit, emploie cet +ingénieux moyen, et, après deux ou trois représentations où il _n'y a +rien eu_ pour M... ou pour Madame...: «Vous le voyez, dit-il à +l'artiste, je ne puis vous conserver, votre talent n'est pas sympathique +au public.» Il arrive, en revanche, que cette tactique échoue +quelquefois à l'égard d'un virtuose de premier ordre. «Rien pour lui!» +a-t-on dit dans le centre officiel. Mais le public, étonné d'abord du +silence des Romains, devinant bientôt de quoi il s'agit, se met à +fonctionner lui-même officieusement et avec d'autant plus de chaleur, +qu'il y a une cabale hostile à contrecarrer. L'artiste alors obtient un +succès exceptionnel, un succès _circulaire_, le centre du parterre n'y +prenant aucune part. Mais je n'oserais dire s'il est plus fier de cet +enthousiasme spontané du public, que courroucé de l'inaction de la +claque. + +Songer à détruire brusquement une pareille institution dans le plus +grand de nos théâtres, me paraît donc aussi impossible et aussi fou que +de prétendre anéantir du soir au lendemain une religion. + +Se figure-t-on le désarroi de l'Opéra? le découragement, la mélancolie, +le marasme, le spleen où tomberait tout son peuple dansant, chantant, +marchant, rimant, peignant et composant? le dégoût de la vie qui +s'emparerait des dieux et des demi-dieux, quand un affreux silence +succéderait à des cabalettes qui n'auraient pas été chantées ou dansées +d'une façon irréprochable? Songe-t-on bien à la rage des médiocrités en +voyant les vrais talents quelquefois applaudis, quand elles, qu'on +applaudissait toujours auparavant, n'auraient plus un coup de main? Ce +serait reconnaître le principe de l'inégalité, en rendre l'évidence +palpable; et nous sommes en république; et le mot _Égalité_ est écrit +sur le fronton de l'Opéra! D'ailleurs, qui est-ce qui rappellerait le +premier sujet après le troisième et le cinquième acte? Qui est-ce qui +crierait: _Tous! tous!_ à la fin de la représentation? Qui est-ce qui +rirait quand un personnage dit une sottise? Qui est-ce qui couvrirait +par d'obligeants applaudissements la mauvaise note d'une basse ou d'un +ténor, et empêcherait ainsi le public de l'entendre. C'est à faire +frémir. Bien plus, les exercices de la claque forment une partie de +l'intérêt du spectacle; on se plaît à la voir opérer. Et c'est tellement +vrai, que, si on expulsait les claqueurs à certaines représentations, il +ne resterait personne dans la salle. + +Non, la suppression des Romains en France est un rêve insensé, fort +heureusement. Le ciel et la terre passeront, mais Rome est immortelle, +et la claque ne passera pas. + +Écoutez!... voici notre prima donna qui s'avise de chanter avec âme et +avec une simplicité de bon goût, la seule mélodie distinguée qui se +trouve dans ce pauvre opéra. Vous verrez qu'elle n'aura pas un +applaudissement......... Ah! je me suis trompé; oui, on l'applaudit; +mais comment! Comme cela est mal fait! quelle salve avortée, mal +attaquée et mal reprise! Il y a de la bonne volonté dans le public, mais +point de savoir, point d'ensemble, et par suite il n'y a point d'effet. +Si Auguste avait eu cette femme _à soigner_, il vous eût enlevé la salle +d'emblée, et vous-même qui ne songez point à applaudir, vous eussiez +partagé bon gré mal gré son enthousiasme. + +Je ne vous ai pas fait encore, messieurs, le portrait en pied de la +Romaine; je profiterai pour cela du dernier acte de notre opéra, qui va +bientôt commencer. Faisons un court entr'acte; je suis fatigué. + +(Les musiciens s'éloignent de quelques pas, se communiquant tout bas +leurs réflexions, pendant que le rideau est baissé. Mais trois coups du +bâton du chef d'orchestre sur son pupitre, indiquant la reprise de la +représentation, mon auditoire revient et se groupe attentif autour de +moi.) + + + + +MADAME ROSENHAIN + +AUTRE FRAGMENT DE L'HISTOIRE ROMAINE + + +Un opéra en cinq actes fut, il y a quelques années, _commandé_ par M. +Duponchel à un compositeur français que vous ne connaissez pas. Pendant +qu'on en faisait les dernières répétitions, je réfléchissais au coin de +mon feu aux angoisses que le malheureux auteur de cet opéra était +_occupé_ à éprouver. Je songeais à ces tourments de toute nature et sans +cesse renaissants auxquels nul n'échappe en pareil cas à Paris, ni le +grand, ni le petit, ni le patient, ni l'irritable, ni l'humble, ni le +superbe, ni l'Allemand, ni le Français, ni même l'Italien. Je me +représentais ces atroces lenteurs des études, où tout le monde emploie +le temps à des niaiseries, quand chaque heure perdue peut amener la +perte de l'œuvre; les bons mots du ténor et de la prima donna, dont le +triste auteur se croit obligé de rire aux éclats quand il a la mort dans +l'âme, pointes ridicules auxquelles il s'empresse de riposter par les +stupidités les plus lourdes qu'il peut trouver, afin de faire ressortir +celles de ses chanteurs et de leur donner ainsi l'air de saillies +spirituelles. J'entendais la voix du directeur lui adresser des +reproches, le traiter du haut en bas, lui rappeler l'honneur extrême +qu'on fait à son œuvre de s'en occuper si longuement; le menacer d'un +abandon définitif et complet si tout n'est pas prêt au jour fixé; je +voyais l'esclave transir et rougir aux réflexions excentriques de son +maître (le directeur) sur la musique et les musiciens, à ses théories +mirobolantes sur la mélodie, le rhythme, l'instrumentation, le style; +théories dans l'exposé desquelles notre cher directeur traitait, comme à +l'ordinaire, les grands maîtres de crétins, les crétins de grands +maîtres, et prenait le Pirée pour un homme. Puis on venait annoncer le +congé du mezzo-soprano et la maladie de la basse; on proposait de +remplacer l'artiste par un débutant, et de faire répéter le premier +rôle par un choriste. Et le compositeur se sentait égorger et n'avait +garde de se plaindre. Oh! la grêle, la pluie, le vent glacial, les +sombres rafales, les forêts sans feuilles criant sous l'effort de la +bise d'hiver, les fondrières de boue, les fossés recouverts d'une croûte +perfide, l'obsession croissante de la fatigue, les morsures de la faim, +les épouvantements de la solitude et de la nuit, qu'il est doux d'y +songer dans un gîte, fut-il aussi exigu que celui du lièvre de la fable, +dans la quiétude d'une tiède inaction; de sentir son repos _redoubler au +bruit lointain de la tempête_, et de répéter, en hérissant sa barbe et +fermant béatement les yeux, comme un chat de curé, cette prière du poëte +allemand, Henri Heine, prière, hélas! si peu exaucée: «O mon Dieu! vous +le savez, je possède un cœur excellent, ma sensibilité est vive et +profonde, je suis plein de commisération et de sympathie pour les +souffrances d'autrui; veuillez donc, s'il vous plaît, donner à mon +prochain mes maux à endurer, je l'environnerai de tant de soins, +d'attentions si délicates; ma pitié sera si active, si ingénieuse, qu'il +bénira votre droite, Seigneur, en recevant de tels soulagements, de si +douces consolations. Mais m'accabler du poids de mes propres douleurs! +me faire souffrir moi-même! oh! ce serait affreux! éloignez de mes +lèvres, grand Dieu! ce calice d'amertume!» + +J'étais ainsi plongé en de pieuses méditations quand on frappa +légèrement à la porte de mon oratoire. Mon valet de chambre étant en +mission dans une cour étrangère, je me demandai si j'étais visible, et, +sur ma réponse affirmative, je fis entrer. Une dame parut, fort bien +mise et point trop jeune, ma foi; elle était dans tout l'épanouissement +de sa quarante-cinquième année. Je vis à l'instant que j'avais affaire à +une artiste; il y a des signes infaillibles pour reconnaître ces +malheureuses victimes de l'inspiration. «Monsieur, me dit-elle, vous +avez dirigé récemment un grand concert à Versailles, et jusqu'au dernier +jour j'ai espéré y prendre part...; enfin, ce qui est fait est +fait.--Madame, le programme avait été arrêté par le comité de +l'Association des musiciens, je n'en suis point coupable. D'ailleurs, +madame Dorus-Gras et madame Widemann...--Oh! ces dames n'auront rien dit +sans doute; mais il n'en est pas moins vrai qu'elles auront été fort +mécontentes.--De quoi, s'il vous plaît?--De ce que je n'avais pas été +engagée.--Vous le croyez?--J'en suis sûre. Mais ne récriminons pas +là-dessus. Je venais, monsieur, vous prier de vouloir bien me +recommander à MM. Roqueplan et Duponchel: mon intention serait d'entrer +à l'Opéra. J'ai été attachée au Théâtre-Italien jusqu'à la saison +dernière, et, certes, je n'ai eu qu'à me louer des excellents procédés +de M. Vatel; mais, depuis la révolution de Février..., vous comprenez +qu'un pareil théâtre ne saurait me convenir.--Madame a sans doute de +bonnes raisons pour se montrer sévère dans le choix de ses partenaires; +si j'osais émettre une opinion...--Inutile, monsieur, mon parti est +pris, irrévocablement pris; il m'est impossible, à aucunes conditions, +de rester au Théâtre-Italien. Tout m'y est profondément antipathique; +les artistes, le public qui y vient, le public qui n'y vient pas; et, +quoique l'état actuel de l'Opéra ne soit guère brillant, comme mon fils +et mes deux filles y ont été engagés l'an dernier par la nouvelle +direction, à des conditions, je puis le dire, fort avantageuses, je +serais bien aise d'y être admise, et je ne chicanerai pas sur les +appointements.--Vous oubliez, je le vois, que MM. les directeurs de +l'Opéra, n'ayant que des connaissances excessivement superficielles et +un sentiment très-vague de la musique, ont naturellement au sujet de +notre art des idées arrêtées, et qu'ils font, en conséquence, peu de cas +des recommandations, des miennes surtout. Pourtant, veuillez me dire +quel est votre genre de voix.--Je ne chante pas.--Alors, j'aurai bien +moins de crédit encore, puisqu'il s'agit de danse.--Je ne danse +pas.--C'est seulement parmi les dames marcheuses que vous désirez être +admise?--Je ne marche pas, monsieur, vous vous méprenez étrangement. +(_Souriant avec un peu d'ironie._) Je suis madame Rosenhain.--Parente du +pianiste?--Non, mais mesdames Persiani, Grisi, Alboni, MM. Mario et +Tamburini, ont dû vous parler de moi, car j'ai, depuis six ans, pris une +bien grande part à leurs triomphes. J'avais en un instant la pensée +d'aller donner des leçons à Londres, où l'on est, dit-on, assez +médiocrement avancé; mais, je vous le répète, mes enfants étant à +l'Opéra..., et puis la grandeur du théâtre ouvert à mon +ambition...--Excusez mon peu de sagacité, madame, et veuillez enfin me +dire quel est votre genre de talent.--Monsieur, je suis une artiste qui +fit gagner à M. Vatel plus d'argent que Rubini lui-même, et je me flatte +d'amener aussi sur les recettes de l'Opéra une réaction des plus +favorables, si mes deux filles, qui déjà s'y sont fait remarquer, +profitent bien de mes exemples. Je suis, monsieur, _jeteuse de +fleurs_.--Ah! très-bien! vous êtes dans l'Enthousiasme?--Précisément. +Cette branche de l'art musical commence à peine à fleurir. Autrefois, +c'étaient les dames du beau monde qui s'en occupaient, et cela +gratuitement ou à peu près. Vous pouvez vous rappeler les concerts de M. +Liszt et les débuts de M. Duprez. Quelles volées de bouquets! quels +applaudissements! On voyait des jeunes personnes et même des femmes +mariées s'enthousiasmer sans pudeur; plusieurs d'entre elles se sont +gravement compromises plus d'une fois. Mais quel tumulte! quel désordre! +que de belles fleurs perdues! Cela faisait pitié! Aujourd'hui, le public +ne se mêlant plus de rien, grâce au ciel et aux artistes, nous avons +réglé les ovations d'après mon système, et c'est tout différent. Sous la +dernière direction de l'Opéra, notre art faillit se perdre ou tout au +moins rétrograder. On confiait la partie de l'Enthousiasme à quatre +jeunes danseuses inexpérimentées, et, de plus, connues personnellement +de tous les abonnés; ces enfants, novices comme on l'est à cet âge, se +plaçaient constamment dans la salle aux mêmes endroits, et jetaient +toujours au même instant les mêmes bouquets à la même cantatrice; si +bien qu'on finit par tourner en dérision l'éloquence de leurs fleurs. +Mes filles, d'après mes leçons, ont réformé cela, et maintenant +l'administration a lieu, je pense, d'être entièrement +satisfaite.--Monsieur votre fils est-il aussi dans les fleurs?--Oh! +pour mon fils, il excite l'enthousiasme d'une autre façon: il a une +voix superbe.--Alors, pourquoi son nom m'est-il encore inconnu?--Il +n'est jamais sur l'affiche.--Il chante cependant?--Non, monsieur, il +crie.--C'est ce que je voulais dire.--Oui, il crie, et sa voix a bien +souvent, dans les circonstances difficiles, suffi pour entraîner les +masses les plus récalcitrantes; mon fils, monsieur, est pour le +_rappel_.--Comment! seriez-vous compatriotes d'O'Connell?--Je ne connais +pas cet acteur-là. Mon fils est pour le rappel des premiers sujets quand +le public reste froid et ne redemande personne. Vous voyez qu'il n'a +point une sinécure et qu'il gagne bien son argent. Il a eu le bonheur, +lors de ses débuts au Théâtre-Français, d'y trouver une tragédienne dont +le nom commence par une syllabe excellente, la syllabe _Ra!_ Dieu sait +tout le parti qu'on peut tirer de ce _Ra!_ J'aurais eu de grandes +inquiétudes pour son succès à l'Opéra quand vint la retraite de la +fameuse cantatrice dont l'_O_ unique retentissait si bien en dépit des +cinq consonnes tudesques qui l'entourent, s'il n'était survenu une autre +prima donna, dont la syllabe plus avantageuse encore, la syllabe _Ma_, +mit mon fils au pinacle du premier coup. Aussi, l'enfant, qui a de +l'esprit, prétend-il, en escamotant le calembour, que c'est une +syllabe... de Cocagne. Vous êtes au fait maintenant.--Complètement. Je +vous dirai donc que votre talent est la meilleure de toutes les +recommandations; que sans doute la direction de l'Opéra saura +l'apprécier, mais qu'il faut vous présenter le plus tôt possible, car on +cherche des sujets, et, depuis plus de huit jours, on s'occupe de la +composition d'un grand enthousiasme pour un troisième acte auquel on +s'intéresse vivement.--En vous remerciant, monsieur, je cours à +l'Opéra.» Et la jeune artiste disparut. Je n'ai point eu de ses +nouvelles depuis lors, mais j'ai acquis la preuve du plein succès de sa +démarche et la certitude qu'elle a contracté avec la direction de +l'Opéra un excellent engagement. A la première représentation du nouvel +ouvrage, commandé par M. Duponchel, une véritable averse de fleurs est +tombée après le troisième acte, et l'on pouvait reconnaître qu'elle +partait d'une main exercée. Malheureusement, cette gracieuse ovation +n'a pas empêché la pièce et la musique d'en faire autant.--«De faire... +quoi? dit encore Bacon, le naïf questionneur.--De tomber, idiot, +réplique brutalement Corsino. Ah ça! ton esprit est énormément plus +obtus que de coutume, ce soir! Va te coucher, Basile.» + +J'ai maintenant, messieurs, à vous donner l'explication des termes le +plus fréquemment employés dans la langue romaine, termes que les +Parisiens seuls comprennent bien. + +_Faire four_ signifie ne pas produire d'effet, tomber à plat devant +l'indifférence du public. + +_Chauffer un four_, c'est applaudir inutilement un artiste dont le +talent est impuissant à émouvoir le public; cette expression est le +pendant du proverbe: _Donner un coup d'épée dans l'eau_. + +_Avoir de l'agrément_, c'est être applaudi et par la claque et par une +partie du public. Duprez, le jour de son début dans _Guillaume Tell_, +eut un agrément extraordinaire. + +_Égayer_ quelqu'un, c'est le siffler. Cette ironie est cruelle, mais +elle présente un sens caché qui lui donne plus de mordant encore. Sans +doute, le malheureux artiste qu'on siffle n'éprouve par le fait qu'une +gaieté fort contestable, mais son rival dans l'emploi qu'il occupe +s'égaye de l'entendre siffler, mais bien d'autres encore rient _in +petto_ de l'accident. De sorte qu'à tout prendre, quand il y a quelqu'un +de sifflé, il y a toujours aussi quelqu'un d'égayé. + +_Tirage_ est pris, en langue romaine, pour difficulté, labeur, peine. +Ainsi le Romain dit: «C'est un bel ouvrage, mais il y aura du _tirage_ +pour le faire marcher.» Ce qui signifie que, malgré tout son mérite, +l'ouvrage est ennuyeux, et que ce ne sera pas sans de grands efforts que +la claque parviendra à lui faire un simulacre de succès. + +_Faire une entrée_, c'est applaudir un acteur au moment où il entre en +scène avant qu'il ait ouvert la bouche. + +_Faire une sortie_, c'est le poursuivre d'applaudissements et de bravos +quand il rentre dans la coulisse, quels qu'aient pu être son dernier +geste, son dernier mot, son dernier cri. + +_Mettre à couvert_ un chanteur, c'est l'applaudir et l'acclamer +violemment à l'instant précis où il va donner un son faux ou éraillé, +afin que sa mauvaise note soit ainsi couverte par le bruit de la claque +et que le public ne puisse l'entendre. + +_Avoir des égards_ pour un artiste, c'est l'applaudir modérément, lors +même qu'il n'a pu donner de billets à la claque. C'est l'encourager +d'AMITIÉ OU A L'ŒIL. Ces deux derniers mots signifient _gratuitement_. + +_Faire mousser solidement_ ou _à fond_, c'est applaudir avec frénésie, +des mains, des pieds, de la voix et de la parole. Pendant les +entr'actes, on doit alors prôner l'œuvre ou l'artiste dans les +corridors, au foyer, au café voisin, chez le marchand de cigares, +partout. On doit dire: «C'est un chef-d'œuvre, un talent unique, +ébouriffant! une voix inouïe! on n'a jamais rien entendu de pareil!» Il +y a un professeur très-connu que les directeurs de l'Opéra de Paris font +toujours venir de l'étranger, aux occasions solennelles, pour faire +ainsi _mousser à fond_ les grands ouvrages, en _allumant_ magistralement +le foyer et les corridors. Le talent de ce maître romain est sérieux; +son sérieux est admirable. + +L'ensemble de ces dernières opérations s'exprime par les mots _soins, +soigner_. + +_Faire empoigner_, c'est applaudir hors de propos une chose ou un +artiste faible, ce qui provoque alors la colère du public. Il arrive +quelquefois qu'une cantatrice médiocre, mais puissante sur le cœur du +directeur, chante d'une façon déplorable. Assis au centre du parterre, +l'air morne, accablé, l'empereur baisse la tête, indiquant ainsi à ses +prétoriens qu'ils doivent garder le silence, ne donner aucune marque de +satisfaction, se conformer enfin à ses tristes pensées! Mais la diva +goûte peu cette réserve prudente, elle rentre indignée dans la coulisse +et court se plaindre au directeur de l'ineptie ou de la trahison du chef +de la claque. Le directeur ordonne alors que l'armée romaine donne +vigoureusement à l'acte suivant. A son grand regret, le César se voit +contraint d'obéir. Le second acte commence, la déesse courroucée chante +plus faux qu'auparavant; trois cents paires de mains dévouées +l'applaudissent quand même, et le public furieux répond à ces +manifestations par une symphonie de sifflets instrumentée à la façon +moderne, et de la plus déchirante sonorité. La diva l'a voulu, elle est +empoignée. + +Je crois que l'usage de cette expression remonte seulement au règne de +Charles X, et à la mémorable séance de la chambre des députés dans +laquelle, Manuel s'étant permis de dire que la France avait vu revenir +les Bourbons avec _répugnance_, un orage parlementaire éclata, et M. de +Foucault, appelant ses gendarmes, leur dit, en montrant Manuel: + +--_Empoignez-moi cet homme-là!_ + +On dit aussi, pour désigner cette désastreuse évocation des sifflets, +_faire appeler Azor_; de l'habitude où sont les vieilles femmes de +siffloter en appelant leur chien, qui porte, toujours le nom d'_Azor_. + +J'ai vu, après une de ces catastrophes, Auguste, désespéré, prêt à se +donner la mort, comme Brutus à Philippes... Une seule considération le +retint: il était nécessaire à l'art et à son pays; il sut vivre pour +eux. + +_Conduire_ un ouvrage, c'est, pendant les représentations de cet +ouvrage, diriger les opérations de l'armée romaine. + +_Brrrrrr!!_ ce bruit que fait l'empereur avec sa bouche en dirigeant +certains mouvements des troupes, et qui est entendu de tous ses +lieutenants, indique qu'il faut donner une rapidité extraordinaire aux +claquements et les accompagner de trépignements. C'est l'ordre de _faire +mousser solidement_. + +Le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite de la tête +impériale éclairée d'un sourire indique qu'il faut rire modérément. + +Les deux mains de César appliquées avec vigueur l'une contre l'autre et +s'élevant un instant en l'air, ordonnent un brusque éclat de rire. + +Si les deux mains restent en l'air plus longtemps que de coutume, le +rire doit se prolonger et être suivi d'une salve d'applaudissements. + +_Hum!_ lancé d'une certaine façon, provoque l'émotion des soldats de +César; ils doivent alors prendre l'air attendri, et laisser échapper, +avec quelques larmes, un murmure approbateur. + +Voilà, messieurs, tout ce que je puis vous dire sur les hommes et les +femmes illustres de la ville de Rome. Je n'ai pas vécu assez longtemps +parmi eux pour en savoir davantage. Excusez les fautes de l'historien. + +L'amateur des stalles me remercie avec effusion; il n'a pas perdu un mot +de mon récit, et je l'ai vu prendre furtivement des notes. On éteint le +gaz, nous partons. En descendant l'escalier: «Vous ne savez pas quel est +ce curieux qui vous a questionné sur les Romains, me dit Dimsky d'un air +de mystère?--Non.--C'est le directeur du théâtre de ***; soyez sûr +qu'il va profiter de tout ce qu'il a entendu ce soir et fonder chez lui +une institution semblable à celle de Paris.--Très-bien! en ce cas, je +suis fâché de ne l'avoir pas averti d'un fait assez important. Les +directeurs de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Théâtre-Français, de +Paris, se sont associés pour fonder un Conservatoire de claque, et notre +curieux, afin de placer à la tête de son institution un homme exercé, un +tacticien, un César véritable, ou tout ou moins un jeune Octave, +pourrait engager l'élève de ce Conservatoire qui vient d'obtenir le +premier prix.--Je lui écrirai cela, je le connais.--Vous ferez bien, mon +cher Dimsky.--_Soignons_ notre art, et veillons au salut de l'empire. +Bonsoir!» + + + + +HUITIÈME SOIRÉE + +ROMAINS DU NOUVEAU MONDE.--M. BARNUM.--VOYAGE DE JENNY LIND EN AMÉRIQUE. + + +On joue un opéra italien moderne, etc. + +L'amateur des stalles, que Dimsky nous a dénoncé comme étant directeur +du théâtre de ***, ne paraît pas. Il faut qu'il soit réellement parti +pour aller mettre à profit ses nouvelles connaissances en histoire +romaine. + +«Avec le système ingénieux dont vous nous expliquiez hier la pratique, +me dit Corsino, et l'absence du public aux premières représentations, +toute œuvre de théâtre doit réussir à Paris.--Toutes y réussissent, en +effet. Ouvrages anciens, ouvrages modernes, pièces et partitions +médiocres, détestables, excellentes même, obtiennent ces jours-là un +égal succès. Malheureusement, il était aisé de le prévoir, ces +applaudissements obstinés ôtent un peu de son importance à l'incessante +production de nos théâtres. Les directeurs gagnent quelque argent, ils +font gagner leur vie aux auteurs; mais ceux-ci, médiocrement flattés de +réussir là où personne n'échoue, travaillent en conséquence, et le +mouvement littéraire et musical de Paris ne reçoit aucune impulsion en +avant ni en arrière par le fait de tant de _travailleurs_. D'un autre +côté, pour les chanteurs et acteurs plus de succès réels possibles. A +force de se faire redemander _tous_, l'ovation, devenue banale, a perdu +_toute_ sa valeur, on pourrait même dire qu'elle commence à exciter le +rire méprisant du public. Les borgnes, ces rois du pays des aveugles, ne +peuvent régner dans un pays où tout le monde est roi... En voyant les +résultats de cet enthousiasme à jet continu, on en vient à mettre en +doute la vérité du nouveau proverbe: _L'excès en tout est une qualité_. +Ce pourrait bien, en effet, être un défaut, au contraire, et même un +vice des plus repoussants. Dans le doute, on ne s'abstiendra pas; tant +mieux. C'est le moyen d'arriver tôt ou tard à quelque étrange résultat, +et l'expérience vaut bien qu'on la poursuive jusqu'au bout. Mais nous +aurons beau faire en Europe, nous serons toujours distancés par les +enthousiastes du nouveau monde, qui sont aux nôtres comme le Mississipi +est à la Seine.--Comment cela? dit Winter l'Américain, qui se trouve on +ne sait comment dans cet orchestre où il fait la partie de second +basson, mes compatriotes seraient-ils devenus _dilettanti_?--Certes, ils +sont dilettanti, et dilettanti enragés, si l'on en croit les journaux de +M. Barnum, l'entrepreneur des succès de Jenny Lind. Voyez ce qu'ils +disaient, il y a deux ans, de l'arrivée de la grande cantatrice sur le +nouveau continent: «A son débarquement à New-York, la foule s'est +précipitée sur ses pas avec un tel emportement, qu'un nombre immense de +personnes ont été écrasées. Les survivants suffisaient pourtant encore +pour empêcher ses chevaux d'avancer; et c'est alors qu'en voyant son +cocher lever le bras pour écarter à coups de fouet ces indiscrets +enthousiastes, Jenny Lind a prononcé ces mots sublimes qu'on répète +maintenant depuis le haut Canada jusqu'au Mexique, et qui font venir les +larmes aux yeux de tous ceux qui les entendent citer: _Ne frappez pas, +ne frappez pas! ce sont mes amis, ils sont venus me voir_. On ne sait ce +qu'il faut le plus admirer dans cette phrase mémorable, de l'élan de +cœur qui en a suggéré la pensée, ou du génie qui a revêtu cette pensée +d'une forme si belle et si poétique. Aussi des bourras frénétiques +l'ont-ils accueillie. Le directeur de la ligne transatlantique, M. +Colini, attendait Jenny au débarcadère, armé d'un immense bouquet. Un +arc de triomphe en verdure s'élevait au milieu du quai, surmonté d'un +_aigle empaillé_ qui semblait l'attendre pour lui souhaiter la +bienvenue. A minuit, l'orchestre de la Société philharmonique a donné à +mademoiselle Lind une sérénade, et pendant deux heures l'illustre +cantatrice a été obligée de rester à sa fenêtre, malgré la fraîcheur de +la nuit. Le lendemain, M. Barnum, l'habile oiseleur qui a su mettre en +cage pour quelques mois le rossignol suédois, l'a conduite au Muséum, +dont il lui a montré toutes les curiosités, sans oublier un cacatoès ni +un orang-outang; et plaçant enfin un miroir devant les yeux de la +déesse: _Voici, madame, a-t-il dit avec une galanterie exquise, ce que +nous avons ici en ce moment de plus rare et de plus ravissant à vous +montrer_! A sa sortie du Muséum, un chœur de jeunes et belles filles +vêtues de blanc s'est avancé au-devant de l'immortelle et lui a fait un +virginal cortége, chantant des hymnes et semant des fleurs sur ses pas. +Plus loin, une scène frappante et d'un genre tout neuf attendrit la +célèbre promeneuse: les dauphins, les baleines, qui depuis plus de huit +cents lieues (d'autres disent neuf cents) avaient pris part au triomphe +de cette Galathée nouvelle et suivi son navire en lançant par leurs +évents des gerbes d'eau de senteur, s'agitaient convulsivement dans le +port, en proie au désespoir de ne pouvoir l'accompagner encore à terre; +des veaux marins, versant de grosses larmes, se livraient aux plus +lamentables gémissements. Puis on a vu (spectacle plus doux pour son +cœur) des mouettes, des frégates, des fous de mer, sauvages oiseaux qui +habitent les vastes solitudes de l'Océan, plus heureux voltiger sans +crainte autour de l'adorable, se poser sur ses épaules pures, planer +au-dessus de sa tête olympienne, tenant dans leur bec des perles d'une +grosseur monstrueuse, qu'ils lui offraient de la plus gracieuse façon, +avec un doux roucoulement. Les canons tonnaient, les cloches chantaient +_Hosanna_! et de magnifiques éclats de tonnerre faisaient, par +intervalles, retentir un ciel _sans nuages_ dans sa radieuse +immensité.» Tout cela, d'une réalité aussi incontestable que les +prodiges opérés jadis par Amphion et par Orphée, n'est mis en doute que +par nous autres vieux Européens, usés, blasés, sans flamme et sans amour +de l'art. + +M. Barnum, toutefois, ne trouvant pas suffisant cet élan spontané des +créatures du ciel, de la terre et des eaux, et voulant, par un peu +d'innocent charlatanisme, lui donner plus d'énergie encore, avait +prétendu, dit-on, employer un mode d'_excitement_ qu'on pourrait, +n'était la vulgarité de l'expression, appeler _la claque à mort_. Ce +grand excitateur, informé de la misère profonde où se trouvent plusieurs +familles de New-York s'était proposé de leur venir en aide +généreusement, désireux de rattacher à la date de l'arrivée de Jenny +Lind le souvenir de bienfaits dignes d'être cités. Il avait donc pris à +part les chefs de ces familles malheureuses et leur avait dit: «Quand on +a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir, la vie est un opprobre,» et +vous savez ce qu'il reste à faire. Eh bien, je vous fournirai l'occasion +de le faire d'une façon utile à vos pauvres enfants, à vos épouses +infortunées, qui vous devront une reconnaissance éternelle. _Elle_ est +arrivée!!!--_Elle_???--Oui, _elle_, elle-même! En conséquence, j'assure +à vos héritiers deux mille dollars qui leur seront religieusement +comptés le jour où l'action que vous méditez aura été accomplie, mais +accomplie de la façon que je vais vous indiquer. C'est un hommage +délicat qu'il s'agit de _lui_ rendre. Nous y parviendrons aisément si +vous me secondez. Écoutez: Quelques-uns d'entre vous auront seulement à +monter au dernier étage des maisons voisines de la salle des concerts, +pour de là se précipiter sur le pavé quand _elle_ passera, en criant: +_Vive Lind_! D'autres se jetteront, mais sans mouvements désordonnés, +sans cris, avec gravité, avec grâce, s'il est possible, sous les pieds +de ses chevaux, ou sous les roues de sa voiture; le reste sera admis +_gratuitement_ dans la salle même: ceux-ci devront entendre une partie +du concert.--Ils l'entendront???--Ils l'entendront. A la fin de la +seconde cavatine, chantée par elle, ils déclareront hautement qu'après +de telles jouissances, il ne leur est plus possible de supporter un +reste d'existence prosaïque; puis, avec les poignards que voici, ils se +perceront le cœur. Pas de pistolets; c'est un instrument qui n'a rien de +noble, et son bruit, d'ailleurs, pourrait _lui_ être désagréable.» Le +marché était conclu, et ces conditions, sans aucun doute, eussent été +remplies honnêtement par les parties, si la police américaine, police +tracassière et inintelligente s'il en est, ne fût intervenue pour s'y +opposer. Ce qui prouve bien que, même chez les peuples artistes, il y a +toujours un certain nombre d'esprits étroits, de cœurs froids, d'hommes +grossiers, et, tranchons le mot, d'envieux. C'est ainsi que le système +de la _claque à mort_ n'a pu être mis en pratique, et que bon nombre de +pauvres gens ont été privés d'un nouveau moyen de gagner leur vie. + +Ce n'est pas tout; on croyait généralement à New-York (pouvait-on en +douter, en effet?) que, le jour de _son_ débarquement, un _Te deam +laudamus_ serait chanté dans les églises catholiques de la ville. Mais, +après s'être longuement consultés, les desservants des diverses +paroisses sont tombés d'accord qu'une semblable démonstration était peu +compatible avec la dignité du culte, qualifiant même la petite variante +introduite dans le texte sacré de blasphématoire et d'impie. De sorte +que pas un _Te deam_ n'a été entonné dans les églises de l'Union. Je +vous livre ce fait sans commentaires, dans sa brutale simplicité. + +Autre tort grave, m'a dit un amateur, dont l'administration des travaux +publics de cet étrange pays s'est rendue coupable: les journaux nous ont +souvent entretenus de l'immense chemin de fer entrepris pour établir, au +travers du continent américain, une communication directe entre l'océan +Atlantique et la Californie. Nous autres gens simples d'Europe, +supposions qu'il s'agissait uniquement de faciliter par là le voyage des +explorateurs du nouvel Eldorado. Erreur. Le but était, au contraire, +plus artiste encore que philanthropique et commercial. Ces centaines de +lieues de voie ferrée furent votées par les États afin de permettre aux +pionniers errants parmi les montagnes Rocheuses et sur les bords du +Sacramento, de venir entendre Jenny Lind, sans employer trop de leur +temps à ce pélerinage indispensable. Mais, par suite de quelque odieuse +cabale, les travaux, loin d'être finis, étaient à peine commencés quand +_elle_ est arrivée. L'incurie du gouvernement américain est +inqualifiable, et l'on conçoit qu'_elle_, si humaine et si bonne, ait pu +s'en plaindre amèrement. Il en résulte que ces pauvres chercheurs d'or +de tout âge et de tout sexe, déjà épuisés par leur rude labeur, ont été +obligés de faire à pied, à dos de mulet, et avec des souffrances +inouïes, cette longue et dangereuse traversée continentale. Les placers +ont été abandonnés, les fouilles sont restées béantes, les constructions +de San-Francisco inachevées, et Dieu sait quand les travaux auront été +repris. Ceci peut amener dans le commerce du monde entier les plus +terribles perturbations...--«Ah çà! dit Bacon, vous prétendez nous faire +croire...?--Non, je m'arrête; vous seriez en droit de penser que je fais +ici une réclame rétroactive pour M. Barnum, quand, dans la simplicité de +mon cœur, je me borne à traduire en vile prose les poétiques rumeurs qui +nous sont venues de la trop heureuse Amérique.--Pourquoi dites-vous +_réclame rétroactive_? M. Barnum ne fonctionne-t-il pas toujours?--Je ne +saurais vous l'assurer, bien que l'inaction d'un tel homme soit chose +peu probable: mais il ne fait plus _mousser_ Jenny Lind. Ignorez-vous +donc que l'admirable virtuose (je parle sérieusement cette fois), lasse +sans doute d'être forcément mêlée aux exploits excentriques des Romains +qui l'exploitaient, s'est brusquement retirée du monde pour se marier, +et vit heureuse hors des atteintes de la réclame! Elle vient d'épouser à +Boston M. Goldschmidt, jeune pianiste compositeur de Hambourg, que nous +avons applaudi à Paris il y a quelques années. Mariage artiste qui a +valu à la diva ce bel éloge d'un grammairien français de Philadelphie: +«Elle a vu à ses pieds des princes et des archevêques, et _n'a pas voulu +l'être_.» C'est une catastrophe pour les directeurs des théâtres +lyriques des deux mondes. Elle explique la promptitude avec laquelle les +impresarii de Londres viennent d'envoyer des hommes de confiance _en +course_, en Italie et en Allemagne, pour y capturer tous les soprani ou +contralti de quelque valeur qui leur tomberont sous la main. +Malheureusement, dans ce genre de prises, la quantité ne saurait jamais +remplacer la qualité. D'ailleurs, le contraire fût-il vrai, il n'y a pas +dans le monde assez de cantatrices médiocres pour compléter la monnaie +de Jenny Lind.--C'est donc fini! me dit Winter d'un air piteux, en +serrant son basson qui n'a pas donné un son de la soirée: nous ne +l'entendrons plus!...--J'en ai peur. Et ce sera la faute de l'empereur +Barnum, et la preuve décisive du bon sens du proverbe: + + _L'excès en tout est un défaut._» + + + + +NEUVIÈME SOIRÉE + +L'OPÉRA DE PARIS.--LES THÉATRES LYRIQUES + +DE LONDRES. + +ÉTUDE MORALE. + + +On joue un opéra-comique français, etc.; suivi d'un ballet italien, +également, etc. + +Les musiciens sont encore préoccupés du cours d'histoire romaine que +nous avons fait ensemble les soirs précédents. Ils se livrent sur ce +sujet aux plus singuliers commentaires. Mais Dimski, plus avide que ses +confrères de connaître ce qui se rattache aux habitudes musicales de +Paris, m'interpelle de nouveau: «Maintenant, dit-il, que vous nous avez +dépeint les mœurs des Romains, dites-nous donc quelque chose du +principal théâtre de leurs opérations. Vous devez avoir là-dessus de +curieuses révélations à faire.--Révélations? pour vous peut-être, ce mot +convient, mais pour vous seulement; car, je vous l'assure, les mystères +de l'_Opéra_ de Paris sont depuis longtemps révélés.--Nous ne sommes pas +au courant ici de ce que vous prétendez être connu de tout le monde. +Ainsi parlez.» + +Les autres musiciens: «Parlez! racontez-nous l'Opéra. + + _Si tantus amor casus cognoscere nostros....._ + +--Que dit-il? demande Bacon, pendant que le cercle se forme autour de +moi.--Il dit, répond Corsino, que, si nous avons tant de désir de +connaître les malheurs des Parisiens..., il faut nous taire et prier +notre joueur de grosse caisse de ne pas frapper si fort.--C'est encore +dans Virgile?--Précisément.--Pourquoi parle-t-il ainsi grec de temps en +temps?--Parce que cela donne un air savant qui impose. C'est un petit +ridicule que nous devons lui passer.--Il commence, chut! + +--Connaissez-vous, messieurs, une fable de notre la Fontaine commençant +par ces deux vers: + + Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où + Le héron au long bec emmanché d'un long cou. + +--Oui, oui! qui ne connaît pas cela? Vous nous prenez pour des +Botocudos!--Eh bien, l'Opéra, ce grand théâtre avec son grand orchestre, +ses grands chœurs, la grande subvention que lui paye le gouvernement, +son nombreux personnel, ses immenses décors, imite en plus d'un point le +piteux oiseau de la fable. Tantôt on le voit immobile, _dormant sur une +patte_; tantôt il chemine d'un air agité et va on ne sait où, cherchant +pâture dans les plus minces ruisseaux, ne faisant point fi du goujon +qu'il dédaigne d'ordinaire et dont le nom seul irrite sa gastronomique +fierté. + +Mais le pauvre oiseau est blessé dans l'aile, il marche et ne peut +voler, et ses enjambées, si précipitées qu'elles soient, le conduiront +d'autant moins au but de son voyage, qu'il ne sait pas lui-même vers +quel point de l'horizon il doit se diriger. + +L'Opéra voudrait, comme le veulent tous les théâtres, de l'argent et des +honneurs; il voudrait gloire et fortune. Les grands succès donnent l'une +et l'autre; les beaux ouvrages obtiennent quelquefois les grands succès; +les grands compositeurs et les auteurs habiles font seuls de beaux +ouvrages. Ces œuvres, où rayonnent l'intelligence et le génie, ne +paraissent vivantes et belles qu'au moyen d'une exécution vivante et +belle aussi, et chaleureuse, et délicate, et fidèle, et grandiose, et +brillante, et animée. L'excellence de l'exécution dépend, non-seulement +du choix des exécutants, mais de l'esprit qui les anime. Or, cet esprit +pourrait être bon, si tous n'avaient fait depuis longtemps une +découverte qui, en les décourageant, a amené chez eux l'indifférence et +à sa suite l'ennui et le dégoût. Ils ont découvert qu'une passion +profonde dominait tous les penchants, enchaînait toutes les ambitions et +absorbait toutes les pensées de l'Opéra; que l'Opéra enfin était +amoureux fou de la médiocrité. Pour posséder, établir chez lui, choyer, +honorer et glorifier la médiocrité, il n'est rien qu'il ne fasse, pas de +sacrifice devant lequel il recule, pas de labeur qu'il ne s'impose avec +transport. Avec les meilleures intentions, de la meilleure foi du monde, +il s'anime jusqu'à l'enthousiasme pour la platitude, il rougit +d'admiration pour la pâleur, il brûle, il bouillonne pour la tiédeur: il +deviendrait poëte pour chanter la prose. Comme il a remarqué, +d'ailleurs, que le public, tombé de l'ennui dans l'indifférence, s'est +depuis longtemps résigné à tout ce qu'on veut lui présenter, sans rien +approuver ni blâmer, l'Opéra en a conclu avec raison qu'il était maître +chez lui, et qu'il pouvait sans crainte se livrer à tous les +emportements de sa fougueuse passion, et adorer, sur le piédestal où il +l'encense, la médiocrité. + +Pour obtenir un si beau résultat, et aidé par ceux de ses ministres dont +l'heureux naturel ne demande que d'être abandonné à lui-même pour agir +en ce sens, il a tellement lassé, blasé, entravé, englué tous ses +artistes, que plusieurs, suspendant leurs harpes aux saules du rivage, +se sont arrêtés et ont pleuré. «Que pouvions-nous faire? disent-ils +maintenant; _illic stetimus et flevimus_!» + +D'autres se sont indignés et ont pris en haine leur tâche, beaucoup se +sont endormis; les philosophes touchent leurs appointements et parodient +en riant le mot de Mazarin: «L'Opéra ne chante pas, mais il paye.» +L'orchestre seul donne beaucoup de peine à l'Opéra pour le réduire. La +plupart de ses membres, étant des virtuoses de premier ordre, font +partie du célèbre orchestre du Conservatoire; ils se trouvent ainsi +naturellement en contact avec l'art le plus pur et un public d'élite; +de là les idées qu'ils conservent et la résistance qu'ils opposent aux +efforts qui tendent à les asservir. Mais, avec du temps et de mauvais +ouvrages, il n'y a pas d'organisation musicale dont on ne parvienne à +briser l'élan, à éteindre le feu, à détruire la vigueur, à ralentir la +fière allure. «Ah! vous raillez mes chanteurs, leur dit souvent l'Opéra, +vous vous moquez de mes partitions nouvelles, messieurs les habiles! Je +saurai bien vous mettre à la raison, voici un ouvrage en une foule +d'actes dont vous allez savourer les beautés. Trois répétitions +générales suffiraient pour le monter, c'est du style d'antichambre, vous +en ferez douze ou quinze; j'aime qu'on se hâte lentement. Vous le +jouerez une dizaine de fois, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il n'attire plus +personne, et nous passerons à un autre du même genre et d'un mérite +égal. Ah! vous trouvez cela fade, commun, froid et plat! J'ai l'honneur +de vous présenter un opéra plein de de galops et fait en poste, que vous +voudrez bien étudier avec le même amour que le précédent, et dans +quelque temps vous en aurez un autre d'un compositeur qui n'a jamais +rien composé, et qui vous déplaira, je l'espère, bien davantage encore. +Vous vous plaignez que les chanteurs sortent du ton et de la mesure; ils +se plaignent, eux, de la rigueur de vos accompagnements; vous devrez, à +l'avenir, assoupir votre rhythme, attendre sur n'importe quelle note +qu'ils aient fini de gonfler leur son favori, et leur accorder des temps +supplémentaires pour la respiration. Maintenant, voici un ballet qui +doit durer de neuf heures jusqu'à minuit. Il faut de la grosse caisse +partout; j'entends que vous luttiez contre elle et que vous vous fassiez +entendre quand même. Morbleu! messieurs, il ne s'agit pas ici +d'accompagnements, et je ne vous paye pas pour compter des pauses.» Et +tant et tant, que le pauvre noble orchestre, je le crains bien, finira +par tomber dans le chagrin, puis dans une somnolence maladive, de là +dans le marasme et la langueur, et enfin dans le médiocre, ce gouffre où +l'Opéra pousse tout ce qui lui est soumis. + +Les chœurs sont élevés, eux, d'une autre façon; afin de n'avoir pas à +leur appliquer le pénible système employé pour l'orchestre avec si peu +de succès jusqu'à présent, l'Opéra cherche à remplacer ses anciens +choristes par des choristes tout formés, c'est-à-dire tout médiocres. +Mais ici il dépasse le but, car, au bout de très-peu de temps, ils +deviennent pires et abandonnent ainsi la spécialité pour laquelle ils +ont été engagés. De là les miraculeux charivaris qu'on entend +fréquemment, dans les partitions de Meyerbeer surtout, et qui, seuls +capables de tirer le public de sa léthargie, excitent ces cris de +réprobation, ces gestes d'épouvante indignée dont l'effet n'est pas +médiocre et devrait, au moins sous ce rapport, fortement déplaire à +l'Opéra. + +Et pourtant on l'a aujourd'hui complètement dompté, ce pauvre public, je +vous l'ai déjà dit, on l'a maté; il est soumis, timide et doux comme un +charmant enfant. Autrefois, on lui donnait des chefs-d'œuvre entiers, +des opéras dont tous les morceaux étaient beaux, dont les récitatifs +étaient vrais, admirables, les airs de danse ravissants; où rien ne +brutalisait l'oreille, où la langue même était respectée, et il s'y +ennuyait... On en vint alors aux grands moyens pour secouer sa +somnolence, on lui donna des _ut_ de poitrine de toute espèce, des +grosses caisses, des tambours, des orgues, des musiques militaires, des +trompettes antiques, des tubas grands comme des cheminées de +locomotives, des cloches, des canons, des chevaux, des cardinaux sous un +dais, des empereurs couverts d'or, des reines portant leur diadème, des +pompes funèbres, des noces, des festins, et encore le dais, et toujours +le fameux dais, le dais magnifique, le dais emplumé, empanaché et porté +par quatre-z-officiers comme Malbrouck, des jongleurs, des patineurs, +des enfants de chœur, des encensoirs, des ostensoirs, des croix, des +bannières, des processions, des orgies de prêtres et de femmes nues, le +bœuf Apis, une foule de veaux, des chouettes, des chauves-souris, les +cinq cents diables de l'enfer, en veux-tu, en voilà, le tremblement +général, la fin du monde... mêlés par-ci par-là de quelques fades +cavatines et de beaucoup de claqueurs. Et le pauvre public, abasourdi au +milieu d'un tel cataclysme, a fini par ouvrir de grands yeux, une +bouche immense, par rester éveillé en effet, mais muet, se regardant +comme vaincu, sans espoir de revanche, et obligé de donner sa démission. + +Aussi à cette heure, éreinté, brisé, rompu, après une mêlée pareille, +comme Sancho après le siège de Barataria, s'épanouit-il de bonheur +aussitôt qu'on a l'air de vouloir lui procurer le moindre plaisir +tranquille. Il boit avec délices un morceau de musique rafraîchissant, +il s'en délecte, il l'aspire. Oui, on l'a maté à ce point, qu'il ne +songe pas même à se plaindre du terrible régime auquel il a été mis. On +lui servirait, en un festin, de la soupe au savon, des écrevisses +vivantes, un rôti de corbeaux, une crème au gingembre, que si, parmi +tant de ragoûts atroces, il trouvait seulement un pauvre petit morceau +de sucre d'orge à sucer, il s'en délecterait et dirait en pourléchant +ses lèvres: «Notre hôte est magnifique, bravo! je suis plus que +content!» Maintenant, voici le bon côté de la chose: la soumission du +public devenue évidente, comme elle l'est, ses erreurs de jugement +n'étant plus à craindre, puisqu'il ne juge plus, les auteurs se sont +décidés tous, dit-on, à risquer le paquet, et à ne plus produire que des +chefs-d'œuvre.--Bonne idée! s'écrie Corsino, il y a longtemps que nous +appelions ce coup d'État de tous--nos vœux! Néanmoins, ce serait dommage +qu'on donnât trop de chefs-d'œuvre à l'Opéra; il faut espérer que les +auteurs se montreront raisonnables et mettront de justes bornes à leur +fécondité inspirée. On a déjà, dans ce théâtre, assez abîmé de belles +partitions. Après les quatre ou cinq premières représentations, dès que +l'influence de l'auteur n'agit plus directement sur ses interprètes, +l'exécution va trop souvent du médiocre au pire, pour les œuvres +soignées surtout. Ce n'est pas qu'en général on épargne le temps pour +les apprendre; car voici comment on a procédé jusqu'ici, et comment on +procède encore probablement à l'étude d'une composition nouvelle. + +D'abord on n'y pense pas du tout; puis, quand on en est venu à +reconnaître qu'il ne serait peut-être pas hors de propos d'y réfléchir +un peu, on se repose; et on a raison. Diable! il ne faut pas s'exposer, +par excès de travail, à un épuisement prématuré de l'intelligence! Par +une série d'efforts ainsi sagement calculés, on arrive à annoncer une +répétition. Ce jour-là, le directeur se lève de bonne heure, se rase de +très-près, gourmande plusieurs fois ses domestiques sur leur lenteur, +boit à la hâte une tasse de café, et... part pour la campagne. A cette +répétition, plusieurs acteurs ont la bonté de se rendre; peu à peu il +s'en réunit jusqu'à cinq. L'heure indiquée étant midi et demi, on cause +fort tranquillement politique, industrie, chemins de fer, modes, bourse, +danse, philosophie, jusqu'à deux heures. Alors, l'accompagnateur ose +faire remarquer à ces messieurs et à ces dames qu'il attend depuis +longtemps qu'on veuille bien ouvrir les rôles et en prendre +connaissance. Sur cette observation, chacun se décide à demander le +sien, le feuillette un instant, en secoue le sable en pestant contre les +copistes, et on commence... à jaser un peu moins. «Mais, pour chanter, +comment faire? Le premier morceau est un sextuor, et nous ne sommes que +cinq! C'est-à-dire nous n'étions tout à l'heure que cinq, car L..... +vient de sortir; son avoué l'a fait demander pour une affaire +importante. Or, nous ne pouvons pas répéter un sextuor à quatre. Si nous +remettions la partie à une autre fois?» Et tous de se retirer lentement +comme ils sont venus. On ne peut répéter le lendemain, c'est un +dimanche; ni le surlendemain, c'est un lundi, jour de représentation. On +ne fait ordinairement rien à l'Opéra, ces jours-là; les acteurs même qui +ne figurent pas dans la pièce qu'on donne le soir, se reposent de toutes +leurs forces en songeant à la peine que vont avoir leurs camarades. A +mardi donc! Une heure sonne; entrent les deux acteurs qui ont manqué à +la première répétition; mais des autres aucun ne paraît. C'est trop +juste; ils ont attendu le premier jour; les absents leur ont fait +_perdre leur temps_, il est de leur dignité de leur rendre la pareille. +A trois heures moins un quart, tout le monde y est, moins le second +ténor et la première basse. Ces dames sont charmantes, d'une adorable +humeur, et l'une d'elles propose, en conséquence, d'entamer le sextuor +sans basse. «N'importe! nous verrons au moins ce que dit isolément notre +partie?--Encore un instant, messieurs, dit l'accompagnateur, je cherche +à comprendre... cet... accord, j'ai peine à distinguer les notes. Que +voulez-vous! on ne peut accompagner une partition de vingt lignes à +première vue.--Ah! vous ne savez pas ce qu'il y a dans la partition, et +vous venez nous apprendre nos rôles, dit madame S..., qui a son franc +parler. Mon cher, si vous vouliez bien l'étudier un peu chez vous avant +de venir ici.--Comme vous n'en pourriez faire autant pour vos morceaux, +n'étant pas lectrice, je ne puis, madame, vous adresser la même +invitation.--Allons, point de personnalités!--Commençons donc!» s'écrie +D... impatienté. Ritournelle, récitatif de D..., ensemble vocal sur +l'accord de _fa majeur_. «Aye! aye! un _la bémol_! C'est toi, M..., qui +es le coupable!--Moi! comment aurais-je fait un _la bémol_, puisque je +n'ai pas ouvert la bouche? Je suis malade; je n'y tiens plus. Il faut +que j'aille me coucher.--Bon! notre sextuor à quatre se trouve réduit à +un trio, mais à un vrai trio, là, un trio à trois. C'est toujours +quelque chose. Continuons: _La Grèce doit enfin_... _La Grèce +doit_...--Ah! ah! ah! _La graisse d'oie!_ Tu as volé celui-là à Odry! +Fameux! Ah! ah! ah!--Mon Dieu, est-elle rieuse, cette madame S..., dit +madame G... en rompant une aiguille dans le mouchoir qu'elle était +occupée à broder.--Oh! nous autres, gens d'esprit, n'engendrons pas de +mélancolie. Vous avez l'air _piqué_, madame. Il ne faut pas vous piquer +pour un calembourg. Ah! ah! ah! Il y est encore, celui-là!--_Bona sera a +tutti_! dit en se levant D... Mes petits agneaux, vous êtes +délicieusement spirituels, mais trop studieux! Or, il est trois heures +et quart; nous ne devons jamais répéter après trois heures. C'est +aujourd'hui mardi; il est possible que je chante dans _les Huguenots_ +vendredi prochain: je dois donc me ménager. D'ailleurs, je suis enroué, +et ce n'est que par excès de zèle que j'ai paru aujourd'hui à la +répétition. Hum! hum!» Tout le monde part. Les huit ou dix autres +séances ressemblent plus ou moins aux deux premières. Un mois se passe +ainsi, après lequel on parvient à répéter à peu près sérieusement +pendant une heure, trois fois par semaine; cela fait rigoureusement +douze heures d'études par mois. Le directeur met toujours le plus grand +soin à stimuler les artistes par son absence; et si un petit opéra en un +acte, annoncé pour le 1er mai, peut enfin être représenté à la fin +d'août, il n'aura pas tort de dire en se rengorgeant: «Oh! mon Dieu! +c'est une bluette; nous avons monté cela en quarante-huit heures!» + +Parlez-moi des directeurs de Londres pour employer le temps; c'est par +les Anglais que l'art des études musicales accélérées a été porté à _un +degré_ de splendeur inconnu chez les autres peuples. Je ne puis faire +d'éloge plus pompeux de la méthode qu'ils suivent qu'en la désignant +comme l'inverse de celle adoptée à Paris. D'un côté de la Manche, pour +apprendre et mettre en scène un opéra en cinq actes, il faut _dix mois_: +de l'autre, il faut _dix jours_. A Londres, l'important pour le +directeur d'un théâtre lyrique, c'est l'affiche. L'a-t-il couverte de +noms célèbres, a-t-il annoncé des œuvres célèbres, ou déclaré célèbres +des œuvres obscures de compositeurs célèbres, en appuyant de toutes les +forces de la presse sur cette épithète..., le tour est fait. Mais, comme +le public est insatiable de nouveautés, comme c'est la curiosité surtout +qui le guide, il est nécessaire au joueur qui veut le gagner de battre +les cartes très-souvent. Dès lors, il faut faire vite plutôt que bien, +extraordinairement vite, dût-on pousser la célérité jusqu'à l'absurde. +Le directeur sait que l'auditoire ne remarquera pas les défauts de +l'exécution, s'ils sont adroitement déguisés; qu'il ne s'avisera jamais +de découvrir les ravages produits dans une partition nouvelle par le +défaut d'ensemble et l'incertitude des masses, par leur froideur, par +les nuances manquées, les mouvements faux, les traits écorchés, les +idées comprises à contre-sens. Il compte assez sur l'amour-propre des +chanteurs à qui les rôles sont confiés pour être sûr que, mis en +évidence comme ils le sont, ceux-là du moins feront des efforts +surhumains pour paraître honorablement devant le public, malgré le peu +de temps qui leur est accordé pour s'y préparer. C'est, en effet, ce +qui arrive, et cela suffit. Néanmoins, il est des occasions où, en dépit +de leur bonne volonté, les acteurs les plus zélés n'y peuvent parvenir. +On se rappellera longtemps la première représentation du _Prophète_ à +Covent-Garden, où Mario resta court plus d'une fois, faute d'avoir eu le +temps d'apprendre son rôle. Donc, on aurait beau dire, quand il s'agit +de la première représentation d'un nouvel ouvrage: «Il n'est pas su, +rien ne va, il faut encore trois semaines d'étude!--Trois semaines! +dirait le directeur, vous n'aurez pas trois jours; vous le jouerez +après-demain.--Mais, monsieur, il y a un grand morceau d'ensemble, le +plus considérable de l'opéra, dont les choristes n'ont pas encore vu une +note; ils ne peuvent pourtant pas le deviner, l'improviser en +scène!--Alors, supprimez le morceau d'ensemble, il restera toujours +assez de musique,--Monsieur, il y a un petit rôle qu'on a oublié de +distribuer, et nous n'avons personne pour le remplir.--Donnez-le à +madame X..., et qu'elle l'apprenne ce soir.--Madame X... est déjà +chargée d'un autre rôle.--Eh bien, elle changera de costume, et elle en +jouera deux. Croyez-vous que je vais entraver la marche de mon théâtre +pour de pareilles raisons?--Monsieur, l'orchestre n'a pas encore pu +répéter les airs de ballet.--Qu'il les joue sans répétition! Allons, +qu'on me laisse tranquille. L'opéra nouveau est affiché pour +après-demain; la salle est louée, tout est bien.» + +Et c'est la crainte d'être distancés par leurs rivaux, jointe à la +nécessité de couvrir chaque jour des frais énormes, qui cause chez les +entrepreneurs cette fièvre, ce _delirium furens_, dont l'art et les +artistes ont tant à souffrir. Un directeur de théâtre lyrique, à +Londres, est un homme qui porta un baril de poudre sans pouvoir s'en +débarrasser, et qu'on poursuit avec des torches allumées. Le malheureux +fuit à toutes jambes, tombe, se relève, franchit ravins, palissades, +ruisseaux et fondrières, renverse tout ce qu'il rencontre, et marcherait +sur les corps de son père et de ses enfants s'ils lui faisaient +obstacle. + +Ce sont, je le reconnais, de tristes nécessités de position; mais ce qui +est plus déplorable, c'est que cette précipitation brutale des théâtres +anglais dans les préparatifs de toute exécution musicale, devienne une +habitude, et soit transformée elle-même par quelques personnes en talent +spécial digne d'admiration. «Nous avons monté cet opéra en quinze jours, +dit-on d'une part.--Et nous en dix! réplique-t-on de l'autre.--Et vous +avez fait de belle besogne!» dirait l'auteur, s'il était présent. Les +exemples qu'on cite de certains _succès_ de cette nature font, en outre, +qu'on ne doute plus de rien, et que le dédain de toutes les qualités de +l'exécution, qui seules peuvent la constituer bonne, le mépris même des +_nécessités_ de l'art, vont croissant. Pendant la courte existence du +Grand-Opéra anglais à Drury-Lane, en 1848, le directeur, dont le +répertoire se trouvait à sec, ne sachant à quel saint se vouer, dit un +jour à son chef d'orchestre très-sérieusement: «Un seul parti me reste à +prendre, c'est de donner _Robert le Diable_ mercredi prochain. Nous +devrons ainsi le monter en six jours!--Parfait! lui répondit-on, et nous +nous reposerons le septième. Vous avez la traduction anglaise de cet +opéra?--Non, mais elle sera faite en un tour de main.--La copie?--Non, +mais...--Les costumes?--Pas davantage.--Les acteurs savent la musique de +leurs rôles? les chœurs possèdent bien la leur?--Non! non! non! on ne +sait rien, je n'ai rien, mais il le faut!» Et le chef d'orchestre garda +son sérieux; il vit que le pauvre homme perdait la tête, on plutôt qu'il +l'avait perdue: au moins, s'il n'eût perdu que cela! Une autre fois, +l'idée étant venue à ce même directeur de mettre en scène _Linda di +Chamouni_ de Donizetti, dont il avait pourtant songé à se procurer la +traduction, les acteurs et les chœurs ayant eu, par extraordinaire, le +temps de faire les études nécessaires, on annonça une répétition +générale. L'orchestre étant réuni, les acteurs et les choristes à leurs +postes, on attendait.--Eh bien, pourquoi ne commencez-vous pas? dit le +régisseur.--Je ne demande pas mieux que de commencer, répondit le chef +d'orchestre, mais il n'y pas de musique sur les pupitres.--Comment! +c'est incroyable! Je vais la faire apporter.» Il appelle le chef du +bureau de copie: «Ah ça! placez donc la musique!--Quelle +musique?...--Eh! mon Dieu, celle de _Linda di Chamouni_.--Mais je n'en +ai pas. On ne m'a jamais donné l'ordre de copier les parties d'orchestre +de cet ouvrage.» Là-dessus, les musiciens de se lever avec de grands +éclats de rire, et de demander la permission de se retirer, puisqu'on +avait négligé pour cet opéra de se procurer _la musique_ +seulement...--Pardon, messieurs, laissez-moi m'interrompre un instant. +Ce récit m'oppresse, m'humilie, éveille en moi des tristesses... +D'ailleurs, écoutez ce délicieux air de danse qui se trouve égaré dans +le fatras de votre ballet italien...--Oh! oh! à nous! disent les violons +en saisissant leur instrument, il faut jouer cela en maîtres; c'est +magistral!» Et tout l'orchestre, en effet, exécute avec un ensemble, une +expression, une délicatesse de nuances irréprochables, cet admirable +andante où respire la voluptueuse poésie des féeries de l'Orient. A +peine est-il fini que la plupart des musiciens se hâtent de quitter leur +pupitre, laissant deux violons, une basse, les trombones et la grosse +caisse fonctionner seuls, pour le reste du ballet. «Nous avions bien +remarqué ce morceau, dit Winter, et nous comptions le jouer avec amour, +c'est vous qui avez failli nous le faire manquer.--Mais d'où sort-il, de +qui est-il, où l'avez-vous connu? me dit Corsino.--Il sort de Paris; je +l'ai entendu dans le ballet de _la Péri_, dont la musique fut écrite par +un artiste allemand, d'un mérite égal à sa modestie, et qui se nomme +Burgmüller.--C'est bien beau! C'est d'une langueur divine!--Cela fait +rêver des houris de Mahomet! Cette musique, messieurs, est celle de +l'entrée de _la Péri_. Si vous l'entendiez avec la mise en scène pour +laquelle l'auteur l'écrivit, vous l'admireriez plus encore. C'est tout +simplement un chef-d'œuvre.» Les musiciens sans s'être entendus pour +cela, s'approchent de leurs pupitres et écrivent au crayon, sur la page +des parties d'orchestre où se trouve l'andante, le nom de Burgmüller. + +Je reprends mon triste récit. + +Les directeurs de notre Opéra de Paris, parmi lesquels on a pu compter +des gens d'intelligence et d'esprit, ont de tout temps été choisis parmi +les hommes qui aimaient et connaissaient le moins la musique. Nous en +avons eu même qui l'exécraient tout à fait. L'un d'eux m'a dit, parlant +à ma personne, que toute partition _âgée de vingt ans_ était bonne à +brûler; que Beethoven fut un _vieil imbécile_, dont une poignée _de +fous_ affecte d'admirer les œuvres, mais qui, en réalité, _ne fit jamais +rien de supportable_. + +Les musiciens avec explosion:.....!.....!!...!!! (et autres exclamations +qui ne s'écrivent point). Une musique bien faite, disait un autre, est +celle qui dans un opéra _ne gâte rien_. Il n'est pas étonnant alors que +de tels directeurs ne sachent comment s'y prendre pour faire marcher +leur immense machine musicale, et qu'ils traitent en toute occasion si +cavalièrement les compositeurs dont ils croient n'avoir pas ou n'avoir +plus besoin. Spontini, dont les deux chefs-d'œuvre _la Vestale_ et +_Cortez_, ont suffi pour alimenter le répertoire de l'Opéra pendant +vingt-cinq ans, fut, sur la fin de sa vie, mis véritablement à l'index +dans ce théâtre, et ne put jamais parvenir à obtenir _une audience_ du +directeur. Rossini aurait le plaisir, s'il revenait en France, de voir +sa partition de _Guillaume Tell_ entièrement bouleversée et réduite d'un +tiers. Pendant longtemps, on a joué à sa barbe _la moitié du 4e acte_ +de _Moïse_, pour servir de lever de rideau avant un ballet. De là cette +charmante repartie qu'on lui attribue. Rencontrant un jour le directeur +de l'Opéra, celui-ci l'aborde avec ces mots: «Eh bien, cher maître, nous +jouons demain le 4e acte de votre _Moïse_.--Bah! tout entier?» +réplique Rossini. + +L'exécution et les mutilations qu'on inflige de temps en temps au +_Freyschutz_ à l'Opéra, causent un vrai scandale, sinon dans Paris, qui +ne s'indigne de rien, au moins dans le reste de l'Europe où le +chef-d'œuvre de Weber est admiré. + +On sait avec quel insolent dédain, vers la fin du siècle dernier, Mozart +fut traité par les grands hommes qui gouvernaient alors _l'Académie +royale de musique_. Ayant éconduit au plus vite ce petit joueur de +clavecin qui avait l'audace de leur proposer d'écrire pour leur théâtre, +ils lui promirent pourtant, comme dédommagement et par faveur +particulière, d'admettre _un court morceau_ instrumental de sa +composition dans l'un des concerts spirituels de l'Opéra et l'engagèrent +à l'écrire. Mozart eut bientôt terminé son ouvrage et se hâta de le +porter au directeur. + +Quelques jours après, le concert où il devait être entendu étant +affiché, Mozart, ne voyant point son nom sur le programme, revient tout +inquiet à l'administration; on le fait attendre longuement, comme +toujours, dans une antichambre, où, en fouillant par désœuvrement au +milieu d'un monceau de paperasses entassées sur une table, il trouve... +quoi? son manuscrit que le directeur avait jeté là. En apercevant son +Mécène, Mozart se hâte de demander une explication du fait. «Votre +petite symphonie? répond le directeur; oui, c'est cela. Il n'est plus +temps maintenant de la donner au copiste, _Je l'avais oubliée_.» + +Dix ou douze années plus tard, quand Mozart fut mort immortel, l'Opéra +de Paris se crut obligé de représenter _Don Juan_ et _la Flûte +enchantée_, mais mutilés, salis, défigurés, travestis en pastiches +infâmes, par des misérables dont il devrait être défendu de prononcer le +nom. Tel est notre Opéra, tel il fut, et tel il sera. + + + + +DIXIÈME SOIRÉE + +QUELQUES MOTS SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE SES DÉFAUTS, SES MALHEURS +ET SES CHAGRINS L'INSTITUTION DU TACK.--UNE VICTIME DU TACK. + + +On joue un opéra français, etc., etc. + +En entrant à l'orchestre, après l'ouverture, je trouve les musiciens (le +joueur de grosse caisse et les tambours exceptés) occupés à entendre la +lecture d'une brochure qui excite leur hilarité. «Nous vous avons rendu +morose hier, en vous mettant sur le chapitre des théâtres lyriques de +Paris et de Londres, me dit Dimsky en me tendant la main; mais voici de +quoi ranimer votre bonne humeur. Écoutez la plaisanterie critique que +fait de l'état actuel de la musique en France, un de vos compatriotes +qui ne se nomme pas. Ses idées ressemblent aux vôtres et viennent à +l'appui de tout ce que vous nous avez déjà dit sur le même sujet. +Recommence ta lecture, Winter.--Non, notre auditeur se moquerait de mon +accent anglais.--De ton accent _américain_, veux-tu dire, Yankee!--Lis +donc, toi, Corsino.--J'ai l'accent italien.--Toi, Kleiner.--J'ai +l'accent allemand; lis toi-même, Dimsky.--J'ai l'accent +polonais.--Allons; je vois que c'est une conspiration pour me faire lire +la brochure, sous prétexte que je suis Français. Donnez.» + +Winter me tend l'opuscule, et, pendant l'exécution d'un long trio chanté +_comme il mérite de l'être_, je lis ce qui suit. + + + + +QUELQUES MOTS SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, SES DÉFAUTS, SES +MALHEURS ET SES CHAGRINS + + +Le moment est peu favorable, on le sait, au mouvement des arts; aussi la +musique ne se meut-elle guère, elle dort! on la dirait morte, n'étaient +les mouvements fébriles de ses mains, qui s'ouvrent toutes grandes et se +referment convulsivement pendant son sommeil, comme si elles avaient à +saisir quelque chose. Puis elle rêve et parle tout haut en rêvant. Son +cerveau est plein de visions étranges; elle interpelle le ministre de +l'intérieur; elle menace, elle se plaint. «Donnez-moi de l'argent, +crie-t-elle d'une voix sourde et gutturale, donnez-moi beaucoup +d'argent, ou je ferme mes théâtres, ou je donne un congé illimité à mes +chanteurs; et, ma foi! Paris, la France, l'Europe, le monde et le +gouvernement s'arrangeront ensuite comme ils pourront. Le public payant +ne vient pas chez moi, est-ce ma faute? Il ne veut même plus venir sans +payer, est-ce ma faute? Et si je n'ai pas d'argent pour le faire venir +en le payant, est-ce ma faute? Ah! si j'en avais pour acheter les +auditeurs, vous verriez la foule qu'il y aurait à mes fêtes, et comme le +commerce et les arts refleuriraient, et comme l'univers renaîtrait à la +joie et à la santé, et comme nous pourrions nous moquer ensemble de ces +insolents virtuoses, de ces orgueilleux compositeurs, qui prétendent que +je n'ai rien d'artiste ni de musical et que mon titre n'est qu'un +mensonge.» Mais bah! le ministre se moque de ses menaces comme de ses +plaintes; il renfonce aux profondeurs de sa poche les plus inconnues la +clef de son coffre-fort, et répond tranquillement avec un terrible bon +sens: «Oui, j'apprécie tes raisons, ma pauvre Musique, tu voudrais être +indemnisée de tes pertes, à la condition que, si jamais tu fais des +bénéfices, tu les garderas. Voilà un système commode, excellent, +délicieux pour toi; je l'admire, mais je m'abstiens de le mettre en +pratique. Ces propositions-là se font à des brigands de monarques, à des +scélérats d'empereurs, à d'affreux souverains absolus roulant sur l'or, +gorgés des sueurs du peuple, non aux ministres d'une jeune république, +affectée en naissant de certains vices de constitution qui l'obligent à +se préoccuper avant tout de sa petite santé. Et dans nos temps de +choléra les médecins sont chers. D'ailleurs, ces chefs des gouvernements +sans liberté, sans égalité et sans paternité, ces rois eux-mêmes, +puisqu'il faut les appeler par leur nom, ne se rendraient pas sans doute +aux premiers mots de ton irrévérencieuse sommation. La plupart de ces +fainéants ont consacré beaucoup de temps aux arts et à la littérature, +quelques-uns te connaissent, ma vieille Musique, et ne feraient grâce à +aucun de tes défauts. Ils seraient capables de te dire: Si les gens de +la bonne compagnie s'éloignent de vous, mademoiselle, c'est que vous +fréquentez trop les gens de la mauvaise. Si votre bourse est vide, c'est +que vous dépensez trop en colifichets, en parures d'un goût douteux, en +oripaux, clinquants de toute espèce, coûteuses inutilités qui +conviennent aux danseuses de corde seulement. Si vos affaires, +aujourd'hui, vont mal, si vos entreprises échouent, si l'on se moque de +vous, si vous vous ruinez, ne vous en prenez qu'aux détestables conseils +que vous écoutez, et à votre obstination à repousser les avertissements +sensés que le hasard parfois fait parvenir jusqu'à votre oreille. +D'ailleurs, où avez-vous pris vos conseillers, vos économes, vos +directeurs de conscience? Sotte que vous êtes! n'est-il pas évident que +ceux qui vous entourent sont vos plus cruels ennemis? Les uns, qui +n'aiment rien au monde, vous haïssent d'autant plus qu'ils sont forcés +d'avoir l'air de vous aimer; les autres vous détestent parce qu'ils ne +connaissent rien de ce qui vous concerne, et qu'ils sentent +intérieurement l'immense ridicule dont ils se couvrent en remplissant +des fonctions auxquelles ils sont si complétement impropres; d'autres +enfin, qui vous adoraient autrefois, vous haïssent et vous méprisent +maintenant, parce qu'ils vous connaissent trop. Fi! vous êtes une +prostituée sans esprit! une vraie fille d'Opéra, une _fille +d'affaires_, comme disait Voltaire, mais sans entente des affaires +pourtant; absurde dans le choix de ses intendants, et d'une confiance en +eux voisine de la stupidité. Que diriez-vous si un État comme +l'Angleterre, par exemple, allait confier le commandement de son armée +navale à un danseur parisien qui n'a jamais vu manœuvrer que les toiles +et les cordages d'un théâtre, ou à un paysan bourguignon incapable de +diriger une toue sur la Saône?... Assez! assez! ne nous approchez pas; +vos sollicitations nous obsèdent; si vous étiez ce que vous devriez +être, sensible, intelligente, passionnée, dévouée, enthousiaste, fière +et courageuse; si vous aviez remis énergiquement tous ces gens-là à leur +place et mieux gardé la vôtre; si vous aviez conservé quelque chose de +votre extraction noble; si la princesse se révélait encore en vous, les +rois pourraient vous venir en aide, vous recueillir à leur cour; mais ce +n'est pas chez eux qu'est l'asile destiné aux créatures de votre espèce. +Vous n'avez déjà plus la séduction des charmes vulgaires. Pâle et ridée, +vous en êtes venue à vous peindre le visage en bleu, en blanc et en +rouge, comme une sauvagesse. Bientôt, vous vous barbouillerez de noir +les paupières et vous porterez des anneaux d'or au nez. Votre talent a +subi la même métamorphose. Vous ne vocalisez plus, vous vociférez. +Qu'est-ce que ces manières de pousser la voix sur chaque note, de +s'arrêter en hurlant sur l'avant-dernier temps de chaque période +mélodique, quels que soient la syllabe sur laquelle il repose, le sens +du morceau, le mouvement imprimé à l'ensemble et l'intention de +l'auteur? Qu'est-ce que ces libertés que vous prenez avec les plus beaux +textes, en supprimant les notes hautes et les notes basses, pour forcer +toute mélodie à rouler sur les cinq ou six sons du médium de votre voix, +sons que vous gonflez alors à perdre haleine, et qui font ressembler le +chant et la mélodie actuels aux lamentables chansons des rôdeurs de +barrières, aux clameurs avinées des Orphées de cabaret! Dites-moi où +vous avez appris, triple sotte, qu'il vous fût loisible de hacher une +mélodie et de faire des vers de quatorze pieds en supprimant les +élisions pour respirer plus souvent. Quelle langue parlez-vous? est-ce +l'auvergnat ou le bas-breton? Les gens de Clermont et de Quimper s'en +défendent. Vous êtes donc atteinte d'une phtisie au troisième degré, +qu'il vous faille toujours et partout prendre des temps pour faire +sortir de votre poitrine la moindre succession mélodique de quelque +rapidité, d'où résulte ce continuel retard dans les entrées et dans +l'attaque du son qui détruit toute régularité, tout aplomb, qui asphyxie +douloureusement vos auditeurs, et qui, contrastant avec la précision des +instruments de l'orchestre, amène dans les morceaux d'ensemble cet +affreux tohubohu de rhythmes divers que font entendre les montres +malades mises à l'hôpital chez les horlogers. Vous êtes donc bien peu +soucieuse de cet accord si indispensable entre les instruments et les +voix, malheureuse Muse dégénérée, que, dans vos opéras, pour faire +plaisir à vos metteurs en scène qui se moquent de vous, vous laissiez +placer vos choristes à une distance de l'orchestre qui les met dans +l'impossibilité de s'accorder rhythmiquement avec lui? Où avez-vous la +tête quand vous prétendez faire marcher ensemble les quatre parties d'un +quatuor dont les dessus sont sur l'avant-scène, les basses au +post-scénium, à quarante pas de là, pendant que les altos et les ténors, +cachés par les portants des coulisses, ne peuvent, grâce aux processions +et aux groupes dansants qui les environnent, apercevoir à l'horizon de +la rampe le moindre bout de l'archet conducteur? Mais dire que vous +prétendez établir l'ensemble d'un quatuor ainsi disposé, c'est vous +flatter étrangement. Vous n'y prétendez en aucune façon. Les gâchis +odieux, les cacophonies qui en résultent, vous trouvent fort +indifférente, au contraire, et vous vous inquiétez peu de pareilles +niaiseries. Pourtant, cette insouciance révolte bien des gens, et le +nombre de ces révoltés, grossi de tous les mécontents que vous ennuyez +seulement, a fini par constituer le formidable public qui prend +l'habitude de ne pas mettre les pieds chez vous. Nous ne vous parlons là +que de vos méfaits dans les théâtres: il serait trop long de remettre +sous vos yeux tout ce que vous pratiquez ailleurs. Allez, vous nous +faîtes pitié, mais nous gardons notre or pour de plus dignes. Eh quoi! +des menaces!... La déplaisante folle!... Eh! partez! qui vous retient? +En votre absence, nos États n'en iront pas plus mal. Nous vous +regretterons?... Non, vous êtes, ma mie, + + Un peu trop forte en gueule et trop impertinente. + +Voilà l'aimable compliment avec lequel, malheureuse Muse, ils pourraient +bien te mettre à la porte, ces impitoyables souverains. Nous autres +républicains, à l'épreuve de l'air patriotique et accoutumés à entendre +chanter faux, nous te serons moins rudes. Nous ne te forcerons point à +quitter la belle France, et tu seras libre d'y mourir de ta mort +naturelle quand tu n'auras plus ni feu ni lieu.--La Musique ouvrant les +yeux et pleurant: «Oui, je mourrai, et d'une mort lente et ignominieuse, +je n'en doute plus. Vous avez cru que je dormais, je n'ai que trop bien +entendu les horribles choses que vous venez de m'adresser. Et pourtant +est-il humain à vous, monsieur le ministre, est-il même juste de me +reprocher les accointances auxquelles je suis condamnée, les faux amis +que je fréquente forcément, et qui, de plus, me traitant en esclave, me +donnent des ordres révoltants et m'imposent leurs plus folles volontés? +Est-ce moi qui me suis donné ces terribles associés? sont-ils de mon +choix, ou de celui de vos prédécesseurs qui m'ont livrée à eux enchaînée +et sans défense? Vous ne l'ignorez pas; de ce côté-là au moins, je suis +innocente. Je sais que mes menaces de clôture sont ridicules; c'est par +habitude que je les répétais tout à l'heure. Hélas! Je ne l'ai que trop +appris dernièrement! j'ai fermé mes théâtres sous prétexte de +réparations, et les Parisiens s'en sont inquiétés comme des réparations +qu'on ferait à la grande muraille de la Chine. Vous me reprochez mes +excès vocaux; vous avez raison, je le sens en mon âme, mais je ne vis +depuis dix ans en Italie que par eux. En France, où le public des +théâtres se fait représenter par des gens à gages placés au centre du +parterre, je ne puis exister qu'en flattant ces gens-là, et ces +débauches de chant les ravissent. Si je n'excite pas leurs +applaudissements, je n'en obtiens pas d'autres; on dit alors que je n'ai +pas de succès; on en conclut que je n'ai pas de talent; le public, qui +l'entend dire, le croit et ne vient pas chez moi: de là ma misère et mon +désespoir! Oh! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur le +ministre, ce que c'est que de crier dans le désert. + +»Un auditoire chèrement payé par la nation vous est assuré pour vos +moindres discours, et je serais bien heureuse d'avoir ce qui vous reste +aux jours des plus maigres assemblées de représentants. Au moins, là, si +vous êtes souvent interrompu, interpellé, injurié même, c'est la preuve +qu'on vous écoute d'une manière plus ou moins tumultueuse, et qu'on se +passionne pour ou contre vos idées; c'est la douleur souvent, mais c'est +la vie. Dans mes théâtres, j'ai le cœur broyé par ce dédain suprême, par +cette indifférence outrageante d'un public préoccupé de tout, excepté de +moi; qui se croît blasé, et qui n'a jamais rien senti; qui sait tout, +comme les marquis de Molière, sans avoir rien appris, d'un public habile +à railler seulement, et qui ne daigne jamais siffler mes incartades, +parce que cela lui paraît de mauvais goût, ou lui donne trop de peine, +ou peut-être, et j'en frémis, parce qu'il ne les remarque pas. Vous +allez me dire, je le sais, que toutes ces raisons sont insuffisantes à +justifier les vices honteux auxquels je reconnais m'être livrée; vous +citerez un aphorisme célèbre du plus grand des poëtes, et vous me +répéterez avec lui _qu'il vaut mieux mériter le suffrage d'un seul homme +de goût_ que d'exciter par des moyens indignes de l'art _les +applaudissements d'une salle pleine de spectateurs vulgaires_. Hélas! le +poëte a mis cette noble phrase dans la bouche d'un jeune prince à qui +les atteintes de la faim, du froid, de la misère étaient inconnues; et +je répondrai comme lui eussent sans doute répondu, s'ils l'eussent osé, +les comédiens auxquels il donnait ses conseils: Qui plus que moi souffre +de l'avilissement où je me vois réduite! Mais les nécessités de la vie +me l'imposent impérieusement, et je ne pourrais pas même obtenir le +_suffrage d'un seul homme de goût_ si je n'existais pas. Faites que ma +vie soit assurée sans être même brillante comme l'était celle du prince +danois, et je penserai comme lui, et je mettrai en pratique ses leçons +excellentes. Il y a en Europe, monsieur le ministre, des États où je +suis libre, sinon protégée. En France, au contraire, si l'on fait des +sacrifices d'argent plus ou moins insuffisants pour quelques-uns de mes +théâtres, on semble prendre à tâche de paralyser les efforts les plus +désintéressés que je tente en dehors des formes dramatiques. Au lieu de +m'aider, on m'entrave de mille manières, on me bâillonne, on m'oppose +des préjugés dignes du moyen âge. Ici, c'est le clergé qui m'empêche de +chanter dans les temples les louanges de Dieu, en interdisant aux femmes +de prendre part à mes plus graves manifestations; ailleurs, c'est la +municipalité de Paris qui fait donner aux enfants et aux jeunes hommes +de la classe ouvrière une éducation musicale, à la condition expresse +qu'ils n'en feront aucun usage. Ils apprennent pour apprendre, et non +pour employer ce qu'ils savent quand ils sont parvenus à savoir: comme +les ouvriers des premiers ateliers nationaux à qui on faisait creuser +des trous dans le sol, en extraire la terre et la rapporter le +lendemain, pour combler les trous par eux creusés la veille. Puis, quand +je fais un appel au public pour l'exhibition de quelque ouvrage +longuement médité, écrit à l'intention seulement de ce petit nombre +d'hommes de goût dont parle le poëte, sans aucune arrière-pensée +industrielle, et uniquement pour produire au grand jour ce qui me paraît +beau, on me dépouille au nom de la loi, on me frappe d'une taxe +exorbitante, on me tue à moitié en me jetant, comme une infernale +raillerie, ces mots impies: «Vous auriez tort de vous plaindre, car la +loi nous autorise à vous tuer tout à fait.» Oui, sur des recettes +destinées à couvrir à grand'peine les dépenses que je fais en pareil +cas, on vient prélever le _huitième_ brut, quand on pourrait légalement +prélever le _quart_. On a le droit de me casser les deux jambes, on ne +m'en casse qu'une, je dois me montrer reconnaissante. Tout cela est +vrai, monsieur le ministre, je n'exagère rien. A l'avénement de la +liberté, de l'égalité et de la fraternité, je crus un instant à mon +émancipation; je m'abusais. Quand l'heure de la délivrance des nègres +sonna, je me laissai aller à un nouvel espoir; je m'abusais encore. Il +est décidé qu'en France, sous la monarchie comme sous la république, je +dois être une esclave soumise à la corvée. Quand j'ai travaillé sept +jours, je ne puis me reposer le huitième, puisque ce huitième je le dois +au fermier, mon maître, qui pourrait même m'en demander un de plus. On +n'a jamais songé à dire aux savetiers: «Vous venez de faire huit paires +de souliers, vous en devez _deux_ à l'État, qui veut bien ne vous en +prendre _qu'une_.» Pourquoi, monsieur le ministre, l'art musical +n'est-il pas l'égal de l'art du savetier? Qu'ai-je fait à la France, +moi, la Musique? En quoi l'ai-je offensée? comment ai-je mérité de sa +part une oppression si dure et si persistante? Ce qui rend cette +oppression plus dure et plus inexplicable encore, c'est que la France, +aux yeux du reste de l'Europe, passe pour m'entourer de soins et +d'affection. Elle a fondé, en effet, des institutions, telles que notre +beau Conservatoire et le prix annuel de composition décerné par +l'Académie des beaux-arts, qui produisent incessamment pour moi des +disciples zélés, sinon des prophètes; mais à peine leur éducation +est-elle ébauchée, à peine le sentiment du beau a-t-il de son crépuscule +illuminé leurs âmes, que d'autres institutions contraires viennent +réduire ces heureux résultats au néant, et donner ainsi aux bienfaits +que je reçois l'air d'une mystification atroce. + +»Charlet, le peintre humoriste, y songeait sans doute, quand il fit son +charmant dessein des _Hussards en maraude_. On y voit deux hussards à la +porte d'un poulailler: l'un tient un sac de chènevis, dont il répand le +contenu devant l'étroite porte, en disant d'une voix flûtée: «Petits! +petits!» l'autre, armé de son sabre, abat la tête des malheureux +volatiles, au fur et à mesure qu'ils s'y présentent. Revoyez cette +lithographie, monsieur le ministre, et méditez quelques instants sur le +sens de l'allégorie. Hélas! il n'est que trop clair. Les grains de +chènevis sont les prix du Conservatoire et de l'Académie; les coups de +sabre, vous savez qui les donne, et mes enfants sont les dindons qui se +laissent ainsi décapiter; mais, fussent-ils des aigles, ils n'en +périraient pas moins.» + +Le ministre ému: «Mon enfant, tu as peut-être raison; j'ignorais la +plupart des détails que tu viens de me donner. J'y réfléchirai, et je +tâcherai que tu sois au moins l'égale des savetiers à l'avenir. Ceci me +paraît de toute justice, mais ne se rattache qu'au côté matériel de la +question. Quant à l'autre, quant au côté moral, esthétique, comme disent +tes chers Allemands, n'oublie pas ceci: le temps viendra peut-être où de +folles volontés, où d'absurdes caprices ne te seront plus imposés; où +tes intendants comprendront réellement tes intérêts et s'attacheront à +leur défense; où tes directeurs de conscience ne t'infligeront plus de +pénitences humiliantes et ridicules; où tu ne seras plus forcée de +cohabiter avec tes mortels ennemis; où des gens à gages ne feront plus +dans tes théâtres l'office du public; où ce public que tu décourages et +dégoûtes peut-être aujourd'hui, te témoignera une sympathie chaleureuse; +mais, en attendant, change d'allures, de société autant que tu pourras, +de manières et de langage tout à fait. N'oublie pas que c'est une erreur +grossière de croire les efforts disgracieux, les cris, les violences, le +désordre rhythmique, le vague de la forme, l'incorrection du dessin, les +outrages à l'expression et à la langue, l'abus des ornements, le fracas, +la boursouflure ou la mignardise, seuls capables d'émouvoir une salle +pleine même de _spectateurs vulgaires_. Ceux-là sont fréquemment +entraînés, il est vrai, par des moyens que réprouvent le bon sens et le +goût, mais ils ne résistent guère non plus à l'influence d'une +inspiration véritable, quand elle se manifeste simplement, avec grandeur +et énergie; ils ne t'en voudront pas trop d'être sublime. Peut-être, +désappointés le premier jour, étonnés le second, charmés le troisième, +ils finiront bientôt par t'en savoir un gré infini. N'avons-nous pas vu +déjà, ne le voyons-nous pas même encore dans de trop rares occasions, ce +public qui, après tout, n'est pas composé exclusivement de ces +spectateurs tant méprisés par le poëte, applaudir de toutes ses forces +et de tout son cœur des œuvres vraiment belles, des virtuoses d'un +merveilleux talent? Non, de ce côté, tu n'as rien à craindre; +l'éducation des habitués de tes théâtres est maintenant assez avancée; +ne te contrains point, sois sublime et je réponds de tout. Tu m'engages +à méditer sur un ingénieux dessin de Charlet; je te recommande, moi, la +fable du _Charretier embourbé_ de la Fontaine. Relis-en la fin surtout: + + «Hercule veut qu'on se remue, + Puis il aide les gens. Regarde d'où provient + L'achoppement qui te retient; + Ote d'autour de chaque roue + Ce malheureux mortier, cette maudite boue + Qui, jusqu'à l'essieu, les enduit. + Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit, + Comble-moi cette ornière. As-tu fait?