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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (3/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE,
+
+PAR P. L. GINGUENÉ,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+
+SECONDE ÉDITION,
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
+
+PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+
+À PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+BOCCACE.
+
+_Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages,
+autres que le Décameron_; en latin, _Traités mythologiques, historiques,
+etc.; seize Églogues_; en italien, _Poëmes; Romans en prose; la Vie du
+Dante; Commentaire sur la Divina Commedia_.
+
+
+L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y
+produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus
+heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils
+prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils
+arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit
+aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni
+donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même
+comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier
+des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le
+genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il
+le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier
+rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.
+
+Jean Boccace naquit en 1313[1], d'une famille estimée dans le commerce,
+originaire de _Certaldo_, château situé à vingt milles de Florence, au
+bord de la rivière d'_Elsa_, dans une vallée qui, du nom de cette
+rivière, a pris le nom de _Val d'Elsa_. Son père, nommé _Boccaccio di
+Chellino_, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de
+ses aïeux, quitta _Certaldo_ pour aller s'établir à Florence, où il
+acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son
+nom les mots _da Certaldo_, il n'était point né dans ce château; il
+voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa
+famille. _Boccaccio di Chellino_, appelé à Paris par les affaires de son
+commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean
+Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à
+Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un
+grammairien habile, nommé _Giovanni da Strada_. Il annonça bientôt les
+dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces
+pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de
+la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en
+vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de
+son âge.
+
+[Note 1: Tiraboschi, _Storia della Letter. ital._, t. V, l. III, p.
+441.]
+
+Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un
+littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était
+lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le
+plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la
+tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à
+Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui
+continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de
+satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à
+Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances
+inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années
+toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses
+occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination.
+Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour
+s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge
+de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples[2]. En parcourant les
+curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce
+monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se
+déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets
+de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace,
+Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua
+plusieurs fois la _Divina Commedia_, et l'une de ses premières
+compositions poétiques fut peut-être celle des _Arguments_ de ce
+poëme[3]. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la
+bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir
+des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.
+
+[Note 2: 1333.]
+
+[Note 3: On trouve ces _Argomenti_ parmi les _Rime liriche del
+Boccaccio_, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802,
+in-8°. Le même M. Baldelli (_Vita di Giovanni Boccaccio_, Firenze, 1806,
+in-8°.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur
+celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les
+enfants le nommaient déjà _le poëte_, son père, dans un de ses voyages,
+put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand
+poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit,
+pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa
+jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet
+âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses
+preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il
+rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant.
+_Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí
+adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit_. Cela peut
+vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait
+profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître.
+_Adalescentul_ ne convient guère à un enfant de sept ans. On est
+cependant porté à adopter l'opinion]
+
+Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement
+passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea
+seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui
+obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes
+célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des
+Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux
+lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude
+de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit
+en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était
+intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette
+langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus
+hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt
+l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé
+Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la
+philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût
+fait de grands progrès.
+
+Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un
+spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut
+témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi
+Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte[4]. Il
+entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et
+l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe
+extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à
+Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation
+généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment
+naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la
+tendre affection d'un ami.
+
+[Note 4: 1341.]
+
+Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement
+d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne
+donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle
+figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville
+où la corruption des mœurs était extrême, il avait mis peu de réserve et
+peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une
+église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune
+princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou
+huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté
+parfaite les talents et les qualités les plus aimables[5]. Devenu
+amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une
+autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si
+souvent désignée sous le nom de _Fiammetta_, et c'est pour elle qu'il
+composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé _Filocopo_.
+Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la _Théséide_, comme le dit
+le comte Mazzuchelli[6], il le composa aussi pour elle: il lui dit même
+dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra,
+dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à
+eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de
+leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu
+contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans
+ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse
+peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une
+de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt
+comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de
+rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout
+est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des
+reines, et Marie, déguisée sous le nom de _Fiammetta_, n'a l'air que
+d'une femme galante, comme tant d'autres.
+
+[Note 5: Voyez _Vita di Giov. Boccaccio_, p. 22, et à la fin de
+ouvrage, _Illustrazione quinta_.]
+
+[Note 6: _Scrittor. ital._, vol. II, part. III, p. 1317.]
+
+Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et
+ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui[7].
+Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps
+de la tyrannie du duc d'Athènes[8], envoyé par le roi de Naples aux
+Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de
+sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et
+le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses
+n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à
+tous ces mouvements. Le souvenir de _Fiammetta_, et la composition de
+quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource
+contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres
+l'_Ameto_ ou l'_Admète_, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant
+son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins
+nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son
+amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans
+d'absence[9]; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa
+fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans
+corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt
+l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus
+terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la
+paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.
+
+[Note 7: 1342.]
+
+[Note 8: Gaultier de Brienne.]
+
+[Note 9: 1344.]
+
+Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics
+n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des
+cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace
+continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans
+ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine
+Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,
+aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la
+conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs
+endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses
+malheurs; bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui
+en furent la suite, le rappelèrent à Florence[10], où il resta désormais
+fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part
+qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui
+illustraient alors cette république.
+
+[Note 10: 1350.]
+
+L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son
+triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé.
+Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla
+au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel
+honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura
+autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux
+littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette
+amitié. Les nœuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante,
+quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le
+décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la
+première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et
+ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande
+considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux
+personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état
+républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par
+le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à
+enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il
+ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été
+l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son
+fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des
+ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des
+seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,
+marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie
+pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur
+ambassadeur[11]; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV
+y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour
+concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se
+comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en
+ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des
+Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de
+la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore
+député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome,
+où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.
+
+[Note 11: 1352.]
+
+Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la
+supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins
+équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il
+s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne
+connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles
+lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé,
+qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.
+Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne
+sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi
+d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce
+qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus
+de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la
+prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli,
+les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui
+avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second
+en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans
+ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du
+_Décameron_. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à
+Florence, trois ans après son retour[12]. Le bruit que fit cette
+publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle
+fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il
+jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore
+fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et
+que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.
+
+[Note 12: 1353.]
+
+En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire,
+il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues
+anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à
+grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'œuvre qui avaient pu
+échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il
+faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver
+des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il
+visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il
+recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa
+main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait
+pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,
+d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un
+copiste de profession en eût autant écrit[13]. Dans une excursion qu'il
+fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée
+plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours
+réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens
+manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque
+reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y
+avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux
+fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il
+en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La
+douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des
+moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient
+un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des
+psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et
+aux enfants[14]. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que
+trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que,
+si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on
+leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.
+
+[Note 13: Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, _Vita del
+Boccaccio_, p. 127.]
+
+[Note 14: _Benvenuto da Imola_, Comment. sur Dante, _Paradis_, c.
+22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p.
+113.]
+
+En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace
+ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son
+ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait
+encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches
+présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité
+littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de
+Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux
+écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent
+du _Traité de S. Augustin sur les Psaumes_. Enfin, dans une visite qu'il
+lui fit à Milan[15], où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point
+vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux
+au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à
+Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de
+son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les
+ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,
+ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya
+l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître[16].
+
+[Note 15: En 1359.]
+
+[Note 16: J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit,
+précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°.
+3199.]
+
+Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la
+littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux
+amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,
+quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce
+Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour
+Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et
+l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait
+traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le
+plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de
+Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où
+il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de
+l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il
+part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette
+ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le
+décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il
+persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il
+loge dans sa propre maison.
+
+Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à
+Florence[17]; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la
+langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à
+son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus
+sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en
+tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes
+d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction
+latine[18]. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de
+Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par
+l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres
+grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts,
+tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à
+tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit
+enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur
+florentin[19] qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits
+grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la
+générosité de Boccace.
+
+[Note 17: Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour
+Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il
+regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête,
+dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de
+manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.]
+
+[Note 18: Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de
+l'_Odyssée_. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une
+copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par
+la réponse de Pétrarque, que celle de l'_Odyssée_ n'était pas finie.
+(_Senil._, l. V, ép. I.) Cependant cette traduction existait en entier,
+ainsi que celle de l'_Iliade_, dans l'abbaye Florentine, du temps de
+l'abbé Mehus. (voyez _Vit. Ambr. Camald._, p. 273); et l'_Odyssée_
+seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis
+(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois
+vers, dans une note sur le premier des éclaircissements
+(_Illustrazioni_) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.]
+
+[Note 19: Giannozzo Manetti.]
+
+Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue,
+qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il
+devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs
+hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de
+grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une
+connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses
+ouvrages d'érudition[20], qui prouvent que le vrai sens des termes lui
+échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les
+leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées
+plus que des mots[21]. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre
+le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour
+des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués
+s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de
+colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore
+étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps
+avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et
+dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète
+encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la
+destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la
+renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace,
+donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce
+qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas
+moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les
+îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups
+d'un vainqueur ignorant et barbare.
+
+[Note 20: M. Baldelli, _Vita del Bocc._, p. 139, note.]
+
+[Note 21: _Id. ibid._]
+
+La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les
+plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit
+oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces
+dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout
+depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un
+dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,
+son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses
+goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et
+qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent
+alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas
+ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses
+livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace
+refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car
+il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et
+qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y
+obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir
+partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est
+d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes
+richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et
+une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un
+ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous
+enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma
+plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec
+vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira
+abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison.
+Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus
+encore, si vous en doutez[22].» Boccace n'accepta point ces offres
+généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si
+bon cœur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus,
+accompagné d'un redoublement d'amitié.
+
+[Note 22: Petrarch., _Senil._, l. I, ép. 4, tout à la fin.]
+
+Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était
+question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la
+licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui
+parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute
+l'autorité d'un père.
+
+Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent
+peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait
+singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa
+maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait
+pas[23], demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la
+part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui
+n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la
+permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où
+il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits, et lui fit des
+remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur
+son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a
+chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à
+la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous
+mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce
+chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père
+Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage
+tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il
+lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être
+connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des
+commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il
+irait ensuite trouver Pétrarque.
+
+[Note 23: Il se nommait _Giovacchino Ciani_.]
+
+Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation
+de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la
+réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa
+bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit
+part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à
+Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété,
+mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des
+mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la
+prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux
+vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace,
+c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,
+dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la
+sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la
+Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce
+moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir
+rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je
+dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses
+mœurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de
+s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de
+l'orateur, serviront à m'éclairer[24].»
+
+[Note 24: _Petrarc. Senil_, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette
+longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus
+haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée
+comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date
+du 29 mai, t. VII, page 228.]
+
+C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors
+que Boccace prit l'habit ecclésiastique[25], et qu'il voulut se livrer à
+l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture
+légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que
+cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des
+conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.
+Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le
+grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu
+d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du
+maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il
+fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si
+peu dignes de lui[26], le grand sénéchal prit avec lui des airs de
+hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la
+bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir
+long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière.
+Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et
+alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts
+qu'il venait d'éprouver[27]. Il y demeura trois mois, et put comparer à
+loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité
+accordée par l'orgueilleuse grandeur[28].
+
+[Note 25: Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il
+était fils naturel. Manni nous apprend (_Istoria del Decamerone di Giov.
+Boccac._, Florence, 1742, in-4°., p. 14), que Joseph Marie Suarès,
+camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des
+recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième
+siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute
+sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se
+procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin,
+secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la
+recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M.
+Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant
+d'autre. Voyez _Vita del Boccac._, p. 164, note.]
+
+[Note 26: C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les
+muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. _Prose
+di Dante e di Baccaccio_, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle
+idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce
+temps-là!]
+
+[Note 27: 1363.]
+
+[Note 28: M. Baldelli, _loc. cit._]
+
+Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par
+la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait
+besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position
+est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le
+premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite
+maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus
+précieux que ne serait un riche palais[29]. C'est là que, dans une
+entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa
+même ses ouvrages en langue latine[30], qui lui ont obtenu, pendant deux
+siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La
+considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa
+retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux
+ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome,
+dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour
+pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de
+Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra
+dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui
+semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint
+pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part
+d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa
+réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean
+Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses
+vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux
+ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que
+lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce
+prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection
+de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence
+et dans la pureté de sa foi[31], etc.
+
+[Note 29: M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille
+des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses
+propres armes, et y fit sculpter cette inscription:
+
+ _Has olim exiguas coluit Boccatius œdes
+ Nomine qui terras occupat, astra, polum._
+
+Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le
+dessin, _ub sup._, p. II.]
+
+[Note 30: _De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis_,
+etc.; _de casibus virorum et fœminarum illustrium; de Claris
+mulieribus_.]
+
+[Note 31: Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une
+fondation ecclésiastique, _Confidens quam plurimum_, disait cet évêque,
+_de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de
+Certoldo, civis et clerici florentini_. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.
+191, note.]
+
+Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui
+l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il
+croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti,
+qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son
+ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui
+rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son
+esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de
+Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où
+il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature.
+Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son
+compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de
+Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance
+ce long voyage[32]: sa confiance était mal placée: l'abbé[33] évita même
+sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les
+embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant
+à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur
+l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à
+l'occasion de ce malheureux voyage[34].
+
+[Note 32: 1370.]
+
+[Note 33: Il s'appelait _Niccolò di Montefalcone_.]
+
+[Note 34: On trouve dans la Préface des Nouvelles de _Franco
+Sacchetti_, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue
+entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit
+en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec
+plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de
+Calabre. _Vita di Giov. Bocc._, p. 195, note.]
+
+De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les
+désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque
+mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte
+d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du
+premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la
+tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous
+côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son
+service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait
+souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore
+augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en
+jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à
+Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo[35].
+
+[Note 35: 1373.]
+
+À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne,
+accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le
+rendit un objet dégoûtant pour lui-même[36]. Ses forces furent bientôt
+comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui
+permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise
+terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans
+une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une
+révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état,
+quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque
+d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu
+d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait
+professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à
+son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les
+injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son
+ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la
+place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir
+par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le
+sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement _la divina
+Commedia_, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les
+beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette
+chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré
+sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si
+bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit
+aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans
+l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est
+indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.
+
+[Note 36: _Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli
+la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini,
+ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'
+sintomi i più sinistri_, etc. M. Baldelli, _Vita di Giov. Bocc._, p. 199
+et 200.]
+
+Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces
+lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de
+temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le
+frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il
+appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de
+Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,
+de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son
+testament.
+
+«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt
+donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec
+vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers
+adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie
+la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et
+ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de
+langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il
+pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères[37], où il
+continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais,
+continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre
+lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant
+presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa
+probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses
+vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de
+l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur
+cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par
+les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux
+innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit
+être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre
+épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus
+amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que
+l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu,
+lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble
+cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le
+temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne,
+dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu,
+non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera
+désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.
+On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même
+que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de
+Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent
+le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute
+point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus
+éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de
+loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en
+lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs
+entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les
+sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des
+villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits
+des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a
+pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En
+effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie
+de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu
+l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes,
+s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie[38].
+
+[Note 37: _In avitum Certaldi agrum._]
+
+[Note 38: Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par
+l'abbé Mehus, _Vita Ambros. Camald._, pag. 203-205.]
+
+Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir
+combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue
+comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait
+deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et
+pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de
+lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient
+chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt
+commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient
+ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les
+communications, les conseils et les doux épanchements de
+l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la
+campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il
+mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore
+jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de
+soixante-deux ans.
+
+Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il
+dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux
+neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable
+est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis
+avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain
+père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et
+sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont
+ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle
+suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et
+orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de
+Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les
+ornements et les livres[39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il
+n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa
+jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui
+présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à
+Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en
+quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont
+médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que
+Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude[40]:
+
+ _Patria Certaldum, studium fuit alma poësis_.
+
+[Note 39: Voyez Mehus, _Vita Ambr. Camald._, p. 288.]
+
+[Note 40:
+
+ _Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.
+ Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum
+ Mortalis vitœ, Genitor Bocchaccius illi,
+ Patria_ etc.]
+
+Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant
+pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et
+surtout _Franco Sacchetti_, firent des vers à sa louange. Il fut frappé
+deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans
+après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui
+ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans
+l'église de _Sancta-Maria del Fiore_; mais ce projet ne fut exécuté pour
+aucun de ces trois grands hommes.
+
+Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour
+du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour
+de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune
+ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés
+vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit.
+Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les
+autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de
+ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec
+les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant
+pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout
+dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de
+sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage
+rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa
+taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa
+conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie,
+l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il
+ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à
+répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.
+
+Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son _Traité de
+la généalogie des Dieux_[41]. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis
+qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de
+Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en
+quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce
+que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système
+mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres
+particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux
+demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux.
+Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs,
+contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les
+moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite
+ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le
+quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y
+rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire,
+de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait
+entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut
+sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.
+
+[Note 41: _De Genealogiâ Deorum_, lib. XV.]
+
+Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après[42], eut alors, et
+dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce
+temps lui prodiguèrent les plus grands éloges[43]; toutes les
+bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut
+inventé, les éditions se multiplièrent rapidement[44]: cela devait être.
+Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites
+et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de
+lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même
+sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition
+plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce
+qu'a dit Louis Vivès[45], que ce livre, où Boccace a rassemblé en un
+seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne
+pouvait l'attendre de son siècle.
+
+[Note 42: En 1373.]
+
+[Note 43: Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,
+etc.]
+
+[Note 44: L'une des premières éditions porte ce titre: _Genealogiæ
+Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum
+Hierusalem et Cypri regem_; et à la fin du volume _Venetiis impressum
+anno salutis_, 1472, in-fol.]
+
+[Note 45: _Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam
+illo erat sæculo sperandum_. Ludov. Vives, _de Tradend, Disciplin._]
+
+On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre
+sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les
+étangs, et les différents noms de mer[46]. On le trouve ordinairement,
+et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent.
+Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put
+être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les
+notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve
+expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des
+montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans
+les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les
+variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les
+différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les
+erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.
+
+[Note 46: _De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,
+Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris_, imprimé à Venise,
+en 1473, in-fol.]
+
+Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le
+premier est un Traité _Des infortunes des Hommes et des Femmes
+illustres_[47]. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux
+personnages de son temps. Le second est intitulé: _Des Femmes
+célèbres_[48], et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de
+Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait
+beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus
+fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions,
+une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et
+entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla
+son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut
+jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du
+Traité de Pétrarque, intitulé: _Des Choses mémorables_; mais la latinité
+n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de
+celle des bons siècles de Rome.
+
+[Note 47: _De casibus Virorum et Fæminarum illustrium_, lib. IX.]
+
+[Note 48: _De claris Mulieribus_.]
+
+Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la
+prose. Boccace a laissé seize églogues[49], dont plusieurs sont assez
+longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont
+particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à
+la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi
+difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la
+troisième églogue est intitulée _Faunus_, et ce Faune, qui est le
+principal interlocuteur, est _Francesco degli Ordelaffi_, seigneur
+d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui
+avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour
+le séjour des forêts[50]. Il eut des aventures extraordinaires, dont
+l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion
+plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si
+l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La
+quatrième est intitulée _Dorus_; sous ce nom, le poëte a voulu désigner
+Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine
+Jeanne, qui était fugitive comme lui[51], est le sujet de cette églogue.
+Boccace nous apprend lui-même[52] que, comme Louis était sans doute
+dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec
+_doris_, signifie amertume, il lui a donné le nom de _Dorus_. Il y a
+deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.
+
+[Note 49: Imprimées à Florence, par _Philippo di Giunta_, 1504,
+in-8°.]
+
+[Note 50: Ces explications des Églogues de Boccace ont été données
+par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées
+en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié
+tous les passages relatifs à ces mêmes explications, _Istor. del
+Decamer._, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une
+Dissertation historique de _Domenico Antonio Gondolfo_, de l'ordre des
+Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704,
+in-4°., à l'article de frère _Martin de Signa_, à qui elle fut adressée
+par l'auteur.]
+
+[Note 51: Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,
+pour venger le meurtre de son frère André.]
+
+[Note 52: Dans la lettre citée ci-dessus.]
+
+Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce
+que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien
+reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand
+sénéchal[53], qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce
+que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre _De
+l'Amitié_. La cinquième églogue a pour titre _Sylva cadens_, la forêt
+tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre,
+mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et
+tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette
+forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes
+et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue
+est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus _Dorus_, mais
+_Alcestus_, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se
+portait avec ardeur à la vertu. Or, _alce_, en grec, selon Boccace,
+signifie vertu; et _æstus_, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela
+est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du
+même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de
+si près.
+
+[Note 53: Nicolas Acciajuoli.]
+
+Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples
+qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette
+république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés
+_Jurgium_, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est
+l'empereur, et la bergère _Florida_, qui est Florence; l'autre, qui a
+pour titre _Midas_, représente la tyrannie d'un maître avare; et le
+poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,
+ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième,
+l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement
+de l'empereur, sont indiqués par le titre de _Lipis_, attendu que ce
+mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude[54];
+et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme _Batrachos_,
+mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur,
+nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des
+grenouilles.» La dixième églogue est intitulée _la Vallée obscure_,
+parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais.
+L'interlocuteur _Lycidas_, désigne un tyran, du grec _lycos_, loup,
+animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur
+_Dorilas_, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le
+poëte a donné dans une autre églogue le nom de _Dorus_ au roi Louis, et
+qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi,
+il appelle celui-ci, par diminutif, _Dorilas. Panthéon_ est la titre de
+la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses
+divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son
+interlocuteur _Glaucus_, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,
+Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta
+tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.
+Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se
+jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs
+des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même,
+c'est-à-dire saint[55].--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut
+avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du
+Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux
+que Boccace écrivit en langue vulgaire.
+
+[Note 54: _Lipis grœcè, latinè dicitur anxietas_. Ub. supr.]
+
+[Note 55: Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq
+dernières Églogues. On peut les voir, _ub. supr._, p. 60, 61 et 62. Je
+citerai pourtant ici la quinzième, intitulée _Philostropus_, de
+_philos_, ami, et _strepo_, tourner, convertir; Boccace y représente sa
+conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de
+_Philostropus_, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François
+Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs
+du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon
+à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et
+je me désigne moi-même sous le nom de _Thiplos_, qui peut aussi convenir
+à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses
+mortelles, parce que _thiphos_, en grec (il a voulu dire _typhlos_),
+signifie un aveugle.]
+
+La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie:
+_studium fuit alma poësis_. Nous avons cependant vu comment il traita
+ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne
+furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il
+livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté
+plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir
+essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être
+l'inventeur de l'_ottava rima_, forme poétique si heureuse, qu'un seul
+poëte excepté[56], elle fut ensuite adoptée par tous les épiques
+italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la
+poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le
+sonnet et la _canzone_ étaient décidément appropriés au genre lyrique.
+La _terza rima_ avait quelque chose de contraint et d'austère, et les
+repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès
+l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des
+six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des
+deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît
+s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate;
+et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense
+sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des
+anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour
+avoir été si généralement adoptée.
+
+[Note 56: Le Trissino.]
+
+On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la _Théséide_ fut le premier
+poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère
+_Fiammetta_. C'est donc dans la _Théséide_ que parut, pour la première
+fois, la forme harmonieuse de l'_ottava rima_, dont Boccace est
+généralement reconnu pour inventeur[57]; et ce fut le premier poëme où,
+renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les
+fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des
+anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des
+aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent
+pour faire de la _Théséide_ un monument littéraire qui ne sera jamais
+sans intérêt.
+
+[Note 57: Le Trissino, dans sa _Poétique_; le Crescimbeni, dans son
+_Hist. de la Poésie vulgaire_, et presque tous les auteurs italiens,
+attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,
+t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux
+Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens
+Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que
+l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient
+aux Toscans. _Prose_, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de
+l'Allacci (_Poeti Antichi raccolti da codici manoscr._, etc., Napoli,
+1661), on trouve une _canzone_ de Giovanni de Buonandrea, dont les
+quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes
+croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont
+été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur
+accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France,
+avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute
+entière, une de ces octaves citée par Pasquier (_Recherches de la
+France_, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
+
+ Au Rinouyiau de la doulsour d'esté
+ Que reclaircit li doiz à la fontaine,
+ Et que son vert bois, et verger, et pré,
+ Et li rosiers en may florit et graine;
+ Lors chanterai que trop m'ara grevé
+ Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:
+ Et fins amis à tort acoisonnez,
+ Et moult souvent de léger effréez.
+
+Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du
+comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu
+commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à
+en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la
+chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa
+_Théséide_, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.]
+
+Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en
+est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand
+épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue
+l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes
+Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces
+femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats
+contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine
+Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées
+en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre
+guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux
+guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à
+Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des
+guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer
+contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille
+rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés
+faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces
+derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang
+royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux
+le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et
+les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une
+prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la
+suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en
+cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent
+amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de
+leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.
+
+Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se
+donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et
+point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un
+contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au
+vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie
+échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé
+mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut
+recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il
+expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon,
+qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux
+paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même
+consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi
+que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les
+événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns
+aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les
+descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails,
+mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave
+y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a
+point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie
+soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui
+donner.
+
+Le _Filostrato_ poëme en dix parties, aussi en _ottava rima_, est à peu
+près du même temps. Boccace l'adresse de même à _Fiammetta_, ou à la
+princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre
+la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps
+héroïques accommodée à la moderne. _Filostrato_ n'est point le nom du
+héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme
+notre auteur; et il intitule son poëme _Philostrate_, nom composé, selon
+sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui
+signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur
+qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il
+en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est
+pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon,
+mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié
+dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à
+Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès
+de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède
+à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus.
+Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du _Décaméron_ dans
+la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,
+est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à
+qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne
+pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi
+Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis,
+soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque
+trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon
+ou quelque autre oiseau de chasse.
+
+Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des
+Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans
+plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les
+Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont
+séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs
+avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de
+tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la
+consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable
+que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de
+jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le
+malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de
+penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir
+infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses
+sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa
+douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée,
+tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais
+amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour
+la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie.
+Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était
+pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête
+personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est
+rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La
+famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de
+son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient
+couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais
+il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui
+permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui
+se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les
+moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.
+
+On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes
+défauts que dans la _Théséide_. Peut-être a-t-il cependant plus
+d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et
+les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels
+que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est
+mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou
+texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça
+comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre
+éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.
+
+Le _Ninfale Fiesolano_ est un petit poëme sans division de chants et de
+livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la
+même époque[58]. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de
+l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les
+siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il
+est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées
+de la chasse, et vouées à la virginité.
+
+[Note 58: Manni (_Istoria del Decamerone_, p. 55), copié ensuite
+par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le
+chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme.
+Selon cette note, le _Ninfale_ avait été composé en 1366; mais M.
+Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet
+ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le _Décaméron
+même_, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît
+probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les
+chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le
+mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.]
+
+Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,
+nommée _Mensola_, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par
+_Africo_, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se
+déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se
+baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à
+rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses.
+Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un
+rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au
+jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe
+coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au
+moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui
+passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la
+force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel
+événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à
+moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de
+couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de
+Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des
+collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y
+réunissent leur cours[59].
+
+[Note 59: M. Baldelli, _Vita del Boccaccio_, p. 65.]
+
+_L'Amorosa visione_ est un poëme d'un genre tout différent. C'est une
+vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce.
+Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on
+croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq
+parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre
+celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans
+les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la
+Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être
+est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et
+qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile
+singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des
+trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages
+fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit
+voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui
+va suivre prouve que c'est une fausse apparence.
+
+Ce poëme est en tercets ou _terza rima_, et partagé en cinquante chants
+ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie
+qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le
+Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que
+l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la
+première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement
+du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une _canzone_, en
+vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans
+lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de _Madama Maria_ y
+est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait
+toujours: _Giovanni di Boccaccio da Certaldo_, et ce nom forme le
+dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par
+l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans
+le temps de ses amours avec _Fiammetta_, ou la princesse Marie. Or,
+Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie,
+et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux
+poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de
+supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.
+
+Le roman de Boccace, intitulé _Filocopo_, paraît être le premier ouvrage
+qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous
+l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en
+Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors
+mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de
+chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être
+écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et
+les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun
+rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même[60], étaient
+de ce nombre; et Boccace, dans son _Filocopo_, ne fit qu'enrichir de
+quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa
+maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.
+
+[Note 60: Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t.
+I, p. 230.]
+
+L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le
+deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis
+Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le
+pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa
+messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres.
+Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.
+Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans,
+n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en
+pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout
+simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et
+la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière
+au souverain Jupiter, _al sommo Giove_. Le Dieu de l'Achéron est fâché
+de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un
+chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie
+de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers
+romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et
+l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi
+marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les
+prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler
+ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et
+ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le
+champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur
+lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit
+l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend
+d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec
+des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son
+mari avait fait _au Dieu qu'on y adore_, pour en obtenir un enfant. Le
+roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui
+l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui
+est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte
+comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même
+jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première
+très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au
+tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa
+protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son
+palais, où elle la fait élever avec son fils.
+
+Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés
+de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur
+apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire
+_le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on
+doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de
+Vénus_[61]. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette
+instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont
+amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur
+s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon
+dans le _saint livre_, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché:
+le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux
+jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous
+prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres.
+Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation,
+chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio
+supporte les siens avec courage. Il prend le nom de _Filocopo_, composé
+de deux mots grecs qui signifient _ami du travail_. Dans le cours de ses
+aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est
+accueilli par _Fiammetta_ et par Caléon, son amant. Boccace s'est
+désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous
+celui de _Fiammetta_. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements,
+prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet
+sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve
+Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave.
+Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au
+feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en
+Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome,
+où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres
+familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du
+christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son
+père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et
+heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.
+
+[Note 61: _Filocopo_, l. II, §. II.]
+
+Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de
+Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé,
+plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants
+ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne,
+de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes
+ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou
+dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en
+espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous
+ses autres ouvrages[62]. Ce serait un exemple de plus des faux jugements
+de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse
+qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut
+plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le
+_Décaméron_, deux Nouvelles tirées du _Filocopo_, en y faisant des
+changements considérables[63]. Il eut l'air de les sauver comme d'un
+naufrage.
+
+[Note 62: Voyez Girolamo Muzio, _Battaglie per difesa della Italica
+lingua_, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo
+Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.]
+
+[Note 63: Le Muzio, en avançant le fait, _loc. cit._, n'indique
+point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux
+dans le cinquième livre du _Filocopo_. Dans ce livre, Fiammette tient
+une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et
+toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a
+treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la
+dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième
+Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit
+encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni,
+lui-même, qui devait bien connaître _le Battaglie_, et qui recherche,
+comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement
+historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du _Filocopo_.]
+
+La _Fiammetta_, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long
+que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,
+moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours
+avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous
+ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à
+_Fiammetta_, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur
+ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle
+souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte,
+selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit
+infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le
+reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions,
+le titre d'_Élégie_, et qui souvent est moins un récit qu'une
+complainte.
+
+Le _Corbaccio_, ou _Laberento d'Amore_, est une invective amère contre
+une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à
+l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses
+soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin
+elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son
+dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui
+l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le
+défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais
+délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient
+un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître
+un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce
+spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le
+conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal
+affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait
+été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise
+rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas
+moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu,
+le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son
+réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge
+mûr[64], est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques
+en ont fait un cas particulier[65]: les éditions en sont
+très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est
+pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou
+même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve
+dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une
+plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un
+siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des
+lecteurs.
+
+[Note 64: On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, _Vita del
+Boccaccio_, l. II, p. 121.]
+
+[Note 65: Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, _Elog. Vivor.
+Florent._, etc.]
+
+L'_Ameto_, ou l'_Admète_, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a,
+comme la _Théséide_, le mérite d'être le premier essai d'une invention
+nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont
+imité depuis Sannazar dans son _Arcadie_, le Bembo dans son _Asolani_,
+Menzini dans son _Académie tusculane_, etc. La scène est dans l'ancienne
+Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à
+son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces
+morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune
+chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou
+autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à
+ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté,
+de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé _Lia_,
+dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que
+tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces
+nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même
+expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions[66], l'intention
+de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes;
+mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce
+n'est peut-être ce qui regarde _Fiammetta_. Elle se retrouve encore ici.
+Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons
+déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble
+point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre
+manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir
+concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je
+ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point
+d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout
+aussi obscur qu'auparavant.
+
+[Note 66: Celles de 1545 et 1558. _Venezia_, Gabriel Giolito. Voyez
+aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, _Vita di Bocc._,
+p. 49, note.]
+
+L'_Urbano_ est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric
+Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune
+villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et
+passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il
+obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de
+grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le
+reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman
+fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur
+qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut
+le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques
+qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli[67],
+auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes,
+et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un
+argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans
+après sa mort.
+
+[Note 67: Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.]
+
+L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui
+avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration,
+Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement
+sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long
+de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de
+Florio, de Troïle ou de _Fiammetta_. On ne lit cependant pas sans
+plaisir cette vie, intitulée: _Origine, vita, e costumi di Dante
+Alighieri_; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux
+grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de
+confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est
+presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un
+ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur
+ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi
+quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes
+importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si
+illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature
+italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui
+les reçoit[68].
+
+[Note 68: _Vita del Bocc._, p. 105.]
+
+Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du
+Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que
+dans le siècle dernier[69], sous le titre de _Commentaire_. Elles
+remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au
+dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli[70] fait un grand
+éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la
+prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de
+style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli
+d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous
+le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour
+reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre
+franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait
+ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il
+sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les
+vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour
+l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever
+jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans
+ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,
+habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;
+il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique,
+géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des
+Pères et des antiquités profanes et sacrées[71].»
+
+[Note 69: En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce
+titre: _Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante_,
+vol. V et VI des Œuvres de Boccace.]
+
+[Note 70: Pag. 204.]
+
+[Note 71: _M. Baldelli_ avoue ensuite, en homme de goût, que, dans
+ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement
+fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi
+dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il
+attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à
+l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale,
+il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour
+l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que
+l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des
+hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du
+monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient
+nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le
+premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans
+Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire
+lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition.
+La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de
+la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam
+et d'Ève, de Caïn et d'Abel.]
+
+Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce
+qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes
+ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que
+tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir
+aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque
+patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont
+comme ensevelies.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace._
+
+
+Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
+ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus
+universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un
+érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait
+des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des
+formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de
+poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements
+romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et
+qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration,
+le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
+nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale
+étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils
+étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans
+l'oubli presque total où ils sont plongés.
+
+D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un
+ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
+peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les
+femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie[72]; auquel
+enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les
+regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il
+attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui
+avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un
+recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels
+il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors
+abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le
+premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait
+dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et
+l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.
+
+[Note 72: Voyez le Prologue ou _Proemio_ du _Décaméron_.]
+
+L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement
+auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
+matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans
+la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière,
+et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
+ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les
+places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples
+presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept
+jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église
+de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du
+triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses
+compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
+en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un
+lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des
+agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre,
+honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
+quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
+amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
+préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe
+aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne
+agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux
+et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter,
+danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer
+par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les
+gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
+tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose
+de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un
+ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque
+jour sa provision de récits.
+
+On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui
+gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les
+amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
+doit raconter[73], le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
+est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix
+personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
+jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve
+ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix
+nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de _Décaméron_, formé
+de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple
+qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles
+qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
+pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de
+l'_ottava rima_ pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou
+d'idylles en vers pour la pastorale.
+
+[Note 73: Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la
+liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
+seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs
+traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la
+troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
+d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient
+perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin
+malheureuse; ainsi de toutes les autres.]
+
+Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
+l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen
+naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un
+certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres
+divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
+dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant
+d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans
+l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance[74], un roi,
+qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
+son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne
+son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt,
+conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un
+jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des
+histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.
+
+[Note 74: Voyez, dans le tom. XLI des _Mémoires de l'Académ. des
+Inscrip. et Belles-Let._, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
+manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.]
+
+Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et
+méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit
+l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
+des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de
+nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette
+alternative de récits et de résolutions contradictoires qui
+s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
+roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
+maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue,
+qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la
+mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne
+doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition
+humiliante et publique.
+
+On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait
+le fond des _Mille et une Nuits_ où la sultane Shéhérazade qui ne dort
+pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour
+l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de
+Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
+idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de
+temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires.
+Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits
+d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
+nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard[75] fut successivement traduit en
+arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au
+douzième siècle, par un moine français nommé Jean[76], sous le titre de
+_Dolopathos_ ou de _Roman du Roi et des sept Sages_. Dans le même
+siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers[77], et en
+prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
+la forme et dans le nombre des Nouvelles[78]. On y en reconnaît trois du
+_Décaméron_: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
+mains le _Delopathos_ latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de
+rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
+parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore
+quand il imite.
+
+[Note 75: Voyez la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 554.]
+
+[Note 76: De l'abbaye de Haute-Selve, _Alta-Silva_, ordre de
+Citeaux, diocèse de Metz.]
+
+[Note 77: Voyez Du Verdier, _Biblioth._, au mot _Hébers_.]
+
+[Note 78: Cette traduction en prose du _Dolopathos_ s'est conservée
+en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n° 7974, in-4., vélin,
+écriture du treizième siècle; autre, n° 7534, etc. On a cru que le
+poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
+dans la _Bibliothèque_ de Du Verdier, _loc. cit._, dans le _Recueil des
+anciens Poëtes français_, du président Fauchet, et dans le
+_Conservateur_, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, _ub. sup._, p.
+557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on
+appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien
+fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers,
+et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un
+style différent du sien. Le roman latin des _Sept_ _Sages_ a été
+imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de _Historia de Calumniâ
+novercali_. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé
+le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
+Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits
+qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (_Sylloge
+Annotationum in Petronium, Helenopoli_, 1615, in-8., page 689). Deux ans
+après la publication de l'_Historiade Calumniâ novercali_, il en parut
+une version française sous ce titre: _Livre des Sept Sages de Rome_,
+Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le
+traducteur, en annonçant que _cette translation est nouvellement faite_,
+prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec
+l'ancien _Dolopathos_, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres
+traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le
+tout, la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 560 et suiv.]
+
+C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en
+effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat,
+on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé
+jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
+sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de
+modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du _Dolopathos_
+d'Hébers, il y en avait encore dans le _Décaméron_ quatre ou cinq dont
+les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
+d'Amiens[79]. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les
+anciens conteurs français[80], que l'Italie, qui est si fière de son
+Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
+si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
+Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises
+par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan[81] Le Grand
+d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé
+toutes les bornes.
+
+[Note 79: Du _Dolopathos_ français, le trait de la Femme qui veut se
+jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
+dans le _Dolopathos_ est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
+Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son
+Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
+Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère
+Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
+femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
+auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du
+Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain
+de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
+Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du
+provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note I.]
+
+[Note 80: _Mém. de l'Acad. des Inscrip._, tom. XX, pag. 375, in-4°.]
+
+[Note 81: Dans la Préface de son _Recueil des Fabliaux et Contes des
+Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles_, Paris, 1766, 3
+vol. in-12.]
+
+Dans son Recueil de Fabliaux[82], dès qu'il voit le moindre rapport
+entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
+si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur
+du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que
+Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
+ses griefs[83], et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat,
+et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à
+Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs
+lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
+Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup
+que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui
+il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour
+l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce
+marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à
+Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
+notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
+autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
+longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez
+multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas
+alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
+magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.
+
+[Note 82: Paris, 1779, 3 vol. in-8°.]
+
+[Note 83: Tom. II, pag. 288.]
+
+Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces
+emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de
+n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui _qui s'était
+enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée_,
+j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de
+s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur
+maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
+que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce
+dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
+parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
+il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de
+peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie,
+qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
+que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
+dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe,
+cette autre des anciennes Nouvelles[84]; en voici une prise de
+l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une
+tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été
+assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
+avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de
+ces emprunts?
+
+[Note 84: _Novelle antiche_.]
+
+Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il
+était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
+Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
+propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce
+Fabliau[85], mais qu'il l'a tiré du _Dolopathos_ ou du _Roman des Sept
+Sages_. En effet, c'est un des trois contes[86], dont Fauchet et du
+Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
+l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
+nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que
+Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
+fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté,
+il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est
+avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours[87],
+que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même
+assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand
+nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle
+environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi
+positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons
+de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon
+Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en
+donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit
+consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui
+donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.
+
+[Note 85: _Ub. sup._, p. 289.]
+
+[Note 86: Journ. VII, Nouv. IV.]
+
+[Note 87: 1787, in-8°., p. 28.]
+
+Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la
+princesse Marie, et par ses ordres[88], il recueillit toutes les
+traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie
+le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
+n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le
+recueil de Cent Nouvelles anciennes, _Cento Novelle antiche_[89], ou le
+_Novellino_, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à
+étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
+historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui
+semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui;
+mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté
+encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles,
+avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement
+du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques
+sujets[90]; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques
+traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant
+point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus
+de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des
+anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût
+particulier de _Fiammetta_; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes
+orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas
+une des cent _Novelle antiche_ n'a, ni dans le sujet, ni dans
+l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
+nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
+L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé[91]: les
+Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs
+savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour
+celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché
+toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit
+anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant[92].
+C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une
+éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
+dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.
+
+[Note 88: C'était ainsi qu'il avait écrit le _Filocopo_ et la
+_Théséide_. Quant au _Décaméron_, la preuve des ordres qu'il avait
+reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans
+sa vieillesse, à son ami _Mainardo de' Cavalcanti_, maréchal du royaume
+de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait
+promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
+_Décaméron_ de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami:
+«Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y
+trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos
+dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
+Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en
+prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard
+pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
+vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
+a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour
+m'excuser: Il a écrit en jeune homme, _et forcé par des ordres qui
+avaient toute autorité sur lui_.» (_Vita del Boccaccio_, p. 161 et
+162.)]
+
+[Note 89: _Libro di Novelle e di bel parlar gentile_, etc., imprimé
+en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à
+la fin du tom. II, p. 574.]
+
+[Note 90: Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la
+LXXIIe. du _Novellino_; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe.,
+etc.]
+
+[Note 91: Le Grand d'Aussy a pourtant dit, dans son écrit sur les
+Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour l'inventeur de ces
+Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé dans l'Occident, ce
+genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme en beaucoup
+d'autres choses.]
+
+[Note 92: Voyez ci-dessus, p. 63.]
+
+Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui
+lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont
+on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms
+de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman
+d'_Admète_[93]. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame
+Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche
+nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement
+conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même
+sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
+celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant
+pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du
+dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi
+ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la
+fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent
+long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces
+aventures sont le sujet de la _Théséide_, poëme que Boccace avait fait
+autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y
+a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée
+et Boccace ne font qu'un.
