summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--31720-0.txt14917
-rw-r--r--31720-0.zipbin0 -> 346634 bytes
-rw-r--r--31720-8.txt14917
-rw-r--r--31720-8.zipbin0 -> 343050 bytes
-rw-r--r--31720-h.zipbin0 -> 383027 bytes
-rw-r--r--31720-h/31720-h.htm17671
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 47521 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/31720-0.txt b/31720-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..c569515
--- /dev/null
+++ b/31720-0.txt
@@ -0,0 +1,14917 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (3/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE,
+
+PAR P. L. GINGUENÉ,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+
+SECONDE ÉDITION,
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
+
+PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+
+À PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+BOCCACE.
+
+_Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages,
+autres que le Décameron_; en latin, _Traités mythologiques, historiques,
+etc.; seize Églogues_; en italien, _Poëmes; Romans en prose; la Vie du
+Dante; Commentaire sur la Divina Commedia_.
+
+
+L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y
+produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus
+heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils
+prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils
+arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit
+aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni
+donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même
+comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier
+des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le
+genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il
+le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier
+rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.
+
+Jean Boccace naquit en 1313[1], d'une famille estimée dans le commerce,
+originaire de _Certaldo_, château situé à vingt milles de Florence, au
+bord de la rivière d'_Elsa_, dans une vallée qui, du nom de cette
+rivière, a pris le nom de _Val d'Elsa_. Son père, nommé _Boccaccio di
+Chellino_, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de
+ses aïeux, quitta _Certaldo_ pour aller s'établir à Florence, où il
+acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son
+nom les mots _da Certaldo_, il n'était point né dans ce château; il
+voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa
+famille. _Boccaccio di Chellino_, appelé à Paris par les affaires de son
+commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean
+Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à
+Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un
+grammairien habile, nommé _Giovanni da Strada_. Il annonça bientôt les
+dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces
+pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de
+la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en
+vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de
+son âge.
+
+[Note 1: Tiraboschi, _Storia della Letter. ital._, t. V, l. III, p.
+441.]
+
+Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un
+littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était
+lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le
+plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la
+tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à
+Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui
+continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de
+satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à
+Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances
+inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années
+toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses
+occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination.
+Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour
+s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge
+de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples[2]. En parcourant les
+curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce
+monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se
+déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets
+de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace,
+Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua
+plusieurs fois la _Divina Commedia_, et l'une de ses premières
+compositions poétiques fut peut-être celle des _Arguments_ de ce
+poëme[3]. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la
+bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir
+des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.
+
+[Note 2: 1333.]
+
+[Note 3: On trouve ces _Argomenti_ parmi les _Rime liriche del
+Boccaccio_, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802,
+in-8°. Le même M. Baldelli (_Vita di Giovanni Boccaccio_, Firenze, 1806,
+in-8°.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur
+celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les
+enfants le nommaient déjà _le poëte_, son père, dans un de ses voyages,
+put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand
+poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit,
+pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa
+jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet
+âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses
+preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il
+rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant.
+_Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí
+adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit_. Cela peut
+vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait
+profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître.
+_Adalescentul_ ne convient guère à un enfant de sept ans. On est
+cependant porté à adopter l'opinion]
+
+Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement
+passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea
+seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui
+obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes
+célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des
+Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux
+lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude
+de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit
+en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était
+intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette
+langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus
+hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt
+l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé
+Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la
+philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût
+fait de grands progrès.
+
+Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un
+spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut
+témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi
+Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte[4]. Il
+entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et
+l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe
+extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à
+Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation
+généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment
+naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la
+tendre affection d'un ami.
+
+[Note 4: 1341.]
+
+Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement
+d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne
+donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle
+figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville
+où la corruption des mœurs était extrême, il avait mis peu de réserve et
+peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une
+église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune
+princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou
+huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté
+parfaite les talents et les qualités les plus aimables[5]. Devenu
+amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une
+autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si
+souvent désignée sous le nom de _Fiammetta_, et c'est pour elle qu'il
+composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé _Filocopo_.
+Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la _Théséide_, comme le dit
+le comte Mazzuchelli[6], il le composa aussi pour elle: il lui dit même
+dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra,
+dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à
+eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de
+leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu
+contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans
+ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse
+peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une
+de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt
+comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de
+rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout
+est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des
+reines, et Marie, déguisée sous le nom de _Fiammetta_, n'a l'air que
+d'une femme galante, comme tant d'autres.
+
+[Note 5: Voyez _Vita di Giov. Boccaccio_, p. 22, et à la fin de
+ouvrage, _Illustrazione quinta_.]
+
+[Note 6: _Scrittor. ital._, vol. II, part. III, p. 1317.]
+
+Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et
+ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui[7].
+Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps
+de la tyrannie du duc d'Athènes[8], envoyé par le roi de Naples aux
+Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de
+sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et
+le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses
+n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à
+tous ces mouvements. Le souvenir de _Fiammetta_, et la composition de
+quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource
+contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres
+l'_Ameto_ ou l'_Admète_, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant
+son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins
+nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son
+amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans
+d'absence[9]; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa
+fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans
+corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt
+l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus
+terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la
+paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.
+
+[Note 7: 1342.]
+
+[Note 8: Gaultier de Brienne.]
+
+[Note 9: 1344.]
+
+Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics
+n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des
+cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace
+continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans
+ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine
+Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,
+aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la
+conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs
+endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses
+malheurs; bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui
+en furent la suite, le rappelèrent à Florence[10], où il resta désormais
+fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part
+qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui
+illustraient alors cette république.
+
+[Note 10: 1350.]
+
+L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son
+triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé.
+Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla
+au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel
+honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura
+autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux
+littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette
+amitié. Les nœuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante,
+quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le
+décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la
+première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et
+ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande
+considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux
+personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état
+républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par
+le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à
+enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il
+ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été
+l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son
+fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des
+ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des
+seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,
+marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie
+pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur
+ambassadeur[11]; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV
+y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour
+concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se
+comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en
+ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des
+Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de
+la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore
+député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome,
+où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.
+
+[Note 11: 1352.]
+
+Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la
+supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins
+équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il
+s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne
+connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles
+lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé,
+qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.
+Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne
+sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi
+d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce
+qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus
+de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la
+prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli,
+les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui
+avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second
+en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans
+ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du
+_Décameron_. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à
+Florence, trois ans après son retour[12]. Le bruit que fit cette
+publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle
+fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il
+jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore
+fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et
+que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.
+
+[Note 12: 1353.]
+
+En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire,
+il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues
+anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à
+grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'œuvre qui avaient pu
+échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il
+faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver
+des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il
+visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il
+recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa
+main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait
+pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,
+d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un
+copiste de profession en eût autant écrit[13]. Dans une excursion qu'il
+fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée
+plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours
+réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens
+manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque
+reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y
+avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux
+fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il
+en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La
+douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des
+moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient
+un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des
+psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et
+aux enfants[14]. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que
+trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que,
+si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on
+leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.
+
+[Note 13: Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, _Vita del
+Boccaccio_, p. 127.]
+
+[Note 14: _Benvenuto da Imola_, Comment. sur Dante, _Paradis_, c.
+22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p.
+113.]
+
+En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace
+ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son
+ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait
+encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches
+présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité
+littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de
+Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux
+écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent
+du _Traité de S. Augustin sur les Psaumes_. Enfin, dans une visite qu'il
+lui fit à Milan[15], où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point
+vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux
+au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à
+Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de
+son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les
+ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,
+ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya
+l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître[16].
+
+[Note 15: En 1359.]
+
+[Note 16: J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit,
+précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°.
+3199.]
+
+Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la
+littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux
+amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,
+quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce
+Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour
+Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et
+l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait
+traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le
+plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de
+Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où
+il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de
+l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il
+part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette
+ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le
+décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il
+persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il
+loge dans sa propre maison.
+
+Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à
+Florence[17]; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la
+langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à
+son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus
+sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en
+tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes
+d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction
+latine[18]. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de
+Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par
+l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres
+grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts,
+tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à
+tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit
+enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur
+florentin[19] qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits
+grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la
+générosité de Boccace.
+
+[Note 17: Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour
+Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il
+regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête,
+dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de
+manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.]
+
+[Note 18: Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de
+l'_Odyssée_. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une
+copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par
+la réponse de Pétrarque, que celle de l'_Odyssée_ n'était pas finie.
+(_Senil._, l. V, ép. I.) Cependant cette traduction existait en entier,
+ainsi que celle de l'_Iliade_, dans l'abbaye Florentine, du temps de
+l'abbé Mehus. (voyez _Vit. Ambr. Camald._, p. 273); et l'_Odyssée_
+seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis
+(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois
+vers, dans une note sur le premier des éclaircissements
+(_Illustrazioni_) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.]
+
+[Note 19: Giannozzo Manetti.]
+
+Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue,
+qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il
+devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs
+hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de
+grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une
+connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses
+ouvrages d'érudition[20], qui prouvent que le vrai sens des termes lui
+échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les
+leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées
+plus que des mots[21]. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre
+le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour
+des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués
+s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de
+colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore
+étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps
+avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et
+dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète
+encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la
+destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la
+renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace,
+donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce
+qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas
+moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les
+îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups
+d'un vainqueur ignorant et barbare.
+
+[Note 20: M. Baldelli, _Vita del Bocc._, p. 139, note.]
+
+[Note 21: _Id. ibid._]
+
+La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les
+plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit
+oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces
+dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout
+depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un
+dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,
+son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses
+goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et
+qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent
+alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas
+ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses
+livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace
+refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car
+il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et
+qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y
+obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir
+partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est
+d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes
+richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et
+une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un
+ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous
+enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma
+plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec
+vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira
+abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison.
+Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus
+encore, si vous en doutez[22].» Boccace n'accepta point ces offres
+généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si
+bon cœur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus,
+accompagné d'un redoublement d'amitié.
+
+[Note 22: Petrarch., _Senil._, l. I, ép. 4, tout à la fin.]
+
+Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était
+question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la
+licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui
+parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute
+l'autorité d'un père.
+
+Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent
+peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait
+singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa
+maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait
+pas[23], demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la
+part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui
+n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la
+permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où
+il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits, et lui fit des
+remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur
+son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a
+chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à
+la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous
+mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce
+chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père
+Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage
+tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il
+lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être
+connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des
+commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il
+irait ensuite trouver Pétrarque.
+
+[Note 23: Il se nommait _Giovacchino Ciani_.]
+
+Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation
+de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la
+réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa
+bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit
+part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à
+Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété,
+mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des
+mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la
+prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux
+vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace,
+c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,
+dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la
+sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la
+Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce
+moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir
+rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je
+dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses
+mœurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de
+s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de
+l'orateur, serviront à m'éclairer[24].»
+
+[Note 24: _Petrarc. Senil_, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette
+longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus
+haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée
+comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date
+du 29 mai, t. VII, page 228.]
+
+C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors
+que Boccace prit l'habit ecclésiastique[25], et qu'il voulut se livrer à
+l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture
+légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que
+cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des
+conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.
+Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le
+grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu
+d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du
+maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il
+fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si
+peu dignes de lui[26], le grand sénéchal prit avec lui des airs de
+hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la
+bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir
+long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière.
+Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et
+alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts
+qu'il venait d'éprouver[27]. Il y demeura trois mois, et put comparer à
+loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité
+accordée par l'orgueilleuse grandeur[28].
+
+[Note 25: Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il
+était fils naturel. Manni nous apprend (_Istoria del Decamerone di Giov.
+Boccac._, Florence, 1742, in-4°., p. 14), que Joseph Marie Suarès,
+camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des
+recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième
+siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute
+sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se
+procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin,
+secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la
+recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M.
+Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant
+d'autre. Voyez _Vita del Boccac._, p. 164, note.]
+
+[Note 26: C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les
+muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. _Prose
+di Dante e di Baccaccio_, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle
+idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce
+temps-là!]
+
+[Note 27: 1363.]
+
+[Note 28: M. Baldelli, _loc. cit._]
+
+Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par
+la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait
+besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position
+est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le
+premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite
+maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus
+précieux que ne serait un riche palais[29]. C'est là que, dans une
+entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa
+même ses ouvrages en langue latine[30], qui lui ont obtenu, pendant deux
+siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La
+considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa
+retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux
+ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome,
+dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour
+pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de
+Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra
+dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui
+semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint
+pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part
+d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa
+réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean
+Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses
+vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux
+ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que
+lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce
+prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection
+de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence
+et dans la pureté de sa foi[31], etc.
+
+[Note 29: M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille
+des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses
+propres armes, et y fit sculpter cette inscription:
+
+ _Has olim exiguas coluit Boccatius œdes
+ Nomine qui terras occupat, astra, polum._
+
+Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le
+dessin, _ub sup._, p. II.]
+
+[Note 30: _De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis_,
+etc.; _de casibus virorum et fœminarum illustrium; de Claris
+mulieribus_.]
+
+[Note 31: Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une
+fondation ecclésiastique, _Confidens quam plurimum_, disait cet évêque,
+_de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de
+Certoldo, civis et clerici florentini_. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.
+191, note.]
+
+Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui
+l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il
+croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti,
+qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son
+ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui
+rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son
+esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de
+Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où
+il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature.
+Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son
+compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de
+Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance
+ce long voyage[32]: sa confiance était mal placée: l'abbé[33] évita même
+sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les
+embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant
+à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur
+l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à
+l'occasion de ce malheureux voyage[34].
+
+[Note 32: 1370.]
+
+[Note 33: Il s'appelait _Niccolò di Montefalcone_.]
+
+[Note 34: On trouve dans la Préface des Nouvelles de _Franco
+Sacchetti_, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue
+entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit
+en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec
+plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de
+Calabre. _Vita di Giov. Bocc._, p. 195, note.]
+
+De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les
+désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque
+mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte
+d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du
+premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la
+tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous
+côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son
+service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait
+souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore
+augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en
+jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à
+Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo[35].
+
+[Note 35: 1373.]
+
+À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne,
+accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le
+rendit un objet dégoûtant pour lui-même[36]. Ses forces furent bientôt
+comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui
+permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise
+terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans
+une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une
+révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état,
+quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque
+d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu
+d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait
+professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à
+son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les
+injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son
+ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la
+place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir
+par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le
+sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement _la divina
+Commedia_, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les
+beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette
+chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré
+sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si
+bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit
+aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans
+l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est
+indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.
+
+[Note 36: _Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli
+la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini,
+ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'
+sintomi i più sinistri_, etc. M. Baldelli, _Vita di Giov. Bocc._, p. 199
+et 200.]
+
+Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces
+lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de
+temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le
+frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il
+appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de
+Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,
+de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son
+testament.
+
+«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt
+donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec
+vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers
+adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie
+la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et
+ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de
+langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il
+pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères[37], où il
+continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais,
+continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre
+lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant
+presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa
+probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses
+vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de
+l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur
+cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par
+les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux
+innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit
+être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre
+épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus
+amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que
+l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu,
+lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble
+cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le
+temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne,
+dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu,
+non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera
+désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.
+On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même
+que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de
+Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent
+le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute
+point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus
+éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de
+loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en
+lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs
+entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les
+sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des
+villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits
+des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a
+pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En
+effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie
+de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu
+l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes,
+s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie[38].
+
+[Note 37: _In avitum Certaldi agrum._]
+
+[Note 38: Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par
+l'abbé Mehus, _Vita Ambros. Camald._, pag. 203-205.]
+
+Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir
+combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue
+comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait
+deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et
+pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de
+lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient
+chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt
+commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient
+ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les
+communications, les conseils et les doux épanchements de
+l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la
+campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il
+mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore
+jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de
+soixante-deux ans.
+
+Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il
+dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux
+neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable
+est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis
+avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain
+père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et
+sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont
+ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle
+suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et
+orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de
+Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les
+ornements et les livres[39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il
+n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa
+jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui
+présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à
+Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en
+quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont
+médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que
+Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude[40]:
+
+ _Patria Certaldum, studium fuit alma poësis_.
+
+[Note 39: Voyez Mehus, _Vita Ambr. Camald._, p. 288.]
+
+[Note 40:
+
+ _Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.
+ Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum
+ Mortalis vitœ, Genitor Bocchaccius illi,
+ Patria_ etc.]
+
+Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant
+pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et
+surtout _Franco Sacchetti_, firent des vers à sa louange. Il fut frappé
+deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans
+après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui
+ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans
+l'église de _Sancta-Maria del Fiore_; mais ce projet ne fut exécuté pour
+aucun de ces trois grands hommes.
+
+Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour
+du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour
+de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune
+ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés
+vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit.
+Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les
+autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de
+ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec
+les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant
+pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout
+dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de
+sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage
+rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa
+taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa
+conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie,
+l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il
+ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à
+répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.
+
+Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son _Traité de
+la généalogie des Dieux_[41]. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis
+qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de
+Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en
+quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce
+que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système
+mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres
+particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux
+demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux.
+Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs,
+contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les
+moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite
+ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le
+quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y
+rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire,
+de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait
+entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut
+sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.
+
+[Note 41: _De Genealogiâ Deorum_, lib. XV.]
+
+Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après[42], eut alors, et
+dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce
+temps lui prodiguèrent les plus grands éloges[43]; toutes les
+bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut
+inventé, les éditions se multiplièrent rapidement[44]: cela devait être.
+Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites
+et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de
+lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même
+sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition
+plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce
+qu'a dit Louis Vivès[45], que ce livre, où Boccace a rassemblé en un
+seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne
+pouvait l'attendre de son siècle.
+
+[Note 42: En 1373.]
+
+[Note 43: Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,
+etc.]
+
+[Note 44: L'une des premières éditions porte ce titre: _Genealogiæ
+Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum
+Hierusalem et Cypri regem_; et à la fin du volume _Venetiis impressum
+anno salutis_, 1472, in-fol.]
+
+[Note 45: _Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam
+illo erat sæculo sperandum_. Ludov. Vives, _de Tradend, Disciplin._]
+
+On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre
+sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les
+étangs, et les différents noms de mer[46]. On le trouve ordinairement,
+et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent.
+Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put
+être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les
+notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve
+expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des
+montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans
+les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les
+variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les
+différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les
+erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.
+
+[Note 46: _De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,
+Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris_, imprimé à Venise,
+en 1473, in-fol.]
+
+Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le
+premier est un Traité _Des infortunes des Hommes et des Femmes
+illustres_[47]. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux
+personnages de son temps. Le second est intitulé: _Des Femmes
+célèbres_[48], et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de
+Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait
+beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus
+fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions,
+une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et
+entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla
+son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut
+jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du
+Traité de Pétrarque, intitulé: _Des Choses mémorables_; mais la latinité
+n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de
+celle des bons siècles de Rome.
+
+[Note 47: _De casibus Virorum et Fæminarum illustrium_, lib. IX.]
+
+[Note 48: _De claris Mulieribus_.]
+
+Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la
+prose. Boccace a laissé seize églogues[49], dont plusieurs sont assez
+longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont
+particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à
+la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi
+difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la
+troisième églogue est intitulée _Faunus_, et ce Faune, qui est le
+principal interlocuteur, est _Francesco degli Ordelaffi_, seigneur
+d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui
+avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour
+le séjour des forêts[50]. Il eut des aventures extraordinaires, dont
+l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion
+plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si
+l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La
+quatrième est intitulée _Dorus_; sous ce nom, le poëte a voulu désigner
+Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine
+Jeanne, qui était fugitive comme lui[51], est le sujet de cette églogue.
+Boccace nous apprend lui-même[52] que, comme Louis était sans doute
+dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec
+_doris_, signifie amertume, il lui a donné le nom de _Dorus_. Il y a
+deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.
+
+[Note 49: Imprimées à Florence, par _Philippo di Giunta_, 1504,
+in-8°.]
+
+[Note 50: Ces explications des Églogues de Boccace ont été données
+par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées
+en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié
+tous les passages relatifs à ces mêmes explications, _Istor. del
+Decamer._, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une
+Dissertation historique de _Domenico Antonio Gondolfo_, de l'ordre des
+Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704,
+in-4°., à l'article de frère _Martin de Signa_, à qui elle fut adressée
+par l'auteur.]
+
+[Note 51: Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,
+pour venger le meurtre de son frère André.]
+
+[Note 52: Dans la lettre citée ci-dessus.]
+
+Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce
+que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien
+reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand
+sénéchal[53], qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce
+que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre _De
+l'Amitié_. La cinquième églogue a pour titre _Sylva cadens_, la forêt
+tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre,
+mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et
+tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette
+forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes
+et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue
+est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus _Dorus_, mais
+_Alcestus_, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se
+portait avec ardeur à la vertu. Or, _alce_, en grec, selon Boccace,
+signifie vertu; et _æstus_, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela
+est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du
+même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de
+si près.
+
+[Note 53: Nicolas Acciajuoli.]
+
+Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples
+qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette
+république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés
+_Jurgium_, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est
+l'empereur, et la bergère _Florida_, qui est Florence; l'autre, qui a
+pour titre _Midas_, représente la tyrannie d'un maître avare; et le
+poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,
+ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième,
+l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement
+de l'empereur, sont indiqués par le titre de _Lipis_, attendu que ce
+mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude[54];
+et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme _Batrachos_,
+mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur,
+nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des
+grenouilles.» La dixième églogue est intitulée _la Vallée obscure_,
+parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais.
+L'interlocuteur _Lycidas_, désigne un tyran, du grec _lycos_, loup,
+animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur
+_Dorilas_, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le
+poëte a donné dans une autre églogue le nom de _Dorus_ au roi Louis, et
+qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi,
+il appelle celui-ci, par diminutif, _Dorilas. Panthéon_ est la titre de
+la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses
+divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son
+interlocuteur _Glaucus_, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,
+Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta
+tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.
+Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se
+jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs
+des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même,
+c'est-à-dire saint[55].--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut
+avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du
+Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux
+que Boccace écrivit en langue vulgaire.
+
+[Note 54: _Lipis grœcè, latinè dicitur anxietas_. Ub. supr.]
+
+[Note 55: Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq
+dernières Églogues. On peut les voir, _ub. supr._, p. 60, 61 et 62. Je
+citerai pourtant ici la quinzième, intitulée _Philostropus_, de
+_philos_, ami, et _strepo_, tourner, convertir; Boccace y représente sa
+conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de
+_Philostropus_, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François
+Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs
+du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon
+à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et
+je me désigne moi-même sous le nom de _Thiplos_, qui peut aussi convenir
+à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses
+mortelles, parce que _thiphos_, en grec (il a voulu dire _typhlos_),
+signifie un aveugle.]
+
+La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie:
+_studium fuit alma poësis_. Nous avons cependant vu comment il traita
+ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne
+furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il
+livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté
+plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir
+essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être
+l'inventeur de l'_ottava rima_, forme poétique si heureuse, qu'un seul
+poëte excepté[56], elle fut ensuite adoptée par tous les épiques
+italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la
+poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le
+sonnet et la _canzone_ étaient décidément appropriés au genre lyrique.
+La _terza rima_ avait quelque chose de contraint et d'austère, et les
+repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès
+l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des
+six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des
+deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît
+s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate;
+et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense
+sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des
+anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour
+avoir été si généralement adoptée.
+
+[Note 56: Le Trissino.]
+
+On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la _Théséide_ fut le premier
+poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère
+_Fiammetta_. C'est donc dans la _Théséide_ que parut, pour la première
+fois, la forme harmonieuse de l'_ottava rima_, dont Boccace est
+généralement reconnu pour inventeur[57]; et ce fut le premier poëme où,
+renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les
+fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des
+anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des
+aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent
+pour faire de la _Théséide_ un monument littéraire qui ne sera jamais
+sans intérêt.
+
+[Note 57: Le Trissino, dans sa _Poétique_; le Crescimbeni, dans son
+_Hist. de la Poésie vulgaire_, et presque tous les auteurs italiens,
+attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,
+t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux
+Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens
+Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que
+l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient
+aux Toscans. _Prose_, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de
+l'Allacci (_Poeti Antichi raccolti da codici manoscr._, etc., Napoli,
+1661), on trouve une _canzone_ de Giovanni de Buonandrea, dont les
+quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes
+croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont
+été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur
+accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France,
+avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute
+entière, une de ces octaves citée par Pasquier (_Recherches de la
+France_, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
+
+ Au Rinouyiau de la doulsour d'esté
+ Que reclaircit li doiz à la fontaine,
+ Et que son vert bois, et verger, et pré,
+ Et li rosiers en may florit et graine;
+ Lors chanterai que trop m'ara grevé
+ Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:
+ Et fins amis à tort acoisonnez,
+ Et moult souvent de léger effréez.
+
+Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du
+comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu
+commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à
+en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la
+chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa
+_Théséide_, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.]
+
+Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en
+est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand
+épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue
+l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes
+Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces
+femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats
+contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine
+Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées
+en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre
+guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux
+guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à
+Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des
+guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer
+contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille
+rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés
+faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces
+derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang
+royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux
+le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et
+les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une
+prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la
+suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en
+cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent
+amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de
+leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.
+
+Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se
+donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et
+point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un
+contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au
+vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie
+échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé
+mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut
+recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il
+expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon,
+qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux
+paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même
+consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi
+que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les
+événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns
+aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les
+descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails,
+mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave
+y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a
+point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie
+soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui
+donner.
+
+Le _Filostrato_ poëme en dix parties, aussi en _ottava rima_, est à peu
+près du même temps. Boccace l'adresse de même à _Fiammetta_, ou à la
+princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre
+la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps
+héroïques accommodée à la moderne. _Filostrato_ n'est point le nom du
+héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme
+notre auteur; et il intitule son poëme _Philostrate_, nom composé, selon
+sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui
+signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur
+qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il
+en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est
+pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon,
+mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié
+dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à
+Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès
+de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède
+à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus.
+Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du _Décaméron_ dans
+la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,
+est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à
+qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne
+pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi
+Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis,
+soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque
+trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon
+ou quelque autre oiseau de chasse.
+
+Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des
+Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans
+plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les
+Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont
+séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs
+avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de
+tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la
+consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable
+que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de
+jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le
+malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de
+penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir
+infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses
+sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa
+douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée,
+tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais
+amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour
+la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie.
+Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était
+pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête
+personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est
+rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La
+famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de
+son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient
+couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais
+il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui
+permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui
+se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les
+moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.
+
+On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes
+défauts que dans la _Théséide_. Peut-être a-t-il cependant plus
+d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et
+les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels
+que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est
+mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou
+texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça
+comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre
+éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.
+
+Le _Ninfale Fiesolano_ est un petit poëme sans division de chants et de
+livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la
+même époque[58]. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de
+l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les
+siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il
+est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées
+de la chasse, et vouées à la virginité.
+
+[Note 58: Manni (_Istoria del Decamerone_, p. 55), copié ensuite
+par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le
+chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme.
+Selon cette note, le _Ninfale_ avait été composé en 1366; mais M.
+Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet
+ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le _Décaméron
+même_, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît
+probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les
+chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le
+mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.]
+
+Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,
+nommée _Mensola_, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par
+_Africo_, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se
+déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se
+baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à
+rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses.
+Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un
+rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au
+jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe
+coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au
+moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui
+passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la
+force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel
+événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à
+moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de
+couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de
+Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des
+collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y
+réunissent leur cours[59].
+
+[Note 59: M. Baldelli, _Vita del Boccaccio_, p. 65.]
+
+_L'Amorosa visione_ est un poëme d'un genre tout différent. C'est une
+vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce.
+Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on
+croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq
+parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre
+celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans
+les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la
+Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être
+est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et
+qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile
+singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des
+trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages
+fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit
+voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui
+va suivre prouve que c'est une fausse apparence.
+
+Ce poëme est en tercets ou _terza rima_, et partagé en cinquante chants
+ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie
+qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le
+Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que
+l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la
+première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement
+du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une _canzone_, en
+vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans
+lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de _Madama Maria_ y
+est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait
+toujours: _Giovanni di Boccaccio da Certaldo_, et ce nom forme le
+dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par
+l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans
+le temps de ses amours avec _Fiammetta_, ou la princesse Marie. Or,
+Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie,
+et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux
+poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de
+supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.
+
+Le roman de Boccace, intitulé _Filocopo_, paraît être le premier ouvrage
+qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous
+l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en
+Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors
+mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de
+chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être
+écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et
+les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun
+rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même[60], étaient
+de ce nombre; et Boccace, dans son _Filocopo_, ne fit qu'enrichir de
+quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa
+maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.
+
+[Note 60: Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t.
+I, p. 230.]
+
+L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le
+deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis
+Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le
+pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa
+messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres.
+Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.
+Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans,
+n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en
+pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout
+simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et
+la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière
+au souverain Jupiter, _al sommo Giove_. Le Dieu de l'Achéron est fâché
+de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un
+chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie
+de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers
+romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et
+l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi
+marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les
+prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler
+ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et
+ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le
+champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur
+lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit
+l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend
+d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec
+des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son
+mari avait fait _au Dieu qu'on y adore_, pour en obtenir un enfant. Le
+roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui
+l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui
+est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte
+comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même
+jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première
+très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au
+tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa
+protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son
+palais, où elle la fait élever avec son fils.
+
+Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés
+de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur
+apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire
+_le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on
+doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de
+Vénus_[61]. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette
+instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont
+amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur
+s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon
+dans le _saint livre_, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché:
+le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux
+jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous
+prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres.
+Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation,
+chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio
+supporte les siens avec courage. Il prend le nom de _Filocopo_, composé
+de deux mots grecs qui signifient _ami du travail_. Dans le cours de ses
+aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est
+accueilli par _Fiammetta_ et par Caléon, son amant. Boccace s'est
+désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous
+celui de _Fiammetta_. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements,
+prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet
+sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve
+Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave.
+Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au
+feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en
+Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome,
+où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres
+familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du
+christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son
+père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et
+heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.
+
+[Note 61: _Filocopo_, l. II, §. II.]
+
+Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de
+Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé,
+plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants
+ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne,
+de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes
+ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou
+dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en
+espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous
+ses autres ouvrages[62]. Ce serait un exemple de plus des faux jugements
+de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse
+qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut
+plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le
+_Décaméron_, deux Nouvelles tirées du _Filocopo_, en y faisant des
+changements considérables[63]. Il eut l'air de les sauver comme d'un
+naufrage.
+
+[Note 62: Voyez Girolamo Muzio, _Battaglie per difesa della Italica
+lingua_, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo
+Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.]
+
+[Note 63: Le Muzio, en avançant le fait, _loc. cit._, n'indique
+point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux
+dans le cinquième livre du _Filocopo_. Dans ce livre, Fiammette tient
+une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et
+toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a
+treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la
+dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième
+Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit
+encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni,
+lui-même, qui devait bien connaître _le Battaglie_, et qui recherche,
+comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement
+historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du _Filocopo_.]
+
+La _Fiammetta_, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long
+que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,
+moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours
+avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous
+ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à
+_Fiammetta_, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur
+ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle
+souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte,
+selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit
+infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le
+reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions,
+le titre d'_Élégie_, et qui souvent est moins un récit qu'une
+complainte.
+
+Le _Corbaccio_, ou _Laberento d'Amore_, est une invective amère contre
+une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à
+l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses
+soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin
+elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son
+dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui
+l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le
+défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais
+délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient
+un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître
+un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce
+spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le
+conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal
+affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait
+été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise
+rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas
+moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu,
+le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son
+réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge
+mûr[64], est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques
+en ont fait un cas particulier[65]: les éditions en sont
+très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est
+pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou
+même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve
+dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une
+plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un
+siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des
+lecteurs.
+
+[Note 64: On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, _Vita del
+Boccaccio_, l. II, p. 121.]
+
+[Note 65: Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, _Elog. Vivor.
+Florent._, etc.]
+
+L'_Ameto_, ou l'_Admète_, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a,
+comme la _Théséide_, le mérite d'être le premier essai d'une invention
+nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont
+imité depuis Sannazar dans son _Arcadie_, le Bembo dans son _Asolani_,
+Menzini dans son _Académie tusculane_, etc. La scène est dans l'ancienne
+Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à
+son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces
+morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune
+chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou
+autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à
+ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté,
+de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé _Lia_,
+dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que
+tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces
+nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même
+expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions[66], l'intention
+de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes;
+mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce
+n'est peut-être ce qui regarde _Fiammetta_. Elle se retrouve encore ici.
+Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons
+déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble
+point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre
+manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir
+concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je
+ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point
+d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout
+aussi obscur qu'auparavant.
+
+[Note 66: Celles de 1545 et 1558. _Venezia_, Gabriel Giolito. Voyez
+aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, _Vita di Bocc._,
+p. 49, note.]
+
+L'_Urbano_ est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric
+Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune
+villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et
+passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il
+obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de
+grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le
+reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman
+fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur
+qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut
+le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques
+qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli[67],
+auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes,
+et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un
+argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans
+après sa mort.
+
+[Note 67: Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.]
+
+L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui
+avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration,
+Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement
+sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long
+de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de
+Florio, de Troïle ou de _Fiammetta_. On ne lit cependant pas sans
+plaisir cette vie, intitulée: _Origine, vita, e costumi di Dante
+Alighieri_; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux
+grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de
+confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est
+presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un
+ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur
+ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi
+quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes
+importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si
+illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature
+italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui
+les reçoit[68].
+
+[Note 68: _Vita del Bocc._, p. 105.]
+
+Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du
+Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que
+dans le siècle dernier[69], sous le titre de _Commentaire_. Elles
+remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au
+dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli[70] fait un grand
+éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la
+prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de
+style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli
+d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous
+le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour
+reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre
+franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait
+ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il
+sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les
+vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour
+l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever
+jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans
+ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,
+habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;
+il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique,
+géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des
+Pères et des antiquités profanes et sacrées[71].»
+
+[Note 69: En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce
+titre: _Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante_,
+vol. V et VI des Œuvres de Boccace.]
+
+[Note 70: Pag. 204.]
+
+[Note 71: _M. Baldelli_ avoue ensuite, en homme de goût, que, dans
+ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement
+fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi
+dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il
+attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à
+l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale,
+il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour
+l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que
+l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des
+hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du
+monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient
+nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le
+premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans
+Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire
+lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition.
+La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de
+la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam
+et d'Ève, de Caïn et d'Abel.]
+
+Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce
+qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes
+ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que
+tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir
+aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque
+patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont
+comme ensevelies.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace._
+
+
+Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
+ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus
+universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un
+érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait
+des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des
+formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de
+poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements
+romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et
+qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration,
+le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
+nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale
+étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils
+étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans
+l'oubli presque total où ils sont plongés.
+
+D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un
+ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
+peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les
+femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie[72]; auquel
+enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les
+regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il
+attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui
+avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un
+recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels
+il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors
+abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le
+premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait
+dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et
+l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.
+
+[Note 72: Voyez le Prologue ou _Proemio_ du _Décaméron_.]
+
+L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement
+auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
+matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans
+la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière,
+et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
+ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les
+places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples
+presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept
+jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église
+de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du
+triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses
+compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
+en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un
+lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des
+agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre,
+honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
+quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
+amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
+préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe
+aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne
+agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux
+et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter,
+danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer
+par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les
+gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
+tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose
+de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un
+ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque
+jour sa provision de récits.
+
+On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui
+gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les
+amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
+doit raconter[73], le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
+est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix
+personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
+jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve
+ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix
+nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de _Décaméron_, formé
+de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple
+qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles
+qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
+pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de
+l'_ottava rima_ pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou
+d'idylles en vers pour la pastorale.
+
+[Note 73: Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la
+liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
+seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs
+traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la
+troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
+d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient
+perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin
+malheureuse; ainsi de toutes les autres.]
+
+Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
+l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen
+naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un
+certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres
+divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
+dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant
+d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans
+l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance[74], un roi,
+qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
+son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne
+son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt,
+conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un
+jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des
+histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.
+
+[Note 74: Voyez, dans le tom. XLI des _Mémoires de l'Académ. des
+Inscrip. et Belles-Let._, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
+manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.]
+
+Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et
+méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit
+l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
+des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de
+nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette
+alternative de récits et de résolutions contradictoires qui
+s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
+roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
+maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue,
+qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la
+mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne
+doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition
+humiliante et publique.
+
+On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait
+le fond des _Mille et une Nuits_ où la sultane Shéhérazade qui ne dort
+pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour
+l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de
+Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
+idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de
+temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires.
+Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits
+d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
+nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard[75] fut successivement traduit en
+arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au
+douzième siècle, par un moine français nommé Jean[76], sous le titre de
+_Dolopathos_ ou de _Roman du Roi et des sept Sages_. Dans le même
+siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers[77], et en
+prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
+la forme et dans le nombre des Nouvelles[78]. On y en reconnaît trois du
+_Décaméron_: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
+mains le _Delopathos_ latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de
+rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
+parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore
+quand il imite.
+
+[Note 75: Voyez la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 554.]
+
+[Note 76: De l'abbaye de Haute-Selve, _Alta-Silva_, ordre de
+Citeaux, diocèse de Metz.]
+
+[Note 77: Voyez Du Verdier, _Biblioth._, au mot _Hébers_.]
+
+[Note 78: Cette traduction en prose du _Dolopathos_ s'est conservée
+en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n° 7974, in-4., vélin,
+écriture du treizième siècle; autre, n° 7534, etc. On a cru que le
+poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
+dans la _Bibliothèque_ de Du Verdier, _loc. cit._, dans le _Recueil des
+anciens Poëtes français_, du président Fauchet, et dans le
+_Conservateur_, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, _ub. sup._, p.
+557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on
+appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien
+fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers,
+et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un
+style différent du sien. Le roman latin des _Sept_ _Sages_ a été
+imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de _Historia de Calumniâ
+novercali_. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé
+le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
+Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits
+qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (_Sylloge
+Annotationum in Petronium, Helenopoli_, 1615, in-8., page 689). Deux ans
+après la publication de l'_Historiade Calumniâ novercali_, il en parut
+une version française sous ce titre: _Livre des Sept Sages de Rome_,
+Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le
+traducteur, en annonçant que _cette translation est nouvellement faite_,
+prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec
+l'ancien _Dolopathos_, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres
+traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le
+tout, la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 560 et suiv.]
+
+C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en
+effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat,
+on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé
+jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
+sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de
+modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du _Dolopathos_
+d'Hébers, il y en avait encore dans le _Décaméron_ quatre ou cinq dont
+les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
+d'Amiens[79]. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les
+anciens conteurs français[80], que l'Italie, qui est si fière de son
+Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
+si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
+Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises
+par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan[81] Le Grand
+d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé
+toutes les bornes.
+
+[Note 79: Du _Dolopathos_ français, le trait de la Femme qui veut se
+jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
+dans le _Dolopathos_ est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
+Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son
+Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
+Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère
+Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
+femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
+auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du
+Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain
+de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
+Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du
+provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note I.]
+
+[Note 80: _Mém. de l'Acad. des Inscrip._, tom. XX, pag. 375, in-4°.]
+
+[Note 81: Dans la Préface de son _Recueil des Fabliaux et Contes des
+Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles_, Paris, 1766, 3
+vol. in-12.]
+
+Dans son Recueil de Fabliaux[82], dès qu'il voit le moindre rapport
+entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
+si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur
+du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que
+Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
+ses griefs[83], et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat,
+et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à
+Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs
+lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
+Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup
+que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui
+il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour
+l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce
+marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à
+Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
+notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
+autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
+longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez
+multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas
+alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
+magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.
+
+[Note 82: Paris, 1779, 3 vol. in-8°.]
+
+[Note 83: Tom. II, pag. 288.]
+
+Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces
+emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de
+n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui _qui s'était
+enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée_,
+j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de
+s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur
+maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
+que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce
+dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
+parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
+il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de
+peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie,
+qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
+que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
+dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe,
+cette autre des anciennes Nouvelles[84]; en voici une prise de
+l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une
+tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été
+assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
+avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de
+ces emprunts?
+
+[Note 84: _Novelle antiche_.]
+
+Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il
+était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
+Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
+propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce
+Fabliau[85], mais qu'il l'a tiré du _Dolopathos_ ou du _Roman des Sept
+Sages_. En effet, c'est un des trois contes[86], dont Fauchet et du
+Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
+l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
+nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que
+Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
+fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté,
+il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est
+avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours[87],
+que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même
+assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand
+nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle
+environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi
+positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons
+de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon
+Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en
+donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit
+consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui
+donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.
+
+[Note 85: _Ub. sup._, p. 289.]
+
+[Note 86: Journ. VII, Nouv. IV.]
+
+[Note 87: 1787, in-8°., p. 28.]
+
+Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la
+princesse Marie, et par ses ordres[88], il recueillit toutes les
+traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie
+le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
+n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le
+recueil de Cent Nouvelles anciennes, _Cento Novelle antiche_[89], ou le
+_Novellino_, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à
+étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
+historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui
+semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui;
+mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté
+encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles,
+avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement
+du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques
+sujets[90]; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques
+traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant
+point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus
+de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des
+anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût
+particulier de _Fiammetta_; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes
+orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas
+une des cent _Novelle antiche_ n'a, ni dans le sujet, ni dans
+l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
+nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
+L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé[91]: les
+Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs
+savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour
+celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché
+toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit
+anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant[92].
+C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une
+éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
+dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.
+
+[Note 88: C'était ainsi qu'il avait écrit le _Filocopo_ et la
+_Théséide_. Quant au _Décaméron_, la preuve des ordres qu'il avait
+reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans
+sa vieillesse, à son ami _Mainardo de' Cavalcanti_, maréchal du royaume
+de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait
+promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
+_Décaméron_ de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami:
+«Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y
+trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos
+dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
+Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en
+prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard
+pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
+vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
+a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour
+m'excuser: Il a écrit en jeune homme, _et forcé par des ordres qui
+avaient toute autorité sur lui_.» (_Vita del Boccaccio_, p. 161 et
+162.)]
+
+[Note 89: _Libro di Novelle e di bel parlar gentile_, etc., imprimé
+en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à
+la fin du tom. II, p. 574.]
+
+[Note 90: Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la
+LXXIIe. du _Novellino_; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe.,
+etc.]
+
+[Note 91: Le Grand d'Aussy a pourtant dit, dans son écrit sur les
+Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour l'inventeur de ces
+Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé dans l'Occident, ce
+genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme en beaucoup
+d'autres choses.]
+
+[Note 92: Voyez ci-dessus, p. 63.]
+
+Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui
+lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont
+on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms
+de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman
+d'_Admète_[93]. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame
+Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche
+nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement
+conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même
+sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
+celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant
+pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du
+dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi
+ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la
+fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent
+long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces
+aventures sont le sujet de la _Théséide_, poëme que Boccace avait fait
+autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y
+a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée
+et Boccace ne font qu'un.
+
+[Note 93: _Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio_, etc.
+Firenze, 1742, in-4°.]
+
+Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le _Décaméron_
+fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
+et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de
+choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute
+avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
+années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout
+l'ouvrage[94]. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de
+mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait
+pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême
+jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent
+licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
+qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la
+faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps.
+La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les
+idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout
+dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
+terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait
+sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un
+des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le
+mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
+contient le _Décaméron_, il en est peu dont on puisse parler avec
+quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque
+triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand
+peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les
+objets qui y sont représentés.
+
+[Note 94: En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
+1352 ou 1353.]
+
+Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,
+
+ La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+
+a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient
+développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
+dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
+la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement
+dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste
+d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il
+suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
+était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si
+digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
+ornements de son histoire[95]. Chez les Romains, Lucrèce, dans le
+sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des
+tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à
+l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à
+décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle
+d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description
+presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
+troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
+quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses,
+décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
+souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
+études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
+sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs
+endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre[96]; mais il eut sous
+les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
+elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
+génie pour trouver les couleurs du tableau.
+
+[Note 95: Liv. II.]
+
+[Note 96: J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
+lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de
+Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait
+copiés du premier. _Vita del Boccaccio_, p. 75, note 1.]
+
+Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit
+les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont
+vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
+ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
+observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la
+campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des
+Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
+vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes
+chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés
+sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les
+rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on
+avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait
+frappés.
+
+«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
+pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des
+funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
+Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les
+poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas,
+prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait
+un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se
+retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En
+voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches
+frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa
+s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait
+caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
+que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens
+et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
+choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on
+aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà
+ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte
+des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de
+négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»
+
+Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
+mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte,
+et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
+Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par
+Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois;
+mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en
+images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis
+par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les
+rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
+sixième livre et son poëme.
+
+Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
+poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
+venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
+Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec
+l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité
+l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des
+circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
+hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la
+suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où
+restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de
+la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.
+
+«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses
+étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se
+renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun
+malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
+buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et
+ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
+enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous
+les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
+au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand
+mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et
+de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
+ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de
+tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les
+nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans
+mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
+maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui
+fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était
+d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
+abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même.
+La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait
+et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que
+les malades.
+
+«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la
+vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme
+dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les
+autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne
+pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
+permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
+tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait
+seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
+odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer
+souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
+repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la
+puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres
+étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils
+disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
+Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
+plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs
+propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
+retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais
+plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand
+ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient
+bien encore les abandonnaient à leur tour[97].
+
+[Note 97: La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
+Thucydide.]
+
+«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun
+voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
+ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point
+qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la
+femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à
+croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner
+leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades,
+dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de
+secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
+des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
+salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait
+d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
+demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
+servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
+cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des
+domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme,
+quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle
+fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service
+un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui,
+comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait.
+Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins
+d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
+et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des
+habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»
+
+Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les
+temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long
+les changements occasionnés par la peste dans la célébration des
+funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de
+voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
+la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne
+l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le
+portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés
+de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même.
+Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un
+très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de
+leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on
+entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des
+bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur
+sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
+appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de
+plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs
+à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à
+l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se
+fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite
+dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la
+classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs
+corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On
+les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus
+d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et
+le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux
+prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
+ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des
+premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
+avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
+cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
+ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
+du plus vil bétail.
+
+«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que
+celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les
+chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
+malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun
+domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se
+relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires
+ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
+leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler
+eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais
+s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
+moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
+animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de
+l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers
+les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la
+ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
+cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre,
+ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
+terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.
+
+«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
+grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
+remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de
+serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages,
+combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien
+d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
+Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de
+santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs
+compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre
+monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce
+que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
+opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions
+modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
+infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
+quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
+imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après
+nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste
+même, lorsque Boccace écrivit son _Décaméron_; et cette cause de
+désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
+et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence,
+et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.
+
+L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui
+avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris
+de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le
+talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
+ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien
+sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec
+les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière
+est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un
+grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
+pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a
+d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques,
+encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son
+ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce
+qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
+toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la
+même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur
+conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à
+faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud,
+son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
+dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et
+son caractère.
+
+Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines
+livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et
+crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant
+qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des
+seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
+dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières,
+souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux;
+des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
+miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de
+tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
+langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
+goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.
+
+Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des
+matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
+génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
+petites pièces, l'_École des Maris_, et _Georges Dandin_, qui est encore
+une école des maris, faisait-il du _Décaméron_ un cas particulier. Ce
+n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques
+comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
+richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même
+les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et
+surtout dans Boccace.
+
+Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand
+maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour
+ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à
+les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation
+entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter
+l'ennui[98].» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
+d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes
+qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
+chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
+peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de
+passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de
+charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance
+et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens
+qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances
+nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
+variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y
+reconnaissent, ainsi que dans l'_Admète_ et dans le _Ninfale Fiesolano_
+du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des
+recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les
+lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite
+propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les
+paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît
+encore aux plans qu'il en a tracés[99].
+
+[Note 98: _Prose_, l. II, Florence, 1549, in-4°., p. 89.]
+
+[Note 99: On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe
+joyeuse, un lieu nommé _Poggio Gherardi_; dans le magnifique palais
+qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle _Villa
+Palmieri_ (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames
+(_delle Donne_), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les
+plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
+X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une
+petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
+reposer. (M. Baldelli, _Illustrazione III_, à la fin de la Vie de
+Boccace, p. 285.)]
+
+Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par
+les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
+qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue,
+c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens
+modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
+passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme
+de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du
+moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au
+même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme
+on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de
+Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et
+d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait
+donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les
+genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il
+serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il[100],
+Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
+plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes,
+il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
+grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours
+harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
+expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
+les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de
+l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand
+une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
+inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
+même à le cacher.»
+
+[Note 100: Pag. 80.]
+
+«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin[101], naquit et s'accrut
+l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença
+à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on
+avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les
+auteurs florentins étudièrent le _Décaméron_ comme le seul modèle à
+imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et
+les _Prose_[102] du Bembo, et l'_Ercolano_ de Varchi, et les
+_Annotations_ des Académiciens, et les _Avertissements_ de Léonard
+Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la
+langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
+lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés
+tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre
+jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
+composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués
+et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les
+plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
+son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
+était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
+d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
+l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa
+contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
+de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la
+grâce et de la clarté[103], et qui a produit, il est vrai, de
+très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de
+l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces
+écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et
+des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
+souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et
+du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les
+colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
+à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état
+de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un
+commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
+précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de
+leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes
+incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
+philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des
+faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans
+cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons
+aux imitateurs de Boccace.
+
+[Note 101: Pag. 90.]
+
+[Note 102: On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont
+point d'autre titre que _Prose_.]
+
+[Note 103: On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
+auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé
+que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
+citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.]
+
+Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde.
+Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets
+d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont
+une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se
+sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
+de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en
+savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du _Décaméron_ tout ce
+qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
+imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
+n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
+composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
+donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
+tenaient dans les mœurs.
+
+Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
+remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
+gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre
+choix. _Sigismond et Guiscard_ est un des plus beaux morceaux de ce
+versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de
+Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
+amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans
+un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce
+vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père,
+barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir,
+forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique
+simplicité[104], et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la
+poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur.
+Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
+Troubadour Cabestaing[105] et le roman du sire de Coucy, avait quelque
+chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la
+princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en
+écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille
+de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en
+quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
+tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard
+d'Arezzo la traduisit en prose latine[106]; Michel Accolti, son
+compatriote, en fit le sujet d'un _capitolo_ ou chapitre en _terza
+rima_[107]; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers
+élégiaques latins[108]; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs
+d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant,
+non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru
+devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
+faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
+intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la
+littérature anglaise.
+
+[Note 104: Journ. IV, Nouv. I.]
+
+[Note 105: Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée,
+Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle
+qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que
+Manni l'a imprimée, _Istor. del Decamer._, p. 308; mais il y a bien plus
+d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.]
+
+[Note 106: Manni, _ub. supr._, p. 247.]
+
+[Note 107: _Ibid._, p. 257.]
+
+[Note 108: Manni, _ub. supr._, p. 264.]
+
+Outre _Sigismonde et Guiscard_, Dryden a encore imité du Décaméron,
+_Théodore et Honorie_, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les
+acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace[109]; et _Cimon et
+Iphigénie_[110], autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
+d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces
+deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même
+l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme
+en trois livres, sous le nom de _Palémon et Arcite_. Il l'a tirée du
+vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
+espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention[111]; mais il a été
+détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du _Décaméron_ que
+Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en
+conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom
+du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et
+Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
+et Palémon sont les deux héros du poëme de la _Théséide_. Chaucer avait
+tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne
+connut pas. Il ne connut pas davantage le _Filostrado_; et voici ce qui
+le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé _Troïle et
+Criséide_; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut
+écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et
+Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros
+du _Filostrato_, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
+les incidents de ce poëme.
+
+
+[Note 109: Au lieu de Théodore, c'est _Nastagio degli Onesti_; et au
+lieu d'Honorie, la fille de messire Paul _Traversaro_. Journée V, Nouv.
+VIII.]
+
+[Note 110: Journ. V, Nouv. I.]
+
+[Note 111: Voyez Préface des _Fables ancient and modern._, etc.,
+Dryden's works, vol., II.]
+
+Dryden s'est encore trompé en parlant de _Griselidis_, la dernière et la
+plus intéressante de toutes les Nouvelles du _Décaméron_. Celle fable,
+dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui
+elle parvint à Chaucer[112]. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
+qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire
+italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
+dans cette erreur. Dans ses _Fables de Cantorbery_ (_Cantorbery Tales_),
+ouvrage évidemment calqué sur le _Décaméron_ de Boccace, Chaucer a mis
+cette Nouvelle sous le titre de _Fable du Clerc_, parce que c'est un
+clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
+fait dire à ce conteur dans le prologue[113]: «Je vais vous conter une
+fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
+et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je
+prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque,
+poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur
+l'Italie entière[114], etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
+partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que
+Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui
+approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue
+et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où
+l'ami de Boccace venait de lire le _Décaméron_ pour la première fois. Il
+était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie[115], de cette Nouvelle
+de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le
+plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
+traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une
+copie de sa traduction[116]: peut-être enfin est-ce aux éloges que
+Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque
+faire du _Décaméron_ et de son auteur, qu'il dut la première idée de
+composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est
+ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et
+s'éclairent mutuellement.
+
+[Note 112: Préface des _Fables ancient and modern._, etc., _ub.
+supr._]
+
+[Note 113:
+
+ _I wol you tell a Tale which that I
+ Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
+ As preved by his wordes and his werk:
+ He his now ded and nailed in his cheste,
+ I pray to God so yeve his soule reste.
+ Franceis Petrark, the Laureat poete
+ Highte this Clerk, whose rethoric swete
+ Enlumined all Itaille of poetrie_; etc.
+
+Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
+critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou
+_proœmium_ (_a proheme_), où il fait une description inutile du
+Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
+Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
+d'impertinente (_me thinketh it a thing impertinent_); elle n'est point
+dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y
+fit en la traduisant. (Voyez _Fr. Petrarchœ sp. Basil_, 1581, in-fol.,
+p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le _Publiciste_ (24
+octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire
+allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
+n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait
+composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du _Décaméron_ de
+Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre
+fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui
+règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec
+lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre
+autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
+_Multæ sunt mansiones in domo patris mei_. Je crois cependant que
+Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus
+encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui
+inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
+eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
+rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en
+personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses
+lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
+savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une
+goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces _peintures de caractères_, ou
+plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et
+allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si
+ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait
+le droit de les en blâmer.]
+
+[Note 114: Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de
+poésie, l'Italie entière.]
+
+[Note 115: Voyez tom. II, p. 431.]
+
+[Note 116: Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
+conjecture en certitude.]
+
+Du _Décaméron_ de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de
+patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de
+Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
+tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le
+même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait
+avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à
+éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont
+embrouillée[117]! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
+Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
+manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
+connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
+depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent
+usage[118], il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière
+simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à
+lui qu'elle appartient.
+
+[Note 117: Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire
+(Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur
+Rabelais, _Griselidis_ était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la
+bibliothèque de M. Foucault, intitulé le _Parement des Dames_, et que
+c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son
+_Illustratione del Boccaccio_, en a restitué l'honneur aux Français.»
+Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
+Il dit (_Istor. del Decamerone_, p. 603): «Le fait a été regardé comme
+véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un
+ancien manuscrit intitulé le _Parement des Dames_, de la bibliothèque de
+M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note,
+Bouchet, _Annal. d'Aquitaine_, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
+«Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
+comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
+dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par
+un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de
+Bergame, qui, dans son _Supplément des Chroniques_, s'exprime ainsi: «Ce
+trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
+écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet
+ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
+Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que
+Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière
+analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même
+question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
+toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce
+Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre
+moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de
+quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de _Supplément des Chroniques_,
+à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit
+recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques,
+et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473.
+(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le _Décaméron_ de
+Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions
+n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
+connaissait point. Son _Supplément des Chroniques_ ne fut publié
+lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style
+et le peu de critique de l'auteur (Tirab., _loc. cit._), il a été
+réimprimé un assez grand nombre de fois.]
+
+[Note 118: Voyez ci-après, note 4.]
+
+Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la
+Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de
+Grisélidis[119], et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est
+peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
+la même que le Fabliau _des Deux bons Amis_[120]. Boccace n'y a fait,
+selon lui, que _quelques légers changements_. Il en a fait de bien
+importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à
+leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien,
+l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et
+plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une
+origine orientale[121]; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
+sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
+d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point
+d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
+profusion dans Boccace.
+
+[Note 119: Journ. X, Nouv. VIII.]
+
+[Note 120: Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.]
+
+[Note 121: M. Chénier est du même avis, dans son _Discours sur les
+anciens Fabliaux_, imprimé dans le _Mercure de France_, au commencement
+de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la
+Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer
+ardemment la publication.]
+
+Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat
+d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
+envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient
+éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près
+d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais
+il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
+sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses
+parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus
+convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par
+un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les
+volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là,
+commence une seconde action, suite et complément de la première.
+Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à
+Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
+à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se
+déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le
+plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et
+ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé
+d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par
+la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui[122], se fait
+connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
+devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le
+coupable lui-même pour l'amour d'eux.
+
+[Note 122: _I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
+di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola_, etc. Bocc., _loc.
+cit._]
+
+Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue
+passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de
+Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
+dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
+plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il
+le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux
+violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
+deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où
+la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent
+dans le _Décaméron_ entier, et par conséquent dans toute la littérature
+italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare,
+de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
+grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent
+encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un
+ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui
+de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
+savant Beroalde[123]; elle le fut encore par un jeune cardinal,
+petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife[124].
+Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais
+ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la
+poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les
+produisant au grand jour.
+
+[Note 123: Voyez sa traduction, Manni, _Stor. del Decamer._, p.
+562.]
+
+[Note 124: Le cardinal _Ruberto Nobili di Montepulciano_, V. _ib._,
+p. 583.]
+
+Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie
+de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il
+avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé
+entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
+de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
+contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
+Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
+parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami[125],
+est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait,
+par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui
+paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
+plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de
+graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne
+m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
+ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
+le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis,
+décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre
+patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une
+époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une
+dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la
+précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de
+sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même,
+j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même,
+toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
+la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais
+l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on
+avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit,
+qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent
+pas notre langue[126]. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
+traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»
+
+[Note 125: Voyez _Fr. Petrarchœ opera_, p. 540.]
+
+[Note 126: Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que
+Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
+Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte
+populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui
+ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
+des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à
+vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être
+écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre
+ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
+de plus fort.» _Ub. supr._]
+
+Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié,
+d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
+libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
+ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se
+bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une
+franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
+femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes
+gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et
+une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même
+qu'elle n'était pas dans les mœurs. Ces libertés attaquaient souvent des
+objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles
+blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
+pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
+prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines
+diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais
+principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
+aussi étendues que violentes, dans divers endroits du _Décaméron_[127]:
+je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
+qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses
+que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
+hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était
+pas tout-à-fait conforme.
+
+[Note 127: Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III,
+etc.]
+
+Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première
+Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra
+dans la première un coquin de _Ser Ciappelletto_, scélérat impénitent et
+endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de
+confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise,
+et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce
+dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession
+hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots,
+plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
+seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses
+rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend
+le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le
+Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
+sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
+celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
+craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage;
+mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis
+le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans,
+un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand
+scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout
+au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends,
+dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous
+les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre
+religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
+génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans
+cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
+respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement
+et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
+parlons plus.
+
+Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un
+autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
+Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
+ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine
+l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
+dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
+du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille,
+et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait
+laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté
+et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit
+de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau
+parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également
+vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il
+aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la
+préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
+parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même,
+ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses
+fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père
+mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour
+preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui
+embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait
+le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle
+l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données
+aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa
+loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question
+est encore indécise comme celle des trois anneaux.
+
+L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là
+d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être
+celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et
+la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions
+comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
+pays où le _Décaméron_ parut, ce langage devait exciter un grand
+scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs
+autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie,
+mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru
+leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en
+le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme
+s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais,
+contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un
+très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi
+orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de
+lectures sur le _Décaméron_, où il s'est proposé de le justifier
+pleinement[128]. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la
+première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il
+est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et
+combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
+mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
+dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des
+ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement
+répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans
+différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
+manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde
+Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de
+Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et
+presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi
+que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
+être les soutiens?
+
+[Note 128: Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé,
+_Hist. du Décamér._, pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag.
+433 à 453. M. Baldelli nous apprend, _Illustrazione IV_, pag. 322, que
+l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu
+communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de
+Boccace, dont je donne ici l'abrégé.]
+
+La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus
+graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que
+Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de
+ce livre _Des trois Imposteurs_ qui a fait tant de bruit dans le monde,
+sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de
+cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une
+indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
+l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
+juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
+l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les
+siennes[129]; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa
+brillante et merveilleuse éloquence[130]. Ses vives et fréquentes
+sorties contre les moines[131] et la peinture qu'il a souvent faite de
+leurs bons tours[132] l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes
+consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il
+croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses
+plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes
+que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même
+sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
+le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne
+tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
+s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.
+
+[Note 129: Voyez ci-dessus, p. 82, note I.]
+
+[Note 130: _E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per
+opera della sua miraculosa eloquenza_. M. Baldelli, _ub. supr._, p.
+330.]
+
+[Note 131: Surtout dans la violente invective de _Tedaldo degli
+Elisei_, Journ. III, Nouv. VII.]
+
+[Note 132: Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
+I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
+Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, _ibid._, Nouv. X, etc.]
+
+Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques.
+Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses
+Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon[133] vient, au
+nom du baron messire Saint-Antoine[134], patron de son couvent,
+recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de
+Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
+voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de
+la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
+portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un
+perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane[135].
+Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le
+tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
+à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
+l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de
+lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit
+remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du
+tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
+se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
+de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les
+reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite
+les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
+sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François,
+un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages
+en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
+diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de
+quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
+un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
+plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui
+avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
+été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une,
+tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement
+pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
+plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
+c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a
+voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
+le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur
+apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
+ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
+donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
+toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa
+main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
+voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires.
+Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde.
+Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence
+d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
+lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.
+
+[Note 133: _Frate Cipolla_, Journ. VI, Nouv. X.]
+
+[Note 134: _Del barone messer S. Antonio_.]
+
+[Note 135: _Perciò che ancora_, dit Boccace avec son éloquence
+accoutumée, _non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
+trapassate in Toscana_, etc.]
+
+Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons[136],
+à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut,
+dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins
+qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
+laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables
+toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
+d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la
+forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits,
+dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manœuvres de ceux
+qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion
+les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa
+manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec
+l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force
+contre de semblables impostures[137].
+
+[Note 136: Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et
+qui remplissent vingt grandes pages in-4°. (433 à 453) de son livre.]
+
+[Note 137: M. Baldelli, _ub. supr._, p. 334.]
+
+Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs,
+le _Décaméron_, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième
+siècle[138], circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent
+à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie
+vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on
+croit de Florence[139], une seconde à Venise, l'année suivante, une
+troisième meilleure à Mantoue deux ans après[140], et, depuis lors, un
+grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les
+déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
+éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus
+en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
+échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes
+dans la place publique les _Décamérons_, les Dantes, les Pétrarques et
+tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
+brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
+rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.
+
+[Note 138: 1353.]
+
+[Note 139: Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+in-fol., en caractères inégaux et mal formés.]
+
+[Note 140: _Mantova, Petr. Adam de Michaelibus_, 1472, in-fol. C'est
+cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
+anciennes.]
+
+Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
+succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun
+d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en
+éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de
+quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux[141], la corruption du
+texte paraissait sans remède: les Juntes[142], les Aldes eux-mêmes[143]
+firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
+lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui
+honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions
+les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et
+produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par
+les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle,
+tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de
+fort savants[144] qui prétendirent corriger le texte à leur manière et
+ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de
+Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et
+celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y
+eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze
+ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
+l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer
+ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus
+parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et
+sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
+consentit à des arrangements.
+
+[Note 141: Tels, entre autres, que _Niccolò Delfino_, patricien de
+Venise, 1516, Venise, _Gregor. de' Gregori_, in-4°.]
+
+[Note 142: Firenze, _Filippo di Giunta_, 1516, in-4°.]
+
+[Note 143: Venezia, _Aldo_, 1522, in-4°. Cette édition est la
+meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de
+1527.]
+
+[Note 144: Tels que le _Dolce_, dans les trois éditions de
+_Giolito_, Venise, 1546, 1550 et 1552; le _Ruscelli_, Venise, 1552,
+etc.]
+
+Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle.
+Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de
+Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le
+grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie
+de Florence, qu'il chargea de faire au _Décaméron_ les corrections qui
+seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde
+Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un
+dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet
+exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils
+jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
+discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces
+trois personnages. Le _Décaméron_, mutilé par leurs censures, fut
+renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés,
+passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages
+censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec
+Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et
+très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à
+Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette
+correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
+prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans
+après[145]; c'est l'édition dite _des Députés_. Elle est plus conforme
+que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs
+ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent
+bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en
+prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les
+endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y
+avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde
+correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte
+V, il fut expressément porté que le _Décaméron_ serait corrigé de
+nouveau: ce qui fut exécuté en 1582[146], et ne satisfit pas davantage.
+Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
+Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
+en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les
+corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces
+premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies.
+Vouloir faire du _Décaméron_ un livre entièrement orthodoxe, un livre
+dont on puisse dire:
+
+ La mère en prescrira la lecture à sa fille,
+
+est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.
+
+[Note 145: En 1573.]
+
+[Note 146: Le grand duc François Ier. confia cette correction à
+_Leonardo Salviati_, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et
+formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des
+libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort,
+il n'échappa point à la critique, et _Boccalini_ ne l'épargna pas dans
+sa _Pietra di Paragone_; mais _les Avvertimenti della lingua sopra il
+Decamerone_, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont
+un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue.
+Sur toutes ces vicissitudes que le _Décaméron_ a éprouvées, voyez le
+livre de Manni, _Istoria del Decamerone_, part. III, p. 628 et suiv.]
+
+Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de
+l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M.
+Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que
+les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
+langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec
+un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a
+peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de
+reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
+générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre
+auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit
+encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs
+et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les
+personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
+traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître[147].»
+
+[Note 147: _Vicende della Letteratura_, l. II, cap. 13.]
+
+Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût
+que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que
+Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent
+de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est
+permis de tout lire, on peut faire du _Décaméron_ une de ses lectures
+favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des
+mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à
+l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les
+vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
+tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes,
+d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on
+peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
+à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
+variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de
+narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité,
+de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit
+nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à
+l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du
+quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études
+particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans
+le genre du_ Décaméron; _grands poëmes à l'imitation de celui du Dante;
+dernières observations sur le quatorzième siècle_.
+
+
+Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
+générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation
+des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
+langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent
+presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres
+écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient
+eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs
+disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se
+perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes
+d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué
+l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne[148], l'Arabe
+Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
+l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la
+théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les
+Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés,
+les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent
+découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la
+quantité des autres semblaient aller toujours croissant.
+
+[Note 148: _De sui ipsius et multorum ignorantià_.]
+
+Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
+«Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
+aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
+bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous
+n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres
+inutiles[149].» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne
+cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les
+promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des
+grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités
+des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
+des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
+célèbre école, en nomme un assez grand nombre[150]. Les auteurs italiens
+lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs[151]; mais ceux dont il parle
+et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en
+sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, aussi profondément
+inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup
+perdu à ce qu'ils le fussent toujours.
+
+[Note 149: _De Remed. utriusq. fortunæ_, liv. I, Dial. 46.]
+
+[Note 150: Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
+directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis;
+Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
+qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre,
+etc.]
+
+[Note 151: Voyez Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, l.
+II, c. I.]
+
+Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on
+ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était
+toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
+ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les
+Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
+Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
+part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de
+là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire
+XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il
+quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son
+retour[152], avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI
+détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur
+avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et
+lui opposèrent l'anti-pape Clément VII[153], source de ce grand schisme
+qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume
+de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu
+Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
+reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
+et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
+un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
+s'était souillée dans sa jeunesse.
+
+[Note 152: Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
+27 mars 1378.]
+
+[Note 153: Robert, cardinal de Genève.]
+
+Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
+l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de
+cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
+des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
+mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui
+qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison
+funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il
+fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant
+déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal.
+Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué
+d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
+au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna
+François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour
+se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les
+immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr,
+en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces
+immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de
+lui donner place dans cette immense collection[154]. Tiraboschi, avec sa
+bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi,
+il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût
+en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je
+ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
+il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts
+pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes
+doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre[155].»
+Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage
+Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.
+
+[Note 154: Vol. XI, 10 juin.]
+
+[Note 155: _Stor. della Letter. ital._, t. V, p. 128.]
+
+Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis
+Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant
+encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et
+des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie
+qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après
+avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré
+de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa
+patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de
+disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée
+dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps,
+mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était
+méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les
+théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs
+de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre
+des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison
+que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi
+dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de
+Duraz[156]. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife
+intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé
+pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
+cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six
+d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
+échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
+arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
+Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
+ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se
+promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire[157]:
+l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content
+d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à
+s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses
+cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
+vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut
+massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
+tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq
+des cardinaux, y compris Louis Donato[158]. Il eût été plus heureux,
+s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa
+théologie.
+
+[Note 156: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 130.]
+
+[Note 157: V. _Abrégé de l'Hist. ecclés._, Berne, 1767, vol. II, an.
+1385.]
+
+[Note 158: Voy. _Abrégé de l'Hist. ecc._ etc. Voy. aussi _Abrégé
+chronologique de l'Hist. ecclés._ Paris, 1751, vol. II, même année.]
+
+La fin non moins déplorable du poëte astrologue, _Cecco d'Ascoli_, et
+les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne
+détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois,
+nommé _Andalone del Nero_, qui se rendit célèbre par ses connaissances
+en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
+dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le
+faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
+de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son
+Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle _son vénérable
+maître_[159], et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
+astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans
+l'éloquence. On a de lui un Traité latin _de la composition de
+l'astrolabe_, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la
+Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des
+planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements
+astrologiques[160], qui n'a jamais été ni publié ni traduit.
+
+[Note 159: Liv. XV.]
+
+[Note 160: _Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphœra,
+Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica_. Catal. des
+Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.]
+
+Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande
+réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
+appela _le Sage_, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
+rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec
+distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait
+prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de
+mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan
+qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en
+français[161]. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
+siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, _le Trésor
+de la cité des dames_[162], et quelques autres ouvrages français en
+prose et en vers[163]. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la
+France par ses écrits.
+
+[Note 161: Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le _Recueil de
+l'Acad. des Inscript._, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été
+publiée par l'abbé Lebeuf, _Dissert. sur l'Hist. de Paris_, t. III, p.
+103.]
+
+[Note 162: Imprimé à Paris en 1497.]
+
+[Note 163: J'ai parlé du _Trésor de la Cité des Dames_, au sujet du
+jurisconsulte _Giovonni d'Andrea_ et de sa fille _Novella_, t. II, de
+cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, _ub. supr._]
+
+On l'a dit avec vérité,
+
+ Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
+
+Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la
+folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
+l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
+cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie,
+d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
+astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure
+qu'ils prédisaient aux autres[164]. Leurs noms ont été soigneusement
+recueillis[165], et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de
+leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et
+dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
+Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques,
+_plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué
+plusieurs grands personnages_[166], telles encore que les prédictions
+faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi
+d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les
+Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de
+Bourgogne[167]; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
+charlataneries et de leurs bévues.
+
+[Note 164: Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.]
+
+[Note 165: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc., rédigé
+par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé
+Lebeuf, _Dissertat sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 448 et suiv.]
+
+[Note 166: Ibid., p. 451.]
+
+[Note 167: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc. etc.]
+
+On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
+géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit
+aussi donner le nom de Paul de l'_Abbaco_. Il ne se bornait pas à
+connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de
+ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements
+étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en
+France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
+son pays même[168]. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365[169]; et
+cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante[170]. Par ce
+testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés
+dans un couvent de Florence[171], que les moines en eussent une clef,
+sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se
+trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans
+cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
+clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
+existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce
+jugement[172].
+
+[Note 168: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+[Note 169: _Uomini illustri Fiorentini_.]
+
+[Note 170: Mehus, _Vit Ambros. Camaldul_, p. 194; Manni. _Sigili_,
+t. XIV, p. 22, etc.]
+
+[Note 171: La Sainte-Trinité.]
+
+[Note 172: Manni, _loc. cit._, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
+Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à
+Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
+qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.]
+
+Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on
+trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant
+l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se
+moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
+publiés, soit dans ses lettres[173]. Mais c'étaient des paroles jetées
+au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné,
+pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût,
+pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
+alchimistes[174] que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
+très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.
+
+[Note 173: Voy. surtout une Lettre à Boccace, _Senil_, l. III, ép.
+I.]
+
+[Note 174: Voy. _De Remed. utr. fortunæ_, l. I, Dial. III.]
+
+L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme
+l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance.
+La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
+mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à
+ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et
+amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni
+alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession
+l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au
+premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement
+admirées[175]. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
+Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles
+produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres
+professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique.
+Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs
+ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était
+de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent
+à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui
+paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les
+autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le
+restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui
+ait été écrit depuis les anciens[176]. Ce traité servait encore de texte
+et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort.
+Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
+donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
+qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles
+expériences, et écrit dans son sein[177].
+
+[Note 175: J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
+II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
+_Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let._, t. XX, p. 440, où il a
+confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
+a redressées, t. V, p. 177 et suiv.]
+
+[Note 176: Voy. Freind, _Histor. Medic._, et M. Portal, _Histoire de
+l'Anatomie_, t. I.]
+
+[Note 177: Le _Traité d'Anatomie_ de Mondinus a eu plusieurs
+éditions citée par M. Portal, par Fabricius, _Bibl. med. et inf.
+latin._, vol. V, etc.]
+
+Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement
+de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande
+réputation. Pierre _Crezcenzio_ écrivit, dans un âge fort avancé, sur le
+premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
+treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête
+et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en
+médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
+particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré
+de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des
+simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre
+et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
+publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.
+
+_Crezcenzio_ s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des
+dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les
+villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient
+dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
+militaires, sous le titre de capitaines ou de _podestà_. Elles
+exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de
+loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
+jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
+pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces
+magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne,
+fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
+assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
+_Crezcenzio_ parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
+aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
+conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des
+sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les
+procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier.
+Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses
+observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé
+en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut
+près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin
+de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans[178].
+
+[Note 178: _Vita di P. Crezcenzio_, en tête de la traduction ital.
+de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8°.]
+
+Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de
+Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
+Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être
+encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la
+connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne,
+que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un
+grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour
+exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les
+engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
+superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles
+les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
+ajouter[179]; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre
+raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la
+végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne
+ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
+distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin,
+fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à
+_Crezcenzio_ lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis
+qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son
+perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où
+l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
+père Bartoli[180], on reconnaît à la perfection de son style qu'il est
+du siècle où l'on écrivait le mieux[181].
+
+[Note 179: M. Corniani, _I Secoli della Letter. ital._, t. I, p.
+178.]
+
+[Note 180: À la fin de la préface du petit Traité de critique
+grammaticale, intitulé: _Il Torto ed il dritto del non si può_, qu'il a
+donné sous le nom de _Ferrante Longobardi_, Rome, 1655, pet. in-12.]
+
+[Note 181: La première édition de l'ouvrage latin est de 1471,
+Augsbourg, in-fol., sous ce titre: _Petri de Crescentiis ruralium
+commodorum_, lib. XII, _Augustœ vindeticorum_, etc. La traduction
+italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi
+in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
+et de Naples, 1724, 2 vol. in-8°.]
+
+La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome,
+était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de
+faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
+distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
+n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités
+de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait
+inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
+poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui
+reçut dans ce siècle des honneurs presque divins[182]. Astre et lumière
+des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des
+aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon
+l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on
+ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses
+immenses travaux.
+
+[Note 182: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.]
+
+Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato,
+dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du
+droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite
+à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de
+l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26
+ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
+Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui
+déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
+Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
+à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université
+naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres.
+L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter
+dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont
+pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que
+Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec
+Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction[183]. Il ne jouit pas
+long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon
+l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa
+vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses
+connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant
+justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge
+sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il
+introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui
+nuisirent, dit ce critique judicieux[184]: possédant toute la misérable
+science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les
+sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du
+péripapéticisme, etc.»
+
+[Note 183: De Sade, _Mém. pour la Vie de Pétrar._, t. III, p. 409.]
+
+[Note 184: _De origine juris civilis_, l. I, §. 164.]
+
+La vaste compilation des œuvres de Barthole contient quelques Traités de
+droit public, tels que ceux _des Guelphes et des Gibelins_; _de
+l'Administration de la République_; _de la Tyrannie_, etc. On y en
+trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à
+faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant
+J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre[185].
+_Cacodœmon_ comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de
+toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de
+la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à
+comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain,
+pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première
+fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la
+supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le
+Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
+en étant exclues, selon le Digeste _De postulatione_: de plus, il la
+déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi _De
+appellatione_. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont
+admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition
+du paragraphe I, _De fœminis_, etc., et que le genre humain est
+précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa
+propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre
+_Priorem_, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée,
+_Cacodœmon_ produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
+comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une
+infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui
+dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge
+prononce la sentence d'absolution _formiter_, séant _pro tribunali_, au
+parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le
+palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations,
+procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite
+sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain
+public de la cour céleste[186].
+
+[Note 185: _Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C.
+inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ_, p. 165 et
+suiv. du livre intitulé: _Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus_,
+Lyon, 1568.]
+
+[Note 186: _I secoli della Letter. ital. di Giamb._ Corniani, t. I,
+p. 436.]
+
+Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde,
+fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette
+rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des
+écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
+eux que d'y croire[187]. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis
+à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande
+admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif,
+brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
+avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement
+et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère
+laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
+utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
+l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans,
+et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son
+maître.
+
+[Note 187: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, et Mazzuchelli, _Scrit.
+ital._]
+
+C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
+nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles
+parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
+Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de
+cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent
+XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se
+forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
+pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
+littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
+premier modèle de ces _Bibliothèques universelles_, et de ces
+_Dictionnaires des hommes illustres_, qui se sont tant multipliés
+depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
+espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés[188]. Photius n'avait
+traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume
+de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et
+profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets,
+depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet
+ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux
+titre: _De originibus rerum_[189], que l'auteur ne lui avait point
+donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de
+Venise[190], porte celui-ci: _De viris illustribus_[191], qui lui
+convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on
+appelle une _Bibliothèque_. Les auteurs y sont rangés par ordre
+alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
+permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail,
+on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible
+qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
+mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il
+paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
+ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le
+premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment
+un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les
+premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de
+l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si
+remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage.
+Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
+nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
+personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans
+utilité[192].
+
+[Note 188: Tiraboschi, t. V, p. 322.]
+
+[Note 189: Le titre entier du livre imprimé est: _De Originibus
+rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense_, Venet., 1547.]
+
+[Note 190: Dans celle de S. Jean et S. Paul (_di SS. Giovanni e
+Paolo_).]
+
+[Note 191: Le titre entier de ce manuscrit est, après le _Proemium_:
+_Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico
+veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico_.]
+
+[Note 192: Voy. Maffei, _Verona illustr._, part. II, p. 115, et
+Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.]
+
+Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
+historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et
+de son père[193], composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire
+littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
+n'écrivit que les _Vies des hommes illustres de Florence_. Le comte
+Mazzuchelli en a publié pour la première fois[194], non le texte
+original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
+d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour
+expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
+occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
+mourut peu de temps après. Les titres d'_Eliconio_ et de _Solitario_,
+que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
+illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques
+fonctions honorables[195], il s'était ensuite entièrement livré aux
+lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
+auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de
+Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire
+politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux
+Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est
+considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des
+différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
+ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu
+utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
+avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de
+tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur
+du Dante, _Benvenuto da Imola_. On a de lui, sous le titre de _Liber
+Augustalis_, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César
+jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse
+et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de
+l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses
+œuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur[196]. Landolphe
+Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on
+dit de la noble famille des Colonne[197], écrivit, entre autres
+ouvrages, un _Breviarum historiale_, qui a été imprimé en France[198],
+et Français _Pipino_ ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des
+rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
+premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant
+lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains,
+il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
+qu'on ne trouve point ailleurs[199]. Muratori n'a inséré dans sa grande
+collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176[200].
+Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui
+peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé
+le nombre. On y distingue les deux _Cortusi_[201], continuateurs de
+l'histoire de Padoue, commencée par _Albertino Mussato_ dont nous avons
+parlé dans un précédent chapitre[202], mais qui restèrent fort
+au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; _Ferreto_ de
+Vicence[203], l'un des meilleurs historiens de ce temps; _Calvano
+Fiamma_ de Milan[204], qui ne lui est point inférieur; Jean de
+_Cermenate_[205], émule et compatriote de _Fiamma_, et plusieurs autres.
+Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les
+bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à
+perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!
+
+[Note 193: Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il
+termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de
+1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.]
+
+[Note 194: En 1747.]
+
+[Note 195: Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
+Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 196: Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4°., tout à la fin du
+volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.]
+
+[Note 197: Tiraboschi, t. V, p. 318.]
+
+[Note 198: À Poitiers, en 1479.]
+
+[Note 199: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 319.]
+
+[Note 200: _Script. Rer. ital._, vol. IX.]
+
+[Note 201: _Guglielmo Cortusio_ et _Albrighetto Cortusio_, son
+parent.]
+
+[Note 202: Tom. II, p. 305.]
+
+[Note 203: _Script. Rer. ital._, vol. IX, p. 935.]
+
+[Note 204: Auteur du _Manipulus Florum, ibid._, vol. XI, p. 533.]
+
+[Note 205: _Ibid._, vol. IX, p. 1223.]
+
+J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je
+n'oublierai pas ici, _Marino Sanuto_, noble vénitien, qui ne fut pas, à
+proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
+ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les
+événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage
+d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de
+Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre _Secretorum
+fidelium crucis_, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les
+mœurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour
+les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de
+ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
+venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
+états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les
+présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des
+cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits;
+il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages
+importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
+1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois,
+par Bongars, dans le _Gesta Dei per Francos_[206]. C'est un des plus
+curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé
+comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle,
+et même des siècles antérieurs[207].
+
+[Note 206: Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.]
+
+[Note 207: Foscarini, _Letteratura Veneziana_, p. 417.]
+
+À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la
+poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé,
+on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore
+mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
+de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie
+qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça
+surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien
+contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de
+ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que
+plaisants. «Jamais, écrit-il[208], ce que dit Horace ne fut plus vrai
+qu'à présent:
+
+ Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers[209].
+
+[Note 208: _Famil._, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth.
+impér., n°. 8568; _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 243.]
+
+[Note 209: _Scribimus indocti doctique poemata pessim._
+ (Ep. I, l. II. v. 117.)]
+
+C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
+être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des
+autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
+épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
+mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
+d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend
+pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je
+reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds
+pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme,
+je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
+encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que
+pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne
+connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
+plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
+et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
+maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
+d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
+autrefois si rare, est commune à présent, etc.»
+
+On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on
+accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette
+langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine
+connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait
+aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
+amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin.
+C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au
+Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
+de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa
+jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même
+triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin
+sans doute de regarder comme son égal. On le nommait _Zanobi da Strada_.
+Philippe Villani l'a placé parmi les _illustres Florentins_; mais si la
+couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait
+alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
+célébrité que par cette couronne même.
+
+Zanobi était fils du célèbre grammairien _Giovanni da Strada_, qui avait
+été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état
+que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le
+connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première
+cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile,
+Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi
+quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait
+obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu
+honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et
+bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié,
+qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
+lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur
+Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui,
+de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
+Mathieu Villani, dans son histoire[210], fait mention de cette
+cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit
+publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de
+l'empereur.
+
+[Note 210: L. V, ch. 26.]
+
+Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation
+de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque
+s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis
+particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque
+sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui
+lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette
+espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de
+ses écrits[211], il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
+et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait
+pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
+pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit,
+mais des mœurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte
+fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de
+secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI[212]; mais il ne la
+posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
+âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains
+de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de
+Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour[213].
+L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans
+que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les
+Florentins résolurent[214] d'élever, aux frais du trésor public, de
+magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils
+y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour
+lui comme pour tous.
+
+[Note 211: _Invect. in Med._]
+
+[Note 212: En 1359.]
+
+[Note 213: On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de
+la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du
+reste de cette ancienne traduction est inconnu.]
+
+[Note 214: En 1396.]
+
+Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle.
+On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans
+entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues
+d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
+noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de
+François _Landino_, fils d'un peintre qui avait alors quelque
+réputation, et parent de _Landino_, célèbre commentateur du Dante. Il
+était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la
+petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani[215], à sentir
+le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par
+quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant
+qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur
+de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant
+de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des
+progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les
+instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était
+émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
+de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus
+habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des
+instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de
+tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
+couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes
+l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.
+
+[Note 215: _Vite d' illustri Fiorentini_, p. 84.]
+
+François _Landino_ n'était pas seulement musicien, il était aussi
+grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui
+fit donner le surnom de _Francesco degli Organi_, et c'est ainsi qu'il
+est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies
+italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins[216]; le style n'en
+est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.
+
+[Note 216: Voy. Mehus, _Vita Ambrog. Camald._, p. 324. Ces vers sont
+intitulés: _Versus Francisci organistœ de Florentiâ_.]
+
+L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement
+comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se
+trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est _Lino Coluccio Salutato_.
+_Coluccio_ est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
+des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur
+vie: De _Niccolo_, on fait _Niccoluccio_, petit Nicolas; on retranche
+ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste _Coluccio_, qui
+ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, _Lino_,
+semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; _Niccolo_,
+_Niccolino_, _Lino_; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation
+de noms antiques qui était alors commune parmi les savants[217].
+_Coluccio Salutato_ était né en Toscane[218] en 1330. Son père, qui
+était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut
+exilé, et se retira à Bologne. Le jeune _Coluccio_ y fut élevé; il
+annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature;
+mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son
+père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et _Coluccio_
+quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie.
+On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
+revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il
+était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François _Bruni_ dans
+la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est
+probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à
+Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et
+épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants[219]. La
+réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les
+offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
+rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes
+les espérances de fortune la place de chancelier de la république de
+Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
+pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour
+si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la
+république, disait qu'une lettre de _Coluccio Salutato_ lui faisait plus
+de mal que mille cavaliers florentins[220].
+
+[Note 217: Tiraboschi, t. V, p. 492.]
+
+[Note 218: Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de
+Pescia.]
+
+[Note 219: Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine
+du château où il était né. Tiraboschi, _ub supr._]
+
+[Note 220: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
+trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et
+à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet
+continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était
+possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour
+tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les
+auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
+son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
+que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous
+avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
+autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la
+nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
+et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était
+alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et
+continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé
+de lui en prose latine, outre ses lettres[221], qu'un Traité _de la
+noblesse des lois et de la médecine_[222]. Les bibliothèques de Florence
+en possèdent en manuscrit plusieurs autres[223]; la plus grande partie
+des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié
+quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens
+et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
+qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la
+traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé
+Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
+Camaldule[224]. _Coluccio_ mourut en 1406, âgé de soixante seize ans.
+Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur
+la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait
+été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais,
+l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut
+décernée qu'après sa mort[225]. Elle fut posée sur son cercueil, et les
+honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent
+au tombeau un cadavre insensible.
+
+[Note 221: Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un
+donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que
+la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et
+des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
+1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du
+modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
+Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de _Coluccio_, par Philippe Villani, p.
+XXIII, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un
+n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
+contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie
+est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.]
+
+[Note 222: _De Nobilitate legum ac Medicinœ_. Venise, 1542.]
+
+[Note 223: On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
+Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, _Vit. Ambr.
+Camald._, et dernièrement M. J. B. Corniani, _I secoli della Letter.
+ital._ t. I, p. 413.]
+
+[Note 224: Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
+plusieurs autres pièces inédites du même auteur.]
+
+[Note 225: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 496.]
+
+Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable
+que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par
+l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde
+le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
+qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent
+eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio[226] rangent dans cette classe
+la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se
+distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par
+leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose,
+parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
+Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des
+saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant,
+elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale
+et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son
+éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra
+dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas
+l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à
+lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la
+fleur de l'âge[227] en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un
+style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si
+vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir
+pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
+langage. _Girolamo Gigli_, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
+édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
+vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y
+donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements
+les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant.
+L'impression de ce _Vocabolario Cateriniano_ était fort avancée, quand
+tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII,
+l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et
+ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de
+l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de
+la littérature italienne[228], traité comme coupable, non-seulement de
+lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté[229]. Si les vers de sainte
+Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de
+pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le
+quatrième volume de ses Œuvres[230], et où l'on trouve moins de génie
+que de ferveur.
+
+[Note 226: _Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
+poesia_.]
+
+[Note 227: À trente-trois ans.]
+
+[Note 228: M. Giamb. Corniani, _I secoli della Letter. ital._, t. I,
+p. 388.]
+
+[Note 229: Le _Vocabolario Cateriniano_, qui fut alors lacéré et
+brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis,
+sous le faux titre de _Manille_, et sans date, in-4°., avec un
+Supplément qui le complète. Gamba, _Testi di Lingua_, p. 88.]
+
+[Note 230: Pag. 341; elle commence ainsi:
+
+ _O Spirito santo, vieni nel mio core
+ Per la tua potenzia traila a te, Dio_, etc.]
+
+Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style
+de Pétrarque est _Buonaci corso da Montemagno_. Il y en eut deux de ce
+nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
+seul. Le chanoine _Casotti_ découvrit le premier qu'ils étaient deux, et
+donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres[231],
+avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille
+des _Montemagno_. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle
+avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. _Buonaccorso_
+l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
+douceur et de la grâce. Gravina[232] le loue d'avoir approché de
+Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir
+et la variété des sentiments. Le _Tassoni_, dans ses considérations sur
+Pétrarque, compare souvent des vers de _Montemagno_, avec ceux de ce
+grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
+pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de
+Pétrarque[233], soit imité du premier de _Montemagno_[234]; mais
+lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est _Montemagno_ qui a été
+l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses
+preuves. Plusieurs autres sonnets de _Buonaccorso_, sans avoir la même
+ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
+pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
+ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de _Montemagno_
+le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en
+poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
+goût, pour se faire un assez grand nom.
+
+[Note 231: La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8°,
+par _Nicolo Pilli_ de Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de
+_Cino_.]
+
+[Note 232: _Della ragione Poetica_, l. II, §. 29 et 30.]
+
+[Note 233: _Era il giorno che al sol si scolorano_, etc.]
+
+[Note 234: _Erano i miei pensier ristretti al core_.]
+
+Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut
+même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à
+sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le
+zèle. Il se nommait _Zenone de' Zenoni_. Son poëme, qu'il intitula:
+_Pietosa fonte_, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le
+savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
+_Deliciœ eruditorum_, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
+avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
+expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
+nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de
+quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps[235].
+
+[Note 235: Lami, _loc. cit._, au commencement de l'avis au lecteur.]
+
+Le même volume est terminé par une _canzone_ sur ce même sujet de la
+mort de Pétrarque[236]. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son
+auteur est _Franco Sacchetti_, auteur justement célèbre à d'autres
+titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque
+dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
+sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures,
+après celles du _Décaméron_, quoique loin encore de les égaler.
+
+[Note 236: Elle a pour titre: _Morale di Franco Sacchetti da Firence
+per la morte di M. Francesco Petrarca_.]
+
+_Franco Sacchetti_, né à Florence, vers l'an 1335[237], d'une famille
+ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça
+de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il
+composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de
+Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre.
+Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa
+tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics,
+dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des
+tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en
+vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune _Sacchetti_
+pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la
+morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets
+qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que
+la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite,
+puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On
+lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du
+lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à
+la façade du palais des prieurs[238]. Il fit ce distique remarquable par
+sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:
+
+ _Corona porto per la patria degna
+ Acciocchè liberta ciascun mantegna_.
+
+[Note 237: Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le
+titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.]
+
+[Note 238: Aujourd'hui le _Palazzo Vecchio_.]
+
+_Franco Sacchetti_ fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à
+Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea
+aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et
+à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous
+états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont
+il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
+une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, _Giannozzo
+Sacchetti_, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379.
+L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les
+frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés
+rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs
+(magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges
+de magistrature. _Sacchetti_ fut seul excepté de cette disposition
+sévère, et cela, dit l'historien _Ammirato_, parce qu'il était tenu pour
+homme de bien, _per esser tenuto uomo buono_[239]; mais cette faveur ne
+put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies
+graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus.
+Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il
+voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
+de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à
+Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
+manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
+sentit long-temps de cette chute.
+
+[Note 239: _Stor. fiorent._, l. XIV.]
+
+Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés
+par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par
+les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa
+par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans
+la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
+la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de _Franco
+Sacchetti_, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et
+lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
+milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de
+cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
+consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
+aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il
+mourut peu d'années après la fin de ce siècle[240]. C'était un homme
+d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité
+de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans
+presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le
+plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non
+seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
+faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
+premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
+parfaitement. Dans un manuscrit où ses _madrigali_ et ses ballades,
+portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
+plusieurs fois, écrit en marge, le sien même[241]. Ce n'est pas
+seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
+poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais
+on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
+sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le
+premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure
+par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
+sonnet signifie à peu près[242]:
+
+ Malheureux! si je pense encore
+ Au peu qu'a gagné par ses vers
+ Le grand Pétrarque auprès de Laure,
+ Aux longs tourments qu'il a soufferts...
+ Je frémis, je me sens de glace:
+ J'écris pourtant, et le temps passe.
+
+[Note 240: Bottari, _ub. sup._]
+
+[Note 241: _Intonata per Francum Sacchetti_, ou _Francus dedit
+sonum_. Bottari, _ub. sup._]
+
+[Note 242:
+
+ _E quando io penso al mio signor Petrarca,
+ Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,
+ Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca_.]
+
+Peu de ses poésies sont imprimées[243]. Le vocabulaire de la Crusca, qui
+les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
+appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la
+bibliothèque de cette famille[244]. Il contenait environ cent
+soixante-dix sonnets, trente-huit _canzoni_ de différents genres,
+quarante-neuf ballades, un grand nombre de _madrigali_ et d'autres
+poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes
+latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
+quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême
+et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont
+pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.
+
+[Note 243: Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, _Stor.
+della Volg. Poesia_, l. II, n°. 8; la _canzone_ sur la mort de
+Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre _canzone_ qui vaut
+mieux, dans le Recueil des _Rime Antiche_, qui suit la _Bella Mano_,
+réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.]
+
+[Note 244: Bottari, _ub. supr._ Le marquis _Matteo Sacchetti_,
+descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce
+manuscrit. _Id. ibid._]
+
+Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier
+magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles
+étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux
+cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace,
+dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions
+et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il
+a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité
+dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au
+langage commun que celui du _Décaméron_; et c'est surtout dans les
+sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y
+acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes
+toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur
+force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y
+en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore
+pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La
+plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les
+mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des
+hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et
+offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point
+ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence,
+ces traits servent quelquefois à les éclaircir.
+
+Les Nouvelles de _Franco Sacchetti_ sont en général plus courtes que
+celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés,
+moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui
+forment dans le _Décaméron_ une admirable variété. Elles sont presque
+toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui,
+pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en
+prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques
+expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette
+excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages
+contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers,
+bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître
+Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus
+original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde,
+depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à
+Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni
+aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu
+pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous
+l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages[245]. Ce
+que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard[246] et
+de Philippe de Valois, roi de France[247], prouve, il est vrai, combien
+les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez
+pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et
+d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette
+espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un
+pauvre imbécille, nommé Albert[248], le menace de le faire brûler comme
+Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui
+fait dire sur le _Pater noster_. Fort bien, dit _Franco Sacchetti_, mais
+si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait
+peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers,
+pour n'être pas torturé ou brûlé[249].
+
+[Note 245: Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle
+n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à
+recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de
+devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter
+alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que
+l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape
+magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le
+roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle.
+(Nouv. CCXII.)]
+
+[Note 246: Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain
+(_vagliatare_), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se
+jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense
+magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le
+nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus
+habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes
+mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)]
+
+[Note 247: Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup;
+il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui
+le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige
+qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis
+devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton.
+Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit
+naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups
+de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais
+lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.
+CXCV.)]
+
+[Note 248: Nouv. II.]
+
+[Note 249: _E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo
+inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe
+ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato_. (Nouv.
+II.)]
+
+Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène[250].
+On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y
+avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout
+noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être
+historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter[251]. Des
+artistes célèbres y figurent aussi, tels que _Giotto_, _Buffamalco_,
+_l'Orcagna_, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés
+à _S. Miniato_, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église,
+sont représentés[252], discutant et se disputant après boire, pour
+savoir quel avait été, _Giotto_ toujours excepté, le plus grand peintre.
+L'un dit _Cimabuè_, l'autre _Stefano_, élève de _Giotto_, un troisième
+_Buffamalco_. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur
+_Alberti_; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette
+proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la
+toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle
+suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les
+dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures
+légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins
+s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des
+officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder
+contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils
+arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre
+aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont
+prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de
+dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les
+boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,
+ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et
+l'on est obligé de révoquer la loi.