--Oui, dit l'homme.-- + Or bien je vais t'aider, dit la voix; prends ton fouet.-- + Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait! + Hercule en soit loué!» Lors la voix: «Tu vois comme + Tes chevaux aisément se sont tirés de là. + Aide-toi, le ciel t'aidera.» + +«Eh bien, qu'en dites-vous? me dit Winter en riant.» Je dis que la +brochure, si pleine de bouffonnes et tristes vérités qu'elle soit, +n'aura pas produit à Paris plus d'effet que mes _révélations_ de la nuit +dernière n'en produiraient, si elles étaient imprimées. A Paris, on +laisse tout dire, parce qu'on peut ne tenir compte de rien. La critique +passe, l'abus reste. Les mots piquants, les raisons, les justes +plaintes, glissent sur l'esprit des gens comme des gouttes d'eau sur les +plumes d'un canard.... + + * * * * * + +«Eh! messieurs, qu'a donc votre cappel meister à frapper de la sorte sur +son pupitre?--Le ténor voudrait ralentir le mouvement de ce duo, et lui +ne le veut pas. Il a du bon, notre chef.--Je m'en aperçois. Mais +savez-vous que ces coups de bâton qu'il donne épisodiquement ce soir, +sont d'un usage continuel à l'Opéra de Paris?--Bah?--Oui. Et leur effet +est d'autant plus désastreux que les chefs d'orchestre frappent, non +sur leur pupitre, mais sur le haut de la carapace du souffleur placée +au-devant d'eux, ce qui donne à chaque coup bien plus de sonorité et +tourmente horriblement le malheureux souffleur. Il y en a même un qui +est mort des suites de ce supplice.--Vous plaisantez!--Non pas. +Habeneck, il y a quelque vingt ans, ayant remarqué que les gens de la +scène prêtaient peu d'attention à ses mouvements, ne les regardaient +même presque jamais, et, par suite, manquaient fort souvent leurs +entrées, imagina, faute de pouvoir parler à leurs yeux, d'avertir leur +oreille en frappant, avec le bout de l'archet dont il se servait pour +conduire, ce petit coup de bois sur bois: _Tack!_ qui se distingue au +milieu de toutes les rumeurs plus ou moins harmonieuses des autres +instruments. Ce _temps_ précédant le _temps_ du début de la phrase, est +devenu maintenant le plus impérieux besoin de tous les exécutants du +théâtre. C'est lui qui avertit chacun de commencer, qui indique même les +principaux effets qu'il s'agit de produire, et jusqu'aux nuances de +l'exécution. S'agit-il des soprani, _tack!_ à vous, mesdames! Les ténors +ont-ils à reprendre le même thème deux mesures après, _tack!_ à vous +messieurs! Les enfants, rangés sur le milieu de la scène, ont-ils à +entonner un hymne, _tack!_ allons, enfants! Faut-il demander à un +chanteur ou à une cantatrice de la chaleur, _tack!_ de la sensibilité, +_tack!_ de la rêverie, _tack!_ de l'esprit, _tack!_ de la précision, de +la verve, _tack!_ _tack!_ Le premier danseur n'oserait prendre son vol +pour un _écho_ sans le _tack!_ La première danseuse ne se sentirait ni +jarret, ni ballon, son sourire aurait l'air d'une grimace sans le +_tack_. Tout le monde attend ce joli petit signal; sans lui, rien ne +pourrait aujourd'hui se mouvoir ni se faire entendre sur la scène; +chanteurs et danseurs y resteraient silencieux et immobiles, comme la +cour de _la Belle au bois dormant_. Or, ceci est fort désagréable à +l'auditoire et peu digne d'un établissement qui aspire à un rang élevé +parmi les institutions musicales et chorégraphiques de l'Europe. Ceci, +en outre, a causé la mort d'un excellent homme; en conséquence on n'en +démordra point. + + + + +UNE VICTIME DU TACK + +NOUVELLE D'AVANT-SCÈNE + + +La VICTIME DU TACK s'appelait Moreau. Cet honnête souffleur remplissait +avec une exactitude exemplaire et une parfaite tranquillité d'esprit ses +fonctions plus difficiles qu'on ne pense, quand Habeneck, pour suppléer +à l'insuffisance des signes télégraphiques, inventa le signe +téléphonique dont il est question. + +Le jour où, enivré de sa découverte, il en fit usage pour la première +fois, Moreau qui, à chaque coup du savant archet, rebondissait dans son +antre, fut plus surpris que fâché. Il supposa qu'une série d'accidents +de l'exécution avaient excité chez Habeneck une impatience, dont la +manifestation insolite le faisait souffrir, et que c'était là seulement +un désagrément momentané que lui, souffleur, devait supporter sans se +plaindre. Mais, aux représentations suivantes, le _tack_ continua; il +redoubla même, tant l'inventeur était charmé de son efficacité. Chaque +coup ébranlait le crâne du malheureux qui, blotti dons son gîte, sautant +de droite et de gauche, avançant la tête, la reculant, se tordant le +cou, s'interrompait au milieu de ses périodes, comme un merle chantant +qui reçoit un coup de fusil. + + Mon fils! tu ne l'es plus; va, ma haine est trop (_tack!_)... + Dans mon âme ulcérée, oui, la (_tack!_) nature est (_tack!_)... + D'Étéocle et de toi tous les droits sont (_tack!_)... + +Ainsi de suite. Le pauvre homme souffrit toute la soirée un martyre qui +ne se décrit point, mais que les personnes affligées comme lui d'une +organisation nerveuse, comprennent à merveille. Il n'eut garde d'en +parler; telle était la crainte qu'inspirait Habeneck. Reconnaissant +alors pourtant qu'il ne s'agissait pas là d'un caprice, d'une fantaisie, +d'un accès de mauvaise humeur, mais d'une institution nouvelle fondée à +l'Opéra. Moreau sentit que le sang-froid, la présence d'esprit, +l'attention indispensables pour la tâche qu'il avait à remplir, lui +deviendraient impossibles sous la menace permanente de cet archet de +Damoclès. Il alla trouver le machiniste, et, après lui avoir conté sa +peine: «Si tu ne trouves pas un moyen de me garantir de ce _tack_ +infernal, lui dit-il, je suis un homme perdu; il retentit jusque dans la +moelle de mes os, il me trépane, il me décroche le cervelet!--Ah diable! +c'est ma foi vrai, répond le machiniste, il est impossible que tu y +tiennes. Attends! il me vient une idée; apporte-moi ton couvercle.» +Moreau enlève le toit de son réduit, le porte dans le cabinet du +machiniste, et tous les deux, après avoir soigneusement fermé leur +porte, se mettent à le tamponner, à le rembourrer, à le matelasser avec +force coussinets gonflés de laine, à le rendre enfin sourd comme un +édredon. Voilà notre souffleur rassuré, réconforté, ravi, qui rentre +chez lui et dort tout d'un somme jusqu'au lendemain; ce qui depuis +longtemps ne lui était arrivé. Le soir de la représentation suivante, il +revient au théâtre avec un calme où l'on ne pouvait voir qu'une douce +satisfaction exempte d'ironie. C'était un homme si bon, si inoffensif +que ce pauvre Moreau! + +On jouait ce soir-là _Robert le Diable_. Cet opéra, récemment monté, +était alors admirablement exécuté; le chef d'orchestre, en conséquence, +n'était point obligé de recourir si souvent au moyen nouveau contre +lequel le souffleur venait de se mettre en garde. Habeneck, pendant +toute la première moitié du premier acte, reste donc chef d'orchestre +pour les yeux seulement. Moreau respirait et soufflait avec une verve et +un bonheur incomparables; il en était même venu à regretter ses +précautions, qu'il commençait à trouver calomnieuses, quand, au milieu +de la scène du _jeu_, les choristes n'étant pas partis à temps, Habeneck +étend le bras, et frappe un coup violent sur le toit rembourré de la +maisonnette: _Pouf_! plus de son, plus de _tack_, rien. Moreau sourit +doucement, et continue à dicter leurs paroles aux choristes distraits: + + Nous le tenons! nous le tenons! + +Mais Habeneck, étonné, redoublant: _Pouf_! «Qu'est ceci? dit-il. La +planche ne résonne plus! le drôle aurait-il fait rembourrer sa carapace? +Ah malheureux! tu me la donnes belle! nous allons voir beau jeu.» Et, se +penchant de côté, il frappe sur la paroi latérale de l'étui de Moreau, +que l'imprudent avait négligé de matelasser, et qui rend aussitôt un +_tack_ plus clair, plus net, plus triomphant que ne rendit jamais la +paroi supérieure, et d'autant plus terrible pour le souffleur que les +coups tombaient directement contre son oreille. Habeneck, avec un +sourire de Méphistophélès, se vengea de sa déconvenue d'un instant en +redoublant d'énergie toute la soirée, et fit subir à sa victime un +supplice auprès duquel celui de la goutte d'eau des Persans ne doit être +qu'un enfantillage. Bien plus, la représentation terminée, et sans avoir +l'air de comprendre l'intention qu'avait eue le souffleur en faisant +tapisser son appartement, il enjoignit tranquillement au machiniste +d'ôter à la carapace sa doublure, et de remettre la chose dans son +premier état. + +Moreau comprit alors que toute résistance était désormais inutile, et +qu'il assistait aux commencements de sa fin. Il rentra chez lui, si +résigné, qu'il dormit encore. Mais ce fut son avant-dernier sommeil. A +partir de ce jour, le _tack_ redoubla, par-dessus, par côté, par devant, +par derrière; le bourreau ne voulut laisser aucun point _invulnéré_. +Moreau énervé, brisé, stupéfié, cessa bientôt de s'agiter; il compta les +_tack_, non en Mucius Scevola, qui tient sans tressaillements sa main +dans la flamme, mais en soldat autrichien recevant sur le torse son cent +douzième coup de bâton. Habeneck resta le maître, l'institution du +_tack_, un moment ébranlée, se consolida. Dès lors, Moreau devint +triste, taciturne; ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, devinrent +blancs; peu après, ils tombèrent. Avec les cheveux la mémoire disparut, +la vue s'affaiblit. Alors, le souffleur en vint à commettre des fautes +énormes. Le jour de la reprise d'_Iphigénie en Aulide_, au lieu de +souffler: «Que de grâces! que de majesté!» il s'écria: + +«Grâce! que de cruauté!» Dans un autre ouvrage, au lieu de «Bonheur +suprême!» il laissa échapper: «Douleur extrême!» et, depuis ce _lapsus_, +de mauvais plaisants sans cœur l'appelèrent le _souffle-douleur_ de +l'Opéra. Puis il tomba malade, il cessa de parler. Nul médecin ne put +obtenir de lui l'aveu de ce qu'il ressentait. On le voyait seulement, +pendant ses longs assoupissements, faire par intervalles un petit +soubresaut de la tête, comme s'il eût reçu un coup sur l'occiput. Enfin, +un soir, après avoir été parfaitement calme pendant quelques heures, +quand ses amis commençaient à croire à une amélioration dans son état, +il fit encore une fois le petit soubresaut dont je viens de parler, et, +prononçant d'une voix douce ce seul mot: _Tack!_ il expira. + + * * * * * + +........ Long silence........ + +On soupire.... Puis on entend ces exclamations (Winter): «Poor +Wretch!--(Corsino) Ohi me! povero!--(Dimsky) Pauvre diable!--(Kleiner +Jeune) Voilà une vexation!» Le chef d'orchestre, ce mauvais cœur, qui en +écoutant mon funeste récit n'a pu contenir plusieurs accès d'un rire +silencieux, décélés par les bonds précipités de son abdomen, reprend un +air grave et nous dit en descendant de son estrade: «Silence, messieurs, +la pièce est finie.» + + + + +ONZIÈME SOIRÉE + + +Les musiciens sont venus à l'orchestre en habit noir et en cravate +blanche. On remarque sur leur visage une sorte d'exaltation +inaccoutumée. L'admiration et le respect sont dans tous les cœurs. +L'exécution de l'orchestre est admirable. + +Personne ne parle. + +Après le finale du second acte: «Tu pleures, toi! dit à Corsino le +premier trombone; quant à moi, j'ai cru ne pouvoir achever ma partie, un +mouvement nerveux agitait mes lèvres, et, à la fin du morceau, j'avais +peine à donner un son.--Foudres du ciel! quelle musique! s'écrie à son +tour un des contre-bassistes! voyez, mes genoux tremblent; je suis +heureux d'avoir pu m'asseoir; sans cela, je n'eusse pas fait une note de +la coda.» + +Le troisième acte s'exécute avec la religieuse ferveur qu'on a mise à +l'exécution des deux premiers. Le chef d'orchestre, qui a été parfait +d'intelligence, de précision et de verve, mord son mouchoir à belles +dents pour contenir son émotion. Il descend de son pupitre le visage +enflammé, et me serre la main en passant. + + + + +DOUZIÈME SOIRÉE + +LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME. + +Nouvelle vraie. + + +On joue un opéra italien, etc., etc. + +Tout le monde parle à l'orchestre. Corsino surtout a le verbe très-haut; +il gesticule, il s'agite. «Eh bien, me dit-il, nous avons été rudement +secoués hier soir! J'ai pourtant entendu parler à Paris d'un Français +plus impressionnable encore que nous ne le sommes et qui adora _la +Vestale_ jusqu'à se tuer pour elle. Ceci est une _histoire_, non un +_conte_, et prouve que l'enthousiasme musical est une passion comme +l'amour. Il faut que je vous dise +cela.--Volontiers!--Écoutons!--Tais-toi donc, cor Moran!» + +Moran, le premier cor, remet son instrument dans sa boîte et Corsino +commence: + + * * * * * + +J'appelerai ma nouvelle LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME. + +En 1808, un jeune musicien remplissait depuis trois ans, avec un dégoût +évident, l'emploi de premier violon dans un théâtre du midi de la +France. L'ennui qu'il apportait chaque soir à l'orchestre, où il +s'agissait presque toujours d'accompagner _le Tonnelier_, _le Roi et le +Fermier_, _les Prétendus_, ou quelque autre partition de la même école, +l'avait fait passer dans l'esprit de la plupart de ses camarades pour un +insolent fanfaron de goût et de science, qu'il s'imaginait +disaient-ils, avoir seul en partage, ne faisant aucun cas de l'opinion +du public dont les applaudissements lui faisaient hausser les épaules, +ni de celle des artistes qu'il avait l'air de regarder comme des +enfants. Ses rires dédaigneux et ses mouvements d'impatience, chaque +fois qu'un pont-neuf se présentait sous son archet, lui avaient souvent +attiré de sévères réprimandes de la part de son chef d'orchestre, à qui +il eût depuis longtemps envoyé sa démission, si la misère, qui semble +presque toujours choisir pour victimes des êtres de cette nature, ne +l'avait irrévocablement cloué devant son pupitre huileux et enfumé. + +Adolphe D*** était, on le voit, un de ces artistes prédestinés à la +souffrance qui, portant en eux-mêmes un idéal du beau, le poursuivent +sans relâche, haïssant avec fureur tout ce qui n'y ressemble pas. Gluck, +dont il avait copié les partitions pour mieux les connaître, et qu'il +savait par cœur, était son idole. Il le lisait, jouait et chantait à +toute heure. Un malheureux amateur, auquel il donnait des leçons de +solfége, eut l'imprudence de lui dire un jour que les opéras de Gluck +n'étaient que des cris et du plain-chant; D***, rougissant +d'indignation, ouvre précipitamment le tiroir de son bureau, en tire une +dizaine de cachets de leçons, dont l'amateur lui devait le prix, et, les +lui jetant à la tête: «Sortez de chez moi, dit-il, je ne veux ni de +vous, ni de votre argent, et, si vous osez repasser le seuil de ma +porte, je vous jette par la fenêtre.» + +On conçoit qu'avec une pareille tolérance pour le goût des élèves, +D*** ne dut pas faire fortune en donnant des leçons. Spontini était +alors dans toute sa gloire. L'éclatant succès de _la Vestale_, annoncé +par les mille voix de la presse, rendait les dilettanti de chaque +province jaloux de connaître cette partition tant vantée par les +Parisiens, et les malheureux directeurs de théâtre s'évertuaient à +tourner, sinon à vaincre les difficultés d'exécution et de mise en scène +du nouvel ouvrage. + +Le directeur de D***, ne voulant pas rester en arrière du mouvement +musical, annonça bientôt à son tour que _la Vestale_ était à l'étude. +D***, exclusif comme tous les esprits ardents auxquels une éducation +solide n'a pas appris à motiver leurs jugements, montra d'abord une +prévention défavorable à l'opéra de Spontini, dont il ne connaissait pas +une note. «On prétend que c'est un style nouveau, plus mélodique que +celui de Gluck: tant pis pour l'auteur! la mélodie de Gluck me suffit; +le mieux est ennemi du bien. Je parie que c'est détestable.» + +Ce fut en pareilles dispositions qu'il arriva à l'orchestre le jour de +la première répétition générale. Comme chef de pupitre, il n'avait pas +été tenu d'assister au répétitions partielles qui avaient précédé +celle-là; et les autres musiciens, qui, tout en admirant Lemoine, +trouvaient néanmoins du mérite à Spontini, se dirent a son arrivée: +«Voyons ce que va décider le grand Adolphe!» Celui-ci répéta sans +laisser échapper un mot, un signe d'admiration ou de blâme. Un étrange +bouleversement s'opérait en lui. Comprenant bien, dès la première scène, +qu'il s'agissait là d'une œuvre haute et puissante, que Spontini était +un génie dont il ne pouvait méconnaître la supériorité, mais ne se +rendant pas compte cependant de ses procédés, tout nouveaux pour lui, et +qu'une mauvaise exécution de province rendait encore plus difficile à +saisir, D*** emprunta la partition, en lut d'abord attentivement les +paroles, étudia l'esprit, le caractère de chaque personnage, et, se +jetant ensuite dans l'analyse de la partie musicale, suivit ainsi la +route qui devait l'amener à une connaissance véritable et complète de +l'opéra entier. Depuis lors, on observa qu'il devenait de plus en plus +morose et taciturne, éludant les questions qui lui étaient adressées, ou +riant d'un air sardonique quand il entendait ses camarades se récrier +d'admiration: «Imbéciles! pensait-il sans doute, vous êtes bien capables +de concevoir un tel ouvrage, vous qui admirez _les Prétendus_.» + +Ceux-ci ne doutaient pas, à cette expression d'ironie empreinte sur les +traits de D***, qu'il ne fût aussi sévère pour Spontini qu'il l'avait +été pour Lemoine, et qu'il ne confondît les deux compositeurs dans la +même condamnation. Le finale du second acte l'ayant ému cependant +jusqu'aux larmes, un jour que l'exécution était un peu moins exécrable +que de coutume, on ne sut plus que penser de lui. «Il est fou, disaient +les uns.--C'est une comédie qu'il joue,» disaient les autres. Et tous: +«C'est un pauvre musicien.» D***, immobile sur sa chaise, plongé dans +une rêverie profonde, essuyant furtivement ses yeux, ne répondait mot à +toutes ces impertinences; mais un trésor de mépris et de rage s'amassait +dans son cœur. L'impuissance de l'orchestre, celle plus évidente encore +des chœurs, le défaut d'intelligence et de sensibilité des acteurs, les +broderies de la première chanteuse, les mutilations de toutes les +phrases, de toutes les mesures, les coupures insolentes, en un mot les +tortures de toute espèce qu'il voyait infliger à l'œuvre devenue l'objet +de sa profonde adoration et dont il possédait les moindres détails, lui +faisaient éprouver un supplice que je connais fort bien, mais que je ne +saurais décrire. Après le second acte, la salle entière s'étant levée un +soir en poussant des cris d'admiration, D*** sentit la fureur le +submerger, et, comme un habitué du parquet lui adressait, plein de joie, +cette question banale: + +«Eh bien, monsieur Adolphe, que dites-vous de cela? + +--Je dis, lui cria D*** pâle de colère, que vous et tous ceux qui se +démènent dans cette salle, êtes des sots, des ânes, des brutes, dignes +tout au plus de la musique de Lemoine, puisque, au lieu d'assommer le +directeur, les chanteurs et les musiciens, vous prenez part, en +applaudissant, à la plus indigne profanation dont on puisse flétrir le +génie.» + +Pour cette fois, l'incartade était trop forte, et, malgré le talent +d'exécution du fougueux artiste, talent qui faisait de lui un sujet +précieux, malgré la misère affreuse où l'allait réduire une destitution, +le directeur, pour venger l'injure du public, se vit forcé de le +congédier. + +D***, contre l'ordinaire des caractères de sa trempe, avait des goûts +fort peu dispendieux. Quelques épargnes, faites sur les appointements de +sa place et les leçons qu'il avait données jusqu'à cette époque, +assurant pour trois mois au moins son existence, amortirent le coup de +cette destitution et la lui firent même envisager comme un événement qui +pouvait exercer une influence favorable sur sa carrière d'artiste, en le +rendant à la liberté. Mais le charme principal de cette délivrance +inattendue venait d'un projet de voyage que D*** roulait dans sa +tête, depuis que le génie de Spontini lui était apparu. Entendre _la +Vestale_ à Paris, tel était le but constant de son ambition. Le moment +d'y atteindre paraissait arrivé, quand un incident, que notre +enthousiaste ne pouvait prévoir, vint y mettre obstacle. Né avec un +tempérament de feu, des passions indomptables, Adolphe cependant était +timide auprès des femmes, et, à part quelques intrigues fort peu +poétiques avec les princesses de son théâtre, l'amour furieux, dévorant, +l'amour frénésie, le seul qui pût être le véritable pour lui, n'avait +point ouvert encore de cratère dans son cœur. En rentrant un soir chez +lui, il trouva le billet suivant: + +«Monsieur, + +»S'il vous était possible de consacrer quelques heures à l'éducation +musicale d'une élève, assez forte déjà pour ne pas mettre votre patience +à de trop rudes épreuves, je serais heureuse que vous voulussiez bien en +disposer en ma faveur. Vos talents sont connus et appréciés, beaucoup +plus peut-être que vous ne le soupçonnez vous-même; ne soyez donc pas +surpris si, à peine arrivée dans votre ville, une Parisienne s'empresse +de vous confier la direction de ses études dans le bel art que vous +honorez et comprenez si bien. + +»HORTENSE N***.» + +Le mélange de flatterie et de fatuité, le ton à la fois dégagé et +engageant de cette lettre, excitèrent la curiosité de D***, et, au +lieu d'y répondre par écrit, il résolut d'aller en personne remercier la +Parisienne de sa confiance, l'assurer qu'elle ne le _surprenait_ +nullement, et lui apprendre que, sur le point de partir lui-même pour +Paris, il ne pouvait entreprendre la tâche, fort agréable sans doute, +qu'elle lui proposait. Ce petit discours, répété d'avance avec le ton +d'ironie qui lui convenait, expira sur les lèvres de l'artiste au moment +où il entra dans le salon de l'étrangère. La grâce originale et mordante +d'Hortense, sa mise élégante et recherchée, ce je ne sais quoi enfin qui +fascine dans la démarche, dans tous les mouvements d'une beauté de la +Chaussée-d'Antin, produisirent tout leur effet sur Adolphe. Au lieu de +railler, il commençait à exprimer sur son prochain départ des regrets +dont le son de sa voix et le trouble de son visage décelaient la +sincérité, quand madame N***, en femme habile, l'interrompit: + +«Vous partez, monsieur? J'ai donc été bien inspirée de ne pas perdre de +temps. Puisque c'est à Paris que vous allez, commençons nos leçons +pendant le peu de jours qui vous restent; immédiatement après la saison +des eaux, je retourne dans la capitale, où je serai charmée de vous +revoir et de profiter alors plus librement de vos conseils.» + +Adolphe, heureux intérieurement de voir les raisons par lesquelles il +avait motivé son refus si facilement détruites, promit de commencer le +lendemain, et sortit tout rêveur. Ce jour-là, il ne pensa pas à _la +Vestale_. + +Madame N*** était une de ces femmes _adorables_ (comme on dit au café +de Paris, chez Tortoni et dans trois ou quatre autres foyers de +dandysme) qui, trouvant _délicieusement originales_ leurs moindres +fantaisies, pensent que ce serait _un meurtre_ de ne pas les satisfaire, +et professent en conséquence une sorte de respect pour leurs propres +caprices, quelque absurdes qu'ils soient. + +«Mon cher Fr***, disait, il y a quelques années, une de ces +charmantes créatures à un dilettante célèbre, vous connaissez Rossini, +dites-lui donc de ma part que son _Guillaume Tell_ est une chose +mortelle; que c'est à périr d'ennui; et qu'il ne _s'avise_ pas d'écrire +un second opéra dans ce style, autrement madame M*** et moi, qui +l'avons si bien soutenu, nous l'abandonnerions sans retour.» + +Une autre fois: + +«Qu'est-ce donc que ce nouveau pianiste polonais, dont les artistes +raffolent et dont la musique est _si bizarre_? Je veux le voir, +amenez-le-moi demain. + +--Madame, je ferai mon possible pour cela, mais je dois vous avouer que +je connais peu l'auteur des mazourkas et qu'il n'est point à mes ordres. + +--Non, sans doute, il n'est pas à vos ordres, mais il _doit être aux +miens_. Ainsi je compte sur lui.» + +Cette singulière invitation n'ayant pas été acceptée, la souveraine +annonça à ses sujets que M. _Chopin_ était un _petit original_ jouant +_passablement_ du piano, mais dont la musique n'était qu'un _logogriphe_ +perpétuel _fort ridicule_. + +Une fantaisie de cette nature fut le seul motif de la lettre +passablement impertinente qu'Adolphe reçut de madame N***, au moment +où il s'occupait de son départ pour Paris. La belle Hortense était de la +plus grande force sur le piano et possédait une voix magnifique, dont +elle se servait aussi avantageusement qu'il est possible de le faire, +quand l'âme n'y est pas. Elle n'avait donc nul besoin des leçons de +l'artiste provençal; mais l'apostrophe lancée par celui-ci, en plein +théâtre, à la face du public, avait, comme on le pense bien, retenti +dans la ville. Notre Parisienne, en entendant parler de toutes parts, +demanda et obtint sur le héros de l'aventure des renseignements qui lui +parurent piquants. Elle _voulut le voir_ aussi; comptant bien, après +avoir à loisir examiné l'_original_, fait craquer tous ses ressorts, +joué de lui comme d'un nouvel instrument, lui donner un congé illimité. +Il en arriva tout autrement cependant, au grand dépit de la jolie _simia +pariensis_. Adolphe était fort beau. De grands yeux noirs pleins de feu, +des traits réguliers qu'une pâleur habituelle couvrait d'une teinte +légère de mélancolie, mais où brillait par intervalles l'incarnat le +plus vif, selon que l'enthousiasme ou l'indignation faisait battre son +cœur; une tournure distinguée et des manières fort différentes de celles +qu'on aurait pu lui supposer, à lui qui n'avait guère vu le monde que +par le trou de la toile de son théâtre; un caractère emporté et timide +à la fois, où se rencontrait le plus singulier assemblage de raideur et +de grâce, de patience et de brusquerie, de jovialité subite et de +rêverie profonde, en faisaient, par tout ce qu'il y avait en lui +d'imprévu, l'homme le plus capable d'enlacer une coquette dans ses +propres filets. C'est ce qui arriva, sans préméditation aucune de la +part d'Adolphe pourtant; car il fut pris avant elle. Dès la première +leçon, la supériorité musicale de madame N*** se montra dans tout son +éclat; au lieu de recevoir des conseils, elle en donna presque à son +maître. Les sonates de Steibelt, le Hummel du temps, les airs de +Païsiello et de Cimarosa qu'elle couvrait de broderies parfois d'une +audacieuse originalité, lui fournirent l'occasion de faire scintiller +successivement chacune des facettes de son talent. Adolphe pour qui une +telle femme et une pareille exécution étaient choses nouvelles, fut +bientôt complétement sous le charme. Après la grande fantaisie de +Steibelt (_l'Orage_,) où Hortense lui sembla disposer de toutes les +puissances de l'art musical: + +«Madame, lui dit-il en tremblant d'émotion, vous vous êtes moquée de moi +en me demandant des leçons; mais comment pourrais-je vous en vouloir +d'une mystification qui m'a ouvert à l'improviste le monde poétique, le +ciel de mes songes d'artiste, en faisant de chacun de mes rêves autant +de brillantes réalités? Continuez à me mystifier ainsi, madame, je vous +en conjure, demain, après-demain, tous les jours, et je vous devrai les +plus enivrantes jouissances qu'il m'ait été donné de connaître de ma +vie.» + +L'accent avec lequel ces paroles furent dites par D***, les larmes +qui roulaient dans ses yeux, le spasme nerveux qui agitait ses membres, +étonnèrent Hortense bien plus encore que son talent à elle n'avait +surpris le jeune artiste. Si les arpéges, les traits, les harmonies +pompeuses, les mélodies découpées en dentelle, en naissant sous les +blanches mains de la gracieuse fée, causaient à Adolphe une sorte +d'asphyxie d'étonnement, la nature impressionnable de celui-ci, sa vive +sensibilité, les expressions pittoresques, dont il se servait, leur +exagération même, ne frappèrent pas moins vivement Hortense. + +Il y avait si loin des suffrages passionnés, des joies vraies de +l'artiste, aux bravos tièdes et étudiés des incroyables de Paris, que +l'amour-propre tout seul aurait suffi pour faire regarder sans trop de +rigueur, un homme d'un extérieur moins avantageux que notre héros. L'art +et l'enthousiasme se trouvaient en présence pour la première fois; le +résultat d'une pareille rencontre était facile à prévoir... Adolphe, +ivre d'amour, ne cherchant ni à cacher ni même à modérer les élans de sa +passion toute méridionale, désorienta Hortense et déjoua ainsi, sans +s'en douter, le plan de défense médité par la coquette. Tout cela était +si neuf pour elle! Sans sentir réellement rien qui approchât de la +dévorante ardeur de son amant, elle comprenait cependant qu'il y avait +là tout un monde de sensations (sinon de sentiments), que de fades +liaisons contractées antérieurement ne lui avaient jamais dévoilés. Ils +furent heureux ainsi, chacun à sa manière, pendant quelques semaines; le +départ pour Paris fut, on le pense bien, indéfiniment ajourné. La +musique était pour Adolphe un écho de son bonheur profond, le miroir où +allaient se réfléchir les rayons de sa délirante passion, et d'où ils +revenaient plus brûlants à son cœur. Pour Hortense, au contraire, l'art +musical n'était qu'un délassement sur lequel elle était blasée dès +longtemps; il ne lui procurait que d'agréables distractions, et le +plaisir de briller aux yeux de son amant était bien souvent le mobile +unique qui pût l'attirer au piano. + +Tout entier à sa rage de bonheur, Adolphe, dans les premiers jours, +avait un peu oublié le fanatisme qui jusqu'alors avait rempli sa vie. +Quoiqu'il fût loin de partager les opinions parfois étranges de madame +N***, sur le mérite des différentes compositions qui formaient son +répertoire, il lui faisait néanmoins d'étonnantes concessions, évitant, +sans trop savoir pourquoi, d'aborder dans la conversation les points de +doctrine musicale sur lesquels un vague instinct l'avertissait qu'il y +aurait eu entre eux une divergence trop marquée. Il ne fallait pas +moins qu'un blasphème affreux, comme celui qui lui avait fait mettre à +la porte un de ses élèves, pour détruire l'équilibre existant dans le +cœur d'Adolphe entre son violent amour et ses convictions d'art +despotiques et passionnées. Et ce blasphème, les jolies lèvres +d'Hortense le laissèrent échapper. + +C'était par une belle matinée d'automne; Adolphe, aux pieds de sa +maîtresse savourait ce bonheur mélancolique, cet accablement délicieux +qui succède aux grandes crises de voluptés. L'athée lui-même, en de +pareils instants, entend au dedans de lui s'élever une hymne de +reconnaissance vers la cause inconnue qui lui donna la mort; la mort +_rêveuse et calme comme la nuit_, suivant la belle expression de Moore, +est alors le bien auquel on aspire, le seul que nos yeux, voilés de +pleurs célestes, nous laissent entrevoir, pour couronner cette ivresse +surhumaine. La vie commune, la vie sans poésie, sans amour, la vie en +prose, où l'on marche au lieu de voler, où l'on parle au lieu de +chanter, où tant de fleurs aux couleurs brillantes sont sans parfum et +sans grâce, où le génie n'obtient que le culte d'un jour et des hommages +glacées, où l'art trop souvent contracte d'indignes alliances; la vie +enfin, se présente alors sous un aspect si morne, si désert et si +triste, que la mort, fût-elle dépourvue du charme réel que l'homme noyé +dans le bonheur lui trouve, serait encore pour lui désirable, en lui +offrant un refuge assuré contre l'existence insipide qu'il redoute +par-dessus tout. + +Perdu en de telles pensées, Adolphe tenait une des mains délicates de +son amie, imprimant sur chaque doigt de petites morsures qu'il effaçait +par des baisers sans nombre; pendant que, de son autre main, Hortense +bouclait en fredonnant les noirs cheveux de son amant. + +En écoutant cette voix si pure, si pleine de séductions, une tentation +irrésistible le saisit à l'improviste. + +«Oh! dis-moi l'élégie de _la Vestale_, mon amour, tu sais: + + Toi que je laisse sur la terre, + Mortel que je n'ose nommer. + +Chantée par toi, cette belle inspiration doit être d'un sublime inouï. +Je ne sais comment je ne te l'ai pas encore demandée. Chante, chante-moi +Spontini; que j'obtienne tous les bonheurs ensemble! + +--Quoi! c'est cela que vous voulez? répliqua madame N***, en faisant +une petite moue qu'elle croyait charmante; cette grande lamentation +monotone _vous plaît_?... Oh Dieu! que c'est ennuyeux! quelle psalmodie! +Pourtant, si vous y tenez...» + +La froide lame d'un poignard en entrant dans le cœur d'Adolphe ne l'eût +pas déchiré plus cruellement que ces paroles. Se levant en sursaut comme +un homme qui découvre un animal immonde dans l'herbe sur laquelle il +s'était assis, il fixa d'abord sur Hortense des yeux pleins d'un feu +sombre et menaçant; puis, se promenant avec agitation dans +l'appartement, les poings fermés, les dents serrées convulsivement, il +sembla se consulter sur la manière dont il allait répondre et entamer la +rupture; car pardonner un pareil mot était chose impossible. +L'admiration et l'amour avaient fui; l'ange devenait une femme vulgaire; +l'artiste supérieure retombait au niveau des amateurs ignorants et +superficiels, qui veulent que l'art _les amuse_ et n'ont jamais +soupçonné qu'il eût une plus noble mission; Hortense n'était plus qu'une +forme gracieuse sans intelligence et sans âme; la musicienne avait des +doigts agiles et un larynx sonore... rien de plus. + +Toutefois, malgré la torture affreuse qu'Adolphe ressentait d'une +pareille découverte, malgré l'horreur d'un si brusque désenchantement, +il n'est pas probable qu'il eût manqué d'égards et de ménagements, en +rompant avec une femme dont le seul crime, après tout, était de n'avoir +qu'une organisation inférieure à la sienne, d'aimer le _joli_ sans +comprendre le _beau_. Mais incapable, comme l'était Hortense, de croire +à la violence de l'orage qu'elle venait de soulever, la contraction +subite de tous les traits d'Adolphe, sa promenade agitée dans le salon, +son indignation à peine contenue, lui parurent choses si comiques, +qu'elle ne put résister à un accès de folle gaieté, et laissa échapper +un bruyant éclat de rire. Avez-vous jamais remarqué tout ce que le rire +éclatant a d'odieux dans certaines femmes?... Pour moi, il est l'indice +le plus sûr de la sécheresse de cœur, de l'égoïsme et de la coquetterie. +Autant l'expression d'une joie vive a de charme et de pudeur chez +quelques femmes, autant elle est chez d'autres pleine d'une indécente +ironie. Leur voix prend alors un timbre incisif, effronté, impudique, +d'autant plus haïssable que la femme est plus jeune et plus jolie; en +pareille occasion, je comprends les délices du meurtre, et je cherche +machinalement sous ma main l'oreiller d'Othello. Adolphe avait sans +doute la même manière de sentir à cet égard. Il n'aimait déjà plus +madame N*** l'instant d'auparavant; mais il la plaignait d'avoir des +facultés aussi bornées; il l'eût quittée avec froideur, mais sans +outrage. Ce rire sot et bruyant auquel elle s'abandonna sans réserve, au +moment où le malheureux artiste sentait sa poitrine se déchirer, +l'exaspéra. Un éclair de haine et d'un indicible mépris brilla soudain +dans ses yeux, et, essuyant d'un geste rapide son front couvert d'une +froide sueur: + +«Madame, lui dit-il, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais vu prendre, +vous êtes une sotte!» + +Le soir même, il était sur la route de Paris. + +Ce que pensa la moderne Ariane en se voyant ainsi délaissée, nul ne le +sait. En tout cas, il est probable que le Bacchus qui devait la consoler +et guérir la cruelle blessure faite à son amour-propre, ne se fit pas +attendre. Hortense n'était pas femme à demeurer ainsi dans l'inaction. +_Il fallait un aliment à l'activité de son esprit et de son cœur._ C'est +la phrase consacrée, au moyen de laquelle ces dames poétisent et veulent +justifier leurs écarts les plus prosaïques. + +Quoi qu'il en soit, dès la seconde journée de son voyage, Adolphe, +complétement désenchanté, était tout entier au bonheur de voir son +projet favori, son idée fixe, sur le point de devenir une réalité. Il +allait se trouver enfin à Paris, au centre du monde musical, il allait +entendre ce magnifique orchestre de l'Opéra, ces chœurs si nombreux, si +puissants, entendre madame Branchu dans _la Vestale_... Un feuilleton de +Geoffroy, qu'il lut en arrivant à Lyon, vint exaspérer encore son +impatience. Contre l'ordinaire du célèbre critique, il n'avait eu que +des éloges à donner. + +«Jamais, disait-il, la belle partition de Spontini n'a été rendue avec +un pareil ensemble par les masses, ni avec une inspiration aussi +véhémente par les acteurs principaux. Madame Branchu, entre autres, +s'est élevée au plus haut degré du pathétique; cantatrice habile, douée +d'une voix incomparable, tragédienne consommée, elle est peut-être le +sujet le plus précieux dont ait pu s'enorgueillir l'Opéra depuis sa +fondation; n'en déplaise aux partisans exclusifs de la Saint-Huberti. +Madame Branchu est petite, malheureusement; mais le naturel de ses +poses, l'énergique vérité de ses gestes et le feu de ses yeux, font +disparaître ce défaut de stature; et dans ses débats avec les prêtres de +Jupiter, l'expression de son jeu est si grandiose, qu'elle semble +dominer le colosse Dérivis de toute la tête. Hier, un entr'acte fort +long a précédé le troisième acte. La raison de cette interruption +insolite dans la représentation, était due à l'état violent où le rôle +de Julia et la musique de Spontini avaient jeté la cantatrice. Dans la +prière (_O des infortunés_), sa voix tremblante indiquait déjà une +émotion qu'elle avait peine à maîtriser, mais au finale (_De ces lieux +prêtresse adultère_), son rôle, tout de pantomime, ne l'obligeant pas +aussi impérieusement à contenir les transports qui l'agitaient, des +larmes ont inondé ses joues, ses gestes sont devenus désordonnés, +incohérents, fous, et, au moment où le pontife lui jette sur la tête +l'immense voile noir qui la couvre comme un linceul, au lieu de s'enfuir +éperdue, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors, madame Branchu est +tombée évanouie aux pieds de la grande Vestale. Le public, qui prenait +cela pour de nouvelles combinaisons de l'actrice, a couvert de ses +acclamations la péroraison de ce magnifique finale; chœurs, orchestre, +tam-tam, Dérivis, tout a disparu sous les cris du parterre. La salle +était en ébullition.» + +Un cheval! un cheval! mon royaume pour un cheval! s'écriait Richard III. +Adolphe eût donné la terre entière pour pouvoir à l'instant même quitter +Lyon au galop. Il respirait à peine en lisant ces lignes; ses artères +battaient dans son cerveau à le rendre sourd; il avait la fièvre. Force +lui fut cependant d'attendre le départ de la lourde voiture, si +improprement nommée diligence, où sa place était retenue pour le +lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut passer à Lyon, Adolphe +n'eut garde d'entrer dans un théâtre. En toute autre occasion, il s'en +fût empressé; mais, certain aujourd'hui d'entendre bientôt le +chef-d'œuvre de Spontini dignement exécuté, il voulait jusque-là rester +vierge et pur de tout contact avec les muses provinciales. On partit +enfin. D***, enfoncé dans un coin de la voiture, perdu dans ses +pensées, gardait une farouche attitude, ne prenant aucune part au +caquetage de trois dames fort attentives à entretenir avec deux +militaires une conversation suivie. On parla de tout comme à +l'ordinaire; et, quand vint le tour de la musique, les mille et une +absurdités débitées à ce sujet purent à peine arracher à Adolphe ce +laconique aparté: «Bécasses!» Il fut obligé pourtant, le lendemain, de +répondre aux questions que la plus âgée des femmes s'avisa de lui +adresser. Impatientées toutes les trois du mutisme obstiné du jeune +voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps en +temps sur ses traits, elles avaient décidé qu'il parlerait et qu'on +saurait le but de son voyage. + +«Monsieur va à Paris sans doute? + +--Oui, madame. + +--Pour étudier le droit? + +--Non, madame. + +--Ah! monsieur est étudiant en médecine? + +--Vous vous trompez, madame.» + +L'interrogatoire finit là pour cette fois, mais il recommença le jour +suivant avec une insistance bien propre à faire perdre patience à +l'homme le plus endurant. + +«Il paraît que monsieur va entrer à l'École polytechnique. + +--Non, madame. + +--Alors, monsieur est dans le commerce? + +--Oh! mon Dieu, non, madame. + +--A la vérité, rien n'est plus agréable que de voyager pour son plaisir, +comme fait monsieur, selon toute apparence. + +--Si tel a été mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera +difficile de l'atteindre, si l'avenir ressemble quelque peu au présent.» + +Cette repartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence à l'impertinente +questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses méditations. +Qu'allait-il faire en arrivant à Paris... n'emportant pour toute fortune +que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer +pour utiliser l'un et épargner l'autre?... Pourrait-il tirer part de son +talent?... Qu'importaient après tout de pareilles réflexions, de telles +craintes pour l'avenir!... N'allait-il pas entendre _la Vestale_? +N'allait-il pas connaître dans toute son étendue le bonheur si longtemps +rêvé? Dût-il mourir après cette immense jouissance, avait-il le droit de +se plaindre?... n'était-il pas juste, au contraire, que la vie eût un +terme, quand la somme des joies qui suffit d'ordinaire à toute la durée +de l'existence humaine, est dépensée d'un seul coup. + +C'est dans cet état d'exaltation que l'artiste provençal arriva à Paris. +A peine descendu de voiture, il court aux affiches; mais que voit-il sur +celle de l'Opéra? _les Prétendus_! «Insolente mystification, +s'écria-t-il; c'était bien la peine de me faire chasser de mon théâtre, +de m'enfuir devant la musique de Lemoine, comme devant la lèpre et la +peste, pour la retrouver encore au grand Opéra de Paris!» Le fait est +que cet ouvrage bâtard, ce modèle du style rococo, poudré, brodé, +galonné, qui semble avoir été écrit exclusivement pour les vicomtes de +Jodelet et les marquis de Mascarille, était alors en grande faveur. +Lemoine alternait sur l'affiche de l'Opéra avec Gluck et Spontini. Aux +yeux d'Adolphe, ce rapprochement était une profanation; il lui semblait +que la scène illustrée par les plus beaux génies de l'Europe, ne devait +pas être ouverte à d'aussi pâles médiocrités, que le noble orchestre, +tout frémissant encore des mâles accents d'_Iphigénie en Tauride_ ou +d'_Alceste_, n'aurait pas dû être ravalé jusqu'à accompagner les +fredons de Mondor et de la Dandinière. Quant à un parallèle entre _la +Vestale_ et ces misérables tissus de ponts-neufs, il s'efforçait d'en +repousser l'idée; cette abomination lui figeait le sang dans les veines. +Il y a encore aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_ +(comme on voudra), qui ont exactement la même manière de voir à ce +sujet. + +Dévorant son désappointement, Adolphe retournait tristement chez lui, +quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il +avait autrefois donné des leçons de violon. Celui-ci, riche amateur, +fort répandu dans le monde musical, s'empressa d'informer son maître de +tout ce qui s'y passait et lui apprit que les représentations de _la +Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne seraient +vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les ouvrages de +Gluck eux-mêmes, quoique formant habituellement le fond du répertoire de +l'Opéra, n'y figurèrent pas pendant les premiers temps du séjour +d'Adolphe à Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile +l'accomplissement du vœu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa +virginité musicale. En conséquence, il ne mit les pieds dans aucun +théâtre, et s'abstint de toute espèce de musique. Cherchant une place +qui pût le faire vivre, sans le condamner de nouveau à la tâche +humiliante qu'il avait remplie si longtemps en province, il se fit +entendre à Persuis, alors chef d'orchestre à l'Opéra. Persuis lui trouva +du talent, l'engagea à revenir le voir, et lui promit la première place +qui deviendrait vacante parmi les violons de l'Opéra. Tranquille de ce +côté, et deux élèves, que son protecteur lui avait procurés, facilitant +ses moyens d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son +impatience d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux +affiches, chaque jour son attente était trompée. Le 22 mars, arrivé le +matin au coin de la rue Richelieu, au moment où l'afficheur montait sur +son échelle, Adolphe, après avoir vu placarder successivement le +Vaudeville, l'Opéra-Comique, le Théâtre-Italien, la Porte-Saint-Martin, +vit déployer lentement une grande feuille brune qui portait en tête: +_Académie impériale de musique_ et faillit tomber sur le pavé en lisant +enfin le nom tant désiré: _la Vestale_. + +A peine Adolphe eut-il jeté les yeux sur l'affiche qui lui annonçait _la +Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de délire s'empara de lui. Il +commença une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les +angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures, +parlant, chantant, gesticulant comme un échappé de Charenton. + +Abîmé de fatigue, couvert de boue, il s'arrêta enfin dans un café, +demanda à dîner, dévora sans presque s'en apercevoir, ce que le garçon +avait mis devant lui et tomba dans une tristesse étrange. Saisi d'un +effroi dont il ne pouvait pas bien démêler la cause, en présence de +l'événement immense qui allait s'accomplir pour lui, il écouta quelque +temps les rudes battements de son cœur, pleura, et, laissant tomber sa +tête amaigrie sur la table, s'endormit profondément. La journée du +lendemain fut plus calme; une visite à Persuis en abrégea la durée. +Celui-ci, en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre +d'administration de l'Opéra; c'était sa nomination à la place de second +violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette +faveur qui, dans un autre moment, l'eût comblé de joie, n'était plus à +ses yeux qu'un accessoire de peu d'intérêt; quelques minutes après, il +n'y songeait plus. Il évita de parler à Persuis de la représentation qui +devait avoir lieu le soir même; un pareil sujet de conversation eût +ébranlé jusqu'aux fibres les plus intimes de son cœur; il l'épouvantait. +Persuis, ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases +incohérentes du jeune homme, s'apprêtait à lui demander le motif de son +trouble; Adolphe, qui s'en aperçut, se leva aussitôt et sortit. Quelques +tours devant l'Opéra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien +assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans +le nom des acteurs, l'aidèrent à atteindre le soir de cette interminable +journée. Six heures sonnèrent enfin. Vingt minutes après, Adolphe était +dans sa loge; car, pour être moins troublé dans son admiration +extatique et pour mettre encore plus de solennité dans son bonheur, il +avait, malgré la folie d'une telle dépense, pris une loge pour lui seul. +Nous allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-même de cette +mémorable soirée. Quelques lignes qu'il écrivit en rentrant, à la suite +de l'espèce de journal d'où j'ai extrait ces détails, montrent trop bien +l'état de son âme et l'inconcevable exaltation qui faisait le fond de +son caractère; je vous les donne ici sans y rien changer. + + +«23 mars, minuit. + +»Voilà donc la vie! Je la contemple du haut de mon bonheur... impossible +d'aller plus loin... je suis au faîte... Redescendre?... rétrograder?... +non certes, j'aime mieux partir avant que de nauséabondes saveurs +puissent empoisonner le goût du fruit délicieux que je viens de +cueillir. Quelle serait mon existence, si je la prolongeais?... celle de +ces milliers de hannetons que j'entends bourdonner autour de moi. +Enchaîné de nouveau derrière un pupitre, obligé d'exécuter +alternativement des chefs-d'œuvre et d'ignobles platitudes, je finirais +comme tant d'autres pas me blaser; cette exquise sensibilité qui me fait +percevoir tant de sensations, me rend accessible à tant de sentiments +inconnus du vulgaire, s'émousserait peu à peu; mon enthousiasme se +refroidirait, s'il ne s'éteignait pas tout entier sous la cendre de +l'habitude. J'en viendrais peut-être à parler des hommes de génie, comme +de créatures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et de +Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je haïrais toujours de +toutes les forces de mon âme ce que je déteste aujourd'hui; mais +n'est-il pas cruel de ne conserver d'énergie que pour la haine? La +musique occupe trop de place dans mon existence. Cette passion a tué, +absorbé toutes les autres. La dernière expérience que j'ai faite de +l'amour m'a trop douloureusement désenchanté. Trouverais-je jamais une +femme dont l'organisation fut montée au diapason de la mienne?... non, +je le crains, elles ressemblent toutes plus ou moins à Hortense. +J'avais oublié ce nom... Hortense... comme un seul mot de sa bouche m'a +désillusionné!... Oh! humiliation! avoir aimé de l'amour le plus ardent, +le plus poétique, de toute la puissance du cœur et de l'âme, une femme +sans âme et sans cœur, radicalement incapable de comprendre le sens des +mots _amour_, _poésie_!... sotte, triple sotte! Je n'y puis penser +encore sans sentir mon front se colorer..................» «...... J'ai +eu hier l'intention d'écrire à Spontini pour lui demander la permission +de l'aller voir; mais cette démarche eût-elle été bien accueillie, le +grand homme ne m'aurait jamais cru capable de comprendre son ouvrage +comme je le comprends. Je ne serais vraisemblablement à ses yeux qu'un +jeune homme passionné qui s'est pris d'un engouement puéril, pour un +ouvrage mille fois au-dessus de sa portée. Il penserait de moi ce qu'il +doit nécessairement penser du public. Peut-être même attribuerait-il mes +élans d'admiration à de honteux motifs d'intérêt, confondant ainsi +l'enthousiasme le plus sincère avec la plus basse flatterie. Horreur!... +Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le monde, orphelin dès +l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour personne. Quelques-uns +diront: «Il était fou.» Ce sera mon oraison funèbre... Je mourrai +après-demain... On doit donner encore _la Vestale_... que je l'entende +une seconde fois!... Quelle œuvre! comme l'amour y est peint!... et le +fanatisme! Tous ses prêtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse +victime... Quels accords dans ce finale de géant!... Quelle mélodie +jusque dans les récitatifs! Quel orchestre! Il se meut si +majestueusement... les basses ondulent comme les flots de l'Océan. Les +instruments sont des acteurs dont la langue est aussi expressive que +celle qui se parle sur la scène. Dérivis a été superbe dans son +récitatif du second acte; c'était le Jupiter Tonnant. Madame Branchu, +dans l'air: _Impitoyables dieux_! m'a brisé la poitrine; j'ai failli me +trouver mal. Cette femme est le génie incarné de la tragédie lyrique; +elle me réconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai encore une +fois, une fois... cette _Vestale_... production surhumaine, qui ne +pouvait naître que dans un siècle de miracles comme celui de Napoléon. +Je concentrerai dans trois heures toute la vitalité de vingt ans +d'existence... après quoi... j'irai... ruminer mon bonheur dans +l'éternité.» + + * * * * * + +Deux jours après, à dix heures du soir, une détonation se fit entendre +au coin de la rue Rameau, en face de l'entrée de l'Opéra. Des +domestiques en riche livrée accoururent au bruit et relevèrent un homme +baigné dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au même instant, +une dame qui sortait du théâtre, s'approchant pour demander sa voiture, +reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'écria: «Oh! mon Dieu, c'est +le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille!» Hortense +(car c'était elle) avait instantanément conçu la pensée de faire ainsi +tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui l'avait +froissée par un si outrageant abandon. Le lendemain, on disait au club +de la rue de Choiseul: «Cette madame N*** est vraiment une femme +délicieuse! à son dernier voyage dans le Midi, un Provençal en est +devenu tellement fou, qu'il l'a suivie jusqu'à Paris, et s'est brûlé la +cervelle à ses pieds, hier soir, à la porte de l'Opéra. Voilà un succès +qui la rendra encore cent fois plus séduisante.» + +Pauvre Adolphe!.... + + * * * * * + +«Le diable m'emporte, dit Moran, si Corsino en peignant son Provençal, +ne nous a pas fait son propre portrait!--C'est ce que je pensais tout à +l'heure, en l'écoutant réciter la lettre d'Adolphe. Vous lui ressemblez, +mon cher, dis-je à Corsino.» + +Celui-ci nous jette un singulier regard... baisse les yeux et part sans +répondre. + + + + +TREIZIÈME SOIRÉE + +SPONTINI. + +Esquisse biographique. + + +On joue un opéra-comique français, très, etc. + +Tout le monde parle. Personne ne joue, excepté les quatre fidèles +musiciens, les quatre Caton, aidés ce soir-là d'un tambour. Le bruit +effroyable qu'ils font à eux cinq, nous gêne beaucoup pour la +conversation. Mais bientôt le tambour fatigué s'arrête, le joueur de +grosse caisse est pris d'une crampe au bras droit qui rend toute son +ardeur inutile; et l'on peut enfin causer. + +«Croyez-vous à la réalité d'un tel fanatisme? me dit Dimsky, après avoir +donné son opinion sur la nouvelle du soir précédent.--Je n'y crois pas, +mais je l'ai éprouvé souvent.--Butor! reprend Corsino, tu méritais une +pareille réponse.» Puis, continuant: «Avez-vous connu Spontini? me +dit-il.--Beaucoup, et de l'admiration que son génie m'inspira d'abord, +naquit ensuite une vive affection pour sa personne.--On dit qu'il était +d'une sévérité pour ses exécutants qui passe toute croyance!--On vous a +trompé sous un certain rapport; je l'ai vu souvent complimenter des +chanteurs médiocres. Mais il était impitoyable pour les chefs +d'orchestre, et rien ne le tourmentait aussi violemment que les +mouvements de ses compositions pris à contre-sens. Un jour, dans une +ville d'Allemagne que je ne veux pas nommer, il assistait à une +représentation de _Cortez_, dirigée par un homme incapable; au milieu du +second acte, la torture qu'il ressentait devint telle, qu'il eut une +attaque de nerfs et qu'on fut obligé de l'emporter. + +«Soyez bon, faites-nous de lui une esquisse biographique. Sa vie doit +avoir été fort agitée et offrir plus d'un enseignement. + +--Je n'ai rien à vous refuser, messieurs, mais la vie de ce maître, bien +qu'agitée en effet, ne contient rien de précisément romanesque. Vous +allez en juger.» + + * * * * * + +Le 14 novembre 1779, naquit à Majolati, près de Jesi, dans la Marche +d'Ancône, un enfant nommé Gaspard Spontini. Je ne dirai pas de lui ce +que les biographes répètent sans se lasser en racontant la vie des +artistes célèbres: «Il manifesta de très bonne heure des dispositions +extraordinaires pour son art. Il avait à peine six ans, qu'il produisait +déjà des œuvres remarquables, etc., etc.» Non, certes, mon admiration +pour son génie est trop réfléchie pour employer à son égard les +banalités de la louange vulgaire. On n'ignore pas d'ailleurs ce que sont +en réalité les _chefs-d'œuvre_ des enfants prodiges, et de quel intérêt +il eût été, pour la gloire de ceux qui sont ensuite devenus _des +hommes_, que l'on détruisît dès leur apparition les ébauches ridicules +de leur enfance tant prônée. Tout ce que je sais sur les premières +années de Spontini, pour l'avoir entendu raconter par lui-même, se borne +à quelques faits que je vais reproduire sans y attacher plus +d'importance qu'ils n'en méritent. + +Il avait douze ou treize ans quand il se rendit à Naples pour entrer au +Conservatoire della Pietà. Fut-ce d'après le désir de l'enfant que ses +parents lui ouvrirent les portes de cette célèbre école de musique, ou +son père, peu fortuné sans doute, crut-il, en l'y introduisant, le +mettre sur la voie d'une carrière facile autant que modeste, et ne +prétendit-il faire de lui que le maître de chapelle de quelque couvent +ou de quelque église du second ordre? C'est ce que j'ignore. Je +pencherais volontiers pour cette dernière hypothèse, eu égard aux +dispositions pour la vie religieuse manifestées par tous les autres +membres de la famille de Spontini. L'un de ses frères fut curé d'un +village romain, l'autre (Anselme Spontini) mourut moine il y a peu +d'années dans un couvent de Venise, si je ne me trompe, et sa sœur, +également, a fini ses jours dans un monastère où elle avait pris le +voile. + +Quoi qu'il en soit, ses études furent assez fructueuses à la Pietà pour +le mettre bientôt à même d'écrire, à peu près comme tout le monde, une +de ces niaiseries décorées en Italie, comme ailleurs, du nom pompeux +d'opéra, qui avait pour titre _i Puntigli delle donne_. Je ne sais si ce +premier essai fut représenté. Il inspira toutefois à son auteur assez de +confiance en ses propres forces et d'ambition pour le porter à s'enfuir +du Conservatoire et à se rendre à Rome, où il espérait pouvoir plus +aisément qu'à Naples se produire au théâtre. Le fugitif fut bientôt +rattrapé, et, sous peine d'être reconduit à Naples comme un vagabond, +mis en demeure de justifier son escapade et les prétentions qui +l'avaient inspirée, en écrivant un opéra pour le carnaval. On lui donna +un livret intitulé _gli Amanti in cimento_, qu'il mit promptement en +musique, et qui fut presque aussitôt représenté avec succès. Le public +se livra, à l'égard du jeune maestro, aux transports ordinaires aux +Romains en pareille occasion. Son âge, d'ailleurs, et l'épisode de sa +fuite avaient disposé les dilettanti en sa faveur. Spontini fut donc +applaudi, acclamé, redemandé, porté en triomphe, et... oublié au bout de +quinze jours. Ce court succès lui valut au moins sa liberté d'abord (on +le dispensa de rentrer au Conservatoire), et un engagement assez +avantageux pour aller, comme on dit en Italie, _écrire_ à Venise. + +Le voilà donc émancipé, livré à lui-même, après un séjour qui ne paraît +pas avoir été fort long dans les classes du Conservatoire napolitain. +C'est ici qu'il conviendrait d'éclaircir la question qui se présente +tout naturellement: Quel fut son maître?... Les uns lui ont donné le +père Martini, qui était mort avant l'entrée de Spontini au +Conservatoire, et je crois même avant que celui-ci fût né; d'autres, un +nommé Baroni, qu'il aurait pu connaître à Rome; ceux-ci ont fait honneur +de son éducation musicale à Sala, à Traetta, et même à Cimarosa. + +Je n'ai pas eu la curiosité d'interroger Spontini à ce sujet, et il n'a +jamais jugé à propos de m'en entretenir. Mais j'ai pu clairement +reconnaître et recueillir comme un aveu dans ses conversations, que les +vrais maîtres de l'auteur de _la Vestale_, de _Cortez_ et d'_Olympie_ +furent les chefs-d'œuvre de Gluck, qui lui apparurent pour la première +fois à son arrivée à Paris en 1803, et qu'il étudia aussitôt avec +passion. Quant à l'auteur des nombreux opéras italiens dont nous +donnerons tout à l'heure la nomenclature, je crois qu'il importe assez +peu de savoir quel professeur lui avait appris la manière de les +confectionner. Les us et coutumes des théâtres lyriques italiens de ce +temps y sont fidèlement observés, et le premier venu des musicastres de +son pays a pu aisément lui donner une formule qui, déjà à cette époque, +était le secret de la comédie. Pour ne parler que de Spontini le Grand, +je crois que non-seulement Gluck, mais aussi Méhul, qui déjà avait écrit +son admirable _Euphrosine_, et Cherubini par ses premiers opéras +français, ont dû développer en lui le germe demeuré latent de ses +facultés dramatiques, et en hâter le magnifique développement. + +Je ne trouve dans ses œuvres, au contraire, aucune trace de l'influence +qu'auraient pu exercer sur lui, au point de vue purement musical, les +maîtres allemands, Haydn, Mozart et Beethoven. Ce dernier même était à +peine connu de nom en France quand Spontini y arriva, et _la Vestale_ et +_Cortez_ brillaient déjà depuis longtemps sur la scène de l'Opéra de +Paris, quand leur auteur visita l'Allemagne pour la première fois. Non, +c'est l'instinct seul de Spontini qui le guida et lui fit soudainement +découvrir dans l'emploi des masses vocales et instrumentales, et dans +l'enchaînement des modulations, tant de richesses inconnues ou du moins +inexploitées de ses prédécesseurs pour la composition théâtrale. Nous +verrons bientôt ce qui résulta de ses innovations, et la haine qu'elles +lui attirèrent de la part de ses compatriotes, autant que de celle des +musiciens français. + +En reprenant le fil de mon récit biographique, je dois avouer mon +ignorance au sujet des faits et gestes du jeune Spontini en Italie, +après qu'il eut produit à Venise son troisième opéra. Je ne sais pas +même bien pertinemment sur quels théâtres il donna les ouvrages qui +suivirent celui-ci. Ils lui rapportèrent sans doute aussi peu d'argent +que de gloire, puisqu'il se détermina à tenter la fortune en France, +sans y être appelé par la voix publique ni par un puissant protecteur. + +On connaît le titre des treize ou quatorze partitions italiennes +composées par Spontini pendant les sept années qui suivirent son premier +et éphémère succès à Rome. Ce sont: l'_Amor secreto_, l'_Isola +disabitata_, l'_Eroismo ridicolo_, _Teseo riconosciuto_, _la Finta +Filosofa_, _la Fuga in maschera_, _i Quadri parlanti_, _il Finto +Pittore_, _gli Elisi delusi_, _il Geloso e l'Audace_, le _Metamorfosi di +Pasquale_, _Chi più guarda non vede_, _la Principessa d'Amalfi_, +_Berenice_. + +Il avait conservé dans sa bibliothèque les manuscrits et même les +livrets imprimés de toutes ces pâles compositions, qu'il montrait +quelquefois à ses amis avec un sourire de dédain, comme des jouets de +son enfance musicale. + +A son arrivée à Paris, Spontini, je crois, eut beaucoup à souffrir. Il y +vécut tant bien que mal en donnant des leçons, et obtint la +représentation au Théâtre-Italien, de sa _Finta Filosofa_, qui fut +accueillie favorablement. Quoi qu'en disent la plupart de ses +biographes, il faut croire que l'opéra de _Milton_, de M. de Jouy, fut +le premier essai de Spontini sur des paroles françaises, et qu'il +précéda le petit et insignifiant ouvrage intitulé _Julie ou le Pot de +Fleurs_. + +Sur le titre de ces deux partitions gravées, on lit en effet que +_Milton_ fut représenté à l'Opéra-Comique le 27 novembre 1804, et que +_Julie_ y parut seulement le 12 mars 1805. _Milton_ fut assez bien reçu +_Julie_, au contraire, succomba sous le poids de l'indifférence +publique, comme mille autres productions du même genre, que nous voyons +journellement naître et mourir sans que personne daigne y prendre +garde. Un seul morceau en a été conservé par les théâtres de vaudeville, +c'est l'air _Il a donc fallu pour la gloire_. Le célèbre acteur Elleviou +avait pris Spontini en affection; voulant lui fournir l'occasion d'une +revanche, il lui procura un livret d'opéra-comique en trois actes: _la +Petite Maison_, qui très-probablement ne valait pas mieux que _Julie_, +et que l'imprudent musicien eut la faiblesse d'accepter. _La Petite +maison_ s'écroula avec un tel fracas et si complétement, qu'il n'en est +pas resté trace. La représentation n'en put même être achevée. Elleviou +y jouait un rôle important; indigné de quelques sifflets isolés, il +s'oublia jusqu'à adresser à l'auditoire un geste méprisant. Le plus +affreux tumulte s'ensuivit, le parterre en fureur s'élança dans +l'orchestre, chassa les musiciens, et brisa tout ce qui lui tomba sous +la main. + +Après ce double échec du jeune compositeur, toutes les portes allaient +nécessairement se fermer devant lui. Mais une haute protection, celle de +l'impératrice Joséphine, lui restait; elle ne lui fit pas défaut, et +c'est certainement à elle seule que le génie de Spontini, qu'on allait +éteindre avant son lever, dut de pouvoir, deux ans plus tard, faire au +ciel de l'art sa radieuse ascension. M. de Jouy conservait depuis +longtemps en portefeuille un poëme de grand opéra, _la Vestale_, refusé +par Méhul et par Cherubini. Spontini le sollicita avec de si vives +instances, que l'auteur se décida enfin à le lui confier. + +Pauvre alors, déjà décrié et haï de la tourbe des musiciens de Paris, +Spontini oublia tout, en s'élançant comme un aigle sur sa riche proie. +Il s'enferma dans un misérable réduit, négligea ses élèves, insoucieux +des premières nécessités de la vie et travailla à son œuvre avec cette +ardeur fiévreuse, cette passion frémissante, indices certains de la +première éruption de son volcan musical. + +La partition achevée, l'impératrice la fit mettre immédiatement à +l'étude à l'Opéra; et ce fut alors que commença pour le protégé de +Joséphine le supplice des répétitions; supplice affreux pour un +novateur sans autorité acquise, et auquel le personnel tout entier des +exécutants était naturellement et systématiquement hostile; lutte de +tous les instants contre des intentions malveillantes; déchirants +efforts pour déplacer des bornes, échauffer des glaçons, raisonner avec +des fous, parler d'amour à des envieux, de courage à des lâches. Tout le +monde se révoltait contre les prétendues difficultés de l'œuvre +nouvelle, contre les formes inusitées de ce grand style, contre les +mouvements impétueux de cette passion incandescente allumée aux plus +purs rayons du soleil d'Italie. Chacun voulait retrancher, couper, +émonder, aplatir cette fière musique, aux rudes exigences, qui fatiguait +ses interprètes en leur demandant sans cesse de l'attention, de la +vigueur et une fidélité scrupuleuse. Madame Branchu elle-même, cette +femme inspirée qui créa d'une si admirable façon le rôle de Julia, m'a +avoué ensuite, non sans regretter ce coupable découragement, avoir un +jour déclaré à Spontini qu'elle n'apprendrait jamais ses _inchantables +récitatifs_. Les remaniements dans l'instrumentation, les suppressions, +les réinstallations des phrases, les transpositions, avaient déjà causé +à l'administration de l'Opéra des frais énormes de copie. Sans la bonté +infatigable de Joséphine et la _volonté_ de Napoléon qui exigea que l'on +fît _l'impossible_, il est hors de doute que la partition de _la +Vestale_, repoussée comme absurde et inexécutable, n'eût jamais vu le +jour. Mais, pendant que le pauvre grand artiste se tordait au milieu des +tortures qu'on lui infligeait avec une si cruelle persistance à l'Opéra, +le Conservatoire faisait fondre le plomb qu'il voulait, lui, au grand +jour de la représentation, verser dans ses plaies vives. Toute la +marmaille des rapins contre-pointistes, jurant, sur la parole de leurs +maîtres, que Spontini ne savait pas les premiers éléments de l'harmonie, +que son chant était posé sur l'accompagnement _comme une poignée de +cheveux sur une soupe_ (j'ai entendu pendant plus de dix ans dans les +classes du Conservatoire cette noble comparaison appliquée aux œuvres de +Spontini), tous ces jeunes tisseurs de notes, capables de comprendre et +de sentir les grandes choses de l'art musical, comme MM. les portiers, +leurs pères, l'étaient de juger de littérature et de philosophie, se +liguaient pour faire tomber _la Vestale_. Le système des sifflets ne fut +pas admis. Celui des bâillements et des rires ayant été adopté, chacun +de ces mirmidons devait, à la fin du second acte, se coiffer d'un bonnet +de nuit et faire mine de s'endormir. + +Je tiens ce détail du chef même de la bande des dormeurs. Il s'était +adjoint, pour la direction du sommeil, un jeune chanteur de romances, +devenu plus tard l'un de nos plus célèbres compositeurs d'opéras +comiques. Toutefois le premier acte s'exécuta sans encombre, et les +cabaleurs, ne pouvant méconnaître l'effet de cette belle musique, si mal +écrite, à les en croire, se contentaient de dire avec un étonnement naïf +qui n'avait plus rien d'hostile: «Cela va!» Boïeldieu, assistant +vingt-deux ans après à la répétition générale de la symphonie en _ut +mineur_ de Beethoven, disait aussi avec le même sentiment de surprise: +«Cela va!» Le scherzo lui avait paru si _bizarrement_ écrit, qu'à son +avis cela _ne devait pas aller_! Hélas! il y a bien d'autres choses qui +sont allées, qui vont et qui iront, malgré les professeurs de +contre-point et les auteurs d'opéras comiques. + +Quand vint le second acte de _la Vestale_, l'intérêt toujours croissant +de la scène du temple ne permit pas aux conspirateurs de songer un +instant à l'exécution de la misérable farce qu'ils avaient préparée, et +le finale leur arracha, tout comme au public impartial, de chaleureux +applaudissements dont ils eurent sans doute à faire amende honorable le +lendemain, en continuant, dans leurs classes, à vilipender cet ignorant +Italien, qui avait su pourtant les émouvoir si vivement. Le temps est un +grand maître! Cet adage n'est pas neuf; mais la révolution qui s'est +faite en douze ou quinze ans dans les idées de notre Conservatoire est +une preuve frappante de sa vérité. Il n'y a plus guère aujourd'hui dans +cet établissement de préjugés ni de parti pris hostiles aux choses +nouvelles; l'esprit de l'école est excellent. Je crois que la Société +des concerts, en familiarisant les jeunes musiciens avec une foule de +chefs-d'œuvre, écrits par des maîtres dont le génie hardi et indépendant +n'a jamais connu seulement nos rêveries scolastiques, est pour beaucoup +dans ce résultat. Aussi l'exécution des fragments de _la Vestale_ par la +Société des concerts et les élèves du Conservatoire obtient-elle +toujours un succès immense, succès d'applaudissements, de cris, de +larmes, qui trouble les exécutants et le public à tel point, qu'on se +trouve quelquefois pendant une longue demi-heure dans l'impossibilité de +continuer le concert. Un jour, en pareille circonstance, Spontini, caché +au fond d'une loge, observait philosophiquement cette tempête +d'enthousiasme, et se demandait sans doute, en voyant les manifestations +tumultueuses de l'orchestre et des choristes, ce que sont devenus tous +les petits drôles, tous les petits contre-pointistes, tous les petits +crétins de 1807, quand le parterre, l'ayant aperçu, se leva en masse en +se tournant vers lui, et la salle d'éclater de nouveau en cris de +reconnaissance et d'admiration. Clameur sublime dont les âmes émues +saluent le vrai génie, et sa plus noble récompense! N'y a-t-il pas +quelque chose de providentiel dans ce triomphe décerné au grand artiste +au sein même de l'École où, pendant trente ans et plus, on enseigna la +haine de sa personne et le mépris de ses ouvrages. + +Et cependant, combien la musique de _la Vestale_ doit perdre, ainsi +privée du prestige de la scène, pour ceux des auditeurs surtout (et le +nombre en est grand) qui ne l'ont jamais entendue à l'Opéra! Comment +deviner au concert cette multitude d'effets divers où l'inspiration +dramatique éclate avec tant d'abondance et de profondeur? Ce que ces +auditeurs peuvent saisir, c'est une vérité d'expression qu'on devine dès +les premières mesures de chaque rôle, c'est l'intensité de la passion +qui rend cette musique lumineuse par l'ardente flamme qui y est +concentrée, _sunt lacrymæ rerum_, et la valeur purement musicale des +mélodies et des groupes d'accords. Mais il y a des idées qui ne peuvent +s'apercevoir qu'à la représentation; il en est une, entre autres, d'une +beauté rare au second acte. La voici: Dans l'air de Julia: +_Impitoyables dieux_! air dans le mode mineur et plein d'une agitation +désespérée, se trouve une phrase navrante d'abandon et de douloureuse +tendresse: _Que le bienfait de sa présence enchante un seul moment ces +lieux_. Après la fin de l'air et ces mots de récitatif: _Viens, mortel +adoré, je te donne ma vie_, pendant que Julia va au fond du théâtre pour +ouvrir à Licinius, l'orchestre reprend un fragment de l'air précédent où +les accents du trouble passionné de _la Vestale_ dominent encore; mais, +au moment même où la porte s'ouvre en donnant passage aux rayons amis de +l'astre des nuits, un _pianissimo_ subit ramène dans l'orchestre, un peu +ornée par les instruments à vent, la phrase _Que le bienfait de sa +présence_; il semble aussitôt qu'une délicieuse atmosphère se répande +dans le temple, c'est un parfum d'amour qui s'exhale, c'est la fleur de +la vie qui s'épanouit, c'est le ciel qui s'ouvre, et l'on conçoit que +l'amante de Licinius, découragée de sa lutte contre son cœur, vienne en +chancelant s'affaisser au pied de l'autel, prête à donner sa vie pour un +instant d'ivresse. Je n'ai jamais pu voir représenter cette scène sans +en être ému jusqu'au vertige. A partir de ce morceau, cependant, +l'intérêt musical et l'intérêt dramatique vont sans cesse grandissant; +et l'on pourrait presque dire que, dans son ensemble, le second acte de +_la Vestale_ n'est qu'un _crescendo_ gigantesque, dont le _forte_ éclate +à la scène finale du voile seulement. Vous n'attendez pas, messieurs, +que j'analyse ici les beautés de l'immortelle partition que vous admirez +tous autant que je l'admire. Mais comment ne pas signaler en passant des +merveilles d'expression comme celles qu'on trouve au début du duo des +amants: + + LICINIUS. + + Je te vois. + + JULIA. + + En quels lieux! + + LICINIUS. + + Le dieu qui nous rassemble + Veille autour de ces murs et prend soins de tes jours. + + JULIA. + + Je ne crains que pour toi! + +Quelle différence entre les accents de ces deux personnages! les +paroles de Licinius se pressent sur ses lèvres brûlantes; Julia, au +contraire, n'a presque plus d'inflexions dans la voix, la force lui +manque, elle meurt. Le caractère de Licinius se développe mieux encore +dans sa cavatine, dont on ne saurait assez admirer la beauté mélodique; +il est tendre d'abord, il console, il adore, mais vers la fin, à ces +mots: + + Va, c'est aux dieux à nous porter envie, + +une sorte de fierté se décèle dans son accent, il contemple sa belle +conquête, la joie de la possession devient plus grande que le bonheur +même, et sa passion se colore d'orgueil. Quant au duo, et surtout à la +péroraison de l'ensemble: + + C'est pour toi seul que je veux vivre! + Oui, pour toi seule je veux vivre! + +ce sont choses indescriptibles; il y a là des palpitations, des cris, +des étreintes éperdues qui ne sont point connues de vous, pâles amants +du Nord: c'est l'amour italien dans sa grandeur furieuse et ses +volcaniques ardeurs. Au finale, à l'entrée du peuple et des prêtres dans +le temple, les formes rhythmiques grandissent démesurément; l'orchestre, +gros de tempêtes, se soulève et ondule avec une majesté terrible; il +s'agit ici du fanatisme religieux. + + O crime! ô désespoir! ô comble de revers! + Le feu céleste éteint! la prêtresse expirante! + Les dieux pour signaler leur colère éclatante, + Vont-ils dans le chaos replonger l'univers? + +Ce récitatif est effrayant de vérité dans son développement mélodique, +dans ses modulations et son instrumentation; c'est d'un grandiose +monumental; partout s'y manifeste la force menaçante d'un prêtre de +Jupiter Tonnant. Et, parmi les phrases de Julia, successivement pleines +d'accablement, de résignation, de révolte et d'audace, il y a de ces +accents si naturels qu'il semble qu'on n'eût pu en employer d'autres; et +si rares pourtant que les plus belles partitions en contiennent à peine +quelques-uns. Tels sont ceux: + + Eh quoi! je vis encore!......... + Qu'on me mène à la mort!......... + Le trépas m'affranchit de ton autorité!......... + Prêtres de Jupiter, je confesse que j'aime!......... + Est-ce assez d'une loi pour vaincre la nature!......... + Vous ne le saurez pas......... + +A cette dernière réponse de Julia à la question du pontife, les foudres +de l'orchestre éclatent avec fracas, on sent qu'elle est perdue, que la +touchante prière que la malheureuse vient d'adresser à Latone ne la +sauvera pas. Le récitatif mesuré: _Le temps finit pour moi_, est un +chef-d'œuvre de modulation, eu égard à ce qui précède et à ce qui suit. +Le grand prêtre a terminé sa phrase dans le ton de _mi majeur_, qui sera +bientôt celui du chœur final. Le chant de la Vestale s'éloignant peu à +peu de cette tonalité, va faire repos sur la dominante d'_ut_ mineur; +alors, les altos commencent seuls une sorte de trémolo sur le _si_ que +l'oreille prend pour la note _sensible_ du ton établi en dernier lieu, +et amènent, par ce même _si_, qui va redevenir tout d'un coup la note +_dominante_, l'explosion des instruments de cuivre et des timbales dans +le ton de _mi_ majeur qui vibre de nouveau avec un redoublement de +sonorité, comme ces lueurs qui, la nuit, reparaissent plus éblouissantes +quand un obstacle les a pour instant dérobées à nos yeux. Pour +l'anathème, maintenant, sous lequel le pontife abîme sa victime, autant +que pour la stretta, toute description est aussi impuissante qu'inutile +pour quiconque ne les a pas entendus. C'est là surtout qu'on reconnaît +la puissance de cet orchestre de Spontini, qui, malgré les +développements variés de l'instrumentation moderne, est resté debout, +majestueux, beau de formes, drapé à l'antique et brillant comme au jour +où il jaillit tout armé du cerveau de son auteur. On palpite avec +douleur sous les incessantes répercussions du rhythme impitoyable du +double chœur syllabique des prêtres, contrastant avec la gémissante +mélodie des vestales éplorées. Mais la divine angoisse de l'auditeur ne +parvient à son comble qu'à l'endroit où abandonnant l'emploi du rhythme +précipité, les instruments et les voix, les uns en sons soutenus, les +autres en trémolo, versent à torrents continus les stridents accords de +la péroraison; c'est là le point culminant de ce crescendo qui s'est +échauffé en grandissant pendant toute la seconde moitié du second acte, +et auquel, à mon sens, aucun autre n'est comparable pour son immensité +et la lenteur formidable de son progrès. Pendant les grandes exécutions +de cette scène olympienne au Conservatoire et à l'Opéra de Paris, tout +frémit, le public, les exécutants, l'édifice lui-même qui, métallisé de +la base au faîte, semble comme un gong colossal, projeter de sinistres +vibrations. Les moyens des petits théâtres semblables au vôtre, +messieurs, sont insuffisants à produire cet étrange phénomène. + +Remarquez maintenant, au sujet de la disposition des voix d'hommes dans +cette stretta sans pareille, que loin d'être une _maladresse_ et une +_pauvreté_, ainsi qu'on l'a prétendu, le morcellement des forces vocales +a été là profondément calculé. Les ténors et les basses sont, au début, +divisés en six parties, dont trois seulement se font entendre à la fois; +c'est un double chœur dialogué. Le premier chœur chante trois notes que +le second répète immédiatement, de manière à produire une incessante +répercussion de chaque temps de la mesure, et sans qu'il y ait jamais, +par conséquent, plus d'une moitié des voix d'hommes employées à la fois. +Ce n'est qu'à l'approche du _fortissimo_ que toute cette masse se réunit +en un seul chœur; c'est au moment où, l'intérêt mélodique et +l'expression passionnée ayant atteint leur plus haute puissance, le +rhythme haletant a besoin de nouvelles forces pour lancer les +déchirantes harmonies dont le chant des femmes est accompagné. C'est la +conséquence du vaste système de crescendo adopté par l'auteur et dont le +terme extrême se trouve, je l'ai déjà dit, à l'accord dissonnant qui +éclate quand le pontife jette sur la tête de Julia le fatal voile noir. +C'est une admirable combinaison, au contraire, pour laquelle il n'y a +pas assez d'éloges et dont il n'était permis de méconnaître la valeur +qu'à un demi-quart de musicien, comme celui qui la blâmait. Mais il est +naturel à la critique ainsi dirigée de bas en haut, de faire aux hommes +exceptionnels qu'elle se permet de morigéner, précisément un reproche de +leurs qualités et de voir de la faiblesse dans la manifestation la plus +évidente de leur savoir et de leur force. + +Quand donc les Paganini de l'art d'écrire ne seront-ils plus obligés de +recevoir des leçons des aveugles du pont Neuf?... + +Le succès de _la Vestale_ fut éclatant et complet. Cent représentations +ne purent suffire à lasser l'enthousiasme des Parisiens; on joua _la +Vestale_ tant bien que mal, sur tous les théâtres de la province; on la +représenta en Allemagne; elle occupa même toute une saison la scène de +Saint-Charles, à Naples, où madame Colbran, devenue depuis madame +Rossini, joua le rôle de Julia; succès dont l'auteur ne fut informé que +longtemps après et qui lui causa une joie profonde. + +Ce chef-d'œuvre tant admiré pendant vingt-cinq ans de toute la France, +serait presque étranger à la génération musicale actuelle, sans les +grands concerts qui le remettent de temps en temps en lumière. Les +théâtres ne l'ont pas conservé dans leur répertoire, et c'est un +avantage dont les admirateurs de Spontini doivent se féliciter. Son +exécution demande en effet des qualités qui deviennent de plus en plus +rares. Elle exige impérieusement de grandes voix exercées dans le grand +style, des chanteurs et surtout des cantatrices doués de quelque chose +de plus que le talent; il faut, pour bien rendre des œuvres de cette +nature, des chœurs qui sachent chanter et agir: il faut un puissant +orchestre, un chef d'une grande habileté pour le conduire et l'animer, +et par-dessus tout il faut que l'ensemble des exécutants soit pénétré du +sentiment de l'expression, sentiment presque éteint aujourd'hui en +Europe, où les plus énormes absurdités se popularisent à merveille, où +le style le plus trivial et surtout le plus faux est celui qui, dans les +théâtres, a le plus de chances de succès. De là l'extrême difficulté de +trouver pour ces modèles de l'art pur des auditeurs et de dignes +interprètes. L'abrutissement du gros public, son inintelligence des +choses de l'imagination et du cœur, son amour pour les platitudes +brillantes, la bassesse de tous ses instincts mélodiques et rhythmiques, +ont dû naturellement pousser les artistes sur la voie qu'ils suivent +maintenant. Il semble au bon sens le plus vulgaire que le goût du public +devrait être formé par eux, mais c'est malheureusement au contraire +celui des artistes, qui est déformé et corrompu par le public. + +Il ne faut pas argumenter en sa faveur de ce qu'il adopte et fait +triompher de temps en temps quelque bel ouvrage. Cela prouve seulement, +bien que le _moindre grain de mil_ eût fait mieux son affaire, qu'il a +par mégarde avalé une perle, et que son palais est encore moins délicat +que celui du coq de la fable, qui ne s'y trompait pas. Sans cela, en +effet, si c'est parce qu'ils sont beaux que le public a applaudi +certains ouvrages, il aurait, par la raison contraire, en d'autres +occasions, manifesté une indignation courroucée, il aurait demandé un +compte sévère de leurs œuvres aux hommes qui sont venus si souvent +devant lui souffleter l'art et le bon sens. Et il est loin de l'avoir +fait. Quelque circonstance étrangère au mérite de l'ouvrage en aura donc +amené le succès; quelque jouet sonore aura amusé ces grands enfants; ou +bien une exécution entraînante de verve ou d'un luxe inaccoutumé les +aura fascinés. Car, à Paris du moins, en prenant le public au dépourvu, +avant qu'il ait eu le temps de se faire faire son opinion, avec une +exécution exceptionnelle _par l'éclat de ces qualités extérieures_, on +lui fait tout admettre. + +On conçoit maintenant qu'il faille se féliciter de l'abandon où les +théâtres de France laissent les partitions monumentales, puisque +l'oblitération du sens expressif du public étant évidente et éprouvée +comme elle l'est, il ne reste de chances de succès pour des miracles +d'expression, comme _la Vestale_ et _Cortez_, que dans une exécution +impossible à obtenir aujourd'hui. + +A l'époque où Spontini vint en France, l'art du chant orné chez les +femmes, n'était sans doute pas aussi avancé qu'il l'est maintenant, mais +à coup sûr le chant large, dramatique, passionné, existait pur de tout +alliage; il existait, du moins à l'Opéra. Il y avait alors une Julia, +une Armide, une Iphigénie, une Alceste, une Hypermnestre. Il avait +madame Branchu, type de ces voix de soprano, pleines et retentissantes, +douces et fortes, capables de dominer les chœurs de l'orchestre, et +pouvant s'éteindre jusqu'au murmure le plus affaibli de la passion +timide, de la crainte ou de la rêverie. Cette femme n'a jamais été +remplacée. On avait oublié depuis longtemps l'admirable manière dont +elle disait les récitatifs et chantait les mélodies lentes et +douloureuses, quand Duprez, lors de ses débuts dans _Guillaume Tell_, +vint rappeler la puissance de cet art porté à ce degré de perfection. +Mais à ces qualités éminentes, madame Branchu joignait encore celles +d'une impétuosité irrésistible dans les scènes d'élan et une facilité +d'émission de voix qui ne l'obligeait jamais à ralentir hors de propos +les mouvements, ou à ajouter des temps à la mesure, comme on le fait à +tout propos aujourd'hui. En outre, madame Branchu était une tragédienne +de premier ordre, qualité indispensable pour remplir les grands rôles de +femmes écrits par Gluck et Spontini; elle possédait l'entraînement, une +sensibilité réelle, et n'avait jamais dû chercher des procédés pour les +imiter. Je ne l'ai pas vue dans ce rôle de Julia écrit pour elle; à +l'époque où je l'entendis à l'Opéra, elle avait déjà renoncé à le jouer. +Mais ce qu'elle était dans _Alceste_, dans _Iphigénie en Aulide_, dans +les _Danaïdes_ et dans _Olympie_, me fit juger de ce qu'elle avait dû +être quinze ans auparavant dans _la Vestale_. En outre, Spontini eut +encore le bonheur, en montant son ouvrage, de trouver un acteur spécial +pour le rôle du souverain pontife: ce fut Dérivis père, avec sa voix +formidable, sa haute stature, sa diction dramatique, son geste savant et +majestueux. Il était jeune alors, presque inconnu. Le rôle du pontife +avait été donné à un autre acteur, qui s'en tirait fort mal et, comme de +raison, grommelait sans cesse aux répétitions contre les prétendues +difficultés de cette musique qu'il ne pouvait comprendre. Un jour qu'au +foyer du chant son ineptie et son impertinence se manifestaient plus +évidemment que de coutume, Spontini, indigné, lui arracha le rôle des +mains et le jeta dans le feu. Dérivis était présent; il s'élance vers la +cheminée, plonge sa main dans la flamme et en retire le rôle en +s'écriant: «Je l'ai sauvé, je le garde!