+
+[Note 93: _Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio_, etc.
+Firenze, 1742, in-4°.]
+
+Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le _Décaméron_
+fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
+et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de
+choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute
+avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
+années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout
+l'ouvrage[94]. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de
+mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait
+pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême
+jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent
+licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
+qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la
+faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps.
+La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les
+idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout
+dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
+terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait
+sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un
+des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le
+mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
+contient le _Décaméron_, il en est peu dont on puisse parler avec
+quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque
+triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand
+peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les
+objets qui y sont représentés.
+
+[Note 94: En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
+1352 ou 1353.]
+
+Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,
+
+ La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+
+a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient
+développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
+dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
+la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement
+dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste
+d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il
+suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
+était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si
+digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
+ornements de son histoire[95]. Chez les Romains, Lucrèce, dans le
+sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des
+tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à
+l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à
+décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle
+d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description
+presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
+troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
+quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses,
+décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
+souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
+études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
+sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs
+endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre[96]; mais il eut sous
+les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
+elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
+génie pour trouver les couleurs du tableau.
+
+[Note 95: Liv. II.]
+
+[Note 96: J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
+lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de
+Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait
+copiés du premier. _Vita del Boccaccio_, p. 75, note 1.]
+
+Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit
+les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont
+vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
+ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
+observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la
+campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des
+Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
+vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes
+chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés
+sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les
+rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on
+avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait
+frappés.
+
+«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
+pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des
+funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
+Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les
+poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas,
+prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait
+un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se
+retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En
+voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches
+frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa
+s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait
+caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
+que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens
+et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
+choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on
+aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà
+ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte
+des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de
+négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»
+
+Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
+mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte,
+et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
+Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par
+Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois;
+mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en
+images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis
+par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les
+rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
+sixième livre et son poëme.
+
+Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
+poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
+venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
+Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec
+l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité
+l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des
+circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
+hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la
+suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où
+restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de
+la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.
+
+«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses
+étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se
+renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun
+malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
+buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et
+ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
+enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous
+les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
+au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand
+mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et
+de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
+ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de
+tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les
+nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans
+mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
+maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui
+fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était
+d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
+abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même.
+La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait
+et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que
+les malades.
+
+«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la
+vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme
+dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les
+autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne
+pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
+permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
+tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait
+seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
+odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer
+souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
+repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la
+puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres
+étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils
+disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
+Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
+plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs
+propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
+retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais
+plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand
+ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient
+bien encore les abandonnaient à leur tour[97].
+
+[Note 97: La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
+Thucydide.]
+
+«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun
+voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
+ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point
+qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la
+femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à
+croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner
+leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades,
+dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de
+secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
+des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
+salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait
+d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
+demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
+servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
+cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des
+domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme,
+quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle
+fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service
+un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui,
+comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait.
+Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins
+d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
+et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des
+habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»
+
+Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les
+temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long
+les changements occasionnés par la peste dans la célébration des
+funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de
+voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
+la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne
+l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le
+portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés
+de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même.
+Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un
+très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de
+leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on
+entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des
+bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur
+sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
+appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de
+plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs
+à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à
+l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se
+fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite
+dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la
+classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs
+corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On
+les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus
+d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et
+le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux
+prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
+ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des
+premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
+avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
+cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
+ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
+du plus vil bétail.
+
+«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que
+celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les
+chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
+malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun
+domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se
+relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires
+ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
+leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler
+eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais
+s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
+moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
+animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de
+l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers
+les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la
+ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
+cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre,
+ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
+terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.
+
+«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
+grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
+remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de
+serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages,
+combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien
+d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
+Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de
+santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs
+compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre
+monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce
+que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
+opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions
+modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
+infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
+quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
+imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après
+nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste
+même, lorsque Boccace écrivit son _Décaméron_; et cette cause de
+désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
+et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence,
+et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.
+
+L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui
+avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris
+de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le
+talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
+ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien
+sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec
+les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière
+est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un
+grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
+pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a
+d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques,
+encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son
+ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce
+qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
+toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la
+même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur
+conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à
+faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud,
+son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
+dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et
+son caractère.
+
+Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines
+livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et
+crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant
+qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des
+seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
+dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières,
+souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux;
+des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
+miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de
+tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
+langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
+goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.
+
+Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des
+matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
+génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
+petites pièces, l'_École des Maris_, et _Georges Dandin_, qui est encore
+une école des maris, faisait-il du _Décaméron_ un cas particulier. Ce
+n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques
+comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
+richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même
+les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et
+surtout dans Boccace.
+
+Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand
+maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour
+ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à
+les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation
+entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter
+l'ennui[98].» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
+d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes
+qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
+chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
+peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de
+passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de
+charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance
+et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens
+qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances
+nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
+variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y
+reconnaissent, ainsi que dans l'_Admète_ et dans le _Ninfale Fiesolano_
+du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des
+recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les
+lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite
+propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les
+paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît
+encore aux plans qu'il en a tracés[99].
+
+[Note 98: _Prose_, l. II, Florence, 1549, in-4°., p. 89.]
+
+[Note 99: On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe
+joyeuse, un lieu nommé _Poggio Gherardi_; dans le magnifique palais
+qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle _Villa
+Palmieri_ (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames
+(_delle Donne_), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les
+plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
+X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une
+petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
+reposer. (M. Baldelli, _Illustrazione III_, à la fin de la Vie de
+Boccace, p. 285.)]
+
+Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par
+les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
+qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue,
+c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens
+modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
+passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme
+de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du
+moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au
+même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme
+on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de
+Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et
+d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait
+donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les
+genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il
+serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il[100],
+Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
+plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes,
+il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
+grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours
+harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
+expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
+les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de
+l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand
+une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
+inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
+même à le cacher.»
+
+[Note 100: Pag. 80.]
+
+«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin[101], naquit et s'accrut
+l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença
+à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on
+avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les
+auteurs florentins étudièrent le _Décaméron_ comme le seul modèle à
+imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et
+les _Prose_[102] du Bembo, et l'_Ercolano_ de Varchi, et les
+_Annotations_ des Académiciens, et les _Avertissements_ de Léonard
+Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la
+langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
+lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés
+tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre
+jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
+composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués
+et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les
+plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
+son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
+était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
+d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
+l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa
+contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
+de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la
+grâce et de la clarté[103], et qui a produit, il est vrai, de
+très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de
+l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces
+écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et
+des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
+souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et
+du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les
+colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
+à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état
+de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un
+commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
+précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de
+leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes
+incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
+philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des
+faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans
+cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons
+aux imitateurs de Boccace.
+
+[Note 101: Pag. 90.]
+
+[Note 102: On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont
+point d'autre titre que _Prose_.]
+
+[Note 103: On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
+auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé
+que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
+citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.]
+
+Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde.
+Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets
+d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont
+une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se
+sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
+de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en
+savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du _Décaméron_ tout ce
+qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
+imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
+n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
+composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
+donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
+tenaient dans les mœurs.
+
+Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
+remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
+gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre
+choix. _Sigismond et Guiscard_ est un des plus beaux morceaux de ce
+versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de
+Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
+amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans
+un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce
+vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père,
+barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir,
+forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique
+simplicité[104], et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la
+poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur.
+Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
+Troubadour Cabestaing[105] et le roman du sire de Coucy, avait quelque
+chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la
+princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en
+écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille
+de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en
+quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
+tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard
+d'Arezzo la traduisit en prose latine[106]; Michel Accolti, son
+compatriote, en fit le sujet d'un _capitolo_ ou chapitre en _terza
+rima_[107]; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers
+élégiaques latins[108]; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs
+d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant,
+non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru
+devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
+faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
+intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la
+littérature anglaise.
+
+[Note 104: Journ. IV, Nouv. I.]
+
+[Note 105: Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée,
+Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle
+qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que
+Manni l'a imprimée, _Istor. del Decamer._, p. 308; mais il y a bien plus
+d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.]
+
+[Note 106: Manni, _ub. supr._, p. 247.]
+
+[Note 107: _Ibid._, p. 257.]
+
+[Note 108: Manni, _ub. supr._, p. 264.]
+
+Outre _Sigismonde et Guiscard_, Dryden a encore imité du Décaméron,
+_Théodore et Honorie_, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les
+acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace[109]; et _Cimon et
+Iphigénie_[110], autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
+d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces
+deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même
+l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme
+en trois livres, sous le nom de _Palémon et Arcite_. Il l'a tirée du
+vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
+espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention[111]; mais il a été
+détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du _Décaméron_ que
+Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en
+conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom
+du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et
+Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
+et Palémon sont les deux héros du poëme de la _Théséide_. Chaucer avait
+tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne
+connut pas. Il ne connut pas davantage le _Filostrado_; et voici ce qui
+le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé _Troïle et
+Criséide_; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut
+écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et
+Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros
+du _Filostrato_, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
+les incidents de ce poëme.
+
+
+[Note 109: Au lieu de Théodore, c'est _Nastagio degli Onesti_; et au
+lieu d'Honorie, la fille de messire Paul _Traversaro_. Journée V, Nouv.
+VIII.]
+
+[Note 110: Journ. V, Nouv. I.]
+
+[Note 111: Voyez Préface des _Fables ancient and modern._, etc.,
+Dryden's works, vol., II.]
+
+Dryden s'est encore trompé en parlant de _Griselidis_, la dernière et la
+plus intéressante de toutes les Nouvelles du _Décaméron_. Celle fable,
+dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui
+elle parvint à Chaucer[112]. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
+qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire
+italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
+dans cette erreur. Dans ses _Fables de Cantorbery_ (_Cantorbery Tales_),
+ouvrage évidemment calqué sur le _Décaméron_ de Boccace, Chaucer a mis
+cette Nouvelle sous le titre de _Fable du Clerc_, parce que c'est un
+clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
+fait dire à ce conteur dans le prologue[113]: «Je vais vous conter une
+fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
+et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je
+prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque,
+poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur
+l'Italie entière[114], etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
+partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que
+Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui
+approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue
+et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où
+l'ami de Boccace venait de lire le _Décaméron_ pour la première fois. Il
+était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie[115], de cette Nouvelle
+de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le
+plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
+traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une
+copie de sa traduction[116]: peut-être enfin est-ce aux éloges que
+Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque
+faire du _Décaméron_ et de son auteur, qu'il dut la première idée de
+composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est
+ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et
+s'éclairent mutuellement.
+
+[Note 112: Préface des _Fables ancient and modern._, etc., _ub.
+supr._]
+
+[Note 113:
+
+ _I wol you tell a Tale which that I
+ Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
+ As preved by his wordes and his werk:
+ He his now ded and nailed in his cheste,
+ I pray to God so yeve his soule reste.
+ Franceis Petrark, the Laureat poete
+ Highte this Clerk, whose rethoric swete
+ Enlumined all Itaille of poetrie_; etc.
+
+Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
+critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou
+_proœmium_ (_a proheme_), où il fait une description inutile du
+Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
+Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
+d'impertinente (_me thinketh it a thing impertinent_); elle n'est point
+dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y
+fit en la traduisant. (Voyez _Fr. Petrarchœ sp. Basil_, 1581, in-fol.,
+p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le _Publiciste_ (24
+octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire
+allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
+n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait
+composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du _Décaméron_ de
+Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre
+fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui
+règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec
+lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre
+autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
+_Multæ sunt mansiones in domo patris mei_. Je crois cependant que
+Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus
+encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui
+inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
+eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
+rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en
+personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses
+lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
+savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une
+goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces _peintures de caractères_, ou
+plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et
+allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si
+ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait
+le droit de les en blâmer.]
+
+[Note 114: Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de
+poésie, l'Italie entière.]
+
+[Note 115: Voyez tom. II, p. 431.]
+
+[Note 116: Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
+conjecture en certitude.]
+
+Du _Décaméron_ de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de
+patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de
+Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
+tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le
+même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait
+avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à
+éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont
+embrouillée[117]! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
+Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
+manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
+connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
+depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent
+usage[118], il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière
+simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à
+lui qu'elle appartient.
+
+[Note 117: Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire
+(Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur
+Rabelais, _Griselidis_ était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la
+bibliothèque de M. Foucault, intitulé le _Parement des Dames_, et que
+c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son
+_Illustratione del Boccaccio_, en a restitué l'honneur aux Français.»
+Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
+Il dit (_Istor. del Decamerone_, p. 603): «Le fait a été regardé comme
+véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un
+ancien manuscrit intitulé le _Parement des Dames_, de la bibliothèque de
+M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note,
+Bouchet, _Annal. d'Aquitaine_, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
+«Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
+comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
+dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par
+un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de
+Bergame, qui, dans son _Supplément des Chroniques_, s'exprime ainsi: «Ce
+trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
+écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet
+ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
+Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que
+Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière
+analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même
+question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
+toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce
+Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre
+moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de
+quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de _Supplément des Chroniques_,
+à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit
+recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques,
+et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473.
+(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le _Décaméron_ de
+Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions
+n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
+connaissait point. Son _Supplément des Chroniques_ ne fut publié
+lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style
+et le peu de critique de l'auteur (Tirab., _loc. cit._), il a été
+réimprimé un assez grand nombre de fois.]
+
+[Note 118: Voyez ci-après, note 4.]
+
+Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la
+Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de
+Grisélidis[119], et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est
+peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
+la même que le Fabliau _des Deux bons Amis_[120]. Boccace n'y a fait,
+selon lui, que _quelques légers changements_. Il en a fait de bien
+importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à
+leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien,
+l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et
+plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une
+origine orientale[121]; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
+sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
+d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point
+d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
+profusion dans Boccace.
+
+[Note 119: Journ. X, Nouv. VIII.]
+
+[Note 120: Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.]
+
+[Note 121: M. Chénier est du même avis, dans son _Discours sur les
+anciens Fabliaux_, imprimé dans le _Mercure de France_, au commencement
+de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la
+Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer
+ardemment la publication.]
+
+Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat
+d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
+envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient
+éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près
+d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais
+il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
+sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses
+parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus
+convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par
+un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les
+volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là,
+commence une seconde action, suite et complément de la première.
+Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à
+Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
+à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se
+déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le
+plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et
+ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé
+d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par
+la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui[122], se fait
+connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
+devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le
+coupable lui-même pour l'amour d'eux.
+
+[Note 122: _I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
+di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola_, etc. Bocc., _loc.
+cit._]
+
+Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue
+passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de
+Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
+dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
+plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il
+le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux
+violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
+deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où
+la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent
+dans le _Décaméron_ entier, et par conséquent dans toute la littérature
+italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare,
+de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
+grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent
+encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un
+ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui
+de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
+savant Beroalde[123]; elle le fut encore par un jeune cardinal,
+petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife[124].
+Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais
+ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la
+poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les
+produisant au grand jour.
+
+[Note 123: Voyez sa traduction, Manni, _Stor. del Decamer._, p.
+562.]
+
+[Note 124: Le cardinal _Ruberto Nobili di Montepulciano_, V. _ib._,
+p. 583.]
+
+Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie
+de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il
+avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé
+entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
+de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
+contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
+Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
+parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami[125],
+est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait,
+par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui
+paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
+plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de
+graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne
+m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
+ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
+le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis,
+décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre
+patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une
+époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une
+dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la
+précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de
+sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même,
+j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même,
+toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
+la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais
+l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on
+avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit,
+qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent
+pas notre langue[126]. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
+traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»
+
+[Note 125: Voyez _Fr. Petrarchœ opera_, p. 540.]
+
+[Note 126: Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que
+Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
+Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte
+populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui
+ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
+des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à
+vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être
+écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre
+ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
+de plus fort.» _Ub. supr._]
+
+Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié,
+d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
+libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
+ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se
+bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une
+franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
+femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes
+gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et
+une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même
+qu'elle n'était pas dans les mœurs. Ces libertés attaquaient souvent des
+objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles
+blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
+pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
+prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines
+diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais
+principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
+aussi étendues que violentes, dans divers endroits du _Décaméron_[127]:
+je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
+qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses
+que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
+hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était
+pas tout-à-fait conforme.
+
+[Note 127: Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III,
+etc.]
+
+Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première
+Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra
+dans la première un coquin de _Ser Ciappelletto_, scélérat impénitent et
+endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de
+confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise,
+et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce
+dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession
+hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots,
+plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
+seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses
+rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend
+le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le
+Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
+sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
+celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
+craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage;
+mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis
+le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans,
+un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand
+scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout
+au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends,
+dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous
+les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre
+religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
+génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans
+cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
+respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement
+et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
+parlons plus.
+
+Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un
+autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
+Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
+ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine
+l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
+dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
+du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille,
+et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait
+laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté
+et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit
+de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau
+parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également
+vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il
+aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la
+préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
+parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même,
+ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses
+fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père
+mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour
+preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui
+embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait
+le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle
+l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données
+aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa
+loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question
+est encore indécise comme celle des trois anneaux.
+
+L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là
+d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être
+celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et
+la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions
+comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
+pays où le _Décaméron_ parut, ce langage devait exciter un grand
+scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs
+autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie,
+mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru
+leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en
+le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme
+s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais,
+contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un
+très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi
+orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de
+lectures sur le _Décaméron_, où il s'est proposé de le justifier
+pleinement[128]. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la
+première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il
+est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et
+combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
+mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
+dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des
+ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement
+répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans
+différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
+manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde
+Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de
+Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et
+presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi
+que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
+être les soutiens?
+
+[Note 128: Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé,
+_Hist. du Décamér._, pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag.
+433 à 453. M. Baldelli nous apprend, _Illustrazione IV_, pag. 322, que
+l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu
+communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de
+Boccace, dont je donne ici l'abrégé.]
+
+La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus
+graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que
+Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de
+ce livre _Des trois Imposteurs_ qui a fait tant de bruit dans le monde,
+sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de
+cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une
+indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
+l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
+juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
+l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les
+siennes[129]; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa
+brillante et merveilleuse éloquence[130]. Ses vives et fréquentes
+sorties contre les moines[131] et la peinture qu'il a souvent faite de
+leurs bons tours[132] l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes
+consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il
+croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses
+plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes
+que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même
+sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
+le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne
+tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
+s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.
+
+[Note 129: Voyez ci-dessus, p. 82, note I.]
+
+[Note 130: _E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per
+opera della sua miraculosa eloquenza_. M. Baldelli, _ub. supr._, p.
+330.]
+
+[Note 131: Surtout dans la violente invective de _Tedaldo degli
+Elisei_, Journ. III, Nouv. VII.]
+
+[Note 132: Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
+I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
+Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, _ibid._, Nouv. X, etc.]
+
+Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques.
+Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses
+Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon[133] vient, au
+nom du baron messire Saint-Antoine[134], patron de son couvent,
+recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de
+Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
+voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de
+la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
+portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un
+perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane[135].
+Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le
+tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
+à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
+l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de
+lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit
+remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du
+tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
+se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
+de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les
+reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite
+les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
+sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François,
+un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages
+en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
+diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de
+quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
+un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
+plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui
+avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
+été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une,
+tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement
+pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
+plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
+c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a
+voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
+le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur
+apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
+ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
+donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
+toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa
+main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
+voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires.
+Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde.
+Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence
+d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
+lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.
+
+[Note 133: _Frate Cipolla_, Journ. VI, Nouv. X.]
+
+[Note 134: _Del barone messer S. Antonio_.]
+
+[Note 135: _Perciò che ancora_, dit Boccace avec son éloquence
+accoutumée, _non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
+trapassate in Toscana_, etc.]
+
+Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons[136],
+à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut,
+dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins
+qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
+laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables
+toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
+d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la
+forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits,
+dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manœuvres de ceux
+qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion
+les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa
+manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec
+l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force
+contre de semblables impostures[137].
+
+[Note 136: Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et
+qui remplissent vingt grandes pages in-4°. (433 à 453) de son livre.]
+
+[Note 137: M. Baldelli, _ub. supr._, p. 334.]
+
+Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs,
+le _Décaméron_, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième
+siècle[138], circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent
+à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie
+vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on
+croit de Florence[139], une seconde à Venise, l'année suivante, une
+troisième meilleure à Mantoue deux ans après[140], et, depuis lors, un
+grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les
+déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
+éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus
+en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
+échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes
+dans la place publique les _Décamérons_, les Dantes, les Pétrarques et
+tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
+brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
+rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.
+
+[Note 138: 1353.]
+
+[Note 139: Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+in-fol., en caractères inégaux et mal formés.]
+
+[Note 140: _Mantova, Petr. Adam de Michaelibus_, 1472, in-fol. C'est
+cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
+anciennes.]
+
+Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
+succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun
+d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en
+éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de
+quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux[141], la corruption du
+texte paraissait sans remède: les Juntes[142], les Aldes eux-mêmes[143]
+firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
+lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui
+honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions
+les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et
+produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par
+les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle,
+tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de
+fort savants[144] qui prétendirent corriger le texte à leur manière et
+ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de
+Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et
+celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y
+eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze
+ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
+l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer
+ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus
+parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et
+sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
+consentit à des arrangements.
+
+[Note 141: Tels, entre autres, que _Niccolò Delfino_, patricien de
+Venise, 1516, Venise, _Gregor. de' Gregori_, in-4°.]
+
+[Note 142: Firenze, _Filippo di Giunta_, 1516, in-4°.]
+
+[Note 143: Venezia, _Aldo_, 1522, in-4°. Cette édition est la
+meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de
+1527.]
+
+[Note 144: Tels que le _Dolce_, dans les trois éditions de
+_Giolito_, Venise, 1546, 1550 et 1552; le _Ruscelli_, Venise, 1552,
+etc.]
+
+Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle.
+Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de
+Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le
+grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie
+de Florence, qu'il chargea de faire au _Décaméron_ les corrections qui
+seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde
+Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un
+dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet
+exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils
+jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
+discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces
+trois personnages. Le _Décaméron_, mutilé par leurs censures, fut
+renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés,
+passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages
+censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec
+Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et
+très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à
+Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette
+correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
+prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans
+après[145]; c'est l'édition dite _des Députés_. Elle est plus conforme
+que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs
+ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent
+bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en
+prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les
+endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y
+avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde
+correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte
+V, il fut expressément porté que le _Décaméron_ serait corrigé de
+nouveau: ce qui fut exécuté en 1582[146], et ne satisfit pas davantage.
+Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
+Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
+en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les
+corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces
+premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies.
+Vouloir faire du _Décaméron_ un livre entièrement orthodoxe, un livre
+dont on puisse dire:
+
+ La mère en prescrira la lecture à sa fille,
+
+est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.
+
+[Note 145: En 1573.]
+
+[Note 146: Le grand duc François Ier. confia cette correction à
+_Leonardo Salviati_, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et
+formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des
+libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort,
+il n'échappa point à la critique, et _Boccalini_ ne l'épargna pas dans
+sa _Pietra di Paragone_; mais _les Avvertimenti della lingua sopra il
+Decamerone_, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont
+un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue.
+Sur toutes ces vicissitudes que le _Décaméron_ a éprouvées, voyez le
+livre de Manni, _Istoria del Decamerone_, part. III, p. 628 et suiv.]
+
+Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de
+l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M.
+Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que
+les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
+langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec
+un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a
+peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de
+reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
+générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre
+auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit
+encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs
+et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les
+personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
+traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître[147].»
+
+[Note 147: _Vicende della Letteratura_, l. II, cap. 13.]
+
+Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût
+que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que
+Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent
+de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est
+permis de tout lire, on peut faire du _Décaméron_ une de ses lectures
+favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des
+mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à
+l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les
+vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
+tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes,
+d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on
+peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
+à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
+variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de
+narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité,
+de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit
+nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à
+l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du
+quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études
+particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans
+le genre du_ Décaméron; _grands poëmes à l'imitation de celui du Dante;
+dernières observations sur le quatorzième siècle_.
+
+
+Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
+générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation
+des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
+langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent
+presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres
+écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient
+eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs
+disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se
+perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes
+d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué
+l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne[148], l'Arabe
+Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
+l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la
+théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les
+Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés,
+les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent
+découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la
+quantité des autres semblaient aller toujours croissant.
+
+[Note 148: _De sui ipsius et multorum ignorantià_.]
+
+Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
+«Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
+aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
+bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous
+n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres
+inutiles[149].» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne
+cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les
+promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des
+grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités
+des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
+des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
+célèbre école, en nomme un assez grand nombre[150]. Les auteurs italiens
+lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs[151]; mais ceux dont il parle
+et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en
+sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, aussi profondément
+inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup
+perdu à ce qu'ils le fussent toujours.
+
+[Note 149: _De Remed. utriusq. fortunæ_, liv. I, Dial. 46.]
+
+[Note 150: Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
+directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis;
+Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
+qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre,
+etc.]
+
+[Note 151: Voyez Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, l.
+II, c. I.]
+
+Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on
+ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était
+toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
+ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les
+Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
+Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
+part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de
+là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire
+XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il
+quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son
+retour[152], avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI
+détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur
+avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et
+lui opposèrent l'anti-pape Clément VII[153], source de ce grand schisme
+qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume
+de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu
+Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
+reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
+et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
+un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
+s'était souillée dans sa jeunesse.
+
+[Note 152: Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
+27 mars 1378.]
+
+[Note 153: Robert, cardinal de Genève.]
+
+Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
+l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de
+cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
+des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
+mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui
+qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison
+funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il
+fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant
+déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal.
+Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué
+d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
+au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna
+François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour
+se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les
+immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr,
+en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces
+immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de
+lui donner place dans cette immense collection[154]. Tiraboschi, avec sa
+bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi,
+il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût
+en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je
+ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
+il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts
+pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes
+doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre[155].»
+Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage
+Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.
+
+[Note 154: Vol. XI, 10 juin.]
+
+[Note 155: _Stor. della Letter. ital._, t. V, p. 128.]
+
+Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis
+Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant
+encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et
+des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie
+qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après
+avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré
+de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa
+patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de
+disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée
+dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps,
+mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était
+méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les
+théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs
+de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre
+des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison
+que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi
+dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de
+Duraz[156]. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife
+intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé
+pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
+cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six
+d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
+échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
+arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
+Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
+ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se
+promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire[157]:
+l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content
+d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à
+s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses
+cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
+vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut
+massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
+tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq
+des cardinaux, y compris Louis Donato[158]. Il eût été plus heureux,
+s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa
+théologie.
+
+[Note 156: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 130.]
+
+[Note 157: V. _Abrégé de l'Hist. ecclés._, Berne, 1767, vol. II, an.
+1385.]
+
+[Note 158: Voy. _Abrégé de l'Hist. ecc._ etc. Voy. aussi _Abrégé
+chronologique de l'Hist. ecclés._ Paris, 1751, vol. II, même année.]
+
+La fin non moins déplorable du poëte astrologue, _Cecco d'Ascoli_, et
+les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne
+détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois,
+nommé _Andalone del Nero_, qui se rendit célèbre par ses connaissances
+en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
+dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le
+faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
+de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son
+Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle _son vénérable
+maître_[159], et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
+astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans
+l'éloquence. On a de lui un Traité latin _de la composition de
+l'astrolabe_, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la
+Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des
+planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements
+astrologiques[160], qui n'a jamais été ni publié ni traduit.
+
+[Note 159: Liv. XV.]
+
+[Note 160: _Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphœra,
+Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica_. Catal. des
+Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.]
+
+Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande
+réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
+appela _le Sage_, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
+rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec
+distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait
+prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de
+mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan
+qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en
+français[161]. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
+siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, _le Trésor
+de la cité des dames_[162], et quelques autres ouvrages français en
+prose et en vers[163]. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la
+France par ses écrits.
+
+[Note 161: Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le _Recueil de
+l'Acad. des Inscript._, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été
+publiée par l'abbé Lebeuf, _Dissert. sur l'Hist. de Paris_, t. III, p.
+103.]
+
+[Note 162: Imprimé à Paris en 1497.]
+
+[Note 163: J'ai parlé du _Trésor de la Cité des Dames_, au sujet du
+jurisconsulte _Giovonni d'Andrea_ et de sa fille _Novella_, t. II, de
+cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, _ub. supr._]
+
+On l'a dit avec vérité,
+
+ Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
+
+Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la
+folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
+l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
+cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie,
+d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
+astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure
+qu'ils prédisaient aux autres[164]. Leurs noms ont été soigneusement
+recueillis[165], et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de
+leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et
+dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
+Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques,
+_plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué
+plusieurs grands personnages_[166], telles encore que les prédictions
+faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi
+d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les
+Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de
+Bourgogne[167]; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
+charlataneries et de leurs bévues.
+
+[Note 164: Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.]
+
+[Note 165: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc., rédigé
+par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé
+Lebeuf, _Dissertat sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 448 et suiv.]
+
+[Note 166: Ibid., p. 451.]
+
+[Note 167: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc. etc.]
+
+On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
+géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit
+aussi donner le nom de Paul de l'_Abbaco_. Il ne se bornait pas à
+connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de
+ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements
+étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en
+France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
+son pays même[168]. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365[169]; et
+cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante[170]. Par ce
+testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés
+dans un couvent de Florence[171], que les moines en eussent une clef,
+sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se
+trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans
+cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
+clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
+existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce
+jugement[172].
+
+[Note 168: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+[Note 169: _Uomini illustri Fiorentini_.]
+
+[Note 170: Mehus, _Vit Ambros. Camaldul_, p. 194; Manni. _Sigili_,
+t. XIV, p. 22, etc.]
+
+[Note 171: La Sainte-Trinité.]
+
+[Note 172: Manni, _loc. cit._, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
+Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à
+Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
+qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.]
+
+Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on
+trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant
+l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se
+moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
+publiés, soit dans ses lettres[173]. Mais c'étaient des paroles jetées
+au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné,
+pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût,
+pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
+alchimistes[174] que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
+très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.
+
+[Note 173: Voy. surtout une Lettre à Boccace, _Senil_, l. III, ép.
+I.]
+
+[Note 174: Voy. _De Remed. utr. fortunæ_, l. I, Dial. III.]
+
+L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme
+l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance.
+La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
+mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à
+ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et
+amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni
+alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession
+l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au
+premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement
+admirées[175]. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
+Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles
+produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres
+professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique.
+Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs
+ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était
+de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent
+à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui
+paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les
+autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le
+restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui
+ait été écrit depuis les anciens[176]. Ce traité servait encore de texte
+et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort.
+Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
+donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
+qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles
+expériences, et écrit dans son sein[177].
+
+[Note 175: J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
+II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
+_Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let._, t. XX, p. 440, où il a
+confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
+a redressées, t. V, p. 177 et suiv.]
+
+[Note 176: Voy. Freind, _Histor. Medic._, et M. Portal, _Histoire de
+l'Anatomie_, t. I.]
+
+[Note 177: Le _Traité d'Anatomie_ de Mondinus a eu plusieurs
+éditions citée par M. Portal, par Fabricius, _Bibl. med. et inf.
+latin._, vol. V, etc.]
+
+Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement
+de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande
+réputation. Pierre _Crezcenzio_ écrivit, dans un âge fort avancé, sur le
+premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
+treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête
+et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en
+médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
+particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré
+de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des
+simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre
+et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
+publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.
+
+_Crezcenzio_ s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des
+dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les
+villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient
+dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
+militaires, sous le titre de capitaines ou de _podestà_. Elles
+exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de
+loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
+jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
+pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces
+magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne,
+fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
+assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
+_Crezcenzio_ parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
+aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
+conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des
+sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les
+procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier.
+Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses
+observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé
+en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut
+près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin
+de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans[178].
+
+[Note 178: _Vita di P. Crezcenzio_, en tête de la traduction ital.
+de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8°.]
+
+Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de
+Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
+Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être
+encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la
+connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne,
+que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un
+grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour
+exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les
+engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
+superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles
+les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
+ajouter[179]; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre
+raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la
+végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne
+ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
+distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin,
+fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à
+_Crezcenzio_ lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis
+qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son
+perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où
+l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
+père Bartoli[180], on reconnaît à la perfection de son style qu'il est
+du siècle où l'on écrivait le mieux[181].
+
+[Note 179: M. Corniani, _I Secoli della Letter. ital._, t. I, p.
+178.]
+
+[Note 180: À la fin de la préface du petit Traité de critique
+grammaticale, intitulé: _Il Torto ed il dritto del non si può_, qu'il a
+donné sous le nom de _Ferrante Longobardi_, Rome, 1655, pet. in-12.]
+
+[Note 181: La première édition de l'ouvrage latin est de 1471,
+Augsbourg, in-fol., sous ce titre: _Petri de Crescentiis ruralium
+commodorum_, lib. XII, _Augustœ vindeticorum_, etc. La traduction
+italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi
+in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
+et de Naples, 1724, 2 vol. in-8°.]
+
+La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome,
+était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de
+faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
+distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
+n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités
+de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait
+inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
+poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui
+reçut dans ce siècle des honneurs presque divins[182]. Astre et lumière
+des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des
+aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon
+l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on
+ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses
+immenses travaux.
+
+[Note 182: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.]
+
+Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato,
+dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du
+droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite
+à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de
+l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26
+ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
+Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui
+déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
+Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
+à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université
+naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres.
+L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter
+dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont
+pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que
+Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec
+Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction[183]. Il ne jouit pas
+long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon
+l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa
+vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses
+connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant
+justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge
+sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il
+introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui
+nuisirent, dit ce critique judicieux[184]: possédant toute la misérable
+science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les
+sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du
+péripapéticisme, etc.»
+
+[Note 183: De Sade, _Mém. pour la Vie de Pétrar._, t. III, p. 409.]
+
+[Note 184: _De origine juris civilis_, l. I, §. 164.]
+
+La vaste compilation des œuvres de Barthole contient quelques Traités de
+droit public, tels que ceux _des Guelphes et des Gibelins_; _de
+l'Administration de la République_; _de la Tyrannie_, etc. On y en
+trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à
+faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant
+J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre[185].
+_Cacodœmon_ comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de
+toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de
+la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à
+comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain,
+pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première
+fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la
+supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le
+Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
+en étant exclues, selon le Digeste _De postulatione_: de plus, il la
+déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi _De
+appellatione_. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont
+admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition
+du paragraphe I, _De fœminis_, etc., et que le genre humain est
+précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa
+propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre
+_Priorem_, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée,
+_Cacodœmon_ produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
+comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une
+infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui
+dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge
+prononce la sentence d'absolution _formiter_, séant _pro tribunali_, au
+parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le
+palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations,
+procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite
+sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain
+public de la cour céleste[186].
+
+[Note 185: _Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C.
+inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ_, p. 165 et
+suiv. du livre intitulé: _Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus_,
+Lyon, 1568.]
+
+[Note 186: _I secoli della Letter. ital. di Giamb._ Corniani, t. I,
+p. 436.]
+
+Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde,
+fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette
+rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des
+écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
+eux que d'y croire[187]. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis
+à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande
+admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif,
+brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
+avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement
+et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère
+laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
+utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
+l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans,
+et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son
+maître.
+
+[Note 187: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, et Mazzuchelli, _Scrit.
+ital._]
+
+C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
+nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles
+parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
+Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de
+cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent
+XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se
+forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
+pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
+littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
+premier modèle de ces _Bibliothèques universelles_, et de ces
+_Dictionnaires des hommes illustres_, qui se sont tant multipliés
+depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
+espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés[188]. Photius n'avait
+traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume
+de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et
+profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets,
+depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet
+ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux
+titre: _De originibus rerum_[189], que l'auteur ne lui avait point
+donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de
+Venise[190], porte celui-ci: _De viris illustribus_[191], qui lui
+convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on
+appelle une _Bibliothèque_. Les auteurs y sont rangés par ordre
+alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
+permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail,
+on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible
+qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
+mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il
+paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
+ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le
+premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment
+un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les
+premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de
+l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si
+remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage.
+Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
+nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
+personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans
+utilité[192].
+
+[Note 188: Tiraboschi, t. V, p. 322.]
+
+[Note 189: Le titre entier du livre imprimé est: _De Originibus
+rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense_, Venet., 1547.]
+
+[Note 190: Dans celle de S. Jean et S. Paul (_di SS. Giovanni e
+Paolo_).]
+
+[Note 191: Le titre entier de ce manuscrit est, après le _Proemium_:
+_Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico
+veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico_.]
+
+[Note 192: Voy. Maffei, _Verona illustr._, part. II, p. 115, et
+Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.]
+
+Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
+historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et
+de son père[193], composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire
+littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
+n'écrivit que les _Vies des hommes illustres de Florence_. Le comte
+Mazzuchelli en a publié pour la première fois[194], non le texte
+original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
+d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour
+expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
+occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
+mourut peu de temps après. Les titres d'_Eliconio_ et de _Solitario_,
+que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
+illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques
+fonctions honorables[195], il s'était ensuite entièrement livré aux
+lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
+auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de
+Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire
+politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux
+Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est
+considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des
+différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
+ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu
+utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
+avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de
+tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur
+du Dante, _Benvenuto da Imola_. On a de lui, sous le titre de _Liber
+Augustalis_, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César
+jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse
+et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de
+l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses
+œuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur[196]. Landolphe
+Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on
+dit de la noble famille des Colonne[197], écrivit, entre autres
+ouvrages, un _Breviarum historiale_, qui a été imprimé en France[198],
+et Français _Pipino_ ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des
+rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
+premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant
+lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains,
+il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
+qu'on ne trouve point ailleurs[199]. Muratori n'a inséré dans sa grande
+collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176[200].
+Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui
+peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé
+le nombre. On y distingue les deux _Cortusi_[201], continuateurs de
+l'histoire de Padoue, commencée par _Albertino Mussato_ dont nous avons
+parlé dans un précédent chapitre[202], mais qui restèrent fort
+au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; _Ferreto_ de
+Vicence[203], l'un des meilleurs historiens de ce temps; _Calvano
+Fiamma_ de Milan[204], qui ne lui est point inférieur; Jean de
+_Cermenate_[205], émule et compatriote de _Fiamma_, et plusieurs autres.
+Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les
+bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à
+perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!
+
+[Note 193: Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il
+termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de
+1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.]
+
+[Note 194: En 1747.]
+
+[Note 195: Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
+Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 196: Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4°., tout à la fin du
+volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.]
+
+[Note 197: Tiraboschi, t. V, p. 318.]
+
+[Note 198: À Poitiers, en 1479.]
+
+[Note 199: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 319.]
+
+[Note 200: _Script. Rer. ital._, vol. IX.]
+
+[Note 201: _Guglielmo Cortusio_ et _Albrighetto Cortusio_, son
+parent.]
+
+[Note 202: Tom. II, p. 305.]
+
+[Note 203: _Script. Rer. ital._, vol. IX, p. 935.]
+
+[Note 204: Auteur du _Manipulus Florum, ibid._, vol. XI, p. 533.]
+
+[Note 205: _Ibid._, vol. IX, p. 1223.]
+
+J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je
+n'oublierai pas ici, _Marino Sanuto_, noble vénitien, qui ne fut pas, à
+proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
+ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les
+événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage
+d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de
+Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre _Secretorum
+fidelium crucis_, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les
+mœurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour
+les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de
+ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
+venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
+états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les
+présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des
+cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits;
+il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages
+importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
+1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois,
+par Bongars, dans le _Gesta Dei per Francos_[206]. C'est un des plus
+curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé
+comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle,
+et même des siècles antérieurs[207].
+
+[Note 206: Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.]
+
+[Note 207: Foscarini, _Letteratura Veneziana_, p. 417.]
+
+À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la
+poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé,
+on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore
+mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
+de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie
+qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça
+surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien
+contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de
+ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que
+plaisants. «Jamais, écrit-il[208], ce que dit Horace ne fut plus vrai
+qu'à présent:
+
+ Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers[209].
+
+[Note 208: _Famil._, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth.
+impér., n°. 8568; _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 243.]
+
+[Note 209: _Scribimus indocti doctique poemata pessim._
+ (Ep. I, l. II. v. 117.)]
+
+C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
+être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des
+autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
+épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
+mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
+d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend
+pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je
+reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds
+pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme,
+je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
+encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que
+pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne
+connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
+plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
+et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
+maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
+d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
+autrefois si rare, est commune à présent, etc.»
+
+On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on
+accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette
+langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine
+connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait
+aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
+amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin.
+C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au
+Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
+de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa
+jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même
+triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin
+sans doute de regarder comme son égal. On le nommait _Zanobi da Strada_.
+Philippe Villani l'a placé parmi les _illustres Florentins_; mais si la
+couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait
+alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
+célébrité que par cette couronne même.
+
+Zanobi était fils du célèbre grammairien _Giovanni da Strada_, qui avait
+été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état
+que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le
+connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première
+cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile,
+Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi
+quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait
+obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu
+honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et
+bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié,
+qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
+lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur
+Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui,
+de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
+Mathieu Villani, dans son histoire[210], fait mention de cette
+cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit
+publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de
+l'empereur.
+
+[Note 210: L. V, ch. 26.]
+
+Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation
+de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque
+s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis
+particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque
+sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui
+lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette
+espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de
+ses écrits[211], il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
+et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait
+pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
+pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit,
+mais des mœurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte
+fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de
+secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI[212]; mais il ne la
+posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
+âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains
+de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de
+Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour[213].
+L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans
+que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les
+Florentins résolurent[214] d'élever, aux frais du trésor public, de
+magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils
+y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour
+lui comme pour tous.
+
+[Note 211: _Invect. in Med._]
+
+[Note 212: En 1359.]
+
+[Note 213: On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de
+la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du
+reste de cette ancienne traduction est inconnu.]
+
+[Note 214: En 1396.]
+
+Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle.
+On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans
+entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues
+d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
+noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de
+François _Landino_, fils d'un peintre qui avait alors quelque
+réputation, et parent de _Landino_, célèbre commentateur du Dante. Il
+était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la
+petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani[215], à sentir
+le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par
+quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant
+qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur
+de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant
+de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des
+progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les
+instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était
+émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
+de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus
+habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des
+instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de
+tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
+couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes
+l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.
+
+[Note 215: _Vite d' illustri Fiorentini_, p. 84.]
+
+François _Landino_ n'était pas seulement musicien, il était aussi
+grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui
+fit donner le surnom de _Francesco degli Organi_, et c'est ainsi qu'il
+est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies
+italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins[216]; le style n'en
+est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.