+
+[Note 250: Nouv. VIII, CXIV, CXV.]
+
+[Note 251: Voy. Nouv. CXXI.]
+
+[Note 252: Nouv. CXXXVI.]
+
+_Sacchetti_ ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines,
+les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand
+nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition
+n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun
+index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont
+toujours été lues et réimprimées librement.
+
+En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était
+alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs
+grossiers exerçaient sur le peuple[253]. L'auteur raconte que, se
+trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les
+Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il
+entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de
+St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et
+si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous
+fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement
+aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si
+vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se
+mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons.
+Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont
+proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de
+vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés
+les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent
+encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés,
+parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru
+ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes
+les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur
+tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous
+n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant.
+Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant
+qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais
+d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là
+certainement un bon citoyen et un brave moine.
+
+[Note 253: Nouv. LXXI.]
+
+Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il
+raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire,
+un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes
+sottises[254]. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché
+de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous
+les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et
+tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il
+put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le
+Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva
+comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui
+part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète;
+bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables
+l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau
+sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait
+fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le
+prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il
+lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce
+mal, reprit _Franco Sacchetti_, est donc continu et ne le quitte jamais;
+car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois
+encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous
+les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans
+quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une
+certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles
+reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs
+d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces
+superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de
+gré que la raison.
+
+[Note 254: Nouv. LXXII.]
+
+Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que
+_Franco Sacchetti_, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur
+d'un Recueil qui porte le singulier titre de _Pecorone_. Cet augmentatif
+de _pecora_ signifie en italien la même chose qu'en français, une
+pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre
+par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au
+mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le
+reste. En voici à peu près le sens:
+
+ Ce livre est nommé _la Pécore_.
+ J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,
+ Ce beau titre qui le décore;
+ Il semble pour lui fait exprès,
+ Tant on y voit d'hommes niais.
+ Moi qui suis plus niais encore,
+ À leur tête je vais bêlant:
+ Je fais des livres et j'ignore
+ Ce que c'est que style et talent.
+ Enfin, j'en veux faire à ma tête;
+ Et si mon projet réussit,
+ Si je deviens homme d'esprit,
+ De l'avis de plus d'une bête,
+ Ne t'en étonne pas, lecteur,
+ Le livre est fait comme l'auteur[255].
+
+[Note 255:
+
+ Poniam che'l facci a tempo e per cagione
+ Che la mia fama ne fasse onorata,
+ Come sarà da zotiche persone,
+ Non ti maravigliar di ciò, lettore;
+ Che'l libro è fatto com' è l'autore.]
+
+Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la
+date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du
+moins son prénom, _Ser Giovanni_[256]. On ne l'appelle en effet que
+_Ser Giovanni Fiorentino_; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que
+ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les
+circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il
+les écrivit à Dovadola[257], château dans une vallée de la Romagne, à
+neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que
+dans le siècle suivant[258] à la république de Florence. _Ser Giovanni_,
+né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte
+d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les
+Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait
+sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,
+comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre
+les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du
+savant chanoine _Biscioni_, qui en fait un moine franciscain, et le
+premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il
+appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le
+moins autant de douter qu'elle soit fondée[259]. Le titre de _ser_ ou
+_sere_ que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il
+était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette
+profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille[260].
+
+[Note 256:
+
+ Mille trecento con settant' alto anni
+ Veri correvan, quando incominciate
+ Fu questo libro, scritto et ordinato,
+ Come vedete, per me Ser Gioviani.]
+
+[Note 257: _Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato
+da la fortuna_, etc.]
+
+[Note 258: En 1440.]
+
+[Note 259: Voy. la préface de _Gaetano Poggiali_, en tête de
+l'édition du _Pecorone_, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,
+p. XXI.]
+
+[Note 260: _Ibid._, p. XIV.]
+
+S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du _Pecorone_, il n'y
+en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu
+au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du
+style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait
+autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les
+placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de
+l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et
+n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.
+
+Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et
+plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la
+plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur
+Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques,
+que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de
+vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était
+répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune
+homme nommé _Auretto_, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs
+et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son
+bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement
+amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à
+Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la
+jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation
+de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à
+Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps
+après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,
+qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des
+sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement
+l'auteur, que ledit frère _Auretto_, regardant honnêtement plusieurs
+fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs
+regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin
+qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant
+des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent,
+et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à
+une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et
+solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer
+ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils
+s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre
+une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce
+qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de
+cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées
+avec adresse: car ce frère _Auretto_ et cette sœur Saturnine, qui ne
+font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,
+s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade
+(car cette imitation du _Décaméron_ ne manque point à ce recueil), se
+lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour
+revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et
+finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.
+
+Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre
+ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs
+visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela
+n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent
+quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si
+sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles
+sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les
+détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus
+décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome,
+l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre
+à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde
+à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes
+ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne
+guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de
+l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un
+trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer
+embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de
+tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger
+pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à
+Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de
+quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés
+que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni
+Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux
+mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour
+faire connaissance avec la manière de l'auteur.
+
+Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient
+souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître
+Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il
+était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions
+moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si
+maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses
+sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche,
+il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde
+chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et
+lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie
+du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de
+Boccace[261], bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et,
+selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta
+de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout
+entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il
+s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser
+seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et
+rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le
+matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un
+autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à
+l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus
+gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de
+patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en
+grande amitié.
+
+[Note 261: Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.]
+
+Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours,
+croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la
+France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le
+regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait
+de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis
+si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein
+consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses
+subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble
+tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils
+délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus
+savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un
+consistoire où l'on examinera la question proposée par maître
+Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître
+Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,
+le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme
+simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain
+insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le
+mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme
+beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans
+cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule.
+L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés;
+Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de
+la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.
+
+Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du
+pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa
+proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les
+plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant
+que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la
+chape, et crie d'une voix forte le mot _jube_. C'était la forme pour
+obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour
+demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la
+tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue
+cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la
+première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a
+sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi
+amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un
+grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le
+fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va
+se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission
+de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il
+monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les
+preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa
+réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui
+dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain
+se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire
+cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans
+une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise
+le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à
+l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est
+très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule
+que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la
+croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par
+le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue
+par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du
+_Pecorone_ comme du Recueil de _Franco Sacchetti_, il n'a jamais été
+prohibé ni mis à l'index.
+
+Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce
+qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais
+ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire
+y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de
+l'ancienne Rome, il y eut, dit-il[262], dans la ville d'Albe un roi qui
+descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut
+deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et
+fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans _un monastère_ de la déesse
+Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au
+monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais
+s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le
+conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette
+preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela
+d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars
+qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en
+homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et
+cela n'est pas vrai[263]. L'origine de Florence vient après celle de
+Rome[264], et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des
+modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus
+Métellus revient _de France_ avec son armée; Catilina l'apprend, et
+sachant que Métellus est déjà en _Lombardie_, il se décide à sortir de
+Fiésole. Il arrive dans la plaine de _Pistoja_, range ses troupes en
+bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et
+vaillants[265]», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y
+a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait
+celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un _maréchal_
+de son armée, nommé _Florino_, est tué dans cette guerre, et enterré
+près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après,
+une ville qui s'appela d'abord _Floria_, tant à cause du nom de
+_Florino_, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de
+Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de _Florentia_,
+_Fiorenza_, _Firenze_, Florence.
+
+[Note 262: Journ. X, Nouv. II.]
+
+[Note 263: _Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati
+dal dio Marte, e questo non è vero_.]
+
+[Note 264: Journ. XI, Nouv. I.]
+
+[Note 265: _Signori, siate gagliardi_.]
+
+Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle[266]
+comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la
+tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle
+suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en
+Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que
+cet Atlas laissa trois fils, _Sicanus_, _Italus_ et _Dardanus_; que ce
+dernier passa en Asie avec Apollon _Astrologue_ et une suite nombreuse;
+qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville
+d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils
+Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de
+Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis
+des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne
+de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du
+texte[267]. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes
+d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer,
+en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant
+l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface
+VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre _ser
+Giovanni_ n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un _on dit_,
+sœur Saturnine raconte très nettement la chose[268], et frère _Auretto_
+lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche
+Nouvelle[269]. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que
+l'on fait cas du _Pecorone_, c'est pour celle de la langue, et pour la
+manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.
+
+[Note 266: Journ. XV, Nouv. I.]
+
+[Note 267: _Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte
+Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una
+femmina_. (Journ. VIII, Nouv. I.)]
+
+[Note 268: Journ. XIII, Nouv. II.]
+
+[Note 269: _Per certo questa è stata una ricca Novella_.]
+
+Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps
+de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui
+florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une
+mention particulière de _Fazio degli Uberti_[270]. Je ne l'ai considéré
+alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme
+quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce
+poëme appartient. _Fazio_ était encore jeune quand il le commença; mais
+il ne le termina que dans sa vieillesse[271], et même il ne vécut pas
+assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du
+Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le
+purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire
+la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les
+peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du
+poëme est composé de deux mots latins _dicta mundi_, les dits du monde;
+on écrit par corruption _ditta mundi_, _detta mondi_ et _detta mondo_.
+Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de
+chapitres, et écrit en _terza rima_: ou tercets, comme la _Divina
+Commedia_. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et
+l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante
+avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres
+rencontres. Le _Dittamondo_ étant absolument inconnu en France, et
+très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction
+générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du
+sujet dans le reste de l'ouvrage.
+
+[Note 270: Tom. II, p. 316.]
+
+[Note 271: Vers l'an 1367.]
+
+Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque
+le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui
+signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul
+vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie
+humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de
+contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la
+mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour
+laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra
+faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui
+l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des
+hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met
+aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore
+engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait
+encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant
+parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour,
+accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche,
+s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son
+dessein.
+
+Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si
+noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue
+d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur
+laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la
+race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette
+lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec
+des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées
+dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans
+une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de
+ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu
+as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à
+cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus
+voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de
+ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton
+corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur,
+de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les
+fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec
+Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob.
+Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une
+ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant
+cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.
+
+A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce
+mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du
+plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour
+s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la
+peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste
+cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent
+devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces
+chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son
+esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le
+reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les
+discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre,
+pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que
+les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne
+trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même,
+a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de
+même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une
+fervente prière.
+
+Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un
+éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui
+lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en
+celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son
+intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui
+une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec
+légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et
+sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait
+jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui
+ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui.
+L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le
+regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas
+besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il
+est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il
+l'invite à passer la nuit auprès de lui.
+
+Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil
+ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait
+part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant
+obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine
+fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire,
+lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il
+en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa
+répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de
+près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.
+Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il
+mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne
+voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras,
+insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la
+sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la
+vie. Si la terre, répond le poëte[272], ne couvre pas mon corps, le ciel
+le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas
+pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en
+terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque
+d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle[273].--Cela vaut mieux,
+réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir
+par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est
+le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons
+notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui
+prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et
+ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la
+chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en
+murmurant et disparaît.
+
+[Note 272:
+
+ _E se non fia coperta da la terra,
+ Il cielo il coprirà, ne con più degno_
+ Coperchio niun corpo mai si serra.
+ Non fu trovà de le tumbe la'ngegno
+ Accio che' morti ne havesser dolcezza,
+ Ma pergli vivi che è d'honore un segno.
+
+ (Dittam. ch. 4.)]
+
+[Note 273: Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait
+commencé ce poëme dans sa jeunesse.]
+
+Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme
+d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre
+dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il
+l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils
+pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui
+apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la
+terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles,
+les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y
+voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte
+le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce
+qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des
+fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle
+femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point
+éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des
+exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa
+force.
+
+Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec
+le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un
+sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il
+a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage
+est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de
+guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.
+Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire
+voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,
+seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles
+renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui
+les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie
+pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui
+apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite
+ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au
+bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.
+
+Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la
+plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée,
+baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de
+poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant
+un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa
+personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne
+puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par
+le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers
+habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et
+jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire
+romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée
+commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans
+mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix
+des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements
+qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui
+est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.
+
+C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui
+leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour
+aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la
+marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans
+la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence,
+redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin
+expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la
+connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un
+vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la
+Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il
+serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison
+pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux
+en Afrique et en Asie.
+
+Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son
+plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans
+l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et
+c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on
+croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme,
+du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et
+des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint
+l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme.
+Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a
+jamais eu que deux éditions[274], toutes deux fort rares, faites sans
+soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,
+mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter
+cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du
+Dante, c'est, après la _Divina Commedia_, l'ouvrage le plus considérable
+que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force
+qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une
+édition moins rare et plus lisible.
+
+[Note 274: _Vicenza_, 1474. in-fol., et _Venezia_, 1501, in-4°.]
+
+C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même
+siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le _Dittamondo_, sur
+le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près,
+et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue
+poétique. Il se nommait _Federigo Frezzi da Foligno_, et _Il
+Quadriregio_ est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la
+vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on
+ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut
+maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en
+1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après,
+comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un
+des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416[275]. On
+ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il
+donna le titre de _Quadriregio_ ou _Quadriregno_. Il eut l'idée, non
+moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour,
+de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre
+livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était
+jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas
+encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont
+les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et
+combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en
+action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume
+d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux
+de Saint-Dominique.
+
+[Note 275: _Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e
+l'autore_, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725,
+in-4°. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la
+seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence,
+au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les
+académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne;
+elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de
+l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette
+Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.]
+
+Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du
+Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui[276]. Dans
+cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une
+flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière,
+pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses
+traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre
+à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son
+carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de
+plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à
+son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et
+sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il
+veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus
+modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra
+sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse
+conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane,
+suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la
+chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine
+qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se
+jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de
+sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de
+ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le
+poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est
+cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du
+pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un
+satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du
+plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes,
+réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte
+ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui
+font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris
+aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui
+promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.
+
+[Note 276:
+
+ _La Dea che'l terzo ciel volvendo move
+ Avea concorde seco ogni pianeto,
+ Congiunta al Sole ed al suo padre Giove_.
+ ......................................................
+ _E tuti i prati e tutti gli arboscelli
+ Eran fronduti, ed amorosi canti
+ Con dolci melodie facean gli uccelli.
+ E gia il cor de' Giovinetti amanti
+ Destava amore, e'l raggio della stella
+ Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti_, etc.]
+
+Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait
+donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon
+l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et
+l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui
+veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé
+la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.
+Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur
+l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise
+à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.
+La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix
+qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le
+poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir
+habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa
+mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.
+
+Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans
+les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont
+quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre
+auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur
+conduite[277]. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus
+réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte
+trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte
+lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec
+lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa
+patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie
+Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième
+vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le
+reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui
+fait aussi l'éloge de la famille _Trinci_ dont le chef y dominait alors,
+avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des
+Troyens[278]. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni
+plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,
+qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie,
+comme elle le lui a promis.
+
+[Note 277:
+
+ _Io vidi dame e vidi ermafroditi,
+ Uomini e donne insieme, venir nudi
+ Ove natura vuol che sien vestiti,
+ Alviso con le man mi feci scudi
+ Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,
+ Misse, colle man così ti chiudi?
+ Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,
+ E ciò che vuol natura che sia occolto,
+ Enorme par che'n publico s'adocchi_.
+ (Lib. I, cap. 16.)]
+
+[Note 278: Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un
+petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le
+beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens
+_Trinci_, et à toute la maison Trincia.
+
+ _Come si trova nell' antiche carte
+ Da Tros di Troja un suo nipote scese_,
+ _Detto anche Tros, e venne in quella parte...
+ Ove il Topino et la Timia corre..._
+ ..............................................
+ _Da questo Tros vien la progenie degna
+ De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,
+ Che anco ivi dimora ed ivi regna_.
+ (Liv. I, cap. 18.)]
+
+En lisant pour titre du second livre de ce poëme, _il Regno di
+Satanasso_, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le
+conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes.
+C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de _Trinci_, qui
+est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est
+entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide
+vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit
+encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le
+premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis
+long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les
+hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants,
+menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure
+tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la
+Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette
+constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme,
+d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous
+les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux
+lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est
+en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve
+beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou _Bolge_, Juda, Caïn,
+Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,
+Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan
+au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à
+l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de
+choses arrivées dans les divers états d'Italie.
+
+Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre
+corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont
+les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais
+avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des
+proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus
+vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par
+Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible
+adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit
+l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus
+d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes
+des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les
+définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les
+effets, les modifications différentes et comme les ramifications de
+chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de _Brunetto Latini_,
+dans le _Tesoretto_, et de _Cecco d'Ascoli_, dans l'_Acerba_, mais plus
+approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.
+
+Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus.
+Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis
+terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et
+Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils
+sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve
+répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du
+paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'_Agneau de
+Dieu_[279] lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit
+adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on
+doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de
+Saint-Bernard. _Federigo Frezzi_ fait des adieux presque aussi tendres à
+Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a
+reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.
+
+[Note 279:
+
+ _Minerva allor rispose: io l'ho menato;
+ L'Agnol di Dio a lui la porta aperse_.]
+
+Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du
+lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont
+ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et
+sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des
+Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième
+livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche
+de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième
+aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est
+aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins
+hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de
+toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa
+principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées
+qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout
+aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour
+l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang
+qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante
+pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de
+son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets
+nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des
+tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes
+de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine,
+toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si
+elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral,
+on admirerait peut-être encore l'auteur de la _Divina Commedia_, à cause
+de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis
+long-temps on ne lirait plus.
+
+Si l'on ne lit guère le _Quadriregio_ ni le _Dittamondo_, qui cependant
+ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins
+encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce
+siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de
+leur temps. Un certain _Boezio di Rainaldo_, qu'on appelle communément
+_Buccio Renalto_, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins,
+et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,
+depuis 1252 jusqu'à 1352. _Antonio di Boezio_, ou _di Buccio_, continua
+cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382.
+Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités
+italiennes[280], à cause des renseignements qu'elles fournissent à
+l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection
+des historiens d'Italie[281] une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384,
+écrite en _terza rima_, par le notaire _Ser Gorello de' Sinigardi_, qui
+n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.
+
+[Note 280: _Antiquit. ital._, t. VI.]
+
+[Note 281: T. XV.]
+
+La poésie plaisante était un peu plus heureuse. _Antonio Pucci_ donnait
+naissance à ce genre léger et mordant, que le _Berni_ perfectionna dans
+la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce
+métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un _capitolo_ sur
+Florence[282], composé en 1373, et une vingtaine de sonnets[283], où
+l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le
+genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop
+souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas
+sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus
+graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son
+métier, il dit dans son premier sonnet:
+
+ Hélas! le temps, l'heure et les cloches,
+ Dont tous mes sens sont étourdis,
+ Me répètent souvent l'avis
+ De la mort et de ses approches.
+
+[Note 282: Voy. après la _Bella Mano_ de _Giusto de' Conti_, éd. de
+Verone, 1750.]
+
+[Note 283: Voy. _Raccolta_ de l'Allacci.]
+
+Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à
+ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici
+le sens d'un sonnet que _Pucci_ lui adresse: «Dante dans sa _Comédie_
+parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque
+avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes,
+et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait
+tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être
+enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne
+voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme
+déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet
+usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même _Antonio Pucci_
+voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou _terza rima_ la
+chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil
+intitulé _Délices des érudits toscans_[284]; recueil où l'on trouve
+beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire
+les délices des gens de goût.
+
+[Note 284: _Delizie degli eruditi Toscani_, t. III.]
+
+Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous
+occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire
+des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir
+entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur
+nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention;
+elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce
+mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie
+aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis
+trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses
+routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un
+instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager
+en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La
+première embrasse les études publiques, et l'autre les études
+particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs
+professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de
+ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de
+l'enseignement public, occupe l'autre.
+
+Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus
+l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y
+fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs,
+autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des
+élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans
+les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on
+montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,
+où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte
+Béthisie _Gozzadini_. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou
+qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme
+autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient
+entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles
+ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait
+ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université
+donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient
+le _concurrent_ et le _disputant_, et ces combats étaient à outrance.
+Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois,
+et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser[285].
+Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on
+argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on
+s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits;
+qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument
+rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le
+savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes,
+quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce
+n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait
+ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait
+qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples
+pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres
+magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime
+des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent
+les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de
+dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.
+
+[Note 285: Voy. tom. I, p. 374 et suiv.]
+
+Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et
+déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en
+furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute
+entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de
+Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour
+Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont
+les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les
+heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font
+plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de
+l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études,
+depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.
+
+Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour
+des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies
+dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions
+lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque,
+qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est
+principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui
+sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et
+leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de
+ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des
+hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race
+particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques,
+souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie
+de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par
+les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les
+négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun
+usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants
+inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les
+universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis
+de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la
+connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,
+et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette
+variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des
+vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les
+professeurs[286]. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes
+accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où
+commencèrent à tomber les savants de collége.
+
+[Note 286: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]
+
+Dans l'origine[287], rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance
+et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et
+enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois,
+leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres.
+Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de
+l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les
+schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent
+plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en
+quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font
+la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par
+lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans
+la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus
+que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles,
+retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces
+querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite
+dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et
+croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république
+littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et
+dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son
+siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux
+associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour
+faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et
+surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se
+propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres
+épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus
+étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se
+donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers;
+et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la
+fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent
+des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même
+aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies
+par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et
+languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans
+vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui
+corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent
+les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des
+choses humaines[288].
+
+[Note 287: _Idem, ibid._]
+
+[Note 288: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]
+
+Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus
+éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien,
+celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de
+la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas
+toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les
+lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en
+Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.
+Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes
+découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas
+immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent
+rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque
+sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie
+pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme
+d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres
+puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la
+maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence;
+Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses
+richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts_.
+
+
+Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
+siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de
+trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la
+connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
+bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
+mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la
+théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé
+des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient
+pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette
+lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
+d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes
+qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères,
+rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil
+et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait
+accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les
+lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble
+et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette
+époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
+parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre
+d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il
+n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et
+transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni
+d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
+attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque
+et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes
+célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et
+encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
+augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs
+contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit
+pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses
+que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des
+gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient
+entre eux cette protection et cette faveur.
+
+Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation
+politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans
+chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale
+qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui
+signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de
+l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
+le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque
+dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle
+se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire
+en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si
+forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que,
+dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années
+avant la découverte de l'imprimerie ou après.
+
+La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes
+les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse,
+pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
+pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière
+qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
+influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
+déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII,
+les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient
+réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
+prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de
+l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations
+purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
+les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti
+qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
+tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les
+cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409,
+au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
+pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait
+être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des
+partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux
+papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était
+Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
+en eut trois.
+
+Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de
+Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa,
+successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire
+dans sa jeunesse[289], et avait acquis de grandes richesses dans ce
+métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient
+un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête,
+déguisé en palefrenier ou en postillon[290]. Arrêté à Fribourg, renfermé
+dans un château fort[291], le concile lui fit son procès, articula
+contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
+atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les
+termes de la sentence, _de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
+justice ou la miséricorde_. Captif, et sans moyens de résistance, il se
+soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît,
+destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls
+cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et
+par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut
+résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
+royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y
+mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
+moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de
+Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul
+sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu
+dix ans auparavant par le concile de Constance.
+
+[Note 289: _Abrégé de l'Hist. ecclés._, t. II, p. 134.]
+
+[Note 290: Jacques l'Enfant, _Hist. du Concile de Constance_, liv.
+I, p. 125, éd. de 1727.]
+
+[Note 291: À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben,
+à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
+Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
+aussi renfermé. _Ibid._, p. 298.]
+
+On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après[292], Martin
+étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile
+général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la
+translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre
+l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
+deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un
+contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
+tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer
+le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque,
+hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi
+renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de
+Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans
+une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une
+grasse abbaye qu'un ermitage.
+
+[Note 292: En 1431.]
+
+L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV;
+mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir
+tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme
+au milieu du siècle, à un an près[293], soixante-douze ans après la
+naissance du premier.
+
+[Note 293: En 1449.]
+
+Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
+n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres;
+quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus
+tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI,
+Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire
+apostolique, le savant _Coluccio Salutato_. _Poggio Bracciolini_, que
+nous nommons le Pogge, _Leonardo Bruni_ d'Arezzo, et d'autres encore de
+ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès
+d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
+l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre,
+plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme
+éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
+Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
+son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou
+dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans
+son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
+François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
+moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui
+procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de
+Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas
+Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques;
+Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement
+plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
+le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au
+concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
+_le Maître de Sentences_, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
+dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre
+d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a
+été imprimé[294]; mais à en juger par les éloges des auteurs
+contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et
+les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
+elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
+commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un
+genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un
+mourait d'une manière imprévue[295]; c'est une légèreté d'opinion qui ne
+fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
+données, est à peu près la même dans tous les temps.
+
+[Note 294: C'est un Traité sur l'immaculée Conception.]
+
+[Note 295: _E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
+allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più
+presto che non si sarebbe pensato_. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)]
+
+Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres
+affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de
+lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa
+cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
+inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine.
+Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des
+préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
+libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume
+de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
+colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est
+pas aisé de les offenser impunément[296]. Mais aucun de ces papes ne
+fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane,
+son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus
+hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
+nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une
+ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
+application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
+pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son
+érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
+un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation
+avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les
+attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois
+_Poggio_, Georges de Trébizonde, _Léonardi Bruni_ d'Arezzo, _Giannozzo
+Manetti_, Fr. Philelphe, Laurent _Valla_, Théodore _Gaza_, Jean
+_Aurispa_ et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
+donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait
+libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
+grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie
+de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
+d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres
+d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les
+Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne
+l'avaient été. _Poggio_ dit, dans la préface de sa traduction de
+Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife;
+il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la
+fortune[297]. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
+de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or[298].
+Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée,
+il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus
+d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la
+fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces
+propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans
+suite[299]. Ce même pape assigna à _Giannozzo Manetti_, outre ses
+appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par
+an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il
+donna, à _Guarino_ de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction
+de Strabon, et cinq cents ducats à _Perotti_, pour celle de Polybe, en
+lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser
+dignement[300].
+
+[Note 296: Ciacono, cité par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 46.]
+
+[Note 297: _Pog. Oper._, p. 32.]
+
+[Note 298: Antidot. IV, _in Pog._]
+
+[Note 299: _Philelf. Epist._ l. XXVI, ép. I.]
+
+[Note 300: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
+
+On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons
+poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas
+être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que
+ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres[301]? Joignons
+à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les
+docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens
+de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
+parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les
+papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation
+du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque
+réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
+qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
+cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement
+célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
+en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
+pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
+prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
+envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
+les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
+arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices
+aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son
+siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait
+une partie à secourir les pauvres et les malheureux[302]. Il eut enfin
+toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et
+délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.
+
+[Note 301: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
+
+[Note 302: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
+
+Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas
+les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent
+qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les
+gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects,
+et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les
+écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis;
+mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la
+dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même
+hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour
+vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude
+trouva tant d'encouragements et de secours[303]. Nicolas V est le
+premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres.
+Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la
+reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
+place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des
+circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.
+
+[Note 303: _ibid._, p. 51, 52.]
+
+Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au
+commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup
+plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
+des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes,
+partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
+Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé.
+Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal
+assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et
+cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs
+mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des
+hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
+républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois
+frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré
+après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états,
+éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
+tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait
+abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il
+vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les
+murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses
+jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui
+succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec
+François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine
+lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent
+bientôt après au souverain pouvoir.
+
+Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
+cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
+Vie[304] le représente cependant comme ayant reçu une éducation
+littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent;
+étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
+illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
+pu être que des romans[305]. Il accorda des distinctions et des
+récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait
+attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y
+venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue
+lui-même qu'il en était tout hors de lui[306]. Si Philippe-Marie ne fit
+rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui
+qu'à sa fortune.
+
+[Note 304: _Candido Decembrio_; voy. _Script. Rer. ital._ de
+Muratori, vol. XX, p. 1014.]
+
+[Note 305: Tom. VI, part. I, p. 14.]
+
+[Note 306: _A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei
+penè reddiderit_. (_Philelf. Epist._ l. III, ép. 6.)]
+
+Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà
+célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
+faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
+rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de
+régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut
+bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui
+laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il
+aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
+par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à
+_Guarino_, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
+fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se
+distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de
+l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des
+connaissances au-dessus de son âge[307]. Parvenu au gouvernement, en
+1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat
+égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura
+d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans
+leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la
+poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux
+de la plupart des poëtes du même temps[308].
+
+[Note 307: Voy. _Antichi Annali Estensi_, dans les _Scrip. Rer.
+ital._, vol. XX, p. 453.]
+
+[Note 308: Dans le recueil intitulé _Rime de' Poeti Ferraresi_.]
+
+Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François
+de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les
+sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de
+ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors
+célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une
+célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
+assigna de forts appointements[309], et fit meubler pour lui une maison
+entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries,
+des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient
+des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la _Maison
+joyeuse_. L'historien de la vie de Victorin[310] fait une description
+touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon
+professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
+élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
+toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de
+la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à
+celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas
+seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il
+ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
+en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au
+recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un
+siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle
+aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que
+portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il
+faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle,
+mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons
+d'éducation à la _Maison joyeuse_.
+
+[Note 309: Vingt écus d'or par mois.]
+
+[Note 310: Fr. _Prendilacqua_ de Mantoue, son contemporain et son
+élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par _Natale delle
+Laste_, à Padoue, en 1774.]
+
+Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
+l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne
+s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis
+politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence
+commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les
+lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en
+servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis,
+quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles
+distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
+par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
+parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
+nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du
+crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en
+joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
+d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la
+modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la
+source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné,
+avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait
+la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si
+grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
+Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents
+dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu
+par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la
+générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable,
+et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie[311].
+On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa
+mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint
+aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
+l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des
+Médicis, et trop légèrement adopté par Platina[312], est une calomnie
+dont Scipion _Ammirato_ a démontré l'absurdité dans le dix-huitième
+livre de son histoire[313].
+
+[Note 311: William Roscoe, _Vie de Laurent de Médicis_, t. I, p. 11,
+éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet
+ouvrage, par M. Thurot.]
+
+[Note 312: _Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ
+Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut_, etc. Platin., _in Vita
+Martini V._]
+
+[Note 313: Tom. II, p. 985. A. B.]
+
+Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
+ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre
+lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
+suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature
+suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent
+point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation
+adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la
+constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à
+l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans
+Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et
+des beaux-arts.
+
+À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la
+magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un
+souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner
+à ses frais, par le célèbre architecte florentin _Michellozzo_, qui
+l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de
+St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un
+monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son
+amour pour les lettres et de sa libéralité[314]. Ce furent-là, dit
+Vasari[315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
+Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence,
+tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés
+sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort[316],
+voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de
+son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses
+goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
+encourageait les travaux, et dont la société instructive était le
+délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens
+manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
+cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna
+rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser.
+Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et
+l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
+moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
+genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et
+comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des
+esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors
+littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût
+été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement
+ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les
+différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée
+de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient,
+avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui
+leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus
+lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La
+chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
+l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
+grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
+les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme
+laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par
+Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une
+réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque
+_Mediceo-Laurentienne_.
+
+[Note 314: Angelo Fabroni, _Magni Cosmi Medicei Vita_. Florent.,
+1789, in-4°., p. 42.]
+
+[Note 315: _Vita di Michellozzo Michellozi_, t. I, p. 287. Ed. de
+Rome, 1789, in-4°.]
+
+[Note 316: L'historien anglais de la _Vie de Laurent de Médicis_, M.
+Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de
+cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est
+vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
+ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier
+auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait
+pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
+et de la vérité. Voy. _Angelo Fabroni, ub. supr._, p. 49, 50 et 51
+surtout dans ce passage: _Horrere soleo cum reminiscor tot aut
+nobilitate aut gestis magistratibus claros viros_, etc.]
+
+Un autre citoyen de Florence, _Niccolo Niccoli_, faisait à peu près le
+même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la
+dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents
+volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable.
+Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
+des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait
+le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
+c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de
+critique[317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut
+l'idée d'une bibliothèque publique[318]. A sa mort[319], il laissa, par
+son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
+curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté,
+qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation
+des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir
+qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal
+parmi ses concitoyens. _Niccolo_ avait laissé beaucoup de dettes, qui
+pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
+par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il
+paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition,
+il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des
+Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus
+grande magnificence, et pour laquelle, selon _Vasari_[320], il n'avait
+pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
+autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de
+bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour
+fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que _Niccolo Niccoli_
+lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit
+aider par Thomas de Sarzane[321], alors pauvre ecclésiastique, mais
+homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné
+à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré.
+Peu d'années après[322], ce copiste était devenu pape; et ce fut lui
+qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce
+qu'il avait vu Médicis faire à Florence[323].
+
+[Note 317: _Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
+veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit
+emendutque_. (Mehus, _Prœf. in Vit. Ambrosii Camald._ p. 50.)]
+
+[Note 318: _Poggio_, Oraison funèbre de _Niccolo Nicoli_, _Poggii
+Opera_, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.]
+
+[Note 319: En 1436.]
+
+[Note 320: _Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr._, p. 291.
+Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand
+édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
+soixante-six ducats par an pour leur nourriture.]
+
+[Note 321: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.]
+
+[Note 322: En 1447.]
+
+[Note 323: Voy. ci-dessus, p. 244.]
+
+Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
+satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
+développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son
+concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le
+transporter à Florence[324]. Il s'agissait de la réunion de l'Église
+grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et
+les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
+métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même[325], que Florence
+allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la
+charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses
+frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs
+qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
+séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
+sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
+plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à
+ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.
+
+[Note 324: 1439.]
+
+[Note 325: Jean Paléologue.]
+
+Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la
+controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent
+Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait
+langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
+l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la
+moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres,
+avait été envoyé à Venise par son empereur[326], pour y solliciter des
+secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de
+lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour
+à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
+offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque,
+avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
+rendit vers la fin de 1396, et c'est de son école que sortirent
+_Ambrogio Traversari_ général des Camaldules, _Léonardo Bruni_ d'Arezzo,
+_Giannozzo Manetti_, _Palla Strozzi_, _Poggio_, _Filelfo_, et d'autres
+encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque.
+Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du
+quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui
+venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout
+où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions
+importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le
+pape Alexandre V[327], auprès du patriarche de Constantinople; par Jean
+XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415[328].
+
+[Note 326: Manuel Paléologue, en 1393.]
+
+[Note 327: Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.]
+
+[Note 328: Hodius, _de Græcis illustribus_, etc., l. I, cap. 2;
+Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
+vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras.
+Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie
+platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
+chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès
+que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
+à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les
+propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
+frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont
+l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
+genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
+jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et
+qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
+L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande
+célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la
+science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors
+universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme
+qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la
+gloire de l'avoir fondée.
+
+Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le
+plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour
+successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses
+Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église
+chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean
+Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se
+réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que
+les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient
+contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait
+argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient
+envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les
+secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins
+raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de
+reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
+signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous
+le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses
+sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
+Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
+les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées
+humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout
+à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès
+précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis
+pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants
+fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils
+avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
+soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle
+d'Aristote[329].
+
+[Note 329: M. Roscoe, p. 46, _ub. supr._]
+
+Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces
+douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont
+il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce
+pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de
+celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de
+l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
+ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
+avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse
+lui-même, que les Espagnols appellent _le Sage_ et _le Magnanime_, doit,
+malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
+dans l'histoire des lettres.
+
+Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres
+extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient
+tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de
+Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
+Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il
+était mort excommunié et empoisonné[330].
+
+[Note 330: L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, _è
+fama_, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il
+sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en
+empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
+naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
+les effets du poison. Voy. _Istoria civile del regno di Napoli_, LXXIV,
+c. 8.]
+
+Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses
+faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle
+s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
+d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui
+d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par
+François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier
+exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après,
+et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de
+Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître
+de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de
+René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent
+long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
+de la même reine.
+
+Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien
+qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
+que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les
+plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de
+Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs
+des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés
+de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
+quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par
+des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou
+qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
+droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient
+du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de
+l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
+oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait
+l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
+d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine
+de Palerme, ou _Panormita_, lui lut la vie d'Alexandre, par
+Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut
+pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le
+_Panormita_ qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
+qu'il a écrite en latin[331], et il pourrait bien avoir exagéré l'effet
+de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne
+laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
+Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons
+orateurs. Lorsque _Ginnnozzo Manetti_ fut envoyé par les Florentins en
+ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et
+l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas
+la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est
+peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté
+par deux historiens contemporains[332], que notre bon La Fontaine fait
+allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
+la mouche dit avec orgueil:
+
+ Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
+
+[Note 331: _De dictis et factis Alphonsi_.]
+
+Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
+Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où
+il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
+philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
+ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
+manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses
+dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et
+de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où
+il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes
+qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
+équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la
+prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
+trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les
+portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans
+le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut
+mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui
+s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice
+d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit[333].
+Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle
+sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où
+le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la
+paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi
+voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il
+méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême
+plaisir[334].
+
+[Note 332: Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, _Vita Jannotii
+Manetti_; voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+[Note 333: Crinitus, _de honestâ Disciplinâ_, l. XVIII, c. 9;
+Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.]
+
+[Note 334: Tiraboschi, _ub. sup._]
+
+Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son
+efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important
+encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à
+la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour
+en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la
+multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
+Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura
+toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en
+eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition
+d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On
+a observé avec justesse[335] que cette invention parut précisément dans
+le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était
+née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni
+des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de
+lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés
+de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les
+jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
+bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au
+moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à
+peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de
+toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore
+fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida
+plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut
+pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que
+l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de
+l'écriture et la création de l'alphabet.
+
+[Note 335: Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.]
+
+Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de
+lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
+Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman[336], semblaient avoir épuisé
+cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat
+le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
+l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean
+Guttimberg de Mayence l'employa le premier[337], et que le premier livre
+qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut
+de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois
+exemplaires[338]. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus
+attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
+dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
+Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les
+érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins,
+est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie
+s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans
+la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
+furent deux imprimeurs allemands[339] qui transportèrent leurs
+instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes
+ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au
+monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines
+allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers
+de ce pays.
+
+[Note 336: _Histoire de l'Imprimerie_, Paris, 1689, in-4°.;
+_l'Origine de l'Imprimerie de Paris_, Paris, 1694, in-4°.; _Annales
+Typographici_, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4°.; _Histoire
+de l'Imprimerie_, La Haye, 1740, in-4°.; _Origine e progressi della
+stampa_, Bononiæ, 1722, in-4.; _Vindiciœ Typographicœ_, Argentinæ, 1760,
+in-4.; _Origines Typographycœ_, La Haye, 1765, in-4.]
+
+[Note 337: La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
+entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
+l'_Essai historique_ qui précède son _Dictionnaire bibliographique
+choisi du quinzième siècle_, Bruxelles, 1805, in-8°., ne laisse rien à
+désirer ni à dire sur cet objet.]
+
+[Note 338: L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin:
+l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à
+la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque
+Mazarine. (Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. I, p.
+121.)]
+
+[Note 339: Sweinheim et Pannartz.]
+
+Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre
+dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à
+quelques-unes de ses maisons de campagne[340], tout le temps qu'il
+pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres,
+dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
+l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement.
+Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque
+part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de
+son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses
+affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
+exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens
+philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites.
+Se sentant près de mourir, il fit appeler _Contessina_, son épouse, et
+Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
+celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller
+avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent
+et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande
+simplicité, et mourut six jours après[341], âgé de soixante-quinze ans.
+
+[Note 340: Careggi et Caffagiolo.]
+
+[Note 341: Le Ier. jour du mois d'août 1464.]
+
+Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son
+fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence[342], elles
+furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
+douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les
+magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
+c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de
+Médicis, après sa mort, le titre de _Père de la patrie_[343].
+
+[Note 342: Voyez le détail de tous ces frais dans un article des
+_Ricordi di Pietro de' Medici_, note 141, à la fin de la Vie de Cosme,
+écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.]
+
+[Note 343: Voyez ce décret, _ibidem_, note 142, p. 257, 258.]
+
+Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages
+extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la
+protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les
+encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour
+ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les
+circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut
+aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
+ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la
+splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
+fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
+d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les
+artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami
+que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce
+qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient
+dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
+laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux
+qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa
+magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des
+sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. _Michellozzi_ et
+_Brunelleschi_, dont l'un, dit M. Roscoe[344], était un homme de talent,
+et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il
+employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
+fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans
+de _Michellozzi_, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette
+maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi
+les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
+_Masaccio_, qui substituait un nouveau style, une composition plus
+expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de _Giotto_
+et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que _Filippo Lippi_, son
+élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en
+même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, _Masaccio_ et
+_Lippi_ orner des productions de leur pinceau les églises et les
+palais, _Donatello_ donner au marbre l'expression et la vie,
+_Brunelleschi_, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique
+coupole de _Santa Maria del Fiore_, et _Ghiberti_ couler en bronze les
+admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
+Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis[345]; tandis
+que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
+de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui
+leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les
+chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes,
+et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient
+avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de
+ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du
+temps.
+
+[Note 344: _Life of Lorenzo de' Medici_, chap. I.]
+
+[Note 345: _Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
+questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
+eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
+porte del paradiso_. Vasari, _Vita di Lorenzo Ghiberti_, éd. de Rome,
+1759, in-4°., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails
+les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables
+portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les
+arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que _Lorenzo
+Ghiberti_, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
+sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
+L'ouvrage de _Ghiberti_, jugé infiniment supérieur par une assemblée de
+trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins
+qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
+adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première,
+dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du
+poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris,
+vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, _ibid._, et
+qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une
+richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces
+deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans
+une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402,
+et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, _loc. cit._, la description des
+figures et des ornements, et le détail des opérations de _Ghiberti_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+_Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de
+Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
+Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla_; etc.
+
+
+L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie
+avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition
+substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
+laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors,
+n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi
+vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
+et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à
+expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir,
+entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
+multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et
+parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas
+toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.
+
+À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait
+qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime
+qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence
+d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence
+étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
+l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les
+trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et
+fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
+ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
+la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les
+tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
+vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans
+les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y
+avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux,
+l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à
+examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
+inspirations du génie.
+
+Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des
+efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
+vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à
+apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
+devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les
+grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
+littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus
+important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la
+plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux
+grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
+Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment[346], par
+Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et
+n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son
+humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort
+de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue,
+et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
+deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru[347], ou
+que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville,
+opinion qui paraît plus vraisemblable[348]. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son
+temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres,
+qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus
+illustres[349]. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé,
+pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du
+Dante[350]. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
+1420[351]. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre
+professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi
+parlé[352], ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à
+donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.
+
+[Note 346: Voy. t. II, p. 421 et suiv.]
+
+[Note 347: L'abbé Ginanni, _Scritt. Ravenn._, t. I, p. 214, etc.]
+
+[Note 348: Voy. Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, p.
+513 et 514.]
+
+[Note 349: Rafaello Volterrano, _Anthropol._, l. XXI, Tiraboschi,
+_ub. supr._]
+
+[Note 350: Salvino Salvini, dans la Préface de ses _Fasti
+Consolari_.]
+
+[Note 351: _Vita Ambros. Camald._, p. 324.]
+
+[Note 352: Voy. ci-dessus, 260 et 261.]
+
+_Guarino_ de Vérone, première tige d'une famille héréditairement
+illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces
+deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble[353].
+Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
+littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour
+apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point
+encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième
+siècle[354], a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce
+voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
+grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête
+affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
+il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
+Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent
+de fabuleux[355]. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs
+circonstances, que _Guarino_ était fort jeune quand il passa en Grèce,
+et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
+pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
+peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une
+raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent
+cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que
+ce fait est rapporté. _Guarino_, de retour en Italie, tint d'abord
+école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue,
+Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il
+séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela[356] pour lui confier
+l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut
+finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
+l'Université de Ferrare[357], dont le marquis Nicolas avait la
+prospérité fort à cœur. _Guarino_ remplissait cette fonction lorsque se
+tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les
+Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup
+d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le
+cardinal Querini[358]. Il passa avec eux à Florence, lors de la
+translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les
+conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare,
+où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.
+
+[Note 353: Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste
+Guarini, auteur du _Pastor Fido_, dit dans la Vie de ce poëte, en
+parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était
+_noble Véronais_. Voy. supplément au _Giornale de' Letterati d'Italia_,
+t. II, p. 155.]
+
+[Note 354: _Pontico Virunio_, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
+cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: _De parum fidis Græca linguæ
+magistris_, 1587, in-4°.]
+
+[Note 355: _È favoletta raccontata da Pontico Virunio_; Mafféi,
+_Verona illustrata_, part. II, l. III, p. 134. _Questo racconta del
+Virunio ha un' aria di favoletta_. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t.
+I, p. 214.]
+
+[Note 356: En 1429.]
+
+[Note 357: En 1436.]
+
+[Note 358: _Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar._, p. 511; Tiraboschi, t.
+VI, part. II. p. 260.]
+
+Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
+grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
+œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon[359], sont les
+principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie
+d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
+grecque[360] et une grammaire latine[361], des commentaires sur
+plusieurs auteurs des deux langues[362], plusieurs discours latins
+prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et
+un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées[363]. C'est lui
+qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière
+dans un grenier, et presque détruites[364]. Il les restaura, les
+corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un
+petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que
+ni _Guarino_, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.
+
+[Note 359: Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
+ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres,
+et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à
+Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria;
+mais, à la demande du sénateur vénitien _Marcello_, _Guarino_ traduisit
+aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
+plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, _Verona
+illustrata_, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
+livres, écrit tout entier de la main même de _Guarino_, et qui était
+alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur _Soranzo_.]
+
+[Note 360: _Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in
+compendium redacta, à Guarino Veronensi_, etc. _Ferrariæ_, 1509, in-8°.
+Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras,
+mais avec des additions et des notes de _Guarino_. Ce livre est devenu
+fort rare.]
+
+[Note 361: _Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem_,
+sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en
+1540; premier modèle, selon Mafféi (_ub. sup._ p. 149) de toutes celles
+qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, _Carmina
+differentiala_. _Liber de Diphtongis_, etc.]
+
+[Note 362: Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur
+Perse.]
+
+[Note 363: Voyez-en la notice dans Mafféi, _ub. supr._, p. 150.]
+
+[Note 364: Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine
+qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à _Guarino_,
+voy. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t. I, p. 223.]
+
+Il y a peu de proportion entre ces travaux de _Guarino_ et l'immense
+réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges
+suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
+cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
+forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des
+bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un
+des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études
+qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de
+son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité
+prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux
+choses, dit l'un d'eux[365], décorent la vieillesse de notre _Guarino_,
+qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres;
+c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la
+lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui,
+et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
+jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au
+moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou _Girolamo_ fut
+secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
+professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père.
+Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres _Giglia
+Giraldi_ et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont
+imprimées[366]; un Traité des études[367] qui l'est aussi, sans compter
+un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
+Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition
+des Commentaires de Servius sur Virgile[368]; il travailla beaucoup et
+avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son
+père[369]; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et
+le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de
+services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
+point les séparer dans leur reconnaissance.
+
+[Note 365: Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. _ub. sup._ p. 221,
+col. 2.]
+
+[Note 366: _Baptistœ Guarini Veronensis poemata latina_, Modène,
+1496.]
+
+[Note 367: _De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
+Brixianum discipulum suum_, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
+une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi _Verona illustr._, t.
+II, p. 157.]
+
+[Note 368: C'est du moins ce que dit Mafféi, _loc. cit._; mais
+l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
+en vers latins, où _Guarino_ est nommé, et l'on en cite une de Rome,
+sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente,
+1470. Voy. Debure, _Bibl. instr., Belles-Lettres_, t. I, p. 291.]
+
+[Note 369: C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse
+que son fils Alexandre _Guarino_ a donnée de ce poëte, Venise, 1521,
+in-4.]
+
+Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes
+qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre _Guarino_ de
+Vérone et Jean _Aurispa_[370]. Leur longue vie, le genre de leurs
+travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance
+frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de
+la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur
+infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, _Aurispa_, pour
+dernier trait de sympathie, passa comme _Guarino_ à Constantinople,
+uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369.
+La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières
+années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité
+qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès.
+À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits
+d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de
+Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de
+Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de
+Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
+le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune
+empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait
+Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de
+1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que
+l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira
+l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta
+un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
+commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres[371]. On se
+rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de
+Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre
+des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans
+les Universités, et que l'on y faisait encore.
+
+[Note 370: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.]
+
+[Note 371: Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.]
+
+On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean _Aurispa_.
+On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
+préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
+l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les
+littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
+d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le
+retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de
+Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV,
+qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le
+confirma dans cette place[372]. Il n'est pas étonnant qu'un pontife
+aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué.
+Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa
+vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour
+romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y
+retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans,
+et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
+en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout
+ce qui reste d'_Aurispa_. C'est à son long professorat, aux manuscrits
+précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia
+les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
+mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues
+anciennes, qu'il dut, comme _Guarino_, sa juste célébrité.
+
+[Note 372: En 1447.]
+
+_Gasparino Barzizza_, autre célèbre professeur et orateur de ce temps,
+prit son nom du village de _Barzizza_, près de Bergame, où il était né
+en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même
+ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les
+belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans
+cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
+revenant du concile de Constance. _Barzizza_ fut choisi pour le
+complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé
+des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de
+rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
+duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et
+à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.
+
+Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour
+être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante
+latinité: il l'est surtout, comme _Aurispa_ et _Guarino_, pour son zèle
+à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la
+recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous
+autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de
+Sorbonne[373] eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois
+ouvriers imprimeurs[374] qui dressèrent leurs presses dans une salle de
+cette maison, les lettres de _Gasparino_ furent le premier produit de
+cet art, nouveau pour Paris et pour la France[375]. Tous ses ouvrages
+ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son
+fils _Guiniforte_, par le cardinal _Furietti_[376]. Ce fils était né à
+Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et
+d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il
+expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence,
+lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse
+d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant
+d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ
+son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les
+côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de
+retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
+Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui
+est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point _Guiniforte_
+d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
+souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
+dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et
+Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant
+donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet
+emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
+Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se
+sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.
+
+[Note 373: Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.]
+
+[Note 374: Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
+Friburger.]
+
+[Note 375: _Gasp._ (c'est-à-dire, Gasparini) _Pergamensis_ (ce
+devrait être _Bergomensis_) _epistolæ_, in-4°., sans date, mais du
+commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi
+sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.]
+
+[Note 376: Rome, 1723, in-4°.]
+
+_Ambrogio Traversari_, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
+élèves d'Emmanuel _Chrysoloras_. Né en 1386[377] à Portico, château de
+la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence,
+il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre
+siècle, dans l'Ordre[378] dont le nom se trouve toujours réuni avec le
+sien; car on ne l'appelle point autrement qu'_Ambrogio_ le Camuldule. Il
+s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune
+fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les
+savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres
+suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts
+d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
+composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce
+temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant
+que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis,
+_Niccolo Niccoli_, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui
+aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son
+Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
+moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses
+loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en
+visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
+_Hodæporicon_, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail
+de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
+lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé[379], fournit beaucoup de
+lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres
+latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage[380].
+
+[Note 377: Son père se nommait _Beneivenni de' Traversari_. Les avis
+ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la
+pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.]
+
+[Note 378: À Florence, dans le couvent des Camaldules, _degli
+Angioli_.]
+
+[Note 379: _Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431
+ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ
+medicâ editum à Nicolao Bartholini_, Florentiæ, in-4°. Debure, _Bibl.
+instr._, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est
+sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. _Et
+quamvis_, dit-il (_Prœf. ad Vitam Ambr. Camald._, p. 91). _Bartholini
+editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex
+codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam
+fuisse_.]
+
+[Note 380: Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
+publié un recueil des Lettres d'_Ambrogio Traversari_ (_Amplissima
+collectio veter Monum._ t. III). Elles ont été réimprimées avec de
+nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous
+ce titre: _Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
+ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ_, etc., 2 vol. gr.
+in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
+plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un
+riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite
+avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec
+surabondance et confusion.]
+
+Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, _Ambrogio_ le fut
+ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y
+recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
+conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux
+Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de
+cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce
+concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
+théologique, et sa connaissance égale des deux langues. _Ambrogio_ le
+Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir
+par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les
+bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis,
+répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence,
+aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
+puissamment contribué.
+
+Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
+Chrysoloras, que ce _Leonardo Bruni_, l'un de ceux qui illustrèrent le
+nom _d'Arétin_, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
+valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
+lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore.
+_Leonardo_ naquit en 1369[381]; il n'avait que quinze ans lorsque les
+troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux
+bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
+et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château[382], et
+lui dans un autre[383]. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un
+portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et
+cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand
+homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il
+continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à
+Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi
+les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé
+à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. _Leonardo_ quitta les
+lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans
+son sommeil, comme il l'assure lui-même[384], ce qu'il avait appris
+pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut
+appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de
+secrétaire apostolique[385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes
+de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il
+conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore
+sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
+même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu
+moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance,
+_Leonardo_ revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans
+cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On
+chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, _Papa
+Martino, non vale un quattrino_[386]. Le pape prit la chose au sérieux;
+il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
+ville, pour une chanson: ce fut _Leonardo_ qui le fléchit par un
+discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires[387]. Il avait
+déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde
+fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des
+obsèques magnifiques. _Giannozzo Manetti_ prononça son oraison funèbre.
+Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça
+sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin;
+enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à
+Florence, dans l'église de Sainte-Croix.
+
+[Note 381: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
+p. 33; Mazzuchelli, _Scritt. ital._, t. II, part. IV; Mehus, _Vita
+Leonardi Aretini_, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.]
+
+[Note 382: _Pietramala_.]
+
+[Note 383: _Quarana_.]
+
+[Note 384: _De temporibus suis_.]
+
+[Note 385: En 1405.]
+
+[Note 386: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 35.]
+
+[Note 387: _De temp. suis com._, p. 38.]
+
+_Leonardo Bruni_ ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
+son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus
+aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de
+dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des
+Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir
+de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le
+visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se
+relever[388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
+orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
+donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une
+fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de
+légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
+de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par
+_Niccolo Niccoli_, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des
+lettres[389], mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs
+n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.
+
+[Note 388: _Vespasiano Fiorentino_, cité par Mazzuchelli, _ub.
+supr._]
+
+[Note 389: Voy. ci-dessus, p. 257.]
+
+_Leonardo_ et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure
+scandaleuse les brouilla. _Niccolo Niccoli_ avait cinq frères; il enleva
+publiquement à un d'entre eux sa maîtresse[390]; celle-ci eut
+l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
+pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux[391].
+_Niccolo_ fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler.
+_Leonardo_ s'abstint de l'aller voir: _Niccolo_ remarqua son absence, et
+lui en fit faire des reproches. _Leonardo_ ne répondit peut-être pas
+avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop
+fidèlement rendue, mit _Niccolo_ dans une véritable fureur. Il abjura
+son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
+injurieux et les plus amers. _Leonardo_, quoique d'un caractère doux,
+perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une _Invective_, où
+il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui,
+heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée[392]. Cette
+malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs
+essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut _Poggio Bracciolini_ qui
+en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et
+d'autre, et leur amitié reprit son premier cours[393].
+
+[Note 390: Elle se nommait _Benvenuta_. M. William Shepherd, dans la
+Vie de _Poggio Bracciolini_, qu'il a publiée en anglais (Liverpool,
+1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
+extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'_Ambrogio_ le Camaldule,
+religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir,
+en écrivant à _Niccolo Niccoli_, le prie souvent de présenter ses
+compliments à sa _Benvenuta_, qu'il distingue par le titre de _fœmina
+fidelissima_; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.]
+
+[Note 391: Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de
+ce châtiment public infligé à Benvenuta, _plaudentibus vivinis et totâ
+multitudine comprobante_, dans une longue lettre de _Leonardo Bruni_ au
+_Poggio_, lorsque celui-ci était en Angleterre; _Leonardi Aretini
+Epistolæ_, l. V, ép. 4.]
+
+[Note 392: L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
+_Léonardo_, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus
+bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: _Leonardi
+Florentini oratio in nebulonem maledicum_. Il en cite un manuscrit
+conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10.
+M. W. Shepherd, _Life of Paggio_, p. 135, affirme qu'une vérification
+exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit
+n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette
+bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est
+trompé, en disant, _loc. cit._, que _Leonardo_, dans cet écrit, traite
+son ancien ami de _nebulo malefiens_. On voit par le titre ci-dessus que
+c'est _maledicus_ et non _malefiens_ qu'il faut lire; c'est beaucoup
+trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
+changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
+Catalogue de l'abbé Mehus, que cette _Invective_ est conservée dans la
+bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un
+aperçu de ce qu'il contient.]
+
+[Note 393: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 3 et 4.]
+
+Si _Leonardo_ n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les
+premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec
+cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées.
+Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une
+discussion philosophique dans laquelle _Giannozzo Manetti_, qui était
+très-jeune, remporta de tels applaudissements, que _Leonardo_ en fut
+piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. _Manetti_
+lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
+toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard
+pour sa dignité, il se rendit seul chez _Manetti_. Celui-ci témoigna
+beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande
+autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison.
+_Leonardo_, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
+disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'_Arno_, au
+milieu de la ville, il se retourne, et dit à _Giannozzo_, à haute voix:
+«Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai
+aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
+ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander
+excuse[394].» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et
+sensible, qui aimait et respectait _Leonardo_ comme son maître, et qui
+le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un
+tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de _Leonardo_ est une bonne
+leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
+les magistrats arrogants.
+
+[Note 394: Ce trait est raconté par _Naldo Naldi_, auteur
+contemporain, dans la Vie de _Giannozzo Manetti_, que Muratori a
+insérée, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
+variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend
+depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404[395]. Il a
+aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de
+son temps[396]; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
+plutôt des imitations de Polybe et de Procope[397]. Il traduisit
+littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
+quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et
+d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de
+plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux
+qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le
+goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
+de Pétrarque, toutes deux en langue italienne[398]. On a de lui, tant
+imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
+différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et
+latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été
+imprimées plusieurs fois[399], et qui sont, comme celles d'_Ambrogio_ le
+Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son
+style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous
+les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il
+ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses
+ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
+plaisir et avec fruit[400].
+
+[Note 395: _Historiarum populi Florentini lib. XII_. _Léonardo_
+écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par _Donato
+Acciojuoli_, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473;
+l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.]
+
+[Note 396: _De temporibus suis_, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
+1539, etc.]
+
+[Note 397: _De bello italico adversus Gothos gesto_, l. IV;
+_Fulginii_ (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; _Commentarium rerum
+Græcarum_, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.]
+
+[Note 398: La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par
+Tomasini, _Petrarcha redivivus_, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4°., p.
+207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la
+bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
+l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.]
+
+[Note 399: La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
+à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie,
+et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit
+Maittaire, _Annal. Typ._, t. I. Cette dernière édition est une
+réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a
+donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8°.; il y a joint une Vie de
+_Leonardo_, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
+livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que
+contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites,
+adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.]
+
+[Note 400: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.]
+
+_Poggio Bracciolini_, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
+l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties
+licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans
+les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les
+services les plus signalés. Il naquit en 1380[401], d'une famille
+pauvre[402], au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
+Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
+lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
+Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher
+fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres
+pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années,
+mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les
+appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y
+suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus
+nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la
+dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
+contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes
+distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
+développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé
+à Boniface IX, son premier protecteur, _Poggio_ trouva la même faveur
+auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à
+_Leonardo Bruni_, qui avait été à Florence le compagnon des études et
+des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de
+lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
+lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à
+l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant
+le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se
+séparèrent sans se désunir. _Leonardo_ resta auprès du pape; _Poggio_
+alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
+fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
+concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut
+une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude
+pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au
+concile, y mourut. _Poggio_ composa son épitaphe[403], et prononça son
+oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.
+
+[Note 401: _Giamb. Recanati_, dans sa Vie de _Poggio_, en tête de
+l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'_Histoire de Florence_ de
+cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi,
+_ub. supr._; M. William Shepher; _Life of Poggio Bracciolini_, etc. Ce
+dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4°., et qui n'a pas été
+traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de
+_Poggio_ telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
+fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de
+_Filelfo_ qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont
+l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la _littérature italienne_
+proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
+littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.]
+
+[Note 402: Son père se nommait _Guccio Bracciolini_; ce prénom est
+un diminutif, à la manière florentine, de _Arrigo_, Henri; _Arrigo_,
+_Arrighetto_, ou _Arriguccio_, _Guccio_.]
+
+[Note 403: Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par
+Hody, _De Græc. ill._, p. 23.
+
+ _Hic est Emanuel situs,
+ Sermonis decus Attici:
+ Qui dum quarere opem patriæ
+ Afflictæ studeret, huc iit.
+ Res belle cecidit fuis
+ Votis, Italia; hic tibi
+ Linguæ restituit decus
+ Atticæ, ante recondite.
+ Res belle cecidit tuis
+ Votis, Emanuel; solo
+ Consecutus in Italo
+ Æternum decus es, tibi
+ Quale Græcia non dedit,
+ Bella perdita Græcia_.]
+
+Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants
+pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus
+dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait
+périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs
+ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des
+routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne
+saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
+grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
+d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en
+vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition
+fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y
+trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais
+souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers
+livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus;
+Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de
+Luctance[404]; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
+tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces
+manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une
+bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et
+humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression
+de _Poggio_ lui-même[405], voulu jeter des criminels condamnés à mort.
+«Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
+cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands
+écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre
+d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore
+un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de
+l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance
+qu'on leur doit.
+
+[Note 404: _De utroque homine_, ou _de opificio hominis_.]
+
+[Note 405: Lettre publiée par Muratori, _Script. Rer. ital._, vol.
+XX, p. 160.]
+
+Encouragé par ses illustres amis, _Leonardo Bruni_, _Ambrogio
+Traversari_, _Niccolo Niccoli_, _Francesco Barbaro_, noble vénitien,
+l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux
+aux lettres, _Poggio_ continua de voyager en Allemagne et en France,
+recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents
+de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres,
+chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se
+hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut
+d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à
+diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
+Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
+Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son
+activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de
+Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de
+Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius
+Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui
+étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du
+Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
+importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la
+perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain
+Nicolas de Trêves, que _Poggio_ employait à ces recherches dans les
+lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des
+douze autres.
+
+La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
+dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et
+Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la
+manière dont il en rend compte dans une lettre à _Leonardo Bruni_[406],
+l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné
+réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
+réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des
+injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté
+stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent
+seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
+prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables
+barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses
+sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le
+courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à
+celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de
+Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie
+de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
+scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
+politique _Leonardo_, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une
+pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir
+reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un
+hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il
+l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec
+plus de réserve[407].
+
+[Note 406: Voyez cette lettre, _Poggii Opera_, p. 301-305.]
+
+[Note 407: _Leonardi Aret. Epist._, l. IV, ep. 10.]
+
+Ce concile fini, _Poggio_ se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau
+pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
+On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de
+voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses
+sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à
+quelques-uns des dangers que le prudent _Leonardo_ avait craints pour
+lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec
+laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé
+de ses plus intimes amis[408]. Il avait sans doute rencontré au concile
+de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le
+nom de cardinal Beaufort[409], et qui visita ce concile en allant en
+pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir
+l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait
+les plus magnifiques promesses; mais _Poggio_ fut à peine arrivé à
+Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des
+embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour
+lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les
+esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
+la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il
+ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.
+
+[Note 408: _Poggii Oper._, p. 311; _The Life of Poggio Bracciolini_,
+by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
+circonstances de ce voyage de _Poggio_ en Angleterre.]
+
+[Note 409: Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
+et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, _ibid._, p. 123.]
+
+Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de
+retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que
+les trois livres _de Oratore_, le _Brutus_, ou le Livre des Orateurs
+célèbres, et celui qui est intitulé _Orator_, reparaissaient pour la
+première fois. C'était Gérard _Landriani_, évêque de Lodi, qui en avait
+découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère
+était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer;
+mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent
+lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe,
+un sujet d'allégresse publique. _Poggio_, dans une terre d'exil,
+instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui
+en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur
+d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre _Leonardo Bruni_ et
+_Niccolo Niccoli_, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
+n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
+les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en
+Angleterre, aboutir à un mince bénéfice[410], qui eût encore exigé qu'il
+entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce
+qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le
+riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
+voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin
+de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant
+ses magnifiques promesses. _Poggio_ reçut d'Italie, peu de temps après,
+deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
+secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
+professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir
+hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le
+secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de
+précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à
+Rome pour y prendre possession de son emploi[411].
+
+[Note 410: Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais
+d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à
+cette modique somme. (M. Shepherd, _ub. supr._, p. 136.)]