--Il est à toi, répondit +l'auteur, et je suis sûr que tu seras digne de lui!» Le pronostic ne fut +pas trompeur; ce rôle fut en effet l'un des meilleurs créés par Dérivis, +et même le seul sans doute qui pût permettre à l'inflexibilité de sa +rude voix de se montrer sans désavantage. + +Cette partition est d'un style, selon moi, tout à fait différent de +celui qu'avaient adopté en France les compositeurs de cette époque. Ni +Méhul, ni Cherubini, ni Berton, ni Lesueur, n'écrivirent ainsi. On a dit +que Spontini procédait de Gluck. Sous le rapport de l'inspiration +dramatique, de l'art de dessiner un caractère, de la fidélité et de la +véhémence de l'expression, cela est vrai. Mais quant au style mélodique +et harmonique, quant à l'instrumentation, quant au coloris musical, il +ne procède que de lui-même. Sa musique a une physionomie particulière +qu'on ne saurait méconnaître; quelques négligences harmoniques +(très-rares) ont servi de prétexte à mille ridicules reproches +d'incorrection, fulminés autrefois contre elle par les conservatoriens, +reproches attirés bien plus encore par des harmonies neuves et belles +que le grand maître avait trouvées et appliquées avec bonheur, avant que +les magister du temps eussent songé qu'elles existaient ou trouvé la +raison de leur existence. C'était là son grand crime. Y songeait-il en +effet? employer des accords et des modulations que l'usage n'avait pas +encore vulgarisés, et avant que les docteurs eussent décidé s'il était +permis d'en faire usage!... Il y avait aussi, il faut bien le dire, un +autre motif à cette levée de boucliers du Conservatoire. Si l'on en +excepte Lesueur, dont l'opéra des _Bardes_ eut un grand nombre de +représentations brillantes, aucun des compositeurs de l'époque n'avait +pu réussir à l'Opéra. La _Jérusalem_ de Persuis et son _Triomphe de +Trajan_ obtinrent de ces succès passagers qui ne comptent point dans +l'histoire de l'art, et qu'on put, d'ailleurs, attribuer à la pompe de +la mise en scène et à des allusions que les circonstances politiques +permettaient d'établir alors, entre les héros de ces drames et le héros +du drame immense qui faisait palpiter le monde entier. Le grand +répertoire de l'Opéra fut donc pendant une longue suite d'années soutenu +presque exclusivement par les deux opéras de Spontini (_la Vestale_ et +_Fernand Cortez_) et par les cinq partitions de Gluck. La vieille gloire +du compositeur allemand n'avait de rivale sur notre première scène +lyrique que la jeune gloire du maître italien. Tel était le motif de la +haine que lui portait l'école dirigée par des musiciens dont les +tentatives pour régner à l'Opéra avaient été infructueuses. + +On n'eût jamais pu venir à bout, disait-on, de représenter _la Vestale_, +sans les corrections que des hommes savants voulurent bien faire à cette +monstrueuse partition pour la rendre exécutable! etc., etc. De là les +prétentions risibles d'une foule de gens au mérite d'avoir retouché, +corrigé, épuré l'œuvre de Spontini. Je connais, pour ma part, quatre +compositeurs qui passent pour y avoir mis la main. Quand ensuite le +succès de _la Vestale_ fut bien assuré, irrésistible et incontestable, +on alla plus loin: il ne s'agissait plus de corrections seulement, mais +bien de morceaux entiers que chacun des correcteurs aurait composés pour +elle; l'un prétendait avoir fait le duo du second acte, l'autre la +marche funèbre du troisième, etc. Il est singulier que, dans le nombre +considérable de duos et de marches écrits par ces illustres maîtres, on +ne puisse trouver de morceaux de ce genre ni de cette hauteur +d'inspiration!..... Ces messieurs auraient-ils poussé le dévouement +jusqu'à faire présent à Spontini de leurs plus belles idées? une telle +abnégation passe les bornes du sublime!.... enfin on en vint à cette +version longtemps admise dans les limbes musicales de France et +d'Italie: Spontini n'était pas du tout l'auteur de _la Vestale_. Cette +œuvre, écrite au rebours du bon sens, corrigée par tout le monde, sur +laquelle avaient frappé sans relâche pendant si longtemps les anathèmes +scolastiques et académiques, cette œuvre indigeste et confuse, Spontini +n'eût pas même été capable de la produire; il l'avait achetée toute +faite _chez un épicier_; elle était due à la plume d'un compositeur +_allemand_ mort de misère à Paris, Spontini n'avait eu qu'à _arranger_ +les mélodies de ce malheureux musicien sur les paroles de M. de Jouy, et +à ajouter quelques mesures pour l'enchaînement des scènes. Il faut +convenir qu'il les a habilement arrangées, on jurerait que chaque note a +été écrite pour la parole à laquelle elle est unie. M. Castil-Blaze +lui-même n'est pas encore allé jusque-là. Vainement demandait-on +quelquefois chez quel épicier Spontini avait plus tard acheté la +partition de _Fernand Cortez_ qui n'est pas, on le sait, sans mérite; +nul n'a jamais pu le savoir. Que de gens pourtant à qui l'adresse de ce +précieux négociant eût été bonne à connaître, et qui se fussent +empressés d'aller chez lui à la provision: ce doit être le même +assurément qui vendit à Gluck sa partition d'_Orphée_ et à J. J. +Rousseau son _Devin du village_. (Ces deux ouvrages de mérites si +disproportionnés ont été également contestés à leurs auteurs.) + +Mais trêve à ces incroyables folies: personne ne doute que la rage +envieuse ne puisse produire, chez les malheureux qu'elle dévore, un état +voisin de l'imbécillité. + +Maître d'une position disputée avec tant d'acharnement, et connaissant +enfin sa force, Spontini se disposait à entreprendre une autre +composition dans le style antique. Il s'agissait d'une _Électre_; quand +l'empereur lui fit dire qu'il le verrait avec plaisir prendre pour sujet +de son nouvel ouvrage _la conquête du Mexique_ par Fernand Cortez. +C'était un ordre auquel le compositeur s'empressa d'obéir. Néanmoins, la +tragédie d'_Électre_ l'avait profondément impressionné: la mettre en +musique était un de ses plus chers projets, et je l'ai souvent entendu +exprimer le regret de l'avoir abandonné. + +Je crois pourtant que le choix de l'empereur fut un bonheur pour +l'auteur de _la Vestale_, en ce qu'il le détourna de faire une seconde +fois de l'antique et l'obligea, au contraire, à chercher pour des scènes +tout aussi émouvantes, mais plus variées et moins solennelles, ce +coloris étrange et charmant, cette expression si fière et si tendre, et +ces heureuses hardiesses qui font de la partition de _Cortez_ la digne +émule de sa sœur aînée. Le succès du nouvel opéra fut triomphal. +Spontini, à partir de ce jour, resta le maître de notre première scène +lyrique, et dut s'écrier comme son héros: + + Cette terre est à moi, je ne la quitte plus! + +On m'a souvent demandé lequel des deux premiers grands opéras de +Spontini je préférais, et j'avoue qu'il m'a toujours été impossible de +répondre. _Cortez_ ne ressemble à _la Vestale_ que par la fidélité et la +beauté constante de l'expression. Quant aux autres qualités de son +style, elles sont entièrement différentes de celles du style de son +aînée. Mais la scène de la révolte des soldats de _Cortez_ est un de ces +miracles à peu près introuvables dans les mille opéras écrits jusqu'à ce +jour; miracle auquel le final du second acte de _la Vestale_ peut seul, +je le crains, servir de pendant. Dans la partition de _Cortez_, tout est +énergique et fier, brillant, passionné et gracieux; l'inspiration y +brûle et déborde, et la raison la dirige cependant. Tous les caractères +y sont d'une incontestable vérité. Amazily est tendre et dévoué; Cortez, +emporté, fougueux, quelquefois tendre aussi; Telasco, sombre, mais noble +dans son sauvage patriotisme. Il y a là de ces grands coups d'ailes que +les aigles donnent seuls, des séries d'éclairs à illuminer tout un +monde. + +Oh! qu'on ne vienne pas me parler de _travail pénible_, de prétendues +_incorrections harmoniques_, ni des défauts que l'on reproche encore à +Spontini: car, quand ils seraient vrais, l'effet produit par son œuvre, +mon émotion et celle de mille autres musiciens qu'il n'est pas facile +d'éblouir, n'en sont pas moins vraies à leur tour. Si l'on ajoute que, +dans notre exaltation, nous avons perdu la faculté de raisonner, c'est +le plus immense éloge qui puisse être fait de cette musique. Ah! +parbleu! je voudrais les y voir tous ceux qui nient la supériorité d'une +pareille puissance. Tenez, leur dirais-je, vous n'exigez pas apparemment +que la composition musicale et dramatique ait pour but unique de _parler +au raisonnement_ des auditeurs et de les laisser parfaitement calmes et +froids dans leur contemplation méthodique? Eh bien! puisque vous +accordez que l'art peut aussi, sans trop se ravaler, tendre à produire +sur certaines organisations ces émotions qu'elles préfèrent, voici des +choristes nombreux et bien exercés, un excellent orchestre, des +chanteurs choisis entre tous, un poëme semé de situations saisissantes, +des vers bien coupés pour la musique; allons! à l'œuvre! essayez donc de +nous émouvoir, de nous faire perdre la faculté de raisonner, comme vous +dites, ce sera chose facile, à votre avis, puisque après un acte de +_Cortez_, on nous voit ainsi enfiévrés et palpitants. Ne vous gênez pas, +nous nous livrons à vous sans défense: abusez de notre +impressionnabilité; nous apporterons des sels, il y aura des médecins +dans la salle pour juger le point auquel l'ivresse musicale peut être +poussée sans danger pour la vie humaine. + +Ah! pauvres gens, nous vous aurions bientôt prouvé, je le crains, que +vos efforts sont vains, que la raison nous reste, et que notre main ne +tremble pas en promenant le scalpel sur toutes les parties de votre +œuvre pour y constater l'absence du cœur.... + +Après une des dernières représentations de _Cortez_ à Paris, j'écrivis à +Spontini la lettre suivante, qui le fit un peu sortir, quand il la lut, +de son apparente froideur habituelle. + +«CHER MAITRE, + +»Votre œuvre est noble et belle, et c'est peut-être aujourd'hui, pour +les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un _devoir_ de +vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la +conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations +vous les fera aisément oublier. + +»Vous avez excité des haines violentes, et, à cause d'elles, +quelques-uns de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur +admiration. Ceux-là sont des lâches! J'aime mieux vos ennemis. + +»On a donné hier _Cortez_ à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible +effet de la scène de la révolte, Je viens vous crier: Gloire! gloire! +gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son +cœur, a créé cette scène immortelle! Jamais, dans aucune production de +l'art, l'indignation sut-elle trouver de pareils accents? Jamais +enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus poétique? A-t-on +quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de telles couleurs, +l'_audace_ et la _volonté_, ces fières filles du génie?--Non! et +personne ne le croit. + +»C'est beau, c'est vrai, c'est neuf, c'est sublime! Si la musique +n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque part en +Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à la +représentation des chefs-d'œuvre monumentaux, où ils seraient exécutés à +longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux, par des +_artistes_, et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des auditeurs +sensibles et intelligents. + +»Mais, partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa +noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir +contraindre à devenir une fille perdue. + +»Adieu, cher maître, il y a la religion du beau, je suis de celle-là; et +si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands +hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un bonheur.» + +Ce fut un an après l'apparition de _Fernand Cortez_ que Spontini fut +nommé directeur du Théâtre-Italien. Il avait réuni une troupe +excellente, et c'est à lui que l'on dut d'entendre pour la première +fois, à Paris, le _Don Giovanni_ de Mozart. Les rôles étaient ainsi +distribués: don Giovanni, Tacchinardi; Leporello, Barilli; Mazetto, +Porto; Ottavio, Crivelli; donna Anna, madame Festa; Zerlina, madame +Barilli. + +Néanmoins, malgré les services éminents que Spontini rendait à l'art +dans sa direction du Théâtre-Italien, une intrigue, d'une espèce assez +vulgaire, l'obligea bientôt a l'abandonner. Paër, d'ailleurs, dirigeant +à la même époque le petit théâtre italien de la cour, et peu charmé des +succès de son rival sur la vaste scène de l'Opéra, affectait de le +dénigrer, le traitait de renégat, l'appelant pour le franciser M. +_Spontin_ et le faisait en mainte circonstance tomber dans ces piéges +que le signor Astucio, on le sait, tendait si bien. + +Redevenu libre, Spontini écrit un opéra de circonstance, _Pélage_ ou _le +Roi de la Paix_, aujourd'hui oublié; puis _les Dieux rivaux_, +opéra-ballet, en société avec Persuis, Berton et Kreutzer. Lors de la +reprise des _Danaïdes_, Salieri, trop vieux pour quitter Vienne, lui +confia le soin de diriger les études de son ouvrage, en l'autorisant à y +faire les changements et les additions qu'il jugerait nécessaires. +Spontini se borna à retoucher, dans la partition de son compatriote, la +fin de l'air d'Hypermnestre: «_Par les larmes dont votre fille_,» en y +ajoutant une _coda_ pleine d'élan dramatique. Mais il composa pour elle +plusieurs airs de danse délicieux et une bacchanale qui restera comme un +modèle de verve brûlante et le type de l'expression de la joie sombre et +échevelée. + +A ces divers travaux succéda la composition d'_Olympie_, grand opéra en +trois actes. A sa première apparition, ni à la reprise qu'on en fit en +1827, celui-ci ne put obtenir la succès qui, selon moi, lui était dû. +Diverses causes concoururent fortuitement à en arrêter l'essor. Les +idées politiques elles-mêmes lui firent la guerre. L'abbé Grégoire +occupait alors beaucoup l'opinion. On crut voir une intention préméditée +de faire allusion à ce célèbre régicide dans la scène d'_Olympie_ où +Statira s'écrie: + + Je dénonce à la terre + Et vous à sa colère + L'assassin de son roi. + +Dès lors le parti libéral tout entier se montra hostile à l'œuvre +nouvelle. L'assassinat du duc de Berri, ayant fait fermer le théâtre de +la rue Richelieu peu de temps après, interrompit forcément le cours de +ses représentations, et porta te dernier coup à un succès qui +s'établissait à peine, en détournant violemment des questions d'art +l'attention publique. Quand, huit ans plus tard, _Olympie_ fut remise +on scène, Spontini, nommé dans l'intervalle directeur de la musique du +roi de Prusse, trouva à son retour de Berlin un grand changement dans +les idées et dans le goût des Parisiens. Rossini, puissamment appuyé par +M. de La Rochefoucauld et par toute la direction des Beaux-Arts, venait +d'arriver d'Italie. La secte des dilettanti purs délirait au seul nom de +l'auteur du _Barbiere_, et déchirait à belles dents tous les autres +compositeurs. La musique d'_Olympie_ fut traitée de plain-chant, M. de +La Rochefoucauld refusa de prolonger de quelques semaines le séjour à +l'Opéra de madame Branchu, qui seule pouvait soutenir le rôle de +Statira, qu'elle joua seulement à la première représentation pour son +bénéfice de retraite; et tout fut dit. Spontini, l'âme ulcérée par +d'autres actes d'hostilité qu'il serait trop long de raconter ici, +repartit pour Berlin, où sa position était digne, sous tous les +rapports, et de lui-même et du souverain qui avait su l'apprécier. + +A son retour en Prusse, il écrivit pour les fêtes de la cour un +opéra-ballet, _Nurmahal_, dont le sujet est emprunté au poëme de Thomas +Moore, _Lalla-Rouk_. C'est dans cette partition gracieuse qu'il plaça, +en la développant et en y ajoutant un chœur, sa terrible bacchanale des +_Danaïdes_. Il refit ensuite la fin du dernier acte de _Cortez_. Ce +dénoûment nouveau, qu'on n'a pas daigné accueillir à l'Opéra de Paris, +quand _Cortez_ fut repris il y a six ou sept ans, et que j'ai vu à +Berlin, est magnifique et fort supérieur à celui que l'on connaît en +France. En 1825, Spontini donna à Berlin l'opéra-féerie d'_Alcidor_, +dont les ennemis de l'auteur se moquèrent beaucoup, à cause du fracas +instrumental qu'il y avait introduit, disaient-ils, et d'un orchestre +d'enclumes dont il avait accompagné un chœur de forgerons. Cet ouvrage +m'est entièrement inconnu. J'ai pu en revanche parcourir la partition +d'_Agnès de Hohenstaufen_, qui succéda à _Alcidor_ au bout de douze ans. +Ce sujet dit _romantique_ comportait un style entièrement différent des +divers styles employés jusque-là par Spontini. Il y a introduit pour les +morceaux d'ensemble des combinaisons fort curieuses et très-ardues, +telles, entre autres, que celle d'un orage d'orchestre exécutée pendant +que cinq personnages chantent sur la scène un quintette, et qu'un chœur +de nonnes se fait entendre au loin accompagné des sons d'un orgue +factice. Dans cette scène, l'orgue est imité jusqu'à produire la plus +complète illusion, par un petit nombre d'instruments à vent et de +contre-basses placés dans la coulisse. Aujourd'hui, que l'on trouve +autant d'orgues dans les théâtres que dans les églises, cette imitation, +intéressante au point de vue de la difficulté vaincue, peut sembler sans +but. Il faut enfin compter, pour clore la liste des productions de +Spontini, son _Chant du peuple prussien_ et divers morceaux de musique +destinés aux bandes militaires. + +Le nouveau roi, Frédéric-Guillaume IV, a conservé les traditions de +bienveillance et de générosité de son prédécesseur pour Spontini; malgré +le fâcheux éclat d'une lettre, sans doute imprudente, écrite par +l'artiste, et qui attira sur lui un jugement et une condamnation. Le +roi, non-seulement lui pardonna, mais consentit à ce que Spontini se +fixât en France, lorsque sa nomination à l'Institut vint l'obliger d'y +rester, et lui donna une preuve évidente de son affection, en lui +conservant le titre et les appointements de maître de chapelle de la +cour de Prusse, bien qu'il eût renoncé à en remplir les fonctions. +Spontini avait été amené à désirer le repos et les loisirs académiques, +d'abord par les persécutions et les inimitiés qu'on commençait à lui +susciter à Berlin, ensuite par une étrange maladie de l'ouïe, dont il a +ressenti longtemps, à diverses reprises, les atteintes cruelles. Pendant +les périodes de cette perturbation d'un organe qu'il avait tant exercé, +Spontini entendait à peine, et chaque son isolé qu'il percevait lui +semblait une accumulation de discordances. De là une impossibilité +absolue pour lui de supporter la musique et l'obligation d'y renoncer +jusqu'à ce que la période morbide fût passée. + +Son entrée à l'Institut se fit noblement et d'une façon qui, il faut le +dire, honora les musiciens français. Tous ceux qui auraient pu se +mettre sur les rangs sentirent qu'ils devaient céder le pas à cette +grande gloire et se bornèrent, en se retirant, à joindre ainsi leurs +suffrages à ceux de toute l'Académie des beaux-arts. En 1811, Spontini +avait épousé la sœur de notre célèbre facteur de pianos, Érard. Les +soins dont elle l'entoura constamment n'ont pas peu contribué à calmer +l'irritation, à adoucir les chagrins dont sa nature nerveuse et des +motifs trop réels l'avaient rendu la proie pendant les dernières années +de sa vie. En 1842, il avait fait un pieux pèlerinage dans son pays +natal, où il fonda de ses deniers divers établissements de bienfaisance. + +Dernièrement, pour échapper aux idées tristes qui l'obsédaient, il se +décide à entreprendre un second voyage à Majolati. Il y arrive, il +rentre dans cette maison déserte où il était né soixante-douze ans +auparavant; il s'y repose quelques semaines en méditant sur les longues +agitations de sa brillante, mais orageuse carrière, et s'y éteint tout +d'un coup, comblé de gloire et couvert des bénédictions de ses +compatriotes. Le cercle était fermé; sa tâche était finie. + +Malgré l'honorable inflexibilité de ses convictions d'artiste et la +solidité des motifs de ses opinions, Spontini, quoi qu'on en ait dit, +admettait jusqu'à un certain point la discussion; il y portait ce feu +qu'on retrouve dans tout ce qui est sorti de sa plume, et se résignait +néanmoins, parfois avec assez de philosophie, quand il était à bout +d'arguments. Un jour qu'il me reprochait mon admiration pour une +composition moderne dont il faisait peu de cas, je parvins à lui donner +d'assez bonnes raisons en faveur de cette œuvre d'un grand maître qu'il +n'aimait point. Il m'écouta d'un air étonné; puis, avec un soupir, il +répliqua en latin: _Hei mihi, qualis est!!! Sed de gustibus et coloribus +non est disputandum_. Il parlait et écrivait aisément la langue latine, +qu'il employait souvent dans sa correspondance avec le roi de Prusse. + +On l'a accusé d'égoïsme, de violence, de dureté; mais, en considérant +les haines incessantes auxquelles il s'est trouvé en butte, les +obstacles qu'il a dû vaincre, les barrières qu'il a dû forcer, et la +tension que cet état de guerre continuel devait produire dans son +esprit, il est peut-être permis de s'étonner qu'il soit demeuré sociable +autant qu'il l'était: surtout si l'on tient compte de l'immense valeur +de ses créations; et de la conscience qu'il en avait, mises en regard de +l'infirmité de la plupart de ses adversaires et du peu d'élévation des +motifs qui les guidaient. + +Spontini fut avant tout et surtout, un compositeur dramatique dont +l'inspiration grandissait avec l'importance des situations, avec la +violence des passions qu'il avait à peindre. De là le pâle coloris de +ses premières partitions, écrites sur de puérils et vulgaires livrets +italiens; l'insignifiance de la musique qu'il appliqua au genre plat, +mesquin, froid et faux dont l'opéra-comique de _Julie_ est un si parfait +modèle; de là le mouvement ascendant de sa pensée sur les deux belles +scènes de _Milton_, celle où le poëte aveugle déplore le malheur qui le +prive à jamais de la contemplation des merveilles de la nature, et celle +où Milton dicte à sa fille ses vers sur la création d'Ève et son +apparition au milieu des calmes splendeurs de l'Éden. De là enfin la +prodigieuse et soudaine explosion du génie de Spontini dans _la +Vestale_, cette pluie d'ardentes idées, ces larmes du cœur, ce +ruissellement de mélodies nobles, touchantes, fières, menaçantes, ces +harmonies si chaudement colorées, ces modulations alors inouïes au +théâtre, ce jeune orchestre, cette vérité, cette profondeur dans +l'expression (j'y reviens toujours), et ce luxe de grandes images +musicales présentées si naturellement, imposées avec une autorité si +magistrale, étreignant la pensée du poëte avec tant de force qu'on ne +conçoit pas que les paroles auxquelles elles s'adaptent aient jamais pu +en être séparées. + +Il y a, non pas des fautes involontaires, mais quelques duretés +d'harmonie faites avec intention dans _Cortez_; je ne vois que de +très-magnifiques hardiesses en ce genre dans _Olympie_. Seulement, +l'orchestre si richement sobre de _la Vestale_ se complique dans +_Cortez_, et se surcharge de dessins divers et inutiles dans _Olympie_, +au point de rendre parfois l'instrumentation lourde et confuse. + +Spontini avait un certain nombre de pensées mélodiques pour toutes les +expressions nobles: une fois que le cercle d'idées et de sentiments +auxquels ces mélodies étaient prédestinées fut parcouru, leur source +devint moins abondante; et voilà pourquoi on ne trouve pas autant +d'originalité dans le style méthodique des œuvres à la fois héroïques et +passionnées qui ont succédé à _la Vestale_ et à _Cortez_. Mais qu'est-ce +que ces vagues réminiscences, comparées au cynisme avec lequel certains +maîtres italiens reproduisent les mêmes cadences, les mêmes phrases et +les mêmes morceaux dans leurs innombrables partitions? L'orchestration +de Spontini, dont on trouve déjà l'embryon et les procédés dans _Milton_ +et dans _Julie_, fut une invention pure; elle ne procède d'aucune autre. +Son coloris spécial est dû à un emploi des instruments à vent, sinon +très-habile au point de vue technique, au moins savamment opposé à celui +des instruments à cordes. Le rôle, nouveau autant qu'important, confié +par le compositeur aux altos, tantôt pris en masse, tantôt divisés, +comme les violons, en premiers et seconds, contribue beaucoup aussi à la +caractériser. L'accentuation fréquente des temps faibles de la mesure, +des dissonnances détournées de leur voie de résolution dans la partie +qui les a fait entendre et se résolvant dans une autre partie, des +dessins de basses arpégés largement dans toutes sortes de formes, +ondulant majestueusement sous la masse instrumentale, l'emploi modéré +mais excessivement ingénieux des trombones, trompettes, cors et +timbales, l'exclusion presque absolue des notes extrêmes de l'échelle +aiguë des petites flûtes, hautbois et clarinettes, donnent à l'orchestre +des grands ouvrages de Spontini une physionomie grandiose, une +puissance, une énergie incomparables, et souvent une poétique +mélancolie. + +Quant aux modulations, Spontini fut le premier qui introduisit hardiment +dans la musique dramatique celles dites _étrangères_ au ton principal, +et les modulations enharmoniques. Mais si elles sont assez fréquentes +dans ses œuvres, au moins sont-elles toujours motivées et présentées +avec un art admirable. Il ne module pas sans motifs plausibles. Il ne +fait point comme ces musiciens inquiets et à la veine stérile qui, las +de tourmenter inutilement une tonalité sans y rien trouver, en changent +pour voir s'ils seront plus heureux dans une autre. Quelques-unes des +modulations excentriques de Spontini sont, au contraire, des éclairs de +génie. Je dois mettre en première ligne, parmi celles-là, le brusque +passage du ton de _mi_ bémol à celui de _ré_ bémol, dans le chœur des +soldats de _Cortez_: «Quittons ces bords, l'Espagne nous rappelle.» A ce +revirement inattendu de la tonalité, l'auditeur est impressionné tout +d'un coup de telle sorte, que son imagination franchit d'un bond un +espace immense, qu'elle vole, pour ainsi dire, d'un hémisphère à +l'autre, et qu'oubliant le Mexique, elle suit en Espagne la pensée des +soldats révoltés. Citons encore celle qu'on remarque dans le trio des +prisonniers du même opéra, où à ces mots: + + Une mort sans gloire + Termine nos jours. + +les voix passent de _sol_ mineur en _la_ bémol majeur; et l'étonnante +exclamation du grand prêtre dans _la Vestale_, où la voix tombe +brusquement de la tonalité de _ré_ bémol majeur à celle d'_ut_ majeur +sur ce vers: + + Vont-ils dans le chaos replonger l'univers? + +C'est encore Spontini qui inventa le crescendo colossal, dont ses +imitateurs ne nous ont donné ensuite qu'un diminutif microscopique. Tel +est celui du second acte de _la Vestale_, quand Julia, délirante et ne +résistant plus à sa passion, sent la terreur s'y joindre et grandir avec +l'amour dans son âme bouleversée: + + Où vais-je?... ô ciel! et quel délire + S'est emparé de tous mes sens? + Un pouvoir invincible à ma perte conspire; + Il m'entraîne... Il me presse... Arrête! Il en est temps! + +Cette progression d'harmonies gémissantes entrecoupées de sourdes +pulsations de plus en plus violentes, est une invention étonnante, dont +on ne sent tout le prix qu'à la représentation et non au concert. Il en +est de même du crescendo du premier finale de Cortez, quand les femmes +mexicaines, éperdues de terreur, accourent se jeter au pieds de +Montezuma: + + Quels cris retentissent: + Tous nos enfants périssent! + +J'ai déjà cité celui du finale de _la Vestale_. Maintenant parlerai-je +du duo entre Telasco et Amazily, qui débute par le plus admirable +récitatif peut-être qui existe? de celui entre Amazily et Cortez où les +fanfares guerrières de l'armée espagnole s'unissent d'une façon si +dramatique aux adieux passionnés des deux amants? de l'air grandiose de +Telasco: «O patrie! ô lieux pleins de charmes!» de celui de Julia dans +_la Vestale_: «Impitoyables dieux!» de la marche funèbre, de l'air du +tombeau dans le même opéra, du duo entre Licinius et le grand prêtre, +duo que Weber a déclaré l'un des plus étonnants qu'il connût?... Faut-il +parler de la marche triomphale et religieuse d'_Olympie_, du chœur des +prêtres de Diane consternés quand la statue se voile, de la scène et de +l'air extraordinaires où Statira, sanglotante d'indignation, reproche à +l'hiérophante de lui avoir présenté pour gendre l'assassin d'Alexandre; +de la marche en chœur du cortège de Telasco, dans _Cortez_ encore: +«_Quels sons nouveaux_,» la première et la seule à _trois temps_ qu'on +ait jamais faite; de la bacchanale de _Nurmahal_; de ces innombrables +récitatifs beaux comme les plus beaux airs, et d'une vérité d'accent à +désespérer les maîtres les plus habiles; de ces morceaux lents pour la +danse, qui, par les rêveuses et molles inflexions de leur mélodie, +évoquent le sentiment de la volupté en le poétisant?... Je me perds dans +les méandres de ce grand temple de la Musique expressive, dans les mille +détails de sa riche architecture, dans l'éblouissant fouillis de ses +ornements. + +La foule inintelligente, frivole ou grossière, l'abandonne aujourd'hui +et refuse ou néglige d'y sacrifier; mais pour quelques-uns, artistes et +amateurs, plus nombreux encore qu'on ne paraît le croire, la déesse à +laquelle Spontini éleva ce vaste monument est toujours si belle, que +leur ferveur ne s'attiédit point. Et je fais comme eux; je me prosterne +et je l'adore. + + * * * * * + +--Et nous tous aussi, disent les musiciens en se levant pour sortir, +nous l'adorons, croyez-le bien.--Je le sais, messieurs, et c'est parce +que j'en suis convaincu que je me suis ainsi livré devant vous à ma +passion admirative. On n'expose des idées pareilles et de si vifs +sentiments que devant un auditoire qui les partage. Adieu, messieurs! + + + + +QUATORZIÈME SOIRÉE + +LES OPÉRAS SE SUIVENT ET SE RESSEMBLENT LA QUESTION DU BEAU--LA MARIE +STUART DE SCHILLER UNE VISITE A TOM-POUCE. nouvelle invraisemblable. + + +On joue un opéra, etc., etc., etc., intitulé L'ENCHANTEUR MERLIN. La +parole, ce soir-là, est à Corsino. Écoutons-le: + + +CORSINO. + +«On dit souvent: les opéras sont comme les jours, ils se suivent et se +ressemblent. Il serait plus exact de dire, tout en conservant la même +comparaison, qu'ils se suivent et ne se ressemblent pas. Nous avons, en +effet, les belles journées d'été, radieuses, calmes, splendides, pleines +d'harmonies et de lumières, pendant lesquelles la création semble n'être +qu'amour et que bonheur; le rossignol caché dans le bosquet, l'alouette +perdue dans l'azur du ciel, le grillon sous l'herbe, l'abeille sur la +fleur, le laboureur à sa charrue, l'enfant qui joue au seuil de la +ferme, la beauté aristocratique dont la silhouette élégante se dessine +blanche sur la sombre verdure d'un parc plein d'ombre et de +mystère.--Ces jours-là, respirer, voir et entendre, c'est être heureux. + +Le lendemain, le soleil se lève morose et voilé; une brume épaisse +alourdit l'atmosphère, tout languit sur la montagne et dans la plaine; +les oiseaux chanteurs se taisent; on n'entend que la sotte voix du +coucou, l'aigre et stupide cri des oies, des paons et des pintades; la +grenouille coasse, le chien hurle, l'enfant vagit, la girouette grince +sur son toit; puis un vent énervant se roule sur lui-même et tombe +enfin, avec le jour, sous une pluie silencieuse, tiède et mal odorante +comme l'eau des marais. N'avons-nous pas aussi les jours de tempête +sublimes, où la foudre et les vents, le bruit des torrents, le fracas +des forêts criant sous l'effort de l'orage, l'inondation et l'incendie, +remplissent l'âme de grandes et terribles émotions?... Comment donc les +jours se ressemblent-ils? Est-ce par leur durée, par leurs degrés de +chaleur ou de froid, par la beauté des crépuscules qui précèdent le +lever ou suivent le coucher du grand astre? pas davantage. Nous voyons +des jours et des opéras mortellement froids succéder à des journées et à +des œuvres brûlantes; telle production qui a brillé d'un vif éclat +pendant la vie de son auteur, s'éteint brusquement avec lui, comme la +lumière au coucher du soleil, dans les contrées équinoxiales; telle +autre, qui n'eut d'abord que de pâles reflets, s'illumine, quand +l'auteur a vécu, de splendeurs durables, et revêt un éclat merveilleux, +comparable, aux lueurs crépusculaires, aux aurores boréales qui rendent +certaines nuits polaires plus belles que des jours. + +Je maintiens donc l'exactitude de ma comparaison: les opéras, ainsi que +les jours, se suivent mais ne se ressemblent pas. Les astronomes et les +critiques viennent ensuite vous donner une foule d'explications plus ou +moins bonnes des phénomènes. Les uns disent: Voilà pourquoi il a tombé +hier de la grêle et pourquoi il fera beau demain. Les autres: Voici la +raison de la défaveur du dernier opéra et la cause du succès +qu'obtiendra le prochain. Quelques autres enfin avouent qu'ils ne savent +rien, et qu'à force d'avoir étudié l'inconstance des vents et du public, +la variété incessante des goûts et de la température, les caprices +infinis de la nature et de l'esprit humain, ils en sont venus à +reconnaître l'immensité de leur ignorance, et que les causes, même les +plus rapprochées, leur sont inconnues. + + +MOI. + +Vous avez raison, mon cher Corsino, et je dois avouer que je suis de ces +savants-là. J'ai cru quelquefois apercevoir au ciel un astre nouveau +dont les proportions et l'éclat me paraissaient considérables, et je me +suis vu nier, non-seulement l'importance, mais l'existence même de +Neptune. Puis, quand je disais: «La lune est un des moindres corps +célestes, c'est son extrême rapprochement de la terre qui fait lui +attribuer un volume qu'elle n'a point. Sirius, au contraire, est un +astre immense. Que parlez-vous de Sirius, me répondait-on, qui ne tient +au ciel que la place d'une tête d'épingle! nous aimons bien mieux notre +lune majestueuse.» + +En suivant à la piste ce raisonnement, j'en suis venu à trouver des gens +qui préféraient à la lune un réverbère au gaz, et au réverbère la +lanterne du chiffonnier. + +Et voilà pourquoi il n'y a pas une seule production de l'esprit humain, +une seule, entendez-vous, qui réunisse, je ne dirai pas tous les +suffrages de l'humanité, mais seulement tous ceux de l'imperceptible +fraction de l'humanité à laquelle elle s'adresse exclusivement. Combien +peut contenir la plus vaste salle de spectacle aujourd'hui? deux mille +personnes à peine, et la plupart des théâtres en contiennent beaucoup +moins. Eh bien! est-il jamais arrivé, une excellente exécution étant +donnée, à cinq cents personnes seulement réunies dans un théâtre, de +s'accorder sur le mérite de Shakspeare, de Molière, de Mozart, de +Beethoven, de Gluck ou de Weber? J'ai vu siffler _le Bourgeois +gentilhomme_ par les étudiants à l'Odéon. On sait quels combats furent +livrés au Théâtre-Français au sujet de la traduction de l'_Othello_ de +Shakspeare par A. de Vigny; quelles huées accueillirent _Il Barbiere_ de +Rossini à Rome, _le Freyschutz_ à Paris. Je n'ai pas encore assisté à +une première représentation de l'Opéra sans trouver parmi les juges du +foyer une énorme majorité hostile à la partition nouvelle, quelque +grande et belle qu'elle fût. Il n'y en a pas non plus, si nulle, si vide +et si plate qu'on la suppose, qui ne recueille en pareil cas quelques +suffrages et ne rencontre des prôneurs de bonne foi; comme pour +justifier le proverbe: «Il n'est si vilain pot qui ne trouve son +couvercle.» + +Telle opinion, chaudement soutenue derrière la scène, est combattue non +moins vivement à l'orchestre. De quatre auditeurs placés dans la même +loge à la représentation d'un opéra, le premier s'ennuie, le second +s'amuse, le troisième s'indigne, le quatrième est enthousiasmé. Voltaire +avait dénoncé Shakspeare à la France comme un Huron, un Iroquois ivre; +la France avait cru Voltaire. Et pourtant le plus ardent sectateur du +philosophe de Ferney, convaincu de la vérité absolue du jugement qui +condamnait l'auteur d'_Hamlet_, n'avait qu'à passer la Manche pour +trouver établie l'opinion opposée. En deçà du détroit, Shakspeare était +un barbare, une brute; au delà il était un dieu. Aujourd'hui en France, +si Voltaire pouvait revenir et émettre de nouveau une opinion pareille, +tout Voltaire qu'il fût, qu'il est et qu'il sera, on lui rirait au nez; +je connais même des gens qui feraient pis. La question du beau serait +donc une question de temps et de lieu; c'est triste à penser..... mais +c'est vrai. Quant au _beau absolu_, si ce n'est celui qui, dans tous les +temps, dans tous les lieux et par tous les hommes, serait reconnu pour +beau, je ne sais en quoi il consiste. Or, ce beau-là n'existe pas. Je +crois seulement qu'il y a des beautés d'art dont le sentiment devenu +inhérent à certaines civilisations durera, grâce à quelques hommes, +autant que ces civilisations elles-mêmes. + + * * * * * + +--Pourquoi, reprend Corsino après un silence et comme pour rompre une +conversation qui lui est pénible, n'êtes-vous pas venu avant-hier à la +représentation de la _Marie Stuart_ de Schiller? Nos premiers acteurs y +figuraient et le chef-d'œuvre n'a point été mal rendu, je puis vous +l'assurer.--Vous ne m'en compterez pas moins, je l'espère, parmi les +plus sincères admirateurs de Schiller; mais il faut vous avouer mon +insurmontable antipathie pour les drames dans lesquels figurent le +billot, la hache, le bourreau. Je n'y puis tenir. Ce genre de mort et +les apprêts qu'il nécessite ont quelque chose de si hideux! Rien ne m'a +jamais inspiré une plus profonde aversion pour la foule, pour la +populace de tout rang et de toute classe, que l'horrible ardeur avec +laquelle on la voit se ruer à certains jours vers le lieu des +exécutions. En me représentant cette multitude pressée, la gueule béante +autour d'un échafaud, je songe toujours au bonheur d'avoir sous la main +huit ou dix pièces de canon chargées à mitraille, pour anéantir d'un +seul coup cette affreuse canaille sans avoir besoin d'y toucher. Car je +conçois qu'on verse le sang de cette façon, de loin, avec fracas, avec +feux et tonnerres, quand on est en colère; et j'aimerais mieux +mitrailler quarante de mes ennemis que d'en voir guillotiner un +seul.--Corsino, approuvant de la tête: Vous avez des goûts +d'artiste.--Quant à cette pauvre charmante reine Marie, dit Winter, je +conviens qu'on pouvait fort bien la détruire, sans aller ainsi gâter son +beau col.--Eh! eh! réplique Dimski, c'était peut-être précisément à ce +beau col qu'en voulait Élisabeth. Au reste, _détruire_ est heureusement +trouvé; j'approuve le mot.--Oh! messieurs! pouvez-vous rire et +plaisanter d'une telle catastrophe, d'un crime si affreux!--Moran a +raison, reprend Corsino; puisque ces messieurs sont d'humeur joyeuse ce +soir, conte-leur quelque bonne bêtise, Schmidt, tu ne nous as rien donné +en ce genre depuis longtemps, tu dois être en fonds.» + +Schmidt, le troisième cor, a une figure grotesque qui provoque le rire. +Il passe pour avoir de l'esprit, et sa taciturnité habituelle donne plus +de prix qu'elles n'en ont réellement à ses saillies, qu'il mime +d'ailleurs en bouffon de premier ordre. + +Schmidt donc, accueillant cette invitation, se mouche, prend une énorme +pincée de tabac, et, sans préambule, élevant sa voix grêle, dit: + + + + +UNE VISITE A TOM-POUCE + + +La scène représente.... un provincial français extrêmement naïf, qui se +dit grand amateur de musique, et, à ce titre, se désespère de n'avoir pu +assister aux soirées données par le nain Tom-Pouce. Il sait que ce +phénomène lilliputien a fait les délices de la capitale française +pendant un nombre de mois indéterminé; il a entrepris le voyage de Paris +uniquement pour admirer le petit général qu'on dit si spirituel, si +gracieux, si galant; et le malheur veut que les représentations de ce +prodige soient en ce moment interrompues. Comment faire?... Une lettre +de recommandation dont notre provincial est pourvu lui ouvre le salon +d'un artiste célèbre par son talent de mystification. A l'énoncé de la +déconvenue de l'admirateur de Tom-Pouce, l'artiste lui répond: En effet, +monsieur, je conçois que pour un ami des arts tel que vous, ce soit un +cruel désappointement.... Vous venez de Quimper, je crois?--De +Quimper-Corentin, monsieur.--Faire sans fruit un pareil voyage... Ah! +attendez! il me vient une idée; Tom-Pouce, à la vérité, ne donne plus de +représentations, mais il est à Paris; et parbleu, allez le voir, c'est +un gentilhomme, il vous recevra à merveille.--Oh! monsieur, que ne vous +devrai-je pas, si je puis parvenir jusqu'à lui! J'aime tant la +musique!--Oui, il ne chante pas mal. Voici son adresse: rue +Saint-Lazare, au coin de la rue de La Rochefoucauld, une longue avenue; +au fond, la maison où Tom-Pouce respire; c'est un séjour sacré +qu'habitèrent successivement Talma, mademoiselle Mars, mademoiselle +Duchesnois, Horace Vernet, Thalberg, et que Tom-Pouce partage maintenant +avec le célèbre pianiste. Ne dites rien au concierge, montez jusqu'au +bout de l'avenue, et, suivant le précepte de l'Évangile, frappez et l'on +vous ouvrira.--Ah! monsieur, j'y cours; je crois le voir, je crois déjà +l'entendre. J'en suis tout ému... C'est que vous n'avez pas d'idée de ma +passion pour la musique.» + +Voilà l'amateur pantelant qui court à l'adresse indiquée; il monte, il +frappe d'une main tremblante; un colosse vient lui ouvrir. Le hasard +veut que Lablache, qui habite avec son gendre Thalberg, sorte à +l'instant même.--Qui demandez-vous, monsieur, dit à l'étranger +l'illustre chanteur?--Je demande le général Tom-Pouce.--C'est moi, +monsieur, réplique Lablache avec un foudroyant aplomb et de sa voix la +plus formidable.--Mais... comment... on m'avait dit que le général +n'était pas plus haut que mon genou, et que sa voix charmante... +ressemblait... à celle... des... cigales. Je ne reconnais pas...--Vous +ne reconnaissez pas Tom-Pouce? c'est pourtant moi, monsieur, qui ai +l'honneur d'être cet artiste fameux. Ma taille et ma voix sont bien ce +qu'on vous a dit; elles sont ainsi _en public_, mais vous comprenez que +quand je suis chez moi _je me mets à mon aise_.» + +Là-dessus, Lablache de s'éloigner majestueusement, et l'amateur de +rester ébahi, rouge d'orgueil et de joie d'avoir vu _le général_ +Tom-Pouce _en particulier_ et dans son entier développement. + + «Ceci, Messieurs, vaut bien + Notre enchanteur Merlin, + Et c'est plus vraisemblable.» + +Corsino se levant: «J'étais sûr qu'il finirait par _une pointe!_ Avec un +vers de plus, nous recevions un quatrain en plein visage. Décidément, +Schmidt, tu étais né pour faire des vaudevilles... allemands. + + + + +QUINZIÈME SOIRÉE + +AUTRE VEXATION DE KLEINER L'AINÉ. + + +ON JOUE LE FIDELIO DE BEETHOVEN. + +Personne ne parle à l'orchestre. Les yeux de tous les artistes +étincellent, ceux des simples musiciens restent ouverts, ceux des +imbéciles se ferment de temps en temps. Tamberlick, engagé pour quelques +représentations par le directeur de notre théâtre, chante Florestan. Il +révolutionne la salle dans son air de la prison. Le quatuor du pistolet +excite le plus violent enthousiasme. Après le grand finale, Kleiner +l'aîné s'écrie: «Cette musique me met du feu dans l'estomac! il me +semble avoir bu quinze verres d'eau-de-vie. Je vais au café, demander +une...--Il n'y en a plus, lui jette Dimski en l'interrompant, je viens +de voir porter la dernière à Tamberlick qui l'a bien gagnée.» + +Kleiner s'éloigne en maugréant. + + + + +SEIZIÈME SOIRÉE + +ÉTUDES MUSICALES ET PHRÉNOLOGIQUES LES CAUCHEMARS--PURITAINS DE LA +MUSIQUE RELIGIEUSE--PAGANINI, esquisse biographique. + + +On donne au théâtre un concert mêlé de médiocre et de mauvaise musique; +le programme est bourré de cavatines italiennes, de fantaisies pour +piano seul, de fragments de messes, de concertos de flûte, de Lieder +avec trombone solo obligé, de duos de bassons, etc. Les conversations +sont, en conséquence, fort animées sur tous les points de l'orchestre. +Quelques musiciens dessinent. On a mis au concours la reproduction au +crayon de la scène de Lablache, disant sur le seuil de la porte au +provincial qui demande Tom-Pouce: «C'est moi, monsieur!» Kleiner l'aîné +obtient le prix. Ceci le console un peu de sa vexation de la veille. En +arrivant, je regarde le programme. «Diable! nous avons ce soir une +formidable quantité de cauchemars!»--Ah! cauchemar! voilà encore un de +vos mots parisiens que nous ne comprenons pas, me dit Winter. +Voulez-vous nous l'expliquer?--Prenez garde, jeune Américain, vous êtes +sur le point d'en devenir un.--Un quoi?--Un cauchemar! trois fois simple +musicastre! réplique Corsino, je vais te le démontrer. Voilà ce que nous +autres musiciens d'Europe entendons par ce mot: + +Il ne s'agit point d'un de ces rêves affreux pendant lesquels on se sent +la poitrine oppressée, où l'on se croit poursuivi par quelque monstre +toujours sur le point d'atteindre sa victime, où l'on se sent tomber +dans un gouffre sans fond, au milieu de ténèbres épaisses et d'un +silence plus effrayant que les rumeurs infernales. Non, ce n'est point +cela, et pourtant c'est presque cela. Un cauchemar musical est une de +ces réalités inqualifiables qu'on exècre, qu'on méprise, qui vous +obsèdent, vous irritent, vous donnent une douleur d'estomac comparable à +celle d'une indigestion; une de ces œuvres chargées d'une sorte de +contagion cholérique qui se glissent on ne sait comment, malgré tous les +cordons sanitaires, au milieu de ce que la musique a de plus noble et de +plus beau, et qu'on subit cependant en faisant une horrible grimace, et +qu'on ne siffle pas; tantôt parce qu'elles sont faites avec une sorte de +talent médiocre et commun, tantôt à cause de l'auteur qui est un brave +homme à qui l'on ne voudrait pas causer de peine, ou bien parce que cela +se rattache à un ordre d'idées cher à un ami, ou bien encore parce que +cela intéresse quelque imbécile qui a eu la vanité de se poser votre +ennemi, et que vous ne voudriez pas, en le traitant selon son mérite, +avoir l'air de vous occuper de lui. Quand ce damnable morceau commence, +vous sortez (si vous le pouvez) de la salle où il se pavane; vous allez +dans la rue voir les exercices d'un chien savant ou une représentation +de Polichinelle, ou écouter le grand air de _la Favorite_, miaulé par un +orgue de Barbarie et terminé sur la note sensible, parce qu'un sou jeté +d'une fenêtre a interrompu le virtuose au milieu de sa mélodie. Vous +lisez toutes les affiches; puis, en regardant votre montre, vous jugez +que le cauchemar du concert ne doit plus être à craindre, et vous osez +revenir dans la salle; mais c'est justement là le moment où il sévit +quelquefois d'une manière inattendue sur le pauvre musicien qui l'avait +fui. Celui-ci rentre, le cauchemar a fini de parler, il est vrai, mais +quel est ce bruit? quels sont ces applaudissements? à qui +s'adressent-ils? ces marques de satisfaction sont celles du public; +elles s'adressent au cauchemar en personne, qui se rengorge, et fait le +gros dos, et roucoule, et salue modestement. Mon Dieu oui! le public a +trouvé le monstre aimable et agréable, et il remercie le monstre du +plaisir qu'il lui a fait. + +C'est alors qu'on enrage, et qu'on voudrait être aux antipodes parmi les +sauvages, au milieu d'une peuplade de singes de Bornéo, voire même parmi +les féroces chercheurs d'or de la Californie! C'est alors qu'on voit le +néant de la gloire, le ridicule du succès qu'obtiennent les +chefs-d'œuvre auprès de ces juges capables d'applaudir ainsi les +cauchemars... Et l'on trouve fort judicieux cet orateur antique, se +tournant inquiet vers son ami après un de ses discours bien accueilli de +la multitude, et disant: «Le peuple m'applaudit, aurais-je dit quelque +sottise?» Avec les compositions-cauchemars, qui pour la plupart sont +écrites dans un style qu'il faut bien appeler par son nom, le style +bête, nous avons les hommes-cauchemars. + +Le cauchemar-orateur, qui vous arrête au coin des rues, ou vous met au +carcan devant la cheminée d'un salon pour vous saturer de ses doctrines; +celui qui prouve à tout venant la supériorité de la musique des +Orientaux sur la nôtre; le vieux théoricien, qui trouve partout des +fautes d'harmonie; le découvreur d'anciens manuscrits, devant lesquels +il tombe en extase; le défenseur des règles de la fugue; l'adorateur +exclusif du style _lié_, du style _plan_, du style _mort_, l'ennemi de +l'expression et de la vie; l'admirateur de l'orgue, de la messe du pape +Marcel, de la messe de l'Homme armé, des chansons de gestes. Tous ces +gens-là sont _les plus grands cauchemars qui se puissent nommer_. Et les +mères de famille qui vous présentent leurs enfants-prodiges, et les +compositeurs qui veulent bon gré mal gré vous faire lire leurs +partitions; et tous les bourgeois qui parlent musique; et tous les +ennuyeux, sans oublier les innocents curieux. Et voilà comment, cher +Winter, monsieur a le droit de te dire: Vous en êtes un autre!--Écoutez +celui-ci, messieurs! (On chante l'_O salutaris_ d'un grand maître.) +Admirez comment nous est offert ici un exemple de style bête! L'auteur +fait prononcer les mots _Da robur_, _fer auxilium_, sur une phrase +énergique, symbole de la force (_robur_). Sur cent compositeurs, qui ont +traité ce sujet depuis Gossec, il n'y en a pas deux peut-être qui aient +évité le contre-sens dont ce vieux maître a donné le classique +modèle.--Comment cela? dit Bacon.--L'_O salutaris_ est une prière, +n'est-ce pas? Le chrétien y demande à Dieu _la force_, il implore son +_secours_; mais s'il les demande, c'est qu'il ne les a pas apparemment +et qu'il en sent le besoin. C'est donc un être faible qui prie, et sa +voix, en prononçant le _Da robur_, doit être aussi humble que possible, +au lieu d'éclater en accents qui tiennent plus de la menace que de la +supplication. + +On appelle ces choses-là des chefs-d'œuvres du genre religieux!!!... + +Chefs-d'œuvre de bêtise. Cauchemars! + +Et ceux qui les admirent... archicauchemars!! + +Les compositions écrites avec des tendances expressives sur les textes +sacrés surabondent en niaiseries pareilles. + +Ces niaiseries sans doute ont servi de prétexte à la formation d'une +secte de la plus singulière espèce, qui, dans ses conventicules +aujourd'hui, maintient une plaisante question à l'ordre du jour. Ce +schisme innocent, dans le but, dit-il, de faire de la vraie musique +_catholique_, tend, dans le service religieux, à supprimer la musique +tout à fait. Ces anabaptistes de l'art ne voulaient pas de violons dans +les églises, parce que les violons rappellent la musique théâtrale +(comme si les basses, les altos, tous les instruments et les voix +n'étaient pas dans le même cas), les nouvelles orgues ont ensuite, à +leur sens, été pourvues de jeux trop variés, trop expressifs. Puis on en +est venu à trouver damnable la mélodie, le rhythme, et même la tonalité +moderne. Les modérés admettent encore Palestrina; mais les fervents, les +Balfour de Burley de ces nouveaux puritains, ne veulent que le +plain-chant tout brut. + +L'un d'eux, le Mac-Briar de la secte, va même bien plus loin; celui-là, +d'un bond, a atteint le but vers lequel marchent plus lentement tous les +autres, et qui, je viens de le dire, est évidemment la destruction de +la musique religieuse. Voici comment j'ai pu connaître le fond de sa +pensée à cet égard: peu de temps après la mort du duc d'Orléans, +j'assistais dans l'église de Notre-Dame aux obsèques de ce noble prince, +objet de si vifs et de si justes regrets. La secte des puritains +triomphant ce jour-là, avait obtenu que la messe entière fût chantée en +plain-chant et que cette maudite tonalité moderne, _dramatique_, +_passionnée_, _expressive_, fût radicalement prohibée. Toutefois, le +maître de chapelle de Notre-Dame avait cru devoir transiger jusqu'à un +certain point avec la corruption du siècle, en mettant en harmonie à +quatre parties le funèbre plain-chant. Il ne s'était point senti la +force de rompre tout pacte avec l'impiété. La grâce _suffisante_ sans +doute n'avait pas suffi. Quoi qu'il en soit, je me trouvais assis dans +la nef, à côté de notre fougueux Mac-Briar. Tout en exécrant la musique +moderne qui _excite les passions_, celui-ci se passionnait d'une manière +divertissante pour le plain-chant qui, nous en convenons, est fort loin +d'avoir un si grave défaut. Il se posséda assez bien néanmoins jusqu'au +milieu de la cérémonie. Un assez long silence s'étant alors établi, et +le recueillement de l'assistance étant solennel et profond, l'organiste, +par mégarde, laissa tomber une clef sur son clavier; par suite de la +pression accidentelle de la clef sur une touche, un _la_ du jeu des +flûtes se fit alors entendre pendant deux secondes. Cette note isolée +s'éleva au milieu du silence, et roula sous les arceaux de la cathédrale +comme un doux et mystérieux gémissement. Mon homme alors, de se lever +transporté, en s'écriant sans respect pour le recueillement réel de ses +voisins: «C'est admirable! sublime! voilà la vraie musique religieuse! +voilà l'art pur dans sa divine simplicité! Toute autre musique est +infâme et impie!» + +Eh bien! à la bonne heure, voilà un logicien. Il ne faut, selon lui, +dans la musique religieuse, ni mélodie, ni harmonie, ni rhythme, ni +instrumentation, ni expression, ni tonalité moderne, ni tonalité antique +(celle-là rappelle la musique des Grecs, des païens). Il ne lui faut +qu'un _la_, un simple _la_ un instant soutenu au milieu du silence +d'une foule, il est vrai, émue et prosternée. On pourrait pourtant +encore troubler son extase en lui affirmant que les théâtres font un +emploi usuel et fréquent de ce céleste _la_. Mais il faut convenir que +son système de musique monotone (c'est le cas ou jamais d'employer ce +mot) est d'une pratique facile et fort peu dispendieuse. De ce côté +l'avantage est réel. + +Il y a une maladie du cerveau que les médecins italiens appellent +_pazzia_, et les anglais _madness_: c'est évidemment celle-là qui règne +et sévit parmi les sectateurs de la nouvelle Église musicale. J'en +pourrais citer plusieurs aussi complétement fous à cette heure que +l'admirateur du _la_ solitaire. Ils ont voulu quelquefois m'engager dans +une discussion en règle sur la doctrine à eux suggérée par leur maladie; +mais je m'en suis gardé, me bornant à dire aux grégoriens, ambroisiens, +palestriniens, presbytériens, puritains, trembleurs, anabaptistes, +unitairiens, plus ou moins gravement atteints de _madness_, de _pazzia_: +_Raca_! pour toute réponse, en ajoutant: Cauchemars! triples cauchemars! +La plupart de ces gens-là, je le soupçonne, pensent que la mélodie, +l'harmonie, le rhythme, l'instrumentation et l'expression étant +supprimés dans le style sacré, ils pourront alors faire eux-mêmes de +fort belle musique religieuse. En effet, dès qu'il ne faudra rien de tel +dans ce genre de composition, ils ont tout ce qu'il faut pour y réussir. + +Ah! mon Dieu! s'écrie Corsino, voilà Racloski qui va attaquer avec +accompagnement de _piano_ le rondo en _si mineur_ de Paganini!--Le rondo +de la clochette? Rien que cela! Il est fou; il n'en fera pas deux +mesures d'une façon supportable.--Joue-t-il juste au moins?--Sous ce +rapport, il faut lui rendre justice; dans le cours d'un long morceau +comme celui-là, il lui arrive souvent de jouer juste.--Merci, je m'en +vais.--De grâce ne nous abandonnez pas ainsi dans le danger. Vous avez +été très-lié avec Paganini, nous le savons; dites-nous quelque chose de +lui, cela nous empêchera d'entendre écorcher son ouvrage par ce râcleur. +Vite! vite! le voilà qui commence.--Décidément vous faites de moi un +rapsode. Je vous obéis. Mais n'êtes-vous pas d'avis qu'il devrait être +défendu, sous des peines sévères, à certains exécutants, d'_attaquer_ +ainsi, comme vous le dites, certaines compositions? ne pensez-vous pas +que les chefs-d'œuvre devraient être protégés contre des profanations +pareilles?--Oui, sans doute, ils devraient l'être; et un temps viendra, +j'espère, où ils le seront. Des nombreux artistes grecs, Alexandre jugea +qu'un seul était digne de retracer ses traits et défendit à tous les +autres de tenter de les reproduire. Les plus habiles virtuoses devraient +seuls aussi avoir le droit de transmettre au public la pensée des grands +maîtres, ces Alexandre de l'art!--(Bacon.) Tiens, c'est une idée! ce +compositeur grec n'était point sot! Où diable Corsino peut-il avoir +appris cela?--Silence donc! + + + + +PAGANINI + + +Un homme de beaucoup d'esprit, Choron, disait en parlant de Weber: +«C'est un météore!» Avec autant de justesse pourrait-on dire de +Paganini: «C'est une comète!» car jamais astre enflammé n'apparut plus à +l'improviste au ciel de l'art, et n'excita, dans le parcours de son +ellipse immense, plus d'étonnement mêlé d'une sorte de terreur, avant de +disparaître pour jamais. Les comètes du monde physique, s'il faut en +croire les poëtes et les idées populaires, ne se montrent qu'aux temps +précurseurs des terribles orages qui bouleversent l'océan humain. + +Certes, ce n'est pas notre époque, ni l'apparition de Paganini qui +donneront à cet égard un démenti à la tradition. Ce génie exceptionnel +et unique dans son genre se développait en Italie au début des plus +grands événements dont l'histoire fasse mention; il commençait à se +produire à la cour d'une des sœurs de Napoléon à l'heure la plus +solennelle de l'empire; il parcourait triomphalement l'Allemagne au +moment où le géant se couchait dans la tombe; il fit son apparition en +France au bruit de l'écroulement d'une dynastie, et c'est avec le +choléra qu'il entra dans Paris. + +La terreur inspirée par le fléau fut impuissante néanmoins à contenir +l'élan de curiosité d'abord, et d'enthousiasme ensuite, qui entraînait +la foule sur les pas de Paganini; on a peine à croire à une pareille +émotion causée par un virtuose en pareille circonstance, mais le fait +est réel. Paganini, en frappant l'imagination et le cœur des Parisiens +d'une façon si violente et si nouvelle, leur avait fait oublier jusqu'à +la mort qui planait sur eux. Tout concourait, d'ailleurs, à accroître +son prestige: son extérieur étrange et fascinateur, le mystère dont +s'entourait sa vie, les contes répandus à son sujet, les crimes même +dont ses ennemis avaient eu la stupide audace de l'accuser, et les +miracles d'un talent qui renversait toutes les idées admises, dédaignait +tous les procédés connus, annonçait l'impossible et le réalisait. Cette +irrésistible influence de Paganini ne s'exerçait pas seulement sur le +peuple des amateurs et des artistes; des princes de l'art eux-mêmes y +ont été soumis. On dit que Rossini, ce grand railleur de l'enthousiasme, +avait pour lui une sorte de passion mêlée de crainte. Meyerbeer, pendant +les pérégrinations de Paganini dans le nord de l'Europe, le suivit pas à +pas, toujours plus avide de l'entendre, et cherchant inutilement à +pénétrer le mystère de son talent phénoménal. + +Je ne connais malheureusement que par les récits qu'on m'en a fait cette +puissance musicale démesurée de Paganini; un concours total de +circonstances a voulu qu'il ne se soit jamais produit en public en +France quand je m'y trouvais, et j'ai le chagrin d'avouer que, malgré +les relations fréquentes que j'ai eu le bonheur d'entretenir avec lui +pendant les dernières années de sa vie, _je ne l'ai jamais entendu_. Une +seule fois, depuis mon retour d'Italie, il joua à l'Opéra, et, retenu au +lit par une indisposition violente, il me fut impossible d'assister à ce +concert, le dernier, si je ne me trompe, de tous ceux qu'il a donnés. +Depuis ce jour, l'affection du larynx de laquelle il devait mourir, +jointe à une maladie nerveuse qui me lui laissait aucun relâche, +devenant de plus en plus grave, il dut renoncer tout à fait à l'exercice +de son art. Mais comme il aimait passionnément la musique, comme elle +était pour lui un véritable besoin, quelquefois, dans les rares instants +de répit que lui laissaient ses souffrances, il reprenait son violon +pour jouer des trios ou des quatuors de Beethoven, organisés à +l'improviste, en comité secret, et dont les exécutants étaient les seuls +auditeurs. D'autres fois, quand le violon le fatiguait trop, il tirait +de son portefeuille un recueil de duos composés par lui pour violon et +guitare (recueil que personne ne connaît), et prenant pour partenaire un +digne violoniste allemand, M. Sina, qui professe encore à Paris, il se +chargeait de la partie de guitare et tirait des effets inouïs de cet +instrument. Et les deux concertants, Sina le modeste violoniste, +Paganini l'incomparable guitariste, passaient ainsi en tête-à-tête de +longues soirées, auxquelles nul, parmi les plus dignes, ne put jamais +être admis. Enfin sa phthisie laryngée fit de tels progrès qu'il perdit +entièrement la voix, et dès lors il dut à peu près renoncer à toutes +relations sociales. C'était à peine si, en approchant l'oreille de sa +bouche, on pouvait encore comprendre quelques-unes de ses paroles. Et +quand il m'est arrivé de me promener avec lui dans Paris, aux jours où +le soleil lui donnait envie de sortir, j'avais un album et un crayon; +Paganini écrivait en quelques mots le sujet sur lequel il voulait mettre +la conversation; je le développais de mon mieux, et de temps en temps, +reprenant le crayon, il m'interrompait par des réflexions souvent fort +originales dans leur laconisme. Beethoven, sourd, se servait ainsi d'un +album pour recevoir la pensée de ses amis, Paganini, muet, l'employait +pour leur transmettre la sienne. Un de ces collecteurs _à tout prix_ +d'autographes, qui hantent les salons d'artistes, m'aura sans doute +_emprunté_ sans me prévenir celui qui servit à mon illustre +interlocuteur; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai pu le retrouver +lorsqu'un jour Spontini voulut le voir, et que depuis lors je n'ai pas +été plus heureux dans mes recherches. + +Bien souvent on m'a sollicité de raconter dans tous ses détails +l'épisode de la vie de Paganini dans lequel il joua un rôle si +cordialement magnifique à mon égard; les incidents variés et si en +dehors de toutes les voies ordinaires de la vie des artistes qui +précédèrent et suivirent le fait principal aujourd'hui connu de tout le +monde, seraient, en effet, je le crois, d'un vif intérêt, mais on +conçoit sans peine l'embarras que j'éprouverais à faire un tel récit, et +vous me pardonnerez de m'abstenir. + +Je ne crois pas même nécessaire de relever les sottes insinuations, les +dénégations folles, et les assertions erronées auxquelles la noble +conduite de Paganini donna lieu dans la circonstance dont je parle. +Jamais, par compensation, certains critiques ne trouvèrent de plus +belles formes d'éloges; jamais la prose de J. Janin surtout n'eut de +plus magnifiques mouvements qu'à cette occasion. Le poëte italien, +Romani, écrivit aussi plus tard, dans la _Gazette piémontaise_, +d'éloquentes pages, dont Paganini, qui les lut à Marseille, fut +très-touché. + + * * * * * + +Il avait dû fuir le climat de Paris; bientôt après son arrivée à +Marseille, celui de la Provence lui paraissant trop rude encore, il alla +se fixer pour l'hiver à Nice, où il fut accueilli comme il devait +l'être, et entouré des soins les plus affectueux par un riche amateur de +musique, virtuose lui-même, M. le comte de Césole. Ses souffrances, +néanmoins, ne firent que s'accroître, bien qu'il ne se crût pas en +danger de mort, et ses lettres respiraient une tristesse profonde. «Si +Dieu le permet, m'écrivait-il, je vous reverrai au printemps prochain. +J'espère que mon état va s'améliorer ici; l'espérance est la dernière +qui reste. Adieu, aimez-moi comme je vous aime.» + +Je ne le revis plus... Quelques années après, obligé moi-même d'aller +demander aux tièdes haleines de la mer de Sardaigne un peu de réconfort, +après les âpres fatigues d'une laborieuse saison musicale à Paris, je +revenais un jour en barque de Villa-Franca à Nice, quand le jeune +pêcheur qui me conduisait, laissant tout à coup tomber ses rames, me +montra sur le rivage une petite villa isolée, d'assez singulière +apparence:--«Avez-vous entendu parler, me dit-il, d'un monsieur qui se +nommait Paganini, qui _sonnait si bien le violon_?--Oui, mon garçon, +j'en ai entendu parler.--Eh bien! monsieur, c'est là qu'il a demeuré +pendant trois semaines, après sa mort.» + +Il paraît qu'en effet, son corps fut déposé dans ce pavillon pendant le +long débat qui s'éleva entre son fils et l'évêque de Gênes, débat qui, +pour l'honneur du clergé génois et piémontais, n'eût pas dû se prolonger +autant, et dont les causes, au point de vue même de l'orthodoxie la plus +sévère, n'avaient point la gravité qu'on a voulu leur donner, car +Paganini mourut presque subitement. + +La nuit qui suivit cette promenade à Villa-Franca, je dormais dans la +tour des Ponchettes, appliquée comme un nid d'hirondelle contre un +rocher à deux cents pieds au-dessus de la mer, quand les sons d'un +violon, jouant les variations de Paganini sur _le Carnaval de Venise_, +s'élevèrent jusqu'à mon réduit, paraissant sortir des ondes. Je rêvais +justement en ce moment à celui dont le jeune pêcheur m'avait montré, +dans la journée, la villa mortuaire... je m'éveillai brusquement... +j'écoutai quelque temps avec un sourd battement de cœur... Mes idées au +lieu de s'éclaircir devenaient de plus en plus confuses..... _le +Carnaval de Venise_!..... qui donc, excepté lui, pourrait savoir ces +variations? Est-ce encore un adieu d'outre-tombe qu'il m'adresse?... + +Supposez Théodore Hoffmann à ma place: quelle touchante et fantastique +élégie il eût écrite sur ce bizarre incident! + +C'était M. de Césole, qui, seul au pied de la tour, me donnait une +gracieuse sérénade. + +Ces fameuses variations sur l'air vénitien font partie des œuvres de +Paganini que l'éditeur Schonenberger a récemment publiées à Paris; et je +crois devoir affirmer ici en passant que celles d'Ernst sur le même +thème, qu'on l'a souvent accusé d'avoir calquées sur celles de Paganini, +ne leur ressemblent nullement. + +Parmi les autres œuvres du maître que l'éditeur français vient de +livrer à l'avide curiosité des artistes, on regrette de ne pas voir la +fantaisie sur la prière de _Moïse_, l'un des morceaux, dit-on, dans +lesquels Paganini produisait les plus poignantes impressions. Sans +doute, M. Achille Paganini se réserve de les faire figurer bientôt dans +une édition complète des œuvres de son père, édition qu'il a eu raison, +sous un rapport, de ne point laisser paraître prématurément, car, malgré +les progrès rapides que fait aujourd'hui, grâce à Paganini, l'art du +violon du côté du mécanisme, de pareilles compositions sont encore +inabordables pour la plupart des violonistes, et c'est à peine même si à +leur lecture on comprend comment l'auteur put jamais les exécuter. Il +faudrait écrire un volume pour indiquer tout ce que Paganini a trouvé +dans ses œuvres d'effets nouveaux, de procédés ingénieux, de formes +nobles et grandioses, de combinaisons d'orchestre qu'on ne soupçonnait +même pas avant lui. Sa mélodie est la grande mélodie italienne, mais +frémissante d'une ardeur plus passionnée en général que celle qu'on +trouve dans les plus belles pages des compositeurs dramatiques de son +pays. Son harmonie est toujours claire, simple et d'une sonorité +extraordinaire. + +Il a su faire ressortir et rendre dominateur le timbre du violon solo en +accordant ses quatre cordes un demi-ton plus haut que celles des violons +de l'orchestre; ce qui lui permettait de jouer ainsi dans les tons +brillants de _ré_ et de _la_, pendant que l'orchestre l'accompagnait +dans les tons moins sonores de _mi bémol_ et de _si bémol_. Ce qu'il a +découvert dans l'emploi des sons harmoniques simples et doubles, des +notes pincées de la main gauche, dans la forme des arpéges, dans les +coups d'archet, dans les passages en triple corde, passe toute croyance, +d'autant plus que ses devanciers ne l'avaient pas même mis sur la voie. +Paganini est de ces artistes desquels il faut dire: ils sont parce +qu'ils sont, et non parce que d'autres furent avant eux. Malheureusement +ce qu'il n'a pu transmettre à ses successeurs, c'est l'étincelle qui +animait et rendait sympathiques ces foudroyants prodiges de mécanisme. +On écrit l'idée, on dessine la forme, mais le sentiment de l'exécution +ne peut se fixer; il est insaisissable: c'est le génie, c'est l'âme, +c'est la flamme de vie qui, en s'éteignant, laisse après elle des +ténèbres d'autant plus profondes qu'elle a brillé d'un éclat plus +éblouissant. Et voilà pourquoi non-seulement les œuvres des grands +virtuoses inventeurs perdent plus ou moins à n'être pas exécutées par +leur auteur, mais celles aussi des grands compositeurs originaux et +expressifs ne conservent qu'une partie de leur puissance quand l'auteur +ne préside pas à leur exécution. + +L'orchestre de Paganini est brillant et énergique sans être bruyant. Il +employait la grosse caisse dans ses _tutti_ et souvent avec une +intelligence peu commune. Dans la prière de _Moïse_, Rossini l'a écrite, +comme il l'a fait partout ailleurs, en lui faisant frapper les temps +forts tout bonnement. Paganini, en composant sa fantaisie sur le même +thème, s'est bien gardé de l'imiter en cela. Au début de la mélodie: + + _Del tuo stellato soglio,_ + +Rossini frappe sur l'avant-dernière syllabe qui se trouve au temps fort; +mais Paganini, considérant l'accent mélodique placé sur la syllabe +suivante comme incomparablement plus important, fait entrer l'instrument +sur le temps faible où elle se trouve, et l'effet qui résulte de ce +changement est, selon moi, bien meilleur et original. + +Un jour qu'après avoir complimenté Paganini sur ce morceau, quelqu'un +ajoutait: «Il faut avouer aussi que Rossini vous a fourni là un bien +beau thème! C'est égal, répliqua Paganini, il n'a pas trouvé mon coup de +grosse caisse.» + +Il me serait fort difficile d'entrer plus avant dans l'analyse des +œuvres de cet artiste-phénomène, œuvres toutes d'inspiration, et où il +faut voir principalement la manifestation écrite de ses merveilleuses +facultés de virtuose. D'ailleurs... ces souvenirs ce soir... + +--Et vous ne l'avez jamais entendu, me dit Corsino?--Jamais..... Adieu, +messieurs. + + + + +DIX-SEPTIÈME SOIRÉE + + +ON JOUE LE BARBIER DE SÉVILLE DE ROSSINI. + +Personne ne parle à l'orchestre. Corsino se contente, à la fin de +l'opéra, de faire observer que l'acteur _chargé_ du rôle d'Almaviva, +dans cet étincelant chef-d'œuvre, était né pour être bourgmestre, et que +Figaro eût fait un suisse de cathédrale accompli. + + + + +DIX-HUITIÈME SOIRÉE + +ACCUSATION PORTÉE CONTRE LA CRITIQUE DE L'AUTEUR.--SA +DÉFENSE.--RÉPLIQUE DE L'AVOCAT GÉNÉRAL.--PIÈCES A L'APPUI.--ANALYSE DU +PHARE.--LES REPRÉSENTANTS SOUS-MARINS.--ANALYSE DE DILETTA. +--IDYLLE.--LE PIANO ENRAGÉ. + + +On représente pour la première fois un opéra allemand très, etc. + +L'orchestre fait son devoir pendant le premier acte; au second le +découragement semble gagner les musiciens: ils quittent leur instrument +les uns après les autres et les conversations commencent. + +«Voilà un ouvrage, me dit Corsino, sur lequel vous exerceriez votre +talent de ne rien dire, si vous aviez à en rendre compte; et c'est bien +là, il faut en convenir, la pire de toutes les critiques.--Comment cela? +je tâche pourtant de toujours dire quelque chose dans mes malheureux +feuilletons. Seulement, je cherche à en varier la forme: ce que vous +appelez ne rien dire est souvent une façon fort claire de parler.--Oui, +et d'une méchanceté diabolique que des Français seuls pouvaient +inventer. Je veux en faire juges ces messieurs. J'ai la collection des +_bouquets à Chloris_ que vous avez faits jusqu'à ce jour; je vais la +chercher, pour qu'ils apprécient le parfum des fleurs qui les +composent.» (Il sort.) Dervinck s'adressant à moi: Je ne sais trop ce +qu'il veut dire avec vos _bouquets à Chloris_. Nous autres Allemands, +faisons aussi de la critique; mais notre façon de la faire est toute +simple: un nouvel ouvrage paraît, nous allons l'entendre, et si, après +l'avoir attentivement écouté, il nous semble beau, grand, original, nous +écrivons...