+
+[Note 216: Voy. Mehus, _Vita Ambrog. Camald._, p. 324. Ces vers sont
+intitulés: _Versus Francisci organistœ de Florentiâ_.]
+
+L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement
+comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se
+trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est _Lino Coluccio Salutato_.
+_Coluccio_ est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
+des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur
+vie: De _Niccolo_, on fait _Niccoluccio_, petit Nicolas; on retranche
+ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste _Coluccio_, qui
+ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, _Lino_,
+semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; _Niccolo_,
+_Niccolino_, _Lino_; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation
+de noms antiques qui était alors commune parmi les savants[217].
+_Coluccio Salutato_ était né en Toscane[218] en 1330. Son père, qui
+était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut
+exilé, et se retira à Bologne. Le jeune _Coluccio_ y fut élevé; il
+annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature;
+mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son
+père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et _Coluccio_
+quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie.
+On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
+revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il
+était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François _Bruni_ dans
+la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est
+probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à
+Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et
+épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants[219]. La
+réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les
+offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
+rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes
+les espérances de fortune la place de chancelier de la république de
+Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
+pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour
+si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la
+république, disait qu'une lettre de _Coluccio Salutato_ lui faisait plus
+de mal que mille cavaliers florentins[220].
+
+[Note 217: Tiraboschi, t. V, p. 492.]
+
+[Note 218: Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de
+Pescia.]
+
+[Note 219: Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine
+du château où il était né. Tiraboschi, _ub supr._]
+
+[Note 220: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
+trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et
+à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet
+continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était
+possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour
+tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les
+auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
+son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
+que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous
+avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
+autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la
+nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
+et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était
+alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et
+continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé
+de lui en prose latine, outre ses lettres[221], qu'un Traité _de la
+noblesse des lois et de la médecine_[222]. Les bibliothèques de Florence
+en possèdent en manuscrit plusieurs autres[223]; la plus grande partie
+des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié
+quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens
+et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
+qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la
+traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé
+Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
+Camaldule[224]. _Coluccio_ mourut en 1406, âgé de soixante seize ans.
+Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur
+la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait
+été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais,
+l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut
+décernée qu'après sa mort[225]. Elle fut posée sur son cercueil, et les
+honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent
+au tombeau un cadavre insensible.
+
+[Note 221: Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un
+donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que
+la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et
+des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
+1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du
+modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
+Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de _Coluccio_, par Philippe Villani, p.
+XXIII, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un
+n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
+contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie
+est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.]
+
+[Note 222: _De Nobilitate legum ac Medicinœ_. Venise, 1542.]
+
+[Note 223: On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
+Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, _Vit. Ambr.
+Camald._, et dernièrement M. J. B. Corniani, _I secoli della Letter.
+ital._ t. I, p. 413.]
+
+[Note 224: Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
+plusieurs autres pièces inédites du même auteur.]
+
+[Note 225: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 496.]
+
+Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable
+que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par
+l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde
+le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
+qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent
+eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio[226] rangent dans cette classe
+la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se
+distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par
+leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose,
+parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
+Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des
+saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant,
+elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale
+et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son
+éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra
+dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas
+l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à
+lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la
+fleur de l'âge[227] en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un
+style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si
+vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir
+pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
+langage. _Girolamo Gigli_, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
+édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
+vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y
+donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements
+les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant.
+L'impression de ce _Vocabolario Cateriniano_ était fort avancée, quand
+tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII,
+l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et
+ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de
+l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de
+la littérature italienne[228], traité comme coupable, non-seulement de
+lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté[229]. Si les vers de sainte
+Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de
+pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le
+quatrième volume de ses Œuvres[230], et où l'on trouve moins de génie
+que de ferveur.
+
+[Note 226: _Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
+poesia_.]
+
+[Note 227: À trente-trois ans.]
+
+[Note 228: M. Giamb. Corniani, _I secoli della Letter. ital._, t. I,
+p. 388.]
+
+[Note 229: Le _Vocabolario Cateriniano_, qui fut alors lacéré et
+brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis,
+sous le faux titre de _Manille_, et sans date, in-4°., avec un
+Supplément qui le complète. Gamba, _Testi di Lingua_, p. 88.]
+
+[Note 230: Pag. 341; elle commence ainsi:
+
+ _O Spirito santo, vieni nel mio core
+ Per la tua potenzia traila a te, Dio_, etc.]
+
+Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style
+de Pétrarque est _Buonaci corso da Montemagno_. Il y en eut deux de ce
+nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
+seul. Le chanoine _Casotti_ découvrit le premier qu'ils étaient deux, et
+donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres[231],
+avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille
+des _Montemagno_. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle
+avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. _Buonaccorso_
+l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
+douceur et de la grâce. Gravina[232] le loue d'avoir approché de
+Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir
+et la variété des sentiments. Le _Tassoni_, dans ses considérations sur
+Pétrarque, compare souvent des vers de _Montemagno_, avec ceux de ce
+grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
+pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de
+Pétrarque[233], soit imité du premier de _Montemagno_[234]; mais
+lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est _Montemagno_ qui a été
+l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses
+preuves. Plusieurs autres sonnets de _Buonaccorso_, sans avoir la même
+ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
+pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
+ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de _Montemagno_
+le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en
+poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
+goût, pour se faire un assez grand nom.
+
+[Note 231: La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8°,
+par _Nicolo Pilli_ de Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de
+_Cino_.]
+
+[Note 232: _Della ragione Poetica_, l. II, §. 29 et 30.]
+
+[Note 233: _Era il giorno che al sol si scolorano_, etc.]
+
+[Note 234: _Erano i miei pensier ristretti al core_.]
+
+Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut
+même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à
+sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le
+zèle. Il se nommait _Zenone de' Zenoni_. Son poëme, qu'il intitula:
+_Pietosa fonte_, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le
+savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
+_Deliciœ eruditorum_, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
+avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
+expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
+nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de
+quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps[235].
+
+[Note 235: Lami, _loc. cit._, au commencement de l'avis au lecteur.]
+
+Le même volume est terminé par une _canzone_ sur ce même sujet de la
+mort de Pétrarque[236]. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son
+auteur est _Franco Sacchetti_, auteur justement célèbre à d'autres
+titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque
+dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
+sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures,
+après celles du _Décaméron_, quoique loin encore de les égaler.
+
+[Note 236: Elle a pour titre: _Morale di Franco Sacchetti da Firence
+per la morte di M. Francesco Petrarca_.]
+
+_Franco Sacchetti_, né à Florence, vers l'an 1335[237], d'une famille
+ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça
+de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il
+composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de
+Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre.
+Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa
+tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics,
+dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des
+tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en
+vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune _Sacchetti_
+pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la
+morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets
+qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que
+la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite,
+puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On
+lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du
+lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à
+la façade du palais des prieurs[238]. Il fit ce distique remarquable par
+sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:
+
+ _Corona porto per la patria degna
+ Acciocchè liberta ciascun mantegna_.
+
+[Note 237: Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le
+titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.]
+
+[Note 238: Aujourd'hui le _Palazzo Vecchio_.]
+
+_Franco Sacchetti_ fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à
+Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea
+aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et
+à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous
+états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont
+il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
+une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, _Giannozzo
+Sacchetti_, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379.
+L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les
+frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés
+rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs
+(magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges
+de magistrature. _Sacchetti_ fut seul excepté de cette disposition
+sévère, et cela, dit l'historien _Ammirato_, parce qu'il était tenu pour
+homme de bien, _per esser tenuto uomo buono_[239]; mais cette faveur ne
+put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies
+graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus.
+Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il
+voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
+de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à
+Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
+manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
+sentit long-temps de cette chute.
+
+[Note 239: _Stor. fiorent._, l. XIV.]
+
+Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés
+par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par
+les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa
+par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans
+la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
+la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de _Franco
+Sacchetti_, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et
+lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
+milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de
+cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
+consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
+aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il
+mourut peu d'années après la fin de ce siècle[240]. C'était un homme
+d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité
+de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans
+presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le
+plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non
+seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
+faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
+premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
+parfaitement. Dans un manuscrit où ses _madrigali_ et ses ballades,
+portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
+plusieurs fois, écrit en marge, le sien même[241]. Ce n'est pas
+seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
+poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais
+on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
+sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le
+premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure
+par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
+sonnet signifie à peu près[242]:
+
+ Malheureux! si je pense encore
+ Au peu qu'a gagné par ses vers
+ Le grand Pétrarque auprès de Laure,
+ Aux longs tourments qu'il a soufferts...
+ Je frémis, je me sens de glace:
+ J'écris pourtant, et le temps passe.
+
+[Note 240: Bottari, _ub. sup._]
+
+[Note 241: _Intonata per Francum Sacchetti_, ou _Francus dedit
+sonum_. Bottari, _ub. sup._]
+
+[Note 242:
+
+ _E quando io penso al mio signor Petrarca,
+ Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,
+ Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca_.]
+
+Peu de ses poésies sont imprimées[243]. Le vocabulaire de la Crusca, qui
+les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
+appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la
+bibliothèque de cette famille[244]. Il contenait environ cent
+soixante-dix sonnets, trente-huit _canzoni_ de différents genres,
+quarante-neuf ballades, un grand nombre de _madrigali_ et d'autres
+poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes
+latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
+quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême
+et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont
+pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.
+
+[Note 243: Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, _Stor.
+della Volg. Poesia_, l. II, n°. 8; la _canzone_ sur la mort de
+Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre _canzone_ qui vaut
+mieux, dans le Recueil des _Rime Antiche_, qui suit la _Bella Mano_,
+réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.]
+
+[Note 244: Bottari, _ub. supr._ Le marquis _Matteo Sacchetti_,
+descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce
+manuscrit. _Id. ibid._]
+
+Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier
+magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles
+étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux
+cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace,
+dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions
+et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il
+a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité
+dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au
+langage commun que celui du _Décaméron_; et c'est surtout dans les
+sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y
+acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes
+toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur
+force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y
+en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore
+pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La
+plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les
+mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des
+hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et
+offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point
+ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence,
+ces traits servent quelquefois à les éclaircir.
+
+Les Nouvelles de _Franco Sacchetti_ sont en général plus courtes que
+celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés,
+moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui
+forment dans le _Décaméron_ une admirable variété. Elles sont presque
+toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui,
+pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en
+prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques
+expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette
+excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages
+contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers,
+bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître
+Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus
+original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde,
+depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à
+Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni
+aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu
+pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous
+l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages[245]. Ce
+que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard[246] et
+de Philippe de Valois, roi de France[247], prouve, il est vrai, combien
+les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez
+pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et
+d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette
+espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un
+pauvre imbécille, nommé Albert[248], le menace de le faire brûler comme
+Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui
+fait dire sur le _Pater noster_. Fort bien, dit _Franco Sacchetti_, mais
+si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait
+peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers,
+pour n'être pas torturé ou brûlé[249].
+
+[Note 245: Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle
+n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à
+recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de
+devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter
+alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que
+l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape
+magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le
+roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle.
+(Nouv. CCXII.)]
+
+[Note 246: Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain
+(_vagliatare_), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se
+jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense
+magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le
+nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus
+habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes
+mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)]
+
+[Note 247: Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup;
+il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui
+le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige
+qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis
+devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton.
+Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit
+naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups
+de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais
+lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.
+CXCV.)]
+
+[Note 248: Nouv. II.]
+
+[Note 249: _E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo
+inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe
+ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato_. (Nouv.
+II.)]
+
+Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène[250].
+On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y
+avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout
+noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être
+historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter[251]. Des
+artistes célèbres y figurent aussi, tels que _Giotto_, _Buffamalco_,
+_l'Orcagna_, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés
+à _S. Miniato_, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église,
+sont représentés[252], discutant et se disputant après boire, pour
+savoir quel avait été, _Giotto_ toujours excepté, le plus grand peintre.
+L'un dit _Cimabuè_, l'autre _Stefano_, élève de _Giotto_, un troisième
+_Buffamalco_. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur
+_Alberti_; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette
+proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la
+toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle
+suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les
+dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures
+légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins
+s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des
+officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder
+contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils
+arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre
+aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont
+prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de
+dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les
+boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,
+ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et
+l'on est obligé de révoquer la loi.
+
+[Note 250: Nouv. VIII, CXIV, CXV.]
+
+[Note 251: Voy. Nouv. CXXI.]
+
+[Note 252: Nouv. CXXXVI.]
+
+_Sacchetti_ ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines,
+les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand
+nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition
+n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun
+index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont
+toujours été lues et réimprimées librement.
+
+En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était
+alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs
+grossiers exerçaient sur le peuple[253]. L'auteur raconte que, se
+trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les
+Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il
+entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de
+St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et
+si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous
+fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement
+aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si
+vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se
+mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons.
+Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont
+proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de
+vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés
+les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent
+encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés,
+parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru
+ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes
+les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur
+tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous
+n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant.
+Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant
+qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais
+d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là
+certainement un bon citoyen et un brave moine.
+
+[Note 253: Nouv. LXXI.]
+
+Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il
+raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire,
+un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes
+sottises[254]. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché
+de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous
+les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et
+tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il
+put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le
+Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva
+comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui
+part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète;
+bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables
+l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau
+sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait
+fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le
+prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il
+lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce
+mal, reprit _Franco Sacchetti_, est donc continu et ne le quitte jamais;
+car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois
+encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous
+les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans
+quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une
+certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles
+reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs
+d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces
+superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de
+gré que la raison.
+
+[Note 254: Nouv. LXXII.]
+
+Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que
+_Franco Sacchetti_, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur
+d'un Recueil qui porte le singulier titre de _Pecorone_. Cet augmentatif
+de _pecora_ signifie en italien la même chose qu'en français, une
+pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre
+par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au
+mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le
+reste. En voici à peu près le sens:
+
+ Ce livre est nommé _la Pécore_.
+ J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,
+ Ce beau titre qui le décore;
+ Il semble pour lui fait exprès,
+ Tant on y voit d'hommes niais.
+ Moi qui suis plus niais encore,
+ À leur tête je vais bêlant:
+ Je fais des livres et j'ignore
+ Ce que c'est que style et talent.
+ Enfin, j'en veux faire à ma tête;
+ Et si mon projet réussit,
+ Si je deviens homme d'esprit,
+ De l'avis de plus d'une bête,
+ Ne t'en étonne pas, lecteur,
+ Le livre est fait comme l'auteur[255].
+
+[Note 255:
+
+ Poniam che'l facci a tempo e per cagione
+ Che la mia fama ne fasse onorata,
+ Come sarà da zotiche persone,
+ Non ti maravigliar di ciò, lettore;
+ Che'l libro è fatto com' è l'autore.]
+
+Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la
+date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du
+moins son prénom, _Ser Giovanni_[256]. On ne l'appelle en effet que
+_Ser Giovanni Fiorentino_; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que
+ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les
+circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il
+les écrivit à Dovadola[257], château dans une vallée de la Romagne, à
+neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que
+dans le siècle suivant[258] à la république de Florence. _Ser Giovanni_,
+né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte
+d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les
+Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait
+sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,
+comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre
+les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du
+savant chanoine _Biscioni_, qui en fait un moine franciscain, et le
+premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il
+appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le
+moins autant de douter qu'elle soit fondée[259]. Le titre de _ser_ ou
+_sere_ que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il
+était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette
+profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille[260].
+
+[Note 256:
+
+ Mille trecento con settant' alto anni
+ Veri correvan, quando incominciate
+ Fu questo libro, scritto et ordinato,
+ Come vedete, per me Ser Gioviani.]
+
+[Note 257: _Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato
+da la fortuna_, etc.]
+
+[Note 258: En 1440.]
+
+[Note 259: Voy. la préface de _Gaetano Poggiali_, en tête de
+l'édition du _Pecorone_, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,
+p. XXI.]
+
+[Note 260: _Ibid._, p. XIV.]
+
+S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du _Pecorone_, il n'y
+en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu
+au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du
+style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait
+autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les
+placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de
+l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et
+n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.
+
+Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et
+plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la
+plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur
+Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques,
+que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de
+vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était
+répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune
+homme nommé _Auretto_, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs
+et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son
+bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement
+amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à
+Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la
+jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation
+de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à
+Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps
+après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,
+qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des
+sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement
+l'auteur, que ledit frère _Auretto_, regardant honnêtement plusieurs
+fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs
+regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin
+qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant
+des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent,
+et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à
+une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et
+solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer
+ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils
+s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre
+une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce
+qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de
+cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées
+avec adresse: car ce frère _Auretto_ et cette sœur Saturnine, qui ne
+font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,
+s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade
+(car cette imitation du _Décaméron_ ne manque point à ce recueil), se
+lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour
+revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et
+finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.
+
+Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre
+ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs
+visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela
+n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent
+quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si
+sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles
+sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les
+détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus
+décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome,
+l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre
+à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde
+à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes
+ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne
+guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de
+l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un
+trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer
+embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de
+tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger
+pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à
+Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de
+quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés
+que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni
+Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux
+mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour
+faire connaissance avec la manière de l'auteur.
+
+Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient
+souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître
+Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il
+était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions
+moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si
+maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses
+sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche,
+il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde
+chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et
+lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie
+du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de
+Boccace[261], bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et,
+selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta
+de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout
+entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il
+s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser
+seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et
+rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le
+matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un
+autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à
+l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus
+gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de
+patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en
+grande amitié.
+
+[Note 261: Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.]
+
+Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours,
+croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la
+France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le
+regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait
+de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis
+si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein
+consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses
+subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble
+tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils
+délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus
+savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un
+consistoire où l'on examinera la question proposée par maître
+Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître
+Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,
+le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme
+simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain
+insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le
+mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme
+beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans
+cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule.
+L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés;
+Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de
+la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.
+
+Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du
+pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa
+proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les
+plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant
+que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la
+chape, et crie d'une voix forte le mot _jube_. C'était la forme pour
+obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour
+demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la
+tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue
+cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la
+première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a
+sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi
+amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un
+grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le
+fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va
+se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission
+de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il
+monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les
+preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa
+réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui
+dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain
+se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire
+cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans
+une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise
+le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à
+l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est
+très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule
+que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la
+croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par
+le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue
+par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du
+_Pecorone_ comme du Recueil de _Franco Sacchetti_, il n'a jamais été
+prohibé ni mis à l'index.
+
+Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce
+qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais
+ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire
+y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de
+l'ancienne Rome, il y eut, dit-il[262], dans la ville d'Albe un roi qui
+descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut
+deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et
+fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans _un monastère_ de la déesse
+Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au
+monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais
+s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le
+conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette
+preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela
+d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars
+qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en
+homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et
+cela n'est pas vrai[263]. L'origine de Florence vient après celle de
+Rome[264], et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des
+modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus
+Métellus revient _de France_ avec son armée; Catilina l'apprend, et
+sachant que Métellus est déjà en _Lombardie_, il se décide à sortir de
+Fiésole. Il arrive dans la plaine de _Pistoja_, range ses troupes en
+bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et
+vaillants[265]», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y
+a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait
+celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un _maréchal_
+de son armée, nommé _Florino_, est tué dans cette guerre, et enterré
+près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après,
+une ville qui s'appela d'abord _Floria_, tant à cause du nom de
+_Florino_, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de
+Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de _Florentia_,
+_Fiorenza_, _Firenze_, Florence.
+
+[Note 262: Journ. X, Nouv. II.]
+
+[Note 263: _Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati
+dal dio Marte, e questo non è vero_.]
+
+[Note 264: Journ. XI, Nouv. I.]
+
+[Note 265: _Signori, siate gagliardi_.]
+
+Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle[266]
+comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la
+tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle
+suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en
+Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que
+cet Atlas laissa trois fils, _Sicanus_, _Italus_ et _Dardanus_; que ce
+dernier passa en Asie avec Apollon _Astrologue_ et une suite nombreuse;
+qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville
+d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils
+Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de
+Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis
+des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne
+de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du
+texte[267]. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes
+d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer,
+en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant
+l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface
+VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre _ser
+Giovanni_ n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un _on dit_,
+sœur Saturnine raconte très nettement la chose[268], et frère _Auretto_
+lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche
+Nouvelle[269]. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que
+l'on fait cas du _Pecorone_, c'est pour celle de la langue, et pour la
+manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.
+
+[Note 266: Journ. XV, Nouv. I.]
+
+[Note 267: _Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte
+Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una
+femmina_. (Journ. VIII, Nouv. I.)]
+
+[Note 268: Journ. XIII, Nouv. II.]
+
+[Note 269: _Per certo questa è stata una ricca Novella_.]
+
+Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps
+de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui
+florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une
+mention particulière de _Fazio degli Uberti_[270]. Je ne l'ai considéré
+alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme
+quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce
+poëme appartient. _Fazio_ était encore jeune quand il le commença; mais
+il ne le termina que dans sa vieillesse[271], et même il ne vécut pas
+assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du
+Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le
+purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire
+la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les
+peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du
+poëme est composé de deux mots latins _dicta mundi_, les dits du monde;
+on écrit par corruption _ditta mundi_, _detta mondi_ et _detta mondo_.
+Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de
+chapitres, et écrit en _terza rima_: ou tercets, comme la _Divina
+Commedia_. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et
+l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante
+avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres
+rencontres. Le _Dittamondo_ étant absolument inconnu en France, et
+très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction
+générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du
+sujet dans le reste de l'ouvrage.
+
+[Note 270: Tom. II, p. 316.]
+
+[Note 271: Vers l'an 1367.]
+
+Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque
+le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui
+signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul
+vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie
+humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de
+contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la
+mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour
+laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra
+faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui
+l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des
+hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met
+aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore
+engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait
+encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant
+parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour,
+accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche,
+s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son
+dessein.
+
+Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si
+noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue
+d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur
+laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la
+race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette
+lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec
+des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées
+dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans
+une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de
+ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu
+as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à
+cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus
+voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de
+ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton
+corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur,
+de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les
+fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec
+Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob.
+Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une
+ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant
+cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.
+
+A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce
+mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du
+plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour
+s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la
+peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste
+cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent
+devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces
+chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son
+esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le
+reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les
+discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre,
+pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que
+les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne
+trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même,
+a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de
+même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une
+fervente prière.
+
+Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un
+éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui
+lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en
+celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son
+intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui
+une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec
+légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et
+sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait
+jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui
+ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui.
+L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le
+regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas
+besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il
+est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il
+l'invite à passer la nuit auprès de lui.
+
+Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil
+ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait
+part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant
+obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine
+fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire,
+lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il
+en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa
+répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de
+près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.
+Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il
+mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne
+voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras,
+insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la
+sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la
+vie. Si la terre, répond le poëte[272], ne couvre pas mon corps, le ciel
+le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas
+pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en
+terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque
+d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle[273].--Cela vaut mieux,
+réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir
+par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est
+le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons
+notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui
+prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et
+ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la
+chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en
+murmurant et disparaît.
+
+[Note 272:
+
+ _E se non fia coperta da la terra,
+ Il cielo il coprirà, ne con più degno_
+ Coperchio niun corpo mai si serra.
+ Non fu trovà de le tumbe la'ngegno
+ Accio che' morti ne havesser dolcezza,
+ Ma pergli vivi che è d'honore un segno.
+
+ (Dittam. ch. 4.)]
+
+[Note 273: Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait
+commencé ce poëme dans sa jeunesse.]
+
+Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme
+d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre
+dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il
+l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils
+pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui
+apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la
+terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles,
+les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y
+voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte
+le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce
+qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des
+fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle
+femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point
+éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des
+exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa
+force.
+
+Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec
+le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un
+sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il
+a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage
+est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de
+guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.
+Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire
+voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,
+seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles
+renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui
+les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie
+pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui
+apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite
+ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au
+bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.
+
+Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la
+plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée,
+baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de
+poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant
+un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa
+personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne
+puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par
+le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers
+habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et
+jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire
+romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée
+commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans
+mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix
+des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements
+qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui
+est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.
+
+C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui
+leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour
+aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la
+marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans
+la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence,
+redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin
+expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la
+connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un
+vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la
+Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il
+serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison
+pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux
+en Afrique et en Asie.
+
+Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son
+plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans
+l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et
+c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on
+croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme,
+du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et
+des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint
+l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme.
+Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a
+jamais eu que deux éditions[274], toutes deux fort rares, faites sans
+soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,
+mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter
+cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du
+Dante, c'est, après la _Divina Commedia_, l'ouvrage le plus considérable
+que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force
+qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une
+édition moins rare et plus lisible.
+
+[Note 274: _Vicenza_, 1474. in-fol., et _Venezia_, 1501, in-4°.]
+
+C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même
+siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le _Dittamondo_, sur
+le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près,
+et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue
+poétique. Il se nommait _Federigo Frezzi da Foligno_, et _Il
+Quadriregio_ est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la
+vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on
+ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut
+maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en
+1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après,
+comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un
+des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416[275]. On
+ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il
+donna le titre de _Quadriregio_ ou _Quadriregno_. Il eut l'idée, non
+moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour,
+de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre
+livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était
+jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas
+encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont
+les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et
+combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en
+action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume
+d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux
+de Saint-Dominique.
+
+[Note 275: _Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e
+l'autore_, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725,
+in-4°. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la
+seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence,
+au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les
+académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne;
+elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de
+l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette
+Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.]
+
+Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du
+Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui[276]. Dans
+cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une
+flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière,
+pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses
+traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre
+à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son
+carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de
+plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à
+son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et
+sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il
+veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus
+modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra
+sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse
+conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane,
+suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la
+chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine
+qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se
+jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de
+sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de
+ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le
+poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est
+cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du
+pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un
+satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du
+plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes,
+réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte
+ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui
+font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris
+aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui
+promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.
+
+[Note 276:
+
+ _La Dea che'l terzo ciel volvendo move
+ Avea concorde seco ogni pianeto,
+ Congiunta al Sole ed al suo padre Giove_.
+ ......................................................
+ _E tuti i prati e tutti gli arboscelli
+ Eran fronduti, ed amorosi canti
+ Con dolci melodie facean gli uccelli.
+ E gia il cor de' Giovinetti amanti
+ Destava amore, e'l raggio della stella
+ Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti_, etc.]
+
+Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait
+donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon
+l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et
+l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui
+veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé
+la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.
+Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur
+l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise
+à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.
+La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix
+qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le
+poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir
+habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa
+mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.
+
+Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans
+les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont
+quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre
+auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur
+conduite[277]. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus
+réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte
+trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte
+lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec
+lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa
+patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie
+Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième
+vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le
+reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui
+fait aussi l'éloge de la famille _Trinci_ dont le chef y dominait alors,
+avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des
+Troyens[278]. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni
+plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,
+qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie,
+comme elle le lui a promis.
+
+[Note 277:
+
+ _Io vidi dame e vidi ermafroditi,
+ Uomini e donne insieme, venir nudi
+ Ove natura vuol che sien vestiti,
+ Alviso con le man mi feci scudi
+ Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,
+ Misse, colle man così ti chiudi?
+ Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,
+ E ciò che vuol natura che sia occolto,
+ Enorme par che'n publico s'adocchi_.
+ (Lib. I, cap. 16.)]
+
+[Note 278: Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un
+petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le
+beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens
+_Trinci_, et à toute la maison Trincia.
+
+ _Come si trova nell' antiche carte
+ Da Tros di Troja un suo nipote scese_,
+ _Detto anche Tros, e venne in quella parte...
+ Ove il Topino et la Timia corre..._
+ ..............................................
+ _Da questo Tros vien la progenie degna
+ De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,
+ Che anco ivi dimora ed ivi regna_.
+ (Liv. I, cap. 18.)]
+
+En lisant pour titre du second livre de ce poëme, _il Regno di
+Satanasso_, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le
+conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes.
+C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de _Trinci_, qui
+est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est
+entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide
+vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit
+encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le
+premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis
+long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les
+hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants,
+menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure
+tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la
+Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette
+constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme,
+d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous
+les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux
+lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est
+en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve
+beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou _Bolge_, Juda, Caïn,
+Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,
+Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan
+au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à
+l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de
+choses arrivées dans les divers états d'Italie.
+
+Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre
+corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont
+les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais
+avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des
+proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus
+vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par
+Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible
+adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit
+l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus
+d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes
+des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les
+définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les
+effets, les modifications différentes et comme les ramifications de
+chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de _Brunetto Latini_,
+dans le _Tesoretto_, et de _Cecco d'Ascoli_, dans l'_Acerba_, mais plus
+approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.
+
+Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus.
+Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis
+terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et
+Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils
+sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve
+répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du
+paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'_Agneau de
+Dieu_[279] lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit
+adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on
+doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de
+Saint-Bernard. _Federigo Frezzi_ fait des adieux presque aussi tendres à
+Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a
+reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.
+
+[Note 279:
+
+ _Minerva allor rispose: io l'ho menato;
+ L'Agnol di Dio a lui la porta aperse_.]
+
+Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du
+lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont
+ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et
+sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des
+Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième
+livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche
+de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième
+aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est
+aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins
+hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de
+toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa
+principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées
+qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout
+aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour
+l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang
+qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante
+pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de
+son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets
+nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des
+tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes
+de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine,
+toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si
+elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral,
+on admirerait peut-être encore l'auteur de la _Divina Commedia_, à cause
+de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis
+long-temps on ne lirait plus.
+
+Si l'on ne lit guère le _Quadriregio_ ni le _Dittamondo_, qui cependant
+ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins
+encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce
+siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de
+leur temps. Un certain _Boezio di Rainaldo_, qu'on appelle communément
+_Buccio Renalto_, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins,
+et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,
+depuis 1252 jusqu'à 1352. _Antonio di Boezio_, ou _di Buccio_, continua
+cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382.
+Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités
+italiennes[280], à cause des renseignements qu'elles fournissent à
+l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection
+des historiens d'Italie[281] une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384,
+écrite en _terza rima_, par le notaire _Ser Gorello de' Sinigardi_, qui
+n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.
+
+[Note 280: _Antiquit. ital._, t. VI.]
+
+[Note 281: T. XV.]
+
+La poésie plaisante était un peu plus heureuse. _Antonio Pucci_ donnait
+naissance à ce genre léger et mordant, que le _Berni_ perfectionna dans
+la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce
+métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un _capitolo_ sur
+Florence[282], composé en 1373, et une vingtaine de sonnets[283], où
+l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le
+genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop
+souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas
+sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus
+graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son
+métier, il dit dans son premier sonnet:
+
+ Hélas! le temps, l'heure et les cloches,
+ Dont tous mes sens sont étourdis,
+ Me répètent souvent l'avis
+ De la mort et de ses approches.
+
+[Note 282: Voy. après la _Bella Mano_ de _Giusto de' Conti_, éd. de
+Verone, 1750.]
+
+[Note 283: Voy. _Raccolta_ de l'Allacci.]
+
+Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à
+ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici
+le sens d'un sonnet que _Pucci_ lui adresse: «Dante dans sa _Comédie_
+parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque
+avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes,
+et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait
+tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être
+enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne
+voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme
+déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet
+usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même _Antonio Pucci_
+voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou _terza rima_ la
+chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil
+intitulé _Délices des érudits toscans_[284]; recueil où l'on trouve
+beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire
+les délices des gens de goût.
+
+[Note 284: _Delizie degli eruditi Toscani_, t. III.]
+
+Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous
+occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire
+des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir
+entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur
+nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention;
+elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce
+mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie
+aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis
+trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses
+routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un
+instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager
+en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La
+première embrasse les études publiques, et l'autre les études
+particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs
+professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de
+ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de
+l'enseignement public, occupe l'autre.
+
+Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus
+l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y
+fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs,
+autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des
+élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans
+les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on
+montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,
+où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte
+Béthisie _Gozzadini_. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou
+qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme
+autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient
+entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles
+ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait
+ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université
+donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient
+le _concurrent_ et le _disputant_, et ces combats étaient à outrance.
+Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois,
+et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser[285].
+Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on
+argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on
+s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits;
+qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument
+rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le
+savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes,
+quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce
+n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait
+ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait
+qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples
+pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres
+magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime
+des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent
+les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de
+dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.
+
+[Note 285: Voy. tom. I, p. 374 et suiv.]
+
+Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et
+déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en
+furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute
+entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de
+Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour
+Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont
+les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les
+heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font
+plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de
+l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études,
+depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.
+
+Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour
+des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies
+dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions
+lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque,
+qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est
+principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui
+sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et
+leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de
+ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des
+hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race
+particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques,
+souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie
+de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par
+les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les
+négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun
+usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants
+inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les
+universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis
+de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la
+connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,
+et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette
+variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des
+vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les
+professeurs[286]. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes
+accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où
+commencèrent à tomber les savants de collége.
+
+[Note 286: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]
+
+Dans l'origine[287], rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance
+et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et
+enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois,
+leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres.
+Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de
+l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les
+schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent
+plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en
+quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font
+la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par
+lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans
+la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus
+que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles,
+retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces
+querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite
+dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et
+croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république
+littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et
+dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son
+siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux
+associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour
+faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et
+surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se
+propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres
+épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus
+étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se
+donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers;
+et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la
+fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent
+des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même
+aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies
+par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et
+languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans
+vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui
+corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent
+les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des
+choses humaines[288].
+
+[Note 287: _Idem, ibid._]
+
+[Note 288: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]
+
+Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus
+éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien,
+celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de
+la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas
+toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les
+lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en
+Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.
+Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes
+découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas
+immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent
+rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque
+sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie
+pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme
+d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres
+puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la
+maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence;
+Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses
+richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts_.
+
+
+Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
+siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de
+trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la
+connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
+bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
+mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la
+théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé
+des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient
+pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette
+lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
+d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes
+qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères,
+rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil
+et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait
+accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les
+lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble
+et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette
+époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
+parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre
+d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il
+n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et
+transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni
+d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
+attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque
+et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes
+célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et
+encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
+augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs
+contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit
+pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses
+que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des
+gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient
+entre eux cette protection et cette faveur.
+
+Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation
+politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans
+chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale
+qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui
+signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de
+l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
+le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque
+dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle
+se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire
+en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si
+forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que,
+dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années
+avant la découverte de l'imprimerie ou après.
+
+La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes
+les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse,
+pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
+pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière
+qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
+influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
+déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII,
+les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient
+réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
+prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de
+l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations
+purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
+les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti
+qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
+tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les
+cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409,
+au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
+pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait
+être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des
+partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux
+papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était
+Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
+en eut trois.
+
+Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de
+Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa,
+successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire
+dans sa jeunesse[289], et avait acquis de grandes richesses dans ce
+métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient
+un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête,
+déguisé en palefrenier ou en postillon[290]. Arrêté à Fribourg, renfermé
+dans un château fort[291], le concile lui fit son procès, articula
+contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
+atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les
+termes de la sentence, _de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
+justice ou la miséricorde_. Captif, et sans moyens de résistance, il se
+soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît,
+destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls
+cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et
+par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut
+résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
+royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y
+mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
+moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de
+Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul
+sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu
+dix ans auparavant par le concile de Constance.
+
+[Note 289: _Abrégé de l'Hist. ecclés._, t. II, p. 134.]
+
+[Note 290: Jacques l'Enfant, _Hist. du Concile de Constance_, liv.
+I, p. 125, éd. de 1727.]
+
+[Note 291: À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben,
+à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
+Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
+aussi renfermé. _Ibid._, p. 298.]
+
+On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après[292], Martin
+étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile
+général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la
+translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre
+l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
+deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un
+contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
+tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer
+le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque,
+hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi
+renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de
+Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans
+une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une
+grasse abbaye qu'un ermitage.
+
+[Note 292: En 1431.]
+
+L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV;
+mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir
+tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme
+au milieu du siècle, à un an près[293], soixante-douze ans après la
+naissance du premier.
+
+[Note 293: En 1449.]
+
+Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
+n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres;
+quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus
+tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI,
+Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire
+apostolique, le savant _Coluccio Salutato_. _Poggio Bracciolini_, que
+nous nommons le Pogge, _Leonardo Bruni_ d'Arezzo, et d'autres encore de
+ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès
+d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
+l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre,
+plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme
+éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
+Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
+son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou
+dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans
+son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
+François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
+moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui
+procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de
+Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas
+Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques;
+Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement
+plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
+le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au
+concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
+_le Maître de Sentences_, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
+dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre
+d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a
+été imprimé[294]; mais à en juger par les éloges des auteurs
+contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et
+les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
+elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
+commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un
+genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un
+mourait d'une manière imprévue[295]; c'est une légèreté d'opinion qui ne
+fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
+données, est à peu près la même dans tous les temps.
+
+[Note 294: C'est un Traité sur l'immaculée Conception.]
+
+[Note 295: _E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
+allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più
+presto che non si sarebbe pensato_. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)]
+
+Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres
+affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de
+lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa
+cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
+inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine.
+Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des
+préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
+libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume
+de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
+colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est
+pas aisé de les offenser impunément[296]. Mais aucun de ces papes ne
+fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane,
+son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus
+hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
+nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une
+ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
+application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
+pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son
+érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
+un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation
+avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les
+attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois
+_Poggio_, Georges de Trébizonde, _Léonardi Bruni_ d'Arezzo, _Giannozzo
+Manetti_, Fr. Philelphe, Laurent _Valla_, Théodore _Gaza_, Jean
+_Aurispa_ et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
+donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait
+libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
+grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie
+de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
+d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres
+d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les
+Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne
+l'avaient été. _Poggio_ dit, dans la préface de sa traduction de
+Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife;
+il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la
+fortune[297]. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
+de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or[298].
+Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée,
+il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus
+d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la
+fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces
+propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans
+suite[299]. Ce même pape assigna à _Giannozzo Manetti_, outre ses
+appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par
+an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il
+donna, à _Guarino_ de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction
+de Strabon, et cinq cents ducats à _Perotti_, pour celle de Polybe, en
+lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser
+dignement[300].
+
+[Note 296: Ciacono, cité par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 46.]
+
+[Note 297: _Pog. Oper._, p. 32.]
+
+[Note 298: Antidot. IV, _in Pog._]
+
+[Note 299: _Philelf. Epist._ l. XXVI, ép. I.]
+
+[Note 300: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
+
+On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons
+poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas
+être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que
+ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres[301]? Joignons
+à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les
+docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens
+de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
+parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les
+papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation
+du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque
+réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
+qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
+cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement
+célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
+en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
+pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
+prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
+envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
+les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
+arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices
+aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son
+siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait
+une partie à secourir les pauvres et les malheureux[302]. Il eut enfin
+toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et
+délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.
+
+[Note 301: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
+
+[Note 302: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
+
+Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas
+les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent
+qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les
+gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects,
+et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les
+écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis;
+mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la
+dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même
+hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour
+vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude
+trouva tant d'encouragements et de secours[303]. Nicolas V est le
+premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres.
+Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la
+reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
+place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des
+circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.
+
+[Note 303: _ibid._, p. 51, 52.]
+
+Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au
+commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup
+plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
+des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes,
+partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
+Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé.
+Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal
+assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et
+cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs
+mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des
+hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
+républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois
+frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré
+après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états,
+éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
+tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait
+abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il
+vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les
+murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses
+jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui
+succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec
+François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine
+lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent
+bientôt après au souverain pouvoir.
+
+Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
+cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
+Vie[304] le représente cependant comme ayant reçu une éducation
+littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent;
+étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
+illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
+pu être que des romans[305]. Il accorda des distinctions et des
+récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait
+attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y
+venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue
+lui-même qu'il en était tout hors de lui[306]. Si Philippe-Marie ne fit
+rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui
+qu'à sa fortune.
+
+[Note 304: _Candido Decembrio_; voy. _Script. Rer. ital._ de
+Muratori, vol. XX, p. 1014.]
+
+[Note 305: Tom. VI, part. I, p. 14.]
+
+[Note 306: _A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei
+penè reddiderit_. (_Philelf. Epist._ l. III, ép. 6.)]
+
+Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà
+célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
+faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
+rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de
+régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut
+bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui
+laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il
+aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
+par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à
+_Guarino_, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
+fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se
+distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de
+l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des
+connaissances au-dessus de son âge[307]. Parvenu au gouvernement, en
+1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat
+égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura
+d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans
+leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la
+poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux
+de la plupart des poëtes du même temps[308].
+
+[Note 307: Voy. _Antichi Annali Estensi_, dans les _Scrip. Rer.
+ital._, vol. XX, p. 453.]
+
+[Note 308: Dans le recueil intitulé _Rime de' Poeti Ferraresi_.]
+
+Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François
+de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les
+sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de
+ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors
+célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une
+célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
+assigna de forts appointements[309], et fit meubler pour lui une maison
+entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries,
+des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient
+des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la _Maison
+joyeuse_. L'historien de la vie de Victorin[310] fait une description
+touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon
+professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
+élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
+toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de
+la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à
+celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas
+seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il
+ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
+en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au
+recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un
+siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle
+aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que
+portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il
+faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle,
+mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons
+d'éducation à la _Maison joyeuse_.
+
+[Note 309: Vingt écus d'or par mois.]
+
+[Note 310: Fr. _Prendilacqua_ de Mantoue, son contemporain et son
+élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par _Natale delle
+Laste_, à Padoue, en 1774.]
+
+Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
+l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne
+s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis
+politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence
+commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les
+lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en
+servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis,
+quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles
+distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
+par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
+parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
+nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du
+crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en
+joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
+d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la
+modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la
+source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné,
+avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait
+la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si
+grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
+Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents
+dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu
+par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la
+générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable,
+et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie[311].
+On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa
+mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint
+aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
+l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des
+Médicis, et trop légèrement adopté par Platina[312], est une calomnie
+dont Scipion _Ammirato_ a démontré l'absurdité dans le dix-huitième
+livre de son histoire[313].
+
+[Note 311: William Roscoe, _Vie de Laurent de Médicis_, t. I, p. 11,
+éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet
+ouvrage, par M. Thurot.]
+
+[Note 312: _Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ
+Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut_, etc. Platin., _in Vita
+Martini V._]
+
+[Note 313: Tom. II, p. 985. A. B.]
+
+Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
+ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre
+lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
+suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature
+suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent
+point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation
+adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la
+constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à
+l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans
+Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et
+des beaux-arts.