+
+[Note 411: _Id. ibid._]
+
+Martin V y était revenu[412] après ses aventures de Florence[413].
+Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations,
+auxquelles il paraît que _Poggio_ ne prit d'autre part que de
+l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements.
+Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il
+put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques
+ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice[414], dans lequel il
+se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en
+général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
+Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit[415]. Cette
+critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une
+querelle avec ces bons frères[416]. Il ne s'en effraya point, et tout ce
+qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un
+Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que
+dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur
+les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait
+retrancher des éditions de ses œuvres[417].
+
+[Note 412: Le 22 septembre 1420.]
+
+[Note 413: Voy. ci-dessus, p. 296.]
+
+[Note 414: _De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque
+concionatoribus_. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
+Œuvres de _Poggio_, édition de Bâle, 1538.]
+
+[Note 415: Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance,
+_Fratres Observantiœ_.]
+
+[Note 416: Voy. _The Life of Poggio_, etc., p. 177 et suiv.]
+
+[Note 417: On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé:
+_Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum_, imprimé d'abord à
+Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions
+considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du
+Dialogue de _Poggio_ sur l'Hypocrisie, et de celui de _Léonardo Bruni_
+sur le même sujet, donnée par _Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
+typographiâ Anissoniâ, Lugduni_, 1679, in-16.]
+
+Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
+V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence,
+déguisé en moine[418], _Poggio_ partit pour l'y aller joindre: mais il
+tomba entre les mains des soldats de _Piccinnino_, partisan soldé par le
+duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
+et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put
+obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à
+Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et
+Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des
+bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de
+crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de
+consolation[419], que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur,
+seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes,
+autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne
+craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
+hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la
+haine et à la verve satirique de _Filelfo_, qui se déchaînait alors avec
+fureur contre les Médicis. _Filelfo_ l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
+retenue et sans pudeur; _Poggio_ lui répondit de même; et ce ne fut pas
+le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
+violentes[420]. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules
+sous le titre d'_Invectives_, qui ne leur convient que trop. En général,
+les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
+les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes.
+Les querelles de _Poggio_ avec _Filelfo_ se renouvelèrent à plusieurs
+reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais
+si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
+_Poggio_ employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une
+aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par
+son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
+le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
+revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute
+leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. _Poggio_
+avait ce droit plus que personne; et il en usa librement[421].
+
+[Note 418: Juin 1433.]
+
+[Note 419: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 312-317.]
+
+[Note 420: Il en eut avec George de Trébizonde, _Guarino_, de
+Vérone, Laurent _Valla_, et plusieurs autres.]
+
+[Note 421: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 339-542.]
+
+Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le
+reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de
+Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut
+rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des
+arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de
+statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
+l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours
+joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non
+seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de
+pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des
+campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses
+recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette
+collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du
+gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui,
+d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La
+seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de
+se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude
+(ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que
+les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
+des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants
+seraient désormais exempts de toutes charges publiques[422].
+
+[Note 422: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 37, 38.]
+
+Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé
+dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors[423]
+conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
+siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants
+naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse[424]. Il se décida
+enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une
+jeune fille de dix-huit[425], qui lui apporta pour dot six cents
+florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de
+cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait
+le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour[426]. Son
+mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur
+dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet
+avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
+passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de
+travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
+son Dialogue _sur la Noblesse_[427], datent de cette heureuse époque. Il
+n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
+plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. _Niccolo Niccoli_,
+Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas _Albergati_, cardinal de
+Ste.-Croix, _Leonardo Bruni_, moururent successivement et à peu d'années
+de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire
+par d'éloquentes oraisons funèbres[428].
+
+[Note 423: 1435.]
+
+[Note 424: On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze
+garçons et deux filles.]
+
+[Note 425: _Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti_.]
+
+[Note 426: Il était en forme de Dialogue, et intitulé: _An senii sit
+uxor ducenda_. _Apostolo Zeno_ en possédait une copie. (Voy. _Dissert.
+Voss._, t. I, 48.)]
+
+[Note 427: Il le publia en 1440. (Voy. _Poggii Opera_, etc., p.
+64.)]
+
+[Note 428: Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de
+_Poggio_; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de
+l'édition des lettres de _Leonardo Bruni_, 1741, 2 vol. in-8°.]
+
+Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel _Poggio_ conserva son
+office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
+eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
+lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un
+Traité _du Malheur des princes_[429]. À son avènement au trône papal, il
+lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui
+dédia un nouveau traité _des Vicissitudes de la fortune_[430], le plus
+intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au
+même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
+protection particulière, en publiant son Dialogue sur
+_l'Hypocrisie_[431]; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
+les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au
+moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit
+l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
+ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui,
+sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. _Poggio_ remplit
+largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
+longue Invective[432], et ne traita pas moins durement le noble ermite
+de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence[433]. Il
+entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
+traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de
+Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les
+libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs.
+Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent
+puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 392.]
+
+[Note 430: _De Varietate fortunæ_, imprimé pour la première fois à
+Paris, en 1723.]
+
+[Note 431: Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.]
+
+[Note 432: _Poggii Opera_, etc., p. 155.]
+
+[Note 433: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 10.]
+
+_Poggio_ donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce
+goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le
+célèbre livre des _Facéties_. C'est une preuve sans réplique de la
+licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un
+homme alors septuagénaire[434], un secrétaire apostolique, jouissant de
+l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un
+recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
+plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
+dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement
+les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à
+la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
+Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
+romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
+genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le
+nom de _bugiale_, dérivé de l'Italien _bugia_, mensonge, et que _Poggio_
+rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges[435]. On y
+rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en
+racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
+n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est
+principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques,
+attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les
+contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre
+contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
+distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle,
+et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans
+intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus
+d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami
+de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
+fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
+débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
+utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.
+
+[Note 434: C'était en 1450.]
+
+[Note 435: _Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
+quædam_. Épilogue ou péroraison, à la fin des _Facéties_.]
+
+Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties[436]; c'est le fruit
+des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
+ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques
+vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties
+qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont
+de peu d'intérêt[437]; la troisième est toute philologique; il y est
+question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la
+langue commune, ou seulement celle des savants. _Poggio_ y défend la
+première opinion contre _Leonardo Bruni_, qui dans leurs entretiens
+avait soutenu la seconde.
+
+[Note 436: _Historia disceptative convivalis_ (et non pas
+_convivialis_, comme on le lit dans la Vie de _Poggio_, par M. William
+Shepherd, p. 451) _Pogii Oper._, p. 32.]
+
+[Note 437: Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre,
+celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux
+sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?]
+
+En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante,
+la réputation de _Poggio_ et l'influence puissante des Médicis fixèrent
+sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il
+avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
+paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y
+reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé
+l'un des _Prieurs des arts_. Les soins et les occupations de sa place de
+chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses
+querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il
+eut, avec Laurent _Valla_, une guerre de plume presque aussi violente
+que celle qu'il avait avec _Filelfo_. Un fruit plus heureux de ses
+loisirs fut son Dialogue _Sur le malheur de la destinée humaine_[438],
+la traduction de l'Âne de Lucien[439] remplit aussi quelques uns de ses
+moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point
+d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de
+Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.
+
+[Note 438: _De miseriâ humanæ conditionis, ibid._, p. 86.]
+
+[Note 439: _Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è
+græco in latinum conversus_. (_Poggii Oper._, p. 138.)]
+
+_L'Histoire de Florence_ est le dernier, comme le plus grand et le
+meilleur ouvrage de _Poggio_. Elle est divisée en huit livres, et
+comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté
+florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455.
+L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les
+sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet
+important ouvrage[440]. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré
+avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses
+enfants[441] obtinrent la permission de suspendre son portrait[442]
+dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
+érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de
+l'église de _Santa Maria del fiore_[443]. Il mérita tous ces honneurs
+rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
+toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses
+connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et
+l'emportement de ses invectives venaient de la même source que
+l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit
+qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La
+liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence
+de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées
+dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il
+jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi
+pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
+monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la
+force de son jugement et l'enjouement de son esprit[444]. Quant au style
+de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs
+immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès.
+On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré
+d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent
+bientôt après[445].
+
+[Note 440: _L'Histoire de Florence_, écrite par lui en latin, fut
+achevée et traduite en italien par Jacques _Bracciolini_, l'un de ses
+fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée
+plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
+fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. _Recanuti_, avec des notes et
+une Vie de _Poggio_, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.]
+
+[Note 441: Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille,
+l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi
+l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent
+plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé _Jacopo_,
+traducteur de l'_Histoire Florentine_, étant entré au service du
+cardinal _Riario_, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des
+_Pazzi_ contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple
+aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se
+maria, mais ne laissa que des filles.]
+
+[Note 442: Il était peint par Antoine _Pollajuolo_. Voy. _Vasari_,
+éd. de Rome, 1759, in-4°., t. I, p. 438.]
+
+[Note 443: La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans
+des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François,
+grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de
+l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres.
+(_Recanati, Vita Poggii_, p. XXXIV.)]
+
+[Note 444: _The Life of Poggio_, etc., p. 486.]
+
+[Note 445: _Ibid._ Les Œuvres de _Poggio_ furent recueillies pour la
+première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à
+Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante.
+On doit les joindre à celles de _Coluccio Salutato_, de _Leonardo
+Bruni_, de _Filelfo_ et d'_Ambrogio_ le Camaldule, pour la connaissance
+de l'histoire littéraire du quinzième siècle.]
+
+Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
+vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre _Filelfo_. Sa
+vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
+aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent
+aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses
+lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
+imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son
+temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
+défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses
+ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix[446].
+
+[Note 446: Il a paru récemment en italien une Vie de _Filelfo_, qui
+peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée:
+_Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
+Raveretano_, Milano, 1808, 3 vol. in-8°. Je m'en suis servi utilement
+pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
+pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette
+Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en
+Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente
+ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je
+ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
+commun, mais _Poggio_ et _Filelfo_, à l'exemple du plus vraiment
+français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de
+Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.]
+
+_Francesco Filelfo_ naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la
+Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie[447] ont dit que sa
+famille était honnête; il vaut mieux les en croire que _Poggio_, qui
+prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard
+d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les
+plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut
+lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise,
+en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis
+puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le
+désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état
+de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
+jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire,
+à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
+Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature
+grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès
+furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec
+assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses
+succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
+Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de
+conseiller. _Filelfo_ avait déjà fait preuve de talent pour les
+négociations. Le _Bailo_, ou ambassadeur vénitien auquel il était
+attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
+traiter de la paix entre ce prince et Venise[448], et le traité avait
+été conclu à la satisfaction de la république.
+
+[Note 447: Cités par M. _de' Rosmini, ub. sup._, t. I, p. 5.]
+
+[Note 448: Lancelot, Mém. sur Philelphe, _Académ. des inscr. et
+bell.-lettr._, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
+trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait
+fait cette ambassade. M. _de' Rosmini_ a redressé cette erreur, d'après
+une lettre inédite de _Filelfo_. Voy. _ub. supr._, p. 12.]
+
+Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre,
+à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par
+Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes
+de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. _Filelfo_ s'y rendit
+à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie[449], une
+harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des
+grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
+foule immense de spectateurs.
+
+[Note 449: 12 février 1424.]
+
+De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il
+reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de
+son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine
+âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. _Filelfo_, dans l'âge
+des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus
+ardent[450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
+de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont
+Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427.
+C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y
+revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la
+peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient
+oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la
+maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où
+étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de
+quitter Venise; _Theodora_ était effrayée; une de ses femmes était morte
+de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison
+nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et
+déjà menacé du besoin.
+
+[Note 450: Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et ce qu'il a
+rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par
+M. _de' Rosmini_, t. I, p. 113.
+
+ _Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
+ Æstu, quo testes tres mihi bella movent_.]
+
+L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
+pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
+offrit, aux conditions les plus avantageuses[451], et il accepta une
+chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
+quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta,
+chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à
+toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que
+_Filelfo_ vînt s'y fixer. _Niccolo Niccoli_; _Leonardo Bruni_,
+_Ambrogio_ le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de
+lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
+réussirent à l'un et à l'autre, et _Filelfo_, après en avoir obtenu la
+permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il
+commença aussitôt ses leçons[452].
+
+[Note 451: Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
+furent comptés d'avance.]
+
+[Note 452: Avril 1429.]
+
+Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son
+zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du
+jour, expliquer et commenter les _Tusculanes_ de Cicéron, ou une des
+Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire,
+ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait
+lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses
+Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses
+leçons des lectures sur la morale[453]; et de plus, pour satisfaire de
+jeunes Florentins[454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait
+son poëme les jours de fête, dans l'église de _Santa Maria del Fiore_,
+sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir
+d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le
+nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les
+plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
+suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus
+considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
+comme tels. Il se fit des querelles avec Charles _Marsupini_ d'Arezzo,
+avec _Niccolo Niccoli_, ami de Charles, avec _Ambrogio_ le Camaldule,
+amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère,
+amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable _Poggio_, qui se
+porta pour champion des Médicis.
+
+[Note 453: _Ambrosii Traversari Epist._, p. 1007 et 1016.]
+
+[Note 454: M. _de' Rosmini_ l'affirme, d'après l'assertion positive
+de _Filelfo_, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui
+suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le
+premier, _Monumenti inediti_ du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions
+de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: _Da niuno castrecto...
+senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto,
+cominciai quello poeta pubblicamente legere_. Ceci dément Tiraboschi,
+qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
+_Filelfo_ était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en
+donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce
+savant les droits de citoyen de Florence, cité par _Salvino Salvini_,
+dans la Préface de ses _Fasti consolari_, p. XVIII. Mais Tiraboschi et
+Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il
+est bien dit: _Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
+in civitate Florentiæ_, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
+spontanément et gratuitement; et l'assertion de _Filelfo_, énoncée
+devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour
+ne laisser aucun doute.]
+
+_Filelfo_, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un
+assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit
+et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était
+alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis
+étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
+emprisonné, mis en danger de la vie et banni. _Filelfo_, ennemi peu
+généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
+emportées, obscènes et sanglantes[455]. Ils revinrent triomphants; il ne
+jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il
+s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il
+continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
+déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois
+après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à
+Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à
+Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de
+Petriolo. _Filelfo_, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
+nommait Philippe, et le fit arrêter.
+
+[Note 455: Les Satires de _Filelfo_ furent imprimées pour la
+première fois à Milan, sous ce-titre: _Philelphi opus Satyrarum seu
+Hecatostichon Decades X_, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502,
+in-4°., et à Paris, 1508, in-4°. Cosme y est désigné sous le nom de
+_Munus_ (traduction latine du nom grec _Cosmos_); _Niccolo Nlccoli_,
+sous celui d'_Utis_; Charles d'_Arezzo_ est appelé _Codrus_; _Poggio_
+est nommé _Bambalio_, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions
+monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et
+d'obscénités.]
+
+On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des
+tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à
+une amende de cinq cents livres d'argent. _Filelfo_, peu satisfait de
+cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
+Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans
+l'intercession de _Filelfo_ lui-même. Ce ne fut point par un mouvement
+de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt
+comme il l'écrivit à _Æneas Sylvius_, pour que celui qui l'avait voulu
+assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré,
+par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
+conscience[456].
+
+[Note 456: _Philelfi Epist._, p. 18.]
+
+Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet
+assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille.
+De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le
+poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de
+Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
+pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et _Filelfo_, qu'il accusa
+dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni
+à perpétuité[457]. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de
+pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme
+de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des
+partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat,
+c'est ce que le dernier auteur de la vie de _Filelfo_ ne croit pas,
+faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier;
+il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
+ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
+satisfait[458]. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
+irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de
+telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux,
+et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une
+réconciliation, la désira le premier; _Ambrogio_ le Camaldule
+l'entreprit; il y trouva d'abord _Filelfo_ très-rebelle. «Que Médicis
+emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
+mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je
+méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse
+bienveillance[459];» mais le bon _Ambrogio_ ne se découragea point, et
+finit par réussir.
+
+[Note 457: La sentence est rapportée par _Fabroni, Vita Cosmi Med._,
+t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.]
+
+[Note 458: _Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si
+macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
+come potea, se ne mostrasse contento_, etc. _Vita di Fr. Filelfo_, t. I,
+p. 98.]
+
+[Note 459: _Philelphi Epist._, l. II, p. 14.]
+
+Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
+agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, _Filelfo_
+remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
+pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
+vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
+ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine
+des _Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines_ de Plutarque;
+il y commença même ses livres _De exilio_, ou ses _Méditations
+florentines_[460]. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de
+lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires,
+d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
+était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la
+véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.
+
+[Note 460: Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, _Philelphi
+Opuscula_, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
+(Debure, _Bibl. instr._, ne cite que cette dernière édition.) Les
+_Meditationes Florentinæ_, _De exilio_, etc., qui ne sont qu'un seul et
+même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que
+trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont
+restés inédits. _Vita di Filelfo_, p. 88, note 2.]
+
+Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter
+Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours
+croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des
+propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat
+de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de
+Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et
+promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il
+irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
+pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
+ducats, salaire magnifique et sans exemple[461], et ils lui tinrent
+parole. Il reparut donc à Bologne[462] dix ans après qu'il en était
+parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le
+fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience
+naturelle de _Filelfo_ augmentait par les obstacles: enfin, sous des
+prétextes assez peu spécieux[463], il quitta Bologne avant les six mois
+expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années
+qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus
+heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison
+richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan,
+rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul
+chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte
+inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à
+l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre
+enfants[464]; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
+au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en
+écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
+retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière
+d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée
+à _Filelfo_ mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui
+donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
+l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.
+
+[Note 461: _Philelphi Epist._, l. II, p. 15.]
+
+[Note 462: 16 janvier 1439.]
+
+[Note 463: Voy. _Vita di Fr. Filelfo_, p. 102.]
+
+[Note 464: Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants,
+comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme _Apostolo
+Zeno_ l'a répété, _Dissert. Voss._, t. I, p. 283. Voyez _Vita di
+Filelfo_, t. II, p. 11. note 2.]
+
+Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier
+Visconti, François Sforce lui ayant succédé[465], _Filelfo_, bien traité
+par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi
+de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce
+voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres,
+le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui
+permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
+poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à
+Milan, _Filelfo_, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
+nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
+l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que _Manfredina
+Doria_, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles.
+Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à
+l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se
+proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
+pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père
+de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire
+cette démarche; mais il permit à _Filelfo_ de députer, en son propre
+nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
+grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en
+offrant une rançon[466]. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui
+se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
+requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.
+
+[Note 465: 25 mars 1450.]
+
+[Note 466: Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
+très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. _de Rosmini_ l'a
+rectifié, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 90, et il a publié le premier le
+texte grec de la lettre de _Filelfo_ à Mahomet II, avec une traduction
+italienne, n°. X des _Monumenti inediti_ du même volume, p. 305.]
+
+_Filelfo_, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son
+séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins
+laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
+en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en
+vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François
+Sforce, sous le titre de _Sfortiados_; il en avait achevé les huit
+premiers livres quand le héros du poëme mourut[467]. Galéaz-Marie son
+fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli _Filelfo_, que
+l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été
+dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la
+gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour
+vivre et soutenir sa famille.
+
+[Note 467: Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la _Sforciade_ sont
+restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque
+Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres
+bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, _Histor. Typograph.
+Litter. mediolan._ de Sassi, p. 178 et suiv., et _Catalog. cod. latin.
+biblioth. Laurent._, de _Bandini_, t. II, col. 129. M. _de' Rosmini_ a
+donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le
+plan et la marche, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 159-174.]
+
+Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette
+position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une
+force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant
+sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses
+principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment
+être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des
+lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été
+son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses
+éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
+fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
+forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et
+par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
+son amour-propre[468], il ouvrit, peu de temps après, son cours, en
+expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il
+fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y
+allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
+malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
+perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
+quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
+de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une
+catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils
+Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait
+sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; _Filelfo_
+craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle
+cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son
+retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance
+suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait
+le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma
+pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques.
+Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
+engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le
+reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et
+mourut le 31 juillet 1481.
+
+[Note 468: 1474.]
+
+Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le
+fut autant jusqu'à la fin que celle de _Filelfo_; aucune n'aurait été
+plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à
+son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la
+vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la
+magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux,
+d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
+souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
+cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le
+produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les
+besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non
+seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son
+siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
+pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses
+lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce
+peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les
+hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces
+dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes
+qu'il eut si souvent à soutenir.
+
+Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes,
+parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
+littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
+montra modéré que dans la dernière. Georges _Merula_, son disciple, non
+moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger
+prétexte[469], par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
+_Filelfo_, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité
+peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois;
+mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
+défenseur[470]. Il en avait fait un grand nombre dans les différents
+professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte
+plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le
+suivant[471]. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait
+revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui
+devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
+vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
+quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né
+à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse,
+mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
+agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de
+ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur,
+philosophe et poëte. _Filelfo_, qui était excellent père, et qui aimait
+ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes
+douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.
+
+[Note 469: _Filelfo_ avait critiqué avec raison le mot _turcos_ dont
+_Merula_ se servait au lieu de _turcas_.]
+
+[Note 470: Ce fut le jeune Gabriel _Pavero Fontana_, de Plaisance.
+Il publia contre _Merula_, dont le véritable nom était _Merlani_, une
+_Merlanica prima_, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la
+mort de _Filelfo_ mit fin à cette guerre entreprise pour lui.]
+
+[Note 471: On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
+_Agostino Dati_, auteur de l'_Histoire de Sienne_; le célèbre
+jurisconsulte _Francesco Accolti d'Arezzo_; _Alexander ub Alexandro_,
+auteur des _Genetialium Dierum_; _Bernardo Giusiniani_, l'historien de
+Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
+eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang,
+tels que le pape Pie II, _Æneus Sylvius_, et Pierre de Médicis, fils de
+Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.]
+
+Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les
+autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront
+peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des
+traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités
+d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
+Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités
+philosophiques, tels que ses _Convivia Mediolanensia_, ou Banquet de
+Milan, dialogues faits, comme ceux de _Poggio_, sur le modèle du Banquet
+de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
+discutant à table des questions relatives aux sciences et à la
+philosophie morale[472]; ou tels que le Traité _de Morali Disciplinâ_,
+ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini[473];
+c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
+d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés
+en un seul recueil[474]; on y distingue, peut-être au dessus de tout le
+reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son
+fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non
+seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
+philosophie et même d'éloquence[475]; ce sont enfin des poésies latines,
+dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
+réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la
+couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans
+toute sa vie, l'avait le plus flatté.
+
+[Note 472: Il devait y avoir trois Dialogues, mais _Filelfo_ n'en
+écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie
+des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
+l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de
+l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
+lune, de ses influences, etc. etc. Les _Convivia Meliod._ ont été
+imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
+1552, etc.]
+
+[Note 473: Venise, 1552.]
+
+[Note 474: _Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
+Opusculis_. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux
+de l'auteur. Debure, _Bibl. instr. Belles-Lettr._, t. II, p. 275, ne
+cite que la réimpression de 1492.]
+
+[Note 475: _Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
+equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio_. Rome, 1475,
+in-fol. _Marcello_ fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à
+l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
+sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus
+étonnant, c'est que _Filelfo_, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il
+passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin
+chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. _Franc.
+Philelphi Epist._ liv. XVIII, p. 127.]
+
+J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il
+se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades,
+chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
+tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins[476]. Il voulait en
+faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
+livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
+Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
+odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
+s'astreignit rigoureusement à ce plan[477]. Il voulut s'y soumettre
+encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les
+unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
+_De jocis et seriis_ en était le titre; dix mille vers partagés en dix
+livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique,
+mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du
+manuscrit[478], et a publié dans les _Monuments inédits_ de ses trois
+volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
+décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
+publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de _Filelfo_,
+jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres
+familières, imprimées précédemment[479], elles laissent peu d'obscurités
+sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
+des circonstances importantes de l'histoire de son temps.
+
+[Note 476: Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.]
+
+[Note 477: _Odæ et Carmina_, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à
+Brescia. _Filelfo_ avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies
+grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque
+Laurentienne.]
+
+[Note 478: Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque
+Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et
+dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.]
+
+[Note 479: La première édition, qui ne contient que seize livres,
+est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
+la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
+point fait entrer en ligne de compte, parmi les Œuvres de _Filelfo_, son
+poëme italien en quarante-huit chants et en _terza rima_, sur la Vie de
+S. Jean-Baptiste, _Vita di S. Giovanni Battista_, Milan, 1494, édition
+unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait
+entrer son Commentaire sur le _Canzoniere_ de Pétrarque, imprimé pour la
+première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
+extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure,
+contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec
+Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
+l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy.
+_Vita di Filelfo_, t. II, p. 15, note 1.]
+
+Le style de _Filelfo_, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
+pas celui de _Poggio_; il approche moins de l'élégance et de la pureté
+des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur.
+Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la
+langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de
+Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si
+inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur
+Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il
+ne la connaissait pas.
+
+Laurent _Valla_, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut
+être placé après _Poggio_ et _Filelfo_, comme leur égal en réputation,
+en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
+violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit
+à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta
+jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où
+sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles
+qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y
+retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de
+Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
+affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un
+faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une
+peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui
+eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le
+célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces
+plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
+dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
+telle fureur contre _Valla_, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne
+l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au
+moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière
+fut dispersée[480].
+
+[Note 480: 1431.]
+
+Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
+commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. _Valla_
+semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut
+paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
+s'établir à Rome[481]. La persécution l'y attendait; il avait commencé,
+sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur _la Donation de
+Constantin_, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
+empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se
+permettait de traiter les papes avec peu de respect[482]. Il n'avait
+encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les
+cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
+_Valla_, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès
+d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les
+honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un
+diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et
+humaines.
+
+[Note 481: 1443.]
+
+[Note 482: Ce Traité est imprimé dans le premier volume du
+_Fasciculus Rerum expetend. et fugiend._, dont il est parlé ci-dessus,
+p. 314, note 1.]
+
+_Valla_ ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa
+réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et
+de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue
+lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à
+la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
+prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des
+articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze
+apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
+mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut
+cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de
+l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans
+la protection du roi[483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
+comme lui dans cette cour, avec Barthélemy _Fazio_, Antoine _Panormita_,
+et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la
+guerre, selon le style de ce temps, avec des _Invectives_, des calomnies
+et des injures[484]. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les
+honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations
+de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V[485].
+Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait
+pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur
+de Cicéron. _Valla_ l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges
+était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa
+doctrine cicéronienne: _Valla_, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des
+traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté
+une école d'éloquence, pour soutenir son _Quintilianisme_: mais au
+reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
+troublèrent point la vie de leurs deux chefs.
+
+[Note 483: Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, _Vallœ
+Antidotus in Poggium_, p. 210, 211 et 218.]
+
+[Note 484: L'invective de _Valla_ contre Barth. _Fazio_ et le
+_Panormita_ (_Beccadelli_), est divisée en quatre livres, et remplit
+cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par _Ascensius_,
+in-fol., 1528.]
+
+[Note 485: 1447.]
+
+Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre _Valla_ et
+_Poggio_. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
+copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on
+prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style.
+Il attribua ces notes à _Valla_; quoique celui-ci ait toujours protesté
+qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un
+véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
+lutte plus furieuse et plus envenimée. Les _Invectives_ de _Poggio_
+contre _Valla_, les _Antidotes_ et les dialogues de _Valla_ contre
+_Poggio_, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu
+le jour[486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que _Valla_ dédia au pape
+son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
+rixe scandaleuse. Elle le fut au point que _Filelfo_, si emporté dans
+ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit
+avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
+put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, _Valla_
+se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais[487], et la
+soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
+_Lucius_ et _Aruntius_ étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
+l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
+pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la
+famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.
+
+[Note 486: C'est dans sa seconde Invective que _Poggio_ accuse
+_Valla_ d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme
+d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux,
+exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. _Accusatus_,
+ajoute-t-il ironiquement, _convictus, damnatus, antè tempus legitimum,
+absque ullà dispensatione episcopus factus es_. Cette plaisanterie a été
+prise au sérieux par l'auteur du _Poggiana_ (l'Enfant): «On trouve ici,
+dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent _Valla_;
+c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense,
+il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le
+palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. _Life
+of Poggio_, p. 471, note.]
+
+[Note 487: Benedetto Morando.]
+
+Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, _Valla_ ne
+discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
+termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents
+écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
+secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de
+la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à
+la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée
+contre lui; je veux dire son Traité _de la Donation de Constantin_. Mais
+cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la
+liberté d'écrire.
+
+Le livre parut[488], et _Valla_ ne fut point persécuté. Il se rendit à
+Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi
+Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction
+d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de
+cinquante-huit ans.
+
+[Note 488: On le trouve parmi ses Œuvres; Bâle, 1540, in-fol.]
+
+Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa
+vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et
+variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages
+d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale[489]. Son
+Histoire de Ferdinand[490], roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu
+plusieurs éditions, mais moins encore que ses _Elegantiæ Linguæ
+latinæ_[491], qui contiennent des règles grammaticales, et des
+réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il
+était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en
+prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de
+Thucydide.
+
+[Note 489: Voy. _Laurent. Vallensis Opera_, ub. sup.]
+
+[Note 490: _De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege_, l. III.
+Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. _Hispania illustrata_. Francfort,
+1579, t. I.]
+
+[Note 491: Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont
+de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.]
+
+Il fit aussi des notes sur le _Nouveau-Testament_, mais comme
+helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
+autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce
+mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta,
+pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui
+rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la
+philosophie, de la poésie et du goût.
+
+J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus
+encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de
+Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé _la Maison
+joyeuse_, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
+école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a
+depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui
+dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait
+réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique,
+d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de
+musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation;
+et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet
+excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre
+prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont
+laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à
+rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge
+avancé.
+
+Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des
+services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne
+devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
+pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
+Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les
+ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
+furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les
+archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les
+amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
+courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire,
+on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit;
+une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations
+monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur
+prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science
+scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+_Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
+Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent,
+Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
+Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts;
+troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin
+du quinzième siècle._
+
+
+L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en
+Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait
+plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de
+la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les
+sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui
+avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant
+pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu
+philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile
+de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait
+opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des
+points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était
+vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien.
+Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie
+d'Aristote et celle de Platon[492]; il y traita d'étrange paradoxe
+l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
+s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement
+opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
+admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs,
+prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir
+pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
+plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.
+
+[Note 492: Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.]
+
+Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre
+le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était
+allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il
+l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer
+évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de
+Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu
+par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant
+l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a
+reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une
+faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la
+pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il
+parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il
+fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
+doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses
+richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une
+académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de
+lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
+récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à
+Bologne[493], il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université,
+qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements,
+qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les
+murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
+largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des
+promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à
+qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y
+entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à
+la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
+grecs, qui, selon _Platina_, lui avait coûté trente mille écus d'or, et
+qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce
+savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
+latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre:
+_Contre le calomniateur de Platon_; ce calomniateur était l'autre Grec,
+Georges de Trébisonde.
+
+[Note 493: De 1450 à 1455.]
+
+Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux
+porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
+d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le
+prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
+latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme
+d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends,
+prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des
+querelles très-vives avec _Guarino_ de Vérone, avec _Poggio_, avec le
+Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut
+pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de
+Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
+Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour[494]. Il est vrai
+qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était
+platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur
+législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au
+disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa
+philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
+général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
+ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
+vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit.
+On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie[495], où
+le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.
+
+[Note 494: _Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis_,
+écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.]
+
+[Note 495: _Hist. Crit. Philosoph._, t. IV.]
+
+Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient
+établis en Italie[496], prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
+Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal
+protégeait[497] en fit une moins mesurée, et traita avec le plus
+souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec[498] lui
+répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
+platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère
+que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
+mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y
+soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour
+Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés
+pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le
+cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie,
+et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
+universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut
+uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont
+elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique
+objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur
+enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie[499]: mais
+peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre
+toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.
+
+[Note 496: Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
+1430.]
+
+[Note 497: _Michaël Apostolius_.]
+
+[Note 498: _Andronicus Calistus_.]
+
+[Note 499: Tiraboschi va plus loin: _Il lor trasporto per esso_
+(_Piatone_), dit-il, _gli condusse sino a scriver pazzie che non si
+possono leggere senza risa_. (Tom. VI, part. II, p. 278.)]
+
+Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se
+présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
+1433[500]. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en
+cette faculté à l'Université de Bologne.
+
+[Note 500: _Id. ibid._, p. 279.]
+
+Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant
+fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec
+lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son
+extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
+réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en
+faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors
+le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses
+études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile
+le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation
+philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si
+grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses
+quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
+Christophe _Landino_ à qui il les montra en firent de grands éloges;
+mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier,
+pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra
+à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
+science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
+attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la
+musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
+plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
+ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
+l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son
+bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
+bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison
+à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
+magnifiquement exécutés et reliés.