--Qu'il est détestable, dit Winter qui a composé un mauvais +ballet. (Corsino rentrant, un paquet de journaux à la main.) «Voici, +messieurs, ces chefs-d'œuvre d'aménité et de bienveillance. +Étudions-les. Vous remarquerez d'abord que, s'il veut bafouer l'auteur +d'un livret sans faire la moindre observation sur sa poésie, il emploie +le moyen atroce de raconter la pièce en vers qui se suivent comme de la +prose. Voyez le flatteur effet que cela produit. Je prends une scène au +hasard: voici une troupe d'Arabes, marchant à pas comptés et chantant +selon l'usage: «Taisons-nous! cachons-nous! faisons silence!» Le +critique décrit ainsi la scène: + +_Ils s'éloignent sans bruit, dans l'ombre de la nuit; mais un groupe les +suit. Le caïd, gros bonhomme, le dos un peu voûté, assez peu fier, en +somme, de son autorité, craint, en faisant sa ronde, quelque encontre +féconde en mauvais coups, puis, crac! d'être mis en un sac et lancé des +murailles des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port._ + +_Il n'a pas fait vingt pas, que de grands coups de gaules tombant sur +ses épaules vous le jettent à bas. «Au secours: on m'assomme! au +meurtre!» Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins: +une jeune voisine, à la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le +battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l'accident. «Il +me manque une dent! j'en mourrai! misérable! Il m'a rompu le râble! il a +tapé trop dur, c'est sûr._ + +En voici une autre dans laquelle les vers de l'auteur du livret +précèdent et suivent la fausse prose du critique, de manière à produire +un grotesque mélange. Il s'agit d'un jeune homme qu'on veut retenir en +otage pour dettes. + +ALBERT. + +Grand Dieu! + + RODOLPHE. + + C'est juste, et, gage précieux, + La loi veut qu'il demeure en otage en ces lieux. + + +_Zila se désole, Albert la console, mais le temps s'envole, ah! que +devenir! Rodolphe l'invite à prendre pour gîte son château. Bien vite, +Albert, il faut fuir. Allons, vieux juif, face de suif, prête à ce jeune +homme une forte somme; il t'offre en garantie sa liberté, sa vie. Il +signe, es-tu content?--Oui, voilà de l'argent.--Maintenant je l'emmène; +aubergiste inhumaine! je ne vous dois plus rien! Viens, mon amour, mon +bien!--Ah çà! mais, dit le comte, ce jeune gars m'affronte, il faut que +je le dompte, ou je perdrai mon nom. Viens ça, fils d'Isaac, et tire de +ton sac le billet de ce drôle. Il me le faut?--Comment? sans gain?--Sur +ma parole, tu gagnes cent pour cent._ + +RODOLPHE. + + Ah! la bonne affaire + Que j'ai faite là! _(Montrant Albert.)_ + Ce billet, j'espère, + M'en délivrera. + Oui, par mon adresse, + J'aurai racheté + Se jeune maîtresse + Ou sa liberté. + + +MOI + +«Vous trouvez cela atroce, mon cher Corsino; il n'y a pas même une +arrière-pensée malicieuse là-dedans. C'est l'entraînement du rhythme qui +m'a fait écrire-ainsi. A l'inverse du _Bourgeois_ de Molière, j'ai fait +de la poésie sans le savoir. Après avoir entendu un orgue de Barbarie +vous jouer le même air pendant une heure, ne finissez-vous pas par +chanter cet air malgré vous, si laid qu'il soit? Il est dès lors tout +simple qu'en racontant des opéras où de pareils vers se sont mis, les +vers se mettent dans ma prose, et que je ne parvienne ensuite qu'avec +effort à me désenrimer. D'ailleurs, pourquoi me supposer capable +d'ironie à l'égard des _poëtes_ d'opéra: leurs fautes, s'ils en +commettent, ne sont pas de ma compétence. Je ne suis pas un homme de +lettres. Que les hommes de lettres régentent la musique, à la bonne +heure! c'est leur droit; mais jamais, je vous le jure, il ne me viendra +en tête de risquer une critique littéraire. Vous me calomniez. La +crainte d'être trop fade, trop terne, trop ennuyeux, me fait seulement, +ainsi que je viens de vous le dire, chercher à varier un peu la tournure +de mes pauvres phrases. Surtout à certaines époques de l'année pendant +lesquelles rien de ce qu'on fait ne réussit; où, artistes et critiques +semblent avoir tort de vivre; où aucun de leurs efforts ne peut attirer +l'attention ni exciter les sympathies du public; de ce public qui, dans +sa somnolence, a l'air de dire: «Que me veulent tous ces gens-là? quel +démon les possède? Un opéra nouveau! et d'abord est-ce qu'il y a des +opéras nouveaux? Cette forme n'est-elle pas usée, exténuée, épuisée? +Peut-il à cette heure y avoir encore en elle quelques éléments de +nouveauté? Et quand il n'en serait pas ainsi, que me font les inventions +des poëtes et des musiciens? que me font les opinions des critiques? +Laissez-moi sommeiller, braves gens, et allez dormir. Nous nous +ennuyons, vous nous ennuyez!» Ces jours-là, quand vous supposez les +critiques préoccupés de malices et d'amères plaisanteries, ils sont dans +le plus profond accablement, les malheureux; la plume vingt fois prise +et reprise tombe vingt fois de leur main, et ils se disent dans la +tristesse de leur cœur: «Ah! pourquoi sommes-nous si loin de Taïti, et +que n'est-elle restée, cette île charmante, dans sa beauté primitive et +demi-nue, au lieu de s'affubler de ridicules sacs de toile et +d'apprendre à chanter la Bible d'une voix nasillarde, sur de vieux airs +anglais! Nous pourrions au moins y aller chercher un refuge contre +l'ennui européen, philosopher sous les grands cocotiers avec les jeunes +Taïtiennes, pêcher des perles, boire le _Kava_, danser la pyrrhique et +séduire la reine Pomaré. Au lieu de ces innocentes distractions +trans-océaniques, sous le plus beau ciel du monde, il faut que nous nous +donnions la peine de raconter comment on s'y est pris l'autre jour à +Paris pour nous faire passer laborieusement cinq mortelles heures dans +un théâtre enfumé!» Car ce n'est pas tout d'entendre un opéra en trois +actes, d'assister même à sa dernière répétition; de dîner à moitié le +soir de sa première représentation pour ne pas perdre une seule note de +l'ouverture; de se faire dire des choses désagréables par M. son portier +pour s'être attardé au théâtre jusqu'à une heure du matin, alors qu'on +rappelait _tous les_ acteurs, que le dernier bouquet tombait aux pieds +de la prima donna. Ce n'est pas tout de passer au retour une partie de +la nuit à se remémorer les divers incidents de la pièce, la forme des +morceaux de musique, les noms des personnages; d'y rêver si l'on +s'endort, d'y penser encore quand on se réveille. Hélas! non, ce n'est +pas tout: il faut de plus, pour nous autres critiques, raconter d'une +façon à peu près intelligible ce que souvent nous n'avons pas compris; +faire un récit amusant de ce qui nous a tant ennuyés; dire le pourquoi +et le comment, le trop et le pas assez, le fort et le faible, le mou et +le dur d'une œuvre croquée au vol, et qui n'a pas posé tranquillement +pour ses peintres pendant le temps nécessaire à l'action d'un +daguerréotype bien conformé. Pour moi, je l'avoue, j'aimerais presque +autant écrire l'opéra entier que d'en raconter un seul acte. Car +l'auteur, quel que soit son chagrin d'être obligé de faire des chapelets +de cavatines, et de se rappeler si souvent qu'une fois attelé à une +partition d'opéra parisien, il ne doit pas s'amuser à enfiler des +perles, l'auteur, au moins, travaille un peu quand il veut. + +Le narrateur, au contraire, condamné à la critique, _à temps_, narre +précisément quand il ne voudrait pas narrer. Il a passé une nuit +pénible; il se lève sans pouvoir découvrir de quelle humeur il est; il +se dit en outre: «En ce moment, Halévy, Scribe et Saint-Georges dorment +du sommeil réparateur et profond des femmes en couches; et me voilà avec +leur enfant sur les bras, obligé de cajoler sa nourrice pour qu'elle lui +donne le sein, de le laver, de le bichonner, de dire à tout le monde +comme il est joli, comme il ressemble à ses pères; de tirer son +horoscope et de lui prédire une longue vie.» + +Je voudrais bien savoir ce que vous feriez, mon cher Corsino, si, à ces +tourments de la critique théâtrale, venaient se joindre encore ceux de +la critique des concerts; si vous aviez une foule de gens de talent, de +virtuoses remarquables, de compositeurs admirables, à louer! si vos amis +vous venaient dire: «Voici neuf violonistes, onze pianistes, sept +violoncellistes, vingt chanteurs, une symphonie, deux symphonies, un +mystère, une messe, dont vous n'avez encore rien dit; parlez-en donc +enfin. Allons! de l'ardeur! de l'enthousiasme! que tout le monde soit +content! et surtout variez vos expressions! Ne dites pas deux fois de +suite: Sublime! inimitable! merveilleux! incomparable! Louez, mais louez +délicatement; n'allez pas lancer la louange avec une truelle. Donnez à +entendre à tous que tous sont des dieux, mais pas davantage, et surtout +ne le dites pas d'une façon trop crue. Cela pourrait blesser leur +modestie; on ne gratte pas des hommes avec une étrille. Vous avez +affaire à des gens de cœur qui vous sauront un gré infini des vérités +que vous voudrez bien leur dire. Les auteurs, les artistes, ne +ressemblent plus à l'archevêque de Grenade. Quelle que soit la dose +d'amour-propre qu'on leur suppose, pas un ne serait capable de dire +aujourd'hui comme le patron de Gil Blas à son critique trop franc: +«Allez trouver mon trésorier, qu'il vous compte cinq cents ducats, etc.» +La plupart de nos illustres se borneraient à répéter le mot d'un +académicien de l'empire, mot dont on ne saurait assez souvent faire +admirer la modestie et la profondeur. Ou avait offert un banquet à cet +immortel. Au dessert, un jeune enthousiaste dit à son voisin de droite: +«Allons, portons un toast à M. D. J. qui a surpassé Voltaire!--Ah! fi +donc, répondit l'autre, c'est exagéré! bornons-nous à la vérité et +disons: A M. D. J. qui à égalé Voltaire!» M. D. J. avait entendu la +proposition, et saisissant vivement, à ces mots, la main du +contradicteur: «Jeune homme, lui dit-il, j'aime votre rude franchise!» +Voilà comment on reçoit la critique aujourd'hui, et pourquoi il est +maintenant aisé d'exercer ce sacré ministère. Nous savons bien qu'il y a +de ces rudes Francs qui l'exerceraient mieux encore, si les cinq cents +ducats de l'archevêque étaient unis au magnifique éloge de +l'académicien; mais ceux-là sont par trop exigeants, et la plupart de +vos confrères se contentent de la douce satisfaction que leur procure la +conscience d'un devoir bien rempli; ce qui prouve au moins qu'ils ont +une conscience. Tandis qu'en voyant votre silence obstiné, on se demande +si vous en avez une.» Que diriez-vous, Corsino, à des gens qui vous +gratifieraient d'une telle homélie? Vous leur répondriez sans doute +comme je l'ai fait dans l'occasion: «Mes amis, vous allez trop loin. Je +n'ai jamais donné à personne le droit de me soupçonner de manquer de +conscience. Certes, j'en ai une, moi aussi, mais elle est bien faible, +bien chétive, bien souffreteuse, par suite des mauvais traitements qu'on +lui fait subir journellement. Tantôt on l'enferme, on lui interdit +l'exercice, le grand air, on la condamne au silence; tantôt on la force +à paraître demi-nue sur la place publique, quelque froid qu'il fasse, et +on l'oblige à déclamer, à faire la brave, à affronter les observations +malséantes des oisifs, les huées des gamins et mille avanies. D'où est +résulté, ce qu'on pouvait aisément prévoir, une constitution ruinée, une +phthisie déjà parvenue au second degré, avec crachements de sang, +étourdissements, inégalité d'humeur, accès de larmes, éclats de fureur, +toux opiniâtre, enfin tous les symptômes annonçant une fin prochaine. +Mais aussi, dès qu'elle sera morte, on l'embaumera d'après le procédé +dont se servit Ruisch pour conserver au corps de sa fille les apparences +de la vie; je la garderai soigneusement. On pourra la voir dans ma +bibliothèque, et, ma foi, alors au moins elle ne souffrira plus.» + +--(_Corsino._) Mon cher monsieur, pardonnez-moi de vous faire remarquer +que, depuis un quart d'heure, vous divaguez autour de la question. Bien +plus, vous recourez à l'ironie pour me prouver que cet arme vous est +étrangère. Mais je tiens mes preuves, et, si après en avoir entendu +l'exposé, mes confrères ne me donnent pas trois fois raison, je +m'engage à vous faire devant eux de très-humbles excuses et à me +reconnaître pour un calomniateur. Écoutez tous. + + + + +ANALYSE DU PHARE + +Opéra en deux actes. + +_Jeudi 27 décembre 1849._ + +Le théâtre représente une place du village de Pornic. Des pêcheurs +bretons se disposent à prendre la mer avec Valentin le Pilote. Ils +chantent en chœur: + + Vive Valentin! + Tin! tin! + A lui la richesse, + Un brillant butin! + Tin! tin! + Avec la richesse + On a la tendresse + D'un joli lutin! + Tin! tin! + Et l'on peut sans cesse + Vider pièce à pièce + Beaune ou Chambertin! + Tin! tin! + + +Mais voilà le canon! bom! bom! de la foudre les éclats, cla! cla! +enflamment tout l'horizon, zon! zon! Valentin saute dans sa barque pour +essayer d'aborder un vaisseau en perdition, et recommande à son ami +Martial de bien veiller sur son fanal, car s'il s'éteint, le navire et +le pilote sont perdus. Grand tumulte, tempête, prière, etc., etc., etc. + +Je craindrais de fatiguer le lecteur en entrant dans de plus grands +détails sur la musique et les paroles de cet ouvrage. Je n'ajouterai +plus qu'un mot sur sa _mise en scène_. Pendant qu'on chantait ainsi sur +le devant du théâtre, à la première représentation, un autre drame +s'agitait au _post-scenium_, et sous les yeux des spectateurs, qui ne +s'en doutaient guère. Le décor du fond devant représenter la mer en +tourmente, les vagues avaient à bondir et à s'agiter d'une furieuse +manière. Or, il faut savoir que cet effet de perspective est produit +par une toile peinte étendue horizontalement, et sous laquelle se +haussent et se baissent continuellement une foule de petits garçons +accroupis, dont la tête, soulevant ainsi le décor, représente la crête +de la vague. Se figure-t-on le supplice de ces pauvres petits diables, +obligés pendant une heure et demie d'agiter cette lourde mer, à grands +efforts de colonne vertébrale, ne devant jamais s'asseoir, ne pouvant se +lever tout debout, à demi étouffés, et obliger de sauter comme des +singes sans repos ni cesse jusqu'à la fin d'un acte interminable? La +fameuse cage inventée par Louis XI, et dans laquelle les prisonniers ne +pouvaient étendre leurs membres, n'était rien en comparaison. Seulement, +les tritons de l'Opéra, étant nombreux sous leur toile azurée, ont +l'agrément de la conversation, et ils en abusent souvent. Témoin la +première représentation du _Phare_, pendant laquelle une terrible +discussion a bouleversé la mer armoricaine jusque dans ses dernières +profondeurs. Les ondes avaient d'abord causé entre elles d'une façon +assez raisonnable, et si Neptune eût prêté l'oreille, il n'eût pas +trouvé à lancer son _quos ego_! n'entendant que d'innocentes +exclamations, interrompues en forme de hoquet par les haut-le-corps de +ces malheureux _vaguant_ sous la toile; exclamations telles que +celles-ci: + +«Eh! dis donc, Moniquet, tu ne vas pas, et tu me laisses porter +tout-hou-hou-hou mon coin de mer; veux-tu bien te remuer et te +lever-hé-hé davantage!--Cré coquin, c'est que j'en-han-han peux +plus.--Allons, ferme, feignant! Crois-tu pas-ha-ha-ha qu'on te donne +quinze sous pour faire une mer qui ressemble à la Seine?...--Eh +bien-hein-hein, s'il a des dispositions pour la scène, ce +moutard-ard-ard-ard-ard (crie un gros flot qui ne se ménage pas), +veux-tu pas contrarier sa-ha-ha-ha vocation, toi? Après tout, ça ne va +pas mal. Tiens, écoute comme on applaudit; nous avons un fier +succès-hè-hè. Si le public nous redemande à la fin-in-in-in, est-ce +que-he-he-he nous reparaîtrons? Tiens, par-ar-ar ardi!--Ah ben! non; +moi, j'oserai-ai-ai pas. Si tu voyais comme je sue-hue-hue, je dois pas +être présentable.--Allons donc, aristo-ho-ho, le public va ben regarder +à ça pour des artiss! Voyons, vous autres, voulez-vous reparaître si +on-on-on nous redemande?--Non-on-on-on.--Oui-hi-hi-hi.--Allons aux +voix.--Non! votons par assis et levés.--Par assis et lévés-hé-hé-hé; il +y a une heure que nous votons comme ça-a-a; j'en ai assez.--Pierre (dit +tout bas un flot qui s'arrête), ne bouge pas, je dirai rien.--Mais ne +dis rien, je bougerai pas.--C'est dit, les autres nous voient pas. J'ai +les reins qui me craquent. Si nous fumions une pipe pour nous +rafraîchir? As-tu d'amadou?--Oh! j'ose pas, rapport au feu.--Ah! oui, +m'essieu Ruggieri n'en fait ben d'autre, de feu, et la barraque ne brûle +pourtant pas. Gare, v'là le tonnerre... bzz... (Une fusée part sans +explosion.) Tiens le tonnerre qu'a pas éclaté. En v'là une farce. C'est +donc ça que M. Ruggieri, qui bisquait contre le directeur, disait +l'autre jour, je l'ai entendu: Bon! bon! que la _foule_ m'écrase si je +leur donne pas des tonnerres qui rateront à tout coup. Il y a pas +manqué, nous n'avons que des tonnerres qui ratent. Y garde sa +poudre.--C'est vrai, mais on applaudit plus du tout depuis que nous +travaillons pas. Faut nous y remettre, ou nous serons pas +rappelés.--Allons! hardi! hi-hi-hi-hi-hi.» Silence parmi les tritons, +ils travaillent en conscience; la tempête est superbe, les ondes +bondissent comme des béliers et les vagues comme des agneaux (_sicut +agni ovium_). Tout à coup, un flot courroncé qui n'avait encore rien +dit, se redressant de toute sa hauteur et restant immobile, s'écrie: +«Ah! qu'il a bien raison, le citoyen Proudhon, et que s'il y avait en +France une ombre d'égalité, ces gredins de bourgeois qui nous regardent +du haut de leurs loges où ils se carrent, seraient à gigoter ici à notre +place, et c'est nous autres qui de là haut les regarderions.--Mais, +grand imbécile, réplique une petite lame, en prenant le gros flot par +les jambes et le faisant tomber, tu vois bien qu'il n'y aurait pas +d'égalité pour ça. On aurait seulement fait basculer l'inégalité!--C'est +pas vrai.--Il a raison.--C'est un aristo.--C'est un réac.--Flanquons-lui +une danse.» Là-dessus la tempête se change en ouragan effroyable, en +véritable raz-de-marée; les vagues se ruent les unes sur les autres +avec un fracas inouï, une rage incroyable, on dirait d'une trombe, d'une +typhon. Et le public d'admirer ce beau désordre, effet de la politique, +et de se récrier sur le rare talent des machinistes de l'Opéra. Fort +heureusement, la pièce étant finie, le rideau de l'avant-scène est +tombé, et on est parvenu à grand'peine, en roulant la mer sur une longue +perche, à mettre fin à cette séance de représentants sous-marins. + +--Oh! oh! disent les musiciens en éclatant de rire, c'est là ce que vous +appelez analyser un opéra?--Patience, messieurs, reprend Corsino, voici +qui est plus fort. C'est toujours notre bienveillant critique qui parle. + + + + +ANALYSE DE DILETTA + +Opéra-comique en trois actes. + +_Lundi 22 juillet_ 1850. + + +Il est fort triste de s'occuper d'opéras-comiques le lundi, par cette +raison seule que le lundi est le lendemain du dimanche. Or, le dimanche, +on va au chemin de fer du Nord, on monte dans un wagon et on lui dit: +«Mène-moi à Enghien.» En descendant de l'obéissant véhicule vous trouvez +de vrais amis, des amis solides, de ceux dont on ne sait pas très-bien +le nom, mais qui n'accolent pas au vôtre d'épithète trop injurieuse +quand vous avez le dos tourné et qu'on leur demande qui vous êtes. + +Et la conversation s'engage dans la forme traditionnelle: «Tiens, c'est +vous!--Pas mal, et vous?--Moi, je vais louer un bateau et pêcher dans le +lac, et vous?--Oh! moi, je suis un pauvre pêcheur, et je vais à vêpres. +J'étais hier à l'Opéra-Comique; et vous?--Moi, je suis vertueux, et dans +la crainte de ne pas m'éveiller assez tôt pour voir l'aurore se lever +aujourd'hui, je me suis privé hier de la représentation en question. +J'ai entendu tout à l'heure un gros monsieur qui portait un melon en +dire beaucoup de bien, et vous?...--Je n'ai garde de dire du mal des +melons ni des amateurs d'opéras-comiques, et vous?.....» Pas de réponse, +on a tourné l'angle d'un champ de groseilliers, vous avez pris d'un +côté, l'ami est resté à l'autre, il mange des groseilles et ne songe +plus à son ami. Et vous, songez-vous à lui? pas davantage. + +Véritable amitié, sœur de la fraternité républicaine! Tout ravi de la +liberté qu'elle vous laisse, vous traversez à pied la plaine d'Enghien; +il fait silence. Une brise timide voudrait s'élever, mais elle n'ose, et +le soleil dore à loisir les moissons immobiles. Deux cloches fêlées +envoient du haut de la colline voisine leurs notes discordantes: c'est +l'annonce des vêpres à l'église de Montmorency. Les cloches se taisent, +le silence redouble. On s'arrête... on écoute... on regarde au loin... à +l'ouest... ou pense à l'Amérique, aux mondes nouveaux qui y surgissent, +aux solitudes vierges, aux civilisations disparues, aux grandeurs et à +la décadence de la vie sauvage. A l'est... les souvenirs de l'Asie +viennent vous assaillir; on songe à Homère, à ses héros, à Troie, à la +Grèce, à l'Égypte, à Memphis, aux Pyramides, à la cour des Pharaons, aux +grands temples d'Isis, à l'Inde mystérieuse, à ses tristes habitants, à +la Chine caduque, à tous ces vieux peuples fous ou tout au moins +monomanes. On s'applaudit de n'adorer ni Brama ni Vichenou et d'aller +tranquillement, en bon chrétien, à vêpres à Montmorency. Une folâtre +fauvette s'élance tout à coup d'un buisson, monte perpendiculairement en +lançant au ciel sa chanson joyeuse, trace en l'air vingt zigzags +capricieux, saisit un moucheron et l'emporte, en remerciant Dieu, dont +la bonté, dit-elle, s'étend sur toute la nature, puisqu'il ne dédaigne +pas de donner la pâture aux petits des oiseaux. Reconnaissance naïve que +le moucheron très-probablement ne partage pas. Ceci donne beaucoup à +réfléchir; on réfléchit donc! Passent deux jeunes Parisiennes simplement +vêtues de blanc, avec cette grâce savante que possèdent les Parisiennes +seulement. Quatre petits pieds bien chaussés, bien cambrés, bien +tout.... quatre grands yeux veloutés, bien sourcillés... enfin... ceci +donne encore beaucoup à réfléchir. Elles disparaissent dans un champ du +blé presque aussi haut, aussi droit, aussi flexible que leur taille est +haute, flexible et droite. On réfléchit énormément, on réfléchit avec +fureur. Mais les deux cloches discordantes envoient un second et dernier +appel, et l'on se dit: Bah! allons à vêpres. On arrive enfin sur une +colline en mamelon, au sommet de laquelle est fort pittoresquement +plantée une charmante église gothique, point trop neuve, mais point trop +dégradée non plus; un très-beau vitrail; tout autour une pelouse assez +peu écorchée; on voit que le populaire n'y afflue que rarement. Point +d'immondices, point de croquis impurs; trois mots seulement écrits d'une +façon discrète dans un coin: _Lucien, Louise, toujours!_ + +On est tout troublé. Cette église de roman...... son isolement..... la +paix qui l'environne.... le merveilleux paysage qui se déroule à ses +pieds.... on sent s'agiter le premier amour depuis longtemps couché au +fond du cœur et qui se réveille; votre dix-huitième année se relève à +l'horizon. On cherche dans l'air une forme évanouie...... L'orgue joue: +une simple mélodie vous arrive au travers des murs de l'église. On +essuie son œil droit et on se dit encore: Bah! allons à vêpres; et on +entre. + +Une trentaine de femmes et d'enfants endimanchés. Le curé, le vicaire et +les chantres dans le chœur. Tons chantent faux à faire carier des dents +d'hippopotame. L'organiste ne sait pas l'harmonie; il entremêle toutes +ses phrases de petites broderies vermiculaires d'un style affreux. On +supporte quelque temps néanmoins l'exécution barbare du psaume _In exitu +Israel de Ægypto_, et la persistance de cette mélancolique psalmodie +dans le mode mineur, revenant toujours la même sur chaque strophe, finit +par endormir vos douleurs d'oreille et ramener la rêverie. Cette fois, +ce sont des rêves d'art qui vous absorbent. On se dit qu'il serait beau +d'avoir à soi cette charmante église, où la musique s'installerait avec +ses prestiges les plus doux, où elle pourrait chanter avec tant de +bonheur ses hymnes, ses idylles, ses poëmes d'amour; où elle pourrait +prier, songer, évoquer le passé, pleurer et sourire, et préserver sa +fierté virginale du contact de la foule, et vivre toujours ange et +toujours pure, pour elle-même et pour quelques amis. + +Ici, l'organiste joue un petit air de danse appartenant à un vieux +ballet de l'Opéra, et le contraste grotesque qu'il produit avec le récit +antique du chœur, vous impatiente tellement que vous sortez. Vous voilà +de nouveau sur la pelouse; le murmure des voix du lieu saint y parvient +encore. L'orgue continue ses petites drôleries. Vous jurez comme un +charretier. Deux ballons s'élèvent au loin dans les airs, une colonne de +fumée part du chemin de fer. La prose va vous saisir. Vite, vous tirez +un livre de votre poche, et, en avisant dans le modeste cimetière voisin +de l'église une pierre tumulaire inclinée d'une certaine façon, vous +trouvez qu'on peut être commodément étendu sur cette tombe pour lire le +douzième livre de _l'Énéide_ une deux-centième fois. Vous allez vous y +installer quand des sanglots, partis du chemin creux qui longe le +cimetière, vous arrêtent. Une petite fille, s'appuyant sur des +béquilles, gravit la colline un panier à la main et pleurant amèrement. +On l'interroge: «Qu'as-tu donc, mon enfant?... (Pas de réponse.) Voyons, +que t'est-il arrivé? (Les pleurs redoublent.) Veux-tu dix sous pour +acheter un pain d'épices?--Ah! oui, je m'en fiche bien de votre pain +d'épices!--Mais que t'a-t-on fait? dis-le-moi, et surtout ne te fâche +pas, ne me dis pas de sottises, je ne me moque pas de toi, je ne suis +pas de Paris, sois tranquille.--Eh ben, m'sieu, ma grand'mère m'avait +dit que ça me porterait bonheur, et que ma jambe guérirait le même jour +que la sienne, et je la soignais si bien, et je lui donnais tant de +mouches dans son panier!...--Comment, ta grand'mère mangeait des +mouches?--Mais non, c'est mon hirondelle. Je vous ai pas dit... voilà... +l'hirondelle s'était entortillé la jambe dans du crin et des plumes, +j'sais pas comment, si bien qu'elle s'avait cassé la cuisse, et puis y +restait un gros morceau de terre de son nid qui pendait aux crins de sa +patte et qui l'empêchait de voler. Je la pris il y a huit jours, et ma +grand'mère me dit: «C'est du bonheur ces oiseaux-là, vois-tu; il faut en +prendre soin, et si elle guérit, tu guériras aussi et tu pourras +quitter tes béquilles le même jour.» Moi que ça m'embête tant d'être +comme ça gênée, j'ai fait ce que disait ma grand'mère, je l'y ai bien +nettoyé sa jambe, je l'y ai bien reficelé sa cuisse avec des allumettes. +Et tout le temps qu'elle s'est sentie pas mieux, elle restait +tranquillement dans son panier; elle me regardait d'un petit air de +connaissance, avec ses gros yeux. Je lui donnais à tous les moments des +belles mouches, que je leur-z-arrachais seulement la tête pour qu'elles +s'envolent pas. Et ma grand'mère disait toujours: «C'est bien, il faut +être bon pour les bêtes quand on veut qu'elles guérissent. Encore trois, +quatre jours et tu seras de même guérie.» Et voilà que tout à l'heure +elle a entendu c'te troupe des autres hirondelles qui gueulent là-haut à +l'entour du clocher, et la petite gueuse elle a poussé le dessus du +panier avec sa tête, et pendant que je m'occupais à lui arranger encore +des mouches, elle a (hi! hi!) elle a (ha! ha!) elle... a fichu le +camp.--Je conçois ton chagrin, mon enfant; tu l'aimais, ton +hirondelle.--Je l'aimais? ah! je m'en moquais bien! en v'là une idée! +mais elle n'était pas encore bien guérie, et je ne guérirai plus du tout +à présent. Les autres, qu'elle est allée retrouver, vont lui recasser sa +cuisse; je le sais bien, allez.--Pourquoi veux-tu que les autres la +maltraitent?...--Pardi! parce que c'est mauvais comme tous les oiseaux. +Je l'ai ben vu c't hiver, qu'il faisait si froid: j'avais plumé vivant +un pierrot qu'on m'avait donné, en lui laissant seulement les plumes des +ailes et de la queue, et puis je l'avais lâché devant une douzaine +d'autres pierrots. Il a volé vers ses camarades, qui lui sont tombés +dessus, tous, roide, et l'ont tué à coups de bec; à preuve que +(pleurant) je n'ai jamais tant ri... (hi! hi!) Vous voyez bien que ma +jambe ne guérira pas. Me v'là propre. Ah! si je l'avais su (hu! hu!), je +lui aurais finement tordu le cou tout de suite.» + + * * * * * + +Vous remettez alors dans votre poche le livre que vous aviez à la main. +La poésie n'est plus de saison. Vous enragez. Vous allumez un cigare, et +vous vous en allez fumant et consterné. Vous n'avez pas fait trente pas +que la petite béquillarde vous appelle: Eh! m'sieu! et les dix sous que +vous m'aviez promis!--Ta n'aimes pas le pain d'épices.--Non, mais donnez +toujours.--Ma foi, je n'ai qu'une pièce de cinq sous, tiens. Vous lui +jetez vos cinq sous, l'enfant les ramasse, vous laisse faire encore +quelques pas, et vous crie: «Ohé! vieux gredin! aristo!» On fume +précipitamment. On retraverse la plaine, tout sot; on remonte en wagon +pour revenir à Paris, et on se dit: «Si elle ne m'eût appelé qu'aristo, +ou gredin, mais vieux.... Bah! décidément je n'irai plus à vêpres à +Montmorency.» + +Voilà pourquoi je suis si peu disposé à vous conter, aujourd'hui lundi, +le nouvel opéra-comique. L'idylle d'hier m'a stupéfié. A demain donc... +Vieux gredin!... Elle l'a dit. + +C'est une enfant! + +Mardi, 23 juillet. + +Il est toujours fort triste de s'occuper d'opéras-comiques le mardi, par +cette raison seule que le mardi est le lendemain du lundi. Les jours se +suivant sans se ressembler, il est de toute évidence que si l'on a été +mélancolique le lundi, on doit sentir une gaieté quelconque arriver le +mardi. Et il n'y a pas de plus terrible rabat-joie qu'une analyse de +tels ouvrages à faire, pour celui qui l'écrit; si ce n'est cette même +analyse faite pour celui qui la lit. Or, je ne cesse de rire depuis ce +matin d'un accident arrivé vendredi dernier à M. Érard, et dont tout le +quartier du Conservatoire de musique s'entretient encore. Il faut, vous +l'avouerez, qu'il s'agisse d'un événement prodigieux pour qu'il +préoccupe si longtemps l'attention publique. C'est d'un prodige, en +effet, qu'il s'agit, prodige fatal à un homme célèbre, et que pourtant +je ne puis m'empêcher de trouver fort divertissant. C'est mal, j'en +conviens. La fréquentation des enfants de Montmorency m'aurait-elle déjà +corrompu?... + +Voici le fait dans toute son inexplicable et effrayante simplicité. + +Les concours du Conservatoire ont commencé la semaine dernière. Le +premier jour, M. Auber, décidé, comme on dit, à attaquer le taureau par +les cornes, a fait concourir les classes de piano. L'intrépide jury +chargé d'entendre les candidats, apprend sans émotion apparente qu'ils +sont au nombre de trente et un, dix-huit femmes et treize hommes. Le +morceau choisi pour le concours est le concerto en _sol mineur_ de +Mendelssohn. A moins d'une attaque d'apoplexie, foudroyant l'un des +candidats pendant la séance, le concerto va donc être exécuté trente et +une fois de suite; on sait cela. Mais ce que vous ne savez peut-être pas +encore, et ce que j'ignorais moi-même il y a quelques heures, n'ayant +point eu la témérité d'assister à cette expérience, c'est ce que m'a +raconté ce matin un des garçons de classes du Conservatoire, au moment +où, tout préoccupé de l'épithète de _vieux_ dont m'avait gratifié +l'Amaryllis de Montmorency, je traversais la cour de cet établissement. + +«Ah! ce pauvre M. Érard! disait-il, quel malheur!--Érard, que lui est-il +arrivé?--Comment, vous n'étiez donc pas au concours de piano?--Non, +certes. Eh bien, que s'y est-il passé?--Figurez-vous que M. Érard a eu +l'obligeance de nous prêter, pour ce jour-là, un piano magnifique qu'il +venait de terminer et qu'il comptait envoyer à Londres pour l'Exposition +universelle de 1851. C'est vous dire s'il en était content. Un son +d'enfer, des basses comme on n'en entendit jamais, enfin un instrument +extraordinaire. Le clavier était seulement un peu dur; mais c'est pour +cela qu'il nous l'avait envoyé. M. Érard n'est pas maladroit, et il +s'était dit: Les trente et un élèves, à force de taper leur concerto +_égayeront_ les touches de mon piano et ça ne peut lui faire que du +bien. Oui, oui, mais il ne prévoyait pas, le pauvre homme, que son +clavier serait _égayé_ d'une si terrible manière. Au fait, un concerto +exécuté trente et une fois de suite dans la même journée! qui pouvait +calculer les suites d'une semblable répétition? Le premier élève se +présente donc, et, trouvant le piano un peu dur, n'y va pas de mains +mortes pour tirer du son. Le second, _idem_. Au troisième, l'instrument +ne résiste plus autant; il résiste encore moins au cinquième. Je ne sais +pas comment l'a trouvé le sixième; il m'a fallu, au moment où il se +présentait, aller chercher un flacon d'éther pour un de nos messieurs du +jury, qui se trouvait mal, le septième finissait quand je suis revenu, +et je l'ai entendu dire en rentrant dans la coulisse: «Ce piano n'est +pas si dur qu'on le prétend; je le trouve excellent, au contraire.» Les +dix ou douze autres concurrents ont été du même avis; les derniers +assuraient même qu'au lieu de paraître trop dur au toucher, il était +trop doux. + +»Vers les trois heures moins un quart, nous étions arrivés au nº 26, on +avait commencé à dix heures; c'était le tour de mademoiselle Hermance +Lévy, qui déteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui être plus +favorable, chacun se plaignant à cette heure qu'on ne pût toucher le +clavier sans le faire parler; aussi elle nous a enlevé le concerto si +légèrement qu'elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce +n'est pas tout à fait vrai; elle l'a partagé avec mademoiselle Vidal et +mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profité de l'avantage +que leur offrait la douceur du clavier; douceur telle, qu'il commençait +à se mouvoir rien qu'en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de +cette espèce? Au moment d'entendre le nº 29, j'ai encore été obligé de +sortir pour chercher un médecin; un autre de nos messieurs du jury +devenait très-rouge, et il fallait le soigner absolument. Ah! ça ne +badine pas le concours de piano! et, quand le médecin est arrivé, il +n'était que temps. Comme je rentrais au foyer du théâtre, je vois +revenir de la scène le nº 29, le petit Planté, tout pâle; il tremblait +de la tête aux pieds, en disant: «Je ne sais pas ce qu'a le piano, mais +les touches remuent toutes seules. On dirait qu'il y a quelqu'un dedans +qui pousse les marteaux. J'ai peur.--Allons donc, gamin, tu as la +berlue, répond le petit Cohen, de trois ans plus âgé que lui. +Laissez-moi passer; je n'ai pas peur, moi.» Cohen (le nº 30) entre; il +se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto très-bien, +et, après le dernier accord, au moment où il se levait, ne voilà-t-il +pas le piano qui se met à recommencer tout seul le concerto! Le pauvre +jeune homme avait fait le brave; mais, après être resté comme pétrifié +un instant, il a fini par se sauver à toutes jambes. A partir de ce +moment, le piano dont le son augmente de minute en minute, va son train, +fait des gammes, des trilles, des arpéges. Le public, ne voyant personne +auprès de l'instrument et l'entendant sonner dix fois plus fort +qu'auparavant, s'agite dans toutes les parties de la salle; les uns +rient, les autres commencent à s'effrayer, tout le monde est dans un +étonnement que vous pouvez comprendre. Un juré seulement, du fond de la +loge ne voyant pas la scène, croyait que M. Cohen avait recommencé le +concerto, et s'époumonnait à crier: «Assez! assez! assez! taisez-vous +donc! Faites venir le nº 31 et dernier.» Nous avons été obligés de lui +crier du théâtre: «Monsieur, personne ne joue; c'est le piano qui a pris +l'habitude du concerto de Mendelssohn et qui l'exécute tout seul à son +idée. Voyez plutôt.--Ah çà, mais c'est indécent; appelez M. Érard. +Dépêchez-vous; il viendra peut-être à bout de dompter cet affreux +instrument.» Nous cherchons M. Érard. Pendant ce temps-là, le brigand de +piano, qui avait fini son concerto, n'a pas manqué de le recommencer +encore, et tout de suite, sans perdre une minute, et toujours, toujours +avec plus de tapage; on eût dit de quatre douzaines de pianos à +l'unisson. C'étaient des fusées, des trémolo, des traits en sixtes et +tierces redoublées à l'octave, des accords de dix notes, de triples +trilles, une averse de sons, la grande pédale, le diable et son train. + +»M. Érard arrive; il a beau faire, le piano, qui ne se connaît plus, ne +le reconnaît pas davantage. Il fait apporter de l'eau bénite, il en +asperge le clavier, rien n'y fait: preuve qu'il n'y avait point là de +sortilége et que c'était un effet naturel des trente exécutions du même +concerto. On démonte l'instrument, on en ôte le clavier qui remue +toujours, on le jette au milieu de la cour du Garde-Meuble, où M. Érard +furieux le fait briser à coups de hache. Ah bien oui! c'était pire +encore, chaque morceau dansait, sautait, frétillait de son côté, sur les +pavés, à travers nos jambes, contre le mur, partout, et tant et tant, +que le serrurier du Garde-Meuble a ramassé en une brassée toute cette +mécanique enragée et l'a jetée dans le feu de sa forge pour en finir. +Pauvre M. Érard! un si bel instrument! Ça nous fendait le cœur à tous. +Mais qu'y faire? il n'y avait que ce moyen de nous en délivrer. Aussi, +un concerto exécuté trente fois de suite dans la même salle le même +jour, le moyen qu'un piano n'en prenne pas l'habitude! Parbleu! M. +Mendelssohn ne pourra pas se plaindre qu'on ne joue pas sa musique! mais +voilà les suites que ça vous a.» + +Je n'ajoute rien au récit que l'on vient de lire, et qui a tout à fait +l'air d'un conte fantastique. Vous n'en croirez pas un mot sans doute, +vous irez jusqu'à dire: C'est absurde. Et c'est justement parce que +c'est absurde que je le crois, car jamais un garçon du Conservatoire +n'eût inventé une telle extravagance. + +Maintenant venons à l'objet principal de cette étude. Ne remettons pas à +demain l'affaire sérieuse; il est toujours fort triste d'avoir à +s'occuper d'opéras-comiques le mercredi. + + Diletta . . . . + . . . mais . . . + très . . . la musique . . . + . . . toujours . . . + Pâleur . . . platitude. + + Le manuscrit de l'auteur est devenu ici tellement indéchiffrable + que de tous nos protes, aucun n'a pu en lire davantage. Nous nous + voyons donc forcés de donner ainsi un peu incomplète sa critique du + charmant opéra de _Diletta_. + + _(Note de l'Editeur._) + + * * * * * + +Tous les musiciens en chœur: Affreux! abominable! Corsino a raison. Il +n'est pas humain d'user d'aussi cruelles réticences. Peut-on! +peut-on!--Mais, messieurs, écoutez-moi donc. Connaissez-vous les opéras +dont je me suis ainsi évertué à ne pas parler?--Non.--Personne ici ne +les connaît?--Non! non!--Eh bien! si par hasard il vous était prouvé +qu'ils sont d'une nullité plus absolue, plus complète que celui que vous +vous permettez si cavalièrement d'exécuter à demi-orchestre ce soir, me +trouveriez-vous encore trop sévère?--Certes, non.--En ce cas, j'ai gagné +ma cause, Corsino a tort. Car je le déclare formellement: en comparaison +de ces deux partitions, votre opéra nouveau est un chef-d'œuvre. Que +diable! il faut pourtant, avant de prononcer un jugement dans un +arbitrage, entendre les deux parties. Si malingre que soit ma conscience +de critique, je vous l'ai dit, j'en ai une, elle vit encore. Elle eût +été morte, si j'eusse émis une opinion raisonnée, sévère, impitoyable +même, sur des choses pareilles, dont, au point de vue de l'art, il n'y a +rien à dire, absolument rien. Votre empressement à me condamner +m'afflige et me blesse. Je vous croyais de meilleurs sentiments pour +moi. Permettez que je me retire.--Voyons, voyons, dit Kleiner l'aîné en +essayant de me retenir, il ne faut pas se vexer pour si peu. J'ai été +bien plus...--Non. Adieu, messieurs!» + +Je sors au milieu du troisième acte. + + + + +DIX-NEUVIÈME SOIRÉE + +ON JOUE DON GIOVANNI. + + +Je reparais à l'orchestre après plusieurs jours d'absence. Mon intention +n'était pas d'y rentrer ce soir-là; mais Corsino et quelques-uns de ses +confrères sont venus m'exprimer leurs regrets de m'avoir blessé en +taxant de cruauté ma critique; j'ai ri, j'étais désarmé, je les ai +suivis au théâtre. Les musiciens m'accueillent avec la plus vive +cordialité; ils veulent me faire oublier mon mécontentement qu'ils ont +cru réel; mais dès le premier coup d'archet de l'ouverture chacun cesse +de parler. On écoute religieusement le chef-d'œuvre de Mozart, dignement +exécuté par le chœur et par l'orchestre. A la fin du dernier acte: «Que +pensez-vous de notre baryton Don Giovanni? me demande Bacon d'un air de +fierté nationale.--Je pense qu'il mérite le prix Monthyon.--Qu'est-ce +que c'est? dit-il, en se tournant vers Corsino.--(_Corsino_,) C'est le +prix de vertu.--(_Bacon_, étonné d'abord, très-flatté ensuite, reprend +avec une satisfaction douce:) Oh! c'est vrai, M. K**** est un bien +brave homme!» + + + + +VINGTIÈME SOIRÉE + +GLANES HISTORIQUES.--SUSCEPTIBILITÉ SINGULIÈRE DE NAPOLÉON, SA SAGACITÉ +MUSICALE.--NAPOLÉON ET LESUEUR.--NAPOLÉON ET LA RÉPUBLIQUE DE +SAN-MARINO. + + +On joue un opéra, etc., etc., etc. + +Tout le monde parle. Corsino raconte des anecdotes. J'arrive au moment +où il commence celle-ci: + +Le 9 février 1807, il y eut grand concert à la cour de Napoléon. +L'assemblée était brillante, Crescentini chantait. A l'heure dite, on +annonce l'Empereur; il entre, prend place; le programme lui est +présenté. Le concert commence; après l'ouverture, il ouvre le programme, +le lit, et pendant que le premier morceau de chant s'exécute, il appelle +à haute voix le maréchal Duroc et lui dit quelques mots à l'oreille. Le +maréchal traverse la salle, vient à M. Grégoire, que son emploi de +secrétaire de la musique de l'Empereur obligeait à faire les programmes +des concerts, et l'apostrophant avec sévérité: «Monsieur Grégoire, +l'Empereur me charge de vous inviter _à ne pas faire à l'avenir de +l'esprit dans vos programmes_.» Le pauvre secrétaire reste stupéfait, ne +comprenant pas ce qu'a voulu dire le maréchal et n'osant plus lever les +yeux. Dans l'intervalle des morceaux de musique, chacun lui demande à +voix basse quel est le sujet de cette algarade, et le malheureux +Grégoire, de plus en plus troublé, de répondre toujours: «Je n'en sais +pas plus que vous, je n'y comprends rien.» Il s'attend à être destitué +le lendemain, et s'arme déjà de courage pour supporter une disgrâce qui +lui paraît inévitable, bien qu'il en ignore le motif. + +Le concert terminé, l'Empereur en partant laisse le programme sur son +fauteuil; Grégoire accourt, le saisit, le lit, le relit cinq ou six +fois, sans y rien découvrir de répréhensible; il le donne à lire à MM. +Lesueur, Rigel, Kreutzer, Baillot, qui n'y aperçoivent rien non plus que +de parfaitement convenable et de fort innocent. Les quolibets des +musiciens commençaient à pleuvoir sur le malencontreux secrétaire quand +une soudaine inspiration vint lui donner la clef de cette énigme et +redoubler ses terreurs. Le programme (manuscrit selon l'usage) +commençait par ces mots: + + _Musique de l'Empereur._ + +et au lieu de tirer au-dessous une simple ligne, comme à l'ordinaire, je +ne sais quelle fantaisie de Grégoire l'avait porté à dessiner une suite +d'étoiles d'une grandeur croissante jusqu'au milieu de la page et +décroissante jusqu'à l'autre bord. Pouvait-on penser que Napoléon, alors +à l'apogée de sa gloire, verrait dans cet inoffensif ornement, une +allusion à sa fortune passée, présente et future! allusion désagréable +pour lui autant qu'insolente de la part du prophète de malheur qui l'eût +faite à dessein, puisqu'elle donnait à entendre par les deux +imperceptibles étoiles placées aux extrémités de la ligne, autant que +par la largeur démesurée de l'étoile du milieu, que l'astre impérial, si +brillant alors, devait successivement décliner, s'amoindrir et +s'éteindre dans la proportion inverse de celle qu'il avait suivie +jusqu'à ce jour. Le temps a trop bien prouvé qu'il en devait être ainsi; +mais le génie du grand homme lui avait-il déjà dévoilé ce que le sort +lui réservait, cette bizarre susceptibilité pourrait le faire croire. + +Voici, messieurs, la copie du programme qui faillit amener la ruine du +brave secrétaire. Grégoire lui-même, en me racontant son aventure, me +fit présent de l'original. + +Je vous prie de remarquer épisodiquement que le secrétaire de la musique +de l'Empereur ne savait pas l'orthographe du nom de _Guglielmi_. + + + + +MUSIQUE DE L'EMPEREUR + +GRAND CONCERT + +FRANÇAIS ET ITALIEN + +_Du lundi 9 février 1807_ + +Ouverture des 2 jumeaux... de Guillelmi. + +Nos 1. Air de Roméo et Juliette... de Zingarelli + +PAR MADAME DURET. + +2. Air des Horaces... de Cimarosa. + +PAR M. CRESCENTINI. + +3. Air détaché... de Crescentini. + +PAR MADAME BARILLI. + +4. Duo de Cléopâtre... de Nazolini. + +PAR MADAME BARILLI ET M. CRESCENTINI. + +5. Air détaché, avec chœurs... de Jadin + +PAR M. LAYS. + +6. Duo delle Cantatrice Villane... de Fioravanti + +PAR MADAME ET M. BARILLI. + +7. Grand Final du Roi Théodore à Venise... de Païsiello. + + +On imagine bien que Grégoire, peu à peu rassuré sur la crainte de perdre +sa place, n'eut garde, aux concerts suivants, de reproduire dans ses +programmes le moindre trait, la moindre vignette symbolique. C'est à +peine s'il osait mettre les points sur les _i._ La leçon avait été trop +forte, il craignait toujours _de faire de l'esprit_ SANS LE SAVOIR. + + * * * * * + +Dans une autre circonstance, Napoléon fit preuve d'un sentiment musical +dont, très-probablement, on ne le croyait pas doué. Un concert avait été +arrangé pour la soirée aux Tuileries; sur les six morceaux du programme, +le nº 3 était de Païsiello. A la répétition, le chanteur de ce morceau +se trouve incommodé et hors d'état de prendre part au concert. Il faut +remplacer l'air par un autre du même auteur, l'Empereur ayant toujours +témoigné pour la musique de Païsiello une préférence marquée. La chose +se trouvant fort difficile, Grégoire imagine de substituer au nº 8 +manquant, un air de Generali qu'il met hardiment sous le nom de +Païsiello. Il faut avouer, entre nous, monsieur le secrétaire, que vous +preniez là une liberté bien grande; c'était une belle et bonne +mystification que vous vouliez faire subir à l'Empereur. Mais peut-être, +cette fois encore, _faisiez-vous de l'audace sans le savoir_. Quoi qu'il +en soit, à la grande surprise des musiciens, l'illustre dilettante ne +fut point dupe de la supercherie. En effet à peine le nº 8 était-il +commencé, que l'Empereur, faisant de la main son signe habituel, suspend +le concert: «Monsieur Lesueur, s'écrie-t-il, ce morceau n'est pas de +Païsiello.--Je demande pardon à Votre Majesté; il est de lui, n'est-ce +pas, Grégoire?--Oui, Sire, certainement.--Messieurs, il y a quelque +erreur là-dedans: mais veuillez bien recommencer...»--Après vingt +mesures, l'Empereur interrompt le chanteur pour la seconde fois: «Non, +non, c'est impossible, Païsiello a plus d'esprit que cela.» Et Grégoire +d'ajouter d'un air humble et confit: «C'est sans doute un ouvrage de sa +jeunesse, un coup d'essai.--Messieurs, réplique vivement Napoléon, les +coups d'essai d'un grand maître comme Païsiello sont toujours empreints +de génie, et jamais au-dessous de la médiocrité, comme le morceau, que +vous venez de me faire entendre.....» + +Nous avons eu en France depuis lors bien des directeurs, administrateurs +et protecteurs des beaux-arts, mais je doute qu'ils aient jamais montré +cette pureté de goût dans les questions musicales auxquelles ils se +trouvaient mêlés, pour la damnation des virtuoses et des compositeurs. +Beaucoup d'entre eux, au contraire, ont donné des preuves nombreuses de +leur aptitude à prendre du Pucita ou du Gavaux pour du Mozart et du +Beethoven, et _vice versâ_. + +Et pourtant, à coup sûr, Napoléon ne savait pas la musique. + + +MOI. + +Puisque nous en sommes ce soir à raconter des anecdotes sur le grand +empereur, en voici une encore qui montre comment il savait honorer les +artistes dont les œuvres lui étaient sympathiques. Lesueur, dont Corsino +citait tout à l'heure le nom, et qui fut longtemps surintendant de la +chapelle impériale, venait de faire représenter son opéra des _Bardes_. +L'étrangeté des mélodies, le coloris antique et l'accent grave des +harmonies de Lesueur se trouvaient là parfaitement motivés. + +On sait quelle était la prédilection de Napoléon pour les poëmes de +Macpherson, attribués à Ossian; le musicien qui venait de leur donner +une vie nouvelle, ne pouvait manquer de s'en ressentir. A l'une des +premières représentations des _Bardes_, l'Empereur enchanté l'ayant fait +venir dans sa loge après le troisième acte, lui dit: «Monsieur Lesueur, +voilà de la musique entièrement nouvelle pour moi, et fort belle; votre +second acte surtout est _inaccessible_.» Vivement ému d'un pareil +suffrage, et des cris et des applaudissements qui éclataient de toutes +parts, Lesueur voulait se retirer; Napoléon le prenant par la main le +fit avancer sur le devant de sa loge, et, le plaçant à côté de lui: +«Non, non, restez; jouissez de votre triomphe; on n'en obtient pas +souvent de pareil.» Certes, en lui rendant ainsi éclatante justice, +Napoléon ne fit point un ingrat; jamais l'admiration et le dévouement +d'un soldat de la garde ne surpassèrent en ferveur le culte que +l'artiste a professé pour lui jusqu'au dernier moment. Il ne pouvait en +parler de sang-froid. Je me souviens qu'un jour, en revenant de +l'Académie, où il avait entendu amèrement critiquer la fameuse +_Orientale_ de Victor Hugo, intitulée, _Lui!_ il me pria de la lui +réciter. Son agitation et son étonnement, en écoutant ces beaux vers, ne +peuvent se rendre; à cette strophe: + + Qu'il est grand là surtout, quand, puissance brisée, + Des porte-clefs anglais misérable risée, + Au sacre du malheur il retrempe ses droits, + Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine, + Et mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène, + Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois! + +n'y tenant plus, il m'arrêta; il sanglotait. + + +DIMSKY. + +N'est-ce pas à l'occasion de cet opéra que Napoléon envoya à Lesueur une +boîte d'or... avec une inscription?... j'ai entendu parler de cela. + + +MOI. + +Oui, la riche boîte, que j'ai vue, porte cette épigraphe: + + +_L'EMPEREUR DES FRANÇAIS A L'AUTEUR DES_ + +BARDES + + +CORSINO. + +Il y avait là de quoi faire perdre la tête à un artiste. Quel homme!... +Ceci est grandiose. Mais qu'il était gracieusement fin dans l'occasion, +et comme il savait allier une douce raillerie à de l'obligeance! Mon +frère, qui a servi dans l'armée française pendant la première campagne +d'Italie, m'a raconté de quelle façon il _reconnut_, sans rire, +l'indépendance de la république de San Marino. En apercevant sur son +rocher la capitale de cet _État libre_: «Quel est ce village? +dit-il.--Général, c'est la république de San Marino.--Eh bien! qu'on +n'inquiète pas ces honnêtes républicains. Allez, au contraire, leur dire +de ma part que la France _reconnaît leur indépendance_, les prie de +recevoir en signe d'amitié deux pièces de canon, et que je leur souhaite +le bonjour.» + + + + +VINGT ET UNIÈME SOIRÉE + +ÉTUDES MUSICALES.--LES ENFANTS DE CHARITÉ A L'ÉGLISE DE SAINT-PAUL DE +LONDRES, CHŒUR DE 6,500 VOIX.--LE PALAIS DE CRISTAL A SEPT HEURES DU +MATIN.--LA CHAPELLE DE L'EMPEREUR DE RUSSIE.--INSTITUTIONS MUSICALES DE +L'ANGLETERRE.--LES CHINOIS CHANTEURS ET INSTRUMENTISTES A LONDRES; LES +INDIENS; L'HIGHLANDER; LES NOIRS DES RUES. + + +On joue un, etc., etc., etc. + +En m'apercevant, quatre ou cinq musiciens m'interpellent au sujet des +observations que j'ai dû faire l'an dernier, en Angleterre, sur +l'assemblée annuelle des enfants de charité, sur les Indiens, les +Highlanders, les hommes noirs chantant dans les rues, et sur les Chinois +d'Albert Gate et de la Jonque. «Aucun de nous, dit Moran, n'a pu trouver +de témoin auriculaire de ces excentricités musicales dont nous avons +tant entendu parler. Nous savons que vous étiez à Londres en 1851, que +vous y remplissiez, par ordre du gouvernement français, les fonctions de +juré près l'exposition universelle; vous avez dû tout voir et tout +entendre. Dites-nous le fin mot des choses, nous sommes on ne peut plus +disposés à vous croire.--Vous êtes bien bons! mais, messieurs, c'est +long à narrer, et...--Nous avons quatre actes ce soir!--Quatre +actes...--Sans compter le ballet!--Pauvre nous! en ce cas je commence. + +J'étais en effet à Londres dans les premiers jours de juin, l'an +dernier, quand un lambeau du journal, tombé par hasard entre mes mains, +m'apprit que l'_Anniversary meeting of the Charity children_ allait +avoir lieu dans l'église de Saint-Paul. Je me mis aussitôt en quête d'un +billet, qu'après bien des lettres et des démarches je finis par obtenir +de l'obligeance de M. Gosse, le premier organiste de cette cathédrale. +Dès dix heures du matin, la foule encombrait les avenues de l'église; je +parvins, non sans peine, à la traverser. Arrivé dans la tribune de +l'orgue destinée aux chantres de la chapelle, hommes et enfants, au +nombre de soixante-dix, je reçus une partie de basse qu'on me priait de +chanter avec eux, et _un surplis_ qu'il me fallut endosser, pour ne pas +détruire, par mon habit noir, l'harmonie du costume blanc des autres +choristes. Ainsi déguisé en homme d'église, j'attendis ce qu'on allait +me faire entendre avec une certaine émotion vague, causée par ce que je +voyais. Neuf amphithéâtres presque verticaux, de seize gradins chacun, +s'élevaient au centre du monument, sous la coupole et sous l'arcade de +l'est devant l'orgue pour recevoir les enfants. Les six de la coupole +formaient une sorte de cirque hexagone, ouvert seulement à l'est et à +l'ouest. De cette dernière ouverture partait un plan incliné, allant +aboutir au haut de la porte d'entrée principale, et déjà couvert d'un +auditoire immense, qui pouvait ainsi, des bancs même les plus éloignés, +tout voir et tout entendre parfaitement. A gauche de la tribune que nous +occupions devant l'orgue, une estrade attendait sept ou huit joueurs de +trompettes et de timbales. Sur cette estrade, un grand miroir était +placé de manière à réfléchir, pour les musiciens, les mouvements du chef +des chœurs, marquant la mesure au loin, dans un angle au-dessous de la +coupole, et dominant toute la masse chorale. Ce miroir devait servir +aussi à guider l'organiste tournant le dos au chœur. Des bannières +plantées tout autour du vaste amphithéâtre dont le seizième gradin +atteignait presque aux chapiteaux de la colonnade, indiquaient la place +que devaient occuper les diverses écoles, et portaient le nom des +paroisses ou des quartiers de Londres auxquels elles appartiennent. Au +moment de l'entrée des groupes d'enfants, les compartiments des +amphithéâtres, se peuplant successivement du haut en bas, formaient un +coup d'œil singulier, rappelant le spectacle qu'offre dans le monde +microscopique le phénomène de la cristallisation. Les aiguilles de ce +cristal aux molécules humaines, se dirigeant toujours de la +circonférence au centre, étaient de deux couleurs, le bleu foncé de +l'habit des petits garçons sur les gradins d'en haut, et le blanc de la +robe et de la coiffe des petites filles occupant les rangs inférieurs. +En outre, les garçons portant sur leur veste, les uns une plaque de +cuivre poli, les autres une médaille d'argent, leurs mouvements +faisaient scintiller la lumière réfléchie par ces ornements métalliques, +de manière à produire l'effet de mille étincelles s'éteignant et se +rallumant à chaque instant sur le fond sombre du tableau. L'aspect des +échafaudages couverts par les filles était puis curieux encore; les +rubans verts et roses qui paraient la tête et le cou de ces blanches +petites vierges, faisaient ressembler exactement cette partie des +amphithéâtres à une montagne couverte de neige, au travers de laquelle +se montrent ça et là des brins d'herbe et des fleurs. Ajoutez les +nuances variées qui se fondaient au loin dans le clair-obscur du plan +incliné, où siégeait l'auditoire, la chaire tendue de rouge de +l'archevêque de Cantorbéry, les bancs richement ornés du lord-maire et +de l'aristocratie anglaise sur le parvis au-dessous de la coupole, puis +à l'autre bout et tout en haut les tuyaux dorés du grand orgue; +figurez-vous cette magnifique église de Saint-Paul, la plus grande du +monde après Saint-Pierre, encadrant le tout, et vous n'aurez encore +qu'une esquisse bien pâle de cet incomparable spectacle. Et partout un +ordre, un recueillement, une sérénité qui en doublaient la magie. Il n'y +a pas de mises en scène, si admirables qu'on les suppose, qui puissent +jamais approcher de cette réalité que je crois avoir vue en songe à +l'heure qu'il est. Au fur et à mesure que les enfants, parés de leurs +habits neufs, venaient occuper leurs places avec une joie grave exempte +de turbulence, mais où l'on pouvait observer un peu de fierté, +j'entendais mes voisins anglais dire entre eux: «Quelle scène! quelle +scène!!...» et mon émotion était profonde quand _les six mille cinq +cents_ petits chanteurs étant enfin assis, la cérémonie commença. + +Après un accord de l'orgue, s'est alors élevé en un gigantesque unisson +le premier psaume chanté par ce chœur inouï: + + _All people that on earth do dwell + Sing to the Lord with cheerful voice._ + + (_Le peuple entier qui sur la terre habite + Chante au Seigneur d'une joyeuse voix._) + +Inutile de chercher à vous donner une idée d'un pareil effet musical. Il +est à la puissance et à la beauté des plus excellentes masses vocales +que vous ayez jamais entendues, comme Saint-Paul de Londres est à une +église de village, et cent fois plus encore. J'ajoute que ce choral, aux +larges notes et d'un grand caractère, est soutenu par de superbes +harmonies dont l'orgue l'inondait sans pouvoir le submerger. J'ai été +agréablement surpris d'apprendre que la musique de ce psaume, pendant +longtemps attribuée à Luther, est de Claude Goudimel, maître de chapelle +à Lyon au XVIe siècle. + +Malgré l'oppression et le tremblement que j'éprouvais, je tins bon, et +sus me maîtriser assez pour pouvoir faire une partie dans les psaumes +récités _sans mesure_ (_reading psalms_) que le chœur des chantres +musiciens eut à exécuter en second lieu. Le _Te Deum_ de Boyce (écrit en +1760), morceau sans caractère, chanté par les mêmes, acheva de me +calmer. A l'antienne du couronnement, les enfants se joignant au petit +chœur de l'orgue de temps en temps, et seulement pour lancer de +solennelles exclamations telles que: _God save the king!--Long live the +king!--May the king live for ever!--Amen! Hallelujah!_ l'électrisation +recommença. Je me mis à compter beaucoup de pauses, malgré les soins de +mon voisin qui me montrait à chaque instant sur sa partie la mesure où +on en était, pensant que je m'étais perdu. Mais au psaume à trois temps +de J. Ganthaumy, ancien maître anglais (1774), chanté par toutes les +voix, avec les trompettes, les timbales et l'orgue, à ce foudroyant +retentissement d'une hymne vraiment brûlante d'inspiration, d'une +harmonie grandiose, d'une expression noble autant que touchante, la +nature reprit son droit d'être faible, et je dus me servir de mon cahier +de musique, comme fit Agamemnon de sa toge, pour me voiler la face. +Après ce morceau sublime, et pendant que le lord-archevêque de +Contorbéry prononçait son sermon que l'éloignement m'empêchait +d'entendre, un des maîtres des cérémonies vint me chercher, et me +conduisit, ainsi tout _lacrymans_, dans divers endroits de l'église, +pour contempler sous tous ses aspects ce tableau dont l'œil ne pouvait +d'aucun point embrasser entièrement la grandeur. Il me laissa ensuite en +bas, auprès de la chaire, parmi le beau monde, c'est-à-dire au fond du +cratère du volcan vocal; et quand, pour le dernier psaume, il recommença +à faire éruption, je dus reconnaître que, pour les auditeurs ainsi +placés, sa puissance était plus grande du double que partout ailleurs. +En sortant, je rencontrai le vieux Cramer, qui, dans son transport, +oubliant qu'il sait parfaitement le français, se mit à me crier en +italien: _Cosa stupenda! stupenda! la gloria dell' Inghilterra!_ + +Puis Duprez... Ah! le grand artiste qui, pendant sa brillante carrière, +émut tant de gens, a reçu ce jour-là le paiement de ses vieilles +créances, et ces dettes de la France, ce sont des enfants anglais qui +les lui ont payées. Je n'ai jamais vu Duprez dans un pareil état: il +balbutiait, il pleurait, il battait la campagne; pendant que +l'ambassadeur turc et un beau jeune Indien passaient près de nous froids +et tristes comme s'ils fussent venus d'entendre hurler dans une mosquée +leurs derviches tourneurs. O fils de l'Orient! il vous manque un sens: +l'acquerrez-vous jamais?..... Maintenant, quelques détails techniques. +Cette institution des _Charity children_ fut fondée par le roi Georges +III en 1764. Elle se soutient par les dons volontaires ou souscriptions +qui lui viennent de toutes les classes riches ou seulement aisées de la +capitale. Le bénéfice du _meeting_ annuel de Saint-Paul, dont les +billets se vendent une demi-couronne et une demi-guinée, lui appartient +aussi. Quoique toutes les places réservées au public soient en pareil +cas enlevées longtemps d'avance, l'emplacement occupé par les enfants et +le sacrifice qu'il faut faire d'une grande partie de l'église pour y +établir les admirables dispositions dont je viens de parler, nuisent +nécessairement beaucoup au résultat pécuniaire de la cérémonie. Les +dépenses en sont d'ailleurs fort grandes. Ainsi l'établissement seul des +neuf amphithéâtres et du plancher incliné coûte 450 liv. st. (11,250 +fr.). Les recettes s'élèvent ordinairement à 800 liv. st. (20,000 fr.). +Il ne reste donc que 8,750 fr. tout au plus, aux six mille cinq cents +pauvres petits qui donnent une pareille fête à la cité-mère; mais les +dons volontaires forment toujours une somme considérable. + +Ces enfants ne savent pas la musique, ils n'ont jamais vu une note de +leur vie. On est obligé tous les ans de leur seriner avec un violon, et +pendant trois mois entiers, les hymnes et antiennes qu'ils auront à +chanter au _meeting_. Ils les apprennent ainsi par cœur, et n'apportent +en conséquence à l'église ni livre ni quoi que ce soit pour les guider +dans l'exécution: voilà pourquoi ils chantent seulement à l'unisson. +Leurs voix sont belles, mais peu étendues; on ne leur donne à chanter, +en général, que des phrases contenues dans l'intervalle d'une onzième, +du _si_ d'en bas au _mi_ entre les deux dernières portées (clef de +_sol_). Toutes ces notes, qui d'ailleurs sont à peu près communes au +soprano, au mezzo soprano et au contralto, et se trouvent en conséquence +chez tous les individus, ont une merveilleuse sonorité. Il est douteux +qu'on pût les faire chanter à plusieurs parties. Malgré l'extrême +simplicité et la largeur des mélodies qu'on leur confie, il n'y a même +pas pour l'oreille des musiciens, une simultanéité irréprochable dans +les attaques des voix après les silences. Cela vient de ce que ces +enfants ne savent pas ce que c'est que les temps d'une mesure et ne +songent point à les compter. En outre, leur directeur unique, placé +très-haut au-dessus du chœur, ne peut être aperçu aisément que des rangs +supérieurs des trois amphithéâtres qui lui font face, et ne sert guère +qu'à indiquer le commencement des morceaux, la plupart des chanteurs ne +pouvant le voir et les autres ne daignant presque jamais le regarder. + +Le résultat prodigieux de cet unisson est dû, selon moi, à deux causes: +au nombre énorme et à la qualité de voix d'abord, ensuite à la +disposition des chanteurs en amphithéâtres très-élevés. Les réflecteurs +et les producteurs du son se trouvent dans de bonnes proportions +relatives, l'atmosphère de l'église, attaquée par tant de points à la +fois, en surface et en profondeur, entre alors tout entière en +vibrations, et son retentissement acquiert une majesté et une force +d'action sur l'organisation humaine que les plus savants efforts de +l'art musical, dans les conditions ordinaires, n'ont point encore laissé +soupçonner. J'ajouterai, mais d'une façon conjecturale seulement, que, +dans une circonstance exceptionnelle comme celle-là, bien des phénomènes +insaisissables doivent avoir lieu, qui se rattachent aux mystérieuses +lois de l'électricité. + +Je me demande maintenant si la cause de la différence notable qui existe +entre la voix des enfants élevés par charité à Londres et celle de nos +enfants pauvres de Paris, ne serait point due à l'alimentation, +abondante et bonne chez les premiers, insuffisante et de mauvaise +qualité chez les seconds. Cela est très-probable. Ces enfants anglais +sont forts, bien musclés, et n'offrent rien de l'aspect souffreteux et +débile que présente à Paris la jeune population ouvrière, épuisée par un +mauvais régime alimentaire, le travail et les privations. Il est tout +naturel que les organes vocaux participent chez nos enfants de +l'affaiblissement du reste de l'organisme, et que l'intelligence même +puisse s'en ressentir. + +En tout cas, ce ne sont pas les voix seulement qui manqueraient +aujourd'hui pour révéler à Paris, d'une aussi étonnante façon, la +sublimité de la _musique monumentale_. Ce qui manquerait d'abord, c'est +la cathédrale aux gigantesques proportions (l'église de Notre-Dame +elle-même ne conviendrait pas); c'est, hélas! aussi la foi dans l'art; +c'est un élan direct et chaleureux vers lui; c'est le calme, la +patience, la subordination des élèves et des artistes; c'est une grande +volonté, sinon du gouvernement, au moins des classes riches, +d'atteindre le but après en avoir compris la beauté, et, par suite, +c'est enfin l'argent qui manquerait, et l'entreprise croulerait par sa +base. Nous n'avons qu'à rappeler, pour comparer une petite chose à une +immense, la triste fin de Choron, qui, avec de faibles ressources, avait +déjà obtenu de si importants résultats dans son institution de musique +chorale, et qui mourut de chagrin quand, _par économie_, le gouvernement +de Juillet la supprima. + +Et pourtant, au moyen de trois ou quatre établissements qu'il serait +aisé de fonder chez nous, qui pourrait, dans un certain nombre d'années, +nous empêcher de donner à Paris un exemple en petit, mais perfectionné, +de la fête musicale anglaise? Nous n'avons pas l'église de Saint-Paul, +il est vrai, mais nous avons le Panthéon, qui offre, sinon des +dimensions, au moins des dispositions intérieures à peu près semblables. +Le nombre des exécutants et celui des auditeurs serait moins colossal; +mais l'édifice étant aussi moins vaste, l'effet pourrait être encore +fort extraordinaire. + +Admettons que le plan incliné, partant du haut de la porte centrale du +Panthéon, ne pût contenir que cinq mille auditeurs: une pareille +assemblée est encore assez respectable, et me paraît représenter +largement cette partie de la population de Paris qui possède +l'intelligence et le sentiment de l'art. Supposez maintenant que sur les +amphithéâtres, au lieu de six mille cinq cents enfants ignorants, nous +ayons _mille cinq cents_ enfants _musiciens_; _cinq cents_ femmes +musiciennes et armées de véritables voix; de plus, _deux mille_ hommes +suffisamment doués par la nature et l'éducation; admettez aussi qu'au +lieu de donner au public le fond central de l'hexagone, sous la coupole, +on y place un petit orchestre de trois ou quatre cents instrumentistes, +et qu'à cette masse bien exercée de quatre mille trois cents musiciens +soit confiée l'exécution d'une belle œuvre, écrite dans le style +convenable à de pareils moyens, sur un sujet où la grandeur est unie à +la noblesse, où se retrouve vibrante l'expression de toutes les hautes +pensées qui peuvent faire battre le cœur de l'homme; je crois qu'une +telle manifestation du plus puissant des arts, aidée du prestige de la +poésie et de l'architecture, serait réellement digne d'une nation comme +la nôtre et laisserait bien loin derrière elle les fêtes si vantées de +l'antiquité. + +Avec les ressources françaises seules, dans une dizaine d'années, cette +fête serait possible; Paris n'aurait qu'à vouloir. En attendant, et à +l'aide des premiers rudiments de la musique, les Anglais veulent et +peuvent. Grand peuple, qui a l'instinct des grandes choses!!! l'âme de +Shakspeare est en lui! + + * * * * * + +Le jour où j'assistai pour la première fois à cette cérémonie, en +sortant de Saint-Paul dans un état de demi-ivresse que vous concevrez +maintenant, je me laissai conduire, sans trop savoir pourquoi, sur un +bateau de la Tamise où je reçus pendant vingt minutes une pluie +battante. Revenu ensuite à pied et tout mouillé de Chelsea, où je +n'avais que faire, j'eus la prétention de dormir; mais les nuits qui +succèdent à de pareils jours ne connaissent pas le sommeil. J'entendais +sans cesse rouler dans ma tête cette clameur harmonieuse: _All people +that on earth do dwell_, et je voyais tourbillonner l'église de +Saint-Paul; je me retrouvais dans son intérieur; il était, par une +bizarre transformation, changé en pandæmonium: c'était la mise en scène +du célèbre tableau de Martin; au lieu de l'archevêque dans sa chaire, +j'avais Satan sur son trône; au lieu des milliers de fidèles et +d'enfants groupés autour de lui, des peuples de démons et de damnés +dardaient du sein des ténèbres visibles leurs regards de flamme, et +l'amphithéâtre de fer sur lequel ces millions étaient assis vibrait tout +entier d'une manière terrible, en répandant d'affreuses harmonies. + +Enfin, las de la continuité de ces hallucinations, je pris le parti, +bien qu'il fît à peine jour, de sortir et de m'acheminer vers le palais +de l'Exposition où m'appelaient dans quelques heures mes fonctions de +juré. Londres dormait encore; aucune des Sara, des Mary, des Kate, qui +lavent chaque matin le seuil des maisons, n'apparaissait son éponge à +la main. Une vieille Irlandaise _aginée_ fumait sa pipe, accroupie +seule dans un coin de Manchester square. Les vaches nonchalantes +ruminaient, couchées sur l'épais gazon de Hyde-Park. Le petit +trois-mâts, ce jouet du peuple navigateur, se balançait sommeillant sur +la rivière Serpentine. Déjà quelques gerbes lumineuses se détachaient +des vitraux élevés du palais ouvert à _all people that on earth do +dwell_. + +La garde, qui veille aux barrières de ce Louvre, accoutumée de me voir à +toutes sortes d'heures indues, me laissa passer et j'entrai. C'était +encore un spectacle d'une grandeur originale que celui de l'intérieur +désert du palais de l'Exposition à sept heures du matin: cette vaste +solitude, ce silence, ces douces lueurs tombant du faîte transparent, +tous ces jets d'eau taris, ces orgues muettes, ces arbres immobiles, et +cet étalage harmonieux des riches produits apportés là de tous les coins +du monde par cent peuples rivaux. Ces ingénieux travaux, fils de la +paix, ces instruments de destruction qui rappellent la guerre, toutes +ces causes de mouvement et de bruit semblaient alors converser +mystérieusement entre elles, en l'absence de l'homme, dans cette langue +inconnue qu'on entend avec _l'oreille de l'esprit_. Je me disposais à +écouter leur secret dialogue, me croyant seul dans le palais; mais nous +étions trois: un Chinois, un moineau et moi. Les yeux _bridés_ de +l'Asiatique s'étaient ouverts avant l'heure, à ce qu'il paraît, ou +peut-être, comme les miens, ne s'étaient-ils pas fermés. A l'aide d'un +petit balai de plume, il époussetait avec soin ses beaux vases de +porcelaine, ses hideux magots, ses laques, ses soieries. Puis je le vis +prendre un arrosoir, aller puiser de l'eau dans le bassin de la fontaine +de verre, et revenir désaltérer avec tendresse une pauvre fleur, +chinoise sans doute, qui s'étiolait dans un ignoble vase européen. Après +quoi il vint s'asseoir à quelques pas de sa boutique, regarda les +tam-tams qui y étaient appendus, fit un mouvement comme pour aller les +frapper; mais réfléchissant qu'il n'avait ni frères ni amis à réveiller, +il laissa retomber sa main qui tenait déjà le marteau du gong, et +soupira. «_Dulces reminiscitur Argos_,» me dis-je. Prenant alors mon +air le plus gracieux, je m'approche de lui, et supposant qu'il entend +l'anglais, je lui adresse un _good morning, sir_, plein d'un intérêt +bienveillant auquel il n'y avait pas à se méprendre. Pour toute réponse, +mon homme se lève, me tourne le dos, va ouvrir une armoire, et en tire +des sandwiches qu'il se met à manger sans me regarder et d'un air assez +méprisant pour ce mets des _Barbares_. Puis il soupire encore..... Il +pense évidemment à ses succulentes nageoires de requin frites dans de +l'huile de ricin dont il se régalait dans son pays, à la soupe aux nids +d'hirondelles, et à ces fameuses confitures de cloportes qu'on fait si +bien à Canton. Pouah! les pensées de ce gastronome impoli me donnent des +nausées, et je m'éloigne. + +En passant près d'une grosse pièce de canon de 48, fondue à Séville et +qui avait l'air, en regardant la boutique de Sax placée auprès d'elle, +de le défier de faire un instrument de cuivre de son calibre et de sa +voix, j'effarouche un moineau caché dans la gueule de la brutale +Espagnole. Pauvre échappé du massacre des innocents, ne crains rien, je +ne te dénoncerai pas; au contraire, tiens!...