+
+À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la
+magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un
+souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner
+à ses frais, par le célèbre architecte florentin _Michellozzo_, qui
+l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de
+St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un
+monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son
+amour pour les lettres et de sa libéralité[314]. Ce furent-là, dit
+Vasari[315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
+Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence,
+tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés
+sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort[316],
+voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de
+son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses
+goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
+encourageait les travaux, et dont la société instructive était le
+délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens
+manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
+cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna
+rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser.
+Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et
+l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
+moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
+genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et
+comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des
+esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors
+littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût
+été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement
+ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les
+différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée
+de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient,
+avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui
+leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus
+lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La
+chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
+l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
+grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
+les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme
+laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par
+Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une
+réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque
+_Mediceo-Laurentienne_.
+
+[Note 314: Angelo Fabroni, _Magni Cosmi Medicei Vita_. Florent.,
+1789, in-4°., p. 42.]
+
+[Note 315: _Vita di Michellozzo Michellozi_, t. I, p. 287. Ed. de
+Rome, 1789, in-4°.]
+
+[Note 316: L'historien anglais de la _Vie de Laurent de Médicis_, M.
+Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de
+cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est
+vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
+ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier
+auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait
+pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
+et de la vérité. Voy. _Angelo Fabroni, ub. supr._, p. 49, 50 et 51
+surtout dans ce passage: _Horrere soleo cum reminiscor tot aut
+nobilitate aut gestis magistratibus claros viros_, etc.]
+
+Un autre citoyen de Florence, _Niccolo Niccoli_, faisait à peu près le
+même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la
+dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents
+volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable.
+Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
+des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait
+le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
+c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de
+critique[317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut
+l'idée d'une bibliothèque publique[318]. A sa mort[319], il laissa, par
+son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
+curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté,
+qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation
+des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir
+qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal
+parmi ses concitoyens. _Niccolo_ avait laissé beaucoup de dettes, qui
+pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
+par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il
+paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition,
+il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des
+Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus
+grande magnificence, et pour laquelle, selon _Vasari_[320], il n'avait
+pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
+autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de
+bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour
+fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que _Niccolo Niccoli_
+lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit
+aider par Thomas de Sarzane[321], alors pauvre ecclésiastique, mais
+homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné
+à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré.
+Peu d'années après[322], ce copiste était devenu pape; et ce fut lui
+qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce
+qu'il avait vu Médicis faire à Florence[323].
+
+[Note 317: _Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
+veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit
+emendutque_. (Mehus, _Prœf. in Vit. Ambrosii Camald._ p. 50.)]
+
+[Note 318: _Poggio_, Oraison funèbre de _Niccolo Nicoli_, _Poggii
+Opera_, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.]
+
+[Note 319: En 1436.]
+
+[Note 320: _Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr._, p. 291.
+Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand
+édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
+soixante-six ducats par an pour leur nourriture.]
+
+[Note 321: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.]
+
+[Note 322: En 1447.]
+
+[Note 323: Voy. ci-dessus, p. 244.]
+
+Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
+satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
+développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son
+concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le
+transporter à Florence[324]. Il s'agissait de la réunion de l'Église
+grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et
+les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
+métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même[325], que Florence
+allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la
+charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses
+frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs
+qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
+séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
+sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
+plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à
+ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.
+
+[Note 324: 1439.]
+
+[Note 325: Jean Paléologue.]
+
+Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la
+controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent
+Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait
+langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
+l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la
+moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres,
+avait été envoyé à Venise par son empereur[326], pour y solliciter des
+secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de
+lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour
+à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
+offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque,
+avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
+rendit vers la fin de 1396, et c'est de son école que sortirent
+_Ambrogio Traversari_ général des Camaldules, _Léonardo Bruni_ d'Arezzo,
+_Giannozzo Manetti_, _Palla Strozzi_, _Poggio_, _Filelfo_, et d'autres
+encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque.
+Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du
+quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui
+venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout
+où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions
+importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le
+pape Alexandre V[327], auprès du patriarche de Constantinople; par Jean
+XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415[328].
+
+[Note 326: Manuel Paléologue, en 1393.]
+
+[Note 327: Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.]
+
+[Note 328: Hodius, _de Græcis illustribus_, etc., l. I, cap. 2;
+Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
+vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras.
+Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie
+platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
+chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès
+que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
+à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les
+propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
+frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont
+l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
+genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
+jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et
+qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
+L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande
+célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la
+science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors
+universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme
+qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la
+gloire de l'avoir fondée.
+
+Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le
+plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour
+successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses
+Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église
+chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean
+Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se
+réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que
+les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient
+contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait
+argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient
+envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les
+secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins
+raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de
+reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
+signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous
+le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses
+sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
+Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
+les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées
+humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout
+à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès
+précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis
+pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants
+fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils
+avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
+soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle
+d'Aristote[329].
+
+[Note 329: M. Roscoe, p. 46, _ub. supr._]
+
+Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces
+douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont
+il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce
+pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de
+celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de
+l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
+ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
+avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse
+lui-même, que les Espagnols appellent _le Sage_ et _le Magnanime_, doit,
+malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
+dans l'histoire des lettres.
+
+Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres
+extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient
+tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de
+Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
+Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il
+était mort excommunié et empoisonné[330].
+
+[Note 330: L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, _è
+fama_, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il
+sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en
+empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
+naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
+les effets du poison. Voy. _Istoria civile del regno di Napoli_, LXXIV,
+c. 8.]
+
+Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses
+faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle
+s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
+d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui
+d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par
+François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier
+exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après,
+et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de
+Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître
+de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de
+René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent
+long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
+de la même reine.
+
+Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien
+qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
+que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les
+plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de
+Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs
+des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés
+de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
+quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par
+des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou
+qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
+droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient
+du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de
+l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
+oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait
+l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
+d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine
+de Palerme, ou _Panormita_, lui lut la vie d'Alexandre, par
+Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut
+pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le
+_Panormita_ qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
+qu'il a écrite en latin[331], et il pourrait bien avoir exagéré l'effet
+de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne
+laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
+Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons
+orateurs. Lorsque _Ginnnozzo Manetti_ fut envoyé par les Florentins en
+ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et
+l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas
+la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est
+peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté
+par deux historiens contemporains[332], que notre bon La Fontaine fait
+allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
+la mouche dit avec orgueil:
+
+ Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
+
+[Note 331: _De dictis et factis Alphonsi_.]
+
+Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
+Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où
+il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
+philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
+ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
+manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses
+dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et
+de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où
+il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes
+qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
+équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la
+prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
+trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les
+portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans
+le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut
+mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui
+s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice
+d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit[333].
+Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle
+sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où
+le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la
+paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi
+voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il
+méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême
+plaisir[334].
+
+[Note 332: Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, _Vita Jannotii
+Manetti_; voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+[Note 333: Crinitus, _de honestâ Disciplinâ_, l. XVIII, c. 9;
+Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.]
+
+[Note 334: Tiraboschi, _ub. sup._]
+
+Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son
+efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important
+encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à
+la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour
+en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la
+multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
+Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura
+toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en
+eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition
+d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On
+a observé avec justesse[335] que cette invention parut précisément dans
+le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était
+née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni
+des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de
+lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés
+de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les
+jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
+bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au
+moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à
+peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de
+toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore
+fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida
+plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut
+pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que
+l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de
+l'écriture et la création de l'alphabet.
+
+[Note 335: Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.]
+
+Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de
+lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
+Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman[336], semblaient avoir épuisé
+cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat
+le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
+l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean
+Guttimberg de Mayence l'employa le premier[337], et que le premier livre
+qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut
+de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois
+exemplaires[338]. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus
+attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
+dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
+Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les
+érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins,
+est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie
+s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans
+la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
+furent deux imprimeurs allemands[339] qui transportèrent leurs
+instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes
+ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au
+monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines
+allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers
+de ce pays.
+
+[Note 336: _Histoire de l'Imprimerie_, Paris, 1689, in-4°.;
+_l'Origine de l'Imprimerie de Paris_, Paris, 1694, in-4°.; _Annales
+Typographici_, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4°.; _Histoire
+de l'Imprimerie_, La Haye, 1740, in-4°.; _Origine e progressi della
+stampa_, Bononiæ, 1722, in-4.; _Vindiciœ Typographicœ_, Argentinæ, 1760,
+in-4.; _Origines Typographycœ_, La Haye, 1765, in-4.]
+
+[Note 337: La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
+entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
+l'_Essai historique_ qui précède son _Dictionnaire bibliographique
+choisi du quinzième siècle_, Bruxelles, 1805, in-8°., ne laisse rien à
+désirer ni à dire sur cet objet.]
+
+[Note 338: L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin:
+l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à
+la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque
+Mazarine. (Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. I, p.
+121.)]
+
+[Note 339: Sweinheim et Pannartz.]
+
+Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre
+dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à
+quelques-unes de ses maisons de campagne[340], tout le temps qu'il
+pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres,
+dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
+l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement.
+Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque
+part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de
+son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses
+affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
+exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens
+philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites.
+Se sentant près de mourir, il fit appeler _Contessina_, son épouse, et
+Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
+celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller
+avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent
+et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande
+simplicité, et mourut six jours après[341], âgé de soixante-quinze ans.
+
+[Note 340: Careggi et Caffagiolo.]
+
+[Note 341: Le Ier. jour du mois d'août 1464.]
+
+Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son
+fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence[342], elles
+furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
+douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les
+magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
+c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de
+Médicis, après sa mort, le titre de _Père de la patrie_[343].
+
+[Note 342: Voyez le détail de tous ces frais dans un article des
+_Ricordi di Pietro de' Medici_, note 141, à la fin de la Vie de Cosme,
+écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.]
+
+[Note 343: Voyez ce décret, _ibidem_, note 142, p. 257, 258.]
+
+Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages
+extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la
+protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les
+encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour
+ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les
+circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut
+aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
+ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la
+splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
+fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
+d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les
+artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami
+que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce
+qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient
+dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
+laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux
+qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa
+magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des
+sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. _Michellozzi_ et
+_Brunelleschi_, dont l'un, dit M. Roscoe[344], était un homme de talent,
+et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il
+employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
+fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans
+de _Michellozzi_, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette
+maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi
+les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
+_Masaccio_, qui substituait un nouveau style, une composition plus
+expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de _Giotto_
+et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que _Filippo Lippi_, son
+élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en
+même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, _Masaccio_ et
+_Lippi_ orner des productions de leur pinceau les églises et les
+palais, _Donatello_ donner au marbre l'expression et la vie,
+_Brunelleschi_, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique
+coupole de _Santa Maria del Fiore_, et _Ghiberti_ couler en bronze les
+admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
+Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis[345]; tandis
+que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
+de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui
+leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les
+chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes,
+et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient
+avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de
+ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du
+temps.
+
+[Note 344: _Life of Lorenzo de' Medici_, chap. I.]
+
+[Note 345: _Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
+questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
+eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
+porte del paradiso_. Vasari, _Vita di Lorenzo Ghiberti_, éd. de Rome,
+1759, in-4°., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails
+les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables
+portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les
+arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que _Lorenzo
+Ghiberti_, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
+sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
+L'ouvrage de _Ghiberti_, jugé infiniment supérieur par une assemblée de
+trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins
+qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
+adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première,
+dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du
+poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris,
+vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, _ibid._, et
+qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une
+richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces
+deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans
+une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402,
+et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, _loc. cit._, la description des
+figures et des ornements, et le détail des opérations de _Ghiberti_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+_Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de
+Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
+Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla_; etc.
+
+
+L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie
+avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition
+substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
+laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors,
+n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi
+vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
+et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à
+expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir,
+entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
+multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et
+parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas
+toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.
+
+À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait
+qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime
+qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence
+d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence
+étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
+l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les
+trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et
+fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
+ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
+la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les
+tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
+vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans
+les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y
+avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux,
+l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à
+examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
+inspirations du génie.
+
+Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des
+efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
+vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à
+apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
+devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les
+grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
+littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus
+important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la
+plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux
+grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
+Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment[346], par
+Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et
+n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son
+humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort
+de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue,
+et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
+deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru[347], ou
+que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville,
+opinion qui paraît plus vraisemblable[348]. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son
+temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres,
+qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus
+illustres[349]. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé,
+pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du
+Dante[350]. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
+1420[351]. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre
+professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi
+parlé[352], ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à
+donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.
+
+[Note 346: Voy. t. II, p. 421 et suiv.]
+
+[Note 347: L'abbé Ginanni, _Scritt. Ravenn._, t. I, p. 214, etc.]
+
+[Note 348: Voy. Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, p.
+513 et 514.]
+
+[Note 349: Rafaello Volterrano, _Anthropol._, l. XXI, Tiraboschi,
+_ub. supr._]
+
+[Note 350: Salvino Salvini, dans la Préface de ses _Fasti
+Consolari_.]
+
+[Note 351: _Vita Ambros. Camald._, p. 324.]
+
+[Note 352: Voy. ci-dessus, 260 et 261.]
+
+_Guarino_ de Vérone, première tige d'une famille héréditairement
+illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces
+deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble[353].
+Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
+littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour
+apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point
+encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième
+siècle[354], a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce
+voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
+grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête
+affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
+il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
+Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent
+de fabuleux[355]. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs
+circonstances, que _Guarino_ était fort jeune quand il passa en Grèce,
+et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
+pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
+peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une
+raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent
+cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que
+ce fait est rapporté. _Guarino_, de retour en Italie, tint d'abord
+école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue,
+Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il
+séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela[356] pour lui confier
+l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut
+finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
+l'Université de Ferrare[357], dont le marquis Nicolas avait la
+prospérité fort à cœur. _Guarino_ remplissait cette fonction lorsque se
+tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les
+Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup
+d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le
+cardinal Querini[358]. Il passa avec eux à Florence, lors de la
+translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les
+conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare,
+où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.
+
+[Note 353: Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste
+Guarini, auteur du _Pastor Fido_, dit dans la Vie de ce poëte, en
+parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était
+_noble Véronais_. Voy. supplément au _Giornale de' Letterati d'Italia_,
+t. II, p. 155.]
+
+[Note 354: _Pontico Virunio_, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
+cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: _De parum fidis Græca linguæ
+magistris_, 1587, in-4°.]
+
+[Note 355: _È favoletta raccontata da Pontico Virunio_; Mafféi,
+_Verona illustrata_, part. II, l. III, p. 134. _Questo racconta del
+Virunio ha un' aria di favoletta_. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t.
+I, p. 214.]
+
+[Note 356: En 1429.]
+
+[Note 357: En 1436.]
+
+[Note 358: _Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar._, p. 511; Tiraboschi, t.
+VI, part. II. p. 260.]
+
+Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
+grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
+œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon[359], sont les
+principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie
+d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
+grecque[360] et une grammaire latine[361], des commentaires sur
+plusieurs auteurs des deux langues[362], plusieurs discours latins
+prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et
+un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées[363]. C'est lui
+qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière
+dans un grenier, et presque détruites[364]. Il les restaura, les
+corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un
+petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que
+ni _Guarino_, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.
+
+[Note 359: Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
+ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres,
+et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à
+Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria;
+mais, à la demande du sénateur vénitien _Marcello_, _Guarino_ traduisit
+aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
+plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, _Verona
+illustrata_, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
+livres, écrit tout entier de la main même de _Guarino_, et qui était
+alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur _Soranzo_.]
+
+[Note 360: _Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in
+compendium redacta, à Guarino Veronensi_, etc. _Ferrariæ_, 1509, in-8°.
+Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras,
+mais avec des additions et des notes de _Guarino_. Ce livre est devenu
+fort rare.]
+
+[Note 361: _Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem_,
+sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en
+1540; premier modèle, selon Mafféi (_ub. sup._ p. 149) de toutes celles
+qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, _Carmina
+differentiala_. _Liber de Diphtongis_, etc.]
+
+[Note 362: Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur
+Perse.]
+
+[Note 363: Voyez-en la notice dans Mafféi, _ub. supr._, p. 150.]
+
+[Note 364: Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine
+qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à _Guarino_,
+voy. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t. I, p. 223.]
+
+Il y a peu de proportion entre ces travaux de _Guarino_ et l'immense
+réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges
+suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
+cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
+forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des
+bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un
+des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études
+qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de
+son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité
+prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux
+choses, dit l'un d'eux[365], décorent la vieillesse de notre _Guarino_,
+qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres;
+c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la
+lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui,
+et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
+jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au
+moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou _Girolamo_ fut
+secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
+professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père.
+Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres _Giglia
+Giraldi_ et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont
+imprimées[366]; un Traité des études[367] qui l'est aussi, sans compter
+un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
+Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition
+des Commentaires de Servius sur Virgile[368]; il travailla beaucoup et
+avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son
+père[369]; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et
+le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de
+services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
+point les séparer dans leur reconnaissance.
+
+[Note 365: Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. _ub. sup._ p. 221,
+col. 2.]
+
+[Note 366: _Baptistœ Guarini Veronensis poemata latina_, Modène,
+1496.]
+
+[Note 367: _De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
+Brixianum discipulum suum_, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
+une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi _Verona illustr._, t.
+II, p. 157.]
+
+[Note 368: C'est du moins ce que dit Mafféi, _loc. cit._; mais
+l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
+en vers latins, où _Guarino_ est nommé, et l'on en cite une de Rome,
+sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente,
+1470. Voy. Debure, _Bibl. instr., Belles-Lettres_, t. I, p. 291.]
+
+[Note 369: C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse
+que son fils Alexandre _Guarino_ a donnée de ce poëte, Venise, 1521,
+in-4.]
+
+Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes
+qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre _Guarino_ de
+Vérone et Jean _Aurispa_[370]. Leur longue vie, le genre de leurs
+travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance
+frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de
+la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur
+infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, _Aurispa_, pour
+dernier trait de sympathie, passa comme _Guarino_ à Constantinople,
+uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369.
+La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières
+années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité
+qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès.
+À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits
+d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de
+Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de
+Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de
+Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
+le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune
+empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait
+Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de
+1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que
+l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira
+l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta
+un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
+commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres[371]. On se
+rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de
+Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre
+des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans
+les Universités, et que l'on y faisait encore.
+
+[Note 370: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.]
+
+[Note 371: Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.]
+
+On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean _Aurispa_.
+On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
+préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
+l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les
+littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
+d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le
+retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de
+Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV,
+qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le
+confirma dans cette place[372]. Il n'est pas étonnant qu'un pontife
+aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué.
+Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa
+vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour
+romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y
+retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans,
+et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
+en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout
+ce qui reste d'_Aurispa_. C'est à son long professorat, aux manuscrits
+précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia
+les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
+mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues
+anciennes, qu'il dut, comme _Guarino_, sa juste célébrité.
+
+[Note 372: En 1447.]
+
+_Gasparino Barzizza_, autre célèbre professeur et orateur de ce temps,
+prit son nom du village de _Barzizza_, près de Bergame, où il était né
+en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même
+ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les
+belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans
+cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
+revenant du concile de Constance. _Barzizza_ fut choisi pour le
+complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé
+des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de
+rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
+duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et
+à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.
+
+Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour
+être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante
+latinité: il l'est surtout, comme _Aurispa_ et _Guarino_, pour son zèle
+à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la
+recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous
+autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de
+Sorbonne[373] eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois
+ouvriers imprimeurs[374] qui dressèrent leurs presses dans une salle de
+cette maison, les lettres de _Gasparino_ furent le premier produit de
+cet art, nouveau pour Paris et pour la France[375]. Tous ses ouvrages
+ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son
+fils _Guiniforte_, par le cardinal _Furietti_[376]. Ce fils était né à
+Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et
+d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il
+expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence,
+lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse
+d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant
+d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ
+son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les
+côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de
+retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
+Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui
+est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point _Guiniforte_
+d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
+souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
+dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et
+Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant
+donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet
+emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
+Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se
+sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.
+
+[Note 373: Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.]
+
+[Note 374: Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
+Friburger.]
+
+[Note 375: _Gasp._ (c'est-à-dire, Gasparini) _Pergamensis_ (ce
+devrait être _Bergomensis_) _epistolæ_, in-4°., sans date, mais du
+commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi
+sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.]
+
+[Note 376: Rome, 1723, in-4°.]
+
+_Ambrogio Traversari_, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
+élèves d'Emmanuel _Chrysoloras_. Né en 1386[377] à Portico, château de
+la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence,
+il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre
+siècle, dans l'Ordre[378] dont le nom se trouve toujours réuni avec le
+sien; car on ne l'appelle point autrement qu'_Ambrogio_ le Camuldule. Il
+s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune
+fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les
+savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres
+suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts
+d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
+composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce
+temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant
+que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis,
+_Niccolo Niccoli_, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui
+aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son
+Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
+moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses
+loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en
+visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
+_Hodæporicon_, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail
+de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
+lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé[379], fournit beaucoup de
+lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres
+latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage[380].
+
+[Note 377: Son père se nommait _Beneivenni de' Traversari_. Les avis
+ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la
+pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.]
+
+[Note 378: À Florence, dans le couvent des Camaldules, _degli
+Angioli_.]
+
+[Note 379: _Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431
+ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ
+medicâ editum à Nicolao Bartholini_, Florentiæ, in-4°. Debure, _Bibl.
+instr._, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est
+sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. _Et
+quamvis_, dit-il (_Prœf. ad Vitam Ambr. Camald._, p. 91). _Bartholini
+editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex
+codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam
+fuisse_.]
+
+[Note 380: Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
+publié un recueil des Lettres d'_Ambrogio Traversari_ (_Amplissima
+collectio veter Monum._ t. III). Elles ont été réimprimées avec de
+nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous
+ce titre: _Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
+ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ_, etc., 2 vol. gr.
+in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
+plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un
+riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite
+avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec
+surabondance et confusion.]
+
+Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, _Ambrogio_ le fut
+ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y
+recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
+conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux
+Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de
+cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce
+concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
+théologique, et sa connaissance égale des deux langues. _Ambrogio_ le
+Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir
+par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les
+bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis,
+répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence,
+aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
+puissamment contribué.
+
+Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
+Chrysoloras, que ce _Leonardo Bruni_, l'un de ceux qui illustrèrent le
+nom _d'Arétin_, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
+valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
+lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore.
+_Leonardo_ naquit en 1369[381]; il n'avait que quinze ans lorsque les
+troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux
+bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
+et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château[382], et
+lui dans un autre[383]. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un
+portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et
+cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand
+homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il
+continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à
+Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi
+les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé
+à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. _Leonardo_ quitta les
+lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans
+son sommeil, comme il l'assure lui-même[384], ce qu'il avait appris
+pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut
+appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de
+secrétaire apostolique[385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes
+de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il
+conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore
+sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
+même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu
+moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance,
+_Leonardo_ revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans
+cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On
+chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, _Papa
+Martino, non vale un quattrino_[386]. Le pape prit la chose au sérieux;
+il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
+ville, pour une chanson: ce fut _Leonardo_ qui le fléchit par un
+discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires[387]. Il avait
+déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde
+fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des
+obsèques magnifiques. _Giannozzo Manetti_ prononça son oraison funèbre.
+Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça
+sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin;
+enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à
+Florence, dans l'église de Sainte-Croix.
+
+[Note 381: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
+p. 33; Mazzuchelli, _Scritt. ital._, t. II, part. IV; Mehus, _Vita
+Leonardi Aretini_, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.]
+
+[Note 382: _Pietramala_.]
+
+[Note 383: _Quarana_.]
+
+[Note 384: _De temporibus suis_.]
+
+[Note 385: En 1405.]
+
+[Note 386: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 35.]
+
+[Note 387: _De temp. suis com._, p. 38.]
+
+_Leonardo Bruni_ ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
+son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus
+aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de
+dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des
+Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir
+de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le
+visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se
+relever[388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
+orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
+donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une
+fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de
+légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
+de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par
+_Niccolo Niccoli_, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des
+lettres[389], mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs
+n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.
+
+[Note 388: _Vespasiano Fiorentino_, cité par Mazzuchelli, _ub.
+supr._]
+
+[Note 389: Voy. ci-dessus, p. 257.]
+
+_Leonardo_ et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure
+scandaleuse les brouilla. _Niccolo Niccoli_ avait cinq frères; il enleva
+publiquement à un d'entre eux sa maîtresse[390]; celle-ci eut
+l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
+pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux[391].
+_Niccolo_ fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler.
+_Leonardo_ s'abstint de l'aller voir: _Niccolo_ remarqua son absence, et
+lui en fit faire des reproches. _Leonardo_ ne répondit peut-être pas
+avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop
+fidèlement rendue, mit _Niccolo_ dans une véritable fureur. Il abjura
+son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
+injurieux et les plus amers. _Leonardo_, quoique d'un caractère doux,
+perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une _Invective_, où
+il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui,
+heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée[392]. Cette
+malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs
+essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut _Poggio Bracciolini_ qui
+en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et
+d'autre, et leur amitié reprit son premier cours[393].
+
+[Note 390: Elle se nommait _Benvenuta_. M. William Shepherd, dans la
+Vie de _Poggio Bracciolini_, qu'il a publiée en anglais (Liverpool,
+1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
+extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'_Ambrogio_ le Camaldule,
+religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir,
+en écrivant à _Niccolo Niccoli_, le prie souvent de présenter ses
+compliments à sa _Benvenuta_, qu'il distingue par le titre de _fœmina
+fidelissima_; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.]
+
+[Note 391: Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de
+ce châtiment public infligé à Benvenuta, _plaudentibus vivinis et totâ
+multitudine comprobante_, dans une longue lettre de _Leonardo Bruni_ au
+_Poggio_, lorsque celui-ci était en Angleterre; _Leonardi Aretini
+Epistolæ_, l. V, ép. 4.]
+
+[Note 392: L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
+_Léonardo_, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus
+bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: _Leonardi
+Florentini oratio in nebulonem maledicum_. Il en cite un manuscrit
+conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10.
+M. W. Shepherd, _Life of Paggio_, p. 135, affirme qu'une vérification
+exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit
+n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette
+bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est
+trompé, en disant, _loc. cit._, que _Leonardo_, dans cet écrit, traite
+son ancien ami de _nebulo malefiens_. On voit par le titre ci-dessus que
+c'est _maledicus_ et non _malefiens_ qu'il faut lire; c'est beaucoup
+trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
+changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
+Catalogue de l'abbé Mehus, que cette _Invective_ est conservée dans la
+bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un
+aperçu de ce qu'il contient.]
+
+[Note 393: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 3 et 4.]
+
+Si _Leonardo_ n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les
+premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec
+cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées.
+Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une
+discussion philosophique dans laquelle _Giannozzo Manetti_, qui était
+très-jeune, remporta de tels applaudissements, que _Leonardo_ en fut
+piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. _Manetti_
+lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
+toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard
+pour sa dignité, il se rendit seul chez _Manetti_. Celui-ci témoigna
+beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande
+autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison.
+_Leonardo_, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
+disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'_Arno_, au
+milieu de la ville, il se retourne, et dit à _Giannozzo_, à haute voix:
+«Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai
+aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
+ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander
+excuse[394].» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et
+sensible, qui aimait et respectait _Leonardo_ comme son maître, et qui
+le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un
+tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de _Leonardo_ est une bonne
+leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
+les magistrats arrogants.
+
+[Note 394: Ce trait est raconté par _Naldo Naldi_, auteur
+contemporain, dans la Vie de _Giannozzo Manetti_, que Muratori a
+insérée, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
+variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend
+depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404[395]. Il a
+aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de
+son temps[396]; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
+plutôt des imitations de Polybe et de Procope[397]. Il traduisit
+littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
+quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et
+d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de
+plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux
+qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le
+goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
+de Pétrarque, toutes deux en langue italienne[398]. On a de lui, tant
+imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
+différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et
+latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été
+imprimées plusieurs fois[399], et qui sont, comme celles d'_Ambrogio_ le
+Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son
+style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous
+les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il
+ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses
+ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
+plaisir et avec fruit[400].
+
+[Note 395: _Historiarum populi Florentini lib. XII_. _Léonardo_
+écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par _Donato
+Acciojuoli_, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473;
+l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.]
+
+[Note 396: _De temporibus suis_, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
+1539, etc.]
+
+[Note 397: _De bello italico adversus Gothos gesto_, l. IV;
+_Fulginii_ (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; _Commentarium rerum
+Græcarum_, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.]
+
+[Note 398: La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par
+Tomasini, _Petrarcha redivivus_, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4°., p.
+207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la
+bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
+l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.]
+
+[Note 399: La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
+à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie,
+et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit
+Maittaire, _Annal. Typ._, t. I. Cette dernière édition est une
+réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a
+donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8°.; il y a joint une Vie de
+_Leonardo_, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
+livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que
+contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites,
+adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.]
+
+[Note 400: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.]
+
+_Poggio Bracciolini_, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
+l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties
+licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans
+les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les
+services les plus signalés. Il naquit en 1380[401], d'une famille
+pauvre[402], au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
+Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
+lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
+Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher
+fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres
+pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années,
+mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les
+appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y
+suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus
+nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la
+dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
+contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes
+distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
+développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé
+à Boniface IX, son premier protecteur, _Poggio_ trouva la même faveur
+auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à
+_Leonardo Bruni_, qui avait été à Florence le compagnon des études et
+des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de
+lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
+lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à
+l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant
+le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se
+séparèrent sans se désunir. _Leonardo_ resta auprès du pape; _Poggio_
+alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
+fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
+concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut
+une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude
+pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au
+concile, y mourut. _Poggio_ composa son épitaphe[403], et prononça son
+oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.
+
+[Note 401: _Giamb. Recanati_, dans sa Vie de _Poggio_, en tête de
+l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'_Histoire de Florence_ de
+cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi,
+_ub. supr._; M. William Shepher; _Life of Poggio Bracciolini_, etc. Ce
+dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4°., et qui n'a pas été
+traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de
+_Poggio_ telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
+fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de
+_Filelfo_ qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont
+l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la _littérature italienne_
+proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
+littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.]
+
+[Note 402: Son père se nommait _Guccio Bracciolini_; ce prénom est
+un diminutif, à la manière florentine, de _Arrigo_, Henri; _Arrigo_,
+_Arrighetto_, ou _Arriguccio_, _Guccio_.]
+
+[Note 403: Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par
+Hody, _De Græc. ill._, p. 23.
+
+ _Hic est Emanuel situs,
+ Sermonis decus Attici:
+ Qui dum quarere opem patriæ
+ Afflictæ studeret, huc iit.
+ Res belle cecidit fuis
+ Votis, Italia; hic tibi
+ Linguæ restituit decus
+ Atticæ, ante recondite.
+ Res belle cecidit tuis
+ Votis, Emanuel; solo
+ Consecutus in Italo
+ Æternum decus es, tibi
+ Quale Græcia non dedit,
+ Bella perdita Græcia_.]
+
+Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants
+pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus
+dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait
+périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs
+ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des
+routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne
+saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
+grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
+d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en
+vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition
+fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y
+trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais
+souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers
+livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus;
+Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de
+Luctance[404]; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
+tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces
+manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une
+bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et
+humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression
+de _Poggio_ lui-même[405], voulu jeter des criminels condamnés à mort.
+«Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
+cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands
+écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre
+d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore
+un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de
+l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance
+qu'on leur doit.
+
+[Note 404: _De utroque homine_, ou _de opificio hominis_.]
+
+[Note 405: Lettre publiée par Muratori, _Script. Rer. ital._, vol.
+XX, p. 160.]
+
+Encouragé par ses illustres amis, _Leonardo Bruni_, _Ambrogio
+Traversari_, _Niccolo Niccoli_, _Francesco Barbaro_, noble vénitien,
+l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux
+aux lettres, _Poggio_ continua de voyager en Allemagne et en France,
+recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents
+de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres,
+chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se
+hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut
+d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à
+diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
+Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
+Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son
+activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de
+Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de
+Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius
+Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui
+étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du
+Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
+importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la
+perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain
+Nicolas de Trêves, que _Poggio_ employait à ces recherches dans les
+lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des
+douze autres.
+
+La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
+dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et
+Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la
+manière dont il en rend compte dans une lettre à _Leonardo Bruni_[406],
+l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné
+réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
+réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des
+injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté
+stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent
+seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
+prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables
+barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses
+sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le
+courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à
+celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de
+Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie
+de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
+scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
+politique _Leonardo_, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une
+pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir
+reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un
+hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il
+l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec
+plus de réserve[407].
+
+[Note 406: Voyez cette lettre, _Poggii Opera_, p. 301-305.]
+
+[Note 407: _Leonardi Aret. Epist._, l. IV, ep. 10.]
+
+Ce concile fini, _Poggio_ se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau
+pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
+On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de
+voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses
+sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à
+quelques-uns des dangers que le prudent _Leonardo_ avait craints pour
+lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec
+laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé
+de ses plus intimes amis[408]. Il avait sans doute rencontré au concile
+de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le
+nom de cardinal Beaufort[409], et qui visita ce concile en allant en
+pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir
+l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait
+les plus magnifiques promesses; mais _Poggio_ fut à peine arrivé à
+Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des
+embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour
+lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les
+esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
+la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il
+ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.
+
+[Note 408: _Poggii Oper._, p. 311; _The Life of Poggio Bracciolini_,
+by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
+circonstances de ce voyage de _Poggio_ en Angleterre.]
+
+[Note 409: Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
+et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, _ibid._, p. 123.]
+
+Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de
+retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que
+les trois livres _de Oratore_, le _Brutus_, ou le Livre des Orateurs
+célèbres, et celui qui est intitulé _Orator_, reparaissaient pour la
+première fois. C'était Gérard _Landriani_, évêque de Lodi, qui en avait
+découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère
+était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer;
+mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent
+lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe,
+un sujet d'allégresse publique. _Poggio_, dans une terre d'exil,
+instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui
+en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur
+d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre _Leonardo Bruni_ et
+_Niccolo Niccoli_, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
+n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
+les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en
+Angleterre, aboutir à un mince bénéfice[410], qui eût encore exigé qu'il
+entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce
+qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le
+riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
+voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin
+de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant
+ses magnifiques promesses. _Poggio_ reçut d'Italie, peu de temps après,
+deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
+secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
+professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir
+hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le
+secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de
+précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à
+Rome pour y prendre possession de son emploi[411].
+
+[Note 410: Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais
+d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à
+cette modique somme. (M. Shepherd, _ub. supr._, p. 136.)]
+
+[Note 411: _Id. ibid._]
+
+Martin V y était revenu[412] après ses aventures de Florence[413].
+Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations,
+auxquelles il paraît que _Poggio_ ne prit d'autre part que de
+l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements.
+Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il
+put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques
+ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice[414], dans lequel il
+se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en
+général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
+Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit[415]. Cette
+critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une
+querelle avec ces bons frères[416]. Il ne s'en effraya point, et tout ce
+qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un
+Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que
+dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur
+les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait
+retrancher des éditions de ses œuvres[417].
+
+[Note 412: Le 22 septembre 1420.]
+
+[Note 413: Voy. ci-dessus, p. 296.]
+
+[Note 414: _De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque
+concionatoribus_. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
+Œuvres de _Poggio_, édition de Bâle, 1538.]
+
+[Note 415: Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance,
+_Fratres Observantiœ_.]
+
+[Note 416: Voy. _The Life of Poggio_, etc., p. 177 et suiv.]
+
+[Note 417: On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé:
+_Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum_, imprimé d'abord à
+Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions
+considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du
+Dialogue de _Poggio_ sur l'Hypocrisie, et de celui de _Léonardo Bruni_
+sur le même sujet, donnée par _Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
+typographiâ Anissoniâ, Lugduni_, 1679, in-16.]
+
+Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
+V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence,
+déguisé en moine[418], _Poggio_ partit pour l'y aller joindre: mais il
+tomba entre les mains des soldats de _Piccinnino_, partisan soldé par le
+duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
+et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put
+obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à
+Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et
+Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des
+bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de
+crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de
+consolation[419], que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur,
+seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes,
+autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne
+craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
+hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la
+haine et à la verve satirique de _Filelfo_, qui se déchaînait alors avec
+fureur contre les Médicis. _Filelfo_ l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
+retenue et sans pudeur; _Poggio_ lui répondit de même; et ce ne fut pas
+le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
+violentes[420]. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules
+sous le titre d'_Invectives_, qui ne leur convient que trop. En général,
+les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
+les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes.
+Les querelles de _Poggio_ avec _Filelfo_ se renouvelèrent à plusieurs
+reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais
+si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
+_Poggio_ employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une
+aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par
+son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
+le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
+revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute
+leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. _Poggio_
+avait ce droit plus que personne; et il en usa librement[421].
+
+[Note 418: Juin 1433.]
+
+[Note 419: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 312-317.]
+
+[Note 420: Il en eut avec George de Trébizonde, _Guarino_, de
+Vérone, Laurent _Valla_, et plusieurs autres.]
+
+[Note 421: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 339-542.]
+
+Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le
+reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de
+Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut
+rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des
+arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de
+statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
+l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours
+joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non
+seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de
+pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des
+campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses
+recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette
+collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du
+gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui,
+d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La
+seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de
+se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude
+(ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que
+les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
+des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants
+seraient désormais exempts de toutes charges publiques[422].
+
+[Note 422: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 37, 38.]
+
+Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé
+dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors[423]
+conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
+siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants
+naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse[424]. Il se décida
+enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une
+jeune fille de dix-huit[425], qui lui apporta pour dot six cents
+florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de
+cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait
+le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour[426]. Son
+mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur
+dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet
+avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
+passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de
+travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
+son Dialogue _sur la Noblesse_[427], datent de cette heureuse époque. Il
+n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
+plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. _Niccolo Niccoli_,
+Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas _Albergati_, cardinal de
+Ste.-Croix, _Leonardo Bruni_, moururent successivement et à peu d'années
+de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire
+par d'éloquentes oraisons funèbres[428].
+
+[Note 423: 1435.]
+
+[Note 424: On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze
+garçons et deux filles.]
+
+[Note 425: _Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti_.]
+
+[Note 426: Il était en forme de Dialogue, et intitulé: _An senii sit
+uxor ducenda_. _Apostolo Zeno_ en possédait une copie. (Voy. _Dissert.
+Voss._, t. I, 48.)]
+
+[Note 427: Il le publia en 1440. (Voy. _Poggii Opera_, etc., p.
+64.)]
+
+[Note 428: Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de
+_Poggio_; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de
+l'édition des lettres de _Leonardo Bruni_, 1741, 2 vol. in-8°.]
+
+Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel _Poggio_ conserva son
+office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
+eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
+lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un
+Traité _du Malheur des princes_[429]. À son avènement au trône papal, il
+lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui
+dédia un nouveau traité _des Vicissitudes de la fortune_[430], le plus
+intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au
+même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
+protection particulière, en publiant son Dialogue sur
+_l'Hypocrisie_[431]; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
+les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au
+moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit
+l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
+ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui,
+sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. _Poggio_ remplit
+largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
+longue Invective[432], et ne traita pas moins durement le noble ermite
+de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence[433]. Il
+entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
+traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de
+Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les
+libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs.
+Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent
+puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 392.]
+
+[Note 430: _De Varietate fortunæ_, imprimé pour la première fois à
+Paris, en 1723.]
+
+[Note 431: Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.]
+
+[Note 432: _Poggii Opera_, etc., p. 155.]
+
+[Note 433: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 10.]
+
+_Poggio_ donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce
+goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le
+célèbre livre des _Facéties_. C'est une preuve sans réplique de la
+licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un
+homme alors septuagénaire[434], un secrétaire apostolique, jouissant de
+l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un
+recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
+plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
+dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement
+les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à
+la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
+Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
+romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
+genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le
+nom de _bugiale_, dérivé de l'Italien _bugia_, mensonge, et que _Poggio_
+rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges[435]. On y
+rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en
+racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
+n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est
+principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques,
+attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les
+contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre
+contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
+distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle,
+et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans
+intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus
+d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami
+de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
+fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
+débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
+utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.
+
+[Note 434: C'était en 1450.]
+
+[Note 435: _Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
+quædam_. Épilogue ou péroraison, à la fin des _Facéties_.]
+
+Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties[436]; c'est le fruit
+des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
+ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques
+vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties
+qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont
+de peu d'intérêt[437]; la troisième est toute philologique; il y est
+question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la
+langue commune, ou seulement celle des savants. _Poggio_ y défend la
+première opinion contre _Leonardo Bruni_, qui dans leurs entretiens
+avait soutenu la seconde.
+
+[Note 436: _Historia disceptative convivalis_ (et non pas
+_convivialis_, comme on le lit dans la Vie de _Poggio_, par M. William
+Shepherd, p. 451) _Pogii Oper._, p. 32.]
+
+[Note 437: Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre,
+celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux
+sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?]
+
+En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante,
+la réputation de _Poggio_ et l'influence puissante des Médicis fixèrent
+sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il
+avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
+paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y
+reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé
+l'un des _Prieurs des arts_. Les soins et les occupations de sa place de
+chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses
+querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il
+eut, avec Laurent _Valla_, une guerre de plume presque aussi violente
+que celle qu'il avait avec _Filelfo_. Un fruit plus heureux de ses
+loisirs fut son Dialogue _Sur le malheur de la destinée humaine_[438],
+la traduction de l'Âne de Lucien[439] remplit aussi quelques uns de ses
+moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point
+d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de
+Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.
+
+[Note 438: _De miseriâ humanæ conditionis, ibid._, p. 86.]
+
+[Note 439: _Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è
+græco in latinum conversus_. (_Poggii Oper._, p. 138.)]
+
+_L'Histoire de Florence_ est le dernier, comme le plus grand et le
+meilleur ouvrage de _Poggio_. Elle est divisée en huit livres, et
+comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté
+florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455.
+L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les
+sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet
+important ouvrage[440]. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré
+avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses
+enfants[441] obtinrent la permission de suspendre son portrait[442]
+dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
+érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de
+l'église de _Santa Maria del fiore_[443]. Il mérita tous ces honneurs
+rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
+toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses
+connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et
+l'emportement de ses invectives venaient de la même source que
+l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit
+qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La
+liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence
+de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées
+dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il
+jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi
+pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
+monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la
+force de son jugement et l'enjouement de son esprit[444]. Quant au style
+de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs
+immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès.
+On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré
+d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent
+bientôt après[445].
+
+[Note 440: _L'Histoire de Florence_, écrite par lui en latin, fut
+achevée et traduite en italien par Jacques _Bracciolini_, l'un de ses
+fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée
+plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
+fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. _Recanuti_, avec des notes et
+une Vie de _Poggio_, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.]