+
+Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut
+achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme
+n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié
+pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
+qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
+eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et
+leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
+fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul.
+Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux
+ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande
+aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et,
+content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout
+son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son
+temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa
+vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait
+la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes
+amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il
+était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
+offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
+Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
+goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les
+Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.
+
+On a recueilli ses Œuvres en deux volumes _in-folio_. Presque toutes ont
+pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les
+principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
+etc., sans compter la traduction des Œuvres entières de Platon. Depuis
+sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute
+sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
+philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
+pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école
+d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était
+formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est
+énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais
+des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
+franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres[501] sur
+cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.
+
+[Note 501: _De Vità cœlitus comparandâ_, lib. III.]
+
+Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean
+Pic de la Mirandole[502], qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène,
+et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort
+prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la
+maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur
+force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son
+savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
+était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
+Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur
+de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça
+un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant
+lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde,
+commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
+paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais
+à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition
+ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra
+aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès
+rapides.
+
+[Note 502: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore
+de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
+ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de
+l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus
+illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
+par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles
+que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses.
+Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
+idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
+temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des
+langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de
+l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
+lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient
+été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les
+plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
+expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries
+cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre,
+et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus
+précieux pour lui que son argent.
+
+De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous
+le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa
+vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
+dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique,
+de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens
+latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit
+d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
+présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut
+que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si
+étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles
+excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
+Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion
+proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait
+être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces
+propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les
+défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le
+pape.
+
+Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa
+personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du
+moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs.
+Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières,
+il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du
+plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses
+poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal
+objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
+temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à
+Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie,
+lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
+alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
+et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à
+peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France,
+Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
+entrée à Florence[503].
+
+[Note 503: 17 novembre 1494.]
+
+Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie
+platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres
+qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire;
+on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
+écrit intitulé _Heptaple_, ou Explication du commencement de la Genèse,
+dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde,
+éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de
+Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé _de l'Être et de
+l'Unité_[504], où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
+exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la
+dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de
+lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
+en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
+science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison.
+Un des poëtes les plus estimés de ce temps, _Girolamo Benivieni_, ayant
+fait une _canzone_ sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
+l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
+est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la
+_canzone_ de _Guido Cavalcanti_; on entend un peu mieux le texte quand
+on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques
+essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies
+d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez
+propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.
+
+[Note 504: _De Ente et Uno_.]
+
+Christophe _Landino_, doit être mis le troisième dans cette association
+savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit
+et comme poëte. Né à Florence, en 1424[505], après avoir fait ses
+premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de
+s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
+Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et
+le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra
+surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des
+principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait
+fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de
+belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de
+cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour
+achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
+attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. _Landino_
+fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui
+lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de
+soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
+laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
+appointements. Alors, il se retira à la campagne, à _Prato Vecchio_,
+dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses
+dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504,
+âgé de quatre-vingts ans.
+
+[Note 505: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.]
+
+Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées
+manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
+sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien,
+l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
+discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
+ses Questions ou Discussions Camaldules[506], un Traité de la noblesse
+d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut,
+pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune
+Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études
+platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient
+qu'il fût ici rangé après son ami _Landino_; mais, s'étant attaché de
+bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et
+ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve
+continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à
+elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les
+souvenirs qui lui sont dus.
+
+[Note 506: _Disputationum Camaldulensium_ libri IV, _in quibus de
+vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono_, etc., in-fol., sans date,
+mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, _Bibl. instr._), et
+réimprimé à Strasbourg, 1508.]
+
+Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un
+généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas,
+homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par
+sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de
+Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des
+premières places de la république des lettres. C'est sous le premier
+aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et
+mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus
+haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le
+tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
+pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons
+ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et
+sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la
+littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.
+
+À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense
+fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans
+ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses
+talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas
+toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la
+nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour
+l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs
+ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
+qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter
+sans cesse les riches collections qu'il avait formées.
+
+Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à
+Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle[507], et
+qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De
+concert avec Léon-Baptiste _Alberti_, citoyen distingué, architecte
+célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec
+beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui
+voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que
+ce fût, le sujet _de la véritable amitié_, eussent à envoyer, avant la
+fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur
+ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix
+était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces
+officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les
+concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de
+l'église de _Santa Maria del Fiore_, et pour faire honneur au pape
+Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux
+secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le
+prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement,
+les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un
+nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur
+de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie;
+le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort
+l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande
+attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
+Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils
+venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout
+embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie.
+La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis
+proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans
+doute, et ce fut l'église qui l'obtint.
+
+[Note 507: En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.]
+
+Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils,
+Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448[508], avait
+annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses
+pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
+instituteur fut un bon ecclésiastique nommé _Gentile d'Urbino_, dont il
+fit ensuite un évêque[509]. Christophe _Landino_ fut le second. C'est à
+lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec
+Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
+l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
+ses avantages, celui d'avoir eu pour mère _Lucretia Tornabuoni_, femme
+aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée
+des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
+poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put
+dire, comme Hippolyte:
+
+ Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,
+ Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
+
+[Note 508: _Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita_. Pise,
+1784, in-4°., William Roscoë, _the Life of Lorenzo de' Medici_, etc.]
+
+[Note 509: _D'Arezzo_.]
+
+Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et
+prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était
+commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé
+le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation,
+dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces
+désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
+augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
+L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
+délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il
+réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
+pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il
+prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours
+languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans
+plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa
+capacité.
+
+Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre
+qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès
+fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils
+l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le
+goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut
+dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre[510]. Tous deux y
+donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le
+prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars.
+C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses
+amis[511]. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette
+magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces
+deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux
+poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée
+en vers par _Luca Pulci_, frère de ce _Pulci_ que nous verrons bientôt
+entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien
+le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en
+langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore
+aujourd'hui cité parmi les chefs-d'œuvre de cette langue. Ce poëte
+naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était
+Ange Politien.
+
+[Note 510: En 1468.]
+
+[Note 511: _Eracelo Martello_.]
+
+Il était né, le 24 juillet 1454[512], à _Monte Palciano_ ou _Poliziano_,
+petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom
+à son nom de famille, et s'appela _Poliziano_, au lieu de s'appeler
+_Ambrogini_, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez
+pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange
+Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
+latin de Christophe _Landino_, la philosophie platonicienne de Marsile
+Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres
+distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande
+supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la
+traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors,
+qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
+l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées
+les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins
+ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus
+d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il
+saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors
+comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme,
+quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent
+fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce
+qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
+Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses
+besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.
+
+[Note 512: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.]
+
+La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
+personne de la famille des _Donati_[513] était l'objet d'une passion
+poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de
+Pétrarque[514]. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son
+père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
+_Orsini_. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre
+mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme,
+et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les
+funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et
+tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit
+l'historien _Ammirato_[515], aurait pu exciter l'envie du peuple contre
+ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants
+que de le paraître.»
+
+[Note 513: Elle se nommait _Lucretia_.]
+
+[Note 514: Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que
+sur le poëme de Politien et sur celui de _Luca Pulci_.]
+
+[Note 515: _Istor. Fior._, vol. III, p. 106.]
+
+Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
+des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
+consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la
+culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par
+son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce
+qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des
+savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur
+encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus
+encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce
+qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les
+lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
+concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire,
+et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
+ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière
+décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu.
+Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce
+projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes
+les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six
+mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit
+l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
+simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont
+elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.
+
+La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites;
+l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint
+l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en
+l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans
+l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
+disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze
+cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à
+Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant
+plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie
+platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin
+de ce siècle.
+
+La conjuration des _Pazzi_ vint troubler ces nobles jouissances. Cette
+famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans
+la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut
+engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
+Jérôme _Riario_. Le jeune cardinal _Riario_, neveu de ce Jérôme,
+_Salviati_, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire
+apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on
+remarque Jacques _Bracciolini_, fils du célèbre _Poggio_, furent leurs
+complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le
+dimanche[516], dans l'église de la _Riparata_, en présence du cardinal,
+pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba
+percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en
+défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché
+des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut
+pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le
+même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à
+l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
+toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et
+celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale
+victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia
+Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république,
+l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir
+prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.
+
+[Note 516: 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
+conjuration des _Pazzi_, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
+443, sur ce qui la fit manquer, _ibid._, p. 456 et 458.]
+
+La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que
+contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti
+magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
+suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
+ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette
+ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces
+événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
+rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des
+_Pazzi_, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire
+écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
+talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.
+
+Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir
+dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus
+doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne
+l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à
+Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société
+était aussi souvent composée des trois frères _Pulci_ et de quelques
+autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
+aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il
+était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de
+l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
+enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui
+le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait
+avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita
+souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il
+n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur
+la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi
+claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
+obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire
+italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive
+et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin,
+quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être
+chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du
+carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient
+avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait
+lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus
+singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et
+des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes
+les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient
+presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
+voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais,
+venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
+une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer
+chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
+qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.
+
+Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les
+affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente,
+sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de
+l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
+Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête
+à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne
+administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle
+des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée
+par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
+soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
+manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut
+admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il
+était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
+Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
+d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je
+fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
+entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
+nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en
+fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de
+Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
+y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses
+prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
+les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et
+ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour
+Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
+rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.
+
+L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit
+un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui
+le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on
+en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les
+richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à
+corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
+imprimés avec la plus grande correction. Christophe _Landino_, Politien,
+et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail
+minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et
+latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
+Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
+d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
+plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
+fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes
+les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
+secours. Enfin, les savants Mélanges ou _Miscellanea_ de Politien sont
+encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque
+de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant
+ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et
+aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour
+l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.
+
+Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
+autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y
+examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie
+judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à
+la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une
+construction savante, était construite pour Laurent[517]. Plusieurs
+traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs
+auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît
+alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
+consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et
+d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
+genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur
+l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
+ses exemples.
+
+[Note 517: Voy. sur cette machine ingénieuse de _Lorenzo Volpaja_,
+Politien, ép. 8, l. IV.]
+
+Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait
+quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une
+existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
+sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire
+des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre _Giotto_
+un buste de marbre dans l'église de _Santa-Maria del Fiore_. Il voulut
+obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote
+_Filippo Lippi_, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée;
+sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger
+ce monument à Spolète même, par _Filippo_ le jeune, sculpteur habile,
+fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
+pour ces deux monuments. Alors, _Antonio Pollajuolo_, _Domenico
+Ghirlandajo_, _Baldovinetti_, _Luca Signorelli_, se distinguèrent à la
+fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture.
+Dès le commencement de ce siècle, _Donatello_ et _Ghiberti_ avaient
+beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de _Donatello_
+que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de
+sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et
+dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son
+fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux,
+des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une
+destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un
+bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à
+servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les
+bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes
+et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
+au sculpteur _Bertoldo_, élève de _Donatello_, déjà avancé en âge, et
+pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
+fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans
+cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans
+leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs
+progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat
+surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du
+quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le
+reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que
+l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit
+Michel-Ange.
+
+Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange _Buonarotti_ avait
+été placé, par son père, à l'école de _Ghirlandajo_. À la demande de
+Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir
+continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
+ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques,
+en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces
+admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes
+idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
+dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les
+arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis.
+Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de
+son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses
+ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait
+de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et
+de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
+fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les
+artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant
+avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait
+toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient
+abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût,
+parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste,
+destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
+avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
+Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui
+peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de
+Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les
+médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection
+immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants,
+qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science.
+La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il
+se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
+cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études
+qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut
+dans le palais de Médicis?
+
+Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent
+voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une
+connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus
+habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement
+établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe _Strozzi_,
+égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans
+avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
+fit bâtir un lui-même à _Poggio Cajano_, il fit concourir, pour les
+plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
+décida pour celui de _Giuliano_, architecte alors peu connu, devenu
+depuis célèbre sous le nom de _San Galio_[518], et dont cet édifice
+commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et
+de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
+d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre
+autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La
+mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les
+parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût,
+une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute
+l'Italie, et de là dans l'Europe entière.
+
+[Note 518: Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent
+lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de _San-Gallo_.
+
+D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de
+Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
+frère montait alors à 235,157 florins d'or.
+
+Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage
+de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins;
+elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.
+
+Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de
+46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une
+once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or
+neuf en était la trente-deuxième. (V. _Ricordi di Lorenzo de Médici
+Roscoë append._, l. III, p. 41, 44.)
+
+La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en
+bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant,
+poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait
+à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à
+environ 32,000,000 de francs. (_Ibid._, p. 45.)]
+
+On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de
+Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un
+grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le
+repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de
+s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
+_Porretane_, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute
+occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
+permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles,
+auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au
+tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le
+suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
+Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
+furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
+leurs bras[519], à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
+devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité
+d'un sage.
+
+[Note 519: 8 avril 1492.]
+
+La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des
+lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de
+l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
+éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore
+les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues
+ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès
+le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus
+heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les
+fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût
+peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan
+exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.
+
+Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et
+Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les
+persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions
+les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte
+IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé
+d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
+l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant
+_Filelfo_, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la
+bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
+qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
+lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université
+de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou
+directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il
+payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur
+ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
+protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement
+le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit[520]. Le
+faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les
+lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
+plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à
+flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des
+répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
+trouvé quelque bien à en dire.
+
+[Note 520: Journal de _Stefano Infessura_, dans le Recueil de
+Muratori, _Scrip. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1054.]
+
+Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
+Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des
+lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les
+princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
+savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie,
+le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de
+rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie,
+ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de
+ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un
+enfant[521], et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe
+et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
+sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
+Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
+l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
+grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la
+fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie
+fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de
+professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu
+des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée;
+mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un
+roi qui l'avait désapprouvée[522], renversèrent ce brillant édifice,
+livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes
+d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa
+l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit,
+pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis
+qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait
+descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
+pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.
+
+[Note 521: Jean-Galéaz-Marie.]
+
+[Note 522: Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de
+remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que
+Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII,
+qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où
+il le renversa.]
+
+La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et
+pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les
+lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
+savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et
+nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où
+ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des
+Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son
+fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son
+habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé
+des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile
+où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des
+fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa
+Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les
+troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
+par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
+des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits
+dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques,
+vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail
+que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et
+ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses,
+accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul
+jour[523].
+
+[Note 523: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo de' Medici_, ch. I, pour
+certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
+cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. IX, et
+_Bernardo Ruccellai, de Bella ital._, qu'il a presque littéralement
+traduit. _Ruccellai_ termine ainsi le récit de ce désastre: _Hæc omnia
+magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in
+deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis
+visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta
+Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit_.]
+
+Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas
+plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
+visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le
+maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses
+partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de
+rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
+se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples,
+et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya
+misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
+la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
+avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus
+puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de
+Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de
+servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
+humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
+puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en
+contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la
+superstition qui l'aveugle et l'avilit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+_Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle;
+Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes
+latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie_.
+
+
+On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des
+anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à
+l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et
+la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On
+en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
+servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur
+tour à expliquer les monuments.
+
+L'un des premiers à employer cette méthode fut _Flavio Biondo_ ou
+_Flavius Blondus_, né à Forli en 1388[524]. On a peu de détails
+certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune
+lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de
+quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur
+de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV;
+il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les
+accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
+s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités.
+Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour
+s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en
+1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans
+fortune.
+
+[Note 524: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.]
+
+Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en
+étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une
+description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices,
+des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui
+existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il
+exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé _Rome
+renouvelée_[525], dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour
+le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa _Rome
+triomphante_[526], où il entreprît de décrire fort en détail les lois,
+le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état
+militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième
+ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'_Italie
+expliquée_[527], la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle
+l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de
+chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre
+de l'Histoire de Venise[528]. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
+qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de
+l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à
+l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre
+de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
+imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à
+ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et
+dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les
+premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y
+remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait
+l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et
+d'un immense travail.
+
+[Note 525: _Romœ instauratœ_, lib. III.]
+
+[Note 526: _Romœ triumphantis_, lib. X.]
+
+[Note 527: _Italiœ illustratœ_.]
+
+[Note 528: _De Origine et Gestis Venetorum_.]
+
+La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
+plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, _Bernardo
+Ruccellai_, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore,
+à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en
+1449[529]. Sa mère était fille du célèbre Pallas _Strozzi_, l'un des
+citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
+était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et
+des antiquités, le rival de _Niccolo Niccoli_ et des Médicis eux-mêmes.
+_Bernardo_ entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces
+derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et
+sœur de Laurent. Jean _Ruccellai_ son père, avec une magnificence
+royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille
+florins. Le jeune _Bernardo_, après son mariage, continua ses études
+avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
+pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de
+Médicis, l'académie platonicienne trouva dans _Bernardo_ un généreux
+protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des
+bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés
+des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à
+grands frais.
+
+[Note 529: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 9.]
+
+Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires
+publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république
+l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia
+encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et
+les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
+emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle,
+et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée.
+Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de
+Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence
+extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal
+ouvrage de _Bernardo Ruccellai_, a pour titre, _De la ville de
+Rome_[530]. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les
+anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette
+capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit
+avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous
+égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le
+nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'_Oricellarius_; c'est
+pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres
+pendant long-temps sous le nom d'_Orti Oricellarii_. Son ouvrage n'a
+été publié à Florence que dans le dernier siècle[531]. Il laissa de plus
+une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
+Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733[532]: enfin on a
+publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats
+romains[533]. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil
+imprimé des Chants du carnaval (_Canti carnascialeschi_), il y en a un
+de lui qui porte le titre de _Triomphe de la Calomnie_.
+
+[Note 530: _De urbe Româ_.]
+
+[Note 531: Dans le Recueil intitulé: _Rerum ital. Scriptores
+Florentini_, t. II, p. 755.]
+
+[Note 532: Sous la date de Londres.]
+
+[Note 533: _De Magistratibus romanis_. C'est le savant antiquaire
+_Gori_ qui l'envoya de Florence à l'éditeur.]
+
+Le fameux _Annius_ de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais
+d'une autre espèce. Son nom était Jean _Nanni_, _Nannius_, et ce fut
+pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
+celui d'_Annius_. Né à Viterbe, vers l'an 1432[534], il entra fort jeune
+dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement
+le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues
+orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité.
+Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
+crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui
+le nomma, en 1499, maître du sacré palais. _Annius_ mourut environ trois
+ans après[535], âgé de soixante-dix ans.
+
+[Note 534: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.]
+
+[Note 535: Le 13 novembre 1502.]
+
+Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
+qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est
+son _Traité de l'Empire des Turcs_[536], et celui qu'il intitula: _Des
+Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins_[537].
+Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le
+grand recueil d'_Antiquités diverses_[538], qu'il publia à Rome en 1498,
+et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé
+et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
+de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
+Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et
+quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
+chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans
+un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
+Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.
+
+[Note 536: _Tractatus de imperio Turcarum_, Gênes, 1471.]
+
+[Note 537: _De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
+Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos_, Gênes, 1480,
+in-4°. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est
+qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent
+des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions
+véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
+Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait
+une si grande réputation.]
+
+[Note 538: _Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
+Joannis Annii Vilerbiensis_, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise,
+et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans
+les Commentaires.]
+
+On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les
+auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la
+résurrection de ceux d'_Annius_; mais si l'Italie entière commença par
+être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. _Annius_
+y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
+dans le dix-septième siècle[539]; mais la critique éclairée du
+dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
+encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit
+_Tiraboschi_[540], une perte inutile de temps, que d'alléguer des
+preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
+impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de
+savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent
+pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
+authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même
+pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
+diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
+habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
+L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à
+concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également
+indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
+d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
+d'impostures.
+
+[Note 539: Voy. les détails de cette querelle entre _Mazza_,
+dominicain, qui publia une Apologie d'_Annius_, _Sparavieri_ de Vérone,
+qui écrivit contre, et François _Macedo_, qui répondit pour _Mazza_;
+_Apostolo Zeno, Dissert, Voss._, t. II, p. 189 à 192.]
+
+[Note 540: _Ub. supr._, p. 17.]
+
+Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a
+laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
+ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais
+le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de
+confiance: c'est _Ciriaco_ d'Ancône, né dans cette ville vers l'an
+1391[541], et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette
+passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un
+ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
+accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
+oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à
+voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de
+l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques,
+qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
+qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
+dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans
+l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans
+les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens,
+et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles,
+d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection
+d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil
+qu'il en devait attendre. _Ciriaco_ se mit alors à rechercher les
+antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près
+de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois
+en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes
+études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
+Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.
+
+[Note 541: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.]
+
+Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps
+après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son
+voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664[542]. Son
+_Itinéraire_, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les
+antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742[543], et sur un manuscrit si mal
+en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
+faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
+Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en
+1763[544]. Des antiquaires attentifs reconnaissent que _Ciriaco_
+d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et
+d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de
+plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
+chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique
+éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches
+d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à
+tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant
+sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de
+peu de lumières ou de mauvaise foi.
+
+[Note 542: À Rome, par _Moroni_, bibliothécaire du cardinal
+_Barberini_.]
+
+[Note 543: À Florence, par l'abbé Mehus.]
+
+[Note 544: À Pesaro, avec des notes d'Annibal _degli Abati
+Olivieri_.]
+
+Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités,
+et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est _Giulio
+Pomponio Leto_. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard
+de l'illustre maison de _Sanseverino_, dans le royaume de Naples[545];
+il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même
+brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
+cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer
+dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus
+heureux, il répondit laconiquement: «_Pomponio Leto_ à ses parents et à
+ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu[546].» Il
+se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile
+grammairien de ce temps[547], et ensuite sous Laurent _Valla_. Celui-ci
+étant mort en 1457, _Pomponio_ fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce
+fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents
+orages.
+
+[Note 545: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 11.]
+
+[Note 546: _Pomponius Lœtus cognatis et propinquis suis salutem.
+Quod petitis fieri non potest. Valete._ Id. ibid.]
+
+[Note 547: _Pietro da Monopoli_.]
+
+Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité,
+s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
+retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
+des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
+plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les
+dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms
+anciens: le fondateur choisit celui de _Pomponio Leto_, ou plutôt
+_Pomponius Lœtus_; Philippe _Buonaccorsi_, s'appela _Callimaco
+Esperiente_, ou _Callimachus Experiens_, ainsi des autres. Peut-être ces
+jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
+d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
+où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du
+pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre
+l'église, et enfin en conspiration contre son chef.
+
+_Platina_, dans son _Histoire des Papes_, raconte au long toute cette
+affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
+romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval[548], lorsqu'on
+vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de
+l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre
+autres celle de _Platina_ lui-même. Tous les académiciens qu'on put
+prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et
+souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux[549], jeune homme
+de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. _Pomponio
+Leto_ était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la
+maison _Cornaro_, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment
+le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit
+pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en
+soit, le malheureux _Pomponio_ fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et
+torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu
+de ce qui n'existait pas.
+
+[Note 548: 1468.]
+
+[Note 549: _Agostino Campano_.]
+
+L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la
+procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château
+St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
+conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit
+ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens,
+qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde
+fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que
+la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour
+hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en
+plaisantant, le nom d'académie[550]. Il ne rendit pourtant point encore
+la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année
+révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur
+permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
+coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence.
+Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV,
+qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à _Platina_ la garde de
+la bibliothèque du Vatican, et permit à _Pomponio Leto_ de reprendre sa
+chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et
+de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des
+conspirateurs ni des hérétiques. _Pomponio_ parvint même à réunir son
+académie dispersée. On trouve, dans un historien[551] du temps, le récit
+de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de
+solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de _Platina_, l'autre de la
+naissance ou de la fondation de Rome.
+
+[Note 550: _Paulus tamen hœreticos eos pronunciavit qui nomen
+Academiœ, vel serio vel joco deinceps commemorarent_. (_Platina ia Paulo
+II._)]
+
+[Note 551: Journal de _Jacopo da Volterra_, publié par Muratori,
+_Script. Rer. ital._, vol. XXIII, p. 144.]
+
+_Pomponio_ vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé
+d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure
+_Valerianus_[552], qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux
+infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
+Il en a oublié une de _Pomponio_, qui méritait cependant d'être citée;
+c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa
+maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de
+s'enfuir en désordre[553], un bâton à la main. Mais cette perte fut
+bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers
+lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi
+dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer
+par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de
+ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre
+vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne
+pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces
+monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
+rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
+à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe
+extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être
+réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de
+considération et d'estime.
+
+[Note 552: _De Infelicitate Litterat._, l. II.]
+
+[Note 553: _In giupetto coi borzacchini_, Journal de _Stephano
+Infessura_; _Script. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1163.]
+
+On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les mœurs, les
+coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne
+Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
+les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
+Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages[554]
+pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à
+expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières
+éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées
+avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les
+Œuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
+le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
+Virgile[555].
+
+[Note 554: Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare,
+sous le titre de: _Opera Pomponii Lœti varia_, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce
+volume contient: _Romanæ Historiæ compendium_, etc., _de Romanorum
+Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
+Antiquitatibus urbis Romæ_ (on croit que ce Traité n'est pas de lui),
+_Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
+Sabetlicum_.]
+
+[Note 555: Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux
+de Laurent _Valla_, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
+selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. _Apostolo Zeno_ en cite une autre
+édition, Bâle, 1544, in-8°., _Dissertaz. Voss._, t. II, p. 247.]
+
+L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions
+qu'éprouvèrent _Pomponio Leto_ et son académie, et qui y fut exposé
+lui-même, _Bartolemeo Platina_, était né à _Pladena_, dans le territoire
+de Crémone[556]. Le nom de sa famille était _de' Sacchi_; il y substitua
+celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord
+le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit
+qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de
+_Feltro_. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès
+du pape Pie II, il en obtint une place[557], qu'il perdit sous Paul II,
+et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce
+pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les
+compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
+hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de
+savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais œil par un
+pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il
+jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
+de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
+toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.
+
+Celui des ouvrages de _Platina_ qui a le plus de célébrité, ce sont ses
+Vies des pontifes romains[558].
+
+[Note 556: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.]
+
+[Note 557: Dans le collége ou conseil des _Abbréviateurs_, créé par
+Pie II, et détruit par son successeur.]
+
+[Note 558: La première édition porte ce titre: _Excellentissimi
+Historici B. Platinœ in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
+max. prœclarum opus_, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
+ouvrages de _Platina_ sont: 1°. _Historia inclytæ urbis Mantuæ, et
+serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa_, etc. Elle n'a été
+imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4°., avec des notes de _Lambecius_.
+2°. _De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X_, imprimé pour la
+première fois à _Cividale del Friuli_ (_in Civitate Austriæ_), 1481,
+in-4°. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre
+ces mois: _de Obsoniis_; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
+ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que _Platina_ avait fait
+_ex professo_, un livre sur la cuisine. Voyez _Apostolo Zeno, Dissert.
+Voss._, t. I, p. 254.]
+
+Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors
+très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine
+critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
+monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même,
+principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle
+plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
+aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas
+toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son
+siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne
+l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul
+II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de
+l'ouvrage, que _Platina_ ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
+prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
+dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé
+nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste
+vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles
+doivent être bannis de l'Histoire.
+
+Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle,
+comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
+plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières;
+mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
+faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir.
+L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est _Matteo
+Palmieri_, Florentin. Né en 1405[559], il étudia sous les plus habiles
+maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'_Arezzo_ et _Ambrogio_ le
+Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de
+plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de
+gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale,
+depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée
+toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le
+milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième[560]. Elle fut
+continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu
+près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son
+compatriote. _Mattia Palmieri_ de Pise est le nom de ce continuateur. Il
+fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et
+latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce
+qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la
+Chronique de _Matteo_.
+
+[Note 559: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 21.]
+
+[Note 560: Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la
+suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
+1475, in-4°. gr.); Voy. _Apostolo Zeno_, _Dissert. Voss._, t. I, p. 110;
+cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde,
+Venise, 1483, in-4°., etc.].
+
+Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas _Acciajuoli_,
+grand sénéchal du royaume de Naples[561], et un livre sur la prise de la
+ville de Pise[562]. On a de lui, en italien, quatre livres de _la Vie
+civile_[563], imprimés plusieurs fois, et même traduits en
+français[564]. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en _terza rima_, à
+l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt
+théologique[565], qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa
+théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que
+nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte
+contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à
+l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui
+n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
+bibliothèques d'Italie[566]. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur
+avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé[567] que
+cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à _Matteo Palmieri_, des
+funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que
+_Rinuccini_ prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie,
+ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé
+sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.
+
+[Note 561: Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XIII.]
+
+[Note 562: _De captivitate Pisarum, ibid._, vol. XIX.]
+
+[Note 563: _Libro della Vita civile_, Florence, 1529, in-8°. Ce
+livre est écrit en Dialogues.]
+
+[Note 564: Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8°.]
+
+[Note 565: Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre:
+_Matheo Palmerio poetœ theologico_, épist. 45, l. I. Sur ce poëme,
+intitulé: _Cità di Vita_, et qui est divisé en trois livres et en cent
+chapitres, voy. _Apostolo Zeno, ub. supr._, p. 113 à 121.]
+
+[Note 566: _Apostolo Zeno, loc. cit._, en compte trois principaux
+manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et
+de _Strozzi_, à Florence.]
+
+[Note 567: _Loc. cit._, et surtout p. 119.]
+
+D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se
+bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre
+est _Æneas Sylvius Piccolomini_, qui devint pape sous le nom de Pie II.
+Il naquit en 1405[568], dans un château voisin de Sienne[569], et fit
+ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
+Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui
+éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut
+du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant
+plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
+d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus
+légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à
+trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années,
+secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans
+presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie,
+en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de
+missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas
+V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
+lui-même[570]; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune
+avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix.
+Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un
+vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
+fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
+avait lieu d'attendre de lui.
+
+[Note 568: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 24.]
+
+[Note 569: À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale
+quand il fut devenu pape, et que, de son nom de _Pio_, il nomma
+_Pienza_.]
+
+[Note 570: 1458.]
+
+Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale
+de ses Œuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce
+sont des _Commentaires_ en douze livres, sur les événements arrivés de
+son temps en Italie[571]. On peut les considérer comme une histoire
+générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
+qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec
+force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses
+Œuvres[572] contiennent d'abord deux autres livres de _Commentaires_ sur
+les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce
+concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les
+protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer
+souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il
+dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur
+d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
+rétractation qu'_Æneas Sylvius_ publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
+les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de
+connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de
+voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune
+dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et
+pape.
+
+[Note 571: _Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quœ
+temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
+diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
+ex vetusto originali, recogniti_, Rome, 1584, in-4°., réimprimé à
+Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom
+d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife
+lui-même. Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 322.]
+
+[Note 572: Édition de Bâle, 1571, in-fol.]
+
+Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême,
+celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la
+description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits
+les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de _Biondo Flavio_, et
+quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
+philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de
+philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de
+quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
+morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire
+tragique de deux amants[573], où l'on croit qu'il raconte, sous des noms
+supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
+l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le
+mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans
+un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc
+quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
+éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et
+qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?
+
+[Note 573: _Historia de Euriato et Lucretia se amantibus_, ep. CXIV,
+p. 623.]
+
+Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par
+_Jacopo degli Ammanati_, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
+bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de
+Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard
+d'_Arezzo_, sous _Guarino_ de Vérone, et _Gianozzo Manetti_. S'étant
+rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire.
+Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
+pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
+plus indispensables dépenses[574]. Calixte III le fit secrétaire
+apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
+sorte, lui donna son nom[575], l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et
+au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire
+littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de
+lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de
+Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
+Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de
+Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque
+de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour
+le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans
+précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
+réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que
+depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à
+ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
+joint un recueil de près de sept cents lettres[576], qui ne jettent pas
+peu de lumières sur les événements de ce siècle.
+
+[Note 574: _Appena avea di che farsi rader la barba_. Tiraboschi,
+_ub. supr._ p. 30.]
+
+[Note 575: _Piccolomini_.]
+
+[Note 576: _Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
+papiensis_, Milan, 1506, in-fol.]
+
+Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
+historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent,
+sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces
+villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
+d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
+dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les
+Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
+de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui
+consacrât les événements les plus mémorables de leur république.
+Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles
+les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
+fut _Marc-Antonio Coccio_, né en 1436, dans la campagne de Rome[577],
+sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à
+son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de _Sabellico_. Il était
+élève de _Pomponio Leto_, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme
+professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en
+1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et
+ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les
+trente-trois livres de son _Histoire vénitienne_; il les publia en
+1487[578], et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
+décret, une pension annuelle de deux cents sequins. _Sebellico_, par
+reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
+le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
+dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la
+République.