--Et, tirant de ma poche un +morceau de biscuit que le maître des cérémonies de Saint-Paul m'avait +forcé d'accepter la veille, je l'émiette sur le plancher. Lorsqu'on +construisit le palais de l'Exposition, une tribu de moineaux avait élu +domicile dans l'un des grands arbres qui ornent à cette heure le +transept. Elle s'obstina à y rester malgré les progrès menaçants du +travail des ouvriers. Il n'était guère possible, en effet, à ces bêtes +d'imaginer qu'elles pussent être prises dans une pareille cage de verre +au treillis de fer. Quand elles eurent la conviction du fait, leur +étonnement fut grand. Les moineaux cherchaient une issue en voletant de +droite et de gauche. Dans la crainte des dégâts que leur présence +pouvait causer à certains objets délicats exposés dans le bâtiment, on +résolut de les tuer tous, et on y parvint, avec des sarbacanes, vingt +sortes de piéges et la perfide noix vomique. Mon moineau, dont je +découvris ainsi la retraite et que je me gardai de trahir, était le +seul qui eût survécu. C'est le Joas de son peuple, me dis-je, + + Et je le sauverai des fureurs d'Athalie. + +Comme je prononçais ce vers remarquable, à l'instant même improvisé, un +bruit assez semblable au bruit de la pluie se répandit sous les vastes +galeries: c'étaient les jets d'eau et les fontaines auxquels leurs +gardiens venaient de donner la volée. Les châteaux de cristal, les +rochers factices, vibraient sous le ruissellement de leurs perles +liquides; les policemen, ces bons gendarmes sans armes, que chacun +respecte avec tant de raison, se rendaient à leur poste; le jeune +apprenti de M. Ducroquet s'approchait de l'orgue de son patron, en +méditant la nouvelle polka dont il allait nous régaler; les ingénieux +fabricants de Lyon venaient achever leur admirable étalage; les +diamants, prudemment cachés pendant la nuit, reparaissaient scintillants +sous leur vitrine; la grosse cloche irlandaise en _ré bémol mineur_, qui +trônait dans la galerie de l'est, s'obstinait à frapper un, deux, trois, +quatre, cinq, six, sept, huit coups, toute fière de ne point ressembler +à sa sœur de l'église d'Albany street, qui donne une résonnance de +_tierce majeure_. Le silence m'avait tenu éveillé, ces rumeurs +m'assoupirent; le besoin de sommeil devenait irrésistible; je vins +m'asseoir devant le grand piano d'Érard, cette merveille musicale de +l'Exposition; je m'accoudai sur son riche couvercle, et j'allais +m'endormir, quand Thalberg me frappant sur l'épaule: «Eh, confrère! le +jury se rassemble. Allons! de l'ardeur! nous avons aujourd'hui +trente-deux tabatières à musique, vingt-quatre accordéons et treize +bombardons à examiner.» + + * * * * * + +(Les musiciens, que mon récit paraît avoir intéressés, gardent le +silence et semblent attendre que je continue.) + + * * * * * + +Je ne puis comparer à l'effet de _l'unisson_ gigantesque des enfants de +Saint-Paul que celui des belles _harmonies_ religieuses écrites par +Bortniansky pour la chapelle impériale russe, et qu'exécutent à +Saint-Pétersbourg les chantres de la cour, avec une perfection +d'ensemble, une finesse de nuances et une beauté de sons dont vous ne +pouvez vous former aucune idée. Mais ceci, au lieu d'être le résultat de +la puissance d'une masse de voix incultes, est le produit exceptionnel +de l'art; on le doit à l'excellence des études constamment suivies par +une collection de choristes choisis. + +Le chœur de la chapelle de l'empereur de Russie, composé de +quatre-vingts chanteurs, hommes et enfants, exécutant des morceaux à +quatre, six et huit parties réelles, tantôt d'une allure assez vive et +compliqués de tous les artifices du style fugué, tantôt d'une expression +calme et séraphique, d'un mouvement extrêmement lent, et exigeant en +conséquence une pose de voix et un art de la soutenir fort rares, me +paraît au-dessus de tout ce qui existe en ce genre en Europe. On y +trouve des voix graves, inconnues chez nous, qui descendent jusqu'au +contre-la, au-dessous des portées, clef de fa. Comparer l'exécution +chorale de la chapelle Sixtine de Rome avec celle de ces chantres +merveilleux, c'est opposer la pauvre petite troupe de racleurs d'un +théâtre italien du troisième ordre à l'orchestre du Conservatoire de +Paris. + +L'action qu'exerce de chœur et la musique qu'il exécute, sur les +personnes nerveuses, est irrésistible. A ces accents inouïs, on se sent +pris de mouvements spasmodiques presque douloureux qu'on ne sait comment +maîtriser. J'ai essayé plusieurs fois de rester, par un violent effort +de volonté, impassible en pareil cas, sans pouvoir y parvenir. + +Le rituel de la religion chrétienne grecque interdisant l'emploi des +instruments de musique et même celui de l'orgue dans les églises, les +choristes russes chantent en conséquence toujours sans accompagnement. +Ceux de l'empereur ont même voulu éviter qu'un chef leur fût nécessaire +pour marquer la mesure, et ils sont parvenus à s'en passer. S. A. I. +madame la grande-duchesse de Leuchtenberg m'ayant fait un jour, à +Saint-Pétersbourg, l'honneur de m'inviter à entendre une messe chantée à +mon intention dans la chapelle du palais, j'ai pu juger de l'étonnante +assurance avec laquelle ces choristes, ainsi livrés à eux-mêmes, passent +brusquement d'une tonalité à une autre, d'un mouvement lent à un +mouvement vif, et exécutent jusqu'à des récitatifs et des psalmodies non +mesurées avec un ensemble imperturbable. Les quatre-vingts chantres, +revêtus de leur riche costume, étaient disposés en deux groupes égaux +debout de chaque côté de l'autel, en face l'un de l'autre. Les basses +occupaient les rangs les plus éloignés du centre, devant eux étaient les +ténors, et devant ceux-ci les enfants soprani et contralti. Tous, +immobiles, les yeux baissés, attendaient dans le plus profond silence le +moment de commencer leur chant, et à un signe, fait sans doute par l'un +des chefs d'attaque, signe imperceptible pour le spectateur, et sans que +personne eût donné le ton ni déterminé le mouvement, ils entonnèrent un +des plus vastes _concerts à huit voix_ de Bortniansky. Il y avait dans +ce tissu d'harmonie des enchevêtrements de parties qui semblent +impossibles, des soupirs, de vagues murmures comme on en entend parfois +en rêve, et de temps en temps de ces accents qui, par leur intensité, +ressemblent à des cris, saisissent le cœur à l'improviste, oppressent la +poitrine et suspendent la respiration. Puis tout s'éteignait dans un +decrescendo incommensurable, vaporeux, céleste; on eût dit un chœur +d'anges partant de la terre et se perdant peu à peu dans les hauteurs de +l'empyrée. Par bonheur, la grande-duchesse ne m'adressa pas la parole ce +jour-là, car dans l'état où je me trouvais à la fin de la cérémonie, il +est probable que j'eusse paru à Son Altesse prodigieusement ridicule. + +Bortniansky (Dimitri Stepanowich), né en 1751 à Gloukoff, avait +quarante-cinq ans, lorsque, après un assez long séjour en Italie, il +revint à Saint-Pétersbourg et fut nommé directeur de la chapelle +impériale. Le chœur des chantres, qui existait depuis le règne du czar +Alexis Michaïlowitch, laissait encore beaucoup à désirer quand +Bortniansky en prit la direction. Cet homme habile, se consacrant +exclusivement à sa nouvelle tâche, mit tous ses soins à perfectionner +cette belle institution, et pour atteindre ce but s'occupa +principalement de compositions religieuses. Il mit en musique +quarante-cinq psaumes à quatre et à huit parties. On lui doit, en outre, +une messe à trois parties et un grand nombre de pièces détachées. Dans +toutes ces œuvres, on trouve un véritable sentiment religieux, souvent +une sorte de mysticisme, qui plonge l'auditeur en de profondes extases, +une rare expérience du groupement des masses vocales, une prodigieuse +entente des nuances, une harmonie sonore, et, chose surprenante, une +incroyable liberté dans la disposition des parties, un mépris souverain +des règles respectées par ses prédécesseurs comme par ses contemporains, +et surtout par les Italiens dont il est censé le disciple. Il mourut le +28 septembre 1825, âgé de soixante-quatorze ans. Après lui, la direction +de la chapelle fut confiée au conseiller privé Lvoff, homme d'un goût +exquis et possédant une grande connaissance pratique des œuvres +magistrales de toutes les écoles. Ami intime et l'un des plus sincères +admirateurs de Bortniansky, il se fit un devoir de suivre +scrupuleusement la marche que celui-ci avait tracée. La chapelle +impériale était déjà parvenue à un degré de splendeur remarquable, +lorsque, en 1836, après la mort du conseiller Lvoff, son fils, le +général Alexis Lvoff, en fut nommé directeur. + +La plupart des amateurs de quatuors et les grands violonistes de toute +l'Europe connaissent ce musicien éminent, à la fois virtuose et +compositeur. Son talent sur le violon est remarquable, et son dernier +ouvrage, que j'entendis à Saint-Pétersbourg il y a quatre ans, l'opéra +d'_Ondine_, dont M. de Saint-Georges vient de traduire le livret en +français, contient des beautés de l'ordre le plus élevé, fraîches, +vives, jeunes et d'une originalité charmante. Depuis qu'il dirige le +chœur des chantres de la cour, tout en suivant la même voie que ses +devanciers, en ce qui concerne le perfectionnement de l'exécution, il +s'est appliqué à augmenter le répertoire déjà si riche de cette +chapelle, soit en composant des pièces de musique religieuse, soit en se +livrant à d'utiles et savantes investigations dans les archives +musicales de l'Église russe, recherches grâce auxquelles il a fait +plusieurs découvertes précieuses pour l'histoire de l'art. + +La musique chorale nous a entraînés bien loin, messieurs, mais je ne +pouvais passer sous le silence un fait aussi considérable que la +perfection d'exécution à laquelle sont parvenus les chantres de +l'empereur de Russie. Ce souvenir, d'ailleurs, s'est tout naturellement +présenté a mon esprit comme l'antithèse de celui des enfants anglais de +Saint-Paul. + +Maintenant, pour revenir à Londres, et avant de décrire la musique des +Chinois, des Indiens et des Highlanders, que j'ai entendue, je dois vous +dire que l'Angleterre (on l'ignore trop sur le continent), a créé depuis +quelques années des établissements d'une grande importance, où la +musique n'est point un objet de spéculation comme dans les théâtres, et +où on la cultive en grand, avec soin, avec talent et un véritable amour. +Telles sont _the sacred Harmonic Society_, _the London sacred Harmonic +Society_, à Londres, et les Philharmoniques de Manchester et de +Liverpool. Les deux sociétés londoniennes, qui font entendre des +oratorios dans la vaste salle d'Exeter-Hall, comptent près de six cents +choristes. Les voix de ces chanteurs ne sont pas des plus belles, il est +vrai, bien qu'elles m'aient paru de beaucoup supérieures aux voix +parisiennes proprement dites; mais de leur ensemble résulte toutefois un +effet imposant, essentiellement musical, et, en somme, ces choristes +sont capables d'exécuter correctement les œuvres si complexes, aux +intonations si dangereuses parfois, de Hændel et de Mendelssohn, +c'est-à-dire tout ce qu'il y a, en fait de chant choral, de plus +difficile. L'orchestre qui les accompagne est insuffisant par le nombre +seulement; eu égard au caractère simple de l'instrumentation des +oratorios en général, il laisse peu à désirer sous les autres rapports. +C'est par cette masse bien organisée d'amateurs, secondés par un petit +nombre d'artistes, que j'ai entendu exécuter à Exeter-Hall, devant deux +mille auditeurs profondément attentifs, le magnifique poëme sacré +_Élie_, dernière œuvre de Mendelssohn. Entre ces institutions et celles +qui ont mis nos ouvriers de Paris à même de chanter une fois l'an en +public des ponts-neufs plus ou moins misérables, il y a un abîme. Je ne +connais pas encore la valeur de la Société musicale de Liverpool. Celle +de Manchester, dirigée en ce moment par Charles Hallé, le pianiste +modèle, le musicien sans peur et sans reproche, est peut-être supérieure +aux Sociétés de Londres, si l'on en croit les juges impartiaux. La +beauté des voix y est du moins extrêmement remarquable, le sentiment +musical très-vif, l'orchestre nombreux et bien exercé; et quant à +l'ardeur des dilettanti, elle est telle, que quatre cents auditeurs +surnuméraires paient une demi-guinée _pour avoir le droit d'acheter_ des +billets de concert, dans le cas très-rare où, par l'absence ou la +maladie de quelques-uns des sociétaires auditeurs en titre, il leur +deviendrait possible de s'en procurer. Soutenue par un tel zèle, si +dispendieuse qu'elle soit, une institution musicale doit prospérer. La +musique se fait belle et charmante pour ceux qui l'aiment et la +respectent; elle n'a que dédains et mépris pour ceux qui la vendent. +Voilà pourquoi elle est si acariâtre, si insolente et si sotte de notre +temps, dans la plupart des grands théâtres de l'Europe livrés à la +spéculation, où nous la voyons si atrocement vilipendée. + +Parmi les institutions musicales de Londres, je vous citerai encore +l'ancienne Société philharmonique de Hanover square, depuis trop +longtemps célèbre pour que j'aie à vous en entretenir. + +Quant à la _New philharmonic Society_, récemment fondée à Exeter-Hall, +et qui vient d'y fournir une carrière si brillante, vous concevrez que +je doive me borner à quelques détails de simple statistique; en ma +qualité de chef d'orchestre de cette Société, j'aurais mauvaise grâce +d'en faire l'éloge. Sachez seulement que les directeurs de l'entreprise +m'ont donné les moyens de faire exécuter grandement les chefs-d'œuvre, +et la possibilité (à peu près sans exemple jusqu'ici en Angleterre) +d'avoir un nombre suffisant de répétitions. L'orchestre et le chœur +forment ensemble un personnel de deux cents trente exécutants, parmi +lesquels on compte tout ce qu'il y a de mieux à Londres en artistes +anglais et étrangers. Tous, a un talent incontestable, joignent +l'ardeur, le zèle et l'amour de l'art, sans lesquels les talents les +plus réels ne produisent bien souvent que de médiocres résultats. + +Il y a encore à Londres plusieurs Sociétés de quatuors et de musique de +chambre, dont la plus florissante aujourd'hui porte le titre de _Musical +Union_. Elle a été fondée par M. Ella, artiste anglais distingué, qui la +dirige avec un soin, une intelligence et un dévouement au-dessus de tout +éloge. _The Musical Union_ n'a point pour but exclusif la propagation +des quatuors, mais celle de toutes les belles compositions +instrumentales de salon, auxquelles on adjoint même parfois un ou deux +morceaux de chant, appartenant presque toujours aux productions de +l'école allemande. M. Ella, bien que violoniste de talent lui-même, a la +modestie de n'être que le directeur organisateur de ces concerts, sans y +prendre aucune part comme exécutant. Il préfère adjoindre aux virtuoses +les plus habiles de Londres ceux des étrangers de grand renom qui s'y +trouvent de passage, et c'est ainsi qu'il a pu, cette année, à MM. Oury +et Piatty, réunir Léonard, Vieuxtemps, mademoiselle Clauss, madame +Pleyel, Sivory et Bottesini. Le public s'accommode fort bien d'un +système qui lui procure à la fois et l'excellence de l'exécution et une +variété de style qu'on ne pourrait obtenir en conservant toujours les +mêmes virtuoses. M. Ella ne se borne point à donner ses soins à +l'exécution des chefs-d'œuvre qui figurent dans ces concerts; il veut +encore que le public les goûte et les comprenne. En conséquence, le +programme de chaque matinée, envoyé d'avance aux abonnés, contient une +analyse synoptique des trios, quatuors et quintettes qu'on doit y +entendre; analyse très-bien faite en général, et qui parle à la fois aux +yeux et à l'esprit, en joignant au texte critique des exemples notés sur +une ou plusieurs portées, présentant, soit le thème de chaque morceau, +soit la figure qui y joue un rôle important, soit les harmonies ou les +modulations les plus remarquables qui s'y trouvent. On ne saurait +pousser plus loin l'attention et le zèle. M. Ella a adopté pour +l'épigraphe de ses programmes ces mots français, dont, par malheur, on +n'apprécie guère chez nous le bon sens et la vérité, qu'il a recueillis +de la bouche du savant professeur Baillot: + +«Il ne suffit pas que l'artiste soit bien préparé pour le public, il +faut aussi que le public le soit à ce qu'on va lui faire entendre.» + +Tristes compositeurs dramatiques, si vous avez du génie et du cœur, +comptez donc sur les auditeurs qui se préparent à entendre vos œuvres en +se bourrant de truffes et de vin de Champagne, et qui viennent à l'Opéra +pour digérer! Le pauvre Baillot rêvait... + +Je dois encore vous faire connaître _The Beethoven quartett Society_. +Celle-ci a pour but unique de faire entendre à intervalles périodiques +et assez rapprochés les quatuors de Beethoven. Le programme de chaque +soirée en contient trois; rien de moins et rien autre. Ils appartiennent +en général chacun à l'une des trois manières différentes de l'auteur; et +c'est toujours le dernier, celui de la troisième époque (l'époque des +compositions prétendues incompréhensibles de Beethoven), qui excite le +plus d'enthousiasme. Vous voyez là des Anglais suivre de l'œil, sur de +petites partitions-diamant, imprimées à Londres pour cet usage, le vol +capricieux de la pensée du maître; ce qui prouverait que plusieurs +d'entre eux savent à peu près lire la partition. Mais je me tiens en +garde contre le savoir de ces dévorants, depuis qu'en lisant par-dessus +son épaule, j'en ai surpris un les yeux attachés sur la page nº 4, +pendant que les exécutants en étaient à la page nº 6. L'amateur +appartenait sans doute à l'école de ce roi d'Espagne dont la manie était +de faire le premier violon dans les quintetti de Boccherini, et qui, +restant toujours en arrière des autres concertants, avait coutume de +leur dire, quand le charivari devenait trop sérieux. «Allez toujours, je +vous rattraperai bien!» + +Cette intéressante Société, fondée, si je ne me trompe, il y a dix ou +douze ans par M. Alsager, amateur anglais dont la fin a été tragique, +est maintenant dirigée par M. Scipion Rousselot, mon compatriote, fixé +en Angleterre depuis longtemps. Homme du monde, homme d'esprit, +violoncelliste habile, compositeur savant et ingénieux artiste dans la +plus belle acception du mot, M. Rousselot était, mieux que beaucoup +d'autres, fait pour mener à bien cette entreprise. Il s'est adjoint +trois virtuoses excellents, tous pleins du zèle et de l'admiration qui +l'animent pour ces œuvres extraordinaires. Le premier violon est +l'Allemand Ernst, rien que cela! Ernst! plus entraînant, plus dramatique +qu'il ne le fut jamais. La partie de second violon est confiée à M. +Cooper, violoniste anglais, dont le jeu est constamment irréprochable et +d'une netteté parfaite, même dans l'exécution des traits les plus +compliqués. Il ne cherche pas à briller hors de propos, néanmoins, comme +le font beaucoup de ses émules, et ne donne jamais à sa partie que +l'importance relative qui lui fut dévolue par l'auteur. L'alto est joué +par M. Hill, Anglais comme M. Cooper, l'un des premiers altos de +l'Europe et qui possède en outre un incomparable instrument. Le +violoncelle, enfin, est aux mains sûres de M. Rousselot. Ces quatre +virtuoses ont déjà exécuté une vingtaine de fois l'œuvre entière des +quatuors de Beethoven; ils n'en font pas moins ensemble de longues et +minutieuses répétitions, avant chacune des exécutions publiques. Vous +concevrez alors que ce quatuor soit un des plus parfaits que l'on puisse +entendre. + +Le lieu des séances de la _Beethoven quartett Society_ porte le nom de +_Beethoven Room_. J'ai quelque temps habité un appartement dans la +maison même où il se trouve. Ce salon, capable de contenir deux cent +cinquante personnes tout au plus, est en conséquence fréquemment loué +pour les concerts destinés à un auditoire peu nombreux; il y en a +beaucoup de cette espèce. Or, la porte de mon appartement donnant sur +l'escalier qui y conduit, il m'était facile en l'ouvrant d'entendre tout +ce qui s'y exécutait. Un soir, j'entends retentir le trio en _ut_ mineur +de Beethoven... j'ouvre toute grande ma porte... Entre, entre, soit la +bienvenue, fière mélodie!... Dieu! qu'elle est noble et belle!... Où +donc Beethoven a-t-il trouvé ces milliers de phrases, toutes plus +poétiquement caractérisées les unes que les autres, et toutes +différentes, et toutes originales, et sans avoir même entre elles cet +air de famille qu'on reconnaît dans celles des grands maîtres renommés +pour leur fécondité? Et quels développements ingénieux! Quels mouvements +imprévus!... Comme il vole à tire-d'aile, cet aigle infatigable! comme +il plane et se balance dans son ciel harmonieux!... Il s'y plonge, il +s'y perd, il monte, il redescend, il disparaît... puis il revient à son +point de départ, l'œil plus brillant, l'aile plus forte, impatient du +repos, frémissant, altéré de l'infini... Très-bien exécuté! Qui donc a +pu jouer ainsi la partie de piano?... Mon domestique m'apprend que c'est +une Anglaise. Un vrai talent, ma foi!... Aïe! qu'est-ce que c'est! un +grand air de prima donna?... John! _shut the door!_ fermez la porte, +vite, vite. Ah! la malheureuse! je l'entends encore. Fermez la seconde +porte, la troisième; y en a-t-il une quatrième?... Enfin... je +respire...... + +La cantatrice d'en bas me rappelait une de mes voisines de la rue +d'Aumale, à Paris. Celle-là, s'étant mis en tête de devenir tout à fait +une _diva_, travaillait en conséquence tant qu'elle avait la force de +pousser un son, et elle est très-robuste. Un matin, une marchande de +lait passant sous ses fenêtres pour se rendre au marché, entendit sa +voix lancinante, et dit en soupirant: «Ah! tout n'est pas roses dans le +mariage!» Vers le milieu de l'après-midi, repassant au même endroit pour +s'en retourner, la pitoyable laitière entend encore les élans de +l'infatigable cantatrice: «Ah! mon Dieu! s'écrie-t-elle en faisant un +signe de croix, pauvre femme! il est trois heures, et elle est en mal +d'enfant depuis ce matin!» + +La transition ne sera pas trop brusque maintenant, si je vous parle des +chanteurs chinois, dont vous paraissez curieux de connaître +l'excentrique spécialité. + +Je voulus entendre d'abord la fameuse Chinoise _the small footed Lady_ +(la dame au petit pied), comme l'appelaient les affiches et les réclames +anglaises. L'intérêt de cette audition était pour moi dans la question +relative aux divisions de la gamme et à la tonalité des Chinois. Je +tenais a savoir si, comme tant de gens l'ont dit et écrit, elles sont +différentes des nôtres. Or, d'après l'expérience concluante que j'ai +faite, selon moi, il n'en est rien. Voici ce que j'ai entendu. La +famille chinoise, composée de deux femmes, deux hommes et deux enfants, +était assise sur un petit théâtre dans le salon de la _Chinese house_, à +Albert gate. La séance s'ouvrit par une chanson en dix ou douze +couplets, chantée par le _maître de musique_, avec accompagnement d'un +petit instrument à quatre cordes de métal, du genre de nos guitares, et +dont il jouait avec un bout de cuir ou de bois, remplaçant le bec de +plume dont on se sert en Europe pour attaquer les cordes de la +mandoline. Le manche de l'instrument est divisé en compartiments, +marqués par des sillets de plus en plus resserrés au fur et à mesure +qu'ils se rapprochent de la caisse sonore, absolument comme le manche de +nos guitares. L'un des derniers sillets, par l'inhabileté du facteur, a +été mal posé, et donne un son trop haut, toujours comme sur nos guitares +quand elles sont mal faites. Mais cette division n'en produit pas moins +des résultats entièrement conformes à ceux de notre gamme. Quant à +l'union du chant et de l'accompagnement, elle était de telle nature, +qu'on en doit conclure que ce Chinois-là du moins n'a pas la plus légère +idée de l'harmonie. L'air (grotesque et abominable de tout point) +_finissait sur la tonique_, ainsi que la plus vulgaire de nos romances, +et ne sortait pas de la tonalité ni du mode indiqués dès le +commencement. L'accompagnement consistait en un dessin rhythmique assez +vif et toujours le même, exécuté par la mandoline, et qui s'accordait +fort peu ou pas du tout avec les notes de la voix. Le plus atroce de la +chose, c'est que la jeune femme, pour accroître le charme de cet étrange +concert et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait +entendre son savant maître, s'obstinait à gratter avec ses ongles les +cordes _à vide_ d'un autre instrument de la même espèce que celui du +chanteur pendant toute la durée du morceau. Elle imitait ainsi un enfant +qui, placé dans un salon où l'on fait de la musique, s'amuserait à +frapper à tort et à travers sur le clavier d'un piano sans en savoir +jouer. C'était, en un mot, une chanson accompagnée d'un petit charivari +instrumental. Pour la voix du Chinois rien d'aussi étrange n'avait +encore frappé mon oreille: figurez-vous des notes nasales, gutturales, +gémissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d'exagération, aux +sons que laissent échapper les chiens quand, après un long sommeil, ils +étendent leurs membres en bâillant avec effort. Néanmoins, la burlesque +mélodie était fort perceptible, et l'on eût pu à la rigueur la noter. +Telle fut la première partie du concert. + +A la seconde, les rôles ont été intervertis; la jeune femme a chanté, et +son maître l'a accompagnée sur la flûte. Cette fois l'accompagnement ne +produisait aucune discordance, il suivait le chant à l'unisson tout +bonnement. La flûte, à peu près semblable à la nôtre, n'en diffère que +par sa plus grande longueur, et par l'embouchure qui se trouve percée +presque au milieu du tube, au lieu d'être située, comme chez nous, vers +le haut de l'instrument. Du reste, le son en est assez doux, +passablement juste, c'est-à-dire passablement faux, et l'exécutant n'a +rien fait entendre qui n'appartînt entièrement au système tonal et à la +gamme que nous employons. La jeune femme est douée d'une voix céleste, +si on la compare à celle de son maître. C'est un mezzo soprano, +semblable par le timbre au contralto d'un jeune garçon dont l'âge +approche de l'adolescence et dont la voix va muer. Elle chante assez +bien, toujours comparativement. Je croyais entendre une de nos +cuisinières de province chantant «Pierre! mon ami Pierre,» en lavant sa +vaisselle. Sa mélodie, dont la tonalité est bien déterminée, je le +répète, et ne contient ni _quarts_ ni _demi-quarts de ton_, mais les +plus simples de nos successions diatoniques, me parut un peu moins +extravagante que la _romance_ du chanteur, et tellement tricornue +néanmoins, d'un rhythme si insaisissable par son étrangeté, qu'elle +m'eût donné beaucoup de peine à la fixer exactement sur le papier, si +j'avais eu la fantaisie de le faire. Bien entendu que je ne prends point +cette _exhibition_ pour un exemple de l'état réel du chant dans l'Empire +Céleste, malgré la _qualité_ de la jeune femme, qualité des plus +excellentes, à en croire l'orateur directeur de la troupe, parlant +passablement l'anglais. Les cantatrices _de qualité_ de Canton ou de +Pékin, qui se contentent de chanter chez elles et ne viennent point chez +nous se montrer en public pour un shilling, doivent, je le suppose, être +supérieures à celle-ci presque autant que madame la comtesse Rossi est +supérieure à nos Esmeralda de carrefours. + +D'autant plus que la jeune lady n'est peut-être point si _small-footed_ +qu'elle veut bien le faire croire, et que son pied, marque distinctive +des femmes des hautes classes, pourrait bien être un pied naturel, +très-plébéien, à en juger par le soin qu'elle mettait à n'en laisser +voir que la pointe. + +Mais je ne puis m'empêcher de regarder cette épreuve comme décisive en +ce qui concerne la division de la gamme et le sentiment de la tonalité +chez les Chinois. Seulement appeler _musique_ ce qu'ils produisent par +cette sorte de bruit vocal et instrumental, c'est faire du mot, selon +moi, un fort étrange abus. Maintenant écoutez, messieurs, la description +des soirées _musicales et dansantes_ que donnent les matelots chinois, +sur la jonque qu'ils ont amenée dans la Tamise; et croyez-moi si vous le +pouvez. + +Ici, après le premier mouvement d'horreur dont on ne peut se défendre, +l'hilarité vous gagne, et il faut rire, mais rire à se tordre, à en +perdre le sens. J'ai vu des dames anglaises finir par tomber pâmées sur +le pont du navire céleste; telle est la force irrésistible de cet art +oriental. L'orchestre se compose d'un grand tam-tam, d'un petit tam-tam, +d'une paire de cymbales, d'une espèce de calotte de bois ou de grande +sébile placée sur un trépied et que l'on frappe avec deux baguettes, +d'un instrument à vent assez semblable à une noix de coco, dans lequel +on souffle tout simplement, et qui fait: Hou! hou! en hurlant; et enfin +d'un violon chinois. Mais quel violon! C'est un tube de gros bambou long +de six pouces, dans lequel est planté une tige de bois très-mince et +longue d'un pied et demi à peu près, de manière à figurer assez bien un +marteau creux dont le manche serait fiché près de la tête du maillet au +lieu de l'être au milieu de sa masse. Deux fines cordes de soie sont +tendues, n'importe comment, du bout supérieur du manche à la tête du +maillet. Entre ces deux cordes, légèrement tordues l'une sur l'autre, +passent les crins d'un fabuleux archet qui est ainsi forcé, quand on le +pousse ou le tire, de faire vibrer les deux cordes à la fois. Ces deux +cordes sont discordantes entre elles, et le son qui en résulte est +affreux. Néanmoins, le Paganini chinois, avec un sérieux digne du succès +qu'il obtient, tenant son instrument appuyé sur le genou, emploie les +doigts de la main gauche sur le haut de la double corde à en varier les +intonations, ainsi que cela se pratique pour jouer du violoncelle, mais +sans observer toutefois aucune division relative aux tons, demi-tons, ou +à quelque intervalle que ce soit. Il produit ainsi une série continue de +grincements, de miaulements faibles, qui donnent l'idée des vagissements +de l'enfant nouveau-né d'une goule et d'un vampire. + +Dans les tutti, le charivari des tam-tams, des cymbales, du violon et de +la noix de coco est plus ou moins furieux, selon que l'homme à la sébile +(qui du reste ferait un excellent timbalier), accélère ou ralentit le +roulement de ses baguettes sur la calotte de bois. Quelquefois même, à +un signe de ce virtuose remplissant à la fois les fonctions de chef +d'orchestre, de timbalier et de chanteur, l'orchestre s'arrête un +instant, et, après un court silence, frappe bien d'aplomb un seul coup. +Le violon seul vagit toujours. Le chant passe successivement du chef +d'orchestre à l'un de ses musiciens, en forme de dialogue; ces deux +hommes employant la voix de tête, entremêlée de quelques notes de la +voix de poitrine ou plutôt de la voix d'estomac, semblent réciter +quelque légende célèbre de leur pays. Peut-être chantent-ils un hymne à +leur dieu Bouddah, dont la statue aux quatorze bras orne l'intérieur de +la grand'chambre du navire. + +Je n'essaierai pas de vous dépeindre ces cris de chacal, ces râles +d'agonisant, ces gloussements de dindon, au milieu desquels, malgré mon +extrême attention, il ne m'a été possible de découvrir que quatre _notes +appréciables_ (_ré_, _mi_, _si_, _sol_). Je dirai seulement qu'il faut +reconnaître la supériorité de la _small footed Lady_ et de son maître de +musique. Évidemment les chanteurs de la maison chinoise sont des +artistes, et ceux de la jonque ne sont que des mauvais amateurs. Quant à +la danse de ces hommes étranges, elle est digne de leur musique. Jamais +d'aussi hideuses contorsions n'avaient frappé mes regards. On croit voir +une troupe de diables se tordant, grimaçant, bondissant, au sifflement +de tous les reptiles, au mugissement de tous les monstres, au fracas +métallique de tous les tridents et de toutes les chaudières de +l'enfer... On me persuadera difficilement que le peuple chinois ne soit +pas fou... + +Il n'y a pas de ville au monde, j'en suis convaincu, où l'on consomme +autant de musique qu'à Londres. Elle vous poursuit jusque dans les rues, +et celle-là n'est quelquefois pas la pire de toutes; plusieurs artistes +de talent ayant découvert que l'état de musicien ambulant est +incomparablement _moins pénible et plus lucratif_ que celui de musicien +d'orchestre dans un théâtre, quel qu'il soit. Le service de la rue ne +dure que deux ou trois heures par jour, celui des théâtres en prend huit +ou neuf. Dans la rue, on est au grand air, on respire, on change de +place et l'on ne joue que de temps en temps un petit morceau; au +théâtre, il faut souffrir d'une atmosphère étouffante, de la chaleur du +gaz, rester assis et jouer toujours, quelquefois même pendant les +entr'actes. Au théâtre, d'ailleurs, un musicien de second ordre n'a +guère que 6 livres (150 fr.) par mois; ce même musicien en se lançant +dans la carrière des places publiques est à peu près sûr de recueillir +en quatre semaines le double de cette somme, et souvent davantage. C'est +ainsi qu'on peut entendre avec un plaisir très-réel, dans les rues de +Londres, de petits groupes de bons musiciens anglais, blancs comme vous +et moi, mais qui ont jugé à propos, pour attirer l'attention, de se +barbouiller de noir. Ces faux Abyssiniens s'accompagnent avec un violon, +une guitare, un tambour de basque, une paire de timbales et des +castagnettes. Ils chantent de petits airs à cinq voix, très-agréables +d'harmonie, d'un rhythme parfois original et assez mélodieux. Ils ont de +plus une verve, une animation qui montre que leur tâche ne leur déplaît +pas et qu'ils sont heureux. Et les shillings et même les demi-couronnes +pleuvent autour d'eux après chacun de leurs morceaux. A côté de ces +troupes ambulantes de véritables musiciens, on entend encore volontiers +un bel Écossais, revêtu du curieux costume des Highlands, et qui, suivi +de ses deux enfants portant comme lui le plaid et la cotte à carreaux, +joue sur la cornemuse l'air favori du clan de Mac-Gregor. Il s'anime, +lui aussi, il s'exalte aux sons de son agreste instrument; et plus la +cornemuse gazouille, bredouille, piaille et frétille, plus ses gestes et +ceux de ses enfants deviennent rapides, fiers et menaçants. On dirait +qu'à eux trois, ces Gaëliques vont conquérir l'Angleterre. + +Puis vous voyez s'avancer, tristes et somnolents, deux pauvres Indiens +de Calcutta, avec leur turban jadis blanc et leur robe jadis blanche. +Ils n'ont pour tout orchestre que deux petits tambours en forme de +tonnelets, comme on en voyait par douzaines à l'Exposition. Ils portent +l'instrument suspendu sur leur ventre par une corde, et le frappent +doucement des deux côtés avec _les_ doigts étendus de chaque main. Le +faible bruit qui en résulte est rhythmé d'une façon assez singulière, +et, par sa continuité, ressemble à celui d'un rapide tic-tac de moulin. +L'un d'eux chante là-dessus, dans quelque dialecte des Indes, une jolie +petite mélodie en _mi_ mineur, n'embrassant qu'une sixte (du _mi_ à +l'_ut_), et si triste, malgré son mouvement vif, si souffrante, si +exilée, si esclave, si découragée, si privée de soleil, qu'on se sent +pris, en l'écoutant, d'un accès de nostalgie. Il n'y a encore là ni +tiers, ni, quarts, ni demi-quarts de ton; et c'est du chant. + +La musique des Indiens de l'Orient doit néanmoins peu différer de celle +des Chinois, si l'on en juge par les instruments envoyés par l'Inde à +l'Exposition universelle. J'ai examiné parmi ces machines puériles, des +mandolines à quatre et à trois cordes, et même à une corde, dont le +manche est divisé par des sillets comme chez les Chinois; les unes sont +de petite dimension, d'autres ont une longueur démesurée. Il y avait de +gros et de petits tambours, dont le son diffère peu de celui qu'on +produit en frappant avec les doigts sur la calotte d'un chapeau; un +instrument à vent à anche double, de l'espèce de nos hautbois, et dont +le tube sans trous ne donne qu'une note. Le principal des musiciens qui +accompagnèrent à Paris, il y a quelques années, les Bayadères de +Calcutta, se servait de ce hautbois primitif. Il faisait ainsi +bourdonner un _la_ pendant des heures entières, et ceux _qui aiment +cette note_ en avaient largement pour leur argent. La collection des +instruments orientaux de l'Exposition contenait encore des flûtes +traversières exactement pareilles à celle du _maître de musique_ de la +_small footed Lady_; une trompette énorme et grossièrement exécutée, sur +un patron qui n'offre avec celui des trompettes européennes que +d'insignifiantes différences; plusieurs instruments à archet aussi +stupidement abominables que celui dont se servait sur la jonque le démon +chinois dont je vous ai parlé; une espèce de tympanon dont les cordes +tendues sur une longue caisse paraissent devoir être frappées par des +baguettes; une ridicule petite harpe à dix ou douze cordes, attachées au +corps de l'instrument _sans clefs_ pour les tendre, et qui doivent en +conséquence se trouver constamment en relations discordantes; et enfin +une grande roue chargée de gongs ou tam-tams de petites dimensions, dont +le bruit, quand elle est mise en mouvement, a le même charme que celui +des gros grelots attachés sur le cou et la tête des chevaux de rouliers. +Admirez cet arsenal!! Je conclus pour finir, que les Chinois et les +Indiens auraient une musique semblable à la nôtre, _s'ils en avaient +une_; mais qu'ils sont encore à cet égard plongés dans les ténèbres les +plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine où se +décèlent à peine quelques vagues et impuissants instincts; que, de plus, +les Orientaux appellent _musique_ ce que nous nommons _charivari_, et +que pour eux, comme pour les sorcières de Macbeth, _l'horrible est le +beau_. + + + + +VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE + + +ON JOUE L'IPHIGÉNIE EN TAURIDE DE GLUCK. + +Tout l'orchestre, pénétré d'un respect religieux pour cette œuvre +immortelle, semble craindre de n'être pas à la hauteur de sa tâche. Je +remarque l'attention profonde et continue des musiciens à suivre de +l'œil les mouvements de leur chef, la précision de leurs attaques, leur +vif sentiment des accents expressifs, la discrétion de leurs +accompagnements, la variété qu'ils savent établir dans les nuances. + +Le chœur, lui aussi, se montre irréprochable. La scène des Scythes, au +premier acte, excite l'enthousiasme du public spécial qui se presse dans +la salle. L'acteur chargé du rôle d'Oreste est insuffisant et presque +ridicule; Pylade chante comme un agneau. L'Iphigénie seule est digne de +son rôle. Quand vient son air «O malheureuse Iphigénie!» dont le coloris +antique, l'accent solennel, la mélodie et l'accompagnement si dignement +désolés rappellent les sublimités d'Homère, la simple grandeur des âges +héroïques, et remplissent le cœur de cette insondable tristesse que fait +toujours naître l'évocation d'un illustre passé, Corsino pâlissant, +cesse de jouer. Il appuie ses coudes sur ses genoux et cache sa figure +entre ses deux mains, comme abîmé dans un sentiment inexprimable. Peu à +peu je vois sa respiration devenir plus pressée, le sang affluer à ses +tempes qui rougissent, et à l'entrée du chœur des femmes avec ces mots: +«_Mêlons nos cris plaintifs à ses gémissements!_» au moment où cette +longue clameur des prêtresses s'unit à la voix de la royale orpheline et +retentit au milieu du conflit des sons déchirants de l'orchestre, deux +ruisseaux de larmes jaillissent violemment de ses yeux, il éclate en +sanglots tels que je me vois forcé de l'emmener hors de la salle. + +Nous sortons...... je le reconduis chez lui..... Assis tous les deux +dans sa modeste chambre qu'éclaire la lune seulement, nous restons +longtemps immobiles... Corsino lève un instant les yeux sur le buste de +Gluck placé sur son piano... Nous nous regardons..... la lune +disparaît..... Il soupire avec effort..... se jette sur son lit..... Je +pars..... nous n'avons pas dit un mot.... + + + + +VINGT-TROISIÈME SOIRÉE + +GLUCK ET LES CONSERVATORIENS DE NAPLES MOT DE DURANTE. + + +On joue un, etc., etc., etc. + +L'orchestre semble encore sous le coup des émotions de la veille; +personne ne joue et pourtant on parle peu. On se ressouvient. On rumine +le sublime. Corsino m'approche et me tend la main. «Mon pauvre ami, lui +dis-je, j'ai été comme vous. Mais l'insensibilité brutale du public au +milieu duquel j'ai vécu si longtemps a écrasé mon cœur; il n'a plus +aujourd'hui cette force d'expansion que le vôtre possède, et quand le +grand art expressif vous émeut comme il vous a ému hier soir, je +n'éprouve plus qu'une angoisse cruelle. Songez, mon cher, qu'il m'est +arrivé, il y a deux ans à peine, de diriger dans un concert l'exécution +de cette même scène d'_Iphigénie_, et que saisi, tout en conduisant, +d'une extase comparable à la vôtre, j'ai vu les auditeurs placés près de +l'orchestre manifester l'ennui le plus profond; j'ai entendu ensuite la +cantatrice, désespérée de son insuccès, maudire l'œuvre et l'auteur; +j'ai subi les reproches d'une foule d'amateurs et d'artistes même fort +distingués, pour avoir, disaient-ils, _exhumé cette rapsodie!!!_... Mis +sur la voie de la vérité par cette rude et dernière épreuve, j'ai acquis +bientôt après la certitude d'un fait aujourd'hui évident: le public des +trois quarts de l'Europe est à cette heure aussi inaccessible que les +matelots chinois au sentiment de l'expression musicale. _Nous_ n'avons +pas de plus sûr moyen pour connaître ce qui lui déplaît et l'obsède que +d'examiner ce qui nous enivre et nous charme, _et vice versâ_. Ce que +nous adorons il le blasphème, il savoure ce que nous..... rejetons... + + * * * * * + +Maintenant admirez le malheur des règles d'harmonie que Gluck a si +audacieusement violées dans la péroraison de cet air d'_Iphigénie_. +C'est précisément à l'endroit du conflit de sons, prohibé sans réserve +par les théoriciens, que l'effet le plus grand et le plus dramatique est +produit. + +On raconte qu'à ce sujet un jour, à Naples, où l'on représentait la +_Clemenza di Tito_ d'où ce morceau est tiré, les rapins d'un +conservatoire, qui, en leur qualité de rapins, devaient naturellement +détester Gluck, ravis de trouver dans son air cette succession +d'harmonies dites _fautives_, s'empressèrent de porter à leur maître +Durante la partition de l'asino tedesco, en la désignant à son +indignation sans lui nommer l'auteur. Durante examina longtemps le +passage et répondit simplement: «Aucune règle, il est vrai, ne justifie +cette combinaison de sons; mais si c'est une faute, j'avoue qu'elle n'a +pu être commise que par un homme d'un rare génie.» (DIMSKY):--A la bonne +heure! Durante a prouvé par ce seul mot qu'il était un vrai maître et un +honnête homme.--C'est d'autant plus remarquable, que jamais ses +compatriotes ne comprirent aucun des chefs-d'œuvre de cette école. +L'accès, d'ailleurs, leur en est interdit, faute de chanteurs propres à +les interpréter dans leur vrai style.--Avons-nous bien sujet de nous +enorgueillir des nôtres? reprend Corsino. Excepté madame M----, je ne +vois pas qui pouvait paraître supportable parmi les chanteurs d'hier +soir. (Se tournant vers moi.) Y en a-t-il jamais eu de réellement dignes +de leurs rôles à Paris?--Oui, Dérivis père, qui n'était point chanteur, +faisait pourtant bien comprendre l'Oreste de Gluck; madame Branchu fut +une incomparable Iphigénie, et Adolphe Nourrit m'a bien souvent +électrisé dans le rôle de Pylade. La risible mollesse de votre ténor +pastoral ne peut vous avoir laissé apercevoir l'exaltation héroïque de +l'air «Divinité des grandes âmes» dans lequel Nourrit n'a jamais été +égalé.--Oh! certes, nous avons dû deviner beaucoup de choses, il est +vrai, mais quoi de plus difficile à bien rendre que de pareils +ouvrages?... On n'attribuera pas pourtant l'effet qu'a produit +l'Iphigénie chez nous aux décors ni à la mise en scène.--Non certes, +s'écrient plusieurs musiciens, car cette fois la ladrerie de notre +théâtre, qui se donne toujours carrière quand il s'agit des anciens +chefs-d'œuvre, a été poussée jusqu'à l'inconvenance, jusqu'au +cynisme!--Combien coûtent les décors de la vilenie qu'on représente ce +soir?--Quatre mille thalers!...--Très-bien. Aux laides femmes le luxe +des atours. La nudité ne convient qu'aux déesses. + + + + +VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE + + +ON JOUE LES HUGUENOTS + +«Les musiciens n'ont garde de lire ni de parler.» Encore une soirée +musicale! dis-je à mes voisins dans un entr'acte, ce sera pour moi la +dernière; je retourne à Paris.--Déjà?--Dans trois jours.--En ce cas, +puisqu'après-demain on ferme le théâtre pour _cause de réparations_, il +faut que nous dînions tous ensemble.--Volontiers, mais comme demain, en +revanche, le théâtre est ouvert et qu'il nous gratifie de ce long et +filandreux opéra récemment arrivé d'Italie, notre ami Corsino voudra +bien clore nos soirées littéraires en lisant une Nouvelle qu'il vient de +terminer, et dont j'ai chez lui parcouru indiscrètement quelques +pages.--C'est convenu!--Silence! écoutons ce chœur prodigieux, et ce duo +qui ne l'est pas moins!... + + + + +VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE + +EUPHONIA, OU LA VILLE MUSICALE. + +Nouvelle de l'avenir. + + +On joue, etc., etc., etc. + +A peine les premiers accords de l'ouverture sont-ils frappés, que +Corsino déroule son manuscrit, et lit ce qui suit avec accompagnement de +trombones et de grosse caisse. Nous l'entendons néanmoins, grâce à +l'énergie et au timbre singulier de sa voix. + +--Il s'agit, messieurs, dit-il, d'une nouvelle de _l'avenir_. La scène +se _passera_ en 2344, si vous le voulez bien. + + + +EUPHONIA + +OU LA VILLE MUSICALE + + + { XILEF, compositeur, préfet des voix et des instruments à + { cordes de la ville d'Euphonia. + PERSONNAGES: { SHETLAND, compositeur, préfet des instruments à vent. + { MINA, célèbre cantatrice danoise. + { Madame HAPPER, sa mère. + { FANNY, sa femme de chambre. + + +Première lettre. + +Sicile, 7 juin 2344. + +XILEF A SHETLAND. + +Je viens de me baigner dans l'Etna; ô mon cher Shetland! quelle heure +délicieuse j'ai passée à sillonner à la nage ce beau lac frais, calme et +pur! son bassin est immense, mais sa forme circulaire et l'escarpement +de ses bords en rendent la surface sonore au point que ma voix parvenait +sans peine du centre aux parties du rivage les plus éloignées. Je m'en +suis aperçu en entendant applaudir des dames siciliennes qui se +promenaient en ballon à plus d'une demi-lieue de l'endroit où je +m'ébattais comme un dauphin en gaieté. Je venais de chanter en nageant +une mélodie que j'ai composée ce matin même sur un poëme en vieux +français de Lamartine, que l'aspect des lieux où je suis m'a remis en +mémoire. Ces vers me ravissent. Tu en jugeras; Enner m'a promis de +traduire _le Lac_ en allemand. + +Que n'es-tu là! nous courrions ensemble à cheval; je me sens plein de +verdoyante jeunesse, de force, d'intelligence et de joie. La nature est +si belle autour de moi! Cette plaine où fut Messine est un jardin +enchanté; partout des fleurs; des bois d'orangers, des palmiers +inclinant leur tête gracieuse. C'est l'odorante couronne de cette coupe +divine, au fond de laquelle rêve aujourd'hui le lac vainqueur des feux +de l'Etna. Étrange et terrible dut être cette lutte! Quel spectacle! La +terre frémissant dans d'horribles convulsions, le grand mont +s'affaissant sur lui-même, les neiges, les flammes, les laves +bouillantes, les explosions, les cris, les râlements du volcan à +l'agonie, les sifflements ironiques de l'onde qui accourt par mille +issues souterraines, poursuit son ennemi, l'étreint, le serre, +l'étouffe, le tue, et se calme soudain, prête à sourire à la moindre +brise!... Eh bien! croirais-tu que ces lieux jadis si terribles, +aujourd'hui si ravissants, sont presque déserts! les Italiens les +connaissent à peine! on n'en parle nulle part; les préoccupations +mercantiles sont si fortes parmi les habitants de ce beau pays qu'ils ne +s'intéressent aux plus magnifiques spectacles de la nature qu'en raison +des rapports qu'ils peuvent apercevoir entre eux et les questions +industrielles dont ils sont agités jour et nuit. Voilà pourquoi l'Etna +n'est pour les Italiens qu'un grand trou rempli d'eau dormante, et qui +ne peut servir à rien. D'un bout à l'autre de cette terre si riche +naguère en poëtes, en peintres, en musiciens, qui fut après la Grèce le +second grand temple de l'art, où le peuple lui-même en avait le +sentiment, où les artistes éminents étaient honorés presque autant +qu'ils le sont aujourd'hui dans le nord de l'Europe, dans toute l'Italie +enfin, on ne voit qu'usines, ateliers, métiers, marchés, magasins, +ouvriers de tout sexe et de tout âge, brûlés par la soif de l'or et par +la fièvre d'avarice, flots pressés de marchands, de spéculateurs; du +haut en bas de l'échelle sociale on n'entend retentir que le bruit de +l'argent; on ne parle que _laines_ et _cotons_, machines, denrées +coloniales; sur les places publiques sont en permanence des hommes armés +de longues-vues, de télescopes, pour guetter l'arrivée des pigeons +voyageurs ou des navires aériens. + +La France, ce pays de l'indifférence et de la raillerie, est la terre +des arts, si on la compare à l'Italie moderne. Et c'est là que notre +ministre des chœurs a eu l'idée de m'envoyer pour trouver des chanteurs! +Éternité des préjugés! Il faut que nous soyons, nous aussi, étrangement +absorbés dans notre personnalité, pour ignorer à ce point les mœurs +barbarescentes de cette contrée où l'_oranger fleurit_ encore, mais où +l'art, mort depuis longtemps, n'a pas même laissé un souvenir. + +J'ai rempli ma mission cependant, j'ai cherché des voix, et j'en ai +trouvé un grand nombre. Mais quelles organisations! quelles idées! Je ne +m'étonnerai plus de rien maintenant. Quand, m'adressant à une jeune +femme que je soupçonnais, à la sonorité de sa parole, être douée d'un +appareil vocal remarquable, je la priais de chanter: «Chanter! pourquoi? +que me donnerez-vous? pour combien de minutes? c'est trop peu, je n'ai +pas le temps.» Si j'en déterminais d'autres moins avides à me faire +entendre quelques notes, c'étaient des voix souvent puissantes et d'un +timbre admirable, mais d'une inculture inouïe! pas le moindre sentiment +du rhythme ni de la tonalité. Un jour, accompagnant une femme qui avait +commencé un air en _mi_ bémol, j'ai, au retour du thème, modulé +subitement en _ré_, et, sans s'en étonner le moins du monde, ma jeune +barbare a continué dans le ton primitif. Chez les hommes c'est bien pis; +ils crient de toutes leurs forces à pleine voix. Quand ils possèdent une +note plus sonore que les autres notes, ils cherchent, lorsqu'elle se +présente dans la mélodie, à la prolonger autant que possible: ils s'y +arrêtent, ils s'y complaisent, ils la soufflent, la gonflent d'une +abominable façon; on croit entendre les cris sinistres d'un loup +mélancolique. Et ces horreurs représentent seulement l'exagération +modérée de la méthode des artistes chanteurs. Ceux-là crient un peu +moins mal, voilà tout. C'est pourtant de l'Italie que nous vinrent il y +a cinq cents ans, les Rubini, Persiani, Tacchinardi, Crivelli, Pasta, +Tamburini, ces dieux du chant orné! Mais pour quoi et pour qui +chanteraient-ils, s'ils revenaient au monde aujourd'hui? Il faut voir +une représentation des _choses_ qu'on appelle opéra en Italie, pour +croire à la possibilité d'une insulte pareille faite à l'art et au bon +sens. Les théâtres sont des marchés, des rendez-vous d'affaires, où l'on +parle tellement haut qu'il est presque impossible d'entendre un son venu +de la scène. (Les anciens critiques prétendent qu'il en était ainsi au +temps des grands compositeurs et des grands virtuoses chantants qui +firent la gloire de l'Italie, mais je n'en crois rien. A coup sûr, des +_artistes_ n'eussent pas supporté une telle ignominie.) Pour distraire +un peu ces marchands brutaux, après que leurs tripotages de Bourse sont +finis, on a eu l'aimable idée de placer des billards au milieu du +parterre, et ces messieurs jouent, avec de grands cris à chaque coup +inattendu, pendant que le ténor et la prima donna s'époumonnent sur +l'avant-scène. Avant-hier, on donnait à Palerme _Il re Murate_, espèce +de pasticcio de vingt auteurs, de vingt époques différentes; après +souper (car chacun soupe dans sa loge, toujours pendant la +représentation), les dames, impatientées de voir ces messieurs se +disposer à aller fumer et jouer dans le parterre, se levèrent toutes, +demandant instamment qu'on enlevât les billards pour improviser un bal; +ce qui fut fait. Quelques jeunes gens saisirent des violons et des +trompettes, se mirent à sonner des valses dans le coin supérieur de +l'amphithéâtre, et les groupes de valseurs tourbillonnèrent au parterre +sans que la représentation fût en rien suspendue. Je crus que je +mourrais de rire en voyant de mes yeux cet incroyable opéra-ballet. + +En conséquence de ce mépris profond des Italiens pour la musique, ils +n'ont plus de compositeurs, et les noms des grands maîtres, de 1800 et +de 1820 par exemple, ne sont connus que d'un très-petit nombre de +_savants_. Ils ont donné la dénomination assez plaisante d'_operatori_ +(opérateurs, ouvriers, auteurs) aux pauvres diables qui, pour quelques +pièces d'argent, vont compiler dans les bibliothèques, les airs, duos, +chœurs et morceaux d'ensemble de tous les maîtres, de tous les temps, +analogues ou non aux situations, au caractère des personnages et aux +paroles, qu'ils assemblent au moyen de soudures grossièrement faites, +pour former la musique des opéras. Ces gens-là sont leurs compositeurs, +ils n'en ont plus d'autres. J'ai eu la curiosité de questionner un +_operatore_ pour savoir pertinemment et avec détails de quelle manière +se pratiquent leurs _opérations_, et voilà ce qu'il m'a répondu: + +«Quand le directeur veut une partition nouvelle, il assemble les +chanteurs pour leur soumettre le scénario de la pièce et s'entendre avec +eux sur les costumes qu'ils auront à porter. Les costumes sont, en +effet, la chose principale pour les chanteurs, puisque c'est la seule +qui attire un instant sur eux l'attention du public le jour de la +première représentation. De là surgissaient autrefois des discussions +terribles entre les virtuoses chantants et les directeurs. (Les auteurs +ne sont jamais admis à ces séances, ni consultés au sujet de ces débats. +On leur achète un _libretto_ comme on fait d'un pâté qu'on est libre de +manger ou de jeter aux chiens après l'avoir payé.) Mais aujourd'hui les +directeurs sont devenus plus raisonnables, ils ne tiennent plus à la +vérité des costumes, ils ont senti qu'il ne fallait pas pour si peu +mécontenter les artistes, et leur tâche se borne maintenant à les +satisfaire tous à ce sujet, ce qui n'est pas aisé. On vient donc +seulement, en lisant le scenario, savoir quel genre de costume les +acteurs choisiront, et veiller à ce que deux d'entre eux n'aient pas +l'intention de revêtir le même, car de cette coïncidence naissent +souvent d'inexprimables fureurs; et c'est alors que la position de +l'impresario devient embarrassante. Ainsi, pour l'opéra nouveau _Il re +Murate_, Cretionne, chargé du rôle de Napoléon, a voulu copier une +statue antique et paraître sous la cuirasse de Pompée, un ancien général +qui vécut plus de trois cents ans avant Napoléon, et qui fut tué d'un +coup de canon à la bataille de Pharsale. (Tu vois que mon pauvre +_operatore_ n'est guère plus fort sur l'histoire ancienne que sur la +musique.) + +Mais justement Caponetti, qui joue Murat, avait la même idée, et il n'y +aurait jamais eu moyen de les mettre d'accord, si Luciola, notre prima +donna, n'avait proposé le grand bonnet à poil d'ours avec un panache +blanc pour Napoléon, et le turban bleu avec une croix en diamants pour +Murat. Ces coiffures ont plu à nos virtuoses et leur ont paru établir +entre eux une assez notable différence pour leur permettre de porter +tous les deux la cuirasse romaine; sans cela la pièce n'eût pas été +représentée. Une fois la grande affaire des costumes terminée, on passe +à celle des morceaux de chant. Alors commence pour l'operatore une tâche +bien pénible, je vous assure, et bien humiliante pour lui, s'il a +quelque connaissance de la musique et un peu d'amour-propre. Ces +messieurs et ces dames examinent l'étendue et le tissu des mélodies, et +d'après cette rapide inspection, l'un dit: Je ne veux pas chanter en +_fa_ ma phrase du trio, ce n'est pas assez brillant. Operatore! tu me la +transposeras en _fa_ dièze.--Mais, monsieur, c'est un trio, et les deux +autres voix devant rester dans le ton primitif, comment faire?--Fais +comme tu voudras, module avant et après, ajoute quelques mesures, enfin +arrange-toi, je veux chanter ce thème en _fa_ dièze.--Cette mélodie ne +me plaît pas, dit la prima donna, j'en veux une autre.--Signora, c'est +le thème du morceau d'ensemble, et toutes les parties de chant le +reprenant successivement après vous, il faut bien que vous daigniez le +chanter.--Comment, _il faut_! impertinent! Il faut que tu m'en donnes un +autre, et tout de suite! voilà ce qu'il faut. Fais ton métier et ne +raisonne pas.--Hum! hum! tromba! tromba! già ribomba la tromba, crie la +basse sur le _ré_ supérieur. Ah! ah! mon _ré_ n'est pas si fort qu'à +l'ordinaire depuis ma dernière maladie, je dois le laisser revenir. +Operatore! tu auras à m'ôter toutes ces notes, je ne veux plus de _ré_ +dans mes rôles jusqu'au mois de septembre; tu mettras des _do_ et des +_si_ à la place.--Dis donc, Facchino, gronde le baryton, est-ce que tu +aurais envie de recevoir une application de la pointe de mon pied +quelque part? Je m'aperçois que tu oublies mon _mi_ bémol! il ne paraît +qu'une vingtaine de fois dans mon air; fais-moi le plaisir d'ajouter au +moins deux _mi_ bémols dans toutes les mesures, je n'ai pas envie de +perdre ma réputation! etc., etc.--Et pourtant, continue le malheureux +operatore, il y a de bien jolis passages dans ma musique, je puis le +dire. Tenez, voyez cette prière qu'on m'a toute gâtée, je n'ai jamais +rien trouvé de mieux! + +Je regarde!... _sa musique_... juge de mon étonnement en reconnaissant +la belle prière du _Moïse_ de Rossini, que nous exécutons quelquefois le +soir au jardin d'Euphonia, avec un si majestueux effet. Le vieux maître +de Pesaro qui faisait si bon marché, dit-on, de ses compositions, eût +donné la preuve d'une rare philosophie ou plutôt d'une bien coupable +indifférence en matière d'art, s'il eût pu prévoir sans indignation quel +monstre grotesque l'une de ses plus belles inspirations deviendrait un +jour! D'abord la simple et vibrante modulation de _sol_ mineur en _si_ +bémol majeur, qui donne tant de splendeur au déploiement de la seconde +phrase, a été changée pour celle horriblement dure et sèche de _sol_ +mineur en _si_ naturel majeur; puis au lieu de l'accompagnement de harpe +de Rossini, ils ont imaginé de placer une variation de flûte chargée de +traits et de broderies ridicules, et enfin, à la dernière reprise du +thème en _sol_ majeur on a jugé à propos de substituer... quoi? Devine +si tu peux et dis-le si tu l'oses!... le refrain de l'air national +français: «Aux armes, citoyens!» accompagné d'une douzaine de tambours +et de quatre grosses caisses!!! + +Il est prouvé que ce vieux Rossini, à qui certes les idées ne faisaient +pas faute, ne négligeait pas, dans l'occasion, de s'emparer de celles +d'autrui, quand le hasard voulait qu'une mélodie heureuse fût tombée en +partage à un malotru; il l'avouait même sans façon, et se moquait encore +de celui qu'il dépouillait. «_E troppo buono per questo coglione!_» +disait-il, et il faisait ainsi un morceau charmant ou magnifique, selon +la nature de l'idée du malotru. C'étaient autant de canons (sans +calembour) pris sur l'ennemi, avec lesquels, comme le grand empereur, il +érigeait sa colonne. Hélas! aujourd'hui, la colonne est brisée, et de +ses fragments dont nous recueillons quelques-uns avec tant de respect, +les Italiens fabriquent des ustensiles de cuisine et d'ignobles +caricatures. + +C'est donc ainsi que passent certaines gloires, sur les peuples même +qu'elles ont réchauffés de leurs rayons les plus ardents! Nous +conservons, il est vrai, nous autres Euphoniens, toutes celles que l'art +a sérieusement consacrées; mais nous ne sommes pas _le peuple_, dans la +haute acception du mot; nous formons même, il faut l'avouer, un +très-petit fragment du peuple perdu dans la masse des nations +civilisées. La gloire est un soleil qui illumine successivement +certaine points de notre mesquine sphère, mais qui, en se mouvant à +travers l'espace, parcourt un cercle d'une telle immensité, que la +science la plus profonde ne saurait prédire avec certitude l'époque de +son retour aux lieux qu'il abandonne. Ainsi, pour emprunter encore à la +nature une autre comparaison, ainsi en est-il des grandes mers et de +leurs mystérieuses évolutions. Si, comme il est prouvé, les continents +où s'agite à cette heure la triste humanité furent jadis submergés, n'en +faut-il pas conclure que les monts, les vallées et les plaines, sur +lesquels roulent depuis tant de siècles les sombres vagues du vieil +Océan, furent un jour couverts d'une végétation florissante, servant de +couche et d'abri à des millions d'êtres vivants, peut-être même +intelligents? Quand notre tour reviendra-t-il d'être de nouveau le fond +de l'abîme? + +Et le jour où cette catastrophe immense s'accomplira, y aura-t-il gloire +ou puissance, feux de génie ou d'amour, force ou beauté, qui ne soient +éteints et anéantis?..... Qu'importe tout.... + +Pardonne-moi, cher Shetland, cette digression géologique et cet accès de +philosophie découragée... Je souffre, j'ai peur, j'attends, je rougis, +mon cœur bat, j'interroge de l'œil tous les points de l'espace; le +ballon de la poste n'arrive pas, et celui d'hier ne m'a rien apporté. +Point de nouvelles de Mina! que lui est-il arrivé? Est-elle malade ou +morte, ou infidèle!... Je l'aime si cruellement! nous souffrons tant, +nous autres enfants de l'art aux ailes de flammes, nous, élevés sur son +giron brûlant; nous, dont les passions poétisées labourent +impitoyablement le cœur et le cerveau pour y semer l'inspiration, cette +âpre semence qui doit les déchirer encore quand ses germes se +développeront!... Nous mourons tant de fois avant la dernière!... +Shetland! je l'aime!... je l'aime, comme tu l'aimerais toi, si tu +pouvais ressentir un amour autre que celui dont tu m'as fait la +confidence! Et pourtant, malgré la grandeur et l'éclat de son talent, +Mina m'apparaît souvent comme une organisation vulgaire. Te le dirai-je? +elle préfère le chant orné aux grands élans de l'âme; elle échappe à la +rêverie; elle entendit un jour à Paris ta première symphonie d'un bout à +l'autre sans verser une larme; elle trouve les adagios de Beethoven +_trop longs_!... + +Femelle d'homme!!! + +Le jour où elle me l'avoua je sentis un glaçon aigu me traverser le +cœur. Bien plus! Danoise, née à Elseneur, elle possède une villa bâtie +sur l'ancien emplacement _et avec les saints débris du château +d'Hamlet_... et elle ne voit rien là d'extraordinaire... et elle +prononce le nom de Shakspeare sans émotion; il n'est pour elle qu'un +poëte, _comme tant d'autres_... Elle rit, elle rit, la malheureuse, Ces +chansons d'Ophélia, qu'elle trouve très-_inconvenantes_, rien de plus. + +Femelle de singe!!! + +Oh! pardonne-moi, cher; oui, c'est infâme! mais malgré tout, je l'aime, +je l'aime; et pour dire comme Othello, que j'imiterais si elle me +trompait: «_Her jesses are my dearest heart strings._» Meurent la gloire +et l'art!... Elle m'est tout... je l'aime.... + +Je crois la voir avec sa démarche ondoyante, ses grands yeux +scintillants, son air de déesse; j'entends sa voix d'Ariel, agile, +argentine, pénétrante.... Il me semble être auprès d'elle; je lui +parle... dans son dialecte scandinave: «_Mina! sare disiul dolle menos? +doer si men? doer? vare, Mina, vare, vare!_» Puis sa tête inclinée sur +mon épaule, nous murmurons doucement nos intimes confidences, et nous +parlons des premiers jours, et nous parlons de toi... + +Elle est très-désireuse de te connaître; elle voudrait aller à Euphonia, +pour cela seulement. On lui a tant parlé de tes étonnantes compositions. +Elle se fait de toi un portrait assez étrange, et qui ne te ressemble +point, fort heureusement. Je me souviens de l'intérêt avec lequel elle +recueillait, avant mon départ de Paris, tous les échos de tes récents +triomphes. Je l'en plaisantai même un jour; et comme elle faisait à ce +sujet une observation sur mon humeur jalouse: «Moi jaloux de Shetland, +répondis-je, oh non! Je ne crains rien; il ne t'aimera jamais, celui-là; +il a au cœur un trop puissant amour qu'il faudrait éteindre d'abord, et +c'est chose impossible. Mina ferma les yeux et se tut..... l'instant +d'après les rouvrant plus beaux: «C'est moi qui ne l'aimerai jamais, +dit-elle en m'embrassant. Quant à lui, si je voulais, monsieur, je vous +prouverais peut-être...» Elle était si belle en ce moment, que je me +sentis heureux, je l'avoue, malgré la constance à tout épreuve de mon +ami Shetland, de le savoir à trois cents lieues de nous, occupé de +trombones, de flûtes et de saxophones. Tu ne m'en voudras pas de ma +franchise? + +Hélas! et je suis seul! et après tant de protestations, tant de serments +de ne pas laisser s'écouler huit jours sans m'écrire, pas une ligne de +Mina ne m'est parvenue? + +Je vois descendre un autre ballon de poste... je cours... + + . . . . . Rien!... + +Tu es presque heureux, toi! Tu souffres, il est vrai, mais celle que tu +aimes n'est plus! Pas de jalousie, tu n'espères ni ne crains: tu es +libre et grand. Ton amour est frère de l'art; il appelle l'inspiration; +ta vie est la vie expansive; tu rayonnes. Je... Oh! mais, ne parlons +plus de nous ni d'elles. Malédiction sur toutes les femmes belles... que +nous n'avons pas! + +Je vais essayer de reprendre mon esquisse commencée des mœurs musicales +de l'Italie. Il ne s'agit ici ni de passion, ni d'imagination, ni de +cœur, ni d'âme, ni d'esprit: ce sont de plates réalités. Or donc, je +poursuis. Dans toutes les salles de spectacle, il y a devant la scène +une noire cavité remplie de malheureux soufflant et râclant, aussi +indifférents à ce qui se crie sur le théâtre qu'à ce qui se bourdonne +dans les loges et au parterre, et n'ayant qu'une idée, celle de gagner +leur souper. La collection de ces pauvres êtres constitue ce qu'on +appelle l'orchestre, et voici comment cet orchestre est en général +composé: il y a deux premiers et deux seconds violons ordinairement, +très-rarement un alto et un violoncelle, presque toujours deux ou trois +contre-basses, et les hommes qui en jouent, pour quelque monnaie qu'on +leur donne à la fin de la soirée, sont fort embarrassés quand il s'agit +d'exécuter un morceau où leurs trois cordes à vide ne peuvent être +employées; en _si_ naturel majeur, par exemple, où les trois notes +naturelles _sol_, _ré_, _la_, ne figurent point. (Ils ont conservé les +contre-basses à trois cordes accordées en quintes...) Ce formidable +bataillon d'instruments à cordes a pour adversaires une douzaine de +bugles à clefs, six trompettes à pistons, six trombones à cylindres, +deux ténors-tubas, deux basses-tubas, trois ophicléides, un cor, trois +petites flûtes, trois petites clarinettes en _mi_ bémol, deux +clarinettes en _ut_, trois clarinettes basses _pour les airs gais_, et +un buffet d'orgue _pour jouer les airs de ballets_. N'oublions pas +quatre grosses caisses, six tambours et deux tam-tams. Il n'y a plus ni +hautbois, ni bassons, ni harpes, ni timbales, ni cymbales. Ces +instruments sont tombés dans l'oubli le plus profond. Et cela se +conçoit; l'orchestre n'ayant pour but que de produire un bruit capable +de dominer de temps en temps les rumeurs de la salle, les petites +clarinettes et les petites flûtes ont des sons bien plus perçants que +ceux des hautbois; les ophicléides et les tubas sont bien préférables +aux bassons, les tambours aux timbales, et les tam-tams aux cymbales. Je +ne vois pas même pourquoi on a conservé le cor unique qu'on se plaît à +faire écraser par les autres instruments de cuivre; il ne sert vraiment +à rien; et les quatre misérables violons, et les trois contre-basses, on +les distingue à peine davantage. Cette singulière agglomération +d'instruments nécessite un travail spécial des operatori, pour +approprier aux _exigences de l'orchestre moderne_ (phrase consacrée) +l'instrumentation des maîtres anciens qu'ils _opèrent_, dépècent et +accommodent en olla podrida, selon le procédé que je t'ai fait connaître +en commençant. Et ces opérations, bien entendu, sont faites d'une façon +digne de tout ce qui se manipule ici sous le nom de musique. Les parties +de hautbois sont confiées aux trompettes, celles de basson aux tubas, +celles de harpe aux petites flûtes, etc. + +Les musiciens (les musiciens!!!) exécutent à peu près ce qui est écrit, +mais sans nuance aucune; le mezzo-forte est d'un usage variable et +permanent. Le _forte_ a lieu quand les grosses caisses, les tambours et +tam-tams sont employés, le _piano_ quand ils se taisent: telles sont les +nuances connues et observées. Le chef d'orchestre a l'air d'un sourd +conduisant des sourds; il frappe les temps à grands coups de bâton sur +le bois de son pupitre, sans presser ni ralentir, qu'il s'agisse de +retenir un groupe qui s'emporte (il est vrai qu'on ne s'emporte jamais) +ou d'exciter un groupe qui s'endort; il ne cède rien à personne; il va +mécaniquement comme la tige d'un métronome; son bras monte et descend; +on le regarde si on veut, il n'y tient pas. Cet homme-machine ne +fonctionne que dans les ouvertures, les airs de danse et les chœurs; car +pour les airs et duos, comme il est absolument impossible de prévoir les +caprices rhythmiques des chanteurs et de s'y conformer, les chefs +d'orchestre ont depuis longtemps renoncé à marquer une mesure +quelconque; les musiciens ont alors la bride sur le cou; ils +accompagnent d'instinct, comme ils peuvent, jusqu'à ce que le gâchis +devienne par trop formidable. Les chanteurs alors leur font signe de +s'arrêter, ce qu'ils s'empressent de faire, et on n'accompagne plus du +tout. Je ne suis en Italie que depuis peu. Et j'ai eu souvent déjà +l'occasion d'admirer ce bel _effet d'orchestre_. + +Mais adieu pour ce soir, mon ami, je me croyais plus fort; la plume +s'échappe de ma main. Je brûle; j'ai la fièvre. Mina! Mina! point de +lettres! Que me font les Italiens et leur barbarie!... Mina! Je vois la +lune pure se mirer dans l'Etna!... Silence!... Mina!..... loin.... +seul.... Mina!.... Mina!.... Paris!... + + +=Deuxième lettre.= + +Sicile, 8 juin 2344. + +DU MÊME AU MÊME. + +Quel martyre notre ministre m'a infligé! rester ainsi en Italie, retenu +par ma parole, trop légèrement donnée, de n'en point sortir avant +d'avoir engagé le nombre de chanteurs qui nous manquent! quand le +moindre navire me transporterait à travers les airs aux lieux où est ma +vie!... Mais pourquoi son silence?... Je suis bien malheureux! Et +m'occuper de musique dans cet état de brûlant vertige, avec ce trouble +de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille +douleurs!... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l'art n'est un +bonheur que pour les âmes sereines; je le sens bien à l'indifférence et +au dégoût que j'éprouve à l'égard des choses mêmes qui, pour moi, furent +en d'autres temps des objets d'un si haut intérêt. N'importe! continuons +ma tâche. + +Sachant la mission dont je suis chargé et mes fonctions à Euphonia, les +membres de l'Académie sicilienne m'ont écrit ce matin pour me demander +des renseignements sur l'organisation de notre ville musicale; ils ont +beaucoup entendu parler d'elle, mais aucun d'eux cependant, malgré +l'excessive facilité des voyages, n'a encore eu la curiosité de la +visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de +notre charte, avec une description succincte de la cité conservatrice du +grand art que nous adorons. J'irai lire l'une et l'autre à la docte +assemblée; je veux me donner le plaisir de voir de près l'étonnement de +ces braves académiciens qui sont si loin de savoir _ce qu'est la +musique_. + +Je ne t'ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la +raison que ces solennités y sont tout à fait inusitées; elles +n'exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur +exécution, en tout cas, ne pourrait différer beaucoup de celle que j'ai +observée dans les théâtres. Quant à la musique religieuse, il n'y en a +pas davantage, en égard aux idées que nous avons et que nous réalisons +si grandement sur l'application de toutes les ressources de l'art au +service divin. Les derniers papes ayant prohibé dans les églises toute +autre musique que celle des anciens maîtres de la chapelle Sixtine, tels +que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave décision, fait +disparaître à tout jamais le scandale dont se plaignaient si amèrement, +il y a quelques siècles, les écrivains dont l'opinion nous paraît avoir +eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon +pendant la messe, on n'y entend plus des cavatines chantées en _voix de +fausset_ par un homme entier, l'organiste n'exécute plus des fugues +grotesques ni des ouvertures d'opéras bouffons; mais il n'en faut pas +moins regretter que cette expulsion, trop bien motivée, de tant de +monstruosités choquantes et ridicules, ait entraîné celle des +productions nobles et élevées de l'art. Ces œuvres de Palestrina ne +sauraient être pour nous, ni pour quiconque possède la connaissance +aujourd'hui vulgaire du vrai style sacré, des œuvres complétement +musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d'accords +consonnants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux, ou +pour l'esprit en considérant les difficultés dont l'auteur s'est _amusé_ +à trouver la solution, dont l'effet doux et calme sur l'oreille fait +naître souvent une profonde rêverie; mais ce n'est point là la musique +complète, puisqu'elle ne demande rien à la mélodie, à l'expression, au +rhythme ni à l'instrumentation. Les savants siciliens seront fort +surpris, j'imagine, d'apprendre avec quel soin il est défendu dans nos +écoles de considérer ces puérilités de contre-point autrement que comme +des exercices, de voir en elles un but au lieu d'un moyen de l'art, et, +en les prenant ainsi au sérieux, de transformer les partitions en tables +de logarithmes ou en échiquiers. En résumé cependant, s'il est +regrettable qu'on ne puisse entendre dans les églises que des _harmonies +vocales calmes_, au moins faut-il se féliciter de la destruction du +style effronté, qui a été le résultat de cette décision. Entre deux maux +estimons-nous heureux de n'avoir que le moindre. Les papes, d'ailleurs, +ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples, +pensant que leur présence et leur participation au service religieux +n'avaient rien que de naturel, et devaient paraître infiniment plus +morales que le barbare usage de la castration toléré et encouragé même +par leurs prédécesseurs. Il a fallu des siècles pour découvrir cela! +Autrefois il était bien permis aux femmes de chanter pendant l'office +divin, mais à la condition pour elles de chanter mal; dès que leurs +connaissances de l'art leur permettaient de chanter bien et de figurer +en conséquence dans un chœur artistement organisé, défense était faite +aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l'histoire, que +dans certains moments notre art ait eu à subir l'influence despotique de +l'idiotisme et de la folie. + +Les chœurs des églises d'Italie sont en général peu nombreux; ils se +composent de vingt à trente voix au plus, aux jours des grandes +solennités. Les choristes m'ont paru assez bien choisis; ils chantent +sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble; et il faut +évidemment les placer à part fort au-dessus des malheureux braillards +des théâtres, dont je m'abstiens de te parler. + +Adieu, je te quitte pour écrire encore à Mina; serai-je plus heureux +cette fois, et me répondra-t-elle enfin! + +Ton ami, + +XILEF. + + +PARIS. + +(Un salon splendidement meublé). + + +MINA (_seule_). + +Ah ça! mais, il me semble que je vais m'ennuyer! Ces messieurs se +moquent-ils de moi! Comment! pas un d'eux n'a encore songé à me proposer +quelque chose d'amusant pour aujourd'hui! Me voilà seule, abandonnée +depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le +plus empressé de tous, n'est pas encore venu!... Peut-être ont-ils bien +fait, ma foi, de me laisser tranquille, ils sont si cruellement sots +tous ces _beaux_ qui m'adorent. Ils ne savent jamais me parler que de +fêtes, de courses, d'intrigues, de scandales, de toilette; pas un mot +qui décèle l'intelligence ou le sentiment de l'art, rien qui vienne du +cœur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l'âme, par +le cœur. D'où vient que j'hésite à le dire?... Suis-je bien sûre, dans +le fait, d'avoir un cœur et une âme?... Peuh! Voilà déjà que je ne me +sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n'ai pas même répondu à ses +brûlantes lettres. Il m'accuse, il se désespère, et je pense à lui... +quelquefois, mais rarement. Allons, ce n'est pas ma faute, si, comme le +dit mon imbécile de baron, _les absents ont toujours tort_, et _les +présents sont toujours acceptés_. Je ne suis pas chargée de refaire le +monde. Pourquoi est-il parti? Un homme qui aime bien ne doit jamais +quitter sa maîtresse; il ne doit voir qu'elle au monde, et compter tout +le reste pour rien. + + +FANNY (_entrant_). + +Madame, voici vos journaux et deux lettres. + + +MINA (_ouvrant un journal_). + +Voyons!... Ah! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours! j'y veux +aller, j'y chanterai. (_Lisant._) «L'hymne composé par Shetland occupe +toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n'a jamais +encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble +enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des +autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa +vie.» Fanny, appelez ma mère. + + +FANNY (en sortant). + +Madame, vous ne lisez pas vos lettres; je crois qu'il y en a une de +votre fiancé, M. Xilef. + + +MINA (_seule_). + +Mon fiancé! le drôle de mot. Ah! que c'est ridicule un fiancé! Mais il +peut aussi m'appeler sa fiancée! je suis donc ridicule! Sotte fille, +avec ses termes grotesques! Tout cela me déplaît, me crispe, +m'exaspère.............. Elle n'a que trop bien deviné. Oui, cette +lettre est de mon fidèle Xilef. C'est cela... des reproches... ses +souffrances... son amour............. toujours la même chanson... Jeune +homme! tu m'obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé! Eh! +au fait, ils sont insupportables ces êtres éternellement passionnés! Qui +est-ce qui les prie d'être constants?... qui l'a prié de m'adorer?... +qui?... eh! mais, c'est moi, ce me semble; il n'y songeait pas. Et +maintenant qu'il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans) +c'est un peu leste de le planter là! Oui, mais... on ne vit qu'une fois. + +Voyons l'autre missive! (_Riant_). Ah! ah! voilà une épître laconique! +un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C'est à la fois +une signature et une phrase hiéroglyphique! Cela signifie que je suis +attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans +moi. (_Madame Happer s'avance pesamment._) Mon Dieu, ma mère, que vous +êtes lente à venir quand je vous appelle! je suis ici à me morfondre +depuis plus d'une demi-heure. Je n'ai pas de temps à perdre cependant! + + +MADAME HAPPER. + +De quoi s'agit-il donc, ma fille? quelle nouvelle folie allez-vous +entreprendre? vous voilà bien agitée. + + +MINA. + +Nous partons! + + +MADAME HAPPER. + +Vous partez? + + +MINA. + +Nous partons, ma mère! + + +MADAME HAPPER. + +Mais je n'ai pas envie de quitter Paris, je m'y trouve fort bien; +surtout si, comme je le soupçonne, c'est pour aller rejoindre votre pâle +amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous +manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce +mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n'a pas assez +de fortune! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les +femmes! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous +le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On +n'a jamais vu d'exemple d'un tel choix, ni d'une telle manie +_d'épousailles_. Je pensais pourtant que la société brillante que vous +voyez habituellement ici vous avait remise sur la voie du bon sens; mais +il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà +l'accès revenu. + + +MINA (_s'inclinant avec un respect exagéré_). + +Ma respectable mère, vous êtes sublime! Je ne dirai pas que vous +improvisez à merveille, car c'est, j'en suis sûre, pour préparer ce +sermon que vous m'avez tant fait attendre! N'importe, l'éloquence a son +prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons; nous +allons à Euphonia; je chante à la fête de Gluck; je ne pense plus à +Xilef; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à +l'abri de ses poursuites; je m'appelle Nadira, vous passez pour ma +tante; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend +sous sa protection; j'ai un succès fou; je tourne toutes les têtes; pour +le reste... qui vivra verra. + + +MADAME HAPPER. + +Ah! mon Dieu, bénissez-la! je retrouve ma fille. Enfin la raison... +embrasse-moi, ma toute belle. Ah! j'étouffe de joie! plus de ces sottes +opinions sur les prétendues promesses! à la bonne heure! Oui, partons. +Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de +vouloir me l'enlever. Ah! que j'aie au moins le plaisir de lui dire son +fait, à cet _épouseur_; c'est moi que cela regarde, et je vais... +Morveux! une cantatrice de ce talent et si belle! Oui, mon garçon, elle +est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie: dans +deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et +demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur +nous poursuivra dans la direction contraire. Ah! je vais lui donner des +nœuds à filer. (_Madame Happer sort en soufflant comme une baleine et en +faisant des signes de croix_). + + +FANNY (_qui est rentrée depuis quelques instants_). + +Vous le quittez donc, madame? + + +MINA. + +Oui, c'est fini. + + +FANNY. + +O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous! Vous ne +l'aimez donc plus, plus du tout? + + +MINA. + +Non. + + +FANNY. + +Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur, il se tuera, madame. + + +MINA. + +Bah! + + +FANNY + +Il se tuera, cela est sûr! + + +MINA. + +Assez, voyons! + + +FANNY. + +Pauvre jeune homme! + + +MINA. + +Ah ça, vous tairez-vous, idiote? Allez rejoindre ma mère et l'aider à +faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si +vous tenez à rester à mon service. (_Fanny sort_). + + +MINA (_seule_). + +Il se tuera!... ne dirait-on pas que je suis obligée... D'ailleurs +est-ce ma faute... si je ne l'aime plus!» + +Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes; puis ses +doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première +symphonie de Shetland qu'elle a entendue six mois auparavant. Elle +murmure en jouant: «Réellement c'est beau cela! il y a dans cette +mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement +passionné!...» Elle s'arrête... Long silence... Elle reprend le thème +symphonique: «Shetland est un homme à part!... différent des autres +hommes... par son génie, son caractère (_jouant toujours_) et le mystère +de sa vie... (_elle prend le mode mineur_) _il ne m'aimera jamais_, au +dire de Xilef!» Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo. +Explosion dans le mode majeur. Mina s'approche d'une glace, arrange ses +cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie... +Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval +dessiné au trait; elle prend une plume, trace sur le col de l'animal une +_bride flottante_, et sonne. Un domestique en livrée paraît: «Vous +rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c'est ma réponse. (_A part._) Il +est assez bête pour ne pas la comprendre. + + +FANNY (_entrant_). + +Madame, tout est prêt. + + +MINA. + +Ma mère a-t-elle écrit à...? + + +FANNY. + +Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste. + + +MINA. + +Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis. + +La femme de chambre s'éloigne. Mina va s'asseoir sur un canapé, croise +ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses +pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s'échappe de ses +lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues; enfin, saisissant +ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise +humeur: «Eh! ma foi, qu'il s'arrange!» + + +Troisième lettre. + +Euphonia, 6 juillet 2344. + +SHETLAND A XILEF. + +Voici, mon cher et triste ami, la charte musicale et la description +d'Euphonia. Ces documents sont incomplets sous quelques rapports; mais +tes loisirs forcés te permettront de revoir mon rapide travail, et si tu +veux consulter tes souvenirs, tu pourras sans trop de peine l'achever. +Je ne pouvais t'envoyer simplement le texte de nos règlements de police +musicale, il fallait par une description succincte, mais exacte, donner +à tes académiciens de Sicile une idée approximative de notre harmonieuse +cité. J'ai donc dû prendre la plume et portraire Euphonia tant bien que +mal; mais tu excuseras les incorrections de mon œuvre et ce qu'elle a de +diffus et d'inachevé, en apprenant les étranges émotions qui depuis +quelques jours m'ont troublé si violemment. Chargé, comme tu le sais, de +tout ce qui concernait la fête de Gluck, j'ai eu à composer l'hymne +qu'on devait chanter autour du temple. Il m'a fallu surveiller les +répétitions d'_Alceste_ qu'on a jouée dans le palais Thessalien, +présider aux études des chœurs de mon hymne et te remplacer, en outre, +dans l'administration des instruments à cordes. Mais c'était peu pour +moi; les noires préoccupations, les cruels souvenirs, le découragement +profond où m'ont plongé d'anciens et incurables chagrins, ont au moins, +en le dégageant de toute influence passionnée, donné à mon caractère +cette gravité calme qui, loin d'enchaîner l'activité, la seconde au +contraire et dont tu es malheureusement si dépourvu. C'est la souffrance +qui paralyse nos facultés d'artiste, c'est elle seule qui par sa +brûlante étreinte arrête les plus nobles élans de notre cœur, c'est elle +qui nous éteint, nous pétrifie, nous rend fous et stupides. Et j'étais +exempt, moi, tu le sais, de ces douleurs ardentes, mon cœur et mes sens +étaient en repos, ils dormaient du sommeil de la mort, depuis que... +la... blanche étoile a disparu de mon ciel... et ma pensée et ma +fantaisie n'en vivaient que mieux. Aussi pouvais-je utiliser à peu près +tout mon temps et l'employer comme la raison d'art m'indiquait qu'il +fallait le faire. Et je n'y ai point manqué jusqu'ici, moins par amour +de la gloire que par amour du beau, vers lequel nous tendons +instinctivement tous les deux, sans aucune arrière-pensée de +satisfaction orgueilleuse. + +Ce qui m'a ému, troublé, ravagé ces jours derniers, ce n'est pas la +composition de mon hymne, ce ne sont pas les acclamations dont notre +population musicale l'a salué, ni les éloges du ministre; ce n'est pas +la joie de l'Empereur que ma musique, à en croire Sa Majesté, a +transporté d'enthousiasme; ce n'est pas même l'effet très-grand que +cette œuvre a produit sur moi, ce n'est rien de tout cela. Il s'agit +d'un événement bizarre, qui m'a frappé plus que je ne croyais pouvoir +être frappé d'aucune chose, et dont l'impression, par malheur, ne +s'efface point. + +Comme je respirais la fraîcheur du soir, après une longue répétition, +mollement couché dans mon petit navire, et regardant, de la hauteur où +je m'étais élevé, s'éteindre le jour, j'entends sortir d'un nuage, dont +je longeais les contours, une voix de femme stridente, pure cependant, +et dont l'agilité extraordinaire, dont les élans capricieux et les +charmantes évolutions semblaient, en retentissant ainsi au milieu des +airs, être le chant de quelque oiseau merveilleux et invisible. +J'arrêtai soudain ma locomotive... Après quelques instants d'attente, au +travers des vapeurs empourprées par le soleil couchant, je vis s'avancer +un élégant ballon dont la marche rapide se dirigeait vers Euphonia; une +jeune femme était debout à l'avant du navire, appuyée, dans une pose +ravissante, sur une harpe dont, par intervalles, elle effleurait les +cordes avec sa main droite, étincelante de diamants. Elle n'était pas +seule, car d'autres femmes passèrent plusieurs fois à l'intérieur devant +les croisées du bord. Je crus d'abord que c'étaient quelques-unes de nos +jeunes coryphées de la rue des Soprani, qui venaient, comme moi, de +faire une promenade aérienne. Elle chantait, en l'ornant de toutes +sortes de folles vocalises, le thème de ma première symphonie, qui n'est +guère connue, pensais-je, que des Euphoniens. Mais bientôt, en examinant +de plus près la charmante créature au brillant ramage, je dus +reconnaître qu'elle n'était point des nôtres, et que jamais encore elle +n'avait paru à Euphonia. Son regard, à la fois distrait et inspiré, +m'étonna par la singularité de son expression, et je pensai tout de +suite au malheur de l'homme qui aimerait une telle femme sans être aimé +d'elle. Puis je n'y songeai plus... Les hautes cimes du Hartz me +dérobaient déjà la vue du soleil à l'horizon; je fis monter +perpendiculairement mon navire de quelques centaines de pieds pour +revoir l'astre fugitif, et je le contemplai quelques minutes encore, au +milieu de ce silence extatique dont on n'a pas d'idée sur la terre. +Enfin, las de rêver et d'être seul dans l'air, le vent d'ouest +m'apportant les lointains accords de la Tour qui sonnait l'hymne de la +nuit, je descendis, ou plutôt je fondis comme un trait sur mon pavillon, +situé, comme tu le sais, hors des murs de la ville. J'y passai la nuit. +Je dormis mal; vingt fois, en quelques heures, je revis en songe cette +belle étrangère appuyée sur sa harpe, sortant de son nuage rose et or. +Je rêvai même en dernier lieu que je la maltraitais, que mes mauvais +traitements, mes brutalités, l'avaient rendue horriblement malheureuse; +je la voyais à mes pieds, brisée, en larmes, pendant que je +m'applaudissais froidement d'avoir su dompter ce gracieux mais +dangereux animal. Étrange vision de mon âme, si éloignée de pareils +sentiments!!!! A peine levé, j'allai m'asseoir au fond de mon bosquet de +rosiers, et, machinalement, sans avoir la conscience de ce que je +faisais, j'ouvris à deux battants la porte de ma harpe éolienne. En un +instant, des flots d'harmonie inondèrent le jardin; le _crescendo_, le +_forte_, le _decrescendo_, le _pianissimo_, se succédaient sans ordre au +souffle capricieux de la folle brise matinale. Je vibrais +douloureusement, et n'avais pas la moindre tentation cependant de me +dérober à cette souffrance en fermant les cloisons de l'instrument +mélancolique. Loin de là, je m'y complaisais, et j'écoutais immobile. Au +moment où un coup de vent, plus fort que les précédents, faisait naître +de la harpe, comme un cri de passion, l'accord de septième dominante, et +l'emportait gémissant à travers le bosquet, le hasard voulut que du +_decrescendo_ sortit un arpége où se trouvait la succession mélodique +des premières mesures du thème que j'avais entendu chanter la veille à +mon inconnue, celui de ma première symphonie. Étonné de ce jeu de la +nature, j'ouvris les yeux que je tenais fermés depuis le commencement du +concert éolien... Elle était debout devant moi, belle, puissante, +souveraine, _Dea!