+
+[Note 441: Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille,
+l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi
+l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent
+plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé _Jacopo_,
+traducteur de l'_Histoire Florentine_, étant entré au service du
+cardinal _Riario_, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des
+_Pazzi_ contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple
+aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se
+maria, mais ne laissa que des filles.]
+
+[Note 442: Il était peint par Antoine _Pollajuolo_. Voy. _Vasari_,
+éd. de Rome, 1759, in-4°., t. I, p. 438.]
+
+[Note 443: La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans
+des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François,
+grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de
+l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres.
+(_Recanati, Vita Poggii_, p. XXXIV.)]
+
+[Note 444: _The Life of Poggio_, etc., p. 486.]
+
+[Note 445: _Ibid._ Les Œuvres de _Poggio_ furent recueillies pour la
+première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à
+Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante.
+On doit les joindre à celles de _Coluccio Salutato_, de _Leonardo
+Bruni_, de _Filelfo_ et d'_Ambrogio_ le Camaldule, pour la connaissance
+de l'histoire littéraire du quinzième siècle.]
+
+Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
+vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre _Filelfo_. Sa
+vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
+aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent
+aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses
+lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
+imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son
+temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
+défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses
+ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix[446].
+
+[Note 446: Il a paru récemment en italien une Vie de _Filelfo_, qui
+peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée:
+_Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
+Raveretano_, Milano, 1808, 3 vol. in-8°. Je m'en suis servi utilement
+pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
+pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette
+Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en
+Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente
+ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je
+ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
+commun, mais _Poggio_ et _Filelfo_, à l'exemple du plus vraiment
+français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de
+Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.]
+
+_Francesco Filelfo_ naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la
+Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie[447] ont dit que sa
+famille était honnête; il vaut mieux les en croire que _Poggio_, qui
+prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard
+d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les
+plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut
+lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise,
+en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis
+puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le
+désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état
+de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
+jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire,
+à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
+Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature
+grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès
+furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec
+assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses
+succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
+Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de
+conseiller. _Filelfo_ avait déjà fait preuve de talent pour les
+négociations. Le _Bailo_, ou ambassadeur vénitien auquel il était
+attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
+traiter de la paix entre ce prince et Venise[448], et le traité avait
+été conclu à la satisfaction de la république.
+
+[Note 447: Cités par M. _de' Rosmini, ub. sup._, t. I, p. 5.]
+
+[Note 448: Lancelot, Mém. sur Philelphe, _Académ. des inscr. et
+bell.-lettr._, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
+trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait
+fait cette ambassade. M. _de' Rosmini_ a redressé cette erreur, d'après
+une lettre inédite de _Filelfo_. Voy. _ub. supr._, p. 12.]
+
+Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre,
+à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par
+Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes
+de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. _Filelfo_ s'y rendit
+à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie[449], une
+harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des
+grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
+foule immense de spectateurs.
+
+[Note 449: 12 février 1424.]
+
+De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il
+reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de
+son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine
+âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. _Filelfo_, dans l'âge
+des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus
+ardent[450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
+de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont
+Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427.
+C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y
+revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la
+peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient
+oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la
+maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où
+étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de
+quitter Venise; _Theodora_ était effrayée; une de ses femmes était morte
+de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison
+nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et
+déjà menacé du besoin.
+
+[Note 450: Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et ce qu'il a
+rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par
+M. _de' Rosmini_, t. I, p. 113.
+
+ _Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
+ Æstu, quo testes tres mihi bella movent_.]
+
+L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
+pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
+offrit, aux conditions les plus avantageuses[451], et il accepta une
+chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
+quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta,
+chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à
+toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que
+_Filelfo_ vînt s'y fixer. _Niccolo Niccoli_; _Leonardo Bruni_,
+_Ambrogio_ le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de
+lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
+réussirent à l'un et à l'autre, et _Filelfo_, après en avoir obtenu la
+permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il
+commença aussitôt ses leçons[452].
+
+[Note 451: Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
+furent comptés d'avance.]
+
+[Note 452: Avril 1429.]
+
+Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son
+zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du
+jour, expliquer et commenter les _Tusculanes_ de Cicéron, ou une des
+Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire,
+ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait
+lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses
+Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses
+leçons des lectures sur la morale[453]; et de plus, pour satisfaire de
+jeunes Florentins[454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait
+son poëme les jours de fête, dans l'église de _Santa Maria del Fiore_,
+sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir
+d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le
+nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les
+plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
+suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus
+considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
+comme tels. Il se fit des querelles avec Charles _Marsupini_ d'Arezzo,
+avec _Niccolo Niccoli_, ami de Charles, avec _Ambrogio_ le Camaldule,
+amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère,
+amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable _Poggio_, qui se
+porta pour champion des Médicis.
+
+[Note 453: _Ambrosii Traversari Epist._, p. 1007 et 1016.]
+
+[Note 454: M. _de' Rosmini_ l'affirme, d'après l'assertion positive
+de _Filelfo_, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui
+suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le
+premier, _Monumenti inediti_ du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions
+de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: _Da niuno castrecto...
+senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto,
+cominciai quello poeta pubblicamente legere_. Ceci dément Tiraboschi,
+qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
+_Filelfo_ était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en
+donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce
+savant les droits de citoyen de Florence, cité par _Salvino Salvini_,
+dans la Préface de ses _Fasti consolari_, p. XVIII. Mais Tiraboschi et
+Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il
+est bien dit: _Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
+in civitate Florentiæ_, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
+spontanément et gratuitement; et l'assertion de _Filelfo_, énoncée
+devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour
+ne laisser aucun doute.]
+
+_Filelfo_, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un
+assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit
+et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était
+alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis
+étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
+emprisonné, mis en danger de la vie et banni. _Filelfo_, ennemi peu
+généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
+emportées, obscènes et sanglantes[455]. Ils revinrent triomphants; il ne
+jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il
+s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il
+continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
+déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois
+après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à
+Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à
+Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de
+Petriolo. _Filelfo_, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
+nommait Philippe, et le fit arrêter.
+
+[Note 455: Les Satires de _Filelfo_ furent imprimées pour la
+première fois à Milan, sous ce-titre: _Philelphi opus Satyrarum seu
+Hecatostichon Decades X_, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502,
+in-4°., et à Paris, 1508, in-4°. Cosme y est désigné sous le nom de
+_Munus_ (traduction latine du nom grec _Cosmos_); _Niccolo Nlccoli_,
+sous celui d'_Utis_; Charles d'_Arezzo_ est appelé _Codrus_; _Poggio_
+est nommé _Bambalio_, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions
+monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et
+d'obscénités.]
+
+On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des
+tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à
+une amende de cinq cents livres d'argent. _Filelfo_, peu satisfait de
+cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
+Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans
+l'intercession de _Filelfo_ lui-même. Ce ne fut point par un mouvement
+de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt
+comme il l'écrivit à _Æneas Sylvius_, pour que celui qui l'avait voulu
+assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré,
+par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
+conscience[456].
+
+[Note 456: _Philelfi Epist._, p. 18.]
+
+Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet
+assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille.
+De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le
+poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de
+Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
+pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et _Filelfo_, qu'il accusa
+dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni
+à perpétuité[457]. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de
+pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme
+de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des
+partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat,
+c'est ce que le dernier auteur de la vie de _Filelfo_ ne croit pas,
+faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier;
+il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
+ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
+satisfait[458]. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
+irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de
+telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux,
+et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une
+réconciliation, la désira le premier; _Ambrogio_ le Camaldule
+l'entreprit; il y trouva d'abord _Filelfo_ très-rebelle. «Que Médicis
+emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
+mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je
+méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse
+bienveillance[459];» mais le bon _Ambrogio_ ne se découragea point, et
+finit par réussir.
+
+[Note 457: La sentence est rapportée par _Fabroni, Vita Cosmi Med._,
+t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.]
+
+[Note 458: _Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si
+macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
+come potea, se ne mostrasse contento_, etc. _Vita di Fr. Filelfo_, t. I,
+p. 98.]
+
+[Note 459: _Philelphi Epist._, l. II, p. 14.]
+
+Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
+agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, _Filelfo_
+remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
+pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
+vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
+ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine
+des _Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines_ de Plutarque;
+il y commença même ses livres _De exilio_, ou ses _Méditations
+florentines_[460]. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de
+lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires,
+d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
+était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la
+véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.
+
+[Note 460: Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, _Philelphi
+Opuscula_, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
+(Debure, _Bibl. instr._, ne cite que cette dernière édition.) Les
+_Meditationes Florentinæ_, _De exilio_, etc., qui ne sont qu'un seul et
+même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que
+trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont
+restés inédits. _Vita di Filelfo_, p. 88, note 2.]
+
+Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter
+Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours
+croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des
+propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat
+de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de
+Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et
+promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il
+irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
+pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
+ducats, salaire magnifique et sans exemple[461], et ils lui tinrent
+parole. Il reparut donc à Bologne[462] dix ans après qu'il en était
+parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le
+fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience
+naturelle de _Filelfo_ augmentait par les obstacles: enfin, sous des
+prétextes assez peu spécieux[463], il quitta Bologne avant les six mois
+expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années
+qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus
+heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison
+richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan,
+rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul
+chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte
+inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à
+l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre
+enfants[464]; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
+au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en
+écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
+retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière
+d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée
+à _Filelfo_ mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui
+donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
+l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.
+
+[Note 461: _Philelphi Epist._, l. II, p. 15.]
+
+[Note 462: 16 janvier 1439.]
+
+[Note 463: Voy. _Vita di Fr. Filelfo_, p. 102.]
+
+[Note 464: Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants,
+comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme _Apostolo
+Zeno_ l'a répété, _Dissert. Voss._, t. I, p. 283. Voyez _Vita di
+Filelfo_, t. II, p. 11. note 2.]
+
+Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier
+Visconti, François Sforce lui ayant succédé[465], _Filelfo_, bien traité
+par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi
+de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce
+voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres,
+le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui
+permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
+poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à
+Milan, _Filelfo_, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
+nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
+l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que _Manfredina
+Doria_, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles.
+Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à
+l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se
+proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
+pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père
+de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire
+cette démarche; mais il permit à _Filelfo_ de députer, en son propre
+nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
+grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en
+offrant une rançon[466]. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui
+se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
+requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.
+
+[Note 465: 25 mars 1450.]
+
+[Note 466: Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
+très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. _de Rosmini_ l'a
+rectifié, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 90, et il a publié le premier le
+texte grec de la lettre de _Filelfo_ à Mahomet II, avec une traduction
+italienne, n°. X des _Monumenti inediti_ du même volume, p. 305.]
+
+_Filelfo_, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son
+séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins
+laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
+en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en
+vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François
+Sforce, sous le titre de _Sfortiados_; il en avait achevé les huit
+premiers livres quand le héros du poëme mourut[467]. Galéaz-Marie son
+fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli _Filelfo_, que
+l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été
+dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la
+gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour
+vivre et soutenir sa famille.
+
+[Note 467: Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la _Sforciade_ sont
+restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque
+Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres
+bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, _Histor. Typograph.
+Litter. mediolan._ de Sassi, p. 178 et suiv., et _Catalog. cod. latin.
+biblioth. Laurent._, de _Bandini_, t. II, col. 129. M. _de' Rosmini_ a
+donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le
+plan et la marche, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 159-174.]
+
+Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette
+position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une
+force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant
+sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses
+principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment
+être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des
+lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été
+son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses
+éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
+fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
+forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et
+par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
+son amour-propre[468], il ouvrit, peu de temps après, son cours, en
+expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il
+fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y
+allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
+malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
+perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
+quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
+de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une
+catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils
+Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait
+sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; _Filelfo_
+craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle
+cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son
+retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance
+suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait
+le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma
+pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques.
+Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
+engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le
+reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et
+mourut le 31 juillet 1481.
+
+[Note 468: 1474.]
+
+Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le
+fut autant jusqu'à la fin que celle de _Filelfo_; aucune n'aurait été
+plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à
+son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la
+vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la
+magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux,
+d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
+souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
+cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le
+produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les
+besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non
+seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son
+siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
+pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses
+lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce
+peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les
+hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces
+dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes
+qu'il eut si souvent à soutenir.
+
+Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes,
+parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
+littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
+montra modéré que dans la dernière. Georges _Merula_, son disciple, non
+moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger
+prétexte[469], par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
+_Filelfo_, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité
+peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois;
+mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
+défenseur[470]. Il en avait fait un grand nombre dans les différents
+professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte
+plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le
+suivant[471]. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait
+revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui
+devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
+vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
+quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né
+à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse,
+mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
+agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de
+ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur,
+philosophe et poëte. _Filelfo_, qui était excellent père, et qui aimait
+ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes
+douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.
+
+[Note 469: _Filelfo_ avait critiqué avec raison le mot _turcos_ dont
+_Merula_ se servait au lieu de _turcas_.]
+
+[Note 470: Ce fut le jeune Gabriel _Pavero Fontana_, de Plaisance.
+Il publia contre _Merula_, dont le véritable nom était _Merlani_, une
+_Merlanica prima_, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la
+mort de _Filelfo_ mit fin à cette guerre entreprise pour lui.]
+
+[Note 471: On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
+_Agostino Dati_, auteur de l'_Histoire de Sienne_; le célèbre
+jurisconsulte _Francesco Accolti d'Arezzo_; _Alexander ub Alexandro_,
+auteur des _Genetialium Dierum_; _Bernardo Giusiniani_, l'historien de
+Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
+eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang,
+tels que le pape Pie II, _Æneus Sylvius_, et Pierre de Médicis, fils de
+Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.]
+
+Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les
+autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront
+peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des
+traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités
+d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
+Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités
+philosophiques, tels que ses _Convivia Mediolanensia_, ou Banquet de
+Milan, dialogues faits, comme ceux de _Poggio_, sur le modèle du Banquet
+de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
+discutant à table des questions relatives aux sciences et à la
+philosophie morale[472]; ou tels que le Traité _de Morali Disciplinâ_,
+ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini[473];
+c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
+d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés
+en un seul recueil[474]; on y distingue, peut-être au dessus de tout le
+reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son
+fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non
+seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
+philosophie et même d'éloquence[475]; ce sont enfin des poésies latines,
+dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
+réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la
+couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans
+toute sa vie, l'avait le plus flatté.
+
+[Note 472: Il devait y avoir trois Dialogues, mais _Filelfo_ n'en
+écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie
+des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
+l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de
+l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
+lune, de ses influences, etc. etc. Les _Convivia Meliod._ ont été
+imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
+1552, etc.]
+
+[Note 473: Venise, 1552.]
+
+[Note 474: _Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
+Opusculis_. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux
+de l'auteur. Debure, _Bibl. instr. Belles-Lettr._, t. II, p. 275, ne
+cite que la réimpression de 1492.]
+
+[Note 475: _Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
+equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio_. Rome, 1475,
+in-fol. _Marcello_ fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à
+l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
+sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus
+étonnant, c'est que _Filelfo_, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il
+passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin
+chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. _Franc.
+Philelphi Epist._ liv. XVIII, p. 127.]
+
+J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il
+se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades,
+chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
+tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins[476]. Il voulait en
+faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
+livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
+Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
+odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
+s'astreignit rigoureusement à ce plan[477]. Il voulut s'y soumettre
+encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les
+unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
+_De jocis et seriis_ en était le titre; dix mille vers partagés en dix
+livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique,
+mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du
+manuscrit[478], et a publié dans les _Monuments inédits_ de ses trois
+volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
+décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
+publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de _Filelfo_,
+jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres
+familières, imprimées précédemment[479], elles laissent peu d'obscurités
+sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
+des circonstances importantes de l'histoire de son temps.
+
+[Note 476: Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.]
+
+[Note 477: _Odæ et Carmina_, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à
+Brescia. _Filelfo_ avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies
+grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque
+Laurentienne.]
+
+[Note 478: Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque
+Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et
+dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.]
+
+[Note 479: La première édition, qui ne contient que seize livres,
+est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
+la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
+point fait entrer en ligne de compte, parmi les Œuvres de _Filelfo_, son
+poëme italien en quarante-huit chants et en _terza rima_, sur la Vie de
+S. Jean-Baptiste, _Vita di S. Giovanni Battista_, Milan, 1494, édition
+unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait
+entrer son Commentaire sur le _Canzoniere_ de Pétrarque, imprimé pour la
+première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
+extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure,
+contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec
+Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
+l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy.
+_Vita di Filelfo_, t. II, p. 15, note 1.]
+
+Le style de _Filelfo_, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
+pas celui de _Poggio_; il approche moins de l'élégance et de la pureté
+des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur.
+Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la
+langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de
+Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si
+inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur
+Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il
+ne la connaissait pas.
+
+Laurent _Valla_, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut
+être placé après _Poggio_ et _Filelfo_, comme leur égal en réputation,
+en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
+violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit
+à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta
+jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où
+sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles
+qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y
+retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de
+Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
+affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un
+faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une
+peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui
+eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le
+célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces
+plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
+dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
+telle fureur contre _Valla_, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne
+l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au
+moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière
+fut dispersée[480].
+
+[Note 480: 1431.]
+
+Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
+commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. _Valla_
+semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut
+paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
+s'établir à Rome[481]. La persécution l'y attendait; il avait commencé,
+sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur _la Donation de
+Constantin_, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
+empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se
+permettait de traiter les papes avec peu de respect[482]. Il n'avait
+encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les
+cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
+_Valla_, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès
+d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les
+honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un
+diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et
+humaines.
+
+[Note 481: 1443.]
+
+[Note 482: Ce Traité est imprimé dans le premier volume du
+_Fasciculus Rerum expetend. et fugiend._, dont il est parlé ci-dessus,
+p. 314, note 1.]
+
+_Valla_ ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa
+réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et
+de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue
+lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à
+la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
+prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des
+articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze
+apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
+mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut
+cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de
+l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans
+la protection du roi[483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
+comme lui dans cette cour, avec Barthélemy _Fazio_, Antoine _Panormita_,
+et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la
+guerre, selon le style de ce temps, avec des _Invectives_, des calomnies
+et des injures[484]. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les
+honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations
+de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V[485].
+Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait
+pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur
+de Cicéron. _Valla_ l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges
+était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa
+doctrine cicéronienne: _Valla_, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des
+traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté
+une école d'éloquence, pour soutenir son _Quintilianisme_: mais au
+reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
+troublèrent point la vie de leurs deux chefs.
+
+[Note 483: Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, _Vallœ
+Antidotus in Poggium_, p. 210, 211 et 218.]
+
+[Note 484: L'invective de _Valla_ contre Barth. _Fazio_ et le
+_Panormita_ (_Beccadelli_), est divisée en quatre livres, et remplit
+cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par _Ascensius_,
+in-fol., 1528.]
+
+[Note 485: 1447.]
+
+Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre _Valla_ et
+_Poggio_. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
+copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on
+prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style.
+Il attribua ces notes à _Valla_; quoique celui-ci ait toujours protesté
+qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un
+véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
+lutte plus furieuse et plus envenimée. Les _Invectives_ de _Poggio_
+contre _Valla_, les _Antidotes_ et les dialogues de _Valla_ contre
+_Poggio_, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu
+le jour[486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que _Valla_ dédia au pape
+son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
+rixe scandaleuse. Elle le fut au point que _Filelfo_, si emporté dans
+ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit
+avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
+put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, _Valla_
+se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais[487], et la
+soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
+_Lucius_ et _Aruntius_ étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
+l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
+pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la
+famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.
+
+[Note 486: C'est dans sa seconde Invective que _Poggio_ accuse
+_Valla_ d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme
+d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux,
+exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. _Accusatus_,
+ajoute-t-il ironiquement, _convictus, damnatus, antè tempus legitimum,
+absque ullà dispensatione episcopus factus es_. Cette plaisanterie a été
+prise au sérieux par l'auteur du _Poggiana_ (l'Enfant): «On trouve ici,
+dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent _Valla_;
+c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense,
+il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le
+palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. _Life
+of Poggio_, p. 471, note.]
+
+[Note 487: Benedetto Morando.]
+
+Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, _Valla_ ne
+discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
+termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents
+écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
+secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de
+la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à
+la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée
+contre lui; je veux dire son Traité _de la Donation de Constantin_. Mais
+cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la
+liberté d'écrire.
+
+Le livre parut[488], et _Valla_ ne fut point persécuté. Il se rendit à
+Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi
+Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction
+d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de
+cinquante-huit ans.
+
+[Note 488: On le trouve parmi ses Œuvres; Bâle, 1540, in-fol.]
+
+Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa
+vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et
+variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages
+d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale[489]. Son
+Histoire de Ferdinand[490], roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu
+plusieurs éditions, mais moins encore que ses _Elegantiæ Linguæ
+latinæ_[491], qui contiennent des règles grammaticales, et des
+réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il
+était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en
+prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de
+Thucydide.
+
+[Note 489: Voy. _Laurent. Vallensis Opera_, ub. sup.]
+
+[Note 490: _De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege_, l. III.
+Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. _Hispania illustrata_. Francfort,
+1579, t. I.]
+
+[Note 491: Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont
+de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.]
+
+Il fit aussi des notes sur le _Nouveau-Testament_, mais comme
+helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
+autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce
+mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta,
+pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui
+rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la
+philosophie, de la poésie et du goût.
+
+J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus
+encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de
+Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé _la Maison
+joyeuse_, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
+école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a
+depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui
+dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait
+réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique,
+d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de
+musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation;
+et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet
+excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre
+prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont
+laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à
+rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge
+avancé.
+
+Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des
+services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne
+devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
+pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
+Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les
+ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
+furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les
+archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les
+amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
+courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire,
+on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit;
+une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations
+monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur
+prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science
+scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+_Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
+Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent,
+Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
+Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts;
+troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin
+du quinzième siècle._
+
+
+L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en
+Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait
+plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de
+la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les
+sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui
+avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant
+pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu
+philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile
+de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait
+opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des
+points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était
+vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien.
+Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie
+d'Aristote et celle de Platon[492]; il y traita d'étrange paradoxe
+l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
+s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement
+opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
+admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs,
+prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir
+pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
+plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.
+
+[Note 492: Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.]
+
+Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre
+le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était
+allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il
+l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer
+évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de
+Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu
+par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant
+l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a
+reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une
+faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la
+pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il
+parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il
+fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
+doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses
+richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une
+académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de
+lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
+récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à
+Bologne[493], il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université,
+qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements,
+qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les
+murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
+largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des
+promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à
+qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y
+entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à
+la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
+grecs, qui, selon _Platina_, lui avait coûté trente mille écus d'or, et
+qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce
+savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
+latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre:
+_Contre le calomniateur de Platon_; ce calomniateur était l'autre Grec,
+Georges de Trébisonde.
+
+[Note 493: De 1450 à 1455.]
+
+Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux
+porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
+d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le
+prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
+latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme
+d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends,
+prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des
+querelles très-vives avec _Guarino_ de Vérone, avec _Poggio_, avec le
+Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut
+pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de
+Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
+Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour[494]. Il est vrai
+qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était
+platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur
+législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au
+disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa
+philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
+général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
+ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
+vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit.
+On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie[495], où
+le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.
+
+[Note 494: _Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis_,
+écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.]
+
+[Note 495: _Hist. Crit. Philosoph._, t. IV.]
+
+Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient
+établis en Italie[496], prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
+Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal
+protégeait[497] en fit une moins mesurée, et traita avec le plus
+souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec[498] lui
+répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
+platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère
+que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
+mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y
+soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour
+Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés
+pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le
+cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie,
+et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
+universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut
+uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont
+elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique
+objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur
+enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie[499]: mais
+peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre
+toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.
+
+[Note 496: Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
+1430.]
+
+[Note 497: _Michaël Apostolius_.]
+
+[Note 498: _Andronicus Calistus_.]
+
+[Note 499: Tiraboschi va plus loin: _Il lor trasporto per esso_
+(_Piatone_), dit-il, _gli condusse sino a scriver pazzie che non si
+possono leggere senza risa_. (Tom. VI, part. II, p. 278.)]
+
+Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se
+présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
+1433[500]. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en
+cette faculté à l'Université de Bologne.
+
+[Note 500: _Id. ibid._, p. 279.]
+
+Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant
+fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec
+lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son
+extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
+réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en
+faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors
+le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses
+études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile
+le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation
+philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si
+grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses
+quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
+Christophe _Landino_ à qui il les montra en firent de grands éloges;
+mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier,
+pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra
+à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
+science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
+attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la
+musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
+plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
+ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
+l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son
+bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
+bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison
+à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
+magnifiquement exécutés et reliés.
+
+Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut
+achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme
+n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié
+pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
+qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
+eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et
+leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
+fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul.
+Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux
+ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande
+aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et,
+content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout
+son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son
+temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa
+vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait
+la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes
+amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il
+était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
+offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
+Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
+goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les
+Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.
+
+On a recueilli ses Œuvres en deux volumes _in-folio_. Presque toutes ont
+pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les
+principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
+etc., sans compter la traduction des Œuvres entières de Platon. Depuis
+sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute
+sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
+philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
+pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école
+d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était
+formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est
+énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais
+des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
+franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres[501] sur
+cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.
+
+[Note 501: _De Vità cœlitus comparandâ_, lib. III.]
+
+Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean
+Pic de la Mirandole[502], qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène,
+et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort
+prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la
+maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur
+force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son
+savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
+était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
+Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur
+de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça
+un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant
+lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde,
+commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
+paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais
+à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition
+ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra
+aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès
+rapides.
+
+[Note 502: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore
+de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
+ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de
+l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus
+illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
+par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles
+que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses.
+Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
+idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
+temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des
+langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de
+l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
+lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient
+été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les
+plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
+expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries
+cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre,
+et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus
+précieux pour lui que son argent.
+
+De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous
+le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa
+vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
+dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique,
+de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens
+latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit
+d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
+présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut
+que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si
+étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles
+excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
+Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion
+proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait
+être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces
+propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les
+défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le
+pape.
+
+Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa
+personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du
+moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs.
+Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières,
+il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du
+plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses
+poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal
+objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
+temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à
+Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie,
+lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
+alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
+et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à
+peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France,
+Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
+entrée à Florence[503].
+
+[Note 503: 17 novembre 1494.]
+
+Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie
+platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres
+qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire;
+on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
+écrit intitulé _Heptaple_, ou Explication du commencement de la Genèse,
+dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde,
+éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de
+Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé _de l'Être et de
+l'Unité_[504], où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
+exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la
+dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de
+lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
+en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
+science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison.
+Un des poëtes les plus estimés de ce temps, _Girolamo Benivieni_, ayant
+fait une _canzone_ sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
+l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
+est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la
+_canzone_ de _Guido Cavalcanti_; on entend un peu mieux le texte quand
+on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques
+essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies
+d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez
+propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.
+
+[Note 504: _De Ente et Uno_.]
+
+Christophe _Landino_, doit être mis le troisième dans cette association
+savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit
+et comme poëte. Né à Florence, en 1424[505], après avoir fait ses
+premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de
+s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
+Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et
+le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra
+surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des
+principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait
+fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de
+belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de
+cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour
+achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
+attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. _Landino_
+fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui
+lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de
+soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
+laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
+appointements. Alors, il se retira à la campagne, à _Prato Vecchio_,
+dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses
+dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504,
+âgé de quatre-vingts ans.
+
+[Note 505: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.]
+
+Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées
+manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
+sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien,
+l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
+discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
+ses Questions ou Discussions Camaldules[506], un Traité de la noblesse
+d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut,
+pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune
+Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études
+platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient
+qu'il fût ici rangé après son ami _Landino_; mais, s'étant attaché de
+bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et
+ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve
+continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à
+elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les
+souvenirs qui lui sont dus.
+
+[Note 506: _Disputationum Camaldulensium_ libri IV, _in quibus de
+vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono_, etc., in-fol., sans date,
+mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, _Bibl. instr._), et
+réimprimé à Strasbourg, 1508.]
+
+Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un
+généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas,
+homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par
+sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de
+Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des
+premières places de la république des lettres. C'est sous le premier
+aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et
+mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus
+haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le
+tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
+pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons
+ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et
+sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la
+littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.
+
+À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense
+fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans
+ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses
+talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas
+toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la
+nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour
+l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs
+ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
+qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter
+sans cesse les riches collections qu'il avait formées.
+
+Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à
+Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle[507], et
+qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De
+concert avec Léon-Baptiste _Alberti_, citoyen distingué, architecte
+célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec
+beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui
+voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que
+ce fût, le sujet _de la véritable amitié_, eussent à envoyer, avant la
+fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur
+ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix
+était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces
+officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les
+concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de
+l'église de _Santa Maria del Fiore_, et pour faire honneur au pape
+Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux
+secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le
+prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement,
+les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un
+nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur
+de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie;
+le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort
+l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande
+attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
+Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils
+venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout
+embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie.
+La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis
+proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans
+doute, et ce fut l'église qui l'obtint.
+
+[Note 507: En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.]
+
+Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils,
+Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448[508], avait
+annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses
+pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
+instituteur fut un bon ecclésiastique nommé _Gentile d'Urbino_, dont il
+fit ensuite un évêque[509]. Christophe _Landino_ fut le second. C'est à
+lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec
+Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
+l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
+ses avantages, celui d'avoir eu pour mère _Lucretia Tornabuoni_, femme
+aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée
+des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
+poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put
+dire, comme Hippolyte:
+
+ Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,
+ Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
+
+[Note 508: _Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita_. Pise,
+1784, in-4°., William Roscoë, _the Life of Lorenzo de' Medici_, etc.]
+
+[Note 509: _D'Arezzo_.]
+
+Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et
+prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était
+commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé
+le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation,
+dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces
+désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
+augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
+L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
+délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il
+réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
+pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il
+prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours
+languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans
+plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa
+capacité.
+
+Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre
+qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès
+fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils
+l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le
+goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut
+dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre[510]. Tous deux y
+donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le
+prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars.
+C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses
+amis[511]. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette
+magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces
+deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux
+poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée
+en vers par _Luca Pulci_, frère de ce _Pulci_ que nous verrons bientôt
+entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien
+le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en
+langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore
+aujourd'hui cité parmi les chefs-d'œuvre de cette langue. Ce poëte
+naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était
+Ange Politien.
+
+[Note 510: En 1468.]
+
+[Note 511: _Eracelo Martello_.]
+
+Il était né, le 24 juillet 1454[512], à _Monte Palciano_ ou _Poliziano_,
+petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom
+à son nom de famille, et s'appela _Poliziano_, au lieu de s'appeler
+_Ambrogini_, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez
+pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange
+Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
+latin de Christophe _Landino_, la philosophie platonicienne de Marsile
+Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres
+distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande
+supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la
+traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors,
+qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
+l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées
+les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins
+ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus
+d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il
+saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors
+comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme,
+quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent
+fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce
+qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
+Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses
+besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.
+
+[Note 512: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.]
+
+La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
+personne de la famille des _Donati_[513] était l'objet d'une passion
+poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de
+Pétrarque[514]. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son
+père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
+_Orsini_. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre
+mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme,
+et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les
+funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et
+tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit
+l'historien _Ammirato_[515], aurait pu exciter l'envie du peuple contre
+ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants
+que de le paraître.»
+
+[Note 513: Elle se nommait _Lucretia_.]
+
+[Note 514: Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que
+sur le poëme de Politien et sur celui de _Luca Pulci_.]
+
+[Note 515: _Istor. Fior._, vol. III, p. 106.]
+
+Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
+des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
+consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la
+culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par
+son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce
+qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des
+savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur
+encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus
+encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce
+qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les
+lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
+concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire,
+et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
+ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière
+décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu.
+Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce
+projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes
+les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six
+mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit
+l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
+simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont
+elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.
+
+La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites;
+l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint
+l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en
+l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans
+l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
+disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze
+cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à
+Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant
+plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie
+platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin
+de ce siècle.
+
+La conjuration des _Pazzi_ vint troubler ces nobles jouissances. Cette
+famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans
+la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut
+engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
+Jérôme _Riario_. Le jeune cardinal _Riario_, neveu de ce Jérôme,
+_Salviati_, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire
+apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on
+remarque Jacques _Bracciolini_, fils du célèbre _Poggio_, furent leurs
+complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le
+dimanche[516], dans l'église de la _Riparata_, en présence du cardinal,
+pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba
+percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en
+défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché
+des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut
+pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le
+même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à
+l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
+toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et
+celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale
+victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia
+Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république,
+l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir
+prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.
+
+[Note 516: 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
+conjuration des _Pazzi_, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
+443, sur ce qui la fit manquer, _ibid._, p. 456 et 458.]
+
+La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que
+contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti
+magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
+suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
+ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette
+ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces
+événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
+rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des
+_Pazzi_, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire
+écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
+talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.
+
+Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir
+dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus
+doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne
+l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à
+Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société
+était aussi souvent composée des trois frères _Pulci_ et de quelques
+autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
+aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il
+était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de
+l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
+enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui
+le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait
+avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita
+souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il
+n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur
+la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi
+claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
+obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire
+italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive
+et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin,
+quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être
+chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du
+carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient
+avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait
+lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus
+singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et
+des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes
+les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient
+presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
+voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais,
+venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
+une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer
+chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
+qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.
+
+Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les
+affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente,
+sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de
+l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
+Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête
+à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne
+administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle
+des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée
+par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
+soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
+manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut
+admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il
+était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
+Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
+d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je
+fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
+entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
+nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en
+fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de
+Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
+y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses
+prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
+les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et
+ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour
+Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
+rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.
+
+L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit
+un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui
+le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on
+en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les
+richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à
+corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
+imprimés avec la plus grande correction. Christophe _Landino_, Politien,
+et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail
+minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et
+latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
+Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
+d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
+plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
+fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes
+les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
+secours. Enfin, les savants Mélanges ou _Miscellanea_ de Politien sont
+encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque
+de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant
+ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et
+aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour
+l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.
+
+Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
+autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y
+examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie
+judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à
+la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une
+construction savante, était construite pour Laurent[517]. Plusieurs
+traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs
+auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît
+alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
+consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et
+d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
+genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur
+l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
+ses exemples.
+
+[Note 517: Voy. sur cette machine ingénieuse de _Lorenzo Volpaja_,
+Politien, ép. 8, l. IV.]
+
+Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait
+quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une
+existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
+sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire
+des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre _Giotto_
+un buste de marbre dans l'église de _Santa-Maria del Fiore_. Il voulut
+obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote
+_Filippo Lippi_, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée;
+sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger
+ce monument à Spolète même, par _Filippo_ le jeune, sculpteur habile,
+fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
+pour ces deux monuments. Alors, _Antonio Pollajuolo_, _Domenico
+Ghirlandajo_, _Baldovinetti_, _Luca Signorelli_, se distinguèrent à la
+fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture.
+Dès le commencement de ce siècle, _Donatello_ et _Ghiberti_ avaient
+beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de _Donatello_
+que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de
+sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et
+dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son
+fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux,
+des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une
+destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un
+bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à
+servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les
+bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes
+et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
+au sculpteur _Bertoldo_, élève de _Donatello_, déjà avancé en âge, et
+pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
+fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans
+cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans
+leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs
+progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat
+surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du
+quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le
+reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que
+l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit
+Michel-Ange.
+
+Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange _Buonarotti_ avait
+été placé, par son père, à l'école de _Ghirlandajo_. À la demande de
+Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir
+continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
+ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques,
+en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces
+admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes
+idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
+dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les
+arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis.
+Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de
+son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses
+ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait
+de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et
+de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
+fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les
+artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant
+avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait
+toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient
+abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût,
+parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste,
+destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
+avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
+Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui
+peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de
+Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les
+médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection
+immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants,
+qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science.
+La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il
+se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
+cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études
+qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut
+dans le palais de Médicis?
+
+Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent
+voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une
+connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus
+habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement
+établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe _Strozzi_,
+égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans
+avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
+fit bâtir un lui-même à _Poggio Cajano_, il fit concourir, pour les
+plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
+décida pour celui de _Giuliano_, architecte alors peu connu, devenu
+depuis célèbre sous le nom de _San Galio_[518], et dont cet édifice
+commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et
+de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
+d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre
+autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La
+mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les
+parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût,
+une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute
+l'Italie, et de là dans l'Europe entière.
+
+[Note 518: Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent
+lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de _San-Gallo_.
+
+D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de
+Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
+frère montait alors à 235,157 florins d'or.
+
+Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage
+de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins;
+elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.
+
+Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de
+46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une
+once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or
+neuf en était la trente-deuxième. (V. _Ricordi di Lorenzo de Médici
+Roscoë append._, l. III, p. 41, 44.)
+
+La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en
+bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant,
+poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait
+à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à
+environ 32,000,000 de francs. (_Ibid._, p. 45.)]
+
+On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de
+Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un
+grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le
+repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de
+s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
+_Porretane_, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute
+occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
+permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles,
+auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au
+tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le
+suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
+Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
+furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
+leurs bras[519], à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
+devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité
+d'un sage.
+
+[Note 519: 8 avril 1492.]
+
+La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des
+lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de
+l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
+éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore
+les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues
+ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès
+le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus
+heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les
+fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût
+peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan
+exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.
+
+Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et
+Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les
+persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions
+les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte
+IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé
+d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
+l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant
+_Filelfo_, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la
+bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
+qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
+lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université
+de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou
+directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il
+payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur
+ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
+protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement
+le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit[520]. Le
+faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les
+lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
+plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à
+flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des
+répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
+trouvé quelque bien à en dire.
+
+[Note 520: Journal de _Stefano Infessura_, dans le Recueil de
+Muratori, _Scrip. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1054.]
+
+Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
+Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des
+lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les
+princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
+savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie,
+le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de
+rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie,
+ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de
+ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un
+enfant[521], et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe
+et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
+sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
+Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
+l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
+grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la
+fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie
+fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de
+professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu
+des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée;
+mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un
+roi qui l'avait désapprouvée[522], renversèrent ce brillant édifice,
+livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes
+d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa
+l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit,
+pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis
+qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait
+descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
+pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.
+
+[Note 521: Jean-Galéaz-Marie.]
+
+[Note 522: Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de
+remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que
+Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII,
+qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où
+il le renversa.]
+
+La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et
+pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les
+lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
+savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et
+nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où
+ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des
+Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son
+fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son
+habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé
+des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile
+où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des
+fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa
+Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les
+troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
+par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
+des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits
+dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques,
+vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail
+que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et
+ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses,
+accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul
+jour[523].
+
+[Note 523: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo de' Medici_, ch. I, pour
+certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
+cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. IX, et
+_Bernardo Ruccellai, de Bella ital._, qu'il a presque littéralement
+traduit. _Ruccellai_ termine ainsi le récit de ce désastre: _Hæc omnia
+magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in
+deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis
+visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta
+Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit_.]
+
+Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas
+plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
+visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le
+maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses
+partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de
+rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
+se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples,
+et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya
+misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
+la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
+avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus
+puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de
+Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de
+servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
+humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
+puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en
+contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la
+superstition qui l'aveugle et l'avilit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+_Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle;
+Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes
+latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie_.
+
+
+On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des
+anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à
+l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et
+la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On
+en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
+servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur
+tour à expliquer les monuments.
+
+L'un des premiers à employer cette méthode fut _Flavio Biondo_ ou
+_Flavius Blondus_, né à Forli en 1388[524]. On a peu de détails
+certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune
+lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de
+quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur
+de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV;
+il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les
+accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
+s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités.
+Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour
+s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en
+1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans
+fortune.
+
+[Note 524: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.]
+
+Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en
+étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une
+description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices,
+des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui
+existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il
+exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé _Rome
+renouvelée_[525], dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour
+le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa _Rome
+triomphante_[526], où il entreprît de décrire fort en détail les lois,
+le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état
+militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième
+ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'_Italie
+expliquée_[527], la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle
+l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de
+chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre
+de l'Histoire de Venise[528]. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
+qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de
+l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à
+l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre
+de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
+imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à
+ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et
+dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les
+premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y
+remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait
+l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et
+d'un immense travail.
+
+[Note 525: _Romœ instauratœ_, lib. III.]
+
+[Note 526: _Romœ triumphantis_, lib. X.]
+
+[Note 527: _Italiœ illustratœ_.]
+
+[Note 528: _De Origine et Gestis Venetorum_.]
+
+La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
+plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, _Bernardo
+Ruccellai_, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore,
+à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en
+1449[529]. Sa mère était fille du célèbre Pallas _Strozzi_, l'un des
+citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
+était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et
+des antiquités, le rival de _Niccolo Niccoli_ et des Médicis eux-mêmes.
+_Bernardo_ entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces
+derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et
+sœur de Laurent. Jean _Ruccellai_ son père, avec une magnificence
+royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille
+florins. Le jeune _Bernardo_, après son mariage, continua ses études
+avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
+pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de
+Médicis, l'académie platonicienne trouva dans _Bernardo_ un généreux
+protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des
+bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés
+des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à
+grands frais.
+
+[Note 529: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 9.]
+
+Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires
+publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république
+l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia
+encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et
+les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
+emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle,
+et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée.
+Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de
+Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence
+extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal
+ouvrage de _Bernardo Ruccellai_, a pour titre, _De la ville de
+Rome_[530]. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les
+anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette
+capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit
+avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous
+égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le
+nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'_Oricellarius_; c'est
+pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres
+pendant long-temps sous le nom d'_Orti Oricellarii_. Son ouvrage n'a
+été publié à Florence que dans le dernier siècle[531]. Il laissa de plus
+une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
+Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733[532]: enfin on a
+publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats
+romains[533]. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil
+imprimé des Chants du carnaval (_Canti carnascialeschi_), il y en a un
+de lui qui porte le titre de _Triomphe de la Calomnie_.
+
+[Note 530: _De urbe Româ_.]
+
+[Note 531: Dans le Recueil intitulé: _Rerum ital. Scriptores
+Florentini_, t. II, p. 755.]
+
+[Note 532: Sous la date de Londres.]
+
+[Note 533: _De Magistratibus romanis_. C'est le savant antiquaire
+_Gori_ qui l'envoya de Florence à l'éditeur.]
+
+Le fameux _Annius_ de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais
+d'une autre espèce. Son nom était Jean _Nanni_, _Nannius_, et ce fut
+pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
+celui d'_Annius_. Né à Viterbe, vers l'an 1432[534], il entra fort jeune
+dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement
+le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues
+orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité.
+Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
+crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui
+le nomma, en 1499, maître du sacré palais. _Annius_ mourut environ trois
+ans après[535], âgé de soixante-dix ans.
+
+[Note 534: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.]
+
+[Note 535: Le 13 novembre 1502.]
+
+Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
+qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est
+son _Traité de l'Empire des Turcs_[536], et celui qu'il intitula: _Des
+Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins_[537].
+Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le
+grand recueil d'_Antiquités diverses_[538], qu'il publia à Rome en 1498,
+et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé
+et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
+de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
+Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et
+quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
+chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans
+un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
+Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.
+
+[Note 536: _Tractatus de imperio Turcarum_, Gênes, 1471.]
+
+[Note 537: _De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
+Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos_, Gênes, 1480,
+in-4°. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est
+qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent
+des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions
+véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
+Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait
+une si grande réputation.]
+
+[Note 538: _Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
+Joannis Annii Vilerbiensis_, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise,
+et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans
+les Commentaires.]
+
+On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les
+auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la
+résurrection de ceux d'_Annius_; mais si l'Italie entière commença par
+être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. _Annius_
+y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
+dans le dix-septième siècle[539]; mais la critique éclairée du
+dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
+encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit
+_Tiraboschi_[540], une perte inutile de temps, que d'alléguer des
+preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
+impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de
+savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent
+pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
+authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même
+pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
+diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
+habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
+L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à
+concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également
+indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
+d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
+d'impostures.
+
+[Note 539: Voy. les détails de cette querelle entre _Mazza_,
+dominicain, qui publia une Apologie d'_Annius_, _Sparavieri_ de Vérone,
+qui écrivit contre, et François _Macedo_, qui répondit pour _Mazza_;
+_Apostolo Zeno, Dissert, Voss._, t. II, p. 189 à 192.]
+
+[Note 540: _Ub. supr._, p. 17.]
+
+Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a
+laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
+ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais
+le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de
+confiance: c'est _Ciriaco_ d'Ancône, né dans cette ville vers l'an
+1391[541], et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette
+passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un
+ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
+accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
+oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à
+voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de
+l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques,
+qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
+qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
+dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans
+l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans
+les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens,
+et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles,
+d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection
+d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil
+qu'il en devait attendre. _Ciriaco_ se mit alors à rechercher les
+antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près
+de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois
+en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes
+études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
+Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.
+
+[Note 541: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.]
+
+Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps
+après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son
+voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664[542]. Son
+_Itinéraire_, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les
+antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742[543], et sur un manuscrit si mal
+en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
+faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
+Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en
+1763[544]. Des antiquaires attentifs reconnaissent que _Ciriaco_
+d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et
+d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de
+plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
+chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique
+éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches
+d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à
+tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant
+sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de
+peu de lumières ou de mauvaise foi.
+
+[Note 542: À Rome, par _Moroni_, bibliothécaire du cardinal
+_Barberini_.]
+
+[Note 543: À Florence, par l'abbé Mehus.]
+
+[Note 544: À Pesaro, avec des notes d'Annibal _degli Abati
+Olivieri_.]
+
+Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités,
+et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est _Giulio
+Pomponio Leto_. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard
+de l'illustre maison de _Sanseverino_, dans le royaume de Naples[545];
+il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même
+brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
+cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer
+dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus
+heureux, il répondit laconiquement: «_Pomponio Leto_ à ses parents et à
+ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu[546].» Il
+se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile
+grammairien de ce temps[547], et ensuite sous Laurent _Valla_. Celui-ci
+étant mort en 1457, _Pomponio_ fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce
+fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents
+orages.
+
+[Note 545: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 11.]
+
+[Note 546: _Pomponius Lœtus cognatis et propinquis suis salutem.
+Quod petitis fieri non potest. Valete._ Id. ibid.]
+
+[Note 547: _Pietro da Monopoli_.]
+
+Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité,
+s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
+retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
+des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
+plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les
+dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms
+anciens: le fondateur choisit celui de _Pomponio Leto_, ou plutôt
+_Pomponius Lœtus_; Philippe _Buonaccorsi_, s'appela _Callimaco
+Esperiente_, ou _Callimachus Experiens_, ainsi des autres. Peut-être ces
+jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
+d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
+où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du
+pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre
+l'église, et enfin en conspiration contre son chef.
+
+_Platina_, dans son _Histoire des Papes_, raconte au long toute cette
+affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
+romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval[548], lorsqu'on
+vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de
+l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre
+autres celle de _Platina_ lui-même. Tous les académiciens qu'on put
+prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et
+souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux[549], jeune homme
+de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. _Pomponio
+Leto_ était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la
+maison _Cornaro_, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment
+le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit
+pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en
+soit, le malheureux _Pomponio_ fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et
+torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu
+de ce qui n'existait pas.
+
+[Note 548: 1468.]
+
+[Note 549: _Agostino Campano_.]
+
+L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la
+procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château
+St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
+conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit
+ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens,
+qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde
+fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que
+la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour
+hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en
+plaisantant, le nom d'académie[550]. Il ne rendit pourtant point encore
+la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année
+révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur
+permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
+coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence.
+Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV,
+qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à _Platina_ la garde de
+la bibliothèque du Vatican, et permit à _Pomponio Leto_ de reprendre sa
+chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et
+de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des
+conspirateurs ni des hérétiques. _Pomponio_ parvint même à réunir son
+académie dispersée. On trouve, dans un historien[551] du temps, le récit
+de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de
+solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de _Platina_, l'autre de la
+naissance ou de la fondation de Rome.
+
+[Note 550: _Paulus tamen hœreticos eos pronunciavit qui nomen
+Academiœ, vel serio vel joco deinceps commemorarent_. (_Platina ia Paulo
+II._)]
+
+[Note 551: Journal de _Jacopo da Volterra_, publié par Muratori,
+_Script. Rer. ital._, vol. XXIII, p. 144.]
+
+_Pomponio_ vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé
+d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure
+_Valerianus_[552], qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux
+infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
+Il en a oublié une de _Pomponio_, qui méritait cependant d'être citée;
+c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa
+maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de
+s'enfuir en désordre[553], un bâton à la main. Mais cette perte fut
+bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers
+lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi
+dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer
+par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de
+ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre
+vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne
+pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces
+monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
+rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
+à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe
+extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être
+réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de
+considération et d'estime.
+
+[Note 552: _De Infelicitate Litterat._, l. II.]
+
+[Note 553: _In giupetto coi borzacchini_, Journal de _Stephano
+Infessura_; _Script. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1163.]
+
+On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les mœurs, les
+coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne
+Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
+les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
+Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages[554]
+pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à
+expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières
+éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées
+avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les
+Œuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
+le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
+Virgile[555].
+
+[Note 554: Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare,
+sous le titre de: _Opera Pomponii Lœti varia_, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce
+volume contient: _Romanæ Historiæ compendium_, etc., _de Romanorum
+Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
+Antiquitatibus urbis Romæ_ (on croit que ce Traité n'est pas de lui),
+_Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
+Sabetlicum_.]
+
+[Note 555: Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux
+de Laurent _Valla_, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
+selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. _Apostolo Zeno_ en cite une autre
+édition, Bâle, 1544, in-8°., _Dissertaz. Voss._, t. II, p. 247.]
+
+L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions
+qu'éprouvèrent _Pomponio Leto_ et son académie, et qui y fut exposé
+lui-même, _Bartolemeo Platina_, était né à _Pladena_, dans le territoire
+de Crémone[556]. Le nom de sa famille était _de' Sacchi_; il y substitua
+celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord
+le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit
+qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de
+_Feltro_. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès
+du pape Pie II, il en obtint une place[557], qu'il perdit sous Paul II,
+et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce
+pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les
+compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
+hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de
+savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais œil par un
+pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il
+jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
+de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
+toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.
+
+Celui des ouvrages de _Platina_ qui a le plus de célébrité, ce sont ses
+Vies des pontifes romains[558].
+
+[Note 556: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.]
+
+[Note 557: Dans le collége ou conseil des _Abbréviateurs_, créé par
+Pie II, et détruit par son successeur.]
+
+[Note 558: La première édition porte ce titre: _Excellentissimi
+Historici B. Platinœ in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
+max. prœclarum opus_, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
+ouvrages de _Platina_ sont: 1°. _Historia inclytæ urbis Mantuæ, et
+serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa_, etc. Elle n'a été
+imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4°., avec des notes de _Lambecius_.
+2°. _De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X_, imprimé pour la
+première fois à _Cividale del Friuli_ (_in Civitate Austriæ_), 1481,
+in-4°. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre
+ces mois: _de Obsoniis_; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
+ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que _Platina_ avait fait
+_ex professo_, un livre sur la cuisine. Voyez _Apostolo Zeno, Dissert.
+Voss._, t. I, p. 254.]
+
+Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors
+très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine
+critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
+monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même,
+principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle
+plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
+aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas
+toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son
+siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne
+l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul
+II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de
+l'ouvrage, que _Platina_ ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
+prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
+dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé
+nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste
+vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles
+doivent être bannis de l'Histoire.
+
+Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle,
+comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
+plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières;
+mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
+faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir.
+L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est _Matteo
+Palmieri_, Florentin. Né en 1405[559], il étudia sous les plus habiles
+maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'_Arezzo_ et _Ambrogio_ le
+Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de
+plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de
+gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale,
+depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée
+toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le
+milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième[560]. Elle fut
+continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu
+près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son
+compatriote. _Mattia Palmieri_ de Pise est le nom de ce continuateur. Il
+fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et
+latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce
+qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la
+Chronique de _Matteo_.
+
+[Note 559: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 21.]
+
+[Note 560: Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la
+suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
+1475, in-4°. gr.); Voy. _Apostolo Zeno_, _Dissert. Voss._, t. I, p. 110;
+cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde,
+Venise, 1483, in-4°., etc.].
+
+Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas _Acciajuoli_,
+grand sénéchal du royaume de Naples[561], et un livre sur la prise de la
+ville de Pise[562]. On a de lui, en italien, quatre livres de _la Vie
+civile_[563], imprimés plusieurs fois, et même traduits en
+français[564]. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en _terza rima_, à
+l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt
+théologique[565], qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa
+théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que
+nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte
+contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à
+l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui
+n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
+bibliothèques d'Italie[566]. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur
+avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé[567] que
+cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à _Matteo Palmieri_, des
+funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que
+_Rinuccini_ prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie,
+ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé
+sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.
+
+[Note 561: Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XIII.]
+
+[Note 562: _De captivitate Pisarum, ibid._, vol. XIX.]
+
+[Note 563: _Libro della Vita civile_, Florence, 1529, in-8°. Ce
+livre est écrit en Dialogues.]
+
+[Note 564: Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8°.]
+
+[Note 565: Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre:
+_Matheo Palmerio poetœ theologico_, épist. 45, l. I. Sur ce poëme,
+intitulé: _Cità di Vita_, et qui est divisé en trois livres et en cent
+chapitres, voy. _Apostolo Zeno, ub. supr._, p. 113 à 121.]
+
+[Note 566: _Apostolo Zeno, loc. cit._, en compte trois principaux
+manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et
+de _Strozzi_, à Florence.]
+
+[Note 567: _Loc. cit._, et surtout p. 119.]
+
+D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se
+bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre
+est _Æneas Sylvius Piccolomini_, qui devint pape sous le nom de Pie II.
+Il naquit en 1405[568], dans un château voisin de Sienne[569], et fit
+ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
+Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui
+éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut
+du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant
+plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
+d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus
+légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à
+trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années,
+secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans
+presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie,
+en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de
+missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas
+V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
+lui-même[570]; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune
+avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix.
+Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un
+vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
+fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
+avait lieu d'attendre de lui.
+
+[Note 568: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 24.]
+
+[Note 569: À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale
+quand il fut devenu pape, et que, de son nom de _Pio_, il nomma
+_Pienza_.]
+
+[Note 570: 1458.]
+
+Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale
+de ses Œuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce
+sont des _Commentaires_ en douze livres, sur les événements arrivés de
+son temps en Italie[571]. On peut les considérer comme une histoire
+générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
+qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec
+force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses
+Œuvres[572] contiennent d'abord deux autres livres de _Commentaires_ sur
+les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce
+concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les
+protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer
+souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il
+dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur
+d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
+rétractation qu'_Æneas Sylvius_ publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
+les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de
+connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de
+voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune
+dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et
+pape.
+
+[Note 571: _Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quœ
+temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
+diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
+ex vetusto originali, recogniti_, Rome, 1584, in-4°., réimprimé à
+Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom
+d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife
+lui-même. Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 322.]
+
+[Note 572: Édition de Bâle, 1571, in-fol.]
+
+Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême,
+celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la
+description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits
+les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de _Biondo Flavio_, et
+quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
+philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de
+philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de
+quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
+morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire
+tragique de deux amants[573], où l'on croit qu'il raconte, sous des noms
+supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
+l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le
+mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans
+un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc
+quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
+éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et
+qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?
+
+[Note 573: _Historia de Euriato et Lucretia se amantibus_, ep. CXIV,
+p. 623.]
+
+Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par
+_Jacopo degli Ammanati_, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
+bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de
+Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard
+d'_Arezzo_, sous _Guarino_ de Vérone, et _Gianozzo Manetti_. S'étant
+rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire.
+Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
+pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
+plus indispensables dépenses[574]. Calixte III le fit secrétaire
+apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
+sorte, lui donna son nom[575], l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et
+au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire
+littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de
+lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de
+Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
+Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de
+Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque
+de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour
+le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans
+précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
+réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que
+depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à
+ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
+joint un recueil de près de sept cents lettres[576], qui ne jettent pas
+peu de lumières sur les événements de ce siècle.
+
+[Note 574: _Appena avea di che farsi rader la barba_. Tiraboschi,
+_ub. supr._ p. 30.]
+
+[Note 575: _Piccolomini_.]
+
+[Note 576: _Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
+papiensis_, Milan, 1506, in-fol.]
+
+Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
+historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent,
+sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces
+villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
+d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
+dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les
+Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
+de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui
+consacrât les événements les plus mémorables de leur république.
+Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles
+les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
+fut _Marc-Antonio Coccio_, né en 1436, dans la campagne de Rome[577],
+sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à
+son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de _Sabellico_. Il était
+élève de _Pomponio Leto_, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme
+professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en
+1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et
+ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les
+trente-trois livres de son _Histoire vénitienne_; il les publia en
+1487[578], et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
+décret, une pension annuelle de deux cents sequins. _Sebellico_, par
+reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
+le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
+dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la
+République.
+
+[Note 577: À Vicovaro. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
+
+[Note 578: _Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ_.]
+
+Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent
+point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est
+celui qu'il intitula _Rapsodie des Histoires_[579], et qui est une
+histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette
+histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez
+dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son
+auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des
+discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
+beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes
+in-folio[580]. _Sabellico_ a encore donné des notes et des commentaires
+sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère
+Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le
+succès de son _Histoire de Venise_, il faut avouer, et il avoue
+lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours
+d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge
+André _Dandolo_, dépôt le plus authentique et le plus ancien de
+l'histoire des premiers temps de la république[581]; cette négligence, à
+quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
+accordé à _Sabellico_ pour la rédaction de son ouvrage, sont les
+principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs
+qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie
+longue et douloureuse, en 1506[582].
+
+[Note 579: _Rhapsodiæ Historiarum Enneades_. Chacune de ces Ennéades
+contient neuf livres. _Sabellico_ en publia sept, ou soixante-trois
+livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades,
+et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.]
+
+[Note 580: _Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan.
+Hervagium_, 1560.]
+
+[Note 581: Voy. _Foscarini, Letter. Venez._, p. 232.]
+
+[Note 582: Voy. _Valerion. de infel. Literat._, l. I.]
+
+_Bernardo Giustiniani_ forma, vers le même temps à peu près, le même
+dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de
+mérite littéraire. Né à Venise en 1408[583], il eut pour maîtres dans
+les lettres, _Guarino_, _Filelfo_ et Georges de Trébizonde. Il entra de
+bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa
+conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs
+ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur
+de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
+ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
+origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant
+_Foscarini_[584], le premier essai d'un travail bien conçu sur
+l'Histoire vénitienne, et _Giustiniani_ doit être regardé comme le
+premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme
+_Dandolo_ le fut dans des temps encore barbares.
+
+[Note 583: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 52.]
+
+[Note 584: _Letter. Venez._ pag. 245.]
+
+Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour
+historien Pierre-Paul _Vergerio_, dont je dois faire mention, non à
+cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
+grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né
+dès l'an 1349[585] à _Giustinopoli_ ou _Capo d'Istria_. Après avoir
+parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes
+de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la
+langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance,
+passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur
+Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son
+histoire des princes de Carrare[586], une Vie de Pétrarque[587] et
+quelques autres ouvrages de différents genres, on a de _Vergerio_ un
+livre intitulé _des Mœurs honnêtes_[588], qui eut alors un succès si
+prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il
+traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
+d'Alexandre par Arrien[589]. Il fit aussi des vers, et même une comédie
+latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque
+Ambroisienne[590]. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années
+de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait
+plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la
+raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie
+même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est
+cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs
+facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
+fatiguent le plus.
+
+[Note 585: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 56.]
+
+[Note 586: Publiée d'abord dans le _Thesaur. Antiq. ital._, t. VI,
+part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le
+grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.]
+
+[Note 587: Insérée par _Tomasini_, dans son _Petrarcha redivivus_.]
+
+[Note 588: _De Ingenuis Moribus_, première édition, avec d'autres
+Opuscules, Milan, 1474, in-4°.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs
+fois.]
+
+[Note 589: Cette traduction est restée inédite; _Apostolo Zeno_ en a
+publié l'épître dédicatoire à Sigismond, _Dissert. Voss._ t. I, p. 55 et
+56.]
+
+[Note 590: Elle est intitulée _Paulus_; c'est une comédie morale
+qu'il avait composée dans sa jeunesse; _Sassi_ en a donné la Notice, et
+publié le Prologue, dans son _Histoire typographique de Milan_, colonne
+393.]
+
+L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires,
+les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne
+pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
+parmi eux _Pier Candido Decembrio_, pour la même raison qui nous a fait
+parler de _Vergerio_; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux
+des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle.
+Son père, _Uberto Decembrio_, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur
+distingué. _Pier Candido_ naquit à Pavie 1399[591]. Il fut, dès sa
+jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce
+duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la
+liberté, _Pier Candido_ fut un des plus ardents défenseurs de leur
+cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
+et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan
+qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans
+l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
+qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
+quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts
+inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
+Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux
+insérées dans le grand recueil de Muratori[592]. Dans la première il a
+pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes
+particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers
+hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette
+espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont
+des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques
+hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs
+Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
+l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
+qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce
+sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans
+plusieurs bibliothèques d'Italie[593]. Elles ne pourraient que jeter un
+nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.
+
+[Note 591: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
+
+[Note 592: _Script. Rer. ital._, t. XX.]
+
+[Note 593: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 208.]
+
+Jean _Simonetta_, frère du célèbre _Cicco Simonetta_, premier ministre
+de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup
+d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à
+portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères
+_Simonetta_, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils
+furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne
+pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à
+Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de
+condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son
+père[594], se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire,
+écrite par Jean _Simonetta_, divisée en trente-un livres, est insérée
+dans le recueil de Muratori[595]: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à
+1466, époque de la mort du duc François.
+
+[Note 594: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 71.]
+
+[Note 595: _Script. Rer. ital._, vol. XXI.]
+
+Les _Visconti_ eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un
+élève de _Filelfo_, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte
+avec son maître. Né à Alexandrie _de la Paille_, il avait changé son nom
+de famille _de' Merlani_ pour celui de _Merula_. Pendant presque toute
+sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à
+Milan, où il mourut en 1494[596]. Son _Histoire des Visconti_[597] ne
+s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
+Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement
+adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
+famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et
+d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de
+monuments[598]. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place
+honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est
+d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de
+l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre
+auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
+Palladius[599], et le premier encore à donner une édition de
+Plaute[600]. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien,
+parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes
+et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
+grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
+Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de
+son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle
+surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul
+savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les
+moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères.
+La fureur de _Merula_ contre _Filelfo_ n'était venue que pour un _o_
+employé au lieu d'un _a_[601]; il eut des querelles à peu près
+semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un _Traité de
+l'Homme_[602]; avec l'érudit _Domizio Calderini_, qui avait osé le
+soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
+l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à
+la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de
+_Merula_, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de
+témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on
+effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.
+
+[Note 596: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 72.]
+
+[Note 597: _Georgii Merulœ Alexandrini antiquitates Vicecomitum_,
+lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze
+premières années du seizième siècle). _Dissert. Voss._, t. II, p. 74,
+réimprimées plusieurs fois.]
+
+[Note 598: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 599: Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
+notes.]
+
+[Note 600: _Ibid._, même année, in-fol.]
+
+[Note 601: Voy. ci-dessus, p. 343, note.]
+
+[Note 602: _Galeotto Marzio_.]
+
+_Tristano Calchi_[603], l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son
+_Histoire des Visconti_. En examinant de près l'ouvrage de son maître,
+il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
+mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima
+mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la
+recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an
+1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
+est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité
+convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le
+dix-septième siècle[604], plus de cent ans après la mort de l'auteur.
+
+[Note 603: Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, _ub. supr._, p.
+78.]
+
+[Note 604: Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux
+derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.]
+
+Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie,
+reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
+fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
+cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en
+langue italienne. _Bernardino Corio_, d'une famille noble et ancienne,
+né en 1459[605], était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils
+et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
+commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
+pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
+publia la même année. Cette première édition de l'histoire de _Corio_,
+qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
+remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans
+vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en
+souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
+rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
+Boccace et _Villani_ avaient écrit en italien plus d'un siècle
+auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
+récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
+il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
+renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent
+ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais
+d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des
+titres originaux et des monuments authentiques.
+
+[Note 605: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
+
+On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette _Histoire
+de Milan_, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le
+Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires
+dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la
+dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse,
+ou de son fils. Ainsi le livre du _Panormita_ sur les dits et les faits
+de cet Alphonse[606], celui de Laurent _Valla_ sur les exploits de son
+père Ferdinand Ier.[607], l'histoire que _Bartolomeo Fazio_ avait
+écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi
+Ferdinand[608], exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
+auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence
+honorable à la cour de Naples.
+
+[Note 606: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
+
+[Note 607: Voy. ci-dessus, p. 354.]
+
+[Note 608: Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce
+titre: _De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
+Commentariorum_, lib. X, in-4°.]
+
+_Bartolomeo Fazio_ était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève
+de _Guarino_ de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il
+fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
+et mourut en 1457[609]. _Fazio_ fut un des plus violents ennemis de
+Laurent _Valla_; il l'attaqua même le premier: _Valla_, en pareille
+occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et
+quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent
+_Valla_ existent dans le recueil de ses Œuvres[610]; on n'a imprimé
+qu'incomplètement et par fragments les Invectives de _Fazio_. Outre son
+Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en
+1377, entre les Vénitiens et les Génois[611]; quelques Opuscules de
+philosophie morale, et un livre _des Hommes illustres_, intéressant pour
+l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle
+dernier[612]. _Fazio_ y raconte brièvement la vie des hommes les plus
+célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
+les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable,
+critique impartial et éclairé.
+
+[Note 609: Mehus, _Vita Bartholom. Facii_ (voy. p. suiv. note 2);
+Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.]
+
+[Note 610: Édition de Bâle.]
+
+[Note 611: _De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
+liber._ Lyon, 1568, in-8°.]
+
+[Note 612: _De Viris illustribus liber_, publié par l'abbé Mehus,
+avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4°.]
+
+Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a
+été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de _Paolo
+Cortese_, sur les hommes célèbres par leur savoir[613]. Il est en forme
+de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac
+Bolsena avec un certain _Antonio_, et avec Alexandre Farnèse, qui fut
+depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
+célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents
+littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de
+_Fazio_. _Cortese_ paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de
+Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
+lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement
+très-solide et une grande maturité d'esprit[614]. Il était né à Rome en
+1465[615], d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à
+la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe;
+son frère, Alexandre _Cortese_, se distingua de bonne heure par son
+talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
+enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul
+_Cortese_, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait
+alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
+Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
+éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
+opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie,
+où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
+anciens auteurs latins[616]. Il a aussi laissé un livre fort estimé à
+Rome, sur le cardinalat[617], dans lequel il traite avec beaucoup
+d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la
+science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
+et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet
+ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de
+réimprimer la seconde partie, à cause de la première.
+
+[Note 613: _De Hominibus doctis_.]
+
+[Note 614: Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées,
+ainsi que l'édition, à _Domenico-Maria Manni_. Tiraboschi, t. VI, part.
+II, p. 104.]
+
+[Note 615: _Id._, t. VI, part I, p. 228.]
+
+[Note 616: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 617: _De Cardinalatu_, publié après sa mort, par son frère
+Lactance _Cortese_.]
+
+Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
+langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne
+s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
+_Collenuccio_ embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps
+les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de
+Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
+traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux
+langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
+trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste
+l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la
+ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire,
+à l'infame César _Borgia_, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce,
+seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux _Collenuccio_
+l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison[618].
+
+[Note 618: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.]
+
+On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
+_Collenuccio_ et _Corio_ furent les seuls qui écrivissent en italien,
+quoique, dans le siècle précédent, _Villani_ en eût donné un bel
+exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir
+versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder
+cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des
+deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla
+tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle
+serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le
+latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de
+volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on
+s'est piqué de tout recueillir[619]. Je ne parlerai que des poëtes
+latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus
+ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque
+singularité.
+
+[Note 619: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital_; le Quadrio,
+_Storia e Ragione d'ogni posia_; Fabricius, _Biblioteca mediæ et infiæœ
+ætatis_.]
+
+Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine
+connus aujourd'hui, se trouve celui de _Maffeo Vegio_, né à Lodi en
+1406[620], dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas
+à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour
+complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans
+l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à
+Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II,
+et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
+presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort
+d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la
+vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents
+sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
+facilité que d'élégance[621]. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
+s'étant imaginé que l'_Énéide_ était un poëme imparfait et sans
+dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'_Énéide_
+s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe
+encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme,
+dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France[622].
+J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
+italiens[623], il les a eus aussi en vers français[624].
+
+[Note 620: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 199.]
+
+[Note 621: Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597,
+in-fol.]
+
+[Note 622: Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.]
+
+[Note 623: En vers libres ou _sciolti_; Milan, 1600, in-4°.]
+
+[Note 624: Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée
+avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des
+deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
+in-fol.]
+
+Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être
+davantage, est _Basinio_ ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers
+l'an 1421[625], il eut pour maîtres Victorin de _Feltro_ à Mantoue,
+ensuite Théodore _Gaza_ et _Guarino_ à Ferrare, où il devint lui-même
+professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe
+_Malatesta_, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à
+vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
+ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la
+mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de
+Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière
+une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel
+_Basinio_ semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément.
+Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
+d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
+_degli Atti_. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait
+autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre
+Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une
+autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de
+Sigismond _Malatesta_, nous apprend à juger de l'une de ces
+comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux
+traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; _Basinio_ est l'un des trois.
+Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549[626], ne met point de
+différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte
+le titre d'_Isottœus_, copie faite en 1455, du vivant de _Basinio_,
+presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
+attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize
+livres, intitulé _Hespéridos_; un autre, en deux livres seulement, sur
+l'_Astronomie_; un troisième, aussi en deux livres, sur la _Conquête des
+Argonautes_; un poëme, sous le titre d'_Épître_ sur la Guerre d'Ascoli,
+entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres
+ouvrages inédits du même auteur[627]. Cette négligence à imprimer les
+Œuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses
+célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de
+ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit
+en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.
+
+[Note 625: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.]
+
+[Note 626: _Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
+Trebanii Opuscula nunc primum edita._, Paris, Christophe Preudhomme,
+1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le
+premier est intitulé, _de Amore Jovis in Isottam_; les quatre autres
+sont aussi à la louange d'Isotte.]
+
+[Note 627: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+_Leonardo Griffi_ de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a
+laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites[628], un poëme sur la
+_Défaite de Braccio de Pérouse_, imprimé dans le grand recueil de
+_Muratori_[629], et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce
+siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. _Ugolino
+Verini_, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond
+que grand poëte[630], écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur
+l'_Embellissement de Florence_[631], et la _Vie du Roi Mathias
+Corvin_[632], qui ont été imprimés[633]. Je ne sais si cette Vie peut
+faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent
+citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme
+et Laurent de Médicis. _Verini_ eut un fils nommé Michel, dont on a
+imprimé des Distiques sur les Mœurs des Enfants[634], composés dans cet
+âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
+de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents
+précoces, et par l'intacte pureté de ses mœurs. Il la poussa si loin,
+qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter
+atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
+les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.
+
+[Note 628: Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi,
+_ub. supr._, p. 205.]
+
+[Note 629: _Script. Rer. ital._, vol. XXV.]
+
+[Note 630: Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième
+siècle ou au commencement du seizième. Negri, _Fiorentini Scritt._, p.
+320.]
+
+[Note 631: _Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus
+conscripti_, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8°.]
+
+[Note 632: _Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis_, Lyon, 1679,
+in-12.]
+
+[Note 633: Voy. dans le P. Negri, _ub. supr._, la longue liste des
+poésies inédites du même auteur.]
+
+[Note 634: _De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
+præceptori suo inscripta_, Florence, 1487, in-4°.]
+
+Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque
+réputation, pour parler des deux _Strozzi_, père et fils, dans lesquels
+on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on
+peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur
+patrie, _Guarino_ de Vérone et Jean _Aurispa_. Les _Strozzi_ ou
+_Strozza_ de Ferrare descendaient de ceux de Florence[635], _Tito
+Vespasiano Strozzi_, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent
+dans les lettres[636], les éclipsa tous. Les ducs _Borso_ et Hercule
+d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne
+fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le
+talent de se faire aimer[637]. Ses poésies imprimées par Alde[638],
+sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de
+sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare
+au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage
+encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
+vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
+avait épousé _Barbara Torella_, veuve riche et bien née; un homme d'un
+haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire,
+trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence
+même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire
+taire les lois[639]. Les poésies d'Hercule _Strozzi_, imprimées avec
+celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de
+sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit,
+dont plusieurs sont imparfaites, entre autres _la Borséide_, que son
+père avait commencée à la louange du duc _Borso_, et qu'en mourant il
+l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans
+quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été
+mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le
+quarante-deuxième chant de l'_Orlando_[640].
+
+[Note 635: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.]
+
+[Note 636: Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.]
+
+[Note 637: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 208.]
+
+[Note 638: _Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in œdibus Aldi
+et Andreœ Asulani Soceri_, 1513, in-8.]
+
+[Note 639: _Neque cœdis quisquam authorem, silente prœtore,
+nominavit_. Paul Jove, _Elogia doctorum Virorum_, p. 104.]
+
+[Note 640:
+
+ _Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,
+ Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo_. (St. 84.)]
+
+_Bartolommeo Prignani_, qu'on appelle aussi _Paganelli_, né à Prignano,
+dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de
+lui trois livres d'Élégies[641], un Poëme en vers élégiaques et en
+quatre livres, intitulé de l'_Empire d'Amour_[642], et un petit poëme
+philosophique sur la Vie tranquille[643], où il se proposa de répondre
+aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui
+lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus
+sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
+ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour
+la plupart complètement ignorés aujourd'hui.
+
+[Note 641: En 1488.]
+
+[Note 642: _De imperio Cupidinis_, 1492.]
+
+[Note 643: _De Vitâ quietâ_. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène,
+mais à Reggio, 1497.]
+
+_Panfilo Sassi_ de Modène, poëte italien et latin, improvisait
+facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si
+prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une
+épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de
+plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute
+entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se
+défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais _Sassi_ le tira
+d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur
+tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515,
+et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été
+imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de
+_Giraldi_[644] elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
+prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.
+
+[Note 644: _De poetis suorum temporum_. Dialog. I, col. 541.]
+
+Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup
+plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez
+étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi[645]; parmi une
+vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que _Pacifico
+Massimo_ d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont
+on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette
+fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On
+ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette
+comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité
+replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
+au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, _Pacifico Massimo_ fut un
+poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
+l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et
+poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas
+de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le _Marino_. Sa mère y
+fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à
+l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à
+son fils le nom de _Pacifico_. Après quelques années d'une vie fugitive,
+ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des
+progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les
+mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la
+jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
+plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal
+objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques,
+philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes,
+vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort
+libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été
+réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre,
+dont j'aurai bientôt occasion de parler.
+
+[Note 645: Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.]
+
+Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils
+jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement
+connus. _Giannantonio Campano_, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de
+la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
+porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
+troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de
+talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre
+Laurent Valla. _Campano_ voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté
+en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y
+trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à
+ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec
+distinction cette chaire[646], lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse
+pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
+peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de _Terame_[647]. Sa
+faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne
+pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte
+IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement
+gouverneur de _Todi_, de _Foligno_, et de _Città di Castello_; mais ce
+pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants
+avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, _Campano_, touché des
+désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une
+liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son
+gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné
+prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait
+espéré, il se retira dans son évêché de _Teramo_, où il mourut en 1477,
+à l'âge de cinquante ans.
+
+[Note 646: En 1459.]
+
+[Note 647: Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans
+l'Abruzze.]
+
+Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent
+d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours,
+harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres,
+intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire
+politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II,
+l'histoire de _Braccio_ de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit
+livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur
+des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces
+poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte;
+c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
+dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
+l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces
+sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du
+moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux
+connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de
+travail.
+
+Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de
+facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu
+en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il
+était de la famille _Spagnuoli_ de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
+n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son
+ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet
+plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
+de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
+repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé
+de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits
+est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
+toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
+poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on
+ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge
+d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
+temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
+compatriote[648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle
+de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier
+jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté
+supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout,
+augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement
+de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et
+qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages,
+imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes
+_in-fol._[649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
+volumes _in_-8°. sans commentaires[650]. Les principaux sont dix
+Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces
+en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à
+commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de
+_Parthenice Ia_., _Parthenice IIa._, _IIIa._, _IVa._, etc.; quatre
+livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des
+Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont
+remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût
+encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que
+Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue
+de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.
+
+[Note 648: _Epist._, vol. II, ép. 395.]
+
+[Note 649: Paris, 1513.]
+
+[Note 650: Anvers, 1576.]
+
+Jean _Aurelio Augurello_ valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
+est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini[651], d'une
+famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres
+dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les
+droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme
+intitulé _Chrysopœia_, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
+d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
+plusieurs éditions de ce poëme[652] et de ses autres poésies
+latines[653] qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont
+au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour
+le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des
+anciens. Les poésies italiennes d'_Augurello_ ont aussi été imprimées
+plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque,
+les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
+souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.
+
+[Note 651: Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.]
+
+[Note 652: La première à Venise, avec son autre poëme intitulé
+_Geronticon_, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II
+des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par _Grattarolo_,
+Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du _Théâtre chimique_, Strasbourg, 1613 et
+1659; vol. II de la _Bibliothèque chimique_ de Manget, Genève, 1702,
+in-fol., etc.]
+
+[Note 653: _Carmina_, Vérone, 1491, in-4°.; Venise, Alde, 1505,
+in-8°.]
+
+Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des
+connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la
+passion. Il se nommait _Bologni_. Sa première étude fut celle des lois;
+la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit
+beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise[654], et dont
+on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
+d'_Augurello_, et cependant _Bologni_ obtint de l'empereur Frédéric III
+la couronne poétique que _Augurello_ ne reçut pas. Cette couronne fut
+accordée par le même empereur à _Giovanni Stefano_ de Vicence, qui se
+fait appeler en tête de ses poésies _Ælius Quintius Emilianus
+Cimbriacus_. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
+du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand
+Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna
+du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs
+qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien,
+successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se
+donnaient alors à la protection, et souvent même, selon _Tiraboschi_,
+pour de l'argent[655], ce qui en avait considérablement diminué la
+valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le
+_Cimbriaco_, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il
+fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
+vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux
+empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses
+ouvrages qui aient été imprimés.
+
+[Note 654: Dans la famille _Soderini_. Tiraboschi, _ub. sup._, p.
+232.]
+
+[Note 655: _Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al
+merito_, t. VI, part. II, p. 233.]
+
+J'ai déjà parlé d'un improvisateur[656], et nous retrouverons souvent,
+dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais
+aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'_Aurelio
+Brandolini_, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né
+d'une famille noble de Florence[657], il eut, dès sa première enfance,
+le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le
+talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus
+difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de
+Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le
+plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
+_Aurelio_. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son
+oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à
+Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.
+
+[Note 656: _Panfilo Sassi_.]
+
+[Note 657: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 236.]
+
+Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle,
+il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
+des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
+sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps[658],
+entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même
+auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique
+d'_Aurelio_: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
+poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
+fait, lui, et les chante en _impromptu_. Il fait briller, dans cet
+exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
+génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine
+croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les
+plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat
+même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
+toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita
+enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie.
+Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans
+interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle,
+Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à
+cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
+tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire
+naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
+et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
+toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand
+on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
+autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être,
+etc.[659]» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en
+italien, un cavalier _Perfetti_, une _Corilla Olimpica_, un _Luigi
+Serio_, que possède aujourd'hui comme eux un _Gianni_; don que l'on peut
+déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît
+toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en
+état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.
+
+[Note 658: _Matteo Bosso, Epist. Famil. II_, ép. 75.]
+
+[Note 659: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 237 et 238.]
+
+_Aurelio_ jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
+célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
+à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il
+mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en
+prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son
+_Traité de l'Art d'Écrire_[660], où il explique les secrets du style
+avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le
+désigne ordinairement sous le nom de _Lippo Fiorentino_, du mot latin
+_lippus_, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé
+de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël _Brandolini_,
+poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette
+infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de _Lippo_[661]. Raphaël
+séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit
+maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour
+récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce
+brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne
+fut jamais payé de ses éloges.
+
+[Note 660: _De Ratione Scribendi_. La meilleure édition est celle de
+Rome, 1735.]
+
+[Note 661: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 240.]
+
+À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de
+leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
+dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à
+l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que
+les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit
+la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la
+grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes
+de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
+_Pontano_ qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
+aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les
+suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares,
+et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style
+antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un
+autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
+_Beccadelli_ ou _Beccatelli_, surnommé _Panormita_, à cause de Palerme
+sa patrie, en latin _Panormus_. Il y était né en 1394[662]. À l'âge de
+vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les
+lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
+_Visconti_. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais
+sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus
+d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
+Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à
+Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples,
+auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
+constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le
+combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
+l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
+importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur
+Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le
+_Panormita_ ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché
+de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à
+soixante-dix-sept ans, en 1471.
+
+[Note 662: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.]
+
+Son histoire intitulée _Des Dits et Faits du roi Alphonse_[663], fut
+récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de
+Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies
+et d'autres Poésies latines sur divers sujets[664]. Celles qui ont fait
+le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé
+en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres,
+mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre
+d'_Hermaphroditus_, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
+n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
+deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les
+occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère
+de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive
+liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste,
+avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme
+par le cynisme d'expression[665]. Les copies qui s'en répandirent,
+excitèrent contre l'auteur un violent orage. _Filelfo_ et Laurent
+_Valla_ l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui
+publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à
+Ferrare et à Milan.
+
+[Note 663: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
+
+[Note 664: _Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina prœterea
+quœdam_, etc. Venise, 1555, in-4.]
+
+[Note 665: Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (BOIL.)]
+
+_Valla_, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne
+jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers[666].
+_Poggio_ lui-même, qui n'est pas, dans ses _Facéties_, un modèle de
+chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha
+dans ses lettres. _Panormita_ se défendit par l'exemple des anciens qui
+ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes.
+_Guarino_ de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du
+manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit
+l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'_Hermaphrodite_, qu'on
+n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les mœurs
+publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années[667].
+L'éditeur a jugé sans doute que nos mœurs étaient de force à n'en avoir
+plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
+bibliothèques.
+
+[Note 666: _Tertiò per se ipsum cremandus ut spero_. Laurent _Valla,
+in Facium Invectiva IIa_.]
+
+[Note 667: En 1791, _chez Molini, rue Mignon_; ce qui est indiqué
+par cette adresse singulière: _Prostat ad Pistrinum in vico suavi_.
+C'est la première partie du recueil intitulé: _Quinque illustrium
+poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
+Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem_, etc., in-8°.]
+
+Antoine _Panormita_ jouissait à Naples d'une grande considération et
+d'une haute faveur, lorsque le jeune _Pontano_ y arriva. Il était né à
+la fin de 1426[668], à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie[669].
+Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La
+guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi
+les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut
+accueilli par le _Panormita_, qui voulut achever lui-même son éducation
+littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son
+élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
+poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. _Pontano_
+lui dut aussi son avancement et sa fortune; _Panormita_ le produisit
+auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils
+Alphonse II, dont _Pontano_ fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi
+Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les
+accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se
+trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
+mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler
+d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert
+d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
+chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en
+obtenir la paix. _Pontano_ y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
+mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les
+témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
+paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à
+Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à
+prendre. «Mais _Pontano_ ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui
+que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui
+ne les abandonna jamais[670].» Alphonse II, qui avait été son élève,
+conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans
+sa tente avec plusieurs généraux de son armée. _Pontano_ y entre, le roi
+se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le
+maître[671].» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël
+_Brandolini_, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
+public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le
+prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de
+la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le _Panormita_, de
+soixante-dix-sept ans.
+
+[Note 668: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 241.]
+
+[Note 669: Il se nommait _Giovanni_ ou _Joannes_, et changea, selon
+l'usage, ce nom pour celui de _Gioviano, Jovianus_.]
+
+[Note 670: _Jovian. Pontan. de Sermone_, l. II.]
+
+[Note 671: _Id. ibid._, l. VI.]
+
+On a de cet élégant et fécond écrivain[672], une Histoire en six livres,
+de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
+plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une
+manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne
+suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on
+estime surtout son Traité _De Fortitudine_, du Courage. On trouve encore
+dans ses Œuvres deux livres sur l'aspiration, six livres _De Sermone_,
+du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec
+une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais
+c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement
+célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres
+très-différents[673]: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes,
+Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq
+livres, sur l'astronomie[674], un autre sur les météores, et un
+troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: _Du
+Jardin des Hespérides_[675]. Dans tous ces genres, il se montre
+également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont
+il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut
+de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable,
+dit _Gravina_, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait
+enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse
+veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et
+s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
+l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la
+grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
+dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour
+lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à _Pontano_ que
+l'économie et le travail[676].»
+
+[Note 672: _Joviani Pontani Opera_, t. II, Basileæ, 1538. Cette
+édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4°.]