_ Je me levai brusquement. «Madame!--Je suis heureuse, +monsieur, de me présenter à vous au moment où les esprits de l'air vous +adressent un si gracieux compliment; ils vous disposeront sans doute à +l'indulgence que je viens réclamer, et dont le grand Shetland, dit-on, +n'est pas prodigue.--Qui a bien voulu, madame, venir si matin animer ma +solitude?--Je me nomme Nadira, je suis cantatrice, j'arrive de Vienne, +je veux voir la fête de Gluck, je désire y chanter, et je viens vous +prier de me donner place dans le programme.--Madame...--Oh! vous +m'entendrez auparavant, c'est trop juste.--C'est inutile, j'ai eu déjà +le plaisir de vous entendre.--Et quand, et où donc?--Hier soir, au +ciel.--Ah! c'était vous qui voguiez ainsi solitairement, et que j'ai +rencontré au sortir de mon nuage, justement quand je chantais votre +admirable mélodie? Cette belle phrase était prédestinée sans doute à +servir d'introduction musicale à nos deux premières entrevues.--C'était +moi.--Et vous m'avez entendue?--Je vous ai vue et admirée.--Oh! mon +Dieu! c'est un homme d'esprit, il va me persifler, et il faudra que +j'accepte ses railleries pour des compliments!--Dieu me garde de +railler, madame; vous êtes belle.--Encore! Oui, je suis belle, et à +votre avis je chante?--Vous chantez... trop bien.--Comment, trop +bien?--Oui, madame; à la fête de Gluck le chant orné n'est point admis; +le vôtre brille surtout par la légèreté et la grâce des broderies, il ne +saurait donc figurer dans une cérémonie éminemment grandiose et +épique.--Ainsi, vous me refusez?--Hélas! il le faut.--Oh! c'est +incroyable, dit-elle en rougissant de colère et en arrachant de sa tige +une belle rose qu'elle froissa entre ses doigts. Je m'adresserai au +ministre... (je souris) à l'Empereur.--Madame, lui dis-je d'un accent +fort calme, mais sérieux, le ministre de la fête de Gluck, c'est moi; +l'empereur de la fête de Gluck, c'est encore moi; l'ordonnance de cette +cérémonie m'a été confiée, je la règle sans contrôle, j'en suis le +maître absolu; et (la regardant avec la moitié de ma colère) vous n'y +chanterez pas.» Là-dessus la belle Nadira essuie en tressaillant ses +yeux, où le dépit avait amené quelques larmes, et s'éloigne +précipitamment. + +Ma demi-colère dissipée, je ne pus m'empêcher de rire de la naïveté de +cette jeune folle, accoutumée sans doute à Vienne, au milieu de ses +adorateurs, à tout voir plier devant ses caprices, et qui avait pensé +venir sans résistance détruire l'harmonie de notre fête et me dicter ses +volontés. + +Pendant quelques jours je ne la revis point. La fête eut lieu. _Alceste_ +fut dignement exécuté; après la représentation, les six mille voix du +cirque chantèrent mon hymne, que je n'ai fait accompagner que par cent +familles de clarinettes et saxophones, cent autres de flûtes, quatre +cents violoncelles et trois cents harpes. L'effet, je te l'ai déjà dit, +fut très-grand. L'orage des acclamations une fois calmé, l'empereur se +leva et me complimentant avec sa courtoisie ordinaire, voulut bien me +céder son droit de désigner la femme qui aurait l'honneur de couronner +la statue de Gluck. Nouveaux cris et applaudissements du peuple. En ce +moment de radieux enthousiasme, mes yeux tombèrent sur la belle Nadira, +qui, d'une loge éloignée, attachait sur moi un regard humble et +attristé. Soudain l'attendrissement, la pitié, une sorte de remords même +me saisirent au cœur, à l'aspect de la beauté vaincue, éclipsée par +l'art. Il me sembla que, vainqueur généreux, l'art devait maintenant +rendre à la beauté une part de sa gloire, et je désignai Nadira, la +frivole cantatrice viennoise, pour couronner le dieu de l'expression. +L'étonnement général ne peut se dépeindre; personne ne la connaissait. +Rougissant et pâlissant tour à tour, Nadira se lève, reçoit des mains du +prêtre de Gluck la couronne de fleurs, de feuilles et d'épis, qu'elle +doit déposer sur le front divin, s'avance lentement dans le cirque, +monte les degrés du temple, et, parvenue au pied de la statue, se tourne +vers le peuple en faisant signe qu'elle veut parler. On se tait, on +l'admire; les femmes mêmes semblent frappées de son extrême beauté. +«Euphoniens, dit-elle, je vous suis inconnue. Hier encore je n'étais +qu'une femme vulgaire, douée d'une voix éclatante et agile, rien de +plus. Le grand art ne m'avait point été révélé. Je viens, pour la +première fois de ma vie, d'entendre _Alceste_, je viens d'admirer avec +vous le splendide majesté de l'hymne de Shetland. Je comprends +maintenant, j'entends, je vis: je suis artiste. Mais l'instinct du génie +de Shetland pouvait seul le deviner. Souffrez donc qu'avant de couronner +le dieu de l'expression, je prouve à vous, ses fidèles adorateurs, que +je suis digne de cet honneur insigne, et que le grand Shetland ne s'est +pas trompé.» A ces mots, arrachant les perles et les joyaux qui ornaient +sa chevelure, elle les jette à terre, les foule aux pieds (abjuration +symbolique), la main sur son cœur, s'incline devant Gluck, et d'une voix +sublime d'accent et de timbre, elle commence l'air d'_Alceste_, «Ah! +divinités implacables!» + +Impossible, cher Xilef, de te décrire avec quelque apparence de fidélité +l'immense émotion produite par ce chant inouï. En l'écoutant tous les +fronts s'inclinaient peu à peu, tous les cœurs se gonflaient; on voyait +ça et là des auditeurs joindre les mains, les élever machinalement sur +leurs têtes; nos jeunes femmes fondaient en larmes, et à la fin, au +retour de l'immortelle phrase: + + «Ce n'est pas vous faire une offense + Que de vous conjurer de hâter mon trépas.» + +Nadira, accoutumée à l'enthousiasme bruyant de ses Viennois, a dû +éprouver un instant d'angoisse horrible: pas un applaudissement ne s'est +fait entendre. Le cirque entier s'est tu, terrassé; mais, après une +minute, chacun retrouvant la respiration et la voix (admire encore une +fois le sens musical de nos Euphoniens), sans que le préfet des chœurs +ni moi nous ayons fait le moindre signe pour désigner l'harmonie, un cri +de dix mille âmes s'est élancé spontanément sur un _accord de septième +diminué_, suivi d'une pompeuse cadence en _ut_ majeur. Nadira, +chancelante d'abord, se redresse à cette harmonieuse clameur, et, +élevant ses bras antiques, belle d'admiration, belle de joie, belle de +beauté, belle d'amour, elle dépose la couronne sur la tête puissante de +Gluck l'Olympien. Alors inspiré à mon tour par cette scène auguste, et +pour adoucir un enthousiasme qui tournait à la passion, déjà jaloux +peut-être, je fis le signe de la marche d'_Alceste_, et tous à genoux, +Euphoniens fervents, nous saluâmes le souverain maître de sa religieuse +mélopée. + +En nous relevant, nous cherchons Nadira: elle avait disparu. A peine +retiré chez moi, je la vois entrer. Elle s'avance, s'incline et dit: +«Shetland, tu m'as initiée à l'art, tu m'as donné une existence +nouvelle; je t'aime... Peux-tu m'aimer? Je te fais don de tout mon être; +ma vie, mon âme et ma beauté sont à toi.» Je réponds après un instant de +doute silencieux, et en songeant à mon ancien amour qui s'évanouissait: +«Nadira, tu m'as fait voir hors de l'art un idéal sublime... Sincèrement +je t'aime... je t'accepte... Mais si tu me trompes, aujourd'hui ou +jamais, tu es perdue.--Aujourd'hui ni jamais je ne puis te tromper; mais +dussé-je payer par une mort cruelle le bonheur de t'appartenir, je le +veux, ce bonheur, je te le demande... Shetland!--Nadira!...» Nos +bras... nos cœurs... nos âmes... l'infini... + +Il n'y a plus de Nadira, Nadira c'est moi. Il n'y a plus de Shetland, +Shetland c'est elle! + +J'ai honte, cher Xilef, de faire un tel récit à toi dont le cœur saigne +déchiré par l'absence; mais la passion et le bonheur sont d'un égoïsme +absolu. Pourtant mon bonheur a des intermittences, et sa lumineuse +atmosphère est traversée quelquefois par d'affreux rayons d'obscurité. +Je me souviens qu'au moment où j'ai dit à Nadira: «Sincèrement, je +t'aime!» trois cordes de ma harpe se sont rompues avec un bruit +lugubre... J'attache à cet incident une idée superstitieuse. Serait-ce +un adieu de l'art qui me perd?... Il me semble en effet que je ne l'aime +plus. Mais écoute encore: + +Hier, journée brûlante d'un été brûlant, nous planions, elle et moi, au +plus haut des airs. Mon navire, sans direction, errait au gré d'un +faible souffle du vent d'est; éperdûment enlacés, ivres-morts d'amour, +gisants sur la molle ottomane de ma nacelle embaumée, nous touchions au +seuil de l'autre vie, un seul pas, un seul acte de volonté et nous +pouvions le franchir! «Nadira! lui dis-je, en l'étreignant sur mon +cœur.--Cher!--Vois, il n'y a rien de plus pour nous en ce monde, nous +sommes au faîte, redescendrons-nous! mourons!» Elle me regarda d'un air +surpris, «Oui, mourons, ajoutai-je, jetons-nous embrassés hors du +navire; nos âmes, confondues dans un dernier baiser, s'exhaleront vers +le ciel avant que nos corps, tourbillonnant dans l'espace, aient pu +toucher de nouveau la prosaïque terre. Veux-tu? viens!--Plus tard, me +répondit-elle, vivons encore!» Plus tard! mais plus tard, pensai-je, +retrouverons-nous un semblable moment?.... Oh! Nadira, ne serais-tu +qu'une femme!... Je reste donc, puisqu'elle veut rester... Adieu, mon +ami, depuis les deux heures employées à t'écrire... je ne l'ai pas vue, +et pendant tout le temps que je passe maintenant loin d'elle, je crois +sentir une main glacée m'arracher lentement le cœur de la poitrine. + +SHETLAND. + +La lettre de madame Happer, dans laquelle cette respectable matrone, en +déclarant cyniquement à Xilef que sa fille le dégageait de sa promesse +et renonçait à lui, annonçait aussi le départ de Mina pour l'Amérique, +où l'appelaient les offres avantageuses d'un directeur de théâtre et +l'_amitié_ d'un riche armateur. On ne peut guère se représenter que +vaguement la secousse, le déchirement, l'indignation, la douleur, la +rage infinie d'une âme à la fois tendre et terrible comme celle de +Xilef, à la lecture d'un tel chef-d'œuvre de brutalité, d'insolence et +de mauvaise foi. Il frémit de la tête aux pieds; deux larmes et deux +flammes jaillirent ensemble de ses yeux, et l'idée d'une punition digne +du crime s'empara immédiatement de son esprit. Il résolut donc aussitôt, +après avoir prévenu Shetland de ce qui lui arrivait, de partir pour +l'Amérique où il se flattait de découvrir bientôt sa perfide maîtresse. +Il brisait ainsi tous les liens qui l'attachaient à Euphonia, il perdait +sa place, il anéantissait du même coup son présent et son avenir! mais +que lui importait! restait-il pour Xilef dans la vie un autre intérêt +que celui de sa vengeance? La lettre de Shetland, et avec elle la +description d'Euphonia, lui parvinrent au moment où il allait quitter +Palerme: et il n'eut que le temps d'adresser ce document à l'Académie +sicilienne, avec quelques lignes dans lesquelles il s'excusait de ne +pouvoir pas venir le présenter et le lire lui-même, ainsi qu'il l'avait +promis. + +Voici le manuscrit de Shetland tel que le président de l'Académie le lut +en séance publique; Xilef n'y avait rien changé. + + +DESCRIPTION D'EUPHONIA + +Euphonia est une petite ville de douze mille âmes, située sur le versant +du Hartz, en Allemagne. + +On peut la considérer comme un vaste conservatoire de musique, puisque +la pratique de cet art est l'objet unique des travaux de ses habitants. + +Tous les Euphoniens, hommes, femmes et enfants, s'occupent exclusivement +de chanter, de jouer des instruments, et de ce qui se rapporte +directement à l'art musical. La plupart sont à la fois instrumentistes +et chanteurs. Quelques-uns, qui n'exécutent point, se livrent à la +fabrication des instruments, à la gravure et à l'impression de la +musique. D'autres consacrent leur temps à des recherches d'acoustique et +à l'étude de tout ce qui, dans les phénomènes physiques, peut se +rattacher à la production des sons. + +Les joueurs d'instruments et les chanteurs sont classés par catégories +dans les divers quartiers de la ville. + +Chaque voix et chaque instrument ont une rue qui porte leur nom, et +qu'habite seule la partie de la population vouée à la pratique de cette +voix ou de cet instrument. Il y a les rues des soprani, des basses, des +ténors, des contralti, des violons, des cors, des flûtes, des harpes, +etc., etc. + +Il est inutile de dire qu'Euphonia est gouvernée militairement et +soumise à un régime despotique. De là l'ordre parfait qui règne dans les +études, et les résultats merveilleux que l'art en a obtenus. + +L'empereur d'Allemagne fait tout, d'ailleurs, pour rendre aussi heureux +que possible le sort des Euphoniens. Il ne leur demande en retour que de +lui envoyer deux ou trois fois par an quelques milliers de musiciens +pour les fêtes qu'il donne sur divers points de l'empire. Rarement la +ville se meut tout entière. + +Aux fêtes solennelles dont l'art est le seul objet, ce sont les +auditeurs qui se déplacent, au contraire, et qui viennent entendre les +Euphoniens. + +Un cirque, à peu près semblable aux cirques de l'antiquité grecque et +romaine, mais construit dans des conditions d'acoustique beaucoup +meilleures, est consacré à ces exécutions monumentales. Il peut contenir +d'un côté vingt mille auditeurs et de l'autre dix mille exécutants. + +C'est le ministre des beaux-arts qui choisit dans la population des +différentes villes d'Allemagne, les vingt mille auditeurs privilégiés +auxquels il est permis d'assister à ces fêtes. Ce choix est toujours +déterminé par le plus ou moins d'intelligence et de culture musicale des +individus. Malgré la curiosité excessive que ces réunions excitent dans +tout l'empire, aucune considération n'y ferait admettre un auditeur +reconnu, par son inaptitude, indigne d'y assister. + +L'éducation des Euphoniens est ainsi dirigée: les enfants sont exercés +de très-bonne heure à toutes les combinaisons rhythmiques; ils arrivent +en peu d'années à se jouer des difficultés de la division fragmentaire +des temps de la mesure, des formes syncopées, des mélanges de rhythmes +inconciliables, etc.; puis vient pour eux l'étude du solfége, +parallèlement à celle des instruments, un peu plus tard celle du chant +et de l'harmonie. Au moment de la puberté, à cette heure d'efflorescence +de la vie où les passions commencent à se faire sentir, on cherche à +développer en eux le sentiment juste de l'expression et par suite du +beau style. + +Cette faculté si rare d'apprécier, soit dans l'œuvre du compositeur, +soit dans l'exécution de ses interprètes, la vérité d'expression, est +placée au-dessus de toute autre dans l'opinion des Euphoniens. + +Quiconque est convaincu d'en être absolument privé, ou de se complaire à +l'audition d'ouvrages d'une expression fausse, est inexorablement +renvoyé de la ville, eût-il d'ailleurs un talent éminent ou une voix +exceptionnelle; à moins qu'il ne consente à descendre à quelque emploi +inférieur, tel que la fabrication des cordes à boyaux ou la préparation +des peaux de timbales. + +Les professeurs de chant et des divers instruments ont sous leurs ordres +plusieurs sous-maîtres destinés à enseigner des spécialités dans +lesquelles ils sont reconnus supérieurs. Ainsi, pour les classes de +violon, d'alto, de violoncelle et de contre-basse, outre le professeur +principal qui dirige les études générales de l'instrument, il y en a un +qui enseigne exclusivement le pizzicato, un autre l'emploi des sons +harmoniques, un autre le staccato, ainsi de suite. Il y a des prix +institués pour l'agilité, pour la justesse, pour la beauté du son et +même pour la ténuité du son. De là les nuances de _piano_ si +admirables, que les Euphoniens seuls en Europe savent produire. + +Le signal des heures de travail et des repas, des réunions par +quartiers, par rues, des répétitions par petites ou par grandes masses, +etc., est donné au moyen d'un orgue gigantesque placé au haut d'une tour +qui domine tous les édifices de la ville. Cet orgue est animé par la +vapeur, et sa sonorité est telle qu'on l'entend sans peine à quatre +lieues de distance. Il y a cinq siècles, quand l'ingénieux facteur A. +Sax, à qui l'on doit la précieuse famille d'instruments de cuivre à +anche qui porte son nom, émit l'idée d'un orgue pareil destiné à remplir +d'une façon plus musicale l'office des cloches, on le traita de fou, +comme on avait fait auparavant pour le malheureux qui parlait de la +vapeur appliquée à la navigation et aux chemins de fer, comme on faisait +encore il y a deux cents ans pour ceux qui s'obstinaient à chercher les +moyens de diriger la navigation aérienne, qui a changé la face du monde. +Le langage de l'orgue de la tour, ce télégraphe de l'oreille, n'est +guère compris que des Euphoniens; eux seuls connaissent bien la +téléphonie, précieuse invention dont un nommé Sudre entrevit, au XIXe +siècle, toute la portée, et qu'un des préfets de l'harmonie d'Euphonia a +développée et conduite au point de perfection où elle est aujourd'hui. +Ils possèdent aussi la télégraphie, et les directeurs des répétitions +n'ont à faire qu'un simple signe avec une ou deux mains et le bâton +conducteur, pour indiquer aux exécutants qu'il s'agit de faire entendre, +fort ou doux, tel ou tel accord suivi de telle ou telle cadence ou +modulation, d'exécuter tel ou tel morceau classique tous ensemble, ou en +petite masse, ou en crescendo, les divers groupes entrant alors +successivement. + +Quand il s'agit d'exécuter quelque grande composition nouvelle, chaque +partie est étudiée isolément pendant trois ou quatre jours; puis l'orgue +annonce les réunions au cirque de toutes les voix d'abord. Là, sous la +direction des maîtres de chant, elles se font entendre par centuries +formant chacune un chœur complet. Alors les points de respiration sont +indiqués et placés de façon qu'il n'y ait jamais plus d'un quart de la +masse chantante qui respire au même endroit, et que l'émission de voix +du grand ensemble n'éprouve aucune interruption sensible. + +L'exécution est étudiée, en premier lieu, sous le rapport de la fidélité +littérale, puis sous celui des grandes nuances, et enfin sous celui du +style et de l'EXPRESSION. + +Tout mouvement du corps indiquant le rhythme pendant le chant est +sévèrement interdit aux choristes. On les exerce encore au silence, au +silence absolu et si profond, que trois mille choristes euphoniens +réunis dans le cirque, ou dans tout autre local sonore, laisseraient +entendre le bourdonnement d'un insecte, et pourraient faire croire à un +aveugle placé au milieu d'eux qu'il est entièrement seul. Ils sont +parvenus à compter ainsi des centaines de pauses, et à attaquer un +accord de toute la masse après ce long silence, sans qu'un seul chanteur +manque son entrée. + +Un travail analogue se fait aux répétitions de l'orchestre; aucune +partie n'est admise à figurer dans un ensemble avant d'avoir été +entendue et sévèrement examinée isolément par les préfets. L'orchestre +entier travaille ensuite seul; et enfin la réunion des deux masses +vocale et instrumentale s'opère quand les divers préfets ont déclaré +qu'elles étaient suffisamment exercées. + +Le grand ensemble subit alors la critique de l'auteur, qui l'écoute du +haut de l'amphithéâtre que doit occuper le public, et quand il se +reconnaît maître absolu de cet immense instrument intelligent, quand il +est sûr qu'il n'y a plus qu'à lui communiquer les nuances vitales du +mouvement, qu'il sent et peut donner mieux que personne, le moment est +venu pour lui de se faire aussi exécutant, et il monte au pupitre-chef +pour diriger. Un diapason fixé à chaque pupitre permet à tous les +instrumentistes de s'accorder sans bruit avant et pendant l'exécution; +les préludes, les moindres bruissements d'orchestre sont rigoureusement +prohibés. Un ingénieux mécanisme qu'on eût trouvé cinq ou six siècles +plus tôt, si on s'était donné la peine de le chercher, et qui subit +l'impulsion des mouvements du chef sans être visible au public, marque, +_devant les yeux_ de chaque exécutant et tout près de lui, les temps de +la mesure, en indiquant aussi d'une façon précise les divers degrés de +_forte_ ou de _piano_. De cette façon, les exécutants reçoivent +immédiatement et instantanément la communication du sentiment de celui +qui les dirige, y obéissent aussi rapidement que font les marteaux d'un +piano sous la main qui presse les touches, et le maître peut dire alors +qu'il _joue de l'orchestre_ en toute vérité. + +Des chaires de philosophie musicale occupées par les plus savants hommes +de l'époque, servent à répandre parmi les Euphoniens de saines idées sur +l'importance et la destination de l'art, la connaissance des lois sur +lesquelles est basée son existence, et des notions historiques exactes +sur les révolutions qu'il a subies. C'est à l'un de ces professeurs +qu'est due l'institution singulière des _concerts de mauvaise musique_ +où les Euphoniens vont, à certaines époques de l'année, entendre les +monstruosités admirées pendant des siècles dans toute l'Europe, dont la +production même était enseignée dans les Conservatoires d'Allemagne, de +France et d'Italie, et qu'ils viennent étudier, eux, pour se rendre +compte des défauts qu'on doit le plus soigneusement éviter. Telles sont +la plupart des cavatines et finales de l'école italienne du commencement +du XIXe siècle, et les fugues vocalisées des compositions plus ou +moins religieuses des époques antérieures au XXe. Les premières +expériences faites par ce moyen sur cette population dont le sens +musical est aujourd'hui d'une rectitude et d'une finesse extrêmes, +amenèrent d'assez singuliers résultats. Quelques-uns des chefs-d'œuvre +de _mauvaise musique_, faux d'expression et d'un style ridicule, mais +d'un effet cependant, sinon agréable, au moins supportable pour +l'oreille, leur firent pitié; il leur sembla entendre des productions +d'enfants balbutiant une langue qu'ils ne comprennent pas. Certains +morceaux les firent rire aux éclats, et il fut impossible d'en continuer +l'exécution. Mais quand on en vint à chanter la fugue sur _Kyrie +eleison_ de l'ouvrage le plus célèbre d'un des plus grands maîtres de +notre ancienne école allemande, et qu'on leur eut affirmé que ce morceau +n'avait point été écrit par un fou, mais par un très-grand musicien, +qui ne fit en cela qu'imiter d'autres maîtres, et qui fut à son tour +fort longtemps imité, leur consternation ne peut se dépeindre. Ils +s'affligèrent sérieusement de cette humiliante maladie dont ils +reconnaissaient que le génie humain lui-même pouvait subir les +atteintes; et le sentiment religieux, s'indignant chez eux en même temps +que le sentiment musical, de ces ignobles et incroyables blasphèmes, ils +entonnèrent d'un commun accord la célèbre prière _Parce Deus_, dont +l'expression est si vraie, comme pour faire amende honorable à Dieu, au +nom de la musique et des musiciens. + +Tout individu possédant toujours une voix quelconque, chacun des +Euphoniens est tenu d'exercer la sienne et d'avoir des notions de l'art +du chant. Il en résulte que les joueurs d'instruments à cordes de +l'orchestre, qui peuvent chanter et jouer en même temps, forment un +second chœur de réserve que le compositeur emploie dans certaines +occasions et dont l'entrée inattendue produit quelquefois les plus +étonnants effets. + +Les chanteurs à leur tour sont obligés de connaître le mécanisme de +certains instruments à cordes et à percussion, et d'en jouer au besoin, +en chantant. Ils sont ainsi tous harpistes, pianistes, guitaristes. Un +grand nombre d'entre eux savent jouer du violon, de l'alto, de la viole +d'amour, du violoncelle. Les enfants jouent du sistre moderne et des +cymbales harmoniques, instrument nouveau, dont chaque coup frappe un +accord. + +Les rôles des pièces de théâtre, les solos de chant et d'instruments ne +sont donnés qu'à ceux des Euphoniens dont l'organisation et le talent +spécial les rendent les plus propres à les bien exécuter. C'est un +concours fait publiquement et patiemment devant le peuple entier qui +détermine ce choix. On y emploie tout le temps nécessaire. Lorsqu'il +s'est agi de célébrer l'anniversaire décennal de la fête de Gluck, on a +cherché pendant huit mois, parmi les cantatrices, la plus capable de +chanter et de jouer Alceste; près de mille femmes ont été entendues +successivement dans ce but. + +Il n'y a point à Euphonia de priviléges accordés à certains artistes au +détriment de l'art. On n'y connaît pas de premiers sujets, de droit en +possession des premiers rôles, lors même que ces rôles ne conviennent en +aucune façon à leur genre de talent ou à leur physique. Les auteurs, les +ministres et les préfets, précisent les qualités essentielles qu'il faut +réunir pour remplir convenablement tel ou tel rôle, représenter tel ou +tel personnage; on cherche alors l'individu qui en est le mieux pourvu, +et fût-il le plus obscur d'Euphonia, dès qu'on l'a découvert il est élu. +Quelquefois notre gouvernement musical en est pour ses recherches et sa +peine. C'est ainsi qu'en 2320, après avoir pendant quinze mois cherché +une Eurydice, on fut obligé de renoncer à mettre en scène l'_Orphée_ de +Gluck, faute d'une jeune femme assez belle pour représenter cette +poétique figure et assez intelligente pour en comprendre le caractère. + +L'éducation littéraire des Euphoniens est soignée; ils peuvent jusqu'à +un certain point apprécier les beautés des grands poëtes anciens et +modernes. Ceux d'entre eux dont l'ignorance et l'inculture à cet égard +seraient complètes, ne pourraient jamais prétendre à des fonctions +musicales un peu élevées. + +C'est ainsi que, grâce à l'intelligente volonté de notre empereur et à +son infatigable sollicitude pour le plus puissant des arts, Euphonia est +devenue le merveilleux conservatoire de la musique monumentale. + +Les académiciens de Palerme croyaient rêver en écoutant la lecture de +ces notes rédigées par l'ami de Xilef, et se demandaient si le jeune +préfet euphonien n'aurait point eu l'intention de se jouer de leur +crédulité. En conséquence, il fut décidé, séance tenante, qu'une +députation de l'Académie irait visiter la ville musicale, afin de juger +par elle-même de la vérité des faits extraordinaires qui venaient d'être +exposés. + + * * * * * + +Nous avons laissé Xilef ne respirant que la vengeance, et prêt à monter +en ballon pour aller à la poursuite de son audacieuse maîtresse, en +Amérique, où il croyait naïvement qu'elle s'était rendue. Il partit, en +effet, silencieux et sombre comme ces nuages porteurs de la foudre, qui +se meuvent rapidement au ciel à l'instant précurseur des horribles +tempêtes. Il dévorait l'espace; jamais sa locomotive n'avait fonctionné +avec une si furieuse ardeur. Le navire rencontrait-il un courant d'air +contraire, il le fendait intrépidement de sa proue, ou, s'élevant a une +zone supérieure, allait chercher soit un courant moins défavorable, soit +même cette région du calme éternel où nul être humain, avant Xilef, +n'était sans doute encore parvenu. Dans ces solitudes presque +inaccessibles, limites de la vie, le froid et la sécheresse sont tels, +que les objets en bois contenus dans le navire se tordaient et +craquaient. Quant au pilote sinistre, quant à Xilef, il demeurait +impassible, à demi mort par la raréfaction de l'atmosphère, regardant +tranquillement le sang lui sortir par le nez et la bouche, jusqu'à ce +que l'impossibilité de résister plus longtemps à une douleur pareille le +forçât de descendre chercher l'air respirable, et voir si la direction +des vents lui permettait de ne le plus quitter. L'impétuosité de sa +course fut telle, que quarante heures après son départ de Palerme, il +débarquait à New-York. Impossible de dire toutes les recherches +auxquelles il se livra, non-seulement dans les villes, mais dans les +villages, dans les hameaux même des États-Unis, du Canada, du Labrador, +puis dans l'Amérique du Sud, jusqu'au détroit de Magellan, et dans les +îles de l'Atlantique et de l'océan Pacifique. Ce ne fut qu'après un an +de ce labeur insensé qu'il en reconnut l'inutilité et que l'idée lui +vint enfin d'aller chercher les deux scélérates en Europe, où elles +étaient peut-être restées pour le dépister plus aisément. Il avait +d'ailleurs besoin de revoir son ami Shetland, pour lui demander les +ressources qui bientôt allaient lui manquer. On se doute bien, en effet, +que dans cette furibonde exploration, l'argent n'avait pas été ménagé. +Il se décida, en conséquence, à retourner à Euphonia, où il arriva après +trois jours de navigation, précisément un soir où Nadira et Shetland +donnaient une fête dans leur villa. Les jardins et les salons étaient +somptueusement illuminés. Xilef, ne voulant se montrer qu'à son ami, +attendit, caché dans un bosquet, l'occasion de le rencontrer seul, et de +là, écoutant les bruits de la fête, tressaillit aux accents d'une voix +qui lui rappelait celle de Mina. «Imagination, délire!» se dit-il. +Shetland sortit enfin, et apercevant l'exilé qui s'offrait subitement à +ses yeux: «Dieu! c'est toi! quel bonheur! Ah! rien ne manquera donc à +notre fête, puisque te voilà.--Silence, je t'en prie, Shetland; je ne +puis me montrer. Je ne suis plus Euphonien; j'ai perdu mon emploi; je +viens seulement t'entretenir d'une grave affaire.--A demain les affaires +sérieuses, répliqua Shetland; ton emploi te sera rendu, j'en réponds; tu +es toujours des nôtres. Suis-moi, suis-moi; il faut que je te présente à +Nadira, qui sera ravie de te connaître enfin.» Et avec cette cruelle +légèreté des gens heureux, incapables de comprendre chez autrui la +souffrance, il entraîna bon gré mal gré Xilef vers le lieu de la +réunion. Le hasard voulut qu'au moment où les deux amis entraient dans +la salle où se trouvait Nadira, celle-ci, occupée sans doute de quelque +coquetterie, ne les aperçût point. Elle n'eut pas le temps d'être +préparée à la foudroyante apparition de Xilef. Quant à lui, il avait en +entrant reconnu sa perfide maîtresse; mais la haine et la souffrance +avaient, depuis un an, donné à son caractère une telle fermeté, il était +devenu tellement maître de ses impressions, qu'il sut à l'instant même +dominer son trouble et le cacher entièrement. Xilef et Nadira furent +donc mis en présence brusquement et de la façon la plus propre à +déconcerter deux êtres moins extraordinaires. La belle cantatrice, en +rencontrant l'amant qu'elle avait si indignement abandonné et trompé, et +voyant au premier coup d'œil qu'il ne voulait pas la reconnaître, pensa +qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de l'imiter, et le salua d'une +façon polie, mais froide, sans le plus léger symptôme de surprise ni de +crainte: telle était la prodigieuse habitude de dissimulation de cette +femme. Shetland n'eut donc aucun soupçon de la vérité, et s'il remarqua +une certaine froideur dans la manière dont Xilef et Nadira s'abordèrent, +il l'attribua d'un côté, à une sorte de jalousie instinctive, capable de +faire voir de mauvais œil à Nadira quiconque pouvait lui enlever la +moindre part des affections de son amant, et de l'autre, au douloureux +retour que Xilef n'avait pu manquer de faire sur son malheur, en +contemplant à l'improviste l'ivresse et le bonheur d'autrui. La fête +continua sans que le moindre nuage vînt en ternir l'éclat. Mais, +longtemps avant sa fin, la pénétration de Xilef avait reconnu à certains +signes imperceptibles pour tout autre observateur, à certains gestes, à +l'accentuation de certains mots, la vérité irrécusable de ce fait: +Nadira trompait déjà Shetland. Dès ce moment, l'idée d'une résignation +stoïque à laquelle Xilef s'était d'abord arrêté, pour ne pas détruire le +bonheur de son ami et le laisser dans l'ignorance des antécédents de +Nadira, cette idée généreuse, dis-je, fit place à des pensées sinistres +qui illuminèrent tout d'un coup les plus sombres profondeurs de son âme, +et lui dévoilèrent des horizons d'horreur encore inconnus. Son parti fut +bientôt pris. Déclarant le lendemain à Shetland qu'il renonçait à +continuer son voyage, qu'il était inutile en conséquence de l'entretenir +de l'affaire dont il avait d'abord voulu lui parler, il lui annonça son +intention de rester à Euphonia, mais caché, mais obscur, mais inactif. +Il le pria de ne tenter aucune démarche pour lui faire rendre sa +préfecture, le calme et le repos étant les seuls biens nécessaires à sa +vie désormais. + +Nadira, malgré sa finesse, se laissa prendre à ce faux semblant de +douleur résignée, et enjoignit à sa mère d'imiter sa réserve à l'égard +de Xilef, qui paraissait vouloir oublier un secret qu'elles et lui +connaissaient seuls à Euphonia. + +Pour rendre cette situation moins dangereuse, Xilef, sortant rarement, +en apparence, de la retraite qu'il avait choisie, ne voulut voir son ami +qu'à certains intervalles peu rapprochés; s'accusant lui-même d'une +sauvagerie que d'incurables chagrins pouvaient faire excuser. Mais caché +sous divers déguisements, et avec la prudence cauteleuse du chat dans +ses expéditions nocturnes, il épiait les démarches de Nadira, la suivait +dans ses plus secrets rendez-vous, il parvint ainsi, au bout de quelques +mois, à tenir le fil de toutes ses intrigues et à mesurer l'étendue de +son infamie. Dès lors, le dénoûment du drame fut arrêté dans son esprit. +Shetland devait être arraché à tout prix à une existence ainsi souillée +et déshonorée; sa mort même dût-elle être la suite de son +désillusionnement, il fallait que le grand amour, l'amour noble et +enthousiaste, le plus sublime sentiment du cœur humain, qui avait +embrasé deux artistes éminents pour une si indigne créature, fût vengé, +et vengé d'une manière terrible, effroyable, à nulle autre pareille. Et +voici comment Xilef sut remplir ce devoir. + +Il y avait alors à Euphonia un célèbre mécanicien dont les travaux +faisaient l'étonnement général. Il venait de terminer un piano +gigantesque dont les sons variés étaient si puissants que, sous les +doigts d'un seul virtuose, il luttait sans désavantage avec un orchestre +de cent musiciens. De là le nom de piano-orchestre qu'on lui avait +donné. Le jour de la fête de Nadira approchait; Xilef persuada sans +peine à son ami qu'un présent magnifique à faire à sa belle aimée, +serait le nouvel instrument dont chacun s'entretenait avec admiration. +«Mais si tu veux compléter sa joie, ajouta-t-il, joins-y le délicieux +pavillon d'acier que le même artiste vient de construire, et dont +l'élégance originale ne saurait se comparer à rien de ce que nous +connaissons en ce genre. Ce sera un revissant boudoir d'été, aéré, +frais, sans prix dans notre saison brûlante; tu pourras même l'inaugurer +en y donnant un bal que Nadira radieuse présidera.» Shetland, plein de +joie, approuva fort l'idée de son ami, et le chargea même de faire +l'acquisition de ces deux chefs-d'œuvre. Celui-ci n'eut garde de +retarder sa visite au mécanicien. Après lui en avoir fait connaître +l'objet, il lui demanda s'il serait possible d'ajouter au pavillon un +mécanisme énergique et spécial dont il lui indiqua la nature et l'effet, +et dont l'existence ne devait être connue que d'eux seuls. Le +mécanicien, étonné d'une telle proposition, mais séduit par sa nouveauté +et par la somme considérable que Xilef lui offrait pour la réaliser, +réfléchit un instant, et avec l'assurance du génie répondit: «Dans huit +jours cela sera.--Il suffit, dit Xilef.» Et le marché fut conclu. + +Huit jours après, en effet, l'heureux Shetland put offrir à sa maîtresse +le double présent qu'il lui destinait. + +Nadira le reçut avec des transports de joie. Le pavillon surtout la +ravissait; elle ne pouvait se lasser d'admirer sa structure à la fois +élégante et solide, les ornements curieux, les arabesques dont il était +couvert, et son ameublement exquis, et sa fraîcheur qui le rendait si +précieux pour les ardentes nuits caniculaires. «C'est une idée charmante +de Xilef, s'écria-t-elle, de l'inaugurer par un bal d'amis intimes, bal +dont mon cher Shetland sera l'âme en improvisant de brillants airs de +danse sur le nouveau piano-géant. Mais ce magique instrument est d'une +trop grande sonorité pour rester ainsi rapproché de l'auditoire, Xilef +aura donc la bonté de le faire enlever du pavillon et porter à +l'extrémité du jardin, dans le grand salon de la villa, d'où nous +l'entendrons encore à merveille. Je vais faire mes invitations.» Cet +arrangement, qui paraissait naturel et entrait d'ailleurs parfaitement +dans le plan de Xilef, fut bientôt terminé. Le soir même, Nadira parée +comme une fée, et son énorme mère couverte de riches oripeaux, +recevaient dans le pavillon les jeunes femmes, bien dignes, sous tous +les rapports, de l'intimité dont Nadira les honorait, et les jeunes +hommes qu'elle avait _distingués_. Le piége était tendu; Xilef voyait +avec un sang-froid terrible ses victimes venir s'y prendre +successivement. Shetland, toujours sans méfiance, leur fit le plus +cordial accueil; mais il se sentait dominé par un sentiment de tristesse +singulier en pareille circonstance, et s'approchant de Nadira: «Que tu +es belle! chère, lui dit-il avec extase. Pourquoi ce soir suis-je donc +triste? je devrais être si heureux! Il me semble que je touche à quelque +grand malheur, à quelque affreux événement... C'est toi, méchante péri, +dont la beauté me trouble et m'agite ainsi jusqu'au vertige.--Allons, +vous êtes fou, trêve de visions! Vous feriez mieux d'aller vous mettre +au piano, le bal au moins pourrait commencer.--Oui, sans doute, ajouta +Xilef, la belle Nadira a raison comme toujours, au piano! chacun brûle +ici d'en venir aux mains.» Bientôt les accents d'une valse entraînante +retentissent dans le jardin, les groupes de danseurs se forment et +tourbillonnent. Xilef, debout, la main sur un bouton d'acier placé dans +la paroi extérieure du pavillon, les suit de l'œil. Quelque chose +d'étrange semble se passer en lui; ses lèvres sont pâles, ses yeux se +voilent; il porte de temps en temps une main sur son cœur comme pour en +contenir les rudes battements. Il hésite encore. Mais il entend Nadira, +passant près de lui au bras de son valseur, jeter à celui-ci ces mots +rapides: «Non, ce soir, impossible, ne m'attends que demain.» La rage de +Xilef, à cette nouvelle preuve de l'impudeur de Nadira, ne se peut +contenir, il appuie de tout son poids sur le bouton d'acier en disant: +«Demain! misérables, il n'y a plus de demain pour vous!» et court à +Shetland, qui, tout entier à ses inspirations, inondait la villa et le +jardin d'harmonies tantôt douces et tendres, tantôt d'un caractère +farouche et désespéré. «Allons donc, Shetland, lui crie-t-il, tu +t'endors, on se plaint de la lenteur de ton mouvement. Plus vite! plus +vite! les valseurs sont très-animés! à la bonne heure! Oh! la belle +phrase, l'étonnante harmonie! quelle pédale menaçante! comme il grince +et gémit ce thème dans le mode mineur! on dirait d'un chant de furies! +tu es poëte, tu es _devin_. Entends leurs cris de joie: oh! ta Nadira +est bien heureuse!» Des cris affreux partaient en effet du pavillon; +mais Shetland, toujours plus exalté, tirait du piano-orchestre un orage +de sons qui couvraient les clameurs et pouvaient seuls en dérober le +caractère. + +Au moment où Xilef avait pressé le ressort destiné à faire mouvoir le +mécanisme secret du pavillon, les parois d'acier de ce petit édifice de +forme ronde avaient commencé à se rouler sur elles-mêmes lentement et +sans bruit; de sorte que les danseurs voyant l'espace où ils s'agitaient +moins grand qu'auparavant, crurent d'abord que leur nombre s'était +accru. Nadira étonnée s'écria: «Quels sont donc les nouveaux venus? +évidemment nous sommes plus nombreux, on n'y tient plus, on va étouffer, +il semble même que les fenêtres plus étroites donnent maintenant moins +d'air!»--Et madame Happer, rouge et pâle successivement: «Mon Dieu, +messieurs, qu'est-ce que cela! emportez-moi hors d'ici! ouvrez, ouvrez!» +Mais au lieu de s'ouvrir, le pavillon se roulant sur lui-même par un +mouvement qui s'accélère tout à coup, les portes et les fenêtres sont à +l'instant masquées par une muraille de fer. L'espace intérieur se +rétrécit rapidement; les cris redoublent; ceux de Nadira surtout +dominent; et la belle cantatrice, la poétique fée se sentant pressée de +toutes parts, repousse ceux qui l'entourent avec des gestes et des +paroles d'une horrible brutalité, sa basse nature dévoilée par la peur +de la mort se montrant alors dans toute sa laideur. Et Xilef qui a +quitté Shetland pour voir de près cet infernal spectacle, Xilef +pantelant comme un tigre qui lèche sa proie abattue, tourne autour du +pavillon en criant de toute sa force: «Eh bien! Mina, qu'as-tu donc, +chère belle, à t'emporter de la sorte? ton corset d'acier te serrait-il +trop? prie un de ces messieurs de le délacer, ils en ont l'habitude! Et +ton hippopotame de mère, comment se trouve-t-elle? je n'entends plus sa +douce voix!» En effet, aux cris d'horreur et d'angoisse, sous l'étreinte +toujours plus vive des cloisons d'acier, vient de succéder un bruit +hideux de chairs froissées, un craquement d'os qui se brisent, de crânes +qui éclatent; les yeux jaillissent hors des orbites, des jets d'un sang +écumant se font jour au-dessous du toit du pavillon; jusqu'à ce que +l'atroce machine s'arrête épuisée sur cette boue sanglante qui ne +résiste plus. + +Shetland cependant joue toujours, oubliant la fête et les danses, quand +Xilef, l'œil hagard, l'arrache du clavier, et, l'entraînant vers le +pavillon qui vient de se rouvrir en laissant retomber sur les dalles ce +charnier fumant où ne se distinguent plus de formes humaines: «Viens +maintenant, viens, malheureux, viens voir ce qui reste de ton infâme +Nadira qui fut mon infâme Mina, ce qui reste de son exécrable mère, ce +qui reste de ses dix-huit amants! Dis si justice est bien faite, +regarde!» A ce coup d'œil d'une horreur infinie, à cet aspect que les +vengeances divines épargnèrent aux damnés du septième cercle, Shetland +s'affaisse sur lui-même. En se relevant, il rit, il court éperdu au +travers du jardin, chantant, appelant Nadira, cueillant des fleurs pour +elle, gambadant: il est fou. + +Xilef s'était calmé au contraire, il avait repris tout d'un coup son +sang-froid: «Pauvre Shetland! il est heureux, dit-il. Maintenant je +crois que je n'ai plus rien à faire, et qu'il m'est permis de me +reposer. _Othello's occupation's gone!_» Et respirant un flacon de +cyanogène qui ne le quittait jamais, il tomba foudroyé. + + * * * * * + +Six mois après cette catastrophe, Euphonia encore en deuil était vouée +au silence. L'orgue de la tour élevait seule au ciel d'heure en heure +une lente harmonie dissonnante, comme un cri de douleur épouvantée. + +Shetland était mort deux jours après Xilef, sans avoir retrouvé sa +raison un seul instant; et aux funérailles des deux amis, dont la +terrible fin demeura, comme tout le reste de ce drame, incompréhensible +pour la ville entière, la consternation publique fut telle, que +non-seulement les chants, mais même les bruits funèbres furent +interdits. + + * * * * * + +Corsino roule son manuscrit, et sort. + +.....Après quelques minutes de silence, les musiciens se lèvent. Le chef +d'orchestre, invité par eux au banquet d'adieux qu'ils veulent me +donner, les salue en passant et leur dit: «A demain!»--(Bacon.) +«Savez-vous que Corsino me fait peur?--(Dimski.) Pour écrire des +horreurs pareilles, il faut être atteint de la rage.--(Winter.) C'est un +Italien!--(Derwinck.) C'est un Corse!--(Turuth.) C'est un +bandit!--(Moi.) C'est un musicien!--(Schmidt.) Oh! il est clair que ce +n'est point un homme de lettres. Quand on n'a en tête que des contes +aussi prétentieusement extravagants on ferait mieux d'écrire--(Kleiner +l'interrompant.) _Une visite à Tom-Pouce_, n'est-ce pas? +Envieux!--(Schmidt.) Timbalier!--(Kleiner.) Bouffon!--(Schmidt.) +Bavarois!--(Moi.) Messieurs! messieurs! pas de ces vérités-là +maintenant. Nous avons le temps de nous les dire demain soir, _inter +pocula_.--(Bacon, en s'en allant.) Décidément, avec son grec, notre hôte +me fatigue. Que le diable l'emporte!...» + + + + +ÉPILOGUE + + Le dîner de l'étrier.--Toast de Corsino.--Toast du chef + d'orchestre.--Toast de Schmidt.--Toast de l'auteur.--Fin des + vexations des frères Kleiner. + + +A sept heures, j'entre dans la salle choisie pour le _dîner de +l'étrier_. J'y trouve réunis tous mes bons amis de l'orchestre de +X***, y compris leur digne chef et même le joueur de grosse caisse +qui ne m'a jamais regardé de très-bon œil. Mais c'est un repas de corps, +et le brave homme a cru devoir mettre de côté ses antipathies +personnelles pour y prendre part. D'ailleurs, puisqu'il s'agit d'un +_tutti_, a-t-il pensé, «que serait-ce sans la grosse caisse?» +L'assemblée est, comme toutes les réunions d'artistes, gaie et bruyante. +Viennent les toasts. + +Corsino le premier se lève son verre à la main; «A la musique, +messieurs! s'écrie-t-il, son règne est arrivé! Elle protége le drame, +elle habille la comédie, elle embaume la tragédie, elle loge la +peinture, elle enivre la danse, elle met à la porte ce petit vagabond de +vaudeville; elle mitraille les ennemis de ses progrès; elle jette par +les croisées les représentants de la routine; elle triomphe en France, +en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, en Amérique même; +elle lève partout des tributs énormes; elle a des flatteurs trop peu +intelligents pour la comprendre, des détracteurs qui n'apprécient pas +mieux la grandeur de ses desseins, la savante audace de ses +combinaisons; mais les uns et les autres la craignent et l'admirent +d'instinct. Elle a des adorateurs qui lui chantent des odes, des +assassins qui la manquent toujours, une garde prête à mourir pour elle +et qui ne se rendra jamais. Plusieurs de ses soldats sont devenus +princes, des princes se sont faits ses soldats. Devant d'ignobles +caricatures qui passent pour ses portraits, à cause du nom qu'elles +portent, le peuple se découvre; il se prosterne, il crie, il bat des +mains, quand, aux grands jours, il la voit en personne le front +resplendissant de gloire et de génie. Elle a traversé la Terreur, le +Directoire et le Consulat; parvenue aujourd'hui à l'Empire, elle a formé +sa cour de toutes les reines qu'elle a détrônées. _Vive l'empereur_!!!» + +Le chef d'orchestre se levant à son tour: «Très-bien, mon brave Corsino! +je dis aussi comme toi: Vive _l'empereur_! car j'aime passionnément +notre art, quoiqu'il m'arrive rarement d'en parler. Pourtant je suis +fort loin de le voir, comme tu le vois, à l'apogée de sa gloire. L'état +de fermentation de l'Europe me fait trembler pour lui. Tout est calme en +ce moment, il est vrai; mais le dernier orage ne l'a-t-il pas +cruellement meurtri et fatigué? Les blessures de la musique sont-elles +déjà fermées, et ne portera-t-elle pas longtemps d'affreuses cicatrices? + +»Dans la pensée des nations de fourmis en guerre au milieu desquelles +nous vivons, à quoi servons-nous poëtes, artistes, musiciens, +compositeurs, cigales de toute espèce?... à rien. Voyez comme on nous a +traités pendant la dernière tourmente européenne. Et quand nous nous +sommes plaints: «Que faisiez-vous hier? nous ont dit les fourmis +guerroyantes.--Nous chantions.--Vous chantiez! c'est à merveille! eh +bien! dansez maintenant!» Dans le fait, quel intérêt voulez-vous que les +peuples trouvent à cette heure à nos élans, à nos efforts, à nos drames +les plus passionnés? Qu'est-ce que nos _Bénédictions des poignards_, nos +chœurs de _la Révolte_, nos _Rondes du Sabbat_, nos _Chansons de +brigands_, nos _Galops infernaux_, nos _Abracadabra_ de toutes sortes, à +côté de cet hymne immense chanté à la fois par des millions de voix, à +la douleur, à la rage et à la destruction!... Qu'est-ce que nos +orchestres en comparaison de ces bandes formidables animées par la +foudre, qui exécutent l'ouragan, et que dirige l'infatigable maître de +chapelle dont l'archet est une faux et qu'on nomme _la Mort_?... + +»Que sont aussi les choses et les hommes que ces bouleversements mettent +quelquefois tout à coup en évidence?..... Quelles voix se font entendre +au milieu de tant de sinistres rumeurs? Le rossignol effarouché, rentré +dans son buisson, ferme l'œil aux éclairs et ne répond au tonnerre que +par le silence. Nous tous qui ne sommes pas des rossignols, nous en +faisons autant: le pinson se tapit au creux de son chêne, l'alouette +dans son sillon, le coq rentre au poulailler, le pigeon au colombier, +le moineau dans sa grange. La pintade et le paon perchés sur leur +fumier, l'orfraie, le hibou sur leur ruine, le freux et le corbeau +perdus dans la brume, unissent seuls leurs voix discordantes et saluent +la tempête. + +»Non, les difficultés sont grandes, les obstacles nombreux, le labeur +est âpre et lent pour notre art aujourd'hui. Et pourtant j'espère +encore, je crois que, par notre constance, notre courage et notre +dignité, l'art peut être sauvé. Unissons-nous donc; soyons patients, +énergiques et fiers! Prouvons aux peuples distraits par tant d'intérêts +graves, que si nous sommes les derniers nés de la civilisation, si nous +avons eu un instant sa tendresse la plus vive, nous en étions dignes. +Ils comprendront peut-être alors combien elle souffrirait si nous +périssions. + +»Je bois aux artistes que rien ne saurait avilir ni décourager! aux +artistes véritables, aux vaillants, aux forts!»--Applaudissements. +(Bacon bas à Kleiner): «Il ne parle guère, notre chef, mais quand il +prend la parole, il sait s'en servir!--Oui, dit Kleiner le jeune, mais +tout ceci est bien sérieux. (Se levant): Je bois, moi, à notre camarade +Schmidt pour qu'il nous égaye un peu; car nous tournons à la politique +et je ne connais rien de plus... vexant.» + +Schmidt fait une grimace et monte sur sa chaise son verre à la main: +«Messieurs, dit-il de sa voix de crécelle, pour ne pas sortir trop +brusquement du sujet des discours précédents, je vous dirai que la foi +et l'enthousiasme de Corsino, et le cramponnement de notre chef à un +espoir que je supposais éteint en lui, me font le plus grand plaisir. +Peut-être parviendrai-je à croire et à espérer aussi. Attendez! il me +semble même que l'espérance et la foi me reviennent ensemble. Je ne me +sens pas encore la force de transporter des montagnes... mais, Dieu me +pardonne! cela va venir, car, ma parole d'honneur, je crois que je +crois. + +»A quoi tiennent les révolutions de l'esprit humain! j'étais tout à +l'heure plus incrédule qu'un professeur d'algèbre. Je croyais que deux +et deux font quatre; et encore, comme Paul-Louis Courier, le vigneron +français, n'en étais-je pas bien sûr. + +»Et maintenant, par suite des beaux sermons que nous venons d'entendre, +on me dirait que monsieur*** a fait....., que mademoiselle*** n'a +pas fait... que madame*** n'a pas dit.... je serais capable de le +croire. + +»Admirez, s'il vous plaît, entre deux parenthèses, la bonté qu'a mon +tromblon de ne pas partir! Quelle chance, si j'étais méchant, qu'une +phrase ainsi chargée à mitraille, prête à faire feu! Je pourrai prêter +de belles actions à des drôles, de beaux ouvrages à des crétins, du bon +sens à des sots, du talent à Kleiner...»--Ah! ah! bon! voilà ton +affaire, Kleiner, tu as voulu être _égayé_ (on siffle), tu +l'es.--Schmidt reprenant: «Oui, je pourrais prêter un public à notre +théâtre, de la voix et du style à nos chanteurs, de la beauté à nos +actrices, le sentiment de l'art à notre directeur; enfin c'est +effroyable le ravage que ferait mon tromblon. Pas du tout, sa bouche +ouverte restera muette; je le désarme, et pour plus de sûreté (avalant +un grand verre de vin) je noie les poudres. Car si l'on a vu partir des +fusils qui n'étaient pas chargés, à plus forte raison pourrait-on voir +partir un tromblon chargé qui n'est que désarmé. Et je veux être bon +aujourd'hui, mais bon comme ces gros canons de nos remparts, +inoffensivement couchés au soleil et dans la gueule desquels les poules +font leur nid. Je veux porter un toast tout simple, tout cordial, que +les deux honorables orateurs qui m'ont précédé à la tribune auraient dû +porter avant moi. Ils m'ont laissé cet honneur, j'en profite, tant pis! +Je bois à l'hôte que nous aimons et qui va nous quitter, puisse-t-il +revenir bientôt nous assister de nouveau pendant nos nocturnes labeurs!» +Longs hourras, applaudissements, poignées de main. «Eh! donc, crie +Schmidt triomphant, vous voyez que ce sont encore les farceurs qui ont +le plus de cœur.» + +Je me lève à mon tour: «Merci! mon cher Schmidt. Messieurs, mon opinion +sur l'état présent et sur l'avenir de notre art tient un peu de +l'opinion de Corsino, et beaucoup de celle de votre savant chef. Je me +surprends quelquefois à partager le bouillant enthousiasme du premier, +mais les craintes du second viennent bien vite le refroidir, et le +souvenir de mainte expérience désolante qu'il m'a été imposé de faire, +vient ajouter encore à l'amertume de ma tristesse, sinon de mon +découragement. Les agitations politiques, sans doute, sont un terrible +obstacle à la prospérité de la musique telle que nous la comprenons. +Malheureusement, si elle souffre et languit, les causes premières de ses +maux les plus réels sont fort près d'elle, et je crois que c'est là +surtout que nous devons les chercher. Notre art, essentiellement +complexe, a besoin pour exercer toute sa puissance d'agents nombreux; il +faut pour leur donner l'unité d'action indispensable, l'_autorité_, +l'autorité forte et absolue. Corsino a parfaitement senti cette +nécessité dans l'organisation de son Euphonia. Mais à cette autorité +artiste que nous devons supposer intelligente et dévouée, il faut aussi +le nerf de la guerre et de l'industrie, il faut l'argent. Ces quatre +puissances, l'autorité, l'intelligence, le dévouement et l'argent, où se +trouvent-elles réunies d'une manière constante? Je ne le vois pas. Leur +union n'existe guère que passagèrement et dans des circonstances rares +tout à fait exceptionnelles. La vie agitée et précaire que mène +aujourd'hui la musique en Europe, est due principalement aux fâcheuses +alliances qu'elle s'est laissé imposer, et aux préjugés qui la poussent +et la repoussent en sens contraires. C'est la Cassandre de Virgile, la +vierge inspirée que se disputent Grecs et Troyens, dont les paroles +prophétiques ne sont point écoutées et qui lève au ciel ses yeux, ses +yeux seuls, car ses mains sont retenues par des chaînes. Beaucoup de +choses tristes et vraies ont été dites à ce sujet à nos dernières +soirées de l'orchestre, pendant ce que Schmidt appelle vos _nocturnes +labeurs_. Permettez-moi de les résumer ici. + +»De son alliance avec le théâtre, alliance qui a produit et pourrait +produire encore de si magnifiques résultats, sont nés pour la musique +l'esclavage et la honte, et tous les genres d'avilissement. Vous le +savez, messieurs, ce n'est plus seulement avec ses sœurs, la poésie +dramatique et la danse, qu'elle doit au théâtre s'unir aujourd'hui, mais +bien avec une multitude d'arts inférieurs groupés autour d'elle pour +exciter une _curiosité_ puérile et détourner l'attention de la foule de +son véritable objet. Les directeurs des grands théâtres, dits lyriques, +ayant remarqué que les œuvres énormes avaient seules le privilége de +faire d'énormes recettes, n'ont plus attaché de prix qu'aux compositions +d'une longueur démesurée. Mais, persuadés aussi, et avec raison, que +l'attention du public, si robuste qu'on la suppose, ne peut être tenue +éveillée pendant cinq heures par la musique et le drame seuls, ils ont +introduit dans leurs opéras en cinq et six actes, tout ce que +l'imagination la plus active a pu inventer de fracas et d'éblouissements +pour la surexcitation brutale des sens. + +»Le mérite du directeur d'un grand théâtre lyrique consiste maintenant +dans le plus ou moins d'habileté qu'il met à _faire supporter_ la +musique au public, quand cette musique est belle, et à empêcher ce même +public de la remarquer, quand elle ne vaut rien. + +»A côté de ce système des spéculateurs, nous devons placer les +prétentions des artistes chantants qui visent, eux aussi, à l'argent par +tous les moyens. Car la maladie étrange qui semble s'être emparée du +peuple entier des chanteurs de théâtre depuis quelques années, maladie +dont vous connaissez tous les symptômes, n'a pas pour cause, dans la +plupart des cas, l'amour de la gloire, l'émulation, l'orgueil, mais le +plat amour du lucre, l'avarice, ou la passion du luxe, l'insatiabilité +des jouissances matérielles. On recherche des applaudissements et des +éloges hyperboliques, parce que seuls ils ébranlent encore la foule +incertaine et la dirigent de tel ou tel côté. Et l'on appelle la foule, +parce que seule elle apporte l'argent. Dans ce monde-là, on ne veut pas, +comme nous le voudrions, l'argent _pour_ la musique, mais _par_ la +musique et malgré elle. De là, le goût du clinquant, du boursouflé, de +la sonorité avant tout, le mépris des premières qualités du style, les +affreux outrages faits à l'expression, au bon sens et à la langue, la +destruction du rhythme, l'introduction dans le chant de toutes les plus +révoltantes stupidités, et l'erreur du gros public, qui croit naïvement +aujourd'hui qu'elles sont des _conditions essentielles_ de la musique +dramatique qu'il confond avec la musique théâtrale. L'enseignement +lui-même est dirigé en ce sens. Vous ne vous doutez pas de ce que +certains maîtres apprennent à leurs élèves; et, sauf de très-rares +exceptions, on peut dire maintenant: Un maître de chant est un homme, un +peu plus bête qu'un autre homme, qui enseigne l'art de tuer la bonne +musique et de donner à la mauvaise une apparence de vie. + +Quant aux auteurs, poëtes ou musiciens, écrivant pour le théâtre, ce +n'est pas de notre temps qu'on en trouverait beaucoup (on en trouve +pourtant, je le reconnais) de pénétrés d'un vrai respect pour l'art. +Combien d'entre eux sont capables de se borner à produire quelques +ouvrages excellents, mais peu lucratifs, et de préférer cette production +modérée et soignée à l'exploitation constante de leur esprit, si épuisé +qu'il soit? Exploitation comparable à celle d'une prairie qu'on fauche +et refauche jusqu'aux racines, sans laisser à sa toison végétale le +temps de repousser. Qu'on ait des idées, qu'on n'en ait pas, il faut +écrire, écrire vite et beaucoup; il faut accumuler des actes, pour +accumuler des primes, pour accumuler des droits d'auteur, pour accumuler +des capitaux, pour accumuler des intérêts, pour attirer à soi et +absorber tout ce qui est d'une absorption possible; comme font ces +animalcules infusoires nommés Vortex, qui établissent un tourbillon +au-devant de leur bouche toujours béante, de manière à toujours +engloutir les petits corps qui passent auprès d'eux. Et pour se +justifier on cite modestement Voltaire et Walter Scott, qui pourtant ne +plaignaient ni leur temps ni leurs peines à parachever leurs ouvrages. + +D'autres, sans prétendre à la fortune, à laquelle tant de gens se +croient des droits aujourd'hui, se bornant à chercher dans l'art des +moyens d'existence, n'hésitent point à faire commerce du talent réel +qu'ils possèdent, et grattent en conséquence jusqu'au tuf un sol capable +de porter de beaux fruits s'il était sagement cultivé. Ceci est moins +blâmable, il est vrai; la nécessité n'est pas mère de l'art. Mais c'est +fort déplorable aussi, et cela amène, non-seulement pour la dignité des +hommes intelligents, mais pour les jouissances que le public achète, les +plus fâcheux résultats, les vendeurs ne livrant trop souvent alors sur +le marché que de la pacotille. + +Dans l'un et l'autre cas, de cette inexorable et plus ou moins rapide +production sortent à la fois, en grouillant dans leurs disgracieux +enlacements, les _formules_, la _manière_, le _procédé_, le _lieu +commun_, qui font que tous les ouvrages de la plupart des maîtres de la +même époque, écrits dans les mêmes conditions, se ressemblent. On trouve +trop long d'attendre que les pensées naissent, et de chercher pour elles +de nouvelles formes. On sait qu'en assemblant des notes, des mots, de +telle ou telle façon, on amène des combinaisons acceptées par le public +de toute l'Europe. A quoi bon alors chercher à les assembler autrement? +Ces combinaisons ne sont que des enveloppes d'idées; il suffira de +varier la couleur des étiquettes, et le public ne s'apercevra pas de +sitôt que l'enveloppe ne contient rien. L'important n'est pas de +produire quelques ouvrages bons, mais de nombreux ouvrages médiocres, +qui puissent réussir et _rapporter_ vite. On a observé jusqu'où la +tolérance du public pouvait s'étendre, et, bien que cette bénignité, qui +ressemble à de l'indifférence, ait de beaucoup dépassé les bornes posées +par le bon sens et le goût, on se dit: «Allons jusque-là, en attendant +que nous puissions aller au delà. Ne cherchons ni l'originalité, ni le +naturel, ni la vraisemblance, ni l'élégance, ni la beauté; ne nous +inquiétons ni des vulgarités, ni des platitudes, ni des barbarismes, ni +des pléonasmes, si les uns et les autres sont plus promptement écrits +que les choses douées des qualités contraires. Le public ne nous saurait +aucun gré de notre susceptibilité. Gagnons du temps; car le temps c'est +de l'argent, et l'argent c'est tout.»--Et c'est ainsi que, dans des +œuvres que certes ne sont pas sans mérite sous d'autres rapports, les +rieurs peuvent relever des fautes incroyables qui n'eussent pas coûté, +pour les corriger, vingt minutes d'attention à leur auteur. Mais vingt +minutes, cela vaut sans doute 20 francs, et pour 20 francs on se résigne +volontiers à laisser chanter dans le septuor du combat au troisième acte +des _Huguenots_: «Quoi qu'il _arrive_ ou qu'il advienne.» Mot célèbre, +non unique, qui m'a fait perdre dernièrement une gageure assez +importante. Quelqu'un m'assurant qu'il ne se trouvait point dans +l'ouvrage que je viens de citer et qu'on n'oserait chanter à l'Opéra une +naïveté aussi remarquable, je soutins le contraire; un pari s'ensuivit; +on vérifia le fait, et je perdis. On chante: «Quoi qu'il _advienne_ ou +qu'il arrive.» + +(Éclat de rire des convives. Bacon seul, étonné, demande ce qu'il y a de +risible dans ce mot. On a déjà prévenu le lecteur qu'il ne descendait +point du Bacon qui inventa la poudre. Je reprends:) «Ces habitudes des +théâtres étendent leur influence au dehors sur les artistes même dont +les tendances sont les plus élevées, les convictions les plus sincères. +Ainsi, nous en voyons qui, pour attirer les applaudissements, non pas +seulement sur eux, mais sur les choses qu'ils admirent, commettent de +véritables lâchetés. Croiriez-vous que, pendant un grand nombre +d'années, dans les concerts du Conservatoire à Paris, l'usage a été +d'enchaîner l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven, au chœur final du +_Christ au mont des Oliviers_? Et cela pourquoi? parce que l'ouverture +finissant _smorzando_ par un pizzicato, on craignait pour elle l'affront +du silence du parterre, et qu'on comptait sur l'éclat de la péroraison +du chœur pour faire applaudir Beethoven. O misère! ô respect des +claqueurs!..... Et quand bien même le parterre n'eût pas applaudi cette +héroïque inspiration! était-ce une raison pour détruire l'impression +profonde qu'elle venait incontestablement de produire, pour faire un si +choquant pot-pourri, un anachronisme aussi bouffon, pour accoler +Coriolan au Christ, et mêler les rumeurs du Forum romain au chœur des +anges sur la montagne de Sion?... Remarquez en outre qu'on se trompait +en ces misérables calculs. J'ai entendu l'ouverture de Coriolan, +exécutée ailleurs, _bravement toute seule_; et vingt fois plus applaudie +que ne le fut jamais le chœur du Christ qu'on lui donnait jadis pour +parachute au Conservatoire. Ces exemples, messieurs, et beaucoup +d'autres que je m'abstiens de citer, m'amènent à une conclusion sévère +mais que je crois juste. + +«_Le théâtre aujourd'hui est à la musique... Sicut amori lupanar._» + +--«Qu'est-ce que c'est?» disent Bacon et quelques autres, Corsino +traduit le second terme de ma comparaison que je n'ai pas osé dire en +français. Aussitôt éclate une trombe d'applaudissements, de cris, +d'interjections, de: «C'est vrai! c'est vrai!» les verres violemment +frappés sur la table volent en éclats. C'est un fracas à ne pas +s'entendre. + +--De là, messieurs, la chaude affection que nous devons toujours montrer +pour les compositions de théâtre où la musique est respectée, où la +passion est noblement exprimée, où brillent le bon sens, le naturel, la +vérité simple, la grandeur sans enflure, la force sans brutalité. Ce +sont des filles honnêtes qui ont résisté à la contagion de l'exemple. +Une œuvre de bon goût, vraiment musicale et dictée par le cœur, en +notre temps d'exagérations, de vociférations, de dislocations, de +machinisme et de mannequinisme! mais il faut l'adorer, jeter un voile +sur ses défauts, et la placer sur un piédestal si élevé, que les +éclaboussures qui jaillissent autour d'elle ne puissent l'atteindre! + +Vous êtes les Caton de la cause vaincue, nous dira-t-on; soit! mais +cette cause est immortelle, le triomphe de l'autre n'est que d'un +instant, et l'appui de ses dieux lui manquera tôt ou tard, avec ses +dieux mêmes. + +De là aussi le mépris que nous ne devons jamais dissimuler et que vous +ne dissimulez guère, j'en conviens, pour les produits de la basse +industrie musicale exposés sur l'étal dramatique. + +De là enfin notre devoir de ne jamais montrer que dans sa plus +majestueuse beauté la musique indépendante des exigences scéniques, la +musique libre, la musique enfin. Si elle doit être plus ou moins +humiliée au théâtre, qu'elle en soit d'autant plus fière partout +ailleurs. Oui, messieurs! Et c'est ici que je me rallie tout à fait à +l'opinion de votre chef. La cause du grand art, de l'art pur et vrai, +est compromise par le théâtre, mais elle triomphera dans le théâtre +même, si les artistes la défendent et combattent pour elle énergiquement +et constamment. + +Les opinions de nos juges sont diverses, j'en conviens, les intérêts des +artistes paraissent opposés, une foule de préjugés existent encore dans +les écoles, le public pris en masse est peu intelligent, frivole, +injuste, indifférent, variable. Mais son intelligence, qui s'est éteinte +ou affaiblie pour certaines choses de notre art, semble se développer +pour d'autres; sa variabilité, qui le fait revenir si souvent sur ses +premiers jugements, compense son injustice; et si l'atrophie du sens de +l'expression en particulier est évidente en lui, ce sont les méprisables +produits de l'art faux qui l'ont amenée. L'audition fréquente d'œuvres +douées de qualités poétiques et expressives parviendra sans doute à +ranimer ce sens qui semble mort. + +Maintenant, si nous examinons la position des artistes dans le milieu +social où ils vivent, le malheur a souvent, il est vrai, poursuivi et +accablé des hommes inspirés, mais ce n'est pas aux illustrations de +notre art et de notre temps seulement qu'il s'est attaché. Les grands +musiciens partagent le sort de presque tous les pionniers de l'humanité. +Nous avons eu Beethoven isolé, incompris, dédaigné, pauvre; Mozart, +toujours courant après le nécessaire, humilié par d'indignes +protecteurs, et ne possédant à sa mort que 6,000 francs de dettes; et +tant d'autres. Mais si nous voulons regarder à côté du domaine musical, +dans celui de la poésie, par exemple, nous verrons Shakspeare, las de la +tiédeur de ses contemporains, se retirant à Straford dans la force de +l'âge, sans vouloir plus entendre parler de poëmes, de drames ni de +théâtre, et écrivant son épitaphe pour léguer sa malédiction à quiconque +_dérangera ses os_; nous trouverons Cervantès impotent et misérable; +Tasso mourant pauvre aussi et fou, autant d'orgueil blessé que d'amour, +dans une prison! Camoëns plus malheureux encore. Camoëns fut guerrier, +voyageur aventureux, amant et poëte; il fut intrépide et patient; il eut +l'inspiration, il eut le génie, ou plutôt il appartint au génie qui en +fit sa proie, qui l'entraîna palpitant par le monde, qui lui donna la +force de lutter contre vents, tempêtes, obscurité, ingratitude, +proscriptions, et la pâle faim aux joues creuses; flots amers qu'il +fendit bravement de sa noble poitrine, en élevant sur eux d'un geste +sublime son poëme immortel. Puis il mourut après avoir souffert +longuement, et sans qu'un jour il ait pu se dire: «Mon pays me connaît +et m'apprécie; il sait quel homme je suis, il voit l'éclat de mon nom +rejaillir sur le sien, il comprend mon œuvre et l'admire; je suis +heureux d'être venu, d'avoir vu et vaincu; grâces soient rendues à la +suprême puissance qui me donna la vie!» Non, loin de là; il vécut perdu +dans la foule des souffrants, la _gente dolorosa_, toujours armé et +combattant, versant à flots ses pensées, son sang et ses larmes; indigné +de son sort, indigné de voir les hommes si petits, indigné contre +lui-même d'être si grand, agitant avec fureur la lourde chaîne des +besoins matériels, _servo ognor fremente_. Et quand la mort vint le +prendre, il dut aller au-devant d'elle avec ce triste sourire des +esclaves résignés qui, sous les yeux de César, marchent à leur dernier +combat. + +Puis la gloire est venue...... la gloire!.... ô Falstaff! + + * * * * * + +Les grands musiciens ne sont donc pas les seuls à souffrir. + +D'ailleurs, à ces malheurs trop bien constatés, on peut opposer de +nombreux exemples de destinées brillantes et heureuses, fournies par des +hommes éminents dans l'art. Il y en eut, il y en a, il y en aura. En +tous cas, nous qui n'avons pas de prétentions au rôle ni au sort des +Titans, reconnaissons au moins que notre part est encore assez belle. Si +nos jouissances sont peu fréquentes, elles sont vives et élevées. Leur +rareté même en double le prix. Tout un monde de sensations et d'idées +nous est ouvert, qui surajoute une existence de luxe et de poésie au +nécessaire de la vie prosaïque, et nous en usons avec un bonheur aux +autres hommes inconnu. + +Il n'y a point là d'exagération. Ces joies des musiciens, plus profondes +que toutes les autres, sont réellement interdites à la majeure partie de +la race humaine. Les arts, dont les uns ne s'adressent qu'à +l'intelligence, et dont les autres sont _privés du mouvement_, ne +sauraient rien produire de comparable. La musique (réfléchissez bien à +ce que j'entends par ce mot, et ne confondez pas ensemble des choses qui +n'ont de commun que le nom), la musique, dis-je, parle d'abord à un sens +qu'elle charme et dont l'excitation se propageant à tout l'organisme, +produit une volupté tantôt douce et calme, tantôt fougueuse et violente, +qu'on ne croit pas possible avant de l'avoir éprouvée. La musique, en +s'associant à des idées qu'elle a mille moyens de faire naître, augmente +l'intensité de son action de toute la puissance de ce qu'on appelle +vulgairement la poésie; déjà brûlante elle-même, en exprimant les +passions, elle s'empare de leur flamme; étincelante de rayons sonores, +elle les décompose au prisme de l'imagination; elle embrasse à la fois +le réel et l'idéal; comme l'a dit J. J. Rousseau, elle fait _parler le +silence même_. En suspendant l'action du rhythme qui lui donne le +mouvement et la vie, elle peut prendre l'aspect de la mort. Dans les +jeux harmoniques auxquels elle se livre, elle pourrait se borner (elle +ne l'a que trop fait) à être un divertissement de l'esprit, dans ses +jeux mélodiques, à caresser l'oreille. Mais quand, réunissant à la fois +toutes ses forces sur l'oreille qu'elle charme ou offense habilement, +sur le système nerveux qu'elle surexcite, sur la circulation du sang +qu'elle accélère, sur le cerveau qu'elle embrase, sur le cœur qu'elle +gonfle et fait battre à coups redoublés, sur la pensée qu'elle agrandit +démesurément et lance dans les régions de l'infini, elle agit dans la +sphère qui lui est propre, c'est-à-dire sur des êtres chez lesquels le +sens musical existe réellement, alors son pouvoir est immense et je ne +sais trop à quel autre ou pourrait sérieusement le comparer. Alors aussi +nous sommes des dieux, et si les hommes comblés des faveurs de la +fortune pouvaient connaître nos extases et les acheter, ils jetteraient +leur or pour les partager un instant. + +Je répète donc le toast de votre maître de chapelle. + +Aux artistes que rien ne saurait avilir ni décourager, aux artistes +véritables, à ceux qui vous ressemblent, aux persévérants, aux +vaillants, aux forts!» + +Les hourras recommencent, mais cette fois en chœur et en pompeuse +harmonie. + +A la cadence finale de cette clameur musicale, au moment où tous les +verres vides retombent ensemble et frappent à la fois la table, je fais +un signe au garçon de café qui attendait depuis quelques minutes à la +porte du salon. Le Ganymède s'avance, son tablier blanc relevé sous son +bras gauche et son gilet orné d'un énorme bouquet, portant sur un +plateau un large et haut couvercle d'argent qui paraît recouvrir quelque +friandise. Il se dirige vers les frères Kleiner assis l'un près de +l'autre, dépose le plateau devant eux, enlève le couvercle, et +l'assemblée reconnaît alors dans ce présent inattendu, DEUX BAVAROISES +AU LAIT!!! + +«Enfin! enfin! enfin! crie-t-on en crescendo de toutes parts. Voilà la +preuve, la voilà, glapit le petit Schmidt en grimpant sur la table, +voilà la preuve qu'avec du temps et de la patience les artistes +courageux finissent par avoir raison du sort.» + +Je m'esquive au milieu du tumulte. + + + + +DEUXIÈME ÉPILOGUE + +LETTRE DE CORSINO A L'AUTEUR--RÉPONSE DE L'AUTEUR A CORSINO. + + Beethoven et ses trois styles. Inauguration de la statue de + Beethoven à Bonn. Biographie de Méhul. Encore Londres. Purcell's + commémoration. La chapelle de St-James. Mme Sontag. Suicide d'un + ennemi des arts. Mot de Henri Heine. Une fugue de Rossini. La + philosophie de Falstaff. M. Conestabile, sa vie de Paganini. + Vincent Wallace, ses aventures à la nouvelle Zélande. Les fautes + d'impression. Fin. + + +Après avoir envoyé ce livre à tous mes amis de l'Orchestre de X***, +l'édition se trouvait _complétement épuisée_, et j'espérais, on a pu le +voir dans le prologue, qu'on n'en parlerait plus. Je me flattais. On en +parle. Les auteurs se flattent toujours. + +Voici une lettre du fantastique Corsino, lettre toute hérissée de points +d'interrogation et pleine d'observations assez désagréables, à laquelle +je me vois forcé de répondre catégoriquement. + +Cette correspondance oblige mon libraire à faire une nouvelle édition +des SOIRÉES DE L'ORCHESTRE ainsi aggravées. Car il y a cinquante +musiciens au théâtre de X^***, et je ne suis pas de force à copier ma +lettre cinquante fois. Or, sur le point d'entreprendre cette seconde +édition, M. Lévy me demande si je n'ai pas aussi des amis à Paris et +s'il ne serait pas convenable d'augmenter à leur intention le nombre +d'exemplaires du prochain tirage.--«Sans doute, lui ai-je répondu, j'ai +beaucoup de très-bons amis, même à Paris; pourtant je ne voudrais pas +vous engager dans de folles dépenses. Faites donc, croyez-moi, +absolument comme si je n'en avais pas.--Et des ennemis? a-t-il répliqué +avec un sourire rayonnant d'espoir. Ah! ah! voilà des gens utiles! Ils +vont jusqu'à acheter les ouvrages sur lesquels ils ont des intentions... +Ce serait drôle, convenez-en, si, grâce à eux, nous venions à vendre +quelques centaines de vos _Soirées_, maintenant qu'en fait de livres +vendus on ne compte plus que par dizaines.--Des ennemis! moi! allons +donc, flatteur!... Non je n'ai pas d'ennemis; pas un seul, +entendez-vous. Mais puisque vous êtes aujourd'hui en proie à cette +singulière envie de _me tirer_ démesurément, faites comme si j'en avais +beaucoup, et tirez mon livre tant qu'il vous plaira; tirez, tirez, on en +mettra partout.» + +Ces derniers mots rappellent d'une façon assez malencontreuse un vers +célèbre de la scène _des petits chiens_ dans la comédie des _Plaideurs_. +C'est une bagatelle. Continuons. C'est-à-dire, non, ne continuons pas. +Reproduisons sur-le-champ, au contraire, la lettre de mon ami Corsino, +tâchons de me bien justifier des griefs qui m'y sont reprochés, et +aidons, par ma réponse, lui et ses confrères, à conjurer le pressant +danger musical qu'un méchant compositeur va leur faire courir. + + + + +A L'AUTEUR DES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE + + +A PARIS + +CHER MONSIEUR, + +Les artistes de la _ville civilisée_ ont reçu votre livre. Quelques-uns +même l'ont lu. Et voici en résumé ce qu'ils en pensent. + +Ces messieurs trouvent que les musiciens de notre orchestre figurent +dans votre ouvrage d'une manière peu honorable pour eux. Ils prétendent +que vous avez commis un inqualifiable abus de confiance en faisant +connaître au public leurs faits et gestes, leurs conversations, leurs +mauvaises plaisanteries, et surtout les libertés qu'ils prennent avec +les œuvres et les virtuoses médiocres. Franchement, vous les traitez un +peu sans façons. Ils ne croyaient pas être si forts de vos amis. + +Quant à moi personnellement, je ne puis que vous remercier de m'avoir +fait jouer un rôle qui me plaît et que je trouve original autant que +vrai. Je n'en paraîtrai pas moins fort ridicule, cela est certain, aux +hommes de lettres et aux musiciens de Paris qui vous liront. Mais je +m'en moque. Je suis ce que je suis; honni soit qui sot me trouve! + +Notre Dieu-ténor est furieux, tellement furieux, qu'il feint de trouver +_charmantes_ les malices que vous lui adressez. Cherchant à prouver son +bon vouloir à votre égard, il tourmentait hier M. le baron F***, +notre intendant, pour qu'il mît à l'étude un opéra de vous, dans lequel +il prétend pouvoir remplir le rôle principal à votre entière +satisfaction. Et à la sienne aussi, je suppose, car, fît-il de son +mieux, il égorgerait l'opéra sans rémission. Heureusement, je connais ce +genre de vendetta, et je n'ai pas souffert que vous en devinssiez la +victime chez nous. J'ai détourné Son Excellence d'accueillir le projet +suggéré par le perfide chanteur, et j'ai répondu aux reproches de +celui-ci par un proverbe français, arrangé pour la circonstance, et +qu'il a compris, j'en suis sûr, car dès ce moment il s'est tenu +tranquille: + + «Dis-moi ce qui tu chantes et je te dirai qui tu hais.» + +Le baryton est tout aise et tout heureux que vous l'ayez trouvé, dans le +rôle de Don Juan, digne du prix Monthyon. Cette appréciation le flatte +plus que je ne saurais vous dire. + +La prima donna de qui vous avez écrit: _nous avons cru qu'elle +accouchait_! a fort aigrement répliqué: «En tout cas, il ne sera jamais +le père de mes enfants!» Ce dont je ne puis vous féliciter, car c'est +une sotte ravissante. + +Le Figaro et l'Almaviva ignorent encore, fort heureusement, l'opinion +que vous m'avez attribuée sur eux dans votre livre. Ils sont peu +lettrés. Je crois pourtant qu'ils savent lire. + +Le cor Moran est d'avis que le calembour fait sur son nom est indigne de +vous. Cet avis, je le partage. + +Le joueur de grosse caisse, le seul de nos confrères qui n'ait pas reçu +votre ouvrage, s'est fait prêter l'exemplaire de Schmidt qui ne s'en +servait pas et l'a lu attentivement. Le ton ironique sur lequel vous +parlez de lui l'a peiné; il ne s'est permis, toutefois, qu'une seule +réflexion. «L'auteur, a-t-il dit, rend un compte infidèle de mon affaire +avec notre directeur, à propos des six bouteilles de vin que celui-ci +m'envoya l'hiver dernier, à titre d'encouragement. J'ai bien, il est +vrai, répondu que je n'avais pas besoin d'encouragements, mais je me +suis gardé de renvoyer les bouteilles.» + +Notre chef d'orchestre paraît plus mince depuis que vous avez signalé +les _bonds de son abdomen_. Évidemment, il met un corset. Il est assez +content de vous. + +Les frères Kleiner viennent de se marier; ils ont épousé deux +Bavaroises. Ils conservent toujours le plus doux souvenir de _celles_ +que vous leur avez si galamment offertes, le soir de notre dîner +d'adieux. Ils croyaient être ainsi arrivés au terme de leurs +_vexations_, mais il leur en restait encore une à supporter: leur père +est mort. Du reste votre livre les a peu divertis, ils n'en ont lu que +dix pages. + +Bacon cherche inutilement à comprendre pourquoi vous informez par deux +fois le lecteur, qu'il ne descend point du Bacon inventeur de la poudre. + +Enfin Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et moi, je l'avoue, nous nous +donnons au diable pour savoir ce que vous avez voulu dire, dans ce +passage de votre discours, où il est question de Camoëns: _«Puis la +gloire est venue... la gloire... ô Falstaff_!» + +Qu'est-ce que Falstaff? quel rapport a-t-il avec Camoëns?... D'où sort +ce nom bizarre?... est-ce celui d'un poëte? d'un guerrier? Je me perds, +ils se perdent, nous nous perdons en conjectures. + +Autres questions plus importantes et dernières: Nous venons de jouer un +charmant opéra traduit de l'anglais, intitulé Maritana, l'auteur se +nomme Wallace, le connaissez-vous? + +Une brochure italienne sur Paganini nous est arrivée dernièrement. Elle +complète votre esquisse de la vie de ce grand virtuose. Mais vous y êtes +fort maltraité: L'avez-vous lue? + +Adieu, cher monsieur; en attendant votre prochaine visite, soyez assez +bon pour me répondre une longue lettre, une lettre de deux heures et +demie. Elle nous sera précieuse pour la première représentation +d'_Angélique et Roland_, opéra très-plat que nous répétons en ce +moment, et dont le troisième acte surtout est redoutable. + +Votre tout dévoué + +co-fanatique musicien, + +CORSINO. + +_P.S._ Vous n'avez donc pas corrigé les épreuves de votre volume? Il +contient des fautes d'impression qui me désespèrent. Je ne parle pas des +fautes de français, tout le monde en fait, et vous avez eu raison de ne +pas pousser trop loin l'originalité. + + +RÉPONSE DE L'AUTEUR A M. CORSINO + +1er violon de l'orchestre de X*** + +Mon cher Corsino, + +Vous m'effrayez! quoi! un opéra intitulé _Angélique et Roland_, en 1852, +et en trois actes encore? Et le rôle d'Angélique est joué sans doute par +la jolie sotte dont j'ai su m'attirer les mauvaises grâces, celui de +Roland par le vertueux Don Juan, et celui de Médor par mon traître +ténor?... Pauvre ami! je connais vos douleurs et j'y sais compatir. Oui, +je vous plains, et malgré mon aversion pour les longues lettres, je vois +bien qu'il faut de toute nécessité proportionner les dimensions de +celle-ci à la longueur de l'opéra _imminent_ dont vous me parlez. J'y +introduis d'abord quelque chose qui ne vous était pas destiné. Il faut +faire flèche de tout bois. Dieu veuille que cela vous plaise. Il s'agit +de Beethoven pourtant, et d'une étude sur _ses trois styles_ écrite par +un Russe passionné pour notre art. A défaut de ce livre, que je regrette +de ne pouvoir vous envoyer, et que vous, Corsino, _devrez_ faire venir +tôt ou tard de Saint-Pétersbourg, nos amis voudront bien se contenter de +l'analyse que je viens d'en faire. Elle servira contre le premier acte +d'_Angélique et Roland_. J'ai là des munitions qu'on pourra employer +contre le deuxième. Grâce aux questions que vous m'adressez et +auxquelles je suis en mesure de répondre, j'espère pouvoir vous faire +vaincre aussi le troisième, le plus fort et le plus cruel à ce qu'il +paraît. A sept heures du soir, donc, après l'ouverture d'_Angélique et +Roland_ (car il faut pourtant jouer l'ouverture) vous lirez les pages +suivantes: + + +BEETHOVEN ET SES TROIS STYLES + +PAR M. W. DE LENZ. + +Voilà un livre plein d'intérêt pour les musiciens. Il est écrit sous +l'influence d'une passion admirative que son sujet explique et justifie; +mais l'auteur néanmoins conserve toujours une liberté d'esprit, fort +rare parmi les critiques, qui lui permet de raisonner son admiration, de +blâmer quelquefois, et de reconnaître des taches dans son soleil. + +M. de Lenz est Russe, comme M. Oulibischeff, l'auteur de la biographie +de Mozart. Remarquons en passant, que parmi les travaux sérieux de +critique musicale publiés depuis dix ans, deux nous sont venus de +Russie. + +J'aurai beaucoup à louer dans le travail de M. de Lenz; c'est pourquoi +je veux me débarrasser tout d'abord de reproches qu'il me semble avoir +encourus en rédigeant son livre. Le premier porte sur les nombreuses +citations allemandes dont le texte est hérissé. Pourquoi ne pas traduire +en français ces fragments, puisque tout le reste est en langue +française? M. de Lenz, en sa qualité de Russe, parle une foule de +langues connues et inconnues, il s'est dit probablement: Qui est-ce qui +ne sait pas l'allemand? comme ce banquier qui disait: «Qui est-ce qui +n'a pas un million?» Hélas! nous, Français, nous ne parlons pas +l'allemand, nous qui avons tant de peine à apprendre notre langue, et +qui parvenons si rarement à la savoir. Il nous est, en conséquence, fort +désagréable de parcourir avec un fiévreux intérêt les pages d'un livre, +pour y tomber à chaque instant en des chausses-trappes comme celle-ci: +Beethoven dit à M. Rellstab. _Opern, wie don Juan und Figaro, konnte ich +nicht componiren. Dagegen habe ich einen Widerwillen._ Bon! qu'est-ce +qu'il a donc dit Beethoven? Je voudrais le savoir. C'est impatientant. +Encore la citation allemande que je fais là est-elle mal choisie, +puisque l'auteur, par exception, s'est donné la peine de la traduire, ce +qu'il n'a point fait pour une foule d'autres mots, de phrases, de récits +et de documents, dont il est sans doute important pour le lecteur de +connaître la signification. J'aime autant le procédé de Shakspeare, +écrivant dans _Henri IV_, au lieu de la réponse d'une Galloise à son +mari Anglais, ces mots entre deux parenthèses: (Elle lui parle gallois.) + +Mon second reproche portera sur une opinion émise par l'auteur à propos +de Mendelssohn, opinion déjà énoncée par d'autres critiques, et dont je +demanderai à M. de Lenz la permission de discuter avec lui les motifs. + +«On ne peut parler de la musique moderne, dit-il, sans nommer +Mendelssohn Bartholdy... Nous partageons autant que personne le respect +qu'un esprit de cette valeur commande, mais nous croyons que l'élément +hébraïque, qu'on connaît à la pensée de Mendelssohn, empêchera sa +musique de devenir l'acquisition du monde entier, sans distinction de +temps ni de lieux.» + +N'y a-t-il pas un peu de préjugé dans cette manière d'apprécier ce grand +compositeur, et M. de Lenz eût-il écrit ces lignes s'il eût ignoré que +l'auteur de _Paulus_ et d'_Élie_ descendait du célèbre israélite Moïse +Mendelssohn? J'ai peine à le croire. «Ces psalmodies de la synagogue, +dit-il encore, sont des types qu'on retrouve dans la musique de +Mendelssohn.» Or, il est difficile de concevoir comment ces psalmodies +de la synagogue peuvent avoir agi sur le style musical de Félix +Mendelssohn, puisqu'il n'a jamais professé la religion juive: tout le +monde sait qu'il était luthérien, au contraire, et luthérien fervent et +convaincu. + +D'ailleurs, quelle est la musique qui pourra jamais devenir +l'_acquisition du monde entier, sans distinction de temps ni de lieux_? +Aucune, très-certainement. Les œuvres des grands maîtres allemands, tels +que Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven, qui tous appartenaient à la +religion catholique, c'est-à-dire universelle, n'y parviendront pas plus +que les autres, si admirablement belles, vivantes, saines et puissantes +qu'elles soient. + +A part cette question de judaïsme qui me semble soulevée hors de propos, +la valeur musicale de Félix Mendelssohn, la nature de son esprit, son +amour filial pour Hændel et pour Bach, l'éducation qu'il reçut de +Zelter, ses sympathies un peu exclusives pour la vie allemande, pour le +foyer allemand, sa sentimentalité exquise, sa tendance à se renfermer +dans le cercle d'idées d'une ville, d'un public donnés, sont appréciés +par M. de Lenz avec beaucoup de pénétration et de finesse. De la +comparaison qu'il établit dans le même chapitre entre Weber, Mendelssohn +et Beethoven, il tire aussi des conclusions qui me semblent justes de +tout point. Il ose même dire des choses fort sensées sur la fugue, sur +le style fugué, sur ce qu'il y a de réel dans leur importance musicale, +sur l'usage qu'en ont fait les vrais maîtres, et sur le ridicule abus +qu'en font les musiciens dont ce style est la constante préoccupation. +Il cite à l'appui de cette théorie l'avis d'un contre-pointiste consommé +qui a passé sa vie dans la fugue, qui aurait pu trouver plus de raison +pour y voir l'unique voie de salut en musique, et qui a mieux aimé être +vrai. «C'est une trop honorable exception, dit-il, des idées exclusives +du métier pour que nous ne rendions pas au lecteur (qui sait l'allemand) +le service de le reproduire. On lit dans un article de M. Fuchs, de +Saint-Pétersbourg: _Die fuge, als ein für sich abgeschlossenes +Musik-stück_, etc., etc. (Il parle gallois.) + +Eh bien! voyez, je donnerais beaucoup pour savoir à l'instant ce qu'a +écrit Fuchs là-dessus, et je suis obligé d'y renoncer... + +Après avoir établi des rapprochements fort ingénieux entre Beethoven et +les grands maîtres allemands qui furent ses prédécesseurs et ses +contemporains, M. de Lenz se livre à l'étude du caractère de son héros, +à l'analyse de ses œuvres et enfin à l'appréciation des qualités +distinctives des trois styles dans lesquels Beethoven écrivit. Cette +tâche était difficile, mais il n'y a que des éloges à donner à la +manière dont l'auteur l'a accomplie. Il est impossible de mieux entrer +dans l'esprit de tous ces merveilleux poëmes musicaux, d'en mieux +embrasser l'ensemble et les détails, de suivre avec plus de vigueur les +élans impétueux du vol de l'aigle, de voir plus clairement quand il +s'élève ou s'abaisse, et de le dire avec plus de franchise. M. de Lenz +a, selon moi, un double avantage sous ce rapport sur M. Oulibischeff, il +rend pleine justice à Mozart. M. Oulibischeff est fort loin d'être juste +à l'égard de Beethoven. M. de Lenz reconnaît sans hésiter que divers +morceaux de Beethoven, tels que l'ouverture des _Ruines d'Athènes_ et +certaines parties de ses sonates de piano sont faibles et peu dignes de +lui; que d'autres compositions à peines connues, il est vrai, manquent +absolument d'idées, que deux ou trois enfin lui semblent des +logogriphes; M. Oulibischeff admire tout dans Mozart. Et Dieu sait +cependant si la gloire de _Don Juan_ eût souffert de la destruction de +tant de compositions de son enfance qu'on a eu l'impiété de publier. M. +Oulibischeff voudrait faire le vide autour de Mozart; il semble souffrir +impatiemment que l'on parle des autres maîtres. M. de Lenz est plein +d'enthousiasme réel pour toutes les belles manifestations de l'art, et +sa passion pour Beethoven, bien qu'elle n'est point aveugle, est +peut-être encore plus profonde et plus vive que celle de son émule pour +Mozart. + +Les recherches infatigables auxquelles il s'est livré pendant vingt ans +dans toute l'Europe lui ont fait acquérir bien des notions curieuses, et +généralement peu répandues, sur Beethoven et ses œuvres. Quelques-unes +des anecdotes qu'il raconte ont cela de précieux, qu'elles expliquent +des anomalies musicales clair-semées dans les productions du grand +compositeur, et dont on cherchait vainement jusqu'ici à se rendre +compte. + +Beethoven, on le sait, professait une admiration robuste pour ces +maîtres aux figures austères, dont parle M. de Lenz, qui firent un usage +exclusif en musique de cet _élément purement rationnel de la pensée +humaine qui ne saurait remplacer la grâce_. Son admiration, sait-on bien +sur quoi elle se portait, et jusqu'où elle s'étendait? J'en doute. Elle +rappelle un peu, à mon sens, le goût de ces riches gastronomes, qui, las +de leurs festins de Lucullus, se plaisent à déjeuner de temps en temps +avec un hareng saur et une galette de sarrazin. + +M. de Lenz raconte que Beethoven, en se promenant un jour avec son ami +Schindler, lui dit: «Je viens de trouver deux thèmes d'ouverture. L'un +se prête à être traité dans mon style à moi, l'autre convient à la +manière de Hændel; lequel me conseillez-vous de choisir?» Schindler (le +croira-t-on) conseilla à Beethoven de prendre le second motif. Cet avis +plut à Beethoven à cause de sa prédilection pour Hændel; il s'y conforma +malheureusement et ne tarda pas à s'en repentir. On prétend même qu'il +en voulut beaucoup à Schindler de le lui avoir donné. Les ouvertures de +Hændel ne sont pas en effet ce qu'il y a de plus saillant dans son +œuvre, et leur comparer celles de Beethoven, c'est mettre en parallèle +une forêt de cèdres et une couche de champignons. + +«Cette ouverture, op. 124, dit M. de Lenz, n'est point une double fugue, +comme on l'a prétendu. Il faut supposer que le motif que Beethoven eût +traité dans son style à lui, fût devenu l'occasion d'une ouvre bien plus +importante (oh! oui, il faut le supposer!) dans un temps où le génie de +l'artiste était à son apogée, alors que l'homme en lui jouissait des +derniers jours exempts de souffrances physiques. Schindler aurait dû se +dire que le génie de Beethoven régnait sans rival dans le style +symphonique libre; que là il n'avait à imiter personne; que le style +sévère était au contraire tout au plus pour lui une barrière à sauter; +qu'il n'y était point chez lui. L'ouverture ne produisit aucun effet, on +la dit inexécutable, ce qu'elle est _peut-être_.» + +Elle est difficile, répondrai-je à M. de Lenz, mais très-exécutable par +un puissant orchestre. Grâce aux nombreuses saillies du style de +Beethoven qui se font sentir sous le gros tissu de l'imitation +hændelienne, la _coda_ tout entière et une foule de passages émeuvent et +entrainent l'auditeur, quand ils sont bien rendus. J'ai dirigé deux +exécutions de cette ouverture; la première eut lieu au Conservatoire +avec un orchestre de première force. On y trouva le style des ouvertures +de Hændel si mal reproduit qu'elle fut applaudie avec transport. Dix ans +après, médiocrement exécutée par un orchestre trop faible, elle fut +jugée sévèrement; on avoua que le style de Hændel y était parfaitement +imité. + +M. de Lenz rapporte ici la conversation de Beethoven avec Schindler à +ce sujet: _Wie kommen Sie wieder auf die alte Geschichte?_ etc. (Il +parle gallois.) + +Dans cette revue minutieuse et intelligente des œuvres du grand +compositeur, l'histoire des attentats commis sur elles devait +naturellement trouver place; elle y est en effet, mais fort incomplète. +M. de Lenz, qui traite si rudement les correcteurs de Beethoven, qui les +bafoue, qui les flagelle, n'a pas connu le quart de leurs méfaits. Il +faut avoir vécu longtemps à Paris et à Londres pour savoir jusqu'où ils +ont porté leurs ravages. + +Quant à la prétendue faute de gravure que M. de Lenz croit exister dans +le _scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur, et qui consisterait, au +dire des critiques qui soutiennent la même thèse, dans la répétition +inopportune de deux mesures du thème lors de sa réapparition dans le +milieu du morceau, voici ce que je puis dire: D'abord il n'y a pas +répétition exacte des quatre notes ut _mi_ _ré_ _fa_ dont le dessin +mélodique se compose; la première fois elles sont écrites en blanches +suivies d'une noire, et la seconde fois en noires suivies d'un soupir, +ce qui en change le caractère. + +Ensuite l'addition des deux mesures contestées n'est point du tout une +anomalie dans le style de Beethoven. Il y a non pas cent, mais mille +exemples de caprices semblables dans ses compositions. La raison que les +deux mesures ajoutées détruisent la symétrie de la phrase, n'était point +suffisante pour qu'il s'abstînt si l'idée lui en est venue. Personne ne +s'est moqué plus hardiment que lui de ce qu'on nomme _la carrure_. Il y +a même un exemple frappant de ses hardiesses en ce genre dans la seconde +partie du premier morceau de cette même symphonie, page 36 de la petite +édition de Breitkopf et Hartel, où une mesure de silence, qui paraît +être de trop, détruit toute la régularité rhythmique et rend +très-dangereuse pour l'ensemble la rentrée de l'orchestre qui lui +succède. Maintenant je n'aurai pas de peine à démontrer que la mélodie +de Beethoven ainsi allongé, l'a été par lui avec une intention formelle. +La preuve en est dans cette même mélodie reproduite une seconde fois +immédiatement après le point d'orgue, et qui contient encore _deux +mesures supplémentaires_ (_ré_, _ut_ dièse, _ré_, _ut_ naturel) dont +personne ne parle; mesures différentes de celles qu'on voudrait +supprimer, et ajoutées cette fois après la quatrième mesure du thème, +tandis que les deux autres s'introduisent dans la phrase après la +troisième mesure. L'ensemble de la période se compose ainsi de deux +phrases de dix mesures chacune; il y a donc intention évidente de +l'auteur dans cette double addition, _il y a donc même symétrie_, +symétrie qui n'existera plus si on supprime les deux mesures contestées +en conservant les deux autres qu'on n'attaque point. L'effet de ce +passage du _scherzo_ n'a rien de choquant; au contraire, j'avoue qu'il +me plaît fort. La symphonie est exécutée ainsi dans tous les coins du +monde où les grandes œuvres de Beethoven sont entendues. Toutes les +éditions de la partition et des parties séparées contiennent ces deux +mesures; et enfin, lorsqu'en 1850, à propos de l'exécution de ce +chef-d'œuvre à l'un des concerts de la société philharmonique de Paris, +un journal m'eut reproché de ne les avoir pas supprimées, regardant +cette erreur de gravure comme un fait de notoriété publique, je reçus +peu de jours après une lettre de M. Schindler. Or, M. Schindler +m'écrivait précisément pour me remercier de n'avoir point fait cette +correction; M. Schindler, qui a passé sa vie avec Beethoven, ne croit +point à la faute de la gravure, et il m'assurait avoir entendu les deux +fameuses mesures dans toutes les exécutions de cette symphonie qui +avaient en lieu _sous la direction de Beethoven_. Peut-on admettre que +l'auteur, s'il eût reconnu là une faute, ne l'eût pas corrigée +immédiatement? + +S'il a ensuite changé d'avis à ce sujet dans les dernières années de sa +vie, c'est ce que je ne puis dire. + +M. de Lenz, fort modéré d'ailleurs dans la discussion, perd son +sang-froid quand il vient à se heurter contre les absurdités qu'on écrit +encore et qu'on écrira toujours, partout, sur les chefs-d'œuvre de +Beethoven. En pareil cas, toutes sa philosophie l'abandonne, il +s'irrite, il est malheureux, il redevient adolescent. Hélas! je puis le +dire, sous ce rapport, j'étais encore à peine au sortir de l'enfance il +y a quelques années; mais aujourd'hui je ne m'irrite plus. J'ai lu et +entendu tant et tant de choses extraordinaires, non-seulement en France, +mais même en Allemagne, sur Beethoven et les plus nobles productions de +son génie, que rien en ce genre ne peut maintenant m'émouvoir. Je crois +même pouvoir me rendre un compte assez exact des diverses causes qui +amènent cette divergence des opinions. + +Les impressions de la musique sont fugitives et s'effacent promptement. +Or, quand une musique est vraiment neuve, il lui faut plus de temps qu'à +toute autre pour exercer une action puissante sur les organes de +certains auditeurs, et pour laisser dans leur esprit une perception +claire de cette action. Elle n'y parvient qu'à force d'agir sur eux de +la même façon, à force de frapper et de refrapper au même endroit. Les +opéras écrits dans un nouveau style sont plus vite appréciés que les +compositions de concert, quelles que soient l'originalité, +l'excentricité même du style de ces opéras, et malgré les distractions +que les accessoires dramatiques causent à l'auditeur. La raison en est +simple: un opéra qui ne tombe pas a plat à la première représentation +est toujours donné plusieurs fois de suite dans le théâtre qui vient de +le produire; il l'est aussi bientôt après dans vingt, trente, quarante +autres théâtres, s'il a obtenu du succès. L'auditeur, qui, en l'écoutant +une première fois, n'y a rien compris, se familiarise avec lui à la +seconde représentation; il l'aime davantage à la troisième, et finit +surtout par se passionner tout à fait pour l'œuvre qui l'avait choqué de +prime abord. + +Il n'en peut être ainsi pour des symphonies qui ne sont exécutées qu'a +de longs intervalles, et qui, au lieu d'effacer les mauvaises +impressions qu'elles ont produites à leur apparition, laissent à ces +impressions le temps de se fixer et de devenir des doctrines, des +théories écrites, auxquelles le talent de l'écrivain qui les professe +donne plus ou moins d'autorité, selon le degré d'impartialité qu'il +semble mettre dans sa critique et l'apparente sagesse des avis qu'il +donne à l'auteur. + +La fréquence des exécutions est donc une condition essentielle pour le +redressement des erreurs de l'opinion, lorsqu'il s'agit d'œuvres +conçues, comme celles de Beethoven, en dehors des habitudes musicales de +ceux qui les écoulent. + +Mais si fréquentes, si excellentes, si entraînantes qu'on les suppose, +ces exécutions même ne changeront l'opinion ni des hommes de mauvaise +foi, ni des honnêtes gens à qui la nature a formellement refusé le sens +nécessaire à la perception de certaines sensations, à l'intelligence +d'un certain nombre d'idées. Vous aurez beau dire à ceux-là: «Admirez ce +soleil levant!--Quel soleil! diront-ils tous; nous ne voyons rien.» Et +ils ne verront rien en effet; les uns parce qu'ils sont aveugles, les +autres parce qu'ils regardent à l'occident. + +Si nous abordons maintenant la question des qualités d'exécution +nécessaires aux œuvres originales, poétiques, hardies, des fondateurs de +dynasties en musique, il faudra reconnaître que ces qualités devront +être d'autant plus excellentes que le style de l'œuvre est plus neuf. On +dit souvent: «Le public n'aperçoit pas les incorrections légères, les +nuances omises ou exagérées, les erreurs de mouvement, les défauts +d'ensemble, de justesse, d'expression ou de chaleur.» C'est vrai, il +n'est point choqué par ces imperfections, mais alors il demeure froid, +il n'est pas ému, et l'idée du compositeur si délicate, ou gracieuse, ou +grande et belle qu'on la suppose, ainsi voilée, passe devant lui sans +qu'il en aperçoive les formes, parce que le public ne devine rien. + +Il faut donc, je le répète, aux œuvres de Beethoven des exécutions +fréquentes, et d'une puissance et d'une beauté irrésistibles. Or il n'y +a pas, je le crois fermement, six endroits dans le monde où l'on puisse +entendre seulement six fois par an ses symphonies dignement exécutées. +Ici l'orchestre est mal composé, là il est trop peu nombreux, ailleurs +il est mal dirigé, puis les salles de concerts ne valent rien, ou les +artistes n'ont pas le temps de répéter; enfin presque partout on +rencontre des obstacles qui amènent, en dernière analyse, pour ces +chefs-d'œuvre, les plus désastreux résultats. + +Quant à ses sonates, malgré le nombre incalculable de gens à qui l'on +donne le nom de pianistes, je dois convenir encore que je ne connais pas +six virtuoses capables de les exécuter fidèlement, correctement, +puissamment, poétiquement, de ne pas paralyser la verve, de ne pas +éteindre l'ardeur, la flamme, la vie, qui bouillonnent dans ces +compositions extraordinaires, de suivre le vol capricieux de la pensée +de l'auteur, de rêver, de méditer, ou de se passionner avec lui, de +s'identifier enfin avec son inspiration et de la reproduire intacte. + +Non, il n'y a pas six pianistes pour les sonates de piano de Beethoven. +Ses trios sont plus accessibles. Mais ses quatuors! combien y a-t-il en +Europe de ces quadruples virtuoses, de ces dieux en quatre personnes, +capables d'en dévoiler le mystère? Je n'ose le dire. Il y avait donc de +nombreux motifs pour que M. de Lenz ne se donnât pas la peine de +répondre aux divagations auxquelles les œuvres de Beethoven ont donné +lieu. L'espèce d'impopularité de ces merveilleuses inspirations est un +malheur inévitable. Encore, est-ce même un malheur?.... j'en doute. Il +faut peut-être que de telles œuvres restent inaccessibles à la foule. Il +y a des talents pleins de charme, d'éclat et de puissance, destinés, +sinon au bas peuple, au moins au tiers état des intelligences: les +génies de luxe, tels que celui de Beethoven, furent créés par Dieu pour +les cœurs et les esprits souverains. + +Il sentait bien lui-même et sa force et la grandeur de sa mission; les +boutades qui lui sont échappées en mainte circonstance ne laissent aucun +doute à cet égard. Un jour que son élève Ries osait lui faire remarquer +dans une de ses nouvelles œuvres une progression harmonique déclarée +fautive par les théoriciens, Beethoven répliqua: «Qui est-ce qui défend +cela?--Qui? Hé, mais Fuchs, Albrechtsberger, tous les professeurs.--Eh +bien, _moi_, je le permets.» Une autre fois il dit naïvement: «Je suis +de nature électrique, c'est pourquoi ma musique est si admirable!» + +La célèbre Bettina rapporte dans sa correspondance que Beethoven lui dit +un jour: «Je n'ai pas d'amis; je suis seul avec moi-même; mais je sais +que Dieu est plus proche de moi dans mon art que dans les autres. Je ne +crains rien pour ma musique; elle ne peut avoir de destinée contraire, +celui qui la sentira pleinement sera à tout jamais délivré des misères +que les autres hommes traînent après eux.» + +M. de Lenz, en rapportant les singularités de Beethoven dans ses +relations sociales, dit qu'il ne fut pas toujours aussi sauvage que dans +les dernières années de sa vie; qu'il lui arriva même de figurer dans +des bals, et _qu'il n'y dansait pas en mesure_. Ceci me paraît fort, et +je me permettrai de ne point le croire. Beethoven posséda au plus haut +degré le sentiment du rhythme, ses œuvres en font foi; et si on a +réellement dit qu'il ne dansait pas en mesure, c'est qu'on aura trouvé +piquant de faire après coup cette puérile observation, et de la +consigner comme une anomalie curieuse. On a vu des gens prétendre que +Newton ne savait pas l'arithmétique, et refuser la bravoure à Napoléon. + +Il paraît pourtant, à en croire un grand nombre de musiciens allemands +qui ont joué les symphonies de Beethoven sous sa direction, qu'il +dirigeait médiocrement l'exécution même de ses œuvres. Ceci n'a rien +d'incroyable: le talent du chef d'orchestre est spécial, comme celui du +violoniste; il s'acquiert par une longue pratique et si l'on a +d'ailleurs pour lui des dispositions naturelles très-prononcées. +Beethoven fut un pianiste habile, mais un violoniste détestable, bien +qu'il eût dans son enfance pris des leçons de violon. Il aurait pu jouer +fort mal de l'un et de l'autre instrument, ou même n'en pas jouer du +tout, sans être pour cela un moins prodigieux compositeur. + +On croit assez généralement qu'il composait avec une extrême rapidité. +Il lui est même arrivé d'improviser un de ses chefs-d'œuvre, l'ouverture +de _Coriolan_, en une nuit; en général cependant il travaillait, +retournait, pétrissait ses idées de telle sorte, que le premier jet +ressemblait fort peu à la forme qu'il leur imprimait enfin pour +l'adopter. Il faut voir ses manuscrits pour s'en faire une idée. Il +refit trois fois le premier morceau de sa septième symphonie (en _la_). +Il a cherché pendant plusieurs jours, en vaguant dans les champs autour +de Vienne, le thème de l'_Ode à la joie_, qui commence le finale de sa +symphonie avec chœurs. On possède l'esquisse de cette page. + +Après la première phrase qui s'était présentée à l'esprit de Beethoven, +on y trouve écrit _en français_ le mot _mauvais_. La mélodie modifiée +reparaît quelques lignes plus bas, accompagnée de cette observation, en +français toujours: «_Ceci est mieux?_» Puis enfin on la trouve revêtue +de la forme que nous admirons, et décidément élue par les deux syllabes +que l'opiniâtre chercheur dut tracer avec joie: «_C'est ça!_» + +Il a travaillé pendant un temps considérable à sa messe en _ré_. Il +refit deux ou trois fois son opéra de _Fidelio_, pour lequel il composa, +on le sait, quatre ouvertures. Le récit de ce qu'il eut à endurer pour +faire représenter cet opéra, par le fait de la mauvaise volonté et de +l'opposition de tous ses exécutants, depuis le premier ténor jusqu'aux +contre-basses de l'orchestre, offrirait un triste intérêt, mais nous +entraînerait trop loin. Quelque variées qu'aient été les vicissitudes de +cette œuvre, elle est restée et elle restera au répertoire de plus de +trente théâtres en Europe, et son succès serait plus grand, malgré les +nombreuses difficultés d'exécution qu'elle présente, sans les +inconvénients incontestables d'un drame triste, dont l'action tout +entière se passe dans une prison. + +Beethoven, en se passionnant pour le sujet de _Léonore ou l'Amour +conjugal_, ne vit que les sentiments qu'il lui donnait à exprimer, et ne +tint aucun compte de la sombre monotonie du spectacle qu'il comporte. Ce +livret, d'origine française, avait été mis en musique d'abord à Paris +par Gavaux. On en fit plus tard un opéra italien pour Paër, et ce fut +après avoir entendu à Vienne la musique de la _Leonora_ de ce dernier, +que Beethoven eut la cruauté naïve de lui dire: «Le sujet de votre opéra +me plaît, il faut que je le mette en musique.» + +Il serait curieux maintenant d'entendre successivement les trois +partitions. + +Je m'arrête; j'en ai dit assez, je l'espère, pour donner aux admirateurs +de Beethoven le désir de connaître le livre de M. de Lenz. J'ajouterai +seulement qu'en outre des excellentes qualités de critique et de +biographie qu'il a déployées, ils trouveront dans le catalogue et la +classification des œuvres du maître la preuve du soin religieux avec +lequel M. de Lenz a étudié tout ce qui s'y rapporte, et du savoir qui +l'a guidé dans ses investigations. + + * * * * * + +Ces pages sont insuffisantes malheureusement. Je viens d'en faire +l'expérience; leur lecture ne dure que trois quarts d'heure. Que +pourrais-je donc narrer encore afin de compléter la durée totale de la +première partie de votre opéra? Attendez... j'y suis. Je me souviens +d'un voyage que je fis à Bonn, à l'époque des fêtes organisées pour +l'inauguration de la statue de Beethoven. Cela s'enchaîne passablement +avec ce qui précède, supposons que nous soyons au lendemain du 14 août +1845 et que je vous écrive des bords du Rhin. Lisez: + +SUPPLÉMENT POUR LE 1er ACTE. + + + + +FÊTES MUSICALES DE BONN. + + +Kœnig's Winter, 15 août. + +La fête est terminée; Beethoven est debout sur la place de Bonn, et déjà +les enfants, insoucieux de toute grandeur, viennent jouer aux pieds de +sa statue; sa noble tête est battue des vents et de la pluie, et sa main +puissante qui écrivit tant de chefs-d'œuvre sert de perchoir à de +vulgaires oiseaux. Maintenant les artilleurs essuient la gueule de leurs +canons, après tant de hourras lancés au ciel; les Quasimodo de la +cathédrale laissent en repos leurs cloches fatiguées de crier: Hosanna! +les étudiants, les carabiniers ont dépouillé leurs pittoresques +uniformes; la phalange des chanteurs et des instrumentistes s'est +dispersée; la foule des admirateurs, éblouie de l'éclat de cette gloire, +s'en va rêveuse, redire à tous les échos de l'Europe avec quels grands +coups d'ailes, avec quelle étincelle dans les yeux elle est venue +s'abattre sur la cité de Bonn pour y couronner l'image du plus grand de +ses fils. + +Hâtons-nous donc, avant ce moment inévitable où tout se refroidit et +s'éteint, où l'enthousiasme devient traditionnel, où les soleils passent +à l'état planétaire, hâtons-nous de dire la piété sincère et pure de +cette vaste assemblée, formée au bord du Rhin dans le seul but de rendre +hommage au génie. Et certes! on avait fait peu d'efforts pour l'y +réunir; les invitations adressées aux artistes étrangers par le comité +de Bonn n'étaient que de superficielles politesses qui n'assuraient pas +même aux invités une place quelconque pour assister aux cérémonies. D'un +autre côté, les principales institutions où s'enseigne en Europe la +musique, celles même qui n'ont vécu depuis longtemps et ne vivent encore +que par les œuvres de Beethoven, se sont montrées, on va le voir, peu +soucieuses de s'y faire représenter; et presque tous les artistes, +hommes de lettres et savants qu'on y voyait, n'avaient été mus que par +l'impulsion de leurs sympathies personnelles et de leur admiration. +Peut-être faut-il s'en féliciter, et reconnaître qu'à cette rareté des +missionnaires officiels ont été dues la chaleur, la cordialité, la joie +religieuse qui unissaient tous les membres de ce meeting presque +européen des fils et des amis de l'art musical. Je dis _presque_, à +cause de l'absence facile à prévoir et à comprendre, des musiciens de +l'Italie. Toutes les autres nations _vraiment initiées_ au culte de +l'art des sons y avaient des mandataires, artistes, critiques ou +amateurs, dans le pêle-mêle le plus original. + +Étaient venus de Berlin: LL. MM. le roi et la reine de Prusse, MM. +Meyerbeer, le comte Westmoreland (ministre d'Angleterre), Moëser père, +Moëser fils, Rellstab, Ganz, Boetticher, Manlius, mesdemoiselles Jenny +Lind, Tuczeck. + +De Vienne: MM. Fischoff, Joseph Bacher, députés du Conservatoire, le +prince Frédéric d'Autriche, Wesque de Püttlingen, Hotlz. + +De Weimar: MM. Chelard et Montag, représentants de la chapelle ducale. + +De Salzbourg: M. Aloys Taux, directeur du Mozarteum. + +De Carlsruhe: M. Gassner, directeur de la chapelle ducale. + +De Darmstadt: M. Mangolt, directeur de la chapelle ducale. + +De Francfort: M. Guhr, directeur et maître de chapelle du théâtre; +mesdemoiselles Kratky, Sachs. + +De Cassel: M. Spohr, maître de chapelle, appelé par le comité de Bonn. + +De Stuttgard: MM. Lindpaintner, maître de chapelle, Pischek. + +De Hohenzollern-Hechingen: M. Techlisbeck, maître de chapelle. + +D'Aix-la-Chapelle: M. Schindler. + +De Cologne: Tout l'orchestre appelé par le comité de Bonn. + +De Leipzig: Mademoiselle Schloss. + +De Paris: MM. Félicien David, Massart, Léon Kreutzer, Vivier, Cuvillon, +Hallé, Seghers, Burgmüller, Elwart, Sax; mesdames Viardot-Garcia, +Seghers. + +De Lyon: M. Georges Hainl, chef d'orchestre du grand théâtre. + +De Bruxelles: MM. Fétis père, Blaës, Very, de Glimes, représentants du +Conservatoire dont M. Fétis est le directeur; madame Pleyel. + +De la Haye: M. Verhulst, maître de chapelle. + +De Liége: M. Daussoigne, directeur du Conservatoire. + +D'Amsterdam: M. Franco-Mendès. + +De Londres: S. M. la reine Victoria, le prince Albert, M. Moschelès, sir +Georges Smart, membres de la société Philharmonique, M. Oury, madame +Oury-Belleville. + +De partout: Franz Liszt, l'âme de la fête. + +Parmi les missionnaires de la presse, on remarquait MM. J. Janin, +Fiorentino, Viardot, venus de Paris; le docteur Matew, venu de Mayence; +M. Fétis fils, venu de Bruxelles; MM. Davison, Gruneizen, Chorley, +Hogarth, venus de Londres, et M. Gretsch, rédacteur en chef du journal +russe, l'_Abeille du Nord_, venu de Saint-Pétersbourg. Plusieurs +littérateurs des plus distingués de la presse anglaise s'y trouvaient +encore, dont je n'ai pu recueillir les noms. + +Les Conservatoires, les théâtres de Naples, de Milan, de Turin, la +chapelle du pape ne figuraient d'aucune façon officielle dans +l'assemblée de ces illustres pèlerins. On le comprend: Beethoven est un +ennemi pour l'Italie, et partout où son génie domine, où son inspiration +a prise sur les cœurs, la muse ausonienne doit se croire humiliée et +s'enfuir. L'Italie d'ailleurs a la conscience de son fanatisme national, +et peut, en conséquence, redouter le fanatisme hostile de l'école +allemande. Il est triste d'avouer qu'elle n'a pas eu tout à fait tort +d'en tenir compte, en restant ainsi à l'écart. + +Mais notre Conservatoire à nous, le Conservatoire de Paris, qui est ou +devrait être imbu de tout autres idées, n'avoir point envoyé de +députation officielle à une fête pareille!... Et la Société des +Concerts!... elle qui depuis dix-huit années n'a de gloire, de succès, +de vie enfin, que la gloire, le succès et la vie que lui donnent les +œuvres de Beethoven, s'être enfermée, elle aussi, dans sa froide +réserve, comme elle fit naguère quand Liszt émit le désir qu'elle vint, +par un seul concert, en aide à l'accomplissement du projet que nous +venons, grâce à lui, de voir réalisé! Cela est énorme! Les principaux de +ses membres, conduits par leurs chefs, devaient se trouver à Bonn des +premiers, comme il était de son devoir, il y a quelques années, au lieu +de répondre par le silence aux sollicitations de Liszt, de les devancer +au contraire, et de donner, non pas un, ni deux, mais dix concerts, s'il +l'eût fallu, au profit du monument de Beethoven. Ceci n'a pas besoin de +démonstration, ou la reconnaissance et l'admiration ne sont que des +mots. + +Parmi les compositeurs et les chefs renommés dont l'absence de Bonn a +étonné tout le monde, et que de graves raisons sans doute en ont seules +tenus éloignés, sont MM. Spontini, Onslow, Auber, Halévy, A. Thomas, +Habeneck, Benedict, Mendelssohn, Marschner, Reissiger, R. Wagner, Pixis, +Ferdinand Hiller, Shuman, Krebbs, Louis Schlosser, Théodore Schlosser, +les frères Müller, Stephen Heller, Glinka, Hessens père, Hessens fils, +Snel, Bender, Nicolaï, Erckl, les frères Lachner, les frères Bohrer. +L'un de ces derniers (Antoine) a été malheureusement retenu à Paris par +les inquiétudes que lui donne la santé de sa fille; sans une +considération pareille, celui-là aurait fait la route à pied et couché à +la belle étoile plutôt que de manquer au rendez-vous. + +Malgré toutes ces lacunes, on ne peut se figurer l'impression que +produisait sur les derniers arrivants leur entrée dans la salle du +concert, le premier jour. Cette collection de noms célèbres, ces grands +artistes accourus spontanément des différents points de l'Allemagne, de +la France, de l'Angleterre, de l'Écosse, de la Hollande, de la Belgique +et des Pays-Bas; l'attente des sensations diverses que chacun allait +éprouver; la passion respectueuse dont la foule entière était animée +pour le héros de la fête; son mélancolique portrait apparaissant au haut +de l'estrade, à travers les feux de mille bougies; cette salle immense, +décorée de feuillages et d'écussons portant les titres des œuvres +nombreuses et variées de Beethoven, l'imposante majesté de l'âge et du +talent de Spohr qui allait diriger l'exécution; l'ardeur juvénile et +inspirée de Liszt qui parcourait les rangs, cherchant à échauffer le +zèle des tièdes, à gourmander les indifférents, à communiquer à tous un +peu de sa flamme; cette triple rangée de jeunes femmes vêtues de blanc; +et plus que tout cela, ces exclamations se croisant d'un côté de la +salle à l'autre entre les amis qui se revoyaient après trois ou quatre +ans de séparation, et se retrouvaient presque à l'improviste en pareil +lieu, pour la réalisation d'un tel rêve! Il y avait bien là de quoi +faire naître cette belle ivresse que l'art et la poésie, et les nobles +passions leurs filles, excitent en nous quelquefois. Et quand le concert +a commencé, quand ce faisceau de belles voix bien exercées et sûres +d'elles-mêmes a élevé son harmonieuse clameur, je vous assure qu'il +fallait une certaine force de volonté pour ne pas laisser déborder +l'émotion dont chacun se sentait saisi. + +Le programme de ce jour ne contenait, cela se conçoit, que de la musique +de Beethoven. + +En général, on avait d'avance, et d'après l'impression laissée aux +auditeurs par les épreuves préliminaires, inspiré au public des craintes +exagérées sur les qualités de l'exécution. D'après tout ce qu'on m'en +avait dit, je m'attendais presque à une débâcle musicale, ou tout au +moins à une reproduction très-incomplète des partitions du maître. Il +n'en a pas été ainsi; pendant les trois concerts et le jour de +l'exécution à l'église de la messe (en _ut_), à une seule exception +près, on n'a pu signaler que des fautes légères; le chœur s'est presque +constamment montré admirable de précision et d'ensemble, et l'orchestre, +faible, il est vrai, sous plusieurs rapports, s'est maintenu à cette +hauteur moyenne qui l'éloignait autant des orchestres inférieurs que des +héroïques phalanges d'instrumentistes qu'on peut former à Paris, à +Londres, à Vienne, à Brunswick ou à Berlin. Il tenait le milieu entre un +orchestre romain ou florentin et celui de la Société des Concerts de +Paris. Mais c'est précisément cela qu'on a reproché aux ordonnateurs de +la fête, et chacun trouvait que c'eût été le cas ou jamais, d'avoir un +orchestre royal, splendide, puissant, magnifique, sans pareil, digne +enfin du père et du souverain maître de la musique instrumentale +moderne. La chose était non-seulement possible, mais d'une très-grande +facilité; il ne fallait que s'adresser, six mois d'avance, aux sommités +instrumentales des grandes villes que je viens de nommer, obtenir de +bonne heure (et je ne doute pas qu'on ne l'eût obtenu) leur assentiment +positif, et se bien garantir des idées étroites de nationalisme, qui ne +peuvent avoir en pareil cas que les plus désastreux résultats et +paraissent à tous les esprits droits d'un ridicule infini. Que Spohr et +Liszt, Allemands tous les deux, aient été chargés de la direction des +trois concerts de cette solennité allemande, rien de mieux; mais, pour +parvenir à former un orchestre aussi imposant par sa masse que par +l'éminence de ses virtuoses, il fallait sans hésiter recourir à toutes +les nations musicales. Quel grand malheur si, au lieu du mauvais +hautbois, par exemple, qui a si médiocrement joué les solos dans les +symphonies, on avait fait venir Veny ou Verroust de Paris, ou Barret de +Londres, ou Evrat de Lyon, ou tout autre d'un talent sûr et d'un style +excellent! Loin de là, on n'a pas même songé à recourir à ceux des +habiles instrumentistes qui se trouvaient parmi les auditeurs. MM. +Massard, Cuvillon, Seghers et Very n'eussent pas, j'imagine, déparé +l'ensemble assez mesquin des violons; on avait sous la main M. Blaës, +l'une des meilleures clarinettes connues; Vivier se fût tenu pour +très-honoré de faire une partie de cor; et Georges Hainl qui, pour être +devenu un chef d'orchestre admirable, n'en est pas moins resté un +violoncelliste de première force, lui qui était accouru de cent +quatre-vingts lieues, abandonnant et son théâtre et ses élèves de Lyon, +pour venir s'incliner devant Beethoven, n'eût certes pas refusé de +s'adjoindre aux huit ou neuf violoncelles qui essayaient de lutter avec +les douze contre-basses. Quant à ces dernières, elles étaient à la +vérité entre bonnes mains, et j'ai rarement entendu le bruit du +_scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur aussi vigoureusement et aussi +nettement rendu que par elles. Toutefois Beethoven valait bien qu'on lui +donnât le luxe de faire venir Dragonetti de Londres, Durier de Paris, +Müller de Darmstad et Schmidt de Brunswick. Mais les parties graves +montées sur ce pied-là eussent fait naître pour tout le reste de +l'orchestre de grandes exigences. On eût voulu compter alors Dorus parmi +les flûtes, Beerman parmi les clarinettes, Villent et Beauman parmi les +bassons, Dieppo à la tête des trombones, Gallay à celle des cors, de +suite; plus une vingtaine de nos foudroyants violons, altos et +violoncelles du Conservatoire, et peut-être même que pour la cantate de +Liszt on fût parvenu à trouver _une harpe_ (Parish-Alvars, par exemple) +et l'on n'eût pas été obligé de jouer sur le piano, à l'instar de ce qui +se pratique dans les petites villes de province, la partie que l'auteur +a écrite pour cet instrument. En somme donc, l'orchestre sans être +mauvais, ne répondait ni par sa grandeur, ni par son excellence à ce que +le caractère de la fête, le nom de Beethoven et les richesses de +l'Europe instrumentale donnaient à chacun le droit d'espérer. + +Le chœur, en revanche, nous eût paru tout à fait à la hauteur de sa +tâche, si les voix d'hommes eussent été en quantité et de qualité +suffisantes pour équilibrer les voix de femmes. Les ténors ont fait +quelques entrées mal assurées; on n'a rien eu à reprocher aux basses; +quant aux cent trente soprani, il fallait reconnaître qu'on n'a pas +d'idée hors de l'Allemagne d'un pareil chœur de femmes, de son ensemble, +de sa riche sonorité, de son ardeur. Il se composait en entier de jeunes +dames et de jeunes filles des sociétés de Bonn et de Cologne, la plupart +excellentes musiciennes, douées de voix étendues, pures et vibrantes, et +toujours attentives, s'abstenant de causer, de minauder, de rire, comme +font trop souvent nos choristes françaises, et ne détournant jamais les +yeux de leur musique que pour regarder de temps en temps les mouvements +du chef. Aussi l'effet des parties hautes du chœur a-t-il été de toute +beauté, et la palme de l'exécution musicale des œuvres de Beethoven, à +ces trois concerts, revient-elle de droit aux soprani. + +La messe solennelle (en _ré_) est écrite, ainsi que la neuvième +symphonie, pour chœur et quatre voix récitantes. Trois des solistes se +sont bien acquittés de leur tâche dans ces vastes compositions. + +Mademoiselle Tuczek a bravement abordé les notes aiguës, si dangereuses +et si fréquentes, dont Beethoven a malheureusement semé les parties des +soprano dans tous ses ouvrages. Sa voix est éclatante et fraîche, sans +avoir beaucoup d'agilité; elle était, je crois, la plus propre qu'on pût +trouver à remplir convenablement ce difficile et périlleux emploi. +Mademoiselle Schloss n'avait pas à courir des chances aussi +défavorables, la partie de contralto n'étant pas écrite hors des limites +de son étendue naturelle. Elle a fait en outre, depuis l'époque où j'eus +le plaisir de l'entendre à Leipzig, des progrès très-sensibles, et l'on +peut la considérer aujourd'hui comme l'une des meilleures cantatrices de +l'Europe, tant par la beauté, la force et la justesse de sa voix, que +par son sentiment musical et l'excellence de son style de chant. Le +ténor, dont le nom m'échappe, a paru faible. La basse, Staudigl, mérite +bien sa haute réputation; il chante en musicien consommé, avec une voix +superbe et d'une assez grande étendue pour pouvoir prendre à l'occasion +le _fa_ grave et le _fa_ dièze haut, sans hésitation. + +L'impression produite par la symphonie avec chœurs a été grande et +solennelle; le premier morceau par ses proportions gigantesques et +l'accent tragique de son style, l'_adagio_, expression de regrets si +poétiques, le _scherzo_ émaillé de si vives couleurs et parfumé de si +douces senteurs agrestes, ont successivement étonné, ému et ravi +l'assemblée. Malgré les difficultés que présente la partie des soprani, +dans la seconde moitié de la symphonie, ces dames l'ont chantée avec une +verve et une beauté de sons admirables. La strophe guerrière avec le +solo de ténor: + + Comme un héros qui marche à la victoire! + +a manqué de décision et de netteté. Mais le chœur religieux: +_Prosternez-vous, millions_! a éclaté imposant et fort comme la voix +d'un peuple dans une cathédrale. C'était d'une immense majesté. + +Les mouvements pris par Spohr en conduisant cette œuvre colossale sont +les mêmes que prend Habeneck au Conservatoire de Paris, à l'exception +seulement du récitatif des contre-basses, que Spohr mène beaucoup plus +vite. + +Au deuxième concert, l'immortelle ouverture de _Coriolan_ a été +vivement applaudie, malgré sa terminaison silencieuse. + +Le canon de _Fidelio_ est charmant, mais il paraît un peu écourté hors +de la scène. + +L'air de l'archange du Christ au mont des Oliviers, bien rendu par +l'orchestre et le chœur, exige une voix plus agile que celle de +mademoiselle Tuczek pour en exécuter sans efforts les vocalises et les +broderies. + +Le concerto de piano (en _mi bémol_) est généralement reconnu pour l'une +des meilleures productions de Beethoven. Le premier morceau et +l'_adagio_ surtout sont d'une beauté incomparable. Dire que Liszt l'a +joué, et qu'il l'a joué d'une façon grandiose, fine, poétique et +toujours fidèle cependant, c'est commettre un véritable pléonasme: il y +a eu là une trombe d'applaudissements et des fanfares d'orchestre qui +ont dû s'entendre jusqu'au dehors de la salle. Liszt ensuite, montant au +pupitre-chef, a dirigé l'exécution de la symphonie en _ut mineur_, dont +il nous a fait entendre le _scherzo_ tel que Beethoven l'écrivit, sans +en retrancher au début les contre-basses, comme on l'a fait si longtemps +au Conservatoire de Paris, et le finale avec la reprise indiquée par +Beethoven, reprise qu'on se permet aujourd'hui encore de supprimer aux +concerts de ce même Conservatoire. J'ai toujours eu une si grande +confiance dans le goût des correcteurs des grands maîtres, que j'ai été +tout surpris de trouver la symphonie en _ut mineur_ encore plus belle +exécutée intégralement que corrigée. Il fallait aller à Bonn pour faire +cette découverte. + +Le finale de _Fidelio_ terminait la séance; ce magnifique morceau +d'ensemble n'a pas eu l'entraînement qu'il a toujours en scène et qui +lui valut sa célébrité. Je crois que la fatigue de l'auditoire et des +exécutants entrait pour beaucoup dans cette différence. + + * * * * * + +Je suis allé me recueillir après les fêtes, dans un village dont le +calme et la paix contrastent étrangement avec le tumulte qui, hier +encore, régnait dans la ville voisine. C'est Kœnig's-Winter, situé sur +l'autre rive du fleuve, en face de Bonn. Ses paysans sont tout fiers de +l'illustration qui rejaillit vers eux. Plusieurs vieillards prétendent +avoir connu Beethoven dans sa jeunesse. Traversant le fleuve en barque, +il venait souvent alors, disaient-ils, rêver et travailler dans leurs +plaines. Beethoven eut, en effet, un grand amour pour la campagne; ce +sentiment a beaucoup influé sur son style, et il se fait jour +quelquefois dans celles mêmes de ses compositions dont la tendance n'a +rien de pastoral. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie cette habitude +d'errer seul dans les champs, sans tenir compte du gîte dont il aurait +besoin pour la nuit, oubliant le manger et le dormir, et fort peu +attentif, en conséquence, aux enclos réservés et aux ordonnances sur la +chasse. On prétend, à ce sujet, qu'un jour, aux environs de Vienne, il +fut arrêté par un garde qui s'obstinait à le prendre pour un braconnier +tendant des piéges aux cailles dans le champ de blé en fleur où il était +assis. Déjà sourd alors, et ne comprenant rien aux récriminations de +l'inflexible représentant de la force publique, le pauvre grand homme, +avec cette naïveté commune aux poëtes et aux artistes célèbres, qui ne +doutent jamais que leur célébrité ne soit parvenue jusqu'aux rangs +inférieurs de la société, s'époumonnait à répéter: «Mais je suis +Beethoven! vous vous trompez! laissez-moi donc! Je suis Beethoven, vous +dis-je!» Et le garde de répondre, comme celui des côtes de Bretagne, +quand Victor Hugo, revenant d'une promenade en mer, à quelques lieues de +Vannes, ne put présenter son passe-port: «Et qu'est-ce que cela me fait +que vous soyez Victor Hugo, homme de lettres, et que vous ayez fait _Mon +cousin Raymond_ ou _Télémaque_! Vous n'avez pas de passe-port, il faut +me suivre, et ne résistons pas!» + +J'ai failli ne pouvoir entendre la messe exécutée à la cathédrale le +second jour, grâce au sans-façon avec lequel le comité traitait tous ses +invités, dont il ne s'occupait pas le moins du monde. Impossible +d'approcher des portes de l'église, la foule obstruait toutes les +avenues, on s'écrasait sans vergogne; et c'est dans cette cohue que les +_industriels_ venus de Londres et de Paris ont dû faire leurs plus beaux +coups de main. Enfin, songeant qu'il devait y avoir quelque part une +porte dérobée pour les artistes de l'orchestre et du chœur, je m'en suis +mis en quête, et, grâce à un bon Bonnois, membre du comité, qui, en +m'entendant nommer, ne m'a point pris pour l'auteur de _Télémaque_, je +suis parvenu à entrer avec mon habit entier. A l'autre extrémité de +l'église, des cris affreux se faisaient entendre; on eût dit par moments +des clameurs d'une ville prise d'assaut. La messe cependant a pu +commencer, et j'en ai trouvé l'exécution remarquable. Cette partition, +d'un style moins hardi que la messe en ré et conçue dans des proportions +moins vastes, contient un grand nombre de très-beaux morceaux, et +rappelle par son caractère celui des meilleures messes solennelles de +Cherubini. C'est franc, vigoureux, brillant; il y a quelquefois même, eu +égard à la véritable expression exigée par le texte sacré, excès de +vigueur, de mouvement et d'éclat; mais, d'après une opinion fort +répandue, la plupart des morceaux de musique qu'on trouve dans cette +œuvre furent écrits par Beethoven pour des motets et des hymnes, et +parodiés ensuite, avec une grande adresse, il est vrai, sur les paroles +du service divin. Le chœur des soprani fit encore là des merveilles et +me sembla mieux secondé qu'aux séances précédentes par le chœur d'hommes +et par l'orchestre. Le clergé de Bonn, fort heureusement moins rigide +que le clergé français, avait cru pouvoir permettre aux dames de chanter +à cette solennité religieuse. Je sais bien que sans cela l'exécution de +la messe de Beethoven eût été impossible; mais cette raison pouvait +paraître de fort peu de poids, malgré la circonstance tout +exceptionnelle où l'on se trouvait; elle n'eût été, en tout cas, +d'aucune valeur à Paris, où les femmes ne sont admises à se faire +entendre dans les églises qu'à la condition expresse, pour elles, de +n'être ni chanteuses ni musiciennes. Pendant longtemps on a pu admirer +aux cérémonies de l'église Sainte-Geneviève, un cantique chanté par les +dames du Sacré-Cœur, sur l'air: _C'est l'amour, l'amour, l'amour_, +emprunté au répertoire du théâtre des Variétés; mais on n'eût point +permis à des femmes artistes d'y exécuter un hymne de Lesueur ou de +Cherubini. + +On dirait que nous éprouvons en France, quand il s'agit de nos +institutions musicales ou de l'influence qu'elles peuvent exercer sur +nos mœurs, un véritable bonheur à n'avoir pas le sens commun. + +Immédiatement après la messe, il fallait assister à l'inauguration de la +statue sur la place voisine. C'est là surtout que j'ai dû faire un +persévérant usage de la vigueur de mes poings. Grâce à elle et en +passant bravement par-dessus une barrière, je suis parvenu à conquérir +une place dans l'enceinte réservée. De sorte qu'à tout prendre, +l'invitation que j'avais reçue du comité directeur des fêtes de Bonn, ne +m'a réellement pas empêché de les voir. Nous sommes restés là entassés +pendant une heure, attendant l'arrivée du roi et de la reine de Prusse, +de la reine d'Angleterre et du prince Albert, qui, du haut d'un balcon +préparé pour les recevoir, devaient assister à la cérémonie. LL. MM. ont +paru, et les canons et les cloches de recommencer leurs fanfares, +pendant que, dans un coin de la place, une musique militaire s'évertuait +à faire entendre quelques lambeaux des ouvertures d'_Egmont_ et de +_Fidelio_. Le silence s'étant à peu près rétabli, M. Breidenstein, +président du comité, a prononcé un discours dont l'effet sur +l'assistance peut être comparé à celui qu'obtenait sans doute Sophocle, +lisant ses tragédies aux jeux Olympiques. Je demande pardon à M. +Breidenstein de le comparer au poëte grec, mais le fait est que ses +voisins seuls ont pu l'entendre, et que pour les neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf millièmes des auditeurs son discours a été perdu. +Il en a été à peu près de même pour sa cantate; si l'atmosphère eût été +calme, je n'eusse pas, à coup sûr, saisi grand'chose de cette +composition: on connaît l'impuissance de la musique vocale en plein air; +mais le vent soufflait avec force sur les choristes, et ma part de +l'harmonie de M. Breidenstein a été injustement portée tout entière aux +spectateurs de l'autre bout de la place, qui l'ont trouvée encore, les +gloutons, fort exiguë. Un pareil sort était réservé à la chanson +allemande, chanson mise au concours et couronnée par un jury qui +probablement l'avait entendue. + +Comment les auteurs de ces morceaux ont-ils pu se faire un instant +illusion sur l'accueil qui les attendait? Une partition qu'on n'exécute +pas peut encore passer pour admirable; il y a des gens dont c'est l'état +de faire aux œuvres inconnues une réputation; mais celle qu'on présente +au public en plein _air_, ne produisant nécessairement aucun effet, est +toujours réputée médiocre et reste sous le coup de cette prévention +jusqu'à ce qu'une exécution convenable, _à huis clos_, permette au +public d'infirmer, s'il y a lieu, ce premier jugement. Les conversations +très-animées des auditeurs qui n'entendaient pas, cessant subitement, +ont annoncé le fin des discours et des cantates; alors chacun est devenu +attentif pour voir enlever le voile qui couvrait la statue. Lorsqu'elle +a paru, applaudissements, vivais, fanfares de trompettes, roulements de +tambours, feux de pelotons, volées de canons et de cloches, tout ce +fracas admiratif, qui est la voix de la gloire chez les nations +civilisées, a éclaté de nouveau et salué l'image du grand compositeur. + +C'est aujourd'hui que ces milliers d'hommes et de femmes jeunes ou +vieux, à qui ses œuvres ont fait passer tant de douces heures, qu'il a +si souvent enlevés sur les ailes de sa pensée aux plus hautes régions de +la poésie; ces enthousiastes qu'il a exaltés jusqu'au délire; ces +humoristes qu'il a divertis par tant de caprices spirituels et imprévus; +ces penseurs pour qui il a ouvert des champs incommensurables à la +rêverie; ces amants qu'il a émus en éveillant le souvenir des premiers +jours de leur tendresse; ces cœurs serrés par la main d'une destinée +injuste, auxquels ses accents énergiques ont donné la force d'une +révolte momentanée, et qui, se soulevant indignés, ont trouvé une voix +pour mêler leurs cris de rage et de douleur aux accents furieux de son +orchestre; ces esprits religieux auxquels il a parlé de Dieu; ces +admirateurs de la nature, pour qui il a peint de couleurs si vraies la +vie nonchalante et contemplative des champs aux beaux jours de l'été, +les joies du village, les terreurs causées par l'ouragan, et le rayon +consolateur revenant au travers des lambeaux des nuées sourire au pâtre +inquiet et rendre l'espérance au laboureur épouvanté; c'est maintenant +que toutes ces âmes intelligentes et sensibles, sur lesquelles rayonna +son génie, tendent vers lui comme vers un bienfaiteur et un ami. Mais il +est bien tard; ce Beethoven de bronze est insensible à tant d'hommages, +et il est triste de penser que Beethoven vivant, dont on honore ainsi la +mémoire, n'eût peut-être pas obtenu de sa ville natale, aux jours de +souffrance et de dénûment, qui furent nombreux durant sa pénible +carrière, la dix-millième partie des sommes prodiguées pour lui après +sa mort. + +Néanmoins il est beau de glorifier ainsi les demi-dieux qui ne sont +plus, il est beau de ne pas les faire trop attendre, et il faut +remercier la ville de Bonn, et Liszt surtout, d'avoir compris que le +jugement de la postérité était prononcé sur Beethoven depuis longtemps. + +Un immense et dernier concert nous était annoncé pour la journée +suivante, à neuf heures du matin; il fallait donc s'y rendre à huit +heures et demie. Le départ des rois et des reines, qui devaient y +assister et retourner au château de Brühl dans la journée, avait, +dit-on, motivé le choix de cette heure indue. La salle était pleine bien +avant le moment désigné; mais LL. MM. n'arrivaient pas. On les a +attendues respectueusement pendant une heure, après quoi force a bien +été de commencer sans elles; et Liszt a dirigé l'exécution de sa +cantate. L'orchestre et les chœurs, à l'exception des soprani, ont +exécuté cette belle partition avec une mollesse et une inexactitude qui +ressemblaient à du mauvais vouloir. Les violoncelles surtout ont rendu +un passage très-important de manière à ce qu'on pût le croire confié aux +archets d'élèves sans mécanisme et sans expérience; les ténors et les +basses ont fait plusieurs entrées fausses, morcelées ou incertaines. Et +cependant il a été possible tout de suite de voir la grande supériorité +de cette composition sur toutes les œuvres dites de circonstance, et sur +ce qu'on attendait même des hautes facultés de son auteur. Mais à peine +le dernier accord était-il frappé, qu'un mouvement extraordinaire à +l'entrée de la salle annonçant l'entrée des familles royales, a fait +l'auditoire se lever. LL. MM. la reine Victoria, le roi et la reine de +Prusse, le prince Albert, le prince de Prusse et leur suite, ayant pris +place dans la vaste loge qui leur était destinée à droite de +l'orchestre, Liszt a bravement fait recommencer sa cantate. Voilà ce qui +s'appelle de l'esprit et du sang-froid. Il avait instantatément fait ce +raisonnement dont l'expérience a prouvé la justesse: «Le public va +croire que je recommence par ordre du roi, et je serai maintenant mieux +exécuté, mieux écouté et mieux compris.» Rien, en effet, de plus +dissemblable que ces deux exécutions du même ouvrage à dix minutes de +distance l'une de l'autre. Autant la première avait été flasque et +incolore, autant la seconde a été précise et animée. La première avait +servi de répétition; sans doute aussi la présence des familles royales +excitait le zèle des musiciens et des choristes, et imposait aux +malveillances qui, dans les rangs mélangés de cette armée musicale, +avaient tout à l'heure essayé de se manifester. On se demandera pourquoi +et comment la malveillance a pu exister contre Liszt, le musicien +éminent dont la supériorité incontestée est, de plus, allemande, dont la +célébrité est immense, la générosité proverbiale, qui passe avec raison +pour le véritable instigateur de tout ce qui s'est fait de bien dans ces +fêtes de Bonn, qui a parcouru l'Europe en tous sens, donnant des +concerts dont le produit était destiné à subvenir aux frais de ces +fêtes, qui a même offert de combler le déficit, s'il y en a; quels +autres sentiments pouvaient exister dans la foule que ceux qu'une +semblable conduite et des mérites pareils doivent naturellement +inspirer?... Eh! mon Dieu! la foule est toujours la même, dans les +petites villes surtout. Ce sont précisément ces mérites et cette noble +conduite qui l'offusquaient. Les uns en voulaient à Liszt parce qu'il a +un talent phénoménal et des succès exceptionnels, les autres parce qu'il +est spirituel, ceux-là parce qu'il est généreux, parce qu'il a écrit une +trop belle cantate, parce que les autres chants composés pour la fête et +exécutés la veille n'ont pas réussi, parce qu'il a des cheveux au lieu +de porter perruque, parce qu'il parle trop bien le français, parce qu'il +sait trop bien l'allemand, parce qu'il a trop d'amis et sans doute parce +qu'il n'a pas assez d'ennemis, etc. Les motifs de l'opposition étaient +nombreux et graves, on le voit. Quoi qu'il en soit, sa cantate, vraiment +bien exécutée et chaudement applaudie des trois quarts et demi de la +salle, est une grande et belle chose qui, d'emblée, place Liszt +très-haut parmi les compositeurs. L'expression en est vraie, l'accent +juste, le style élevé et neuf, le plan bien conçu et sagement suivi, et +l'instrumentation remarquable par sa puissance et sa variété. Il n'y a +jamais dans son orchestre de ces séries de sonorités semblables qui +rendent certaines œuvres, estimables d'ailleurs, si fatigantes pour +l'auditeur; il sait user à propos des petits et des grands moyens, il +n'exige pas trop des instruments ni des voix; en un mot, il a montré +tout d'un coup qu'il avait, ce qu'on pouvait craindre de ne pas encore +trouver en lui, du _style_ dans l'instrumentation comme dans les autres +parties de l'art musical. + +Sa cantate débute par une phrase dont l'accent est interrogatif, ainsi +que l'exigeait le sens du premier vers, et ce thème, traité avec une +rare habileté dans le cours de l'introduction, revient ensuite à la +péroraison d'une façon aussi heureuse qu'inattendue. Plusieurs chœurs, +du plus bel effet, se succèdent jusqu'à un _decrescendo_ de l'orchestre, +qui semble appeler l'attention sur ce qui va suivre. Ce qui suit est en +effet très-important, c'est l'_adagio_ varié du trio en _si_ bémol de +Beethoven, que Liszt a eu l'heureuse idée d'introduire à la fin de sa +propre cantate, pour en faire une sorte d'hymne à la gloire du maître. +Cet hymne, présenté d'abord avec son caractère de grandeur triste, +éclate enfin avec la majesté d'une apothéose; puis le thème de la +cantate reparaît dialogué entre le chœur et l'orchestre, et tout finit +par un pompeux ensemble. Je le répète, la nouvelle œuvre de Liszt, vaste +dans ses dimensions, est vraiment belle de tout point; cette opinion, +que j'exprime sans partialité aucune pour l'auteur, est aussi celle des +critiques les plus sévères qui assistaient à son exécution; le succès en +a été complet, il grandira encore. + +Le programme de ce concert était d'une richesse, on peut le dire, +excessive; la durée des morceaux n'avait pas été bien calculée, et l'on +a prévu trop tard qu'il ne serait pas possible de l'exécuter en entier. +C'est ce qui est arrivé. D'abord le roi, jugeant aussi au premier coup +d'œil qu'il ne pourrait rester jusqu'au bout d'une aussi longue séance, +avait désigné les pièces qu'il voulait entendre, et après lesquelles il +devait partir. On s'est conformé à la volonté royale, et d'après elle on +a fait un triage, d'où il est résulté le programme suivant: + +1º Ouverture d'_Egmont_, de Beethoven; 2º Concerto de piano, de Weber; +3º Air de _Fidelio_, de Beethoven; 4º Air de Mendelssohn; 5º _Adélaïde_, +cantate de Beethoven. + +Le roi de Prusse s'entend fort bien à faire des programmes. L'ouverture +d'_Egmont_ a été supérieurement exécutée; la _coda_ à deux temps, +enlevée par l'orchestre avec chaleur, a produit un effet électrique. +Madame Pleyel a dit avec une prestesse et une élégance rares le +ravissant concerto de Weber. Mademoiselle Novello a chanté d'une fière +et belle manière le bel air de _Fidelio_ avec les trois cors obligés. +Mademoiselle Schloss a rendu un morceau de Mendelssohn largement, avec +des sons magnifiques d'une justesse irréprochable, et une expression +vraie et bien sentie. Quel dommage pour les auteurs d'opéras que cette +cantatrice excellente se refuse à la carrière dramatique! Celle-là du +moins sait parfaitement le français, et je connais un grand théâtre +auquel elle pourrait rendre d'éminents services. Je n'en puis dire +autant de mademoiselle Kratky; elle a chanté cette douce élégie, +_Adélaïde_, l'une des plus touchantes compositions de Beethoven, d'une +manière commune, empâtée, et avec des intonations constamment trop +basses. Et Liszt jouait la partie de piano!... Il faut avoir entendu ce +morceau chanté par Rubini, qui en tenait les traditions de Beethoven +lui-même, pour savoir tout ce qu'il renferme de douloureuse tendresse et +de langueur passionnée!... + +Après ces morceaux, LL. MM. s'étant retirées, on a voulu continuer +l'exécution du programme. M. Ganz, premier violoncelle de l'Opéra de +Berlin, a joué avec beaucoup de talent une fantaisie sur des thèmes de +_Don Juan_. Le jeune Moëser ensuite, dont on se rappelle le succès au +Conservatoire de Paris, il y a un an, est venu dire un concertino de sa +composition sur des thèmes de Weber. Quelle que soit l'opinion qu'on +puisse avoir de sa composition, il faut reconnaître qu'on n'a pas plus +de sûreté dans l'intonation, plus de pureté de style, ni plus d'ardeur +concentrée; M. Moëser, en outre, fait avec autant de bonheur que +d'aplomb la difficulté; il est incontestablement à cette heure l'un des +premiers violonistes de l'Europe. Son succès, qu'on ne pouvait prévoir, +car il a joué le morceau tout entier au milieu du plus profond silence, +sans un applaudissement, sans le moindre murmure approbateur, a éclaté +subitement; les bravos ne finissaient pas; et le jeune virtuose en a été +lui-même si surpris, que dans sa stupéfaction joyeuse il ne savait ni +comment sortir de la scène, ni quelle contenance faire en y restant. +Auguste Moëser est élève de Ch. de Bériot, qui doit être bien fier de +lui. M. Franco-Mendès avait eu la malheureuse idée de tenir à son solo +de violoncelle, malgré celui de Ganz qui l'avait précédé, et celle plus +malencontreuse encore de choisir pour thèmes de sa fantaisie des airs +de la _Donna del Lago_ de Rossini; il a donc été très-mal reçu. Et +pourtant l'air _O mattutini albori_, est une bien fraîche et poétique +inspiration, et M. Franco-Mendès joue délicieusement du violoncelle; +mais il est Hollandais et Rossini est Italien, de là double colère des +fanatiques de la nationalité allemande. Ceci est misérable, il faut +l'avouer. + +Restaient à exécuter encore: un air du _Faust_ de Spohr par mademoiselle +Sachs; un chant de Haydn, par Staudigl, et quelques chœurs; mais la +séance avait duré près de quatre heures, la foule s'écoulait lentement +sans demander son reste, et le flot m'a entraîné. Il est vrai que je +n'ai pas lutté contre lui d'une façon bien désespérée. Un autre concert +m'attendait encore le soir. Le roi de Prusse avait bien voulu m'inviter +à celui qu'il donnait à ses hôtes au château de Brühl, et j'étais, pour +plus d'un motif, fort désireux de conserver la force de m'y rendre et de +l'apprécier. + +En arrivant à Brühl au milieu de féeriques illuminations et d'une pluie +battante, j'ai trouvé une autre foule éblouissante à combattre à armes +courtoises. Les éperons bruissaient sur les grands escaliers; c'était de +toutes parts un scintillement de diamants, de beaux yeux, d'épaulettes, +de blanches épaules, de décorations, de chevelures emperlées, de casques +d'or. Les porteurs de fracs noirs faisaient là, je vous jure, une triste +figure. Grâce à la bonté du roi, qui est venu s'entretenir avec eux +pendant quelques minutes, et qui les a reçus comme de _vieilles +connaissances_, on leur a fait place cependant, et nous avons pu +entendre le concert. Meyerbeer tenait le piano. On a d'abord exécuté une +cantate qu'il venait de composer en l'honneur de la reine Victoria. Ce +morceau, chanté par le chœur et MM. Mantius, Pischek, Staudigl et +Boetticher, est franc, rapide et nerveux dans son laconisme. C'est un +hourra harmonieux et vivement lancé. Mademoiselle Tuczek a chanté +ensuite une délicieuse romance de l'opéra _Il Torneo_, du comte +Westmoreland. Liszt a joué deux morceaux... à sa manière... et nous +avons entendu pour la première fois cette tant vantée Jenny Lind, qui +fait tourner toutes les têtes de Berlin. C'est en effet un talent +supérieur de beaucoup à ce qu'on entend dans les théâtres français et +allemands à cette heure. Sa voix, d'un timbre incisif, métallique, +d'une grande force, d'une souplesse incroyable, se prête en même temps +aux effets de demi-teinte, à l'expression passionnée et aux plus fines +broderies. C'est un talent complet et magnifique; encore, à en croire +les juges compétents qui l'ont admiré a Berlin, nous ne pouvions +apprécier qu'une face de ce talent, qui a besoin de l'animation de la +scène pour se développer tout entier. Elle a chanté le duo du troisième +acte des _Huguenots_ avec Staudigl, le finale d'_Euryanthe_, et un air +avec chœurs ravissant d'originalité, de fraîcheur, semé d'effets +imprévus, de dialogues piquants entre le chœur et le soprano solo, d'une +harmonie vibrante et distinguée, d'une mélodie coquette et mordante, +intitulé sur le programme: _Air de la Niobé_ de Paccini. Jamais +mystification ne fut plus heureusement trouvée: c'était une cavatine du +_Camp de Silésie_ de Meyerbeer. Pischek et Staudigl ont chanté un duo de +_Fidelio_; la voix de Pischek est de toute beauté et rivalisait +admirablement avec celle de Staudigl dont j'ai déjà vanté la puissance. +Pischek, pour moi, est le plus précieux timbre de voix d'homme que je +connaisse. Ajoutez qu'il est jeune, bel homme, qu'il chante avec une +verve intarissable, et vous concevrez l'empressement avec lequel le roi +de Wurtemberg l'a enlevé au théâtre de Francfort et l'a attaché pour la +vie à sa chapelle. + +Madame Viardot-Garcia a dit aussi trois morceaux avec sa méthode exquise +et sa poétique expression; c'étaient une jolie cavatine de Ch. de +Bériot, la scène des enfers d'_Orphée_, et un air de Hændel, demandé par +la reine d'Angleterre, qui savait la supériorité avec laquelle madame +Viardot sait interpréter la vieux maître saxon. Minuit sonnait! _et les +astres tombants invitaient au sommeil_. J'ai trouvé place fort +heureusement dans une diligence du chemin de fer pour retourner à Bonn; +je me suis couché à une heure, j'ai dormi jusqu'à midi, ivre-mort +d'harmonie, las d'admirer, succombant à un besoin irrésistible de +silence et de calme, et convoitant déjà la chaumière de Kœnig's-Winter +où je suis, et où je me propose de rêver encore pendant quelques jours +avant de retourner en France. + + * * * * * + +N'admirez-vous pas ma mémoire, cher Corsino, et la facilité avec +laquelle j'ai pu, après sept ans, coordonner mes souvenirs pour ce récit +antidaté?... L'impression que j'ai reçue des fêtes de Bonn a été si vive +et si profonde!..... Je me sens maintenant noyé dans la tristesse, pour +vous l'avoir retracée..... Il n'y a plus de Beethoven!... Notre monde +poétique est désert!... Nous ne retrouverons plus ces grands +ébranlements, ces incendies de l'âme que firent naître en nous les +premières auditions de ses symphonies!... Les belles réalités de notre +jeunesse me semblent des rêves pour jamais évanouis. Le printemps et +l'été ont-ils vraiment existé pour nous?... L'aquilon souffle jour et +nuit avec une si cruelle persistance..... Plus de vertes prairies, de +ruisseaux murmurants, de forêts mystérieuses; plus d'azur au ciel..... +l'herbe est brûlée, l'onde glacée, la forêt nue; les feuilles et les +fleurs et les fruits sont tombés, la terre froide les a recueillis... et +nous allons... bientôt... les suivre. + +Mais pardon, je m'oublie. J'ai à m'occuper de votre seconde heure +d'angoisses. La première s'est écoulée tant bien que mal, n'est-ce pas? +Quand je dis tant bien que mal, j'ai tort. Qui d'entre vous oserait se +plaindre! Pendant tout ce premier acte d'Angélique et Roland, vous +n'avez eu que du Beethoven!... + +Voulez-vous du Méhul maintenant?... Voici une notice sur ce classique +compositeur, que j'ai écrite à l'intention des artistes parisiens. +Peut-être est-elle un peu à l'adresse de vos confrères; car souvent, +dans mes voyages, j'ai remarqué combien peu de connaissances +biographiques possèdent les artistes étrangers sur nos maîtres français +de la grande époque. + +Changez de lecteur, le premier doit être fatigué. + + +POUR LE SECOND ACTE + +MÉHUL + +Il pourra paraître singulier à beaucoup de gens que l'on s'avise, en +1852, d'écrire en France une biographie de Méhul. Comment, dira-t-on, +les Français sont-ils à ce point oublieux de leurs gloires nationales, +qu'il faille déjà leur rappeler quel fut l'auteur d'_Euphrosine_, à +quelle époque il vécut, le titre de ses œuvres et le style de ses +compositions! Heureusement non, nous n'oublions pas tout à fait si vite, +et il y a certes très-peu de personnes, parmi celles qui s'occupaient de +musique il y a trente ans, à qui nous puissions dire là-dessus quelque +chose de nouveau. Mais la génération actuelle, celle qui depuis quinze +ou dix-huit ans fréquente assidûment l'Opéra-Comique, qui s'est +accoutumée aux allures de la muse moderne de Paris, muse dont on +pourrait dire qu'elle a pour Pinde la butte Chaumont et pour Permesse la +rivière de Bièvre, n'étaient les quelques œuvres aimables qu'elle a +inspirées; cette génération, ignorante du monde musical comme le +souriceau de La Fontaine était ignorant de l'univers, qui prend, elle +aussi, des taupinières pour les Alpes, a peur des coqs et se sent pleine +de sympathie pour les chats, ne sait en conséquence que fort peu de +chose sur Méhul. Sans les concerts même, où l'ouverture de _la Chasse du +jeune Henri_ et le premier air de _Joseph_ ont été quelquefois entendus +et dont les affiches lui sont tombées sous les yeux, c'est à peine si +elle connaîtrait de réputation ce grand maître. De Gluck et de Mozart, +ce peuple-là ne sut et ne saura jamais rien; il attribuera même +volontiers _Don Juan_ à Musard qui, sur les thèmes de cet opéra, fit en +effet des quadrilles. Encore peut-on affirmer que les érudits seuls +sauront qu'il existe un opéra de Don Juan de _Musard_. Mais il faut +excuser ces amateurs; ils vont à l'Opéra-Comique se _délasser_ de temps +en temps. Ils s'y délassent en écoutant des pièces plus ou moins +amusantes, où le dialogue, écrit dans leur langue à eux, est entremêlé +de morceaux de musique plus ou moins piquants ou plus ou moins... +simples, dont ils retiennent aisément la mélodie, parce que c'est de la +mélodie à eux. Si par hasard la mélodie telle quelle ne brille, dans un +ouvrage, que par son absence, auquel cas il leur est impossible de la +retenir, ils ont alors le plaisir de croire à une musique _savante_, et +d'appeler ainsi celle de cet opéra; puis ils s'y accoutument, telle est +leur bonne volonté; ils l'adoptent, et en parlant de l'auteur, ils ne +disent plus: _Un tel_, tout court, comme pour les compositeurs qui leur +sont agréables, mais: _Monsieur_ un tel. Ceux-là sont des amis, +celui-ci est un supérieur. Non, il ne faut ni attaquer ni railler ce +public, la perle des publics, toujours content, toujours joyeux, +incapable de blâmer quoi que ce soit à l'Opéra-Comique, redemandant à +chaque première représentation tous les acteurs, tous les auteurs, à +moins qu'ils ne soient morts (et encore...); public inoffensif et +inoffensable, qui prend son plaisir où il le trouve et même où il ne le +trouve pas. Ce qui me semble impardonnable, c'est l'ignorance des jeunes +musiciens, ou tout au moins des jeunes gens qui cherchent à se faire +admettre pour tels. Il y a de leur part une haute imprudence à ne pas +s'informer un peu des choses passées de l'art; car ils doivent supposer +que, parmi les gens du monde avec lesquels ils ont ou auront des +relations, plusieurs sont assez bien instruits de ce qu'ils ignorent, et +que ces érudits ne se feront pas faute de les humilier dans l'occasion. +Il ne leur en coûterait pas beaucoup plus d'apprendre le nom des œuvres +des grands maîtres (je ne vais pas jusqu'à leur demander de connaître +les œuvres elles-mêmes) que de se gorger la mémoire de tant de noms +honteux, de l'exercer à retenir ce qui se passe journellement dans les +tripots dramatiques, et de se la salir par tant de vilenies, au milieu +desquelles ils vivent et meurent parce qu'ils y sont nés. On ne verrait +plus alors, comme nous le voyons, des professeurs, des lauréats +couronnés et pensionnés, attribuer le _Mariage de Figaro_ à Rossini, +appeler Gluck l'auteur de _Didon_, croire que Piccini était un chef +d'orchestre de la Porte-Saint-Martin, savoir par cœur, chanter ou faire +chanter à leurs élèves tous les produits de la basse musique +contemporaine, et ne pas connaître huit mesures des chefs-d'œuvre qui +firent dans l'Europe entière, qui font et qui feront toujours partout la +vraie gloire de l'art. + +Je m'abstiens d'entrer ici dans les considérations auxquelles un +semblable état de choses pourrait donner lieu; elles m'entraîneraient +trop loin. Je dirai seulement, sans remonter aux causes, qu'en général +l'ignorance historique de la jeune génération vivant dans la musique, ou +autour d'elle, à Paris, est déplorable, qu'elle dépasse tout ce qu'on +pourrait citer d'analogue, en littérature ou dans les arts du dessin, et +qu'on est forcé d'en tenir compte toutes les fois qu'un nom illustre, +disparu de l'horizon depuis un petit nombre d'années, vient à y +reparaître. En ce cas, la critique doit se figurer qu'elle s'adresse à +des lecteurs élevés en Tasmanie, à Borabora, ou dans l'île d'Ombay, et +leur dire que Napoléon Bonaparte est né en Corse, île entourée d'eau de +toutes parts, qu'il fut un grand capitaine, qu'il gagna une foule de +batailles, parmi lesquelles il ne faut pas compter celle de Fontenoy; +qu'il fut bien réellement empereur des Français et roi d'Italie, et non +point marquis de Buonaparte, général des armées de Sa Majesté Louis +XVIII, ainsi que l'ont affirmé quelques historiens. + +En conséquence, nous allons répéter ici, à propos de Méhul, de