+
+[Note 673: Venise, Alde, 2 vol. in-8°.; le premier en 1505,
+réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été
+réimprimé.]
+
+[Note 674: _Urania_.]
+
+[Note 675: _De hortis Hesperidum_.]
+
+[Note 676: _Della Ragion poetica_, l. XXXIV.]
+
+C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le
+_Panormita_ l'avait fondée, mais ce fut _Pontano_ qui la soutint, la
+perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien
+_Giannone_ l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a
+donné la liste exacte de ses membres[677]. On y voit plusieurs noms dont
+l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du
+monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au
+quinzième, tels que celui de Sannazar.
+
+[Note 677: _Stor. di Nap._, l. XXVIII, c. 3.]
+
+Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
+siècle, on ne doit pas oublier Marulle, _Michele Marullo Tarcagnota_,
+Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la
+prise de Constantinople, sa patrie[678]. Il étudia les lettres grecques
+et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour
+subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
+des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies
+ingénieuses que nous avons de lui[679]. Elles consistent en quatre
+livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait,
+intitulé de l'_Éducation des Princes_[680]. Les épigrammes sont dédiées
+à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et
+ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte
+ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents
+vers élégiaques, adressée à _Neœra_, dans laquelle il retrace une partie
+de ses malheurs, et il presse cette belle _Neœra_, souvent célébrée dans
+ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour
+époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais _Alessandra
+Scala_, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
+aimables personnes de Florence.
+
+[Note 678: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 452.]
+
+[Note 679: Florence, 1497, in-4°.]
+
+[Note 680: _De principum Institutione_.]
+
+Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent
+les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec
+violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
+de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En
+général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne
+blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes
+les plus célèbres de son temps.
+
+Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes[681], parce qu'il y traite
+souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
+du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à
+Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à
+Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
+troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé
+Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa
+force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus
+paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra,
+où il avait visité un de ses amis[682], il se noya dans une rivière peu
+connue, nommée le _Cecina_, à qui cet accident doit donner, dans
+l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.
+
+[Note 681: _Hymni Naturales_.]
+
+[Note 682: _Rafaël Volterano_.]
+
+Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi
+considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
+et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans
+les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens,
+philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie
+latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en
+manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la
+renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de
+versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
+couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
+était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que
+Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne
+doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et
+l'avilissement.
+
+Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de
+faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte
+par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de
+laurier. Il accorda ces distinctions au _Panormita_, qui les méritait
+sans doute, et à un certain _Cambiatore_, que j'ai à peine cru devoir
+nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement
+libéral. Sans compter _Sylvius_, qui devint pape, et Nicolas _Perotti_,
+tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes[683]; il en
+décora aussi le _Cimbriaco_, le _Bologni_, dont nous avons parlé sans
+vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme
+_Amasei_, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un _Rolandello_
+encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis _Lazarelli_, qui a
+du moins l'honneur d'avoir fait avant _Vida_ un poëme sur le ver à
+soie[684]. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
+cette distinction devenue presque banale. _Filelfo_ la reçut d'Alphonse
+Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse;
+un certain _Benedetto_ de Césène, du pape Nicolas V, et _Bernardo
+Belincioni_ de Louis Sforce, duc de Milan.
+
+[Note 683: Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
+la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses Œuvres, et l'autre pièce plus
+mauvaise encore, qui la suit, intitulée: _Decastichon de Laudatissimâ
+Mariâ_.]
+
+[Note 684: Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé
+_Lancelotti_.]
+
+Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné
+_Ciriaco_ d'Ancône, et même _Leonardo Bruni_ après sa mort. Vérone
+décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à _Giovanni Panteo_,
+dont Mafféi parle avec de grands éloges[685], mais qui n'est guère
+connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine,
+couronna _Aurelini_, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
+_Pingonio_ de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de
+Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être
+plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte
+lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
+croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit
+par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient
+simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie.
+Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive
+immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
+dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les
+accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
+être honorés. Ni Politien ni _Pontano_ ne furent proclamés poëtes par un
+diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.
+
+[Note 685: _Veron. Ill._, part. II, p. 210.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+_De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent
+alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de
+Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni,
+Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,
+l'Achillini_, etc.; _Femmes poëtes_.
+
+
+Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à
+la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique;
+tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes
+savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans
+l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès,
+celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les
+autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses
+forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que
+devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue
+du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de
+parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les
+autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement
+inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des
+poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence,
+avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la
+poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la
+poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait
+suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs
+pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie
+du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas
+des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que
+vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle
+annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,
+placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît
+jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même
+et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,
+et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.
+
+Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est _Giusto de'
+Conti_, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais
+on sait peu de détails sur sa vie[686]. Il était né à Rome vers la fin
+du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut
+orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans
+doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a
+célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe
+Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste
+_Alberti_, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un
+tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore.
+C'est-là tout ce que l'on sait de lui.
+
+[Note 686: Voy. la Préface de l'édition de _la Bella Mano_,
+Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne,
+1472, in-8.; Venise, 1492, in-4°.; et Paris, donnée par Corbinelli,
+1595, in-12.]
+
+Son recueil est intitulé _la Bella Mano_, parce qu'il y chante souvent
+la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du
+reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi
+l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient
+toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers,
+tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main
+renferme tout son bonheur[687]; c'est elle qui attache ensemble à son
+cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le
+retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son
+cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les
+rompre. «Ô belle et blanche main[688], s'écrie-t-il dans un autre
+sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main
+charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel
+degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes
+pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend
+quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce
+poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il
+n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit
+penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les
+recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort,
+la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu,
+puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait
+dans _la Bella Mano_, si jamais le _Canzoniere_ de Pétrarque était
+perdu; mais quoique _Giusto de Conti_ ne soit pas à beaucoup près sans
+mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie,
+le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les
+grâces inimitables du modèle.
+
+[Note 687: _O man leggiadra, ove il mio bene alberga_, etc.]
+
+[Note 688: _O bella e bianca man, o man soave_, etc.]
+
+Un second _Buonaccorso da Montemagno_, petit-fils du contemporain de
+Pétrarque[689], vivait à peu près dans le même temps que _Giusto de'
+Conti_.
+
+[Note 689: Voy. ci-dessus, p. 176.]
+
+Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son
+aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à
+un seul _Buonacccorso_, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir
+à deux[690]. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et
+orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et
+juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les
+sonnets imprimés avec ceux de _Buonaccorso_ l'ancien, quelques discours
+latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de
+remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en
+traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient _Déclamations_.
+Dans l'un, qui traite _de la Noblesse_, un jeune romain de la noble et
+riche famille _Cornelia_, et un autre de la maison moins illustre et
+moins opulente des _Flaminius_, mais doué de plus de talents, de
+qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse
+libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des
+deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux
+s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son
+existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a
+point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il
+fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle
+de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première.
+Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat
+de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est
+attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont
+ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le
+précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait
+moins à la dialectique de l'école.
+
+[Note 690: Voy. la Préface de l'édition des deux _Buonaccorso da
+Montemagno_, Florence, 1718.]
+
+On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au
+nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à
+entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être
+inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux
+_Burchiello_[691]. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa
+naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à
+environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son
+vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier
+comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448.
+Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits
+d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de
+notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus
+disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques
+personnes pensent qu'il prit ce nom de _Burchiello_, parce qu'en langage
+toscan, _alla burchia_ veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous
+ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique
+des mœurs et des ridicules de son siècle.
+
+[Note 691: Voy. Manni, _Veglie piacevoli_, t. I, p. 28.]
+
+Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens
+de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre
+d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de
+ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus
+grands éloges[692]; d'autres les ont mises au rang des folies les plus
+insipides. «Il me paraît, dit _Tiraboschi_[693], que ceux qui l'ont
+attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais
+plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette
+peine, et entre autres _Doni_, qui, selon _Apostola Zeno_, aurait encore
+plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en
+effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du
+texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots
+populaires, de ce que les Florentins appellent _riboboli_, espèces de
+quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent
+impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,
+tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le
+texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est
+doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie
+française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans
+Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce
+qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et
+se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,
+et qui ont fait appeler _coq-à-l'âne_ des propos sans signification et
+sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de
+_Burchiello_. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le
+mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à
+son sujet, la Poésie et le Rasoir[694]. La première dit au second:
+«Pourquoi enlèves-tu mon _Burchiello_ à son cabinet? Le Rasoir se fait
+de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:
+Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans
+moi, sans l'eau chaude et le savon, _Burchiello_ serait d'une couleur
+tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond
+l'autre; son cœur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si
+bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui
+m'aime le plus paie mon vin.»
+
+[Note 692: Tel que _Leonardo Dati_, évêque de Massa, et secrétaire
+apostolique sous Paul II, Christophe _Lundino_, _Benedetto_, _Varchi_,
+etc.]
+
+[Note 693: Tom. VI, part. II, p. 147.]
+
+[Note 694: _La Poesia combatte col Rasoio_.]
+
+Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite
+d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut
+qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le
+sage _Tiraboschi_ lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce
+poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels,
+dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification
+précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui
+charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à
+mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on
+peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la
+nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la
+grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la
+justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des
+inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au
+travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer
+un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à
+notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de
+mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte
+originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce
+que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses
+ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter[695].»
+
+[Note 695: Préface de l'édition des sonnets du _Burchiello_, sous la
+date de Londres, 1757, in-8°.]
+
+Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se
+moquer des poésies du _Burchiello_, on reconnaît, dans plusieurs poëtes
+de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent
+d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de
+_Domenico da Urbino_, de _Niccolò Cieco d'Arezzo_, de _Francesco
+Alberti_, d'_Antonio Alamanni_, du _Bellincioni_, d'_Alessandro
+Adimari_, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi
+extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du
+_Burchiello_ même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part;
+cela s'appelle écrire ou rimer à la _Burchiellesca_, et les poëtes qui
+ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite
+est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation,
+sont des poëtes _Burchiellesques_; Voltaire a dit:
+
+ Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
+
+Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me
+semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à
+s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie
+_Burchiellesque_ dans l'une de ces subdivisions.
+
+Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien
+éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain _Niccolò Malpigli_
+de Bologne, un autre _Niccolò_ d'Arezzo qui était aveugle, et dont la
+réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un
+_Tommaso Cambiatore_ de Reggio, qui traduisit le premier, en vers
+italiens, l'_Énéide_ de Virgile[696], et fut couronné poëte à Parme, en
+1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le
+moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent
+principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie
+italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la
+première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la
+seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour
+tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie,
+son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements
+de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et
+son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût
+pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été,
+par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques
+détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu,
+suffiront pour le prouver.
+
+[Note 696: _In terza rima_, traduction imprimée à Venise en 1532.]
+
+Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses,
+des sonnets et des _canzoni_. Ce ne fut cependant point l'amour qui le
+rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit
+amant[697]. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la
+rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies.
+Une jeune dame, que l'on croit être la belle _Simonetta_[698], maîtresse
+de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs
+regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi
+la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il
+s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son
+amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait
+d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue[699]. L'habitude des
+sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à
+Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et
+d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après
+sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne
+la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame
+aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle
+fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a
+nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de
+l'illustre famille des _Donati_. Cette passion fut, à ce qu'il paraît,
+toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une
+vingtaine de _canzoni_, les espérances, les craintes, les désirs de
+l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les
+douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec
+moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais
+quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de
+simplicité.
+
+[Note 697: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 2.]
+
+[Note 698: C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme
+de Politien. Voy. _the Life of Lorenzo_, etc., édit. de Bâle, t. II, p.
+113, note.]
+
+[Note 699: C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le
+folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans
+son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire
+à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par
+la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il
+est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire,
+précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que
+celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se
+trouve.]
+
+Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465
+qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de
+Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la
+poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus
+dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa
+main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya
+quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis[700],
+il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses _canzoni_, pour rappeler
+plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle
+attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,
+qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de
+ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.
+
+[Note 700: Voy. _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, t. II, p. 3,
+et _Lettres_, t. III, p. 335.]
+
+L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai
+poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette
+imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la
+nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut
+peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus
+frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de
+ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et
+vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de
+fleurs[701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité
+l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir
+Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une
+épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient
+alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et
+rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la
+fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de
+l'Amour et par ses larmes[702]. S'il entreprend d'expliquer dans une
+_canzone_ le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa
+dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui
+entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une
+fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est
+peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières
+à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que
+l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu
+bizarre[703].
+
+[Note 701: _Oimè che belle lagrime fur quelle_, etc.]
+
+[Note 702: _Non di verdi giardini, ornati e colti_, etc.]
+
+[Note 703: Voy. dans la _canzone_ XIII, Partan leggieri e pronti, la
+deuxième strophe, _Delle caverne antiche_, etc., et la suivante.]
+
+C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,
+et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son cœur, lui
+retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure
+maison des abeilles[704]; il se représente aussitôt l'essaim réveillé,
+volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre
+est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres
+stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres
+repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur
+industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de
+feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la
+saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas
+chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et
+l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une
+imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une
+prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie
+champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et
+une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.
+
+[Note 704: _Quando raggio di sole_, Canz. X.]
+
+Dans le sonnet et dans la _canzone_, Laurent suivit les mêmes formes
+dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle.
+Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent
+réimprimées sous le titre de _Selve d'Amore_[705], à l'exemple des
+_Sylves_ du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer
+la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et
+qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de
+mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se
+plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à
+toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est
+changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des
+images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si
+l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les
+rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles[706]; les buissons
+arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;
+les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers
+reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où
+ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces
+bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et
+leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent
+ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet
+heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents.
+Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire
+le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin
+obscur[707], pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du
+jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.
+C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en
+trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils
+comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre
+elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est
+l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait[708]. Mais à la fin de
+cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut
+dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De
+toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi
+que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses
+prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui
+annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et
+celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui
+suit la volonté, etc.»
+
+[Note 705: Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par
+M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: _Stanze bellissime et
+ornatissime intitulate le Selve d'Amore_, etc. Dans l'édition d'Alde,
+elles n'ont d'autre titre que _Stanze_.]
+
+[Note 706: _Lieta e maravigliosa i rami secchi_, etc.
+ SELVE D'AMORE, St. 21.]
+
+[Note 707: _Solo una vecchia in un oscuro canto_, etc. St. 39.]
+
+[Note 708: _E una donna di statura immensa_, etc. St. 67.]
+
+Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est
+particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments
+naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le
+goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se
+servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de
+naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: _La Nencia da
+Barberino_. Il y introduit le villageois _Vallero_, qui fait l'éloge de
+_Nencia_, sa maîtresse, paysanne du village de _Barberino_. Rien de plus
+naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier
+modèle de ce genre; que l'on appelle _Rusticale_ ou _Contadinesco_,
+villageois. Louis _Pulci_ voulut l'imiter dans sa _Deca da Dicomano_;
+mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à
+la _Nencia_, que les plaintes de _Cecco da Varlango_[709] qui parurent
+dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage
+rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue
+commune, mêlé de plus de proverbes et de _riboboli_ toscans, et qui, par
+cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis
+qu'avec un peu d'attention, la _Nencia_, la charmante _Nencia_ peut être
+entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les
+genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la
+clarté.
+
+[Note 709: _Lamento di Cecco da Varlango_, de _Fr. Baldovini_. La
+meilleure édition est celle de 1755, in-4°., avec des notes et des
+éclaircissements, par _Orazio Marini_. C'est dans ce même langage que
+Michel-Ange _Buonanotti_ le jeune a fait sa jolie comédie de _la
+Tancia_; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie
+en cinq actes et des stances telles que celles de _la Nencia_, de _la
+Deca_ et de _Cecco_.]
+
+Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus
+relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la
+philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il
+entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,
+applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette
+clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses
+explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une
+grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de
+quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et
+les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il
+vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la
+richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre,
+souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé
+en six chapitres, qui porte le titre d'_Altercation_[710], il se
+représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des
+plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son
+troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous,
+lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie
+cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous
+possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles
+racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit
+point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue
+contraire à son propre cœur; celui dont les actions sont les meilleures
+est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le cœur
+soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à
+dissimuler et à farder la vérité.»
+
+[Note 710: Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la
+fin du quinzième siècle, sous te titre: ALTERCATIONE, _overo Dialogo
+composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici_, etc.
+in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se
+trouve ni dans la Bibliothèque italienne de _Fontanini_, ni dans celle
+de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.
+Il remplit quarante pages in-4°. de la belle édition des Poésies de
+_Lorenzo de' Medici_, donnée à Londres, 1801, in-4°., pour servir de
+supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.]
+
+Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet
+les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels
+auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de
+lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et
+d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le
+philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le
+prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes
+de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la
+valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce
+n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame
+que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans
+l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont
+imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du
+bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de
+maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,
+ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle,
+puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce
+monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle
+lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles
+idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et
+dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par
+l'élévation des idées et des sentiments.
+
+D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent
+des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus
+poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce _capitolo_ que
+l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses
+erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux[711], sors de ce sommeil qui
+couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi
+enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et
+trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux
+éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce
+qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de
+ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien
+mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière,
+qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus
+remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni
+le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses _capitoli_; c'est celui
+d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme
+l'inventeur.
+
+[Note 711: _Destati, pigro ingegno, da quel sogno_, etc.]
+
+Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par
+chapitres et en _terza rima_ qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses
+_Beoni_, ou ses Buveurs, divisés en neuf _capitoli_, dont il n'acheva
+pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie.
+Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence,
+par le chemin qui aboutit à la porte de _Faenza_, il voit tant de gens
+marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.
+Parmi eux, il reconnaît _Bartolino_, son ancien ami, dit-il, et qu'il
+connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule
+et cet empressement. _Bartolino_, chancelant et se soutenant à peine,
+s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de _Rifredi_, prendre
+leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient
+d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il
+voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé
+d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;
+l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse,
+et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle
+le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il
+commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines
+ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs
+manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»
+
+Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique
+les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être
+alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la
+vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce
+d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans
+tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est _Bartolino_ que le poëte
+interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui
+fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il
+ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon
+guide me répondit: _Allor dissi al mio duca_, ou _Quando il mio duca
+disse_, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu
+d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la _Divina Commedia_,
+celui des _Beoni_ est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et
+naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans
+leurs _capitoli_, l'Arioste, _Berni_, _Bentivoglio_ et la plupart des
+autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre
+nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à
+l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque
+d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit
+sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que _le
+temps ne fait rien à l'affaire_, quand les vers sont mauvais, sans
+doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,
+qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide
+est sûrement un mérite de plus.
+
+Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui
+passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout
+fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent
+poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui
+faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient
+habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa
+prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers,
+parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober
+aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il
+possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à _Poggio Cajono_,
+était son séjour favori. L'_Ombrone_ y formait une île nommée _Ambra_,
+qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que
+l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la
+rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent
+inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les
+travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que
+les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que
+des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa
+chère _Ambra_ devint une nymphe, aimée du jeune _Lauro_, berger des
+Alpes: Elle se baignait dans l'_Ombrone_ pendant la chaleur du jour. Le
+Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long
+du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses
+eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de
+l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la
+nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le
+fleuve qui la suit. Fidèle à son cher _Lauro_, elle implore le secours
+des dieux. Au moment où l'_Ombrone_ croit l'atteindre, il ne voit plus
+qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une
+île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,
+et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas
+de rochers.
+
+Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première
+fois par M. Roscoe[712], est plein de descriptions charmantes, tracées
+avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière
+d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans _la
+Chasse au Faucon_, autre poëme à peu près de même étendue, que nous
+devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des
+chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la
+chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits;
+enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier
+de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails,
+semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le
+fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus
+souple et le plus heureux.
+
+[Note 712: Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa
+Vie de Laurent de Médicis, _Ambra_ est la première pièce, et _la Caccia
+col Falcone_ la seconde.]
+
+J'ai parlé plus haut[713] des fêtes du carnaval, des spectacles
+ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du
+parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa
+popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec
+beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars,
+des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes
+analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un
+vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et
+des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait
+aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il
+s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du
+cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple
+répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui
+plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de
+variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de
+faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle
+ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par
+des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents
+caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et
+habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand
+nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux,
+éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui
+remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit,
+douze et même quinze ou seize voix, des _canzoni_, des ballades et
+d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au
+caractère qu'ils représentaient[714]. Médicis donnait lui-même l'idée et
+les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,
+qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce
+temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien
+exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe
+convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à
+saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,
+les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,
+appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec
+art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par
+une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le
+premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre
+qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts[715].
+
+[Note 713: Pages 385 et 386.]
+
+[Note 714: Préface de l'édition des _Canti Carnascialeschi_, 1750,
+in-4°., p. X.]
+
+[Note 715: Épitre dédicatoire de la première édition au prince
+François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. XXXIX.]
+
+Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et
+l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que
+la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de
+poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et
+c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine _Grazzini_, surnommé le
+_Lasca_, fit imprimer un recueil[716] qui tient sa place parmi les
+productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants
+de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à
+une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les
+personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se
+moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou
+de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites,
+des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce
+sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de
+Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus
+agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des
+anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir[717].
+
+ Qu'elle est belle la jeunesse
+ Qui passe et fuit si grand train!
+ Rions, aimons, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+[Note 716: _Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti
+carnascialeschi andati per Firenze_, etc. Florence, 1559, in-8°.]
+
+[Note 717:
+
+ _Quant' è bella giovinezza
+ Che si fugge tutta via!
+ Chi vuol esser' lieto sia
+ Di doman non c'è certezza_.]
+
+«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils
+savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;
+les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme
+eux,
+
+ Épris d'amour et de vin,
+ Comme eux répètent sans cesse;
+ Rions, aimons, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu
+mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;
+
+ Maintenant le dieu du vin
+ Seul a toute leur tendresse;
+ Buvons comme eux, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et
+joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.
+
+ Il veut se dresser en vain;
+ Mais il rit et boit sans cesse;
+ Rions aussi, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à
+quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?
+
+ Quel triste et fâcheux destin
+ Que d'être altéré sans cesse!
+ Rions plutôt, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain, etc.
+
+Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le
+plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux
+que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose
+des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement
+licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments
+qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de
+quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit
+aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment
+distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la
+bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la
+licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait
+des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,
+Laurent savait l'égayer sans l'avilir.
+
+Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des
+réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours
+de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que
+souvent, comme je l'ai dit[718], il chantait et dansait avec le peuple.
+Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart
+ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes
+même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les
+plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces
+deux vers:
+
+ _Ben venga maggio
+ E'l gonfalon selvaggio_.
+
+[Note 718: _Loc. cit._]
+
+Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier
+joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des
+premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe
+profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence
+diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être
+de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de
+lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles
+cabinets de l'Italie et de l'Europe.
+
+Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées.
+Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en
+composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins
+dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer
+le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes.
+Les quatre prières ou _Oraisons_ que l'on trouve dans cette partie de
+ses Œuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou
+laudes, _Laude_, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre
+populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur
+des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces
+compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du
+peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage.
+On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur
+l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme
+nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques
+de notre abbé Pélegrin[719].
+
+[Note 719: Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis,
+commençant par ces mots:
+
+ _Ecco'l Messia
+ E la madre Maria_,
+
+mis sur l'air:
+
+ _Ben venga maggio
+ E'l gonfalon selvaggio_,
+
+on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin,
+tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:
+
+ Adieu paniers,
+ Vendanges sont faites.]
+
+Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point
+encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne
+connaissait que ces représentations pieuses, appelées _Mystères_. À
+Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi
+aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur
+opulence et se concilier la faveur publique[720]. On peut croire que
+Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean
+et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à
+l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François
+Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de
+la pièce furent représentés par ses autres enfants[721]. Ce qui le fait
+penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à
+ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir
+particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient
+suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république[722].
+
+[Note 720: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 5.]
+
+[Note 721: Voy. _Cionacci_, Préface de la _Reppresentezione di S.
+Giovanni e S. Paolo_, avec les autres Poésies sacrées de Laurent,
+Florence, 1680.]
+
+[Note 722: W. Roscoe, _ub. supr._]
+
+Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît
+qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean
+l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de
+Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.
+Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un
+miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains
+de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et
+c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes
+eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de
+la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une
+bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont
+le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui
+s'appelle S. Mercure.
+
+Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit,
+ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se
+démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait
+croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent
+de Médicis avait composé ce _Mystère_. On peut, en poussant plus loin
+cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie
+dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné
+était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il
+était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui
+causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense
+que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette
+pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier,
+qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais
+aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une
+conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame
+informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même;
+il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était
+alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche[723].
+«Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup
+plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le
+discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette
+supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité.
+Constantin, parlant comme il le fait[724], quoiqu'en assez beaux vers,
+des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une
+morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous
+le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa
+prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête
+publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un
+sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.
+
+[Note 723:
+
+ _Spesso chi chiama Constantin felice,
+ Sta meglio assai di me, e'l ver non dice_.]
+
+[Note 724: _Sappiate che chi vuole 'l popol reggere_. (St. 99 et
+suiv.)]
+
+On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence
+extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église.
+On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations
+changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient
+le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des
+tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets
+royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène.
+Dans cette _représentation_ de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès
+apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau
+du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient
+portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint
+Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour
+blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la
+cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour
+célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés
+sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille
+pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des
+chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.
+
+En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis,
+nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à
+prendre tous les tons; dans le sonnet et la _canzone_, un style
+inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les
+autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans
+la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une
+grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la
+satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres
+plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui
+écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des
+principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en
+silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier
+succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.
+
+Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui
+semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du
+quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en
+quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.
+
+Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui
+était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un
+érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les
+Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne
+répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines
+qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans
+cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet
+Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses _Stances_ pour la
+joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la
+supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je
+dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et
+quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.
+
+Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois[725]. Celui
+où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre,
+peu de jours après. _Luca Pulci_ célébra dans un poëme la victoire de
+Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,
+Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent,
+quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en
+amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études.
+Tel est le sentiment de _Tiraboschi_; tel est celui du savant abbé
+_Serassi_, dans sa _Vie d'Ange Politien_[726]; de William Roscoe, dans
+son excellente _Vie de Laurent de Médicis_, et de plusieurs autres
+écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité
+littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus
+on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si
+riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un
+style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un
+enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à
+l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme
+de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps
+comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas.
+Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.
+
+[Note 725: Voy. ci-dessus, p. 377.]
+
+[Note 726: En tête de l'édition des _Stanze_, Padoue, 1765, in-8°.]
+
+À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes,
+qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis
+était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république.
+Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque
+production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui
+de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les
+couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien,
+mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de
+cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui
+justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une
+entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou
+de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le
+moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait
+encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut
+terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent,
+et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût
+alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore,
+mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il
+s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent
+fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les
+plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant
+d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent
+qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état
+de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant
+plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478
+vint. Julien fut assassiné par les _Pazzi_; Politien n'avait encore que
+vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester
+imparfait.
+
+Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de
+raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai _per
+brevità_, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du
+poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en
+faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se
+réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces
+du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige
+sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque
+considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique
+les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une
+manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut
+cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions
+de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils
+qu'après la sienne.
+
+Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce
+(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze
+ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus
+brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la
+fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On
+blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires
+dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en
+apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il
+donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un
+tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître
+l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en
+est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de
+savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?
+
+Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de
+Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en
+butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu
+des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une
+grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le
+vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le
+fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la
+poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une
+nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche,
+aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et
+angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse
+Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant
+d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec
+eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère
+dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de
+cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde
+moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.
+Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie
+descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et
+d'Armide.
+
+Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre
+la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle
+veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire
+remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours
+de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à
+Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis
+qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil
+et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et
+d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet
+qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune
+héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la
+forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable,
+couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.
+C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt
+d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de
+vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la
+Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice,
+en portant leur bannière.
+
+Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout
+imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la
+littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de
+Politien. L'_ottava rima_, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait
+donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui
+conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection,
+reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite,
+qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le
+Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et
+languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le
+style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et
+de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges
+suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à
+cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins
+d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de
+Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers
+ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de
+ces deux enchanteresses.
+
+Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus
+fameuses, l'une dans l'_Orlando_, l'autre dans la _Jérusalem_. Tout le
+monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor,
+qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui
+le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière
+où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien
+de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et
+ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre
+premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien[727].
+
+[Note 727:
+
+ _Come orsa che l'alpestre cacciatore
+ Ne la pietrosa tana assalit' habbia,
+ Sta sopra i figli con incerto core,
+ E freme in suono di pietà e di rabbia_. (L'ARIOSTE.)
+
+ _Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana
+ Ha tolto il cacciator suoi cari figli:
+ Rabbiosa il segue per la selva ircana,
+ Che tosto crede insanguinar gli artigli_. (POLITIEN.)]
+
+L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans
+aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,
+comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces
+vers du quatrième chant de la _Jérusalem_, où le son rauque de la
+trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave
+effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout
+de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de _la tartarea
+tromba_, avec les deux rimes des vers suivants, _rimbomba_, et _piomba_.
+Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du
+tartare et son double retentissement[728].
+
+[Note 728:
+
+ _Chiama gli habitator dell' ombre eterne
+ Il rauco suon della tartarea tromba;
+ Treman le spatiose atre caverne,
+ E l'aer cieco a quel romor rimbomba;
+ Ne sì stridendo mai da le superne
+ Regioni del cielo il folgor piomba_, etc. (LE TASSE.)
+
+ _Con tal romor, qualor l'aer discorda,
+ Di Giove il foco d'alta nube piomba:
+ Con tal tumulto, onde la gente assorda,
+ Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:
+ Con tal' orror del latin sangue ingorda
+ Sono Megera la tartarea tromba_. (POLITIEN.)]
+
+Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont
+on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque
+dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de
+l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment
+une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa _Favola
+di Orfeo_ en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la
+première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses
+absurdités qu'on appelait des _Mystères_; la première écrite avec
+élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante
+et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée
+a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un
+autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que
+l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il
+veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée
+paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui
+annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un
+serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir
+exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières,
+par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui
+est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle
+retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre
+au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes,
+et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de
+toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,
+poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête
+à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en
+l'honneur de Bacchus.
+
+Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui
+très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de
+l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs
+tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du
+dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment
+écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant
+d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des
+Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier,
+plein d'inspiration, de verve et de chaleur[729], est le premier modèle
+d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé
+depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand
+il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en
+vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête
+se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une
+singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue
+vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait
+beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît
+aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines
+de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a
+retrouvé[730] un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est
+remplacée par un chœur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les
+Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après
+ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui
+l'avaient précédée[731], et c'est d'après ce texte seulement que l'on
+peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne
+cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique
+parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur
+d'avoir applaudi la première[732] un spectacle plus intéressant et plus
+noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries
+qui amusaient alors toute l'Europe.
+
+[Note 729:
+
+ _Ognun segua, Bacco, le;
+ Bacco, Bacco, Evoè_, etc.]
+
+[Note 730: En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.]
+
+[Note 731: L'ORFEO, _tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò_.
+Venise, 1776, in-4°.]
+
+[Note 732: Tiraboschi, _ub. supr._, démontre que la représentation
+de l'_Orfeo_ date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de
+Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.]
+
+Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont
+des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants
+populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple
+pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des
+_canzoni a ballo_, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les
+autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces
+diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et
+studieux, on distingue une _canzone_ d'amour remplie d'images
+charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie[733];
+c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de
+ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire
+que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style
+poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un
+siècle; l'_ottava rima_ de Boccace améliorée et portée au dernier degré
+de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet
+heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.
+
+[Note 733: _Monti, valli, antri e colli_, etc.]
+
+Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application
+continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination
+vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les
+attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes
+latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent
+celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre _sylves_ ou
+petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne
+a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait
+publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses
+cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière
+de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes
+en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant
+l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a
+pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda
+l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés
+renfermées dans ses deux poëmes[734]. Ces pièces, dont chacune est de
+quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails
+intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au
+style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains
+modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la
+pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de
+la conjuration des _Pazzi_ l'est en prose[735], du latin le plus
+élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence,
+non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style
+et celui de _Pontano_, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou
+contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont
+peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit,
+est excusable de ne pas saisir.
+
+[Note 734: Il intitula ces quatre pièces: _Nutricia_, _Rusticus_,
+_Manto_ et _Ambra_.]
+
+[Note 735: Voy. ci-dessus, p. 383.]
+
+Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des
+savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à
+Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études.
+Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers
+accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient
+l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses
+_Miscellanea_, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment,
+mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel
+d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de
+plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie
+grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres
+familières[736], tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire
+littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se
+rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce
+siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance
+avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les
+plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous
+témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et
+pour ses talents.
+
+[Note 736: _Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in
+quibus sunt Epistolarum libri XII_, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,
+1512, in-fol.]
+
+Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis
+et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie
+italienne. Ce furent les trois frères _Pulci_, de l'une des plus nobles
+et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur
+origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ
+de Charlemagne[737]. _Bernardo Pulci_, l'aîné des trois frères, se fit
+d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de
+Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle _Simonetta_, maîtresse
+de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première
+fois qu'elles aient été traduites en italien[738]. Il fit de plus un
+poëme sur la Passion de J.-C.[739], et mit plus de poésie dans son
+style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne
+semble le permettre.
+
+[Note 737: Préface du _Morgante Maggiore_, de _Luigi Pulci_, Naples,
+sous le nom de Florence, 1732, in 4°.]
+
+[Note 738: Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia
+d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de
+quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques,
+imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (_The Life of
+Lorenzo_, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et
+qu'on n'a point, de _Bernardo Pulci_, d'autres églogues que celles de
+Virgile qu'il a traduites.]
+
+[Note 739: Imprimé à Florence, 1490, in-4°.]
+
+Le second frère, _Luca Pulci_, avait, comme nous l'avons vu, célébré par
+un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté
+celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le
+style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y
+est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des
+préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les
+divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de
+rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après
+avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change
+de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le
+premier prix de l'adresse et de la valeur.
+
+Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des
+moindres productions de _Luca Pulci_. Son _Driadeo d'Amore_ est un poëme
+pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour
+l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique
+Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement
+et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de
+l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la
+mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une
+Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta
+sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent
+ces montagnes. C'est là que la Dryade _Lora_, fille d'Apollon, est aimée
+du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour;
+Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. _Lora_ le poursuit
+à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. _Lora_,
+qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois;
+une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son
+amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait
+dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit
+pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la
+_Lora_ se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de
+la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont
+encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures
+variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu
+sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable
+principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi _Luca Pulci_
+n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture
+de son _Driadeo d'Amore_.
+
+Le _Ciriffo Calvaneo_ est un poëme plus considérable du même auteur.
+C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production
+de ce genre, après le _Buovo d'Antona_ et la reine _Ancroja_, qui ne
+sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si
+plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter
+la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du _Ciriffo_.
+_Paliprenda_, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est
+abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne.
+Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où
+elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le
+bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée
+Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait
+été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades,
+et abandonnée par son amant, dans le même état où était _Paliprenda_. Un
+corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses
+malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens,
+où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée
+d'un fils, à qui elle avait donné le nom de _Ciriffo_, et, à cause des
+monts où elle était réfugiée, le surnom de _Calvaneo_. Quand le terme
+est arrivé, _Paliprenda_ se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme
+simplement _Povero_, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'_Avveduto_, le
+prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que
+devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps
+après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et
+l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la
+même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont
+leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers
+contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à
+souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez
+malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on,
+d'un vieux manuscrit, intitulé _Liber pauperis prudentis_, le Livre du
+Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au _Ciriffo_[740]. _Pulci_
+laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en
+sept chants; Laurent de Médicis chargea _Bernardo Giambullari_ de
+l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a
+été imprimé d'abord[741]; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept
+chants de _Luca Pulci_[742], avec ses stances sur la joûte de Laurent,
+et ses héroïdes ou épîtres en vers.
+
+[Note 740: Cité par _Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent._, vol. V,
+part. XIV, cod. 30.]
+
+[Note 741: Venise, 1535, in-4.]
+
+[Note 742: Florence, Giunt, 1572, in-4.]
+
+Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a
+seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est
+de _Lucretia à Lauro_, c'est-à-dire, de la belle _Lucretia Donati_ à
+Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres
+sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à
+Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au
+grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit
+dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de _Pulci_;
+mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que
+devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop
+d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi
+commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion,
+de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins
+pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.
+
+_Luigi Pulci_ est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il
+était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de
+Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne
+sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a
+donné le plus d'éclat à son nom, est le _Morgante Maggiore_, premier
+modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de
+Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce
+_Tornabuoni_, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le
+chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai
+rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de
+cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme
+épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai
+la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre
+chronologique; je réserve le _Morgante_ pour le placer en tête de ce
+genre si riche et si varié.
+
+On a de _Luigi Pulci_ quelques autres poésies, entre autres une suite de
+sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas
+tous de lui. _Matteo Franco_, poëte florentin du même temps, et l'un de
+ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent
+de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser[743], de se faire une guerre
+à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures
+les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être
+amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs.
+Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le
+style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le
+genre proverbial et décousu des bouffonneries du _Burchiello_. Il est
+fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux
+champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil
+n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.
+
+[Note 743: _Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo
+del loro Mecenate_, Préface de l'édition de 1759, in-8°.]
+
+Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les
+injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais
+la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur
+lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et
+la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des
+sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être
+aussi le plus clair, _Pulci_ examine à sa manière ce que c'est que
+l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après
+Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe
+dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain
+fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y
+a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y
+peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y
+trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de
+bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux.
+Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire,
+où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_[744]. Louis _Pulci_ se
+repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir
+conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en
+conséquence sa _Confession_ à la Vierge, espèce de poëme en tercets,
+très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec
+l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller
+avec tous les amis des vers.
+
+[Note 744: Son. 145.]
+
+Le succès qu'eut dans le monde la _Nencia da Barberino_ de Laurent de
+Médicis, engagea Louis _Pulci_ à l'imiter dans sa _Beca da Dicomano_.
+C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais
+non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa
+simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la
+_Nencia_; on lit une fois la _Beca_, et l'on n'y revient plus. On dirait
+que _Pulci_ eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces
+deux pièces, dans les deux premiers vers de sa _Beca_:
+
+ _Ognun la Nencia tutta notte canta,
+ E della Beca non se ne ragiona_.
+
+En dernier résultat, le _Morgante_ est le seul fondement solide de la
+réputation de Louis _Pulci_. On n'a rien de certain sur le temps ni sur
+les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler
+dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne
+parlerait plus de son auteur.
+
+Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le
+lise presque plus, est le _Roland amoureux_ du _Bojardo_. L'Arioste, en
+le continuant, et le _Berni_, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur
+mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes.
+_Matteo Maria Bojardo_, comte de _Scandiano_, naquit dans ce château,
+près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434[745]. Il fit ses études dans
+l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour
+des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc
+_Borso_, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna _Borso_ dans
+son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule
+pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé,
+en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène;
+puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des
+hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il
+ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,
+d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les
+langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie
+italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait
+à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote,
+et du latin, l'_Âne d'or_ d'Apulée. On a de lui des poésies latines[746]
+et italiennes[747] d'un style moins élégant que facile, et dans
+lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de
+l'auteur.
+
+[Note 745: Voy. Tiraboschi, _Biblioth. Modan._, t. I, article
+_Bojardo_.]
+
+[Note 746: _Carmen Bucolicon_, Reggio, 1500, in-4°.; Venise, 1528.
+Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule
+Ier.]
+
+[Note 747: _Sonetti e Canzoni_, Reggio, 1499, in-4°.; Venise, 1501,
+in-4°.]
+
+Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour
+des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques
+ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout
+l'appareil des théâtres anciens. Les _Ménechmes_, l'_Amphitrion_, la
+_Cassine_, la _Mostellaire_ de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce
+fut pour ces fêtes brillantes que le _Bojardo_ écrivit sa comédie de
+_Timon_, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée
+en tercets, ou _terza rima_[748]. Ce n'est pas une bonne comédie, mais
+comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a
+traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le _Timon_ peut
+être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue
+vulgaire. Quant à son _Orlando innamorato_, ce n'est pas ici le lieu
+d'en parler. Je le renvoie, avec le _Morgante_, au volume suivant, où
+je traiterai de la poésie épique.
+
+[Note 748: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 302, pense que la première
+édition du _Timon_ est celle de _Scandiano_, février 1500, in-4°., et
+que celle qui est sans date, in-8°., n'est que la seconde. Cette pièce a
+été réimprimée, Venise, 1504, in-8°., 1513, et 1517, _id._]
+
+J'y dois renvoyer de même le _Mambriano_ de _Francesco Cieco da
+Ferrant_. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était _Bello_,
+mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de
+bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son
+poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire,
+en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques
+dans le genre du _Burchiello_, qui font croire qu'il supportait assez
+gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler
+le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui
+protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils
+dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu
+qu'il ne fût pas triste.
+
+Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie
+bizarre et satirique, c'est _Bernardo Bellincioni_. Né à Florence, il se
+fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.
+Ses poésies furent imprimées deux ans après[749]. Elles sont au nombre
+de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait
+pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que
+dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui
+pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la
+différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple.
+On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette
+réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu.
+_Francesco Cei_, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était
+regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis
+connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses
+rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité
+poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu
+lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce
+temps que _Gasparo Visconti_, poëte milanais, mort jeune, en 1499[750];
+mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut
+ranger à peu près dans la même classe _Agostino Staccoli d'Urbino_, que
+le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape
+fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il
+cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de
+souplesse et de facilité dans son style.
+
+[Note 749: _Sonetti_, _Canzoni_, _Capitoli_, _Sestine et altre
+rime_, Milan, 1493, in-4°. Cette première édition est fort rare, mais
+très-incorrecte.]
+
+[Note 750: Il n'avait que trente-huit ans.]
+
+_Serafino_, surnommé _Aquilano_, parce qu'il était d'Aquila dans
+l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé
+d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et
+vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il
+fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan,
+d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre
+ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses
+poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette
+époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus
+profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur,
+c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en
+s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout
+lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient
+improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour
+que cet effet soit peu durable.
+
+_Serafino_ eut un compétiteur et un rival dans _Antonio Tebaldeo_ de
+Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît
+s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il
+s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et
+s'accompagnait d'un instrument, comme l'_Aquilano_, et ses succès
+étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il
+écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux
+et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels
+que le _Bembo_, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane
+l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième
+siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et
+témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée
+à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les
+lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,
+comme l'ont fait quelques critiques[751], parmi les corrupteurs du bon
+goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son
+temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des
+pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au
+_Tebaldeo_; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du
+quinzième siècle et du commencement du seizième[752], qui prétendaient
+imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes
+au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.