vieilles +anecdotes que tous les musiciens et tous les amateurs de musique +_civilisés_ savent fort bien, mais qui, pour des milliers de jeunes +barbares, sont de véritables nouvelles _nouvelles_. + +C'est donc à eux que je m'adresse en disant: Méhul est un célèbre +compositeur français. J'ai entendu en province des amateurs _forts_ le +compter parmi les maîtres allemands, et prétendre qu'il fallait +prononcer Méhoul et non Méhul, mais c'est une erreur. De récentes et +consciencieuses recherches m'ont donné la certitude que Méhul est né à +Givet, département des Ardennes; département français, soyez-en +certains. Quant a l'époque de sa naissance, je ne puis la préciser, +n'ayant point compulsé moi-même les registres de l'état civil de Givet. +MM. Fétis et Choron, ses biographes, s'accordent à le faire naître en +1763, mais M. Fétis dit positivement que le jour de sa naissance fut le +24 juin, et Choron, dédaignant ce détail, n'en dit rien du tout. +L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts de l'Institut, M. +Quatremère de Quincy, a écrit une notice sur Méhul dans laquelle il lui +donne pour père un inspecteur des fortifications de Charlemont. Il est +avec la vérité des accommodements; cette assertion de M. Quatremère en +fournit la preuve. Le père de Méhul fut un simple cuisinier, qui, +beaucoup plus tard, quand son fils eut acquis de la célébrité, dut à son +influence la place subalterne dont le titre, proclamé en séance publique +à l'Institut, sonnait mieux que l'autre incontestablement, et brille et +d'un léger vernis scientifique assez flatteur. + +Un pauvre organiste aveugle donna au jeune Méhul les premières leçons de +musique, et les progrès de l'enfant furent assez rapides pour qu'à l'âge +de dix ans on lui confiât l'orgue de l'église des Récolets, à Givet. + +Une circonstance heureuse ayant amené et fixé dans l'abbaye de +Lavaldieu, située dans les Ardennes, non loin de Givet, un musicien +allemand de mérite, dit-on, nommé Guillaume Hauser, le petit Méhul +parvint à obtenir de lui qu'il l'adoptât pour élève. Il fut même admis +tout à fait comme commensal de l'abbaye. Ses parents espérèrent dès lors +l'y voir devenir moine: ce qui fût peut-être arrivé, sans le colonel +d'un régiment en garnison à Charlemont, qui, pressentant ce que le jeune +organiste devait être un jour, le décida à le suivre à Paris. Je ne sais +depuis combien de temps il y était, luttant très-probablement contre une +gêne voisine de la misère, quand un incident assez singulier vint le +mettre en présence d'un maître bien autrement savant et d'un protecteur +bien plus puissant que ceux qu'il avait eus jusque-là. Je tiens le fait +d'un habitué de l'Opéra, ami intime du vieux Gardel (fameux maître des +ballets de ce théâtre), lequel avait beaucoup connu le personnage +principal de la scène que je vais vous raconter. + +Il y avait dans ce temps-là à Paris un compositeur allemand nommé Gluck +(prononcez Glouck), dont les œuvres préoccupaient l'attention publique à +un point que vous ne sauriez imaginer. Croyez-moi, si vous voulez, mais +le fait est qu'il était plus glorieux à lui tout seul, plus admiré et +plus admirable que ne pourraient l'être aujourd'hui ensemble trois +compositeurs populaires, voire même trois membres de l'Institut. Ce +Gluck n'avait pourtant encore écrit pour le théâtre de l'Opéra qu'un +très-petit nombre d'ouvrages; à cette époque, on ne comptait pas les +partitions comme des gros sous. Il venait d'en terminer une intitulée +_Iphigénie en Tauride_, dont vous n'avez jamais entendu parler +très-probablement, mais qui excita cependant à Paris un enthousiasme +plus grand que toutes les précédentes productions de ce même Gluck et +pour laquelle, aujourd'hui encore, beaucoup de gens éprouvent une de +ces passions féroces qui vous épouvanteraient, si vous en étiez témoins. +Inutile de vous dire les raisons de cette anomalie. Or donc, Méhul +s'étant glissé, je ne sais comment, à la répétition de cette _Iphigénie +en Tauride_, fut si frappé de ce qu'il entendit, si ému, si bouleversé, +qu'il voulut à toute force l'entendre encore le lendemain à la première +représentation. Mais comment faire? tous les billets étaient pris! et +d'ailleurs Méhul, en sa qualité de jeune compositeur, logeait le diable +en sa bourse. Il imagina alors de se blottir au fond d'une loge, +espérant y rester inaperçu jusqu'au lendemain soir et se trouver ainsi +tout introduit à l'heure solennelle. Malheureusement un inspecteur de la +salle le découvrit dans sa cachette, l'interpella vivement et voulut le +mettre à la porte. Gluck se trouvait encore sur l'avant-scène, occupé à +régler quelques détails du ballet des Scythes (un morceau extraordinaire +que vous ne connaissez pas), car ce diable d'homme se mêlait de tout; il +voulait que non-seulement les paroles, mais la mise en scène, la danse, +les costumes et le reste s'accordassent complétement avec sa musique; il +tourmentait tout le monde à ce sujet. On est bien revenu de ces +idées-là, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, l'altercation qui avait lieu +dans la loge ayant attiré son attention, Gluck s'informa de ce qui +pouvait y donner lieu. Méhul alors de s'avancer tout tremblant et +d'expliquer l'affaire, en disant au grand maître: _Monseigneur_. Ce +Gluck était un bon homme au fond, quoiqu'il eût de l'esprit, du génie, +une volonté de fer, et qu'il eût accompli une révolution musicale. Il +fut touché de l'enthousiasme du jeune intrus, lui promit un billet pour +la première représentation d'_Iphigénie_, l'engagea à venir chez lui le +chercher, désireux qu'il était, disait-il, lui, Gluck, de faire la +connaissance de Méhul. Vous devinez le reste et concevez l'influence que +les conseils d'un tel homme durent exercer sur le talent de son protégé; +car ce Gluck, je vous le répète, fut réellement un compositeur d'un +grand mérite, et _chevalier_ qui plus est, et très-riche, ce qui doit +pour vous, prouver surabondamment sa valeur. + +On ne passerait guère aujourd'hui plus de deux heures dans une loge, +sans boire ni manger, pour entendre un chef-d'œuvre. C'est, sans doute, +qu'autrefois les chefs-d'œuvre étaient rares, ou qu'il y a peu de Méhul +maintenant. Quant au _monseigneur_, il est tout à fait tombé en +désuétude. En parlant à un compositeur illustre, on dit plutôt _mon +vieux_. Il est vrai que seigneur vient de _senior_, comparatif du mot +latin _senex_ (vieux); de là les expressions _mon aîné_, _mon ancien_, +_mon senior_, _mon vieux_. Le respect est tout aussi profond, il est +seulement exprimé d'autre sorte. + +Ce fut sous la direction de Gluck que Méhul écrivit alors, sans avoir +l'intention de les faire jamais représenter, et comme études seulement, +trois opéras: _Psyché_, _Anacréon_ et _Lausus et Lydie_. Aujourd'hui, +quand on a écrit trois romances, avec l'intention de les publier, on +commence à se croire des droits incontestables à l'attention des +directeurs des théâtres lyriques. + +Méhul avait vingt ans quand il présenta au comité d'examen de l'Opéra +une partition sérieuse: _Alonzo et Cora_. Les _Incas_ de Marmontel +avaient sans doute fourni le sujet du poëme. _Cora_ fut reçue, mais non +jouée; et quand au bout de six ans le jeune compositeur vit qu'il +n'était pas plus avancé de ce côté que le premier jour, il s'adressa à +l'Opéra-Comique et lui porta un opéra de genre en trois actes, +_Euphrosine et Coradin_, dont, si je ne me trompe, Hoffmann avait écrit +la pièce, et qui valut à Méhul, pour son début, un éclatant succès. Ce +fut un bonheur pour lui de n'avoir pu obtenir la mise en scène de son +premier opéra; car, lorsqu'après le triomphe d'_Euphrosine_, l'Académie +royale de Musique se décida enfin à représenter _Cora_, qu'elle avait +depuis si longtemps dans ses cartons, cette œuvre, pâle et froide, +dit-on, ne réussit pas. + +Malgré le nombre considérable de beaux et charmants ouvrages qui lui ont +succédé, je suis obligé d'avouer qu'_Euphrosine et Coradin_ est resté +pour moi le chef-d'œuvre de son auteur. Il y a là-dedans à la fois de la +grâce, de la finesse, de l'éclat, beaucoup de mouvement dramatique, et +des explosions de passion d'une violence et d'une vérité effrayantes. Le +caractère d'Euphrosine est délicieux, celui du médecin Alibour, d'une +bonhomie un peu railleuse; quant au rude chevalier Coradin, tout ce +qu'il chante est d'un magnifique emportement. Dans cette œuvre apparue +en 1790, et toute radieuse encore de vie et de jeunesse à l'heure qu'il +est, je me borne à citer en passant l'air du médecin: «Quand le comte se +met à table», celui du même personnage: «Minerve! ô divine sagesse!» le +quatuor pour trois soprani et basse, où figure avec tant de bonheur le +thème si souvent reproduit: «Mes chères sœurs, laissez-moi faire,» et le +prodigieux duo: «Gardez-vous de la jalousie,» qui est resté le plus +terrible exemple de ce que peut l'art musical uni à l'action dramatique, +pour exprimer la passion. Ce morceau étonnant est la digne paraphrase du +discours d'Iago: «Gardez-vous de la jalousie, ce monstre aux yeux +verts,» dans l'_Othello_ de Shakespeare, grand poëte anglais qui vivait +au temps de la reine Élisabeth. On raconte qu'assistant à la répétition +générale d'_Euphrosine_, Grétry (vous savez, Grétry, un ancien +compositeur né à Liége, en Belgique, et dont l'Opéra-Comique de Paris +vient de remonter l'ouvrage si spirituellement mélodieux, _le Tableau +parlant_); on raconte, dis-je, que Grétry, après avoir entendu le duo de +la jalousie, s'écria: «C'est à ouvrir la voûte du théâtre avec le crâne +des auditeurs!» et le mot ne dit rien de trop. La première fois que +j'entendis _Euphrosine_, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, il m'arriva +de causer un étrange scandale au théâtre Feydeau, par un cri affreux que +je ne pus contenir à la péroraison de ce duo: «Ingrat, j'ai soufflé dans +ton âme!» Comme on ne croit guère dans les théâtres à des émotions aussi +naïvement violentes qu'était la mienne, Gavaudan, qui jouait encore +alors le rôle de Coradin, où il excellait, ne douta point qu'on n'eût +voulu le railler par une farce indécente, et sortit de la scène +courroucé. Il n'avait pourtant jamais peut-être produit d'effet plus +réel. Les acteurs se trompent plus souvent en sens inverse. + +Il faut des voix très-puissantes pour exécuter ce duo! Je voudrais y +voir aux prises mademoiselle Cruvelli et Massol. Méhul écrivit un peu +plus tard _Stratonice_, où il avait à peindre les douleurs du grand +amour concentré qui donne la mort. Il faut citer dans cette œuvre +l'ouverture d'abord, une charmante invocation à Vénus, l'air: «Versez +tous vos chagrins,» le quatuor de la consultation: «Je tremble! mon cœur +palpite!» pendant lequel le médecin Erasistrate, à l'aspect du trouble +que cause à Antiochus expirant la présence de Stratonice, découvre la +passion du jeune prince pour elle, et reconnaît la cause de sa maladie; +et encore un bel air d'Erasistrate, et la dernière phrase du roi +Séleucus, si vraie et si touchante: + + Accepte de ma main ta chère Stratonice, + Et par le prix du sacrifice + Juge de tout l'amour que ton père a pour toi! + +Après avoir écrit _Horatius Coclès, le jeune Sage et le vieux Fou_, +espèce de vaudeville mesquin; _Doria_, aujourd'hui inconnu; _Adrien_, +belle partition non publiée (nous en possédons un exemplaire manuscrit à +la bibliothèque du Conservatoire), _Phrosine et Mélidore_, dont la +musique, souvent pleine d'inspiration, contient des effets d'orchestre +entièrement inconnus à cette époque, tels que celui des quatre cors +employés dans leurs notes dites _bouchées_ les plus sourdes, pour +accompagner d'une sorte de râle instrumental la voix d'un mourant; +Méhul, dans l'espoir de terrasser Lesueur, qu'il détestait, et dont +l'opéra _la Caverne_ venait d'obtenir un succès immense... (J'oubliais +de vous dire que Lesueur fut un célèbre compositeur français, né à +Drucat-Plessiel, près d'Abbeville, la même année que Méhul; il fut +surintendant de la chapelle de l'empereur Napoléon, de celle de Louis +XVIII et de Charles X, écrivit une foule de messes, d'oratorios, +d'opéras, et a laissé en portefeuille un _Alexandre à Babylone_ qui n'a +jamais été représenté); Méhul, irrité du succès de _la Caverne_ de +Lesueur, mit en musique un opéra sur le même sujet et portant le même +titre. _La Caverne_ de Méhul tomba. Je sais que la bibliothèque de +l'Opéra-Comique possède ce manuscrit, et je serais, je l'avoue, fort +curieux de pouvoir juger par mes yeux de ce qu'il y avait de mérité dans +cette catastrophe. + +Une autre chute vint mettre le sceau à la renommée et à la gloire de +Méhul, la chute de _la Chasse du jeune Henri_, opéra dont l'ouverture, +redemandée avec transports, produisit une telle impression sur +l'auditoire qu'on ne voulut pas entendre après elle le reste, assez +ordinaire, dit-on, de la partition. + +Parmi les très-beaux ouvrages de Méhul qui réussirent peu il faut +mettre en première ligne _Ariodant_. Le sujet de cet opéra est à peu +près le même que celui de _Montano et Stéphanie_ de Berton (musicien +français, né à Paris, où il s'est fait une belle réputation par ses +compositions théâtrales). Ils sont l'un et l'autre empruntés à une +tragi-comédie de ce poëte anglais, Shakespeare, dont je vous parlais +tout à l'heure, qui a pour titre: _Much ado about nothing_. Dans +_Ariodant_ se trouve un duo de jalousie presque digne de faire le +pendant de celui d'_Euphrosine_, un duo d'amour d'une vérité crue +jusqu'à l'indécence, un air superbe: «Oh! des amants le plus fidèle!» et +la célèbre romance que vous connaissez très-certainement: + + Femme sensible, entends-tu le ramage + De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux? + + +_Bion_, où l'on trouve un joli rondo, _Épicure, le Trésor supposé,_ +_Héléna_, _Johanna_, _l'Heureux malgré lui_, _Gabrielle d'Estrées_, _le +Prince troubadour_, _les Amazones_, ne réussirent point et appartiennent +probablement à la catégorie des ouvrages justement condamnés à l'oubli. +L'_Irato_, _une Folie,_ _Uthal_, _les Aveugles de Tolède_, _la Journée +aux Aventures_, _Valentine de Milan_ et _Joseph_ sont au contraire de +ceux auxquels le succès a été dispensé assez exactement, ce me semble, +dans la proportion de leur mérite. Le moins connu de ces opéras, _les +Aveugles de Tolède_, a pour préface une jolie ouverture dans le style +des boléros espagnols. L'_Irato_ fut écrit pour mystifier le premier +Consul et tout son entourage, qui ne reconnaissaient de facultés +mélodiques qu'aux seuls Italiens et les refusaient surtout à Méhul. +L'ouvrage fut donné comme une traduction d'un opéra napolitain. Napoléon +n'eut garde de manquer la première représentation; il applaudit de +toutes ses forces, et déclara bien haut que jamais un compositeur +français ne pourrait écrire d'aussi charmante musique. Puis, le nom de +l'auteur ayant été demandé par le public, le régisseur vint jeter à la +salle étonnée celui de Méhul. Mystification excellente, qui réussira +toujours, en tout temps et en tout lieu, et rendra manifeste l'injustice +des préventions, sans jamais les détruire. + +_Uthal_, avec son sujet ossianique, vint se heurter encore contre _les +Bardes_ de Lesueur, qui poursuivaient à l'Opéra une brillante carrière, +et que Napoléon d'ailleurs avait pris sous son patronage. Méhul, pour +donner à l'instrumentation d'_Uthale_ une couleur mélancolique, +nuageuse, ossianique enfin, eut l'idée de n'employer que des altos et +des basses pour tous instruments à cordes, en supprimant ainsi la masse +entière des violons. Il résultait une monotonie plus fatigante que +poétique de la continuité de ce timbre clair-obscur, et Grétry, +interrogé à ce sujet, répondit franchement: «Je donnerais un louis pour +entendre une chanterelle.» + +_Joseph_ est celui des opéras de Méhul qu'on connaît le mieux en +Allemagne. La musique en est presque partout simple, touchante, riche de +modulations heureuses sans être bien hardies, d'harmonies larges et +vibrantes, de gracieux dessins d'accompagnement, et son expression est +toujours vraie. La seconde partie de l'ouverture ne me paraît pas digne +de l'introduction si colorée qui la précède. La prière «Dieu d'Israël!» +où les voix ne sont soutenues que par de rares accords d'instruments de +cuivre, est complètement belle sous tous les rapports. Dans le duo entre +Jacob et Benjamin: «O toi, le digne appui d'un père!» on trouve des +réminiscences assez fortes d'_Œdipe à Colonne_; réminiscences amenées +sans doute dans l'esprit de Méhul par la similitude de situation et de +sentiments qu'offre ce duo avec plusieurs parties de l'opéra de +Sacchini. (_Œdipe à Colonne_ est de Sacchini.) + +Méhul a écrit encore beaucoup d'autre musique que celle des opéras que +je viens d'énumérer. Il a fait ou plutôt arrangé trois partitions de +ballets: _le Jugement de Pâris_, _la Dansomanie_ et _Persée et +Andromède_. Il a composé des chœurs et une bonne ouverture pour la +tragédie de Joseph Chénier, _Timoléon_, plusieurs symphonies, un grand +nombre de morceaux pour le solfége du Conservatoire, des cantates, des +opéras dont je m'abstiens de citer les titres, puisqu'ils ne furent +point représentés; des opéras de circonstance, tels que _le Pont de +Lodi_, et d'autres pour lesquels il eut des collaborateurs; une scène à +deux orchestres, dont le second imite _canoniquement_ le premier comme +un écho, exécutée au Champ-de-Mars dans une fête publique à l'occasion +de la victoire de Marengo; il a fait la musique d'un mélodrame pour le +théâtre de la Porte Saint-Martin, et des chansons patriotiques, entre +autres _le Chant du Départ_ («La victoire en chantant»), dont la +popularité s'est maintenue à côté de celle de _la Marseillaise_. + +Méhul mourut le 18 octobre 1817, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il +avait, dit-on, une conversation attachante, de l'esprit, de +l'instruction, et le goût de l'horticulture et des fleurs. Son système +en musique, si tant est que l'on puisse appeler système une doctrine +semblable, était le système du gros bon sens, si dédaigné aujourd'hui. +Il croyait que la musique de théâtre ou toute autre destinée à être unie +à des paroles doit offrir une corrélation directe avec les sentiments +exprimés par ces paroles; qu'elle doit même quelquefois, lorsque cela +est amené sans effort et sans nuire à la mélodie, chercher à reproduire +l'accent de voix, l'accent déclamatoire, si l'on peut ainsi dire, que +certaines phrases, que certains mots appellent, et que l'on sent être +celui de la nature; il croyait qu'une _interrogation_, par exemple, ne +peut se chanter sur la même disposition de notes qu'une _affirmation_; +il croyait que pour certains élans du cœur humain il y a des accents +mélodiques spéciaux qui seuls les expriment dans toute leur vérité, et +qu'il faut à tout prix trouver, sous peine d'être faux, inexpressif, +froid, et de ne point atteindre le but suprême de l'art. Il ne doutait +point non plus que, pour la musique vraiment dramatique, quand l'intérêt +d'une situation mérite de tels sacrifices, entre un joli effet musical +étranger à l'accent scénique ou au caractère des personnages, et une +série d'accents vrais, mais non provocateurs d'un frivole plaisir, il +n'y a point à hésiter. Il était persuadé que l'expression musicale est +une fleur suave, délicate et rare, d'un parfum exquis, qui ne fleurit +point sans culture et qu'on flétrit d'un souffle; qu'elle ne réside pas +dans la mélodie seulement, mais que tout concourt à la faire naître ou à +la détruire: la mélodie, l'harmonie, les modulations, le rhythme, +l'instrumentation, le choix des registres graves ou aigus des voix et +des instruments, le degré de vitesse ou de lenteur de l'exécution, et +les diverses nuances de force dans l'émission du son. Il savait qu'on +peut se montrer musicien savant ou brillant et être entièrement dépourvu +du sentiment de l'expression; qu'on peut posséder, au contraire, au +plus haut degré ce sentiment et n'avoir qu'une valeur musicale fort +médiocre; que les vrais maîtres de l'art dramatique ont toujours été +doués plus ou moins de qualités très-musicales unies au sentiment de +l'expression. + +Méhul n'était imbu d'aucun des préjugés de quelques-uns de ses +contemporains, à l'égard de certains moyens de l'art qu'il employait +habilement lorsqu'il les jugeait convenables, et que les routiniers +veulent proscrire en tout cas. Il était donc réellement et tout à fait +de l'école de Gluck; mais son style, plus châtié, plus poli, plus +académique que celui du maître allemand, était aussi bien moins +grandiose, moins saisissant, moins _âpre au cœur_; on y trouve bien +moins de ces éclairs immenses qui illuminent les profondeurs de l'âme. +Puis, si j'ose l'avouer, Méhul me semble un peu sobre d'idées; il +faisait de la musique excellente, vraie, agréable, belle, émouvante, +mais sage jusqu'au rigorisme. Sa muse possède l'intelligence, l'esprit, +le cœur et la beauté; mais elle garde des allures de ménagère, sa robe +grise manque d'ampleur, elle adore la sainte économie. + +C'est ainsi que dans _Joseph_ et dans _Valentine de Milan_, la +simplicité est poussée jusqu'à des limites qu'il est dangereux de tant +approcher. Dans _Joseph_ aussi, comme dans la plupart de ses autres +partitions, l'orchestre est traité avec un tact parfait, un bon sens +extrêmement respectable; pas un instrument n'y est de trop, aucun ne +laisse entendre une note déplacée; mais ce même orchestre, dans sa +sobriété savante, manque de coloris, d'énergie même, de mouvement, de ce +je ne sais quoi qui fait la vie. Sans ajouter un seul instrument à ceux +que Méhul employa, il y avait moyen, je le crois, de donner à leur +ensemble les qualités qu'on regrette de ne pas y trouver. J'ai hâte +d'ajouter que ce défaut, s'il est réel, me paraît mille fois préférable +à l'abominable et repoussant travers qu'il faut renoncer à corriger chez +la plupart des compositeurs dramatiques modernes, et grâce auquel l'art +de l'instrumentation fait trop souvent place, dans les orchestres de +théâtre, à des bruits grossiers et ridicules, grossièrement et +ridiculement placés, ennemis de l'expression et de l'harmonie, +exterminateurs des voix et de la mélodie, propres seulement à marquer +davantage des rhythmes d'une vulgarité déplorable, destructeurs même de +l'énergie, malgré leur violence; car l'énergie du son n'est que relative +et ne résulte que des contrastes habilement ménagés; bruits qui n'ont +rien de musical, qui sont une critique permanente de l'intelligence et +du goût du public capable de les supporter, et qui ont enfin rendu nos +orchestres de théâtre les émules de ceux que font entendre dans les +foires de village les saltimbanques et les marchands d'orviétan. + + * * * * * + +Avouez-le, malgré votre haute estime pour Méhul et ses œuvres, vous ne +saviez pas tout cela. Et c'est à _Angélique et Roland_ que vous devez +cette instruction inattendue. A quelque chose le mauvais est bon. + +Votre second acte n'est pas terminé, j'en ai peur. Eh bien causons un +peu. Je reviens encore de Londres. Cette fois, à part l'exception que je +dois faire en faveur de deux cantatrices, je n'y ai rien observé en +musique que d'assez laid. J'ai vu une représentation au théâtre de la +Reine du _Figaro_ de Mozart, mais trombonisé, ophicléidé, en un mot +_doublé en cuivre_ comme un vaisseau de haut bord. C'est ainsi que cela +se pratique en Angleterre. Ni Mozart, ni Rossini, ni Weber, ni Beethoven +n'ont pu échapper à la _réinstrumentation_. Leur orchestre n'est pas +assez épicé, et l'on se croit obligé de pourvoir à ce défaut. +D'ailleurs, si les théâtres ont des joueurs de trombone, d'ophicléide, +de grosse caisse, de triangle et de cymbales, ce n'est pas apparemment +pour qu'ils se croisent les bras! Cette charge est vieille, il serait +temps d'y renoncer. + +Mademoiselle Cruvelli jouait le page, et pour la première fois de ma vie +j'ai entendu ce rôle chanté d'une façon intelligible. Mademoiselle +Cruvelli le dit pourtant avec une passion un peu trop accentuée; elle +fait de Cherubino un trop grand garçon; elle en fait presque un jeune +homme. Madame Sontag _était_ Suzanne. L'existence d'un pareil talent est +à peine croyable pour ceux même qui en éprouvent le charme. Voilà une +cantatrice qui entend l'art des nuances, qui en possède un clavier +complet, et qui sait le choisir et les appliquer! + + Donnez des lis pour elle, + Des lis à pleines mains. + +J'ai assisté, dans Westminster-Abbey, à la _Purcell's commemoration_. Un +petit chœur de voix médiocres chantait avec accompagnement d'orgue des +hymnes, antiennes et motets de ce vieux maître anglais. Un petit +auditoire recueilli assistait à la cérémonie. C'était froid, stagnant, +somnolent, lent. Je m'évertuais à ressentir de l'admiration, et +j'éprouvais le sentiment contraire. Puis le souvenir du chœur des +enfants de l'église de Saint-Paul étant venu m'assaillir, j'ai fait +mentalement une comparaison fâcheuse, et je suis sorti, laissant Purcell +sommeiller avec ses fidèles. + +Sir George Smart a bien voulu, un dimanche, me faire les honneurs de la +chapelle de Saint-James, dont il est l'organiste. Hélas! la musique a +abandonné ce réduit, depuis que les rois et les reines ont cessé +d'habiter le palais. Quelques chantres sans voix, huit enfants de chœur +qui en ont trop, un orgue primitif, c'est tout ce qu'on y entend. Cette +chapelle fut construite par Henri VIII, et sir George m'a montré la +petite porte par laquelle ce bon roi venait rendre grâce à Dieu et +chanter les _alleluia_ composés par lui-même, chaque fois qu'il avait +inventé une nouvelle religion ou fait couper le cou à une de ses +femmes... + +J'ai entendu aussi dans un concert le brillant _Stabat_ de Rossini... +Vous ne connaissez pas l'histoire de la fugue qui termine cette +partition? La voici. + +Rossini, ce grand musicien de tant d'esprit, a pourtant eu la faiblesse +de croire qu'un _Stabat_ respectable, un vrai _Stabat_, un _Stabat_ +digne de succéder à ceux de Palestrina et de Pergolèse, devait +absolument finir par une fugue sur le mot _Amen_. C'est en réalité, vous +le savez tous, le plus abominable et le plus indécent des contre-sens; +mais Rossini ne se sentait pas le courage de braver le préjugé établi +là-dessus. Or, comme la fugue n'est pas son fort, il alla trouver son +ami Tadolini, qui passe pour un contre-pointiste à tous crins, et il lui +dit de son air le plus câlin: _Caro Tadolini, mi manca la forza; fammi +questa fuga!_ Le pauvre Tadolini se dévoua et fit la fugue. Puis quand +le Stabat parut, les professeurs de contre-point la trouvèrent +détestable, ces messieurs ayant toujours été dans l'usage de n'accorder +la science de la fugue qu'à eux ou à leurs élèves. De sorte qu'en fin de +compte, Rossini, à les en croire, eût tout aussi bien fait d'écrire sa +fugue lui-même. + +Telle est l'anecdote qui circule; mais la vérité vraie, c'est, entre +nous soit dit, que la fugue est de Rossini. + +Un malheur sérieux vient de nous frapper à Paris, et vous serez bien +heureux de ne pas en ressentir le contre-coup. Z..., ce grand insulteur +de l'art et des artistes, désespéré d'avoir, par un coup de bourse, +perdu les trois quarts de l'énorme fortune qu'il avait amassée, vous +savez comment, n'a pu résister à une tentation de suicide. Il a fait son +testament, légué, dit-on, ce qui lui restait à la directrice d'une +maison d'éducation pour les filles jeunes, et, ce pieux devoir rempli, +s'est acheminé vers la place Vendôme, où il s'est fait ouvrir la porte +de la colonne. Parvenu sur la galerie qui couronne le sommet du +monument, il a quitté son chapeau, sa cravate, ses gants, je tiens ces +affreux détails du gardien de la colonne, il a jeté un regard calme sur +l'abîme ouvert autour de lui, puis s'éloignant de quelques pas de la +balustrade, comme pour mieux prendre son élan, il a brusquement renoncé +à son projet. + +Henri Heine, que je viens de voir, m'a récité en prose française un +petit poëme élégiaque allemand qu'il a composé sur cette catastrophe. +C'est à mourir de rire. + +Pauvre Heine! cloué sur son lit depuis six ans par une incurable +paralysie; presque aveugle; il garde néanmoins sa terrible gaîté. Il ne +consent pas encore à mourir, dit-il. Il faut que le bon Dieu attende. Il +veut voir auparavant comment _tout ceci finira_. Il fait des mots, sur +ses ennemis, sur ses amis, sur lui-même. Avant-hier, en m'entendant +annoncer, il s'est écrié de son lit, avec sa faible voix qui semble +sortir d'une tombe: «Eh! mon cher! quoi, c'est vous! entrez. Vous ne +m'avez donc pas abandonné?... toujours original!» + +Si votre second acte n'est pas terminé, j'en suis fâché, Corsino, mais +je n'ai plus rien à vous conter pour le moment. Ainsi résignez-vous, +prenez votre violon et jouez le final comme s'il était bon. Vous n'en +mourrez pas. D'ailleurs, j'ai besoin de relire encore votre lettre; je +veux y répondre de façon à ne pas être obligé de vous quitter avant la +fin du troisième acte, que vous me dénoncez comme le plus dangereux. + + * * * * * + +POUR LE DERNIER ACTE. + +Je n'ai pas voulu, en commençant ma lettre, faire la moindre observation +sur certains passages de la vôtre. J'y arrive maintenant. + +Ah! mes quatre ou cinq lecteurs trouvent que j'ai mal agi en racontant +les délassements auxquels ils se livrent, eux et leurs confrères, quand +il s'agit d'exécuter la musique qu'ils n'aiment point! délassements que +j'avoue avoir moi-même partagés! + +Voilà bien les artistes! s'ils font la moindre chose passable, il faut +que les cinq cent trente mille voix de la renommée, sans compter sa +trompette, l'annoncent aux cinq parties du monde; et en quels termes! et +avec quelles fanfares! je le sais trop. Mais, s'il leur arrive de se +laisser entraîner à quelque action ou production qui donne tant soit peu +de prise à la critique, malgré tous les ménagements, tous les sourires +de cette pauvre critique, en dépit des formes aimables qu'elle prend +pour se faire bénigne et douce et bonne fille, en parler seulement est, +de sa part, un crime abominable; à les en croire, c'est une infamie, que +dis-je, une platitude, un _abus de confiance_: et chacun de ces indignés +de s'écrier comme Othello: «Il n'y a donc point de carreaux au ciel!» + +Sur ma foi, très-chers, vous m'inspirez de la pitié. + +Je vous supposais moins arriérés, et je me croyais, moi, bien plus de +vos amis. + +Allons! je vais mettre des gants pour vous écrire, je ne me montrerai +désormais dans votre orchestre qu'en cravate blanche, avec _toutes mes +décorations_, et ne vous parlerai, Messeigneurs, que chapeau +bas......... + +Plaisanterie à part, une telle susceptibilité est enfantine, (sachez-moi +gré de ne pas dire puérile); mais comme je vous tiens pour incapables de +n'en pas rire à présent, brisons-là, et qu'il n'en soit plus question. + +Pour vous, Corsino, qui pensez paraître _ridicule aux yeux des hommes de +lettres et des musiciens de Paris qui me liront_, sachez-le bien, votre +crainte est absolument chimérique; par cette excellente raison, que les +hommes de lettres de Paris lisent seulement leurs propres livres et que +les musiciens ne lisent rien. + +Je vous remercie sincèrement de m'avoir soustrait à la _vendetta +transversale_ du ténor outragé, et de ne _vouloir pas qu'on me joue_. Je +vous en ai même une double obligation, car le danger serait double pour +moi, si l'opéra en question était donné à X***. Je crois vos +confrères fort capables d'en faire un _opéra où l'on parle_, et de +commencer la lecture de _Clarisse-Harlowe_ à sa première représentation. + +J'avoue la mesquinerie de mon calembour sur Moran, mais votre jeu de +mots sur les Bavaroises ne vaut pas mieux. + +Il m'est impossible de croire au corset de votre chef d'orchestre. Ce +sont plutôt les répétitions d'_Angélique et Roland_ qui l'auront fait +maigrir. C'est donc bien mauvais? + +Si j'ai dit par deux fois que le bon Bacon (admirez l'euphonie!) ne +descendait pas de l'homme célèbre dont il porte le nom, c'est que sa +rare intelligence et la profondeur de son esprit pourraient faire croire +le contraire, et qu'une telle supposition de descendance serait +calomnieuse pour le savant Roger Bacon, inventeur de la poudre, +puisqu'il fut moine et que les moines ne se marient pas. Cette +explication, je l'espère, satisfera complétement notre ami. + +Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et vous, Corsino, vous ignorez ce +qu'est Falstaff. Vous osez le dire! Mais vous êtes donc tous plus B. B. +B. B. Bacon que Bacon lui-même! Falstaff un poëte! un guerrier! et vous +avez prétendu souvent connaître Shakespeare!... Sachez donc, Messieurs +mes amis les musiciens, que sir John Falstaff est un personnage +important de trois pièces du poëte anglais, des deux tragédies de _Henri +VI_ et de la comédie des _Joyeuses commères de Windsor_; qu'il occupe +encore l'attention du public dans un quatrième drame du même auteur, où +il ne paraît point, mais où l'on vient raconter ses derniers moments. +Sachez qu'il fut le favori de la reine Élisabeth, qu'il est l'idéal du +bouffon anglais, du gascon anglais, du matamore anglais; qu'il faut voir +en lui le vrai polichinelle anglais, le représentant de cinq ou six +péchés capitaux; que gourmandise, paillardise, couardise, sont ses +qualités dominantes; que, malgré son obésité, sa rotondité, sa ladrerie +et sa poltronnerie, il ensorcelle des femmes et leur fait mettre en gage +leur argenterie pour satisfaire ses appétits gloutons; que Shakespeare +l'a donné au prince Henri pour compagnon de ses orgies et de ses +escapades nocturnes dans les rues de Londres; lequel prince permet à +Falstaff de traiter Son Altesse avec la plus incroyable familiarité; +jusqu'au moment où devenu roi sous le nom de Henri V, et désireux de +faire oublier les folies de sa jeunesse, le _Royal Hal_, comme Falstaff +a l'insolence de l'appeler par abréviation, interdit l'accès de sa cour +à son gros compagnon de débauches et l'envoie en exil. Sachez enfin que +cet incomparable cynique, auquel on s'intéresse malgré soi et dont la +triste fin vous tire presque des larmes, obligé de prendre part à une +grande bataille, à la tête d'une bande de vagabonds dépenaillés dont il +est le capitaine, s'enfuit au moment de l'action et prononce dans le +réduit où il est allé se cacher le monologue que voici: + +_Honour pricks me on. Yea, but how, if honour prick me off when I come +on? how then? can honour set to a leg? No. Or an arm? No. Or take away +the grief of a wound? No. Honour hath no skill in surgery then? No. What +is honour? A Word. Wath is in that word, honour? Wat is that honour? +Air. A trim reckoning!--Who hath it? He that died o' Wednesday. Doth he +feel it? No. Doth he hear it? No. Is it insensible then? Yea, to the +dead. But will it not live with the living? No. Why? Detraction will not +suffer it.--Therefore I'll none of it: Honour is a mere scutcheon, and +so ends my catechism._ + +J'ai transcrit l'original de ce discours célèbre, pour ceux d'entre +vous, Messieurs, qui ne savent pas l'anglais et qui voudraient se +donner l'air de le savoir. Mais en voici la traduction, destinée à ceux +qui bornent leurs prétentions à comprendre la langue française. + +_L'honneur me pique pour me faire avancer. Oui, mais quoi, si l'honneur +me pique à terre quand j'avance! Que faire alors? L'honneur peut-il me +raccommoder une jambe? Non. Ou un bras? Non. Ou dissiper la douleur +d'une blessure? Non. L'honneur ne sait donc rien en chirurgie? Qu'est-ce +que l'honneur? Un mot. Qu'est-ce que ce mot, honneur? Qu'est-ce que cet +honneur? De l'air. Une facture acquittée. Qui possède cela? Celui qui +mourut mercredi. Le sent-il? Non. L'entend-il? Non. C'est insensible +alors? Oui, pour les morts. Mais cela ne vivra-t-il pas avec les +vivants? Non. Pourquoi? La médisance ne le souffrira pas.--En ce cas je +m'en passerai: L'honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon +catéchisme._ + +Vous devinez maintenant, n'est-ce pas, comment à propos des labeurs de +Camoëns et de sa gloire tardive, j'ai pu m'écrier: _O Falstaff_, et +songer à sa philosophie. Vous êtes d'une rare pénétration. + +Venons enfin, cher Corsino, à vos dernières questions. + +L'auteur de cette vie de Paganini dont vous me parlez, écrivait +récemment à un de mes amis, en le priant d'obtenir de moi une analyse de +son ouvrage dans le _Journal des Débats_; espérant, disait-il, que je ne +me laisserais pas influencer dans cette appréciation par ma haine pour +la musique italienne et pour les Italiens. J'ai donc lu sa brochure. Il +m'a été facile de répondre aux reproches violents qui m'y sont adressés. +Mais cette réplique faite, on m'a détourné de la publier dans un +journal, afin de ne pas donner lieu à une polémique qui, n'intéressant +que moi, y serait nécessairement déplacée. Ici le cas n'est plus le +même, et je ne suis pas fâché, puisque vous avez lu l'accusation, de +vous faire connaître la défense. + + + + +RÉPONSE A M. CARLO CONESTABILE + +auteur du livre intitulé: + +VITA DI NICCOLO PAGANINI DA GENOVA + + +M. Conestabile de Pérouse en appelle à mon impartialité en me demandant +de faire l'analyse de ce petit ouvrage, dans lequel il me traite de la +plus vilaine façon. Je le remercie de m'avoir cru, néanmoins, capable de +rendre pleine justice à son travail. Je le ferais bien volontiers, +accoutumé que je suis à me trouver dans cette piquante position. +Malheureusement l'œuvre est de telle nature, qu'il m'est impossible +d'émettre, à son sujet une opinion de quelque valeur. Je ne puis juger +ni du mérite historique du livre, n'étant point en mesure de connaître +la vérité des faits qui y sont énoncés; ni du style de l'auteur, les +finesses de la langue italienne devant m'échapper nécessairement; ni de +la justesse avec laquelle il apprécie le talent du grand virtuose, _car +je n'ai jamais entendu Paganini_. J'étais en Italie, à l'époque où cet +artiste extraordinaire enthousiasmait la France. Quand je l'ai connu, +plus tard, il avait déjà renoncé à se faire entendre en public, l'état +de sa santé ne le lui permettant plus; et je n'osai point alors, cela se +conçoit, lui demander de jouer pour moi seul une fois encore. Si je me +suis formé de lui une opinion si haute, c'est d'après sa conversation +d'abord; c'est éclairé par ces irradiations que projettent certains +hommes d'élite et qui semblaient entourer Paganini d'une poétique +auréole; c'est d'après l'admiration ardente autant que raisonnée qu'il +avait inspirée à des artistes dans le jugement desquels j'ai une +confiance absolue. + +J'aime à penser que M. Conestabile a puisé aux sources les plus pures +pour écrire la vie de l'illustre virtuose, dont l'apparition produisit +en Europe une émotion si extraordinaire. Je reconnais même qu'en ce qui +touche mes relations avec Paganini, il a recueilli quelques +renseignements exacts et qu'il n'a guère laissé échapper que des erreurs +de détail peu importantes. Peut-être devrais-je borner là mon +appréciation. Mais ce livre contient un passage bien fait pour me faire +ressentir une violente indignation, si la calomnie qu'il contient +n'était tempérée par tant d'absurdité; et je ne puis, le lecteur me le +pardonne, m'abstenir d'y répondre brièvement. + +Après avoir raconté ce qui est de notoriété publique d'une anecdote qui +me concerne, et dans laquelle Paganini joua à mon égard un rôle si +cordialement magnifique, après avoir même accordé bénévolement une +valeur trop grande à mes compositions, M. Conestabile s'écrie: +«Maintenant, qui le croirait!!! ce même homme qui doit à un Italien le +triomphe de son propre génie, l'_acquisition_ (conseguimento) d'une +somme considérable[10], ce Berlioz, qui appartient à une nation si +redevable à la très-chère patrie des Palestrina, des Lulli, des Viotti, +des Spontini, NE SE SOUVIENT PLUS, Paganini mort, des bienfaits qu'il a +reçus; et, après avoir sucé le venin de l'ingratitude, se plaît à vomir +des paroles acerbes contre _notre_ musique, contre _nous_, qui, par +antique bonté, sommes habitués à souffrir les injures et les outrages +des nations étrangères (je traduis textuellement), n'opposant à leurs +grossiers sarcasmes qu'un dédaigneux silence! Mais non, le nom d'Hector +Berlioz ne périra pas (vous êtes trop bon!), ni celui de Paganini (à +fortiori, c'est un pléonasme); et si les contemporains se taisent (ils +ne se taisent pas tous), au moins nos successeurs, en apprenant +l'aventure que je viens de raconter, récompenseront par leurs +applaudissements la philanthropie italienne, et consacreront une page à +l'ingratitude française!!!» + +En vérité, Monsieur, lui répondrai-je, si vous pouviez savoir combien +cette tirade est ridicule, vous seriez très-fâché de l'avoir laissé +échapper. Vous vivez, je le vois, dans un monde exclusif et qui veut +rester en dehors du mouvement musical de l'Europe. Vous vous passionnes +pour _votre_ musique, comme vous dites, sans pouvoir établir entre son +caractère et celui de la musique des autres peuples d'utiles +comparaisons. De là, votre foi religieuse dans l'art italien et votre +irritation quand on ose mettre ses dogmes en discussion. Vous oubliez +que la plupart des artistes et critiques de quelques valeur connaissent, +au contraire, plus ou moins, les chefs-d'œuvre de tous les pays; que ces +mêmes critiques et artistes n'attachent de prix réel qu'à la musique +vraie, grande, originale, belle; qu'ils l'aiment pour ses qualités ou la +détestent pour ses vices, sans s'inquiéter d'où elle vient. Peut-être ne +l'avez-vous jamais su. Eh bien! en ce cas, je vous l'apprends. Que +l'auteur d'une œuvre musicale soit Italien, Français, Anglais ou Russe, +il leur importe peu. Les questions de nationalité sont à leurs yeux tout +à fait puériles. + +Et la preuve en est dans votre livre même, lorsqu'à propos de la mort de +Spontini, vous dites que je _n'ai pu m'empêcher_ (il y a vingt-cinq ans +que je ne le puis) _de payer à ses œuvres un large tribut d'admiration_. + +Maintenant, permettez-moi de vous montrer l'injustice de l'accusation +blessante que vous portez contre moi, les conséquences qu'il en faudrait +tirer si elle était méritée, et l'erreur matérielle que vous avez +commise sur le fond de la question. + +Je vois d'abord, dans cette accusation même, la preuve que, vous au +moins, vous n'opposerez pas _aux sarcasmes un dédaigneux silence_, et +que vous êtes à peu près exempt de _l'antique bonté_ de vos +compatriotes. + +Vous croyez qu'un grand artiste italien ayant fait pour moi ce que fit +Paganini, je suis tenu par cela seul de trouver excellent, parfait, +irréprochable, tout ce qui se pratique en Italie, de louer les habitudes +théâtrales de ce beau pays, les prédilections musicales de ses +habitants, les résultats que ces prédilections et ces habitudes ont +amenés dans l'exercice du plus libre des arts, et la compression +qu'elles exercent fatalement sur lui. + +Quoique Français, Monsieur, je dois beaucoup à la France; d'après vous, +il me serait donc imposé de trouver bonne toute la musique qu'elle +produit. Ce serait fort grave, car on en fait, en France, presque +autant de mauvaise que chez vous. Je dois beaucoup aussi à la Prusse, à +l'Autriche, à la Bohême, à la Russie, à l'Angleterre; je suis criblé de +dettes semblables, contractées un peu partout. Il me faut donc déclarer +que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et +m'écrier: «Vous êtes tous sublimes, embrassons-nous!» sans ajouter: «Et +que cela finisse!» + +Vous prétendez enfin qu'à l'égard de toutes les nations dont un seul +homme même aurait bien voulu me reconnaître quelque mérite, je dois ne +plus tenir compte de ma conscience d'artiste et jouer, en tout état de +cause, une sotte comédie d'admiration. + +Paganini, Monsieur, qui n'était point de votre avis, m'eût méprisé, si +j'en eusse été capable. Je sais fort bien, en outre, ce qu'il pensait +des mœurs musicales de son pays, quoiqu'il ne se soit jamais trouvé, +fort heureusement pour lui et peut-être pour vous, dans le cas +d'exprimer par écrit son opinion à ce sujet. Je tremble de vous laisser +soupçonner ce qu'en pensaient également Cherubini et Spontini, dont vous +revendiquez maintenant comme vôtres la célébrité et les œuvres, bien que +l'Italie ne se soit guère souciée de l'une ni des autres. Paganini, +Spontini et Cherubini furent donc, eux aussi, et plus que moi, des +monstres d'ingratitude; car si le reste de l'Europe, en leur donnant à +parcourir une carrière plus vaste que celle imposée à ses musiciens par +l'Italie, a forcé leur génie de prendre un vol plus puissant et plus +fier, et les a comblés ensuite d'or, d'honneurs et de gloire, l'Italie +leur donna.... naissance, et ce présent, peu coûteux, a bien son prix. +D'ailleurs, remarquez, je vous prie, que Paganini n'est point l'Italie, +pas plus que je ne suis la France. Ces deux pays, dont vous glorifiez +justement l'un, en flagellant l'autre outre mesure, ne sauraient être +solidaires des sentiments privés de deux artistes. Admettons même, si +vous voulez, que tous les Italiens soient des _philanthropes_, selon +votre naïve expression, il m'est impossible de vous accorder que tout +les Français soient des _ingrats_. + +De plus, je veux vous faire un important aveu: quelque passionné que +vous soyez pour votre musique, je suis presque sûr de l'être encore +davantage pour _la_ musique. A ce point que je me sens très-capable +d'éprouver une sympathie dévouée pour un brigand de génie, eût-il tenté +de m'assassiner, et assez peu pour un honnête homme auquel la nature +aurait refusé l'intelligence et le sentiment de l'art. + +Sans doute, vos convictions sont sincères et vous êtes un parfait +honnête homme. Mais, croyez-le bien, les idées de Paganini ne +différaient guère de ma monstrueuse manière de voir à ce sujet. Enfin, +pour compléter ma profession de foi, sachez que si je suis profondément +reconnaissant envers les hommes dont les œuvres m'inspirent de +l'admiration, je n'admirerai jamais des hommes médiocres, lors même que +leurs procédés envers moi m'auraient inspiré la plus vive +reconnaissance. Jugez de la valeur du droit que je m'attribue de ne +point louer les œuvres et les talents médiocres ou pires, de gens +auxquels je ne dois rien. + +Maintenant relevons une erreur de date qui a bien aussi son importance. +Celle de mes critiques que vous citez, et dont vous changez d'ailleurs +la signification, en mettant _sens mélodique_ au lieu de _sens de +l'expression_, ce qui est fort différent, je vous l'assure, cette étude +sur les tendances musicales de l'Italie, qui a motivé le réquisitoire au +sujet duquel j'ai le plaisir de vous entretenir, a été écrite en 1830, à +Rome. Elle fut imprimée pour la première fois à Paris, dans le courant +de la même année, par la Revue européenne, reproduite ensuite dans +diverses publications, dans l'_Italie pittoresque_, entre autres, et +dans la _Revue musicale_ de M. Fétis, qui taxa d'abord mon opinion +d'exagérée et en reconnut lui-même, plus tard, la justesse et la +justice. Vous pouvez vous en convaincre par le récit que M. Fétis a +publié dans la _Gazette musicale_ de Paris, de son voyage en Italie. Or, +j'ai vu Paganini pour la première fois en 1833. Vous voyez donc bien +qu'il ne peut y avoir absolument aucune ingratitude dans le fait de cet +écrit, puisqu'il fut rédigé, imprimé et reproduit longtemps avant que +j'eusse seulement rencontré l'immortel virtuose dont vous êtes le +biographe, et qu'il m'eût honoré de son amitié. Ceci, je le suppose, +suffira pour ôter un peu de sa valeur à votre accusation, mais n'empêche +point que j'aie encore à cette heure les mêmes idées sur ce que l'Italie +peut avoir conservé de ses mœurs musicales de 1830, et que je prétende +être toujours en droit de les exprimer, sans mériter le moins du monde +le reproche d'ingratitude que vous avez eu le patriotisme de m'adresser. + +Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire sur votre livre, qui me semble +écrit, du reste, dans un but honorable et avec les meilleures +intentions. + + * * * * * + +Je vais répondre maintenant, caro Corsino, à l'autre question +_importante_ contenue dans votre lettre. + +Oui, je connais Wallace, et j'apprends avec plaisir que vous aimez son +opéra de _Maritana_. Cet ouvrage, si bien accueilli à Vienne et à +Londres, m'est pourtant encore inconnu. Quant à l'auteur, voici quelques +détails invraisemblables sur lui, qui pourront vous intéresser. +Admettez-les pour vrais, car je les tiens de Wallace lui-même, et il est +trop indolent, malgré son humeur vagabonde, pour se donner la peine de +mentir. + + + + +V. WALLACE + +compositeur anglais. + +SES AVENTURES A LA NOUVELLE-ZÉLANDE + + +Vincent Wallace naquit en Irlande. Il fut d'abord un violoniste +distingué, et obtint comme tel de beaux succès à Londres et dans les +colonies des Indes et de l'Australie. Il a ensuite renoncé au violon +pour se livrer à l'enseignement du piano, instrument qu'il possède +parfaitement, et à la composition. C'est un excellent _Excentric man_, +flegmatique en apparence comme certains Anglais, téméraire et violent au +fond comme un Américain. Nous avons passé ensemble, à Londres, bien des +demi-nuits autour d'un bol de punch, occupés, lui à me raconter ses +bizarres aventures, moi à les écouter avidement. Il a enlevé des femmes, +il a compté plusieurs duels malheureux pour ses adversaires, il a été +sauvage... Oui, sauvage, ou à peu près, pendant six mois. Et voici en +quels termes je l'ai entendu me narrer, avec son flegme habituel, cet +étrange épisode de sa vie: + +«J'étais à Sydney (Wallace dit: J'étais à Sydney,--ou bien: Je vais à +Calcutta,--comme nous disons à Paris: Je pars pour Versailles--ou: Je +reviens de Rouen), j'étais à Sydney, en Australie, quand un commandant +de frégate anglais, de ma connaissance, m'ayant rencontré sur le port, +me proposa, entre deux cigares, de l'accompagner à la +Nouvelle-Zélande.--Qu'allez-vous faire là? lui dis-je.--Je vais châtier +les habitants d'une baie de Tavaï-Pounamou, les plus féroces des +Néo-Zélandais, qui se sont permis, l'an dernier, de piller un de nos +baleiniers et de manger son équipage. Venez avec moi, la traversée n'est +pas longue et l'expédition sera amusante.--Je vous suivrai volontiers. +Quand partons-nous?--Demain.--C'est convenu, je suis des vôtres.--Le +lendemain nous mîmes à la voile, en effet, et le voyage se fit +rapidement. Arrivés en vue de la Nouvelle-Zélande, notre commandant, qui +avait cinglé droit sur sa baie, ordonne de mettre le navire en désarroi, +de déchirer quelques voiles, de briser deux ou trois vergues, de fermer +les sabords, de masquer soigneusement nos canons, de cacher les soldats +et les trois quarts de l'équipage dans l'entrepont, de donner enfin à +notre frégate l'air d'un pauvre diable de navire à moitié désemparé par +la tempête et ne gouvernant plus. + +Dès que les Zélandais nous eurent aperçus, leur méfiance ordinaire les +fit se tenir coi. Mais, en ne comptant qu'une dizaine d'hommes sur le +pont de la frégate, et croyant reconnaître, à notre apparence misérable +et à l'incertitude de nos allures, que nous étions des naufragés +suppliants plutôt que des agresseurs, ils saisissent leurs armes, +sautent dans leurs pirogues et se dirigent vers nous de tous les coins +du rivage. Je n'ai jamais tant vu de pirogues de ma vie. Il en sortait +de la terre, de l'eau, des buissons, des rochers, de partout. Et notez +que plusieurs de ces embarcations portaient jusqu'à cinquante guerriers. +On eût dit d'un banc de poissons énormes nageant de notre côté, en +rapprochant leurs rangs. Nous nous sommes ainsi laissé entourer comme +des gens incapables de se défendre. Mais quand les pirogues, divisées en +deux masses, se sont trouvées à une demi-portée de pistolet et serrées à +ne pouvoir virer de bord, un petit coup donné à la barre fait notre +frégate présenter ses flancs aux deux flottilles, et le commandant de +crier aussitôt: «En bataille sur le pont! ouvrez les sabords! et feu +partout sur cette vermine!»--Les canons de babord et de tribord avançant +alors hors du navire toutes leurs têtes à la fois, comme des curieux qui +se mettent aux fenêtres, ont commencé à cracher sur les guerriers +tatoués une pluie de mitraille, de boulets et d'obus des mieux +conditionnées. Nos quatre cents soldats accompagnaient ce concert d'une +fusillade nourrie et bien dirigée. Tout le monde travaillait; c'était +superbe. Du haut d'une vergue du grand mât, où j'étais grimpé avec mes +poches pleines de cartouches, mon fusil à deux coups et une douzaine de +grenades, que le maître canonnier m'avait données, j'ai, pour ma part, +ôté l'appétit à bien des Zélandais, qui avaient déjà peut-être creusé le +four où ils comptaient me faire cuire. J'en ai tué je ne pourrais dire +combien. Vous le savez, dans ces pays-là, cela ne fait rien de tuer des +hommes. On ne se figure pas surtout l'effet de mes grenades. Elles +éclataient entre leurs jambes et les faisaient sauter en l'air et +retomber à la mer comme des dorades, pendant que les pièces de +vingt-quatre et de trente-six, avec leurs gros boulets, vous enfilaient +des séries de pirogues et les coupaient par le milieu avec des +craquements comparables à ceux du tonnerre quand il tombe sur un arbre. +Les blessés hurlaient, les fuyards se noyaient, et notre commandant +trépignait en criant dans son porte-voix: «Encore une bordée! à boulets +ramés! feu sur ce chef aux plumes rouges! A la mer la chaloupe +maintenant! le canot, la yole! Achevez les nageurs à coups d'anspect! +allons, raide! mes garçons! _God save the queen!_» + +La mer était couverte de cadavres, de membres, de casse-tête, de +pagaies, de débris d'embarcations; et çà et là se dessinaient sur l'eau +verte de larges flaques rouges. Nous commencions à être las, quand nos +hommes de la chaloupe, moins enragés que le commandant, se contentant +d'expédier à coups de pistolet et d'aviron encore une douzaine de +nageurs, ont tiré de l'eau deux Zélandais magnifiques, deux chefs qui +n'en pouvaient plus. On les a hissés à demi morts sur le pont de la +frégate. Au bout d'une heure, les deux Goliath étaient debout et +vigoureux comme des panthères. L'interprète que nous avions amené de +Sydney s'est approché d'eux pour leur assurer qu'ils n'avaient plus +rien à craindre; les blancs n'étant pas dans l'usage de tuer leurs +prisonniers.--«Mais, a dit alors l'un des deux dont la taille était +énorme et l'aspect effrayant, pourquoi les blancs ont-ils tiré sur nous +leurs gros et leurs petits fusils? Nous n'étions pas encore en +guerre.--Vous rappelez-vous, a répondu l'interprète, ces pécheurs de +baleine que vous avez tués et mangés l'année dernière? ils étaient de +notre nation, nous sommes venus les venger.--Ah! s'écrie le grand chef +en frappant un violent coup de talon sur le plancher et regardant son +compagnon avec un sauvage enthousiasme, très-bon! les blancs sont grands +guerriers!» Notre procédé les remplissait évidemment d'admiration. Ils +nous jugeaient au point de vue de l'art, en connaisseurs, en nobles +rivaux, en grands artistes. + +La flotte zélandaise abîmée, la tuerie d'hommes achevée, le commandant +nous apprend, un peu tard, qu'il doit aller maintenant en Tasmanie, au +lieu de retourner à la Nouvelle-Galles. J'étais fort contrarié de faire +forcément ce nouveau voyage, dont la durée devait être assez longue. +Mais voilà le chirurgien de la frégate qui exprime le désir de rester à +Tavaï-Pounamou, pour y étudier la flore de la Nouvelle-Zélande et +enrichir ses herbiers, si le commandant peut venir le reprendre en +revenant à Sydney: ce à quoi celui-ci s'engage sans difficulté. Alors +l'idée de voir de près ces terribles sauvages me séduit, et j'offre au +chirurgien de l'accompagner. On peut rendre la liberté aux deux chefs, à +la condition pour eux de garantir notre sûreté. Ceux-ci, à qui +l'arrangement convient fort, promettent de nous protéger auprès de leur +nation, qui, à les en croire, nous recevra bien. «Tayo! tayo!» (amis) +disent-ils en venant selon l'usage frotter leur nez contre le nôtre. +«Tayo rangatira!» (amis des chefs). + +Le traité est conclu. On nous conduit à terre, le chirurgien, les deux +chefs et moi. + +J'avais bien un certain serrement de cœur en mettant le pied sur cette +plage maintenant déserte, mais couverte d'ennemis en armes quelques +heures auparavant, et où nous venions, nous vainqueurs, sans autre +sauvegarde contre la fureur des vaincus que la parole et l'autorité +douteuse de deux chefs anthropophages. + +--Sur l'honneur, dis-je à Wallace en l'interrompant, vous méritiez +d'être cuits vivants à petit feu et mangés l'un et l'autre. Conçoit-on +une aussi outrecuidante folie!--Eh bien, pourtant il ne nous arriva +rien. En rencontrant leur peuplade, nos chefs expliquèrent que la paix +était faite et qu'ils nous devaient leur liberté. Après quoi, nous +faisant mettre à genoux devant eux, ils nous donnèrent à chacun un petit +coup de casse-tête sur la nuque, en faisant des signes et prononçant des +paroles qui nous rendaient _sacrés_. + +Hommes, femmes et enfants, criant: Tayo! à leur tour, nous approchèrent +aussitôt avec curiosité, mais sans la moindre apparence hostile. Notre +confiance paraissait les flatter, et tous y répondirent. Le chirurgien, +d'ailleurs, nous fit bien venir d'eux, en pansant le petit nombre de +blessés qui avaient survécu à la mitraille, et dont plusieurs avaient +des plaies et des fractures affreuses. Au bout de quelques jours il me +laissa pour aller, sous la conduite de Koro le grand chef, explorer une +forêt de l'intérieur. + +J'avais déjà, un an auparavant, appris aux îles Haouaï quelques mots de +la langue kanacke, en usage, malgré les énormes distances qui séparent +ces divers archipels, à Haouaï, à Taïti et à la Nouvelle-Zélande. Je +m'en servis tout d'abord pour séduire deux petites Zélandaises +charmantes, vives comme des grisettes parisiennes, avec de grands yeux +noirs étincelants et des cils de la longueur de mon doigt. Une fois +apprivoisées, elles me suivirent comme deux lamas, Méré portant ma +poudre et mon sac à balles, Moïanga, le gibier que j'abattais dans nos +excursions; et me servant tour à tour l'une et l'autre d'oreiller, la +nuit, quand nous dormions à la belle étoile. Quelles nuits! Quelles +étoiles! Quel ciel! C'est le paradis terrestre que ce pays-là. + +Croiriez-vous que j'y fus atteint néanmoins par le plus inattendu et le +plus infernal des chagrins! Emaï, mon chef protecteur, avait une fille +de seize ans, qui ne s'était pas montrée d'abord, et dont la beauté +piquante, quand je l'aperçus, me planta au cœur un amour terrible, avec +tous les frémissements, tous les étouffements et tous les abominables +maux de nerfs qui s'en suivent. + +Dispensez-moi de vous faire son portrait... Je crus n'avoir qu'à me +présenter à elle pour trouver deux bras ouverts. Méré et Moïanga +m'avaient gâté. Je voulus en conséquence, après quelques mots tendres, +la conduire dans un champ de phormium (le lin du pays) pour y filer des +heures d'or et de soie. Mais point. Résistance, résistance obstinée. +Alors, je me résignai à faire une cour en règle et assidue. Le père de +Tatéa (c'est son nom) prit mes intérêts avec chaleur; il adressa devant +moi maintes fois de vifs reproches à la belle rebelle. J'offris à Tatéa +l'un après l'autre et tous ensemble les boutons de cuivre doré de mon +gilet, puis mon couteau, ma pipe, mon unique couverture, plus de cent +grains de verre bleus et roses; je tuai une douzaine d'albatros, pour +lui faire un manteau de duvet blanc; je lui proposai de me couper +elle-même le petit doigt. Ceci parut l'ébranler un moment, mais elle +refusa encore. Son père indigné voulait lui casser un bras; je l'en +détournai à grand'peine. Mes deux autres femmes s'en mêlèrent à leur +tour et tentèrent de combattre son obstination. + +La jalousie est ridicule dans la Nouvelle-Zélande, et mes femmes +n'étaient point ridicules. + +Rien n'y fit. + +Alors, ma foi, le spleen s'empara de moi. Je cessai de manger, de fumer, +de dormir. Je ne chassai plus, je ne disais plus un mot à Moïanga, ni à +Méré; les pauvres filles pleuraient, je n'y prenais pas garde; et +j'allais me tirer un coup de fusil dans l'oreille, quand j'eus l'idée +d'offrir à Tatéa un baril de tabac que je portais toujours attaché sur +mon dos. + +C'était cela!!! et je ne l'avais pas deviné!!! + +Le plus consolant des sourires accueillit ma nouvelle offrande; on me +tendit la main, et en la touchant, je crus sentir mon cœur fondre, comme +fond un morceau de plomb dans un feu de forge. Le cadeau de noces était +accepté. Méré et Moïanga coururent, pleines de joie, annoncer à Emaï la +bonne nouvelle; et Tatéa, ravie de posséder le précieux baril qu'elle +s'était obstinée par coquetterie à ne pas demander, dénoua enfin sa +chevelure et m'entraîna palpitant vers le champ de phormium... + +Ah! mon cher, ne me parlez pas de nos Européennes!... + +Au coucher du soleil, mes deux petites premières, ma reine Tatéa et moi, +nous fîmes au coin d'un bois le plus délirant souper de famille, avec +des racines de fougère, des kopanas (pommes de terre), un beau poisson, +un guana (grand lézard) et trois canards sauvages, cuits les uns et les +autres au four, entre des pierres rougies, selon la méthode des +naturels, et arrosés de quelques verres d'eau-de-vie qui me restaient. + +On m'eût proposé, ce soir-là, de me transporter en Chine, dans le palais +de porcelaine de l'Empereur, et de me donner la céleste princesse, sa +fille, pour épouse, avec cent mandarins décorés du bouton de cristal +pour me servir, que j'aurais refusé. + +Le lendemain de ces noces intimes, le chirurgien revint de son +exploration botanique. Il était couvert de végétaux plus ou moins secs; +il avait l'air d'une meule de foin ambulante. Son chef et le mien, Koro +et Emaï, nos deux cornacs, convinrent de célébrer cette réunion et mon +mariage par un festin officiel splendide. Ils avaient justement surpris +en flagrant délit de vol dans leur Pâ (village) une jeune esclave, et +l'on convint de la punir de mort pour cette solennité. Ce qui fut fait, +bien que je protestasse que nous avions déjà un très-beau dîner et que +je n'en mangerais pas. + +Dans le fait, vous pouvez m'en croire, au risque de désobliger nos chefs +qui s'étaient mis en frais pour nous traiter, au risque même d'irriter +Tatéa qui trouvait absurdes mes répugnances, on eut beau m'offrir la +meilleure épaule de l'esclave, servie sur une fraîche feuille de fougère +et entourée de succulentes koranas, il me fut impossible d'y toucher. +Notre éducation est vraiment singulière, en Europe! J'en suis honteux. +Mais ce sentiment d'horreur pour l'homme, inculqué dès l'enfance, +devient une seconde nature et c'est en vain qu'on chercherait à le +contrecarrer. + +Le chirurgien essaya par bravade de goûter à l'épaule que j'avais +refusée; presqu'aussitôt des nausées violentes le punirent de sa +tentative, à la grande colère de Kaé, le cuisinier de Koro, qui se +trouvait ainsi blessé dans son amour-propre. Mais mes deux petites +premières, ma chère Tatéa, Koro et mon beau-père, l'eurent bientôt +calmé, en rendant à sa science culinaire un éclatant hommage. + +Après le dîner, le chirurgien, possesseur d'une assez respectable +bouteille d'eau-de-vie, la présenta d'abord à Emaï qui, après avoir bu, +lui dit d'un air grave: + + «Ko tinga na, hia ou owe.» + + (_Puisses-tu te bien porter, être content._) + +Tant est naturel l'usage des toasts qu'on reproche parfois à +l'Angleterre.--Koro l'imita, et, s'adressant à moi, répéta le souhait +bienveillant d'Emaï. Méré et Moïanga me regardaient d'un air tendre. +Alors, pendant que les chefs fumaient quelques pincées de tabac du petit +baril, dont la nouvelle mariée les avait gratifiés généreusement, Tatéa +se serra contre moi, appuya nonchalamment sa tête contre la mienne et me +chanta à l'oreille, comme une confidence, trois couplets dont voici le +refrain que je n'oublierai jamais: + + E takowe e o mo tokou mei rangui + Ka tai Ki reira, akou rangui auraki. + +(_Quand tu seras arrivé au port où tu veux aller, mes affections y +seront avec toi_). + +Honte sur notre froide musique, sur notre mélodie effrontée, sur notre +pesante harmonie, sur notre chant de Cyclopes!!! Où trouver en Europe +cette mystérieuse voix d'oiseau amoureux, dont le secret murmure faisait +frissonner tout mon être d'une volupté effrayante et nouvelle! Quels +gazouillements de harpe sauront l'imiter? Quel fin tissu de _sons +harmoniques_ en donnera l'idée?... Et ce refrain si triste dans lequel +Tatéa associant, par un caprice étrange, l'expression de son amour à la +pensée de notre séparation, me parlait _du port lointain... où ses +affections me suivraient_..... + +Beloved Tatéa! Sweet bird!... Tout en chantant, comme chante à midi un +bengali sous la feuillée, de la main gauche elle enlaçait mon col dans +une longue tresse de ses splendides cheveux noirs, et jouait de la +droite avec les blancs osselets du pied de l'esclave qu'elle venait de +manger... Ravissant mélange d'amour, d'enfantillage et de rêverie!... Le +vieux monde soupçonna-t-il jamais une poésie pareille?... Shakespeare, +Beethoven, Byron, Weber, Moore, Shelley, Tennysson, vous n'êtes que de +grossiers prosateurs. + +Pendant cette scène, Kaé avait, presque sans interruption, chuchoté de +son côté avec la bouteille, qui lui avait dit tant de choses, que Koro +et le chirurgien durent le conduire, en le soutenant, jusqu'à sa case, +où il tomba ivre mort. + +Plus ivre que le cuisinier, mais ivre d'amour, j'emportai, moi, plutôt +que je n'emmenai Tatéa; et mes deux petites premières, encore cette +nuit-là, dormirent d'un paisible sommeil. + +Tatéa avait remarqué que souvent dans mes moments de rêverie, quand nous +étions assis ensemble au bord de la mer, je traçais avec la baguette de +mon fusil, sur le sable la lettre T. + +Elle finit par me demander pourquoi je m'obstinais a dessiner ce signe, +et je parvins, non sans peine, à lui faire comprendre qu'il me rappelait +son nom. Je l'étonnai beaucoup. Elle doutait probablement encore que +cela fût possible, car, ayant elle-même un jour, en mon absence, marqué +grossièrement ce T sur un rocher, elle me le montra et battit des mains +en m'entendant dire aussitôt: Tatéa! + +Vous croyez peut-être que je vais, à propos de ces détails, me moquer de +moi-même et dire que je tournais au pastoral, au Daphnisme. Mais non, +j'étais heureux et ne suis pas Français. + +Bien des jours et des nuits semblables se succédèrent. Ils avaient fait +à mon insu des semaines et des mois; j'avais oublié le monde et +l'Angleterre, quand la frégate reparut dans la baie et vint me rappeler +_qu'il y avait un port où je devais aller_. Chose étonnante! après le +premier froid que sa vue répandit dans mes veines, j'eus presque du +courage. Le pavillon anglais flottant au haut du grand mât produisit sur +moi l'effet du bouclier de diamant sur Renaud, et il me parut aussitôt +possible, sinon facile, de m'arracher aux bras de mes Armides. A +l'annonce de mon départ, pourtant, que de pleurs! quel désespoir! +quelles convulsions de cœur!..... Tatéa se montra d'abord la plus +résignée. Mais quand le canot de la frégate eut abordé, quand elle vit +le chirurgien y entrer et m'attendre, quand j'eus fait à Emaï et à Koro +mes derniers présents, se précipitant éperdue à mes pieds, elle me +conjura de lui accorder encore une preuve d'amour, la dernière; preuve +étrange, dont je ne me fusse jamais avisé. «Oui oui, tout, lui dis-je en +la relevant et la serrant frénétiquement dans mes bras; que veux-tu? mon +fusil? ma poudre? mes balles? prends, prends, tout ce qui me reste +n'est-il pas à toi?» Elle fit un mouvement négatif. Saisissant alors le +couteau de son père, impassible témoin de nos adieux, elle en approcha +la pointe de ma poitrine nue et me fit comprendre, me pouvant plus +parler, qu'elle désirait y tracer un signe. J'y consentis. En deux +coups, Tatéa me balafra d'une incision cruciale, d'où le sang jaillit à +flots. Aussitôt la pauvre enfant de se jeter sur ma poitrine +ruisselante, d'y appliquer ses lèvres, ses joues, son col, son sein, sa +chevelure, de boire mon sang mêlé à ses larmes, avec des cris et des +sanglots... O vieille Angleterre, j'ai prouvé ce jour-là que je +t'aimais! + +Méré et Moïanga s'étaient élancées à la mer avant le départ du canot; je +les retrouvai auprès de l'échelle de la frégate. + +Là, autre scène, autres cris déchirants. J'eus beau tenir mes yeux fixés +sur le pavillon britannique, un instant la force me manqua. J'avais +laissé sur le rivage Tatéa évanouie; à mes pieds les deux autres chères +créatures, nageant d'une main, me faisaient de l'autre des signes +d'adieux, en répétant, de leur voix gémissante: O Walla! Walla! (C'était +leur manière de prononcer mon nom.) Quels efforts je dus faire pour +monter! à chacun des derniers échelons que je gravis, il me sembla qu'on +me cassait un membre. Parvenu sur le pont, je n'y tins plus, je me +retournai: et j'allais sauter à l'eau, gagner la terre à la nage, les +embrasser toutes les trois, m'enfuir avec elles dans les bois et laisser +partir la frégate chargée de mes malédictions, quand le commandant, +devinant ce coup de tête, fit un signe aux musiciens du régiment qui +était à bord, le _Rule Britannia_ retentit, une déchirante et suprême +révolution se fit en moi, et, aux trois quarts fou, je me précipitai +dans la grande chambre, où je restai jusqu'au soir étendu, cadavre +vivant, sur le plancher. + +Quand je revins à moi, mon premier mouvement fut de remonter à la course +sur le pont, comme si j'allais y retrouver..... Nous étions déjà +loin..... plus de terre en vue..... rien que le ciel et l'eau..... Alors +seulement je poussai un long cri de douleur furieuse, qui me soulagea. + +Ma poitrine saignait toujours. Voulant rendre la cicatrice ineffaçable, +je me procurai de la poudre à canon et du corail, que je pilai ensemble +et que j'introduisis ensuite dans la plaie. J'avais appris d'Emaï ce +procédé de tatouage. Il réussit parfaitement. Voyez! (dit le narrateur +en ouvrant son gilet et sa chemise, et me montrant sur sa poitrine une +large croix bleuâtre) cela veut dire pour moi Tatéa en néo-zélandais. Si +vous trouvez jamais une Européenne capable d'avoir naïvement une idée +pareille, je vous permets de croire à son affection et de lui rester +fidèle!»............. + +Il eût été difficile à Wallace de pousser plus loin ses confidences +cette nuit-là. Il ne pleurait pas, mais des filets rouges sillonnaient +le blanc de ses yeux, ses lèvres écumaient, il se plaça devant un miroir +et resta longtemps à contempler d'un air sombre la signature de Tatéa. +Il était trois heures du matin; je sortis en proie à une oppression +pénible. Rentré chez moi, je ne m'endormis pas sans faire de longues +réflexions sur l'hospitalité des guerriers zélandais, sur le préjugé des +Européens contre les esclaves, sur l'influence des petits barils de +tabac, sur la polygamie, sur les amours sauvages et le patriotisme +effréné des Anglais. + +Deux ans plus tard, Wallace vint me voir à Paris. Fréderick Beale, ce +roi des éditeurs anglais, cet intelligent et généreux ami des artistes, +l'avait chargé de composer un opéra en deux actes pour l'un des théâtres +de Londres. Wallace comptait utiliser ses loisirs de Paris en écrivant +cette petite partition; mais une ophthalmie aiguë dont il fut atteint +presque à son arrivée et qui faillit lui faire perdre la vue, l'en +empêcha en le contraignant à une longue et triste inaction. + +Enfin rétabli, grâce aux soins du savant docteur Sichel que je lui avais +amené, il retourna à Londres avec l'intention, après avoir terminé son +opéra, de faire un nouveau tour du monde pour se désennuyer; un peu +aussi pour revoir la Nouvelle-Zélande, j'aime à le croire. Il a, en +effet, entrepris ce voyage; seulement des motifs que j'ignore l'ont fait +s'arrêter à New-York, où sous prétexte qu'il gagne des milliers de +dollars par ses compositions de salon dont raffolent les Américains, il +oublie ses amis et _ses amies,_ et se résigne à vivre platement avec des +gens plongés dans la plus profonde civilisation. + +Je donnerais beaucoup pour savoir si le tatouage de sa poitrine est +toujours visible. + +Pauvre Tatéa, je crains bien que tu n'aies pas enfoncé le couteau assez +avant! + +Ceci n'empêche que je lui dise à travers l'Atlantique: Bonjour, mon cher +Wallace, pensez-vous aussi que j'aie commis un _abus de confiance_ en +publiant votre odyssée? Je parie que non. + + * * * * * + +_P. S._ Vous êtes un lecteur attentif, Corsino. Oui, il n'est que trop +vrai, beaucoup d'erreurs typographiques ont été commises dans la +première édition de nos _Soirées_, et quelques-unes se sont encore +reproduites dans la seconde. Cela me cause un véritable tourment. Deux +de ces fautes surtout m'exaspèrent. La première a l'air d'une raillerie +dirigée contre moi. Elle consiste dans l'omission de la lettre _h_ dans +le mot _orthographe_; omission qui me fait commettre une faute +d'orthographe précisément dans le mot orthographe et dans une phrase où +je reproche à quelqu'un une faute d'orthographe. + +La seconde erreur est dans ces trois mots: _boire le Kava_. Elle est +grammaticale et géographique. Il convenait d'abord d'écrire «boire _du_ +Kava.» De plus il faut n'avoir pas fait seulement un demi-tour du globe +pour ignorer que Kava est le nom de la boisson en usage aux îles +Carolines et à la Nouvelle-Zélande, mais qu'à Taïti, dont il s'agit dans +le passage inculpé, cette même boisson se nomme Ava. + +Je vais passer pour un canotier d'Asnières[11]. + +Mais qu'est-ce que ces fautes insectes en comparaison des monstres que +nous voyons éclore journellement dans les imprimeries. Je ne veux vous +en faire connaître qu'un; il vous consolera, je pense, comme il m'a +consolé. + +Dans une revue littéraire de Paris, l'un de nos prosateurs les plus +distingués publiait une Nouvelle. Cette Nouvelle contenait la phrase +suivante, amenée je ne sais comment: + +«L'on vit reparaître sur la planche le bocal de cornichons.» + +La première épreuve portant: + +«L'on vit reparaître sur la planche ce bocage de cornichons,» le +correcteur fit cette observation judicieuse qu'il était peu exact de +dire _sur la planche_, et mit: + +L'on vit reparaître SUR LES PLANCHES CE BOCAGE de cornichons. + +Enfin, avant de donner le bon à tirer, il découvrit là encore une autre +faute et de plus une inversion forcée incompatible avec l'esprit de la +langue française. En conséquence, il fit ce dernier changement, dont les +lecteurs de la _Revue_ purent jouir le lendemain: + +L'on vit paraître SUR LES PLANCHES CE CORNICHON DE BOCAGE. + +Jugez de l'étonnement de l'auteur en se lisant travesti de la sorte, et +de la stupéfaction du célèbre tragédien Bocage ainsi traité de +_cornichon_ à propos de rien! + +J'ose me flatter, Messieurs, que votre opéra touche à sa fin. En tous +cas, si ma lettre ne dure pas deux heures et demie, j'en suis désolé, +mais je ne saurais l'allonger; elle me semble, à moi, durer dix longues +heures. + +Adieu donc, Corsino, adieu, Dervinck, adieu, Dimski, adieu tous. We may +meet again..... Mon Dieu? que je suis triste! + +Assez épilogué. + + + + +TABLE + + + Pages + +PROLOGUE. 1 + +PREMIÈRE SOIRÉE.--Le premier opéra, nouvelle du passé.--Vincenza, +nouvelle sentimentale.--Vexations de Kleiner +l'aîné. 5 + +Le premier opéra, nouvelle du passé, 1555.--Alphonso della +Viola à Benvenuto Cellini. 7 + +Vincenza, nouvelle sentimentale. 26 + +DEUXIÈME SOIRÉE.--Le harpiste ambulant, nouvelle du présent.--Exécution +d'un Oratorio.--Le sommeil des justes. 31 + +Le harpiste ambulant, nouvelle du présent. 32 + +TROISIÈME SOIRÉE. 55 + +QUATRIÈME SOIRÉE.--Un début dans le Freyschutz, nouvelle +nécrologique.--Marescot, étude d'équarisseur. 57 + +Un début dans le Freyschutz. 58 + +CINQUIÈME SOIRÉE.--L'_S_ de Robert le Diable, +nouvelle grammaticale. 65 + +SIXIÈME SOIRÉE.-- Étude astronomique, révolution du ténor +autour du public.--Vexation de Kleiner le jeune. 69 + +Le ténor au zénith. 74 + +Le soleil se couche. Ciel orageux. 77 + +SEPTIÈME SOIRÉE.--Étude historique et philosophique. De +viris illustribus urbis Romæ.--Une Romaine. Vocabulaire +de la langue des Romains. 83 + +De viris illustribus urbis Romæ. 84 + +Mme Rosenhain, autre fragment de l'histoire romaine. 99 + +HUITIÈME SOIRÉE.--Romains du nouveau monde.--M. Barnum.--Voyage +de Jenny Lind en Amérique. 109 + +NEUVIÈME SOIRÉE.--L'Opéra de Paris.--Les théâtres lyriques +de Londres. Étude morale. 117 + +DIXIÈME SOIRÉE.--Quelques mots sur l'état présent de la +musique, ses défauts, ses malheurs et ses chagrins.--L'institution +du tack.--Une victime du tack. 131 + +Quelques mots sur l'état présent de la musique, ses défauts, +ses malheurs et ses chagrins. 132 + +Une victime du tack, nouvelle d'avant-scène. 143 + +ONZIÈME SOIRÉE. 147 + +DOUZIÈME SOIRÉE.--Le suicide par enthousiasme, nouvelle +vraie. 149 + +TREIZIÈME SOIRÉE.--Spontini, esquisse biographique. 169 + +QUATORZIÈME SOIRÉE.--Les opéras se suivent et se ressemblent.--La +question du beau.--La Marie Stuart de Schiller.--Une +visite à Tom-Pouce, nouvelle invraisemblable. 201 + +Une visite à Tom-Pouce. 206 + +QUINZIÈME SOIRÉE.--Autre vexation de Kleiner l'aîné. 209 + +SEIZIÈME SOIRÉE.--Études musicales et phrénologiques.--Les +cauchemars.--Les puritains de la musique religieuse.--Paganini, +esquisse biographique. 211 + +Paganini. 217 + +DIX-SEPTIÈME SOIRÉE. 225 + +DIX-HUITIÈME SOIRÉE.--Accusation portée contre la critique +de l'auteur.--Sa défense.--Réplique de l'avocat général.--Pièces +à l'appui.--Analyse du Phare.--Les représentants +sous-marins.--Analyse de Diletta. Idylle.--Le +piano enragé. 227 + +Analyse du Phare. 234 + +Analyse de Diletta. 237 + +DIX-NEUVIÈME SOIRÉE. 249 + +VINGTIÈME SOIRÉE.--Glanes historiques.--Susceptibilité +singulière de Napoléon, sa sagacité musicale.--Napoléon +et Lesueur.--Napoléon et la république de San-Marino. 251 + +Musique de l'Empereur. 253 + +VINGT ET UNIÈME SOIRÉE.--Études musicales.--Les enfants +de charité à l'église de Saint-Paul de Londres, chœur de +6,500 voix.--Le palais de cristal à 7 heures du matin.--La +chapelle de l'empereur de Russie.--Institutions musicales +de l'Angleterre.--Les Chinois chanteurs et instrumentistes +à Londres; les Indiens; l'Highlander; les Noirs des rues. 259 + +VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE. 287 + +VINGT-TROISIÈME SOIRÉE.--Gluck et les conservatoriens de +Naples, mot de Durante. 289 + +VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE. 293 + +VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE.--Euphonia ou la ville musicale, +nouvelle de l'avenir. 295 + +ÉPILOGUE. 339 + +DEUXIÈME ÉPILOGUE.--Lettre de Corsino à l'auteur.--Réponse +de l'auteur à Corsino. 352 + +Beethoven et ses trois styles. 357 + +Fêtes musicales de Bonn. 369 + +Réponse à M. Conestabile. 408 + +V. Wallace. Ses aventures à la Nouvelle-Zélande. 413 + + +F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny + + +NOTES: + +[1] La première édition de l'ouvrage de M. Berlioz, intitulé _Voyage +musical en Allemagne et en Italie_, étant épuisée, l'auteur s'est refusé +à en publier une seconde; toute la partie autobiographique de ce voyage +devant être introduite et complétée par lui dans un autre travail plus +important dont il s'occupe. (Ce travail n'était autre que ses +_Mémoires_, qui ont paru depuis sa mort.) Il a cru, en conséquence, +pouvoir reproduire dans les _Soirées de l'orchestre_ des fragments de +cet essai, tels que: _Le premier Opéra_, et quelques autres, considérant +_le Voyage musical_ comme un livre détruit dont il a seulement conservé +les matériaux. (_Note de l'éditeur_.) + +[2] Historique. + +[3] Historique. + +[4] Historique. + +[5] Id. + +[6] On sait que Cellini professait une singulière aversion pour cet +instrument. + +[7] Quand un conducteur de cabriolet a encouru le mécontentement de M. +le préfet de police, celui-ci lui interdit pendant deux ou trois +semaines de faire son métier de cocher, auquel cas, le malheureux qui ne +gagne rien, ne va certes pas en voiture. Il est à pied. Il entre alors +souvent dans l'infanterie romaine. + +[8] Les billets de service sont ceux auxquels un acteur a droit les +jours où il joue. + +[9] Les échos sont les solos d'un danseur dans un morceau d'ensemble +chorégraphique. + +[10] M. Conestabile fait ici allusion au mouvement d'enthousiasme de +Paganini, qui, après avoir entendu (en 1838) au Conservatoire, les deux +premières symphonies de M. Berlioz, lui envoya, en _signe d'hommage_ +(telle fut l'expression dont il se servit), une somme de 20,000 francs. +Ce présent était accompagné d'une lettre de l'illustre virtuose, lettre +qui parut à cette époque dans tous les journaux de l'Europe et excita +partout la plus vive admiration. + +(_Note de l'éditeur_, M. LÉVY.) + +[11] Quelle gasconnade! le plus long voyage que j'aie jamais fait sur +mer est celui de Marseille à Livourne. + +(_Note de l'auteur._) + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les soirées de l'orchestre, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE *** + +***** This file should be named 32056-0.txt or 32056-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/0/5/32056/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This ebook was +produced from scanned images at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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