+
+[Note 751: Muratori, _Perf. Poes._]
+
+[Note 752: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
+p. 156.]
+
+Tel fut _Bernardo Accolti_ d'Arezzo, fils de _Benedittino Accolti_,
+historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de
+celui d'_Accolti_, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents
+et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'_Unique_[753].
+Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à
+Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les
+boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on
+plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les
+hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient
+autour de l'_Unique_, et il était souvent interrompu par des
+applaudissements universels[754]. Rien ne prouve mieux le néant de ce
+qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du
+moment. Le _Notturno_, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre
+nom, et l'_Altissimo_, Florentin, qui s'appelait _Cristoforo_, et qui
+préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'_Unique_, combien tout le
+reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait
+superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de
+plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et
+servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement
+étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.
+
+[Note 753: _Unico Aretino_.]
+
+[Note 754: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 157.]
+
+_Antonio Fregoso_ ou _Fulgoso_, patricien génois, ne s'éleva pas
+beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde:
+si nous en croyons même le surnom de _Fileremo_ qu'il prit et qu'il
+porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme
+à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de _Ris
+de Démocrite_, et de tristes qu'il intitule _Pleurs d'Héraclite_,
+divisées en trente _capitoli_, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche
+blanche, _la Cerva bianca_, est un poëme moral et amoureux, en octaves,
+dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible
+et médiocre. Enfin, sous le nom de _Selve_, on trouve dans son recueil
+un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce
+poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement
+pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste
+lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.
+_Timoteo Bendedei_, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit
+prendre le nom de _Filomuso_; le _Cariteo_, que l'on croit né espagnol,
+mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; _Benedetto da Cingoli_,
+dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se
+présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où
+l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et
+insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.
+
+_Gian Filoteo Achillini_ mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il
+ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au
+contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est
+plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par
+imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs
+profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la
+philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes
+scientifiques et moraux, l'un intitulé _Il Viridario_, en octaves[755],
+et l'autre _Il Fedele_, en _terza rima_[756], il a semé, sinon beaucoup
+de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues
+et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le
+brillant et le faux éclat.
+
+[Note 755: _Canti IX_, Bologne, 1513, in-4°.]
+
+[Note 756: Lib. V, _Cantilene cento_, Bologne, 1523, in-8°. Ces deux
+poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.]
+
+_Antonio Cornazzano_ demande aussi une mention particulière, quoiqu'il
+ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été
+mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec
+Dante et Pétrarque[757]. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à
+Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas
+précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à
+Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut
+pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre
+d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres,
+sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin _de Re
+militari_[758]. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes
+recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'_Art de
+gouverner et de régner_; le second, _les Vicissitudes de la Fortune_; le
+troisième, _sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont
+le plus excellé dans cet art_. Tous ces titres sont aussi en latin,
+quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou _terza
+rima_[759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une
+pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même
+impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, _canzoni_, etc.[760] sont
+moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son
+temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de _Cornazzano_, tant en
+prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite,
+mais n'ont malheureusement aucun attrait.
+
+[Note 757: _Antonium Cornazzanum_, dit un orateur de ce temps, _in
+versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham_. Discours d'_Alberto da
+Ripalta, Script. Rer. ital._, vol. XX, p. 934.]
+
+[Note 758: Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8°., etc.]
+
+[Note 759: Venise, 1517, in-8°.]
+
+[Note 760: Venise, 1502, in-8°.; Milan, 1519, _ibid._]
+
+Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état
+général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de
+poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût.
+Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les
+premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent
+les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, _Girolamo
+Benivieni_. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier
+fit, comme on l'a vu[761], un très-savant commentaire sur la _canzone_
+de _Benivieni_, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour
+divin. Il y a dans cette _canzone_ dans ses sonnets et dans ses autres
+poésies[762], une clarté, un naturel et une pureté de goût qui
+appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à
+une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au
+seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent
+alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.
+_Benivieni_ fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour
+seconder les vues de ce prédicant politique, des _canzoni a ballo_, ou
+chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de
+Médicis; il en commençait une par ces mots:
+
+ _Non fu mai'l più bel solazzo,
+ Più giocondo ne maggiore
+ Che, per zelo e per amore
+ Di Gesù, diventar pazzo_.
+
+[Note 761: Ci-dessus, p 370.]
+
+[Note 762: Florence, héritiers _Giunti_, 1519, in-8°.]
+
+Ce refrain revient douze fois dans la _canzone_, et le dernier vers de
+chacun des douze couplets, finit encore par le mot _pazzo_; et le poëte,
+en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri
+général:
+
+ _Ognun gridi com' io grido
+ Sempre pazzo, pazzo, pazzo.
+ Non fu mai più bel solazzo_, etc.
+
+Mettant à part ces pieuses folies, _Girolamo Benivieni_ écrivit jusqu'à
+la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa
+jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il
+vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie
+italienne toute sa splendeur.
+
+Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je
+n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque
+siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées
+à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs
+et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient
+mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes
+savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,
+ce vers passé en adage:
+
+ Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;
+
+Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième
+siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs
+d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires,
+sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent
+poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent
+d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à
+chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une
+princesse Battiste, fille d'Antoine de _Montefeltro_[763], dont on a des
+poésies, et surtout une _canzone_ pleine d'énergie et de force, adressée
+aux princes italiens[764], qui harangua en latin, dans plusieurs
+occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et
+plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la
+philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés,
+et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, _Galeotto_ ou
+_Galeazzo Malatesta_, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se
+fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de
+réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par
+ses talents.
+
+[Note 763: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.]
+
+[Note 764: Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.]
+
+On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,
+élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la
+poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de
+son talent dans une occasion importante pour sa famille. _Piergentile
+Varano_, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de _Camerino_; il
+avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait
+laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était
+privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte
+François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune
+Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un
+discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le
+domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée
+par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans
+toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même
+objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa
+seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle
+rentra avec lui à _Camerino_, et adressa au peuple une autre harangue
+latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année
+suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis
+plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux
+ans.
+
+Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès
+l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était
+élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance
+remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro,
+dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne
+passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle
+ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés.
+Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour
+le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un
+homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui
+répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle
+de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien
+des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre,
+prononcée par le célèbre _Campano_, et imprimée parmi les Œuvres de ce
+savant évêque[765], que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être
+pas indignes de l'histoire.
+
+[Note 765: C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a
+recueillies.]
+
+Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi
+commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé
+d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait
+l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La
+jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de
+Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres
+grecques par le célèbre Constantin _Lascaris_. Elle prononça dans
+plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le
+pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On
+sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une
+petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi
+qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans
+entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite _Solari_. Jacques
+Philippe _Tomasini_ a écrit la vie et publié[766] les lettres latines
+d'une _Laura Cereta_, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son
+savoir. Enfin, _Alessandra Scala_, fille de l'historien Barthélemi
+_Scala_, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a
+d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,
+imprimés dans les Œuvres de Politien, dont elle fut aimée.
+
+[Note 766: En 1680. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 167.]
+
+J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de
+_Rimini_[767], à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation
+de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre
+Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était
+fille de Léonard _Nogarola_ de Vérone. Quand le docte Louis _Foscarini_,
+patricien de Venise, était podestat de Vérone[768], Isotte assistait aux
+assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des
+questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la
+première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte
+fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on
+l'imprima un siècle après à Venise[769], avec une de ses élégies
+latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui
+l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de
+trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas
+III; à Milan, _Domitilla Trivulci_, fille d'un sénateur de ce nom, se
+distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique
+et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des
+lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en
+vers dans ces deux langues.
+
+[Note 767: Voy. ci-dessus, p. 446.]
+
+[Note 768: En 1451. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 169.]
+
+[Note 769: En 1563.].
+
+Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que
+_Cassandra Fedele_, née à Venise, vers l'an 1465. Son père _Angiolo
+Fedeli_ lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la
+philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle
+faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les
+épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une
+lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des
+expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit
+Politien[770], des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes,
+vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale,
+et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi
+votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne
+de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent
+d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que
+dans la dialectique vous savez compliquer des nœuds que personne ne peut
+dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait
+devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez
+également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;
+
+ Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers[771].
+
+[Note 770: _Epist._, l. III, ép. 17.]
+
+[Note 771: _Audetque viris concurrere virgo_. (VIRGILE.)]
+
+Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en
+vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et
+tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez,
+vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la
+terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même
+temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà
+certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la
+femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.
+
+Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent
+renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les
+femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint
+d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de
+plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à
+leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux
+unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate,
+je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur
+érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent
+presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour
+faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le
+mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à
+l'éducation et aux études.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+_État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans
+les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie,
+Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations
+générales._
+
+
+Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant
+ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
+l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
+occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
+appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
+annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle[772], que nous
+donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à
+la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
+proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute
+entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
+époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude
+firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
+enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la
+lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'œuvre de
+l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore
+quelque chose.
+
+[Note 772: Tom. I, p. 374.]
+
+Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et
+des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette
+période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté
+peut-être celle de Bologne[773]; vers le commencement du siècle, elle
+joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine,
+et eut pour professeurs _Guarino_ de Vérone, Jean _Aurispa_, et
+_Filelfo_. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des
+troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes[774] et le
+reprit[775]; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie,
+l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en
+disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq
+cents[776]. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille.
+Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion[777],
+l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
+jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent
+avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian,
+roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un
+trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce
+roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
+courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
+l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur
+lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs
+qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et
+plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y
+monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir
+au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande
+vénération par leur savoir[778].
+
+[Note 773: Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.]
+
+[Note 774: En 1428.]
+
+[Note 775: En 1431.]
+
+[Note 776: _Script. Rer. ital._ de Muratori, vol. XVIII, p. 641.]
+
+[Note 777: De 1450 à 1455.]
+
+[Note 778: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 60.]
+
+L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de
+l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la
+république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda
+un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état
+vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la
+grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul
+II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui
+accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce
+nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et
+en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait
+être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise,
+laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier
+siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient
+eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent
+bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de
+leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de
+Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent
+convenablement[779]. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
+les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois
+par la peste[780], qui en écarta les professeurs et les disciples; mais
+elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les
+troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane,
+pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
+put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus
+cessé de jouir.
+
+[Note 779: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
+
+[Note 780: En 1481 et 1485.]
+
+Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent
+constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
+d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de
+remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent
+alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de
+Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe[781]. Amédée
+VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
+augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit
+tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle
+n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à
+Chieri[782], à Savigliano[783], à Montcalier; elle revint enfin à
+Turin[784], où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours[785].
+
+[Note 781: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
+
+[Note 782: 1428; elle y resta huit ans.]
+
+[Note 783: 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta
+encore pour la même cause à Montcalier.]
+
+[Note 784: En 1459.]
+
+[Note 785: Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle
+suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par
+Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.]
+
+Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent
+alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes
+occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
+de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et
+de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans
+ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques
+élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés
+de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les
+jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
+carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de
+plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible,
+dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour
+nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
+dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages,
+l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le
+bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui
+mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire
+connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.
+
+L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à
+la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
+étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété
+venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint,
+le B. Bernardin de _Feltro_, de l'ordre des frères mineurs[786]. Trois
+papes les avaient autorisés[787]; et cependant quelques théologiens et
+quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un
+saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant
+illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis
+trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce
+qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se
+termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions
+utiles.
+
+[Note 786: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 227.]
+
+[Note 787: Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.]
+
+L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour
+premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un
+saint[788]. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462,
+affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion,
+était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
+de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait
+pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à
+Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à
+rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
+De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
+dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il
+voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et
+devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses
+adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
+foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
+l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant
+d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et
+ensanglanté le monde.
+
+[Note 788: Tiraboschi, _ibid._, p. 223.]
+
+Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
+matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce
+dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme
+pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
+l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
+aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques[789];
+c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
+les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui
+n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.
+
+[Note 789: _Ub. supr._, p. 234.]
+
+Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de
+saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre
+d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y
+trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même[790], quelques
+opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de
+soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
+cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la
+base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
+s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
+_Malerbi_. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il
+n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
+première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais
+style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise
+en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été
+réimprimée plusieurs fois[791], et ne laisse pas d'être encore
+recherchée des curieux.
+
+[Note 790: Page 235.]
+
+[Note 791: La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol.
+in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de _Squarciafico_, où il
+atteste avoir aidé _Malerbi_ dans son travail; ce qui prouve que
+_Fontanini_ (_Biblioth. ital._, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4°.),
+a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.]
+
+Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce
+qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et
+dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait
+guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus
+épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des
+lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la
+prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et
+n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que
+dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la
+fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul[792], que l'on a
+souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois
+maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens,
+qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise,
+moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine,
+professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain
+de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
+libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt
+des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent
+l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
+n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et
+apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.
+
+[Note 792: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 248.]
+
+Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même
+célébrité, _Niccolò Fava_, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans
+un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
+de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin
+de Sienne[793], qui était pourtant rival et antagoniste de _Fava_, le
+voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours.
+Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs
+arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
+qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de _Fava_,
+dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois
+point surpris, répondit _Fava_; rien ne convient mieux à des hommes
+grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les
+moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
+frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de
+l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le
+sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: _Fava_ le combattait
+corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa
+dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se
+contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant
+adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est _Fava_
+qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère,
+s'écria sur-le-champ: _Bone Deus_! Voilà Hérode et Pilate devenus amis!
+Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire,
+et leva la séance[794]; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne
+l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.
+
+[Note 793: _Ugo Benzi_.]
+
+[Note 794: Tiraboschi, _loc. cit._, p. 250 et 251.]
+
+Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours
+pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de
+règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort[795], et
+qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans
+l'Université de Padoue. On imprima aussi[796] ses commentaires sur
+plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les
+livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des
+météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité,
+ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs
+autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
+de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.
+
+[Note 795: Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut
+en 1474.]
+
+[Note 796: En 1476.]
+
+L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
+de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On
+connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et
+les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais
+expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
+étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
+On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec
+lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
+gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la
+dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation
+des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.
+
+La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait
+le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune[797].
+Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus.
+Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi
+leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et
+s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire.
+On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
+devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
+plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du
+savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les
+monarques des lois, comme Christophe de _Castiglione_, conseiller de
+Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
+jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et
+plusieurs autres.
+
+[Note 797: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 371.]
+
+Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre
+de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de
+l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
+venait de rouvrir[798], trois cents de ses écoliers le suivirent, et six
+cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre[799]. Ce Jean
+d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il
+était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre _Tartagni_, il
+ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des
+ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les
+Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés
+selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut
+croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et
+trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit
+féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
+blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la
+raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un
+commentateur célèbre dans Antoine de _Prato Vecchio_, créé comte et
+conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé
+plusieurs ouvrages[800].
+
+[Note 798: En 1402.]
+
+[Note 799: _Papadopoli, Hist. Gymn. Palav._, vol. I, p. 212.]
+
+[Note 800: Entre autres, Un _Répertoire_ ou _Lexique du Droit,
+Repertorium vel Lexicon juridicum_, Milan, 1481, et deux autres
+_Répertoires_, sur les _Œuvres de Barthole_, et sur les _Œuvres de
+Balde_, qui ont aussi été imprimés depuis.]
+
+Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et
+si universelle que François _Accolti_ d'Arezzo, ville féconde en hommes
+illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui
+d'_Aretino_, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur
+famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au
+quatorzième siècle, François _Accolti_ le fut au quinzième[801]. Il
+professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de
+Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis
+_Borso_ d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre
+d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur
+les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de
+jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du
+grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres
+attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le
+Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo,
+à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs
+fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais _Mazachelli_ et
+_Tiraboschi_ lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de
+faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
+s'allier avec des études graves et des emplois importants.
+
+[Note 801: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 394.]
+
+Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy
+_Cipolla_, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité
+_des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne_[802]; et plus
+encore un Pierre _Tommai_ de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de
+son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
+peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend
+une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous
+les siècles. À vingt ans, il savait par cœur tout le code[803]; on lui
+indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
+faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
+de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les
+difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les
+écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les
+récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les
+dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les
+répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon,
+cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de
+l'ame; le jeune _Tommai_ les répéta tous devant lui. Il retenait des
+sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait
+rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
+répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus
+fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième
+écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; _Tommai_
+dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait
+prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements
+qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et
+toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.
+
+[Note 802: _De Servitutibus urbanorum et rusticorum prœdiorum_.]
+
+[Note 803: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 411.]
+
+Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son
+esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
+merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le
+titre du Phœnix[804], livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui
+pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
+Bibliothèque de la moyenne et basse latinité[805], qu'il l'a trouvé si
+obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
+s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si
+difficiles à saisir. C'est ce Pierre _Tommai_, communément désigné sous
+le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
+de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle[806]. Le duc de Poméranie,
+Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps
+à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il
+voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre
+de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise,
+obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le
+professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient
+Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec
+les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant
+perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en
+Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par
+le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême
+vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes
+honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
+conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
+mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique
+chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
+peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que
+deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les
+plus étendus et les renommées les plus brillantes.
+
+[Note 804: _Phœnix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
+quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio_.]
+
+[Note 805: Vol. VI, p. 58.]
+
+[Note 806: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 414.]
+
+On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
+professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut
+engager à conserver, ceux de Barthélemy _Soccino_ de Sienne, et de son
+antagoniste le célèbre Jason _dal Maino_; ils disputèrent souvent
+ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de
+bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour,
+exprès le voyage[807]. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale
+de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé
+par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ
+un texte et de le citer à l'appui de son opinion. _Soccino_ s'en
+aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la
+sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre
+ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens
+de citer toi-même.» _Soccino_ était un homme d'un esprit mordant,
+joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il
+remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre[808], et ne
+laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une
+conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut
+chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit
+avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
+prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
+le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se
+rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui
+inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université
+avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita
+une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
+professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
+familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
+ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le
+pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas
+indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait[809],
+dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
+témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
+On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort[810], peut-être du
+chagrin de ne le pas avoir.
+
+[Note 807: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 421.]
+
+[Note 808: En 1507.]
+
+[Note 809: _Elog. Doctor. Vir._, p. 126.]
+
+[Note 810: Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.]
+
+Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si
+envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de
+professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières,
+on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
+verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux
+Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces
+canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
+a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention
+particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
+sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par
+cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par
+conséquent la civilisation imparfaite.
+
+Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il
+prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
+et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
+vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
+les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine
+quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et
+l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
+changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au
+quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait
+aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans
+système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on
+commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans
+presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne
+menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
+elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la
+base très-solide de l'attachement à la vie.
+
+Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie
+Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne
+leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse,
+partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre
+douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
+écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre.
+Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à
+sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa
+cour[811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
+Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand
+nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils
+furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
+siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs,
+dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui
+des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne
+voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
+des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter
+ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs
+effacés.
+
+[Note 811: _Pier Candido Decembrio_ dans sa Vie de Philippe-Marie
+_Visconti, Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières
+attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et
+grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre
+quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient
+d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
+Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection[812]. Pierre
+_Leoni_ de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la
+philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
+sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort
+entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il
+fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était
+jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
+de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
+dans une de ses élégies italiennes[813], et à qui l'histoire impute
+cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de
+Laurent[814].
+
+[Note 812: _Scriptor. Rer. ital._, vol. XXIV.]
+
+[Note 813: C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino,
+1723, in-4°., p. 412.]
+
+[Note 814: Tiraboschi, t. VI, p. 345.]
+
+Gabriel _Zerbi_, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après
+avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise
+lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave,
+y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge,
+partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait
+très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage.
+À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès,
+retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien
+de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui
+avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
+fit périr du même supplice[815]. Ce malheureux _Zerbi_ a laissé un livre
+de métaphysique, et un autre d'anatomie[816], dont M. Portal donne un
+extrait dans l'histoire de cette science[817]. Jean _Marliani_, de
+Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il
+donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
+suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un
+Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne
+nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
+magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan[818].
+_Marliani_ écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup
+d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
+réputation de l'auteur[819]. Alexandre _Achillini_, Bolonais, frère du
+poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe
+que médecin[820], et ce nom d'_Achillini_, porté, dans le siècle
+suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus
+illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.
+
+[Note 815: _Valerianus, de Infel. Liter._, l. I.]
+
+[Note 816: _Medicus theoricus_, c'est-à-dire, le professeur de
+médecine théorique.]
+
+[Note 817: Tom. I, p. 247 et suiv.]
+
+[Note 818: Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre
+1483.]
+
+[Note 819: Voyez-en la liste dans _Argelati, Bibl. Script. Mediol_,
+t. II, part. I.]
+
+[Note 820: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 359.]
+
+_Niccolò Leoniceno_, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme
+médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts
+érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le
+premier, en latin, les Œuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je
+sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
+j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il
+examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit
+sur les simples employés comme médicaments[821], ce livre lui fit des
+querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
+entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes
+ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé
+inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans.
+Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
+Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
+écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle _mal
+français_, qu'on nomme en France _mal de Naples_, et qui, dit-on, ne
+commença à être connue en Europe qu'en 1494[822]. On a enfin de lui
+trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
+qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.
+
+[Note 821: _Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
+medicaminibus scripserunt errores notati_, etc.; Bude, 1532, in-fol.]
+
+[Note 822: _De Morbo Gallico_, Venise, Alde, 1497. Les Œuvres de
+_Leoniceno_ ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.]
+
+L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de
+l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
+déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de
+la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était
+pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie[823] nomme avec
+soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes
+superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
+Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à
+leur donner de l'emploi[824]; leurs noms ne furent plus prononcés sous
+son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent
+à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
+astronomiques, on distingue Jean _Bianchini_, Bolonais, selon les uns,
+et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où
+sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées
+plusieurs fois dans le siècle suivant[825], et valurent à leur auteur,
+de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour
+ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes[826]. Un autre
+Ferrarois, Dominique-Marie _Novara_, fit un présent plus précieux au
+monde; il lui donna le grand Copernic. Ce _Novara_ était un génie hardi
+et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
+impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes
+ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de
+son Système du monde.
+
+[Note 823: _Pier Candido Decembrio, ub. supr._]
+
+[Note 824: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.]
+
+[Note 825: _Id. ibid._, p. 299.]
+
+[Note 826: _Id. ibid._, p. 302.]
+
+J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
+astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants
+musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles
+publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le
+plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle
+qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement
+parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une
+pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut
+_Franchino Gaffurio_. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451[827]; dans
+sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et
+jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les
+incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux
+enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure[828]. Il y
+composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet
+art[829], et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
+auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en
+astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
+et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la
+chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa
+chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
+temps après.
+
+[Note 827: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.]
+
+[Note 828: En 1484.]
+
+[Note 829: _Theoricum opus harmonicæ disciplinæ_, Milan, 1492,
+in-fol.; _Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid._, 1496; _de armo nicâ
+Musicorum instrumentorum, ibid._, 1418.]
+
+La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques
+furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
+où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que
+Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic
+de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
+Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa
+mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
+astronome et astrologue _Lucio Bellanti_ y répondit par une _Défense de
+l'astrologie_[830], aussi en douze livres, précédés d'un livre de
+questions _sur la vérité de l'astrologie_[831]. L'auteur paraît de la
+meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
+estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son
+ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne
+doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu
+digne de lui[832]. _Lorenzo Buonincontri_ de _San Miniato_ mêla aussi
+les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait,
+plus qu'aucun autre, d'en être exempt[833]. Obligé de quitter sa patrie
+dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante.
+Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme
+de l'_Astronomie_ de Manilius, et compta le célèbre _Pontano_ parmi ses
+disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
+prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres,
+intitulé _Des Choses naturelles et divines_[834], où il mêle, selon son
+caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies
+astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie
+et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
+dont une partie est imprimée dans le grand recueil de _Muratori_[835],
+et l'_Histoire des Rois de Naples_, aussi imprimée en grande partie dans
+un autre recueil[836]. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il
+vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal
+_Riario_ de ne pas mourir de misère.
+
+[Note 830: _Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum_.]
+
+[Note 831: _De Astrologiæ veritate liber Quæstionum_.]
+
+[Note 832: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.]
+
+[Note 833: _Id. ibid._, p. 306.]
+
+[Note 834: _Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus cœlestibus
+libri tres_.]
+
+[Note 835: Depuis 1360 jusqu'en 1458. _Script. Rer. ital._, vol.
+XXI.]
+
+[Note 836: _Delitiœ eruditorum_, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.]
+
+Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre,
+et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors
+cette science, c'est Paul _Toscanelli_, né à Florence, en 1397[837],
+auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant
+La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de
+solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de _Toscanelli_ était
+si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
+Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
+orientales. _Toscanelli_ répondit aux questions qui lui furent faites,
+par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de
+Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de
+navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
+conseils, au succès de l'entreprise[838]. C'est aux astronomes, c'est
+aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
+les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant
+de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
+toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y
+arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et
+l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à
+jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle
+mémorable, et qui en doit terminer le tableau.
+
+[Note 837: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 308.]
+
+[Note 838: Voy. la Vie de Christophe _Colombo_, par Ferdinand
+_Colombo_ son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé
+Ximenès.]
+
+La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en
+Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait
+publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
+à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de
+l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
+merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième
+siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par
+le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
+coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
+été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont
+disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement
+prouvé appartenir au Montferrat[839]. Celui-ci s'élançant plus loin
+dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une
+quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un
+nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir
+démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au château de
+_Cuccaro_, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie
+nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur
+les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé
+décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une
+influence funeste.
+
+[Note 839: Après avoir examiné les trois opinions contradictoires
+qui existaient au sujet de la patrie de Christophe _Colombo_, Tiraboschi
+s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
+_Galeani Napione_, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une
+Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre
+académie (_Littérature et Beaux-Arts_, année 1805), réimprimée depuis,
+avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8°.; et il
+parait avoir démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au
+château de _Cuccaro_. qui appartenait à sa famille.]
+
+_Cristoforo Colombo_, né en 1442 à _Cuccaro_, dans le Montferrat, de
+parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra,
+dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage
+avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait
+un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy
+_Colombo_, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à
+l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où
+Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère,
+et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de
+leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut
+alors qu'il écrivit à Paul _Toscanelli_, et qu'il en reçut une réponse
+propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
+dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. _Colombo_ fit d'abord au
+sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de
+visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
+commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à _Colombo_ ses
+cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
+heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
+Portugal comme il en était parti. _Colombo_ indigné abandonne ce pays,
+envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant
+partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il
+écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine
+franciscain, nommé _Marchena_[840], reparla de lui à la cour d'Espagne;
+on l'écouta enfin; mais les prétentions de _Colombo_ parurent trop
+fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter
+l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
+dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette
+conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta
+définitivement le projet. _Colombo_ fut appelé, reçu avec honneur, et
+créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans
+toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et
+gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils
+pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.
+
+[Note 840: _Fra Giovanni Perez de Marchena_.]
+
+Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec
+trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
+tentée[841]. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les
+découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui
+fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept
+vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi
+glorieuse que la première, fut troublée par les manœuvres de l'envie.
+_Colombo_ revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à
+son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour
+plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la
+Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore
+pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: _Colombo_ fut destitué
+de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se
+faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la
+grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage[842]
+s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat
+des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne,
+en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle
+n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de _Colombo_, n'eut
+plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines
+promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense
+de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la
+Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce
+grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
+fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.
+
+[Note 841: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.]
+
+[Note 842: En 1502.]
+
+Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un
+autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet
+amiral, nommé Alphonse d'_Ojeda_, avait sur sa flotte un homme destiné à
+recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux
+_Colombo_. Il se nommait _Amerigo Vespucci_. Né à Florence le 9 mars
+1451[843], d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne,
+pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les
+découvertes de _Colombo_ lui inspirèrent le désir d'en faire de
+semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et
+avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par
+des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
+la flotte d'Alphonse d'_Ojeda_ partit, il obtint du roi d'y être
+employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de
+cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On
+l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
+erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé
+le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant _Colombo_ avait
+découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs
+voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description
+dans des lettres que l'on possède imprimées[844], il revint en Espagne,
+et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
+emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes
+qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables,
+dit le judicieux _Tiraboschi_[845], pour un homme versé dans la science
+de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait
+commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau
+monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
+immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant
+les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il
+indiquait le nouveau continent par le nom d'_America_[846], et ce nom,
+répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel.
+Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au
+Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'_Amerigo
+Vespucci_ pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et
+très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages[847], après une si
+longue possession, il est trop tard pour les combattre.
+
+[Note 843: _Bandini, Vita di Amerigo Vespucci_, Florence, 1745,
+in-4°., cap. II, p. XXIV.]
+
+[Note 844: À la suite de sa Vie, écrite et publiée par _Angelo Maria
+Bandini, ub. supr._]
+
+[Note 845: Tom. VI, part. I, p. 190.]
+
+[Note 846: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 847: Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.]
+
+Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes mœurs l'usage de
+tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent
+celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
+Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par
+les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils
+tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le
+_Fanale_ qui le fut devant sa maison, par décret de la république[848].
+C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient
+bien mérité de la patrie.
+
+[Note 848: _Bandini, Vita_, etc., p. XLV.]
+
+Quand le bruit des voyages d'_Amerigo Vespucci_ et l'éclat de son nom se
+répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie
+envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent
+allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait _il
+Fanale_. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient
+obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
+palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi
+que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.
+
+Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire
+du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue
+entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses
+époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au
+commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
+siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon
+littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils
+ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à
+leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur
+les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la
+sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
+également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
+naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des
+anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
+langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On
+redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments.
+Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage
+n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un
+commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de
+consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses
+de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et
+jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
+littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates,
+non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands
+génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
+bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
+trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
+Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
+retrouve son lycée et Platon son académie.
+
+Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui
+avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant
+de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri,
+pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses
+fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu
+réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes.
+L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la
+vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît
+plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a
+d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré
+dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il
+s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
+d'arracher à la nature ses derniers secrets.
+
+Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles
+passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
+elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités
+nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
+humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races,
+accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
+de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la
+malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
+donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité
+primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
+furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en
+proportion le nombre et l'intensité de ses maux.
+
+Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons
+pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit
+humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que
+du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de
+plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au
+dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été
+croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous
+voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et
+l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop
+connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles;
+qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les
+plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
+multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est
+adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de
+bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
+sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et
+pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de
+la félicité convenable à sa nature.
+
+Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les
+autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des
+époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
+dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme
+font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie
+et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les
+esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
+siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+
+Page 9, ligne 24. «Bientôt la mort de son père et les soins de famille
+qui en furent la suite le rappelèrent (Boccace) à Florence.»--Une des
+lettres attribuées à Boccace, et imprimées, t. IV de ses Œuvres, édition
+de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on
+donne ici à la mort de son père, et même celle de plusieurs autres
+événements de sa Vie. Cette lettre, adressée à _Cino da Pistoja_ (_ub.
+supr._ p. 34), est datée du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort
+récente de son père, qui le laissa, à l'âge de vingt-cinq ans, maître
+de ses volontés. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a
+été supposée par _Doni_, qui la publia le premier dans les _Prose
+Antiche di Boccacio_, etc., que _Cino_ ne fut point le maître de
+Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle
+contient ne peuvent être d'aucune autorité. (Voy. _Mazzuchelli, Scritt.
+ital._, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)
+
+
+Page 46, note.--_Au Rinouviau_, etc. Je parle ici selon le préjugé
+commun, en attribuant, comme M. _Baldelli_, au roi de Navarre cette
+chanson, qui offre le premier modèle de l'_ottava rima_; elle ne se
+trouve point dans les manuscrits des poésies de Thibault. La Ravallière,
+qui les a publiées, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans
+son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent à Gace
+Brulés; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le
+savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet à ce vieux poëte
+qu'elle appartient.
+
+
+Page 53, ligne 27 et suiv. «L'ouvrage (l'_Amorosa Visione_ de Boccace),
+dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre
+du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une
+_canzone_ en vers très-réguliers, etc.» Voici, pour exemple, le premier
+des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de poésie, mais de
+patience, et une singularité poétique.
+
+ _Mirabil cosa forse la presente
+ Vision vi parrà, donna gentile,
+ A riguardar, si per lo nuovo stile,
+ Sì per la fantasia ch' è nella mente.
+ Rimirando vi un dì subitamente
+ Bella, leggiadra et in abit' umile,
+ In volontà mi venue con sottile
+ Rima tractar, parlando brievemente.
+ Adunque a voi cu'i tengho, donna mia,
+ Et chui senpre disio di servire,
+ La raccomando, madama Maria,
+ E priegho vi se fosse nel mio dire
+ Difecto alcun per vostra cortesia
+ Corregiate amendando il mio fallire.
+ Cara fiamma, per cui'l core o caldo,
+ Que' che vi manda questa visione
+ Giovanni è di Boccaccio da Certaldo_.
+
+Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la
+première de l'un des tercets du poëme; ainsi le premier vers: _Mirabil
+cosa forse la presente_, ayant vingt-six lettres, contient les premières
+lettre de vingt-six tercets, et répond aux soixante-dix-huit premiers
+vers du poëme. Le premier mot lui seul, _mirabil_, correspond aux vingt
+et un premiers vers, de cette manière:
+
+ 1. _Move nuovo disio l'audace mente,
+ Donna leggiadra, per voler cantare
+ Narrando quel ch' amor mi fè presente
+
+ 2. In vision, piacendol dimostrare
+ All' alma mia da voi presa e ferita
+ Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.
+
+ 3. Recando adunque la mente smarrita,
+ Per la vostra virtu, pensier' al cuore,
+ Che già temeva di sua poca vita,
+
+ 4. Accese lui d'un sì fervente ardore
+ Ch' uscita fuor di se la fantasia
+ Subito corse in non usitato errorè.
+
+ 5. Ben ritenne però il pensier di pria
+ Con fermo freno, et oltra ciò rilenne
+ Quel che più caro di nuovo sentia,
+
+ 6. In cui veghiand', allor mi sopravennè
+ Ne' membr' un sonno sì dolce soave
+ Ch' alcun di lor' in se non si sostennè.
+
+ 7. Li me posai, e ciascun' occhio grave
+ Al dormir diedi, per li quai gli aguati
+ Conobbi chiusi sotto dolce chiave_.
+
+_Claricio d'Imola_, qui a imprimé ces deux sonnets et la _canzone_, ou
+plutôt le _madrigale_, à la fin de son apologie de Boccace, après le
+poëme de l'_Amorosa Visione_, première édition, 1521, in-4°., a fort
+bien observé que ces trois pièces peuvent servir à faire connaître
+l'orthographe que Boccace employait, et les différences survenues à cet
+égard du quatorzième au seizième siècle. On voit en effet, par le
+sixième vers du sonnet, qu'on n'écrivait pas alors _et_ autrement qu'en
+latin, et que cette particule ne prenait pas un _d_ devant une voyelle,
+par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitième
+vers, qu'on écrivait _tractare_ par un _c_, comme les Latins, au lieu du
+double _tt, trattare, etc._ En mettant au premier de ces deux mots un
+_d_, et au second un double _t_, on ne retrouverait plus les initiales
+des tercets correspondants. Cette observation paraît avoir échappé à M.
+_Baldelli_, qui a inséré ces trois pièces dans le Recueil qu'il a publié
+des _Rime di Messer Giov. Boccacci_, Livourne, 1802, in-8°., p. 105 et
+suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de
+l'ancienne, et notamment dans ce huitième vers du premier sonnet,
+_trattar_, au lieu de _tractar_. La même remarque s'applique aux mots
+_tengo_, du neuvième vers, qu'il faut écrire _tengho_ pour se retrouver
+avec l'orthographe du poëme; _difetto_, du treizième vers, qui est ici
+au lieu de _difecto_; et, ce qui est plus remarquable, _ho_, au lieu de
+_o_, dans le premier vers du tercet ajouté: _Cara fiamma per ciu'l core
+o caldo_. Cette première personne du présent; écrite par l'_o_ simple,
+et non pas par _ho_, comme dans M. _Baldelli_, prouve que Boccace
+l'écrivait ainsi; il n'écrivait donc pas _ho_, comme on l'a fait depuis,
+et comme Métastase et d'autres écrivains en vers et en prose ont
+récemment cessé de le faire.
+
+À cette gêne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore
+celle de diviser son _Amorosa Visione_ en cinquante chants, tous d'un
+nombre de vers parfaitement égal. Chacun de ces chants a vingt-neuf
+tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de _chiusa_, pour
+chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le poëme entier, quatre
+mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant,
+où il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers à la somme
+totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un poëme dans ce
+genre pour sa maîtresse, on en concluerait qu'il ne serait ni poëte ni
+amoureux: Boccace était cependant l'un et l'autre; mais les temps sont
+changés.
+
+
+Page 114, note(4)--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chénier n'était
+point encore attaqué de sa dernière maladie; et, malgré l'état
+habituellement inquiétant de sa santé, on pouvait encore espérer de le
+conserver long-temps: on était loin de croire aussi prochaine la perte
+irréparable qu'ont faite en lui la Littérature française et l'Institut.
+
+
+Page 153, addition à la note(2).--L'édition de Florence, Giunta, 1605,
+est celle qui fut faite d'après l'excellent travail de _Bastiano de'
+Rossi_, surnommé l'_Inferigno_ dans l'académie de la Crusca. Les
+éditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de _Cresenzio_
+s'étaient multipliées, et il n'y en avait aucune qui ne fût remplie des
+fautes les plus grossières; il y en avait même un très-grand nombre dans
+la première édition de 1478. Les académiciens voulant se servir
+fréquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant
+aucune édition à laquelle ils pussent se fier, _Bastiano de' Rossi_ se
+chargea d'en préparer une qui pût être regardée comme classique. Il
+conféra les principales éditions entre elles et avec les six meilleurs
+manuscrits, et parvint à redonner au texte de cette élégante traduction,
+sa pureté primitive. C'est se savant philologue qui a réduit l'ouvrage
+dans la forme où il est aujourd'hui.
+
+
+Page 167, ligne 10. «_Villani_, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait
+mention de cette cérémonie, dans laquelle _Zanobi_, la couronne sur la
+tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous
+les barons de l'empereur.» Il compare ensuite _Zanobi_ avec Pétrarque,
+qui avait reçu le même honneur à Rome; il reconnaît que Pétrarque lui
+était supérieur, et avait traité de plus grands sujets; qu'il avait
+aussi écrit davantage, parce qu'il avait commencé plus tôt, _et avait
+vécut plus long-temps_. «Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est
+pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages étaient peu
+connus _pendant leur vie_; et, quoiqu'ils fussent agréables à entendre,
+les talents théologiques _de nos jours_ les font regarder comme de peu
+de valeur au jugement des sages: _Le virtu' theologiche a' nostri di le
+fanno riputare a vile nel cospetto de' savii_.» Le jugement des sages a
+varié depuis ce temps-là, du moins à l'égard de l'un de ces deux poëtes.
+On doit pourtant observer que _Villani_ ne parle ici que de poésies
+latines; mais ce passage donne lieu à une autre observation. Mathieu
+_Villani_, qui mourut en 1363, parle de _Zanobi_ et de Pétrarque comme
+s'ils étaient morts tous deux depuis long-temps. Cependant _Zanobi_ ne
+mourut que deux ans avant Mathieu, et Pétrarque survécut à ce dernier
+plus de dix ans. _Villani_ aurait-il vécu et écrit beaucoup plus
+long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquième
+livre de son Histoire aurait-il été altéré, peut-être même interpollé,
+dans des temps postérieurs, par quelque théologien zélé pour l'honneur
+de sa science? L'une ou l'autre de ces conséquences est certaine, et
+plus vraisemblablement la dernière; c'est une question sur laquelle je
+ne puis m'arrêter, et que je me borne à présenter aux bons critiques
+italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. _Zanobi_, couronné en
+1355, meurt en 1361; Mathieu _Villani_ en 1363, et Pétrarque en 1374
+seulement. Mathieu, arrêté par la mort dans la composition de son
+histoire, en a laissé onze livres: le passage que je suspecte est dans
+le cinquième. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de _Zanobi_, mort
+depuis si peu de temps, et de Pétrarque, vivant encore, comme il en est
+parlé dans ce passage? _E nota che_ IN QUESTO TEMPO _erano due
+eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca età.
+L'altro c'_ HAVEA. _nome messere Francesco di ser Petraccolo_... ERA _di
+maggiore eccelenzia, e maggiori e più alte materie compose, e più, però
+ch' e'_ VIVETTE PIU LUNGAMENTE, _e cominciò prima. Ma le loro cose_,
+NELLA LORO VITA _a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono
+dilettevoli a udire, le virtù theologiche_ A' NOSTRI DÌ, _le fanno
+riputare a vile nel cospetto de' savii_. Je persiste donc à regarder ce
+trait comme une interpollation théologique, faite dans le texte de
+_Villani_.
+
+
+Page 169, addition à la note(2).--_Zanobi_ avait commencé dans sa
+jeunesse un poëme à louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit
+que Pétrarque traitait le même sujet, il l'abandonna aussitôt. On a de
+lui une traduction assez élégante en prose des _Morales de S. Grégoire_;
+il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe
+sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conservée en manuscrit à
+Milan, dans la bibliothèque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer
+à _Zanobi_, par quelques personnes, un poëme sur la sphère, qui n'existe
+pas.
+
+
+Page 262, ligne 3 et suiv. «C'est de son école (d'Emmanuel Chrysoloras),
+que sortirent _Ambrogio Traversari_... _Palla Strozzi_, etc.» Ce dernier
+ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de
+Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des
+lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littéraire, et dans
+l'histoire politique. Depuis le commencement du siècle jusque vers l'an
+1434, on le voit remplir dans cette république, des ambassades et
+d'autres grands emplois. C'est à lui que Florence dut le rétablissement
+de son Université. Sa maison fut pendant plusieurs années l'asyle de
+Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. _Palla Strozzi_
+le soutint par ses libéralités, jusqu'au temps où Thomas passa dans la
+maison des Médicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer à Florence
+Emmanuel Chrysoloras. Il manquait à ce savant des livres grecs pour
+servir de texte à ses leçons; _Palla Strozzi_ en fit venir de Grèce un
+grand nombre à ses frais, et en fit présent à son maître. Il était, en
+un mot, rival de Cosme de Médicis, en amour des lettres et en
+libéralité; malheureusement il l'était aussi en politique; il fut un des
+principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi
+du bannissement des chefs du parti contraire. _Palla Strozzi_, exilé à
+Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de
+forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours
+des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote
+sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est
+inconnu, lui faisait dans la même langue d'autres lectures, et il ne se
+passait point de jour où il s'exerçât lui-même à traduire du grec en
+latin. Le pouvoir toujours croissant des Médicis empêcha qu'il fût
+jamais rappelé dans sa patrie. Il mourut à Padoue en 1462, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N°. 27.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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