+
+[Note 577: À Vicovaro. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
+
+[Note 578: _Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ_.]
+
+Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent
+point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est
+celui qu'il intitula _Rapsodie des Histoires_[579], et qui est une
+histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette
+histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez
+dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son
+auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des
+discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
+beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes
+in-folio[580]. _Sabellico_ a encore donné des notes et des commentaires
+sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère
+Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le
+succès de son _Histoire de Venise_, il faut avouer, et il avoue
+lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours
+d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge
+André _Dandolo_, dépôt le plus authentique et le plus ancien de
+l'histoire des premiers temps de la république[581]; cette négligence, à
+quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
+accordé à _Sabellico_ pour la rédaction de son ouvrage, sont les
+principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs
+qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie
+longue et douloureuse, en 1506[582].
+
+[Note 579: _Rhapsodiæ Historiarum Enneades_. Chacune de ces Ennéades
+contient neuf livres. _Sabellico_ en publia sept, ou soixante-trois
+livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades,
+et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.]
+
+[Note 580: _Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan.
+Hervagium_, 1560.]
+
+[Note 581: Voy. _Foscarini, Letter. Venez._, p. 232.]
+
+[Note 582: Voy. _Valerion. de infel. Literat._, l. I.]
+
+_Bernardo Giustiniani_ forma, vers le même temps à peu près, le même
+dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de
+mérite littéraire. Né à Venise en 1408[583], il eut pour maîtres dans
+les lettres, _Guarino_, _Filelfo_ et Georges de Trébizonde. Il entra de
+bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa
+conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs
+ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur
+de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
+ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
+origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant
+_Foscarini_[584], le premier essai d'un travail bien conçu sur
+l'Histoire vénitienne, et _Giustiniani_ doit être regardé comme le
+premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme
+_Dandolo_ le fut dans des temps encore barbares.
+
+[Note 583: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 52.]
+
+[Note 584: _Letter. Venez._ pag. 245.]
+
+Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour
+historien Pierre-Paul _Vergerio_, dont je dois faire mention, non à
+cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
+grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né
+dès l'an 1349[585] à _Giustinopoli_ ou _Capo d'Istria_. Après avoir
+parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes
+de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la
+langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance,
+passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur
+Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son
+histoire des princes de Carrare[586], une Vie de Pétrarque[587] et
+quelques autres ouvrages de différents genres, on a de _Vergerio_ un
+livre intitulé _des Mœurs honnêtes_[588], qui eut alors un succès si
+prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il
+traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
+d'Alexandre par Arrien[589]. Il fit aussi des vers, et même une comédie
+latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque
+Ambroisienne[590]. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années
+de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait
+plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la
+raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie
+même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est
+cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs
+facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
+fatiguent le plus.
+
+[Note 585: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 56.]
+
+[Note 586: Publiée d'abord dans le _Thesaur. Antiq. ital._, t. VI,
+part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le
+grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.]
+
+[Note 587: Insérée par _Tomasini_, dans son _Petrarcha redivivus_.]
+
+[Note 588: _De Ingenuis Moribus_, première édition, avec d'autres
+Opuscules, Milan, 1474, in-4°.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs
+fois.]
+
+[Note 589: Cette traduction est restée inédite; _Apostolo Zeno_ en a
+publié l'épître dédicatoire à Sigismond, _Dissert. Voss._ t. I, p. 55 et
+56.]
+
+[Note 590: Elle est intitulée _Paulus_; c'est une comédie morale
+qu'il avait composée dans sa jeunesse; _Sassi_ en a donné la Notice, et
+publié le Prologue, dans son _Histoire typographique de Milan_, colonne
+393.]
+
+L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires,
+les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne
+pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
+parmi eux _Pier Candido Decembrio_, pour la même raison qui nous a fait
+parler de _Vergerio_; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux
+des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle.
+Son père, _Uberto Decembrio_, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur
+distingué. _Pier Candido_ naquit à Pavie 1399[591]. Il fut, dès sa
+jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce
+duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la
+liberté, _Pier Candido_ fut un des plus ardents défenseurs de leur
+cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
+et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan
+qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans
+l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
+qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
+quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts
+inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
+Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux
+insérées dans le grand recueil de Muratori[592]. Dans la première il a
+pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes
+particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers
+hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette
+espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont
+des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques
+hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs
+Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
+l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
+qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce
+sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans
+plusieurs bibliothèques d'Italie[593]. Elles ne pourraient que jeter un
+nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.
+
+[Note 591: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
+
+[Note 592: _Script. Rer. ital._, t. XX.]
+
+[Note 593: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 208.]
+
+Jean _Simonetta_, frère du célèbre _Cicco Simonetta_, premier ministre
+de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup
+d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à
+portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères
+_Simonetta_, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils
+furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne
+pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à
+Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de
+condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son
+père[594], se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire,
+écrite par Jean _Simonetta_, divisée en trente-un livres, est insérée
+dans le recueil de Muratori[595]: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à
+1466, époque de la mort du duc François.
+
+[Note 594: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 71.]
+
+[Note 595: _Script. Rer. ital._, vol. XXI.]
+
+Les _Visconti_ eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un
+élève de _Filelfo_, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte
+avec son maître. Né à Alexandrie _de la Paille_, il avait changé son nom
+de famille _de' Merlani_ pour celui de _Merula_. Pendant presque toute
+sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à
+Milan, où il mourut en 1494[596]. Son _Histoire des Visconti_[597] ne
+s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
+Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement
+adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
+famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et
+d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de
+monuments[598]. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place
+honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est
+d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de
+l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre
+auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
+Palladius[599], et le premier encore à donner une édition de
+Plaute[600]. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien,
+parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes
+et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
+grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
+Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de
+son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle
+surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul
+savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les
+moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères.
+La fureur de _Merula_ contre _Filelfo_ n'était venue que pour un _o_
+employé au lieu d'un _a_[601]; il eut des querelles à peu près
+semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un _Traité de
+l'Homme_[602]; avec l'érudit _Domizio Calderini_, qui avait osé le
+soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
+l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à
+la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de
+_Merula_, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de
+témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on
+effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.
+
+[Note 596: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 72.]
+
+[Note 597: _Georgii Merulœ Alexandrini antiquitates Vicecomitum_,
+lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze
+premières années du seizième siècle). _Dissert. Voss._, t. II, p. 74,
+réimprimées plusieurs fois.]
+
+[Note 598: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 599: Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
+notes.]
+
+[Note 600: _Ibid._, même année, in-fol.]
+
+[Note 601: Voy. ci-dessus, p. 343, note.]
+
+[Note 602: _Galeotto Marzio_.]
+
+_Tristano Calchi_[603], l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son
+_Histoire des Visconti_. En examinant de près l'ouvrage de son maître,
+il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
+mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima
+mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la
+recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an
+1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
+est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité
+convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le
+dix-septième siècle[604], plus de cent ans après la mort de l'auteur.
+
+[Note 603: Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, _ub. supr._, p.
+78.]
+
+[Note 604: Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux
+derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.]
+
+Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie,
+reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
+fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
+cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en
+langue italienne. _Bernardino Corio_, d'une famille noble et ancienne,
+né en 1459[605], était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils
+et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
+commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
+pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
+publia la même année. Cette première édition de l'histoire de _Corio_,
+qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
+remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans
+vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en
+souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
+rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
+Boccace et _Villani_ avaient écrit en italien plus d'un siècle
+auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
+récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
+il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
+renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent
+ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais
+d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des
+titres originaux et des monuments authentiques.
+
+[Note 605: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
+
+On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette _Histoire
+de Milan_, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le
+Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires
+dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la
+dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse,
+ou de son fils. Ainsi le livre du _Panormita_ sur les dits et les faits
+de cet Alphonse[606], celui de Laurent _Valla_ sur les exploits de son
+père Ferdinand Ier.[607], l'histoire que _Bartolomeo Fazio_ avait
+écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi
+Ferdinand[608], exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
+auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence
+honorable à la cour de Naples.
+
+[Note 606: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
+
+[Note 607: Voy. ci-dessus, p. 354.]
+
+[Note 608: Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce
+titre: _De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
+Commentariorum_, lib. X, in-4°.]
+
+_Bartolomeo Fazio_ était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève
+de _Guarino_ de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il
+fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
+et mourut en 1457[609]. _Fazio_ fut un des plus violents ennemis de
+Laurent _Valla_; il l'attaqua même le premier: _Valla_, en pareille
+occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et
+quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent
+_Valla_ existent dans le recueil de ses Œuvres[610]; on n'a imprimé
+qu'incomplètement et par fragments les Invectives de _Fazio_. Outre son
+Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en
+1377, entre les Vénitiens et les Génois[611]; quelques Opuscules de
+philosophie morale, et un livre _des Hommes illustres_, intéressant pour
+l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle
+dernier[612]. _Fazio_ y raconte brièvement la vie des hommes les plus
+célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
+les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable,
+critique impartial et éclairé.
+
+[Note 609: Mehus, _Vita Bartholom. Facii_ (voy. p. suiv. note 2);
+Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.]
+
+[Note 610: Édition de Bâle.]
+
+[Note 611: _De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
+liber._ Lyon, 1568, in-8°.]
+
+[Note 612: _De Viris illustribus liber_, publié par l'abbé Mehus,
+avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4°.]
+
+Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a
+été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de _Paolo
+Cortese_, sur les hommes célèbres par leur savoir[613]. Il est en forme
+de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac
+Bolsena avec un certain _Antonio_, et avec Alexandre Farnèse, qui fut
+depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
+célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents
+littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de
+_Fazio_. _Cortese_ paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de
+Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
+lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement
+très-solide et une grande maturité d'esprit[614]. Il était né à Rome en
+1465[615], d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à
+la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe;
+son frère, Alexandre _Cortese_, se distingua de bonne heure par son
+talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
+enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul
+_Cortese_, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait
+alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
+Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
+éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
+opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie,
+où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
+anciens auteurs latins[616]. Il a aussi laissé un livre fort estimé à
+Rome, sur le cardinalat[617], dans lequel il traite avec beaucoup
+d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la
+science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
+et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet
+ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de
+réimprimer la seconde partie, à cause de la première.
+
+[Note 613: _De Hominibus doctis_.]
+
+[Note 614: Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées,
+ainsi que l'édition, à _Domenico-Maria Manni_. Tiraboschi, t. VI, part.
+II, p. 104.]
+
+[Note 615: _Id._, t. VI, part I, p. 228.]
+
+[Note 616: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 617: _De Cardinalatu_, publié après sa mort, par son frère
+Lactance _Cortese_.]
+
+Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
+langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne
+s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
+_Collenuccio_ embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps
+les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de
+Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
+traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux
+langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
+trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste
+l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la
+ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire,
+à l'infame César _Borgia_, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce,
+seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux _Collenuccio_
+l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison[618].
+
+[Note 618: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.]
+
+On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
+_Collenuccio_ et _Corio_ furent les seuls qui écrivissent en italien,
+quoique, dans le siècle précédent, _Villani_ en eût donné un bel
+exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir
+versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder
+cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des
+deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla
+tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle
+serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le
+latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de
+volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on
+s'est piqué de tout recueillir[619]. Je ne parlerai que des poëtes
+latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus
+ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque
+singularité.
+
+[Note 619: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital_; le Quadrio,
+_Storia e Ragione d'ogni posia_; Fabricius, _Biblioteca mediæ et infiæœ
+ætatis_.]
+
+Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine
+connus aujourd'hui, se trouve celui de _Maffeo Vegio_, né à Lodi en
+1406[620], dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas
+à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour
+complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans
+l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à
+Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II,
+et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
+presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort
+d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la
+vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents
+sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
+facilité que d'élégance[621]. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
+s'étant imaginé que l'_Énéide_ était un poëme imparfait et sans
+dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'_Énéide_
+s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe
+encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme,
+dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France[622].
+J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
+italiens[623], il les a eus aussi en vers français[624].
+
+[Note 620: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 199.]
+
+[Note 621: Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597,
+in-fol.]
+
+[Note 622: Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.]
+
+[Note 623: En vers libres ou _sciolti_; Milan, 1600, in-4°.]
+
+[Note 624: Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée
+avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des
+deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
+in-fol.]
+
+Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être
+davantage, est _Basinio_ ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers
+l'an 1421[625], il eut pour maîtres Victorin de _Feltro_ à Mantoue,
+ensuite Théodore _Gaza_ et _Guarino_ à Ferrare, où il devint lui-même
+professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe
+_Malatesta_, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à
+vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
+ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la
+mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de
+Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière
+une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel
+_Basinio_ semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément.
+Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
+d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
+_degli Atti_. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait
+autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre
+Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une
+autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de
+Sigismond _Malatesta_, nous apprend à juger de l'une de ces
+comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux
+traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; _Basinio_ est l'un des trois.
+Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549[626], ne met point de
+différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte
+le titre d'_Isottœus_, copie faite en 1455, du vivant de _Basinio_,
+presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
+attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize
+livres, intitulé _Hespéridos_; un autre, en deux livres seulement, sur
+l'_Astronomie_; un troisième, aussi en deux livres, sur la _Conquête des
+Argonautes_; un poëme, sous le titre d'_Épître_ sur la Guerre d'Ascoli,
+entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres
+ouvrages inédits du même auteur[627]. Cette négligence à imprimer les
+Œuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses
+célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de
+ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit
+en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.
+
+[Note 625: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.]
+
+[Note 626: _Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
+Trebanii Opuscula nunc primum edita._, Paris, Christophe Preudhomme,
+1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le
+premier est intitulé, _de Amore Jovis in Isottam_; les quatre autres
+sont aussi à la louange d'Isotte.]
+
+[Note 627: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+_Leonardo Griffi_ de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a
+laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites[628], un poëme sur la
+_Défaite de Braccio de Pérouse_, imprimé dans le grand recueil de
+_Muratori_[629], et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce
+siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. _Ugolino
+Verini_, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond
+que grand poëte[630], écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur
+l'_Embellissement de Florence_[631], et la _Vie du Roi Mathias
+Corvin_[632], qui ont été imprimés[633]. Je ne sais si cette Vie peut
+faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent
+citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme
+et Laurent de Médicis. _Verini_ eut un fils nommé Michel, dont on a
+imprimé des Distiques sur les Mœurs des Enfants[634], composés dans cet
+âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
+de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents
+précoces, et par l'intacte pureté de ses mœurs. Il la poussa si loin,
+qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter
+atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
+les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.
+
+[Note 628: Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi,
+_ub. supr._, p. 205.]
+
+[Note 629: _Script. Rer. ital._, vol. XXV.]
+
+[Note 630: Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième
+siècle ou au commencement du seizième. Negri, _Fiorentini Scritt._, p.
+320.]
+
+[Note 631: _Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus
+conscripti_, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8°.]
+
+[Note 632: _Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis_, Lyon, 1679,
+in-12.]
+
+[Note 633: Voy. dans le P. Negri, _ub. supr._, la longue liste des
+poésies inédites du même auteur.]
+
+[Note 634: _De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
+præceptori suo inscripta_, Florence, 1487, in-4°.]
+
+Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque
+réputation, pour parler des deux _Strozzi_, père et fils, dans lesquels
+on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on
+peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur
+patrie, _Guarino_ de Vérone et Jean _Aurispa_. Les _Strozzi_ ou
+_Strozza_ de Ferrare descendaient de ceux de Florence[635], _Tito
+Vespasiano Strozzi_, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent
+dans les lettres[636], les éclipsa tous. Les ducs _Borso_ et Hercule
+d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne
+fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le
+talent de se faire aimer[637]. Ses poésies imprimées par Alde[638],
+sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de
+sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare
+au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage
+encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
+vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
+avait épousé _Barbara Torella_, veuve riche et bien née; un homme d'un
+haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire,
+trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence
+même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire
+taire les lois[639]. Les poésies d'Hercule _Strozzi_, imprimées avec
+celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de
+sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit,
+dont plusieurs sont imparfaites, entre autres _la Borséide_, que son
+père avait commencée à la louange du duc _Borso_, et qu'en mourant il
+l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans
+quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été
+mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le
+quarante-deuxième chant de l'_Orlando_[640].
+
+[Note 635: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.]
+
+[Note 636: Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.]
+
+[Note 637: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 208.]
+
+[Note 638: _Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in œdibus Aldi
+et Andreœ Asulani Soceri_, 1513, in-8.]
+
+[Note 639: _Neque cœdis quisquam authorem, silente prœtore,
+nominavit_. Paul Jove, _Elogia doctorum Virorum_, p. 104.]
+
+[Note 640:
+
+ _Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,
+ Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo_. (St. 84.)]
+
+_Bartolommeo Prignani_, qu'on appelle aussi _Paganelli_, né à Prignano,
+dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de
+lui trois livres d'Élégies[641], un Poëme en vers élégiaques et en
+quatre livres, intitulé de l'_Empire d'Amour_[642], et un petit poëme
+philosophique sur la Vie tranquille[643], où il se proposa de répondre
+aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui
+lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus
+sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
+ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour
+la plupart complètement ignorés aujourd'hui.
+
+[Note 641: En 1488.]
+
+[Note 642: _De imperio Cupidinis_, 1492.]
+
+[Note 643: _De Vitâ quietâ_. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène,
+mais à Reggio, 1497.]
+
+_Panfilo Sassi_ de Modène, poëte italien et latin, improvisait
+facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si
+prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une
+épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de
+plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute
+entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se
+défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais _Sassi_ le tira
+d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur
+tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515,
+et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été
+imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de
+_Giraldi_[644] elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
+prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.
+
+[Note 644: _De poetis suorum temporum_. Dialog. I, col. 541.]
+
+Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup
+plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez
+étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi[645]; parmi une
+vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que _Pacifico
+Massimo_ d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont
+on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette
+fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On
+ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette
+comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité
+replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
+au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, _Pacifico Massimo_ fut un
+poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
+l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et
+poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas
+de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le _Marino_. Sa mère y
+fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à
+l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à
+son fils le nom de _Pacifico_. Après quelques années d'une vie fugitive,
+ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des
+progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les
+mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la
+jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
+plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal
+objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques,
+philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes,
+vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort
+libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été
+réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre,
+dont j'aurai bientôt occasion de parler.
+
+[Note 645: Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.]
+
+Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils
+jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement
+connus. _Giannantonio Campano_, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de
+la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
+porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
+troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de
+talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre
+Laurent Valla. _Campano_ voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté
+en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y
+trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à
+ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec
+distinction cette chaire[646], lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse
+pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
+peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de _Terame_[647]. Sa
+faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne
+pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte
+IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement
+gouverneur de _Todi_, de _Foligno_, et de _Città di Castello_; mais ce
+pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants
+avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, _Campano_, touché des
+désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une
+liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son
+gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné
+prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait
+espéré, il se retira dans son évêché de _Teramo_, où il mourut en 1477,
+à l'âge de cinquante ans.
+
+[Note 646: En 1459.]
+
+[Note 647: Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans
+l'Abruzze.]
+
+Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent
+d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours,
+harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres,
+intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire
+politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II,
+l'histoire de _Braccio_ de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit
+livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur
+des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces
+poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte;
+c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
+dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
+l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces
+sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du
+moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux
+connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de
+travail.
+
+Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de
+facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu
+en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il
+était de la famille _Spagnuoli_ de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
+n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son
+ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet
+plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
+de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
+repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé
+de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits
+est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
+toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
+poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on
+ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge
+d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
+temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
+compatriote[648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle
+de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier
+jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté
+supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout,
+augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement
+de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et
+qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages,
+imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes
+_in-fol._[649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
+volumes _in_-8°. sans commentaires[650]. Les principaux sont dix
+Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces
+en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à
+commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de
+_Parthenice Ia_., _Parthenice IIa._, _IIIa._, _IVa._, etc.; quatre
+livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des
+Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont
+remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût
+encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que
+Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue
+de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.
+
+[Note 648: _Epist._, vol. II, ép. 395.]
+
+[Note 649: Paris, 1513.]
+
+[Note 650: Anvers, 1576.]
+
+Jean _Aurelio Augurello_ valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
+est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini[651], d'une
+famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres
+dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les
+droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme
+intitulé _Chrysopœia_, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
+d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
+plusieurs éditions de ce poëme[652] et de ses autres poésies
+latines[653] qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont
+au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour
+le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des
+anciens. Les poésies italiennes d'_Augurello_ ont aussi été imprimées
+plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque,
+les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
+souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.
+
+[Note 651: Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.]
+
+[Note 652: La première à Venise, avec son autre poëme intitulé
+_Geronticon_, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II
+des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par _Grattarolo_,
+Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du _Théâtre chimique_, Strasbourg, 1613 et
+1659; vol. II de la _Bibliothèque chimique_ de Manget, Genève, 1702,
+in-fol., etc.]
+
+[Note 653: _Carmina_, Vérone, 1491, in-4°.; Venise, Alde, 1505,
+in-8°.]
+
+Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des
+connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la
+passion. Il se nommait _Bologni_. Sa première étude fut celle des lois;
+la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit
+beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise[654], et dont
+on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
+d'_Augurello_, et cependant _Bologni_ obtint de l'empereur Frédéric III
+la couronne poétique que _Augurello_ ne reçut pas. Cette couronne fut
+accordée par le même empereur à _Giovanni Stefano_ de Vicence, qui se
+fait appeler en tête de ses poésies _Ælius Quintius Emilianus
+Cimbriacus_. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
+du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand
+Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna
+du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs
+qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien,
+successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se
+donnaient alors à la protection, et souvent même, selon _Tiraboschi_,
+pour de l'argent[655], ce qui en avait considérablement diminué la
+valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le
+_Cimbriaco_, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il
+fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
+vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux
+empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses
+ouvrages qui aient été imprimés.
+
+[Note 654: Dans la famille _Soderini_. Tiraboschi, _ub. sup._, p.
+232.]
+
+[Note 655: _Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al
+merito_, t. VI, part. II, p. 233.]
+
+J'ai déjà parlé d'un improvisateur[656], et nous retrouverons souvent,
+dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais
+aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'_Aurelio
+Brandolini_, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né
+d'une famille noble de Florence[657], il eut, dès sa première enfance,
+le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le
+talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus
+difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de
+Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le
+plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
+_Aurelio_. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son
+oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à
+Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.
+
+[Note 656: _Panfilo Sassi_.]
+
+[Note 657: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 236.]
+
+Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle,
+il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
+des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
+sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps[658],
+entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même
+auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique
+d'_Aurelio_: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
+poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
+fait, lui, et les chante en _impromptu_. Il fait briller, dans cet
+exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
+génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine
+croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les
+plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat
+même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
+toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita
+enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie.
+Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans
+interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle,
+Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à
+cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
+tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire
+naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
+et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
+toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand
+on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
+autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être,
+etc.[659]» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en
+italien, un cavalier _Perfetti_, une _Corilla Olimpica_, un _Luigi
+Serio_, que possède aujourd'hui comme eux un _Gianni_; don que l'on peut
+déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît
+toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en
+état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.
+
+[Note 658: _Matteo Bosso, Epist. Famil. II_, ép. 75.]
+
+[Note 659: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 237 et 238.]
+
+_Aurelio_ jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
+célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
+à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il
+mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en
+prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son
+_Traité de l'Art d'Écrire_[660], où il explique les secrets du style
+avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le
+désigne ordinairement sous le nom de _Lippo Fiorentino_, du mot latin
+_lippus_, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé
+de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël _Brandolini_,
+poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette
+infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de _Lippo_[661]. Raphaël
+séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit
+maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour
+récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce
+brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne
+fut jamais payé de ses éloges.
+
+[Note 660: _De Ratione Scribendi_. La meilleure édition est celle de
+Rome, 1735.]
+
+[Note 661: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 240.]
+
+À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de
+leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
+dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à
+l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que
+les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit
+la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la
+grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes
+de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
+_Pontano_ qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
+aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les
+suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares,
+et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style
+antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un
+autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
+_Beccadelli_ ou _Beccatelli_, surnommé _Panormita_, à cause de Palerme
+sa patrie, en latin _Panormus_. Il y était né en 1394[662]. À l'âge de
+vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les
+lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
+_Visconti_. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais
+sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus
+d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
+Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à
+Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples,
+auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
+constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le
+combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
+l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
+importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur
+Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le
+_Panormita_ ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché
+de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à
+soixante-dix-sept ans, en 1471.
+
+[Note 662: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.]
+
+Son histoire intitulée _Des Dits et Faits du roi Alphonse_[663], fut
+récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de
+Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies
+et d'autres Poésies latines sur divers sujets[664]. Celles qui ont fait
+le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé
+en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres,
+mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre
+d'_Hermaphroditus_, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
+n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
+deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les
+occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère
+de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive
+liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste,
+avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme
+par le cynisme d'expression[665]. Les copies qui s'en répandirent,
+excitèrent contre l'auteur un violent orage. _Filelfo_ et Laurent
+_Valla_ l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui
+publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à
+Ferrare et à Milan.
+
+[Note 663: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
+
+[Note 664: _Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina prœterea
+quœdam_, etc. Venise, 1555, in-4.]
+
+[Note 665: Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (BOIL.)]
+
+_Valla_, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne
+jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers[666].
+_Poggio_ lui-même, qui n'est pas, dans ses _Facéties_, un modèle de
+chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha
+dans ses lettres. _Panormita_ se défendit par l'exemple des anciens qui
+ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes.
+_Guarino_ de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du
+manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit
+l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'_Hermaphrodite_, qu'on
+n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les mœurs
+publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années[667].
+L'éditeur a jugé sans doute que nos mœurs étaient de force à n'en avoir
+plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
+bibliothèques.
+
+[Note 666: _Tertiò per se ipsum cremandus ut spero_. Laurent _Valla,
+in Facium Invectiva IIa_.]
+
+[Note 667: En 1791, _chez Molini, rue Mignon_; ce qui est indiqué
+par cette adresse singulière: _Prostat ad Pistrinum in vico suavi_.
+C'est la première partie du recueil intitulé: _Quinque illustrium
+poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
+Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem_, etc., in-8°.]
+
+Antoine _Panormita_ jouissait à Naples d'une grande considération et
+d'une haute faveur, lorsque le jeune _Pontano_ y arriva. Il était né à
+la fin de 1426[668], à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie[669].
+Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La
+guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi
+les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut
+accueilli par le _Panormita_, qui voulut achever lui-même son éducation
+littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son
+élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
+poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. _Pontano_
+lui dut aussi son avancement et sa fortune; _Panormita_ le produisit
+auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils
+Alphonse II, dont _Pontano_ fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi
+Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les
+accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se
+trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
+mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler
+d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert
+d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
+chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en
+obtenir la paix. _Pontano_ y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
+mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les
+témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
+paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à
+Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à
+prendre. «Mais _Pontano_ ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui
+que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui
+ne les abandonna jamais[670].» Alphonse II, qui avait été son élève,
+conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans
+sa tente avec plusieurs généraux de son armée. _Pontano_ y entre, le roi
+se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le
+maître[671].» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël
+_Brandolini_, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
+public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le
+prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de
+la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le _Panormita_, de
+soixante-dix-sept ans.
+
+[Note 668: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 241.]
+
+[Note 669: Il se nommait _Giovanni_ ou _Joannes_, et changea, selon
+l'usage, ce nom pour celui de _Gioviano, Jovianus_.]
+
+[Note 670: _Jovian. Pontan. de Sermone_, l. II.]
+
+[Note 671: _Id. ibid._, l. VI.]
+
+On a de cet élégant et fécond écrivain[672], une Histoire en six livres,
+de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
+plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une
+manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne
+suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on
+estime surtout son Traité _De Fortitudine_, du Courage. On trouve encore
+dans ses Œuvres deux livres sur l'aspiration, six livres _De Sermone_,
+du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec
+une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais
+c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement
+célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres
+très-différents[673]: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes,
+Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq
+livres, sur l'astronomie[674], un autre sur les météores, et un
+troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: _Du
+Jardin des Hespérides_[675]. Dans tous ces genres, il se montre
+également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont
+il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut
+de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable,
+dit _Gravina_, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait
+enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse
+veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et
+s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
+l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la
+grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
+dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour
+lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à _Pontano_ que
+l'économie et le travail[676].»
+
+[Note 672: _Joviani Pontani Opera_, t. II, Basileæ, 1538. Cette
+édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4°.]
+
+[Note 673: Venise, Alde, 2 vol. in-8°.; le premier en 1505,
+réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été
+réimprimé.]
+
+[Note 674: _Urania_.]
+
+[Note 675: _De hortis Hesperidum_.]
+
+[Note 676: _Della Ragion poetica_, l. XXXIV.]
+
+C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le
+_Panormita_ l'avait fondée, mais ce fut _Pontano_ qui la soutint, la
+perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien
+_Giannone_ l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a
+donné la liste exacte de ses membres[677]. On y voit plusieurs noms dont
+l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du
+monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au
+quinzième, tels que celui de Sannazar.
+
+[Note 677: _Stor. di Nap._, l. XXVIII, c. 3.]
+
+Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
+siècle, on ne doit pas oublier Marulle, _Michele Marullo Tarcagnota_,
+Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la
+prise de Constantinople, sa patrie[678]. Il étudia les lettres grecques
+et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour
+subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
+des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies
+ingénieuses que nous avons de lui[679]. Elles consistent en quatre
+livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait,
+intitulé de l'_Éducation des Princes_[680]. Les épigrammes sont dédiées
+à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et
+ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte
+ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents
+vers élégiaques, adressée à _Neœra_, dans laquelle il retrace une partie
+de ses malheurs, et il presse cette belle _Neœra_, souvent célébrée dans
+ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour
+époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais _Alessandra
+Scala_, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
+aimables personnes de Florence.
+
+[Note 678: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 452.]
+
+[Note 679: Florence, 1497, in-4°.]
+
+[Note 680: _De principum Institutione_.]
+
+Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent
+les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec
+violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
+de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En
+général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne
+blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes
+les plus célèbres de son temps.
+
+Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes[681], parce qu'il y traite
+souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
+du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à
+Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à
+Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
+troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé
+Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa
+force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus
+paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra,
+où il avait visité un de ses amis[682], il se noya dans une rivière peu
+connue, nommée le _Cecina_, à qui cet accident doit donner, dans
+l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.
+
+[Note 681: _Hymni Naturales_.]
+
+[Note 682: _Rafaël Volterano_.]
+
+Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi
+considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
+et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans
+les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens,
+philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie
+latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en
+manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la
+renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de
+versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
+couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
+était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que
+Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne
+doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et
+l'avilissement.
+
+Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de
+faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte
+par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de
+laurier. Il accorda ces distinctions au _Panormita_, qui les méritait
+sans doute, et à un certain _Cambiatore_, que j'ai à peine cru devoir
+nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement
+libéral. Sans compter _Sylvius_, qui devint pape, et Nicolas _Perotti_,
+tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes[683]; il en
+décora aussi le _Cimbriaco_, le _Bologni_, dont nous avons parlé sans
+vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme
+_Amasei_, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un _Rolandello_
+encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis _Lazarelli_, qui a
+du moins l'honneur d'avoir fait avant _Vida_ un poëme sur le ver à
+soie[684]. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
+cette distinction devenue presque banale. _Filelfo_ la reçut d'Alphonse
+Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse;
+un certain _Benedetto_ de Césène, du pape Nicolas V, et _Bernardo
+Belincioni_ de Louis Sforce, duc de Milan.
+
+[Note 683: Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
+la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses Œuvres, et l'autre pièce plus
+mauvaise encore, qui la suit, intitulée: _Decastichon de Laudatissimâ
+Mariâ_.]
+
+[Note 684: Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé
+_Lancelotti_.]
+
+Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné
+_Ciriaco_ d'Ancône, et même _Leonardo Bruni_ après sa mort. Vérone
+décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à _Giovanni Panteo_,
+dont Mafféi parle avec de grands éloges[685], mais qui n'est guère
+connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine,
+couronna _Aurelini_, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
+_Pingonio_ de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de
+Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être
+plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte
+lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
+croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit
+par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient
+simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie.
+Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive
+immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
+dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les
+accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
+être honorés. Ni Politien ni _Pontano_ ne furent proclamés poëtes par un
+diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.
+
+[Note 685: _Veron. Ill._, part. II, p. 210.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+_De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent
+alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de
+Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni,
+Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,
+l'Achillini_, etc.; _Femmes poëtes_.
+
+
+Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à
+la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique;
+tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes
+savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans
+l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès,
+celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les
+autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses
+forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que
+devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue
+du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de
+parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les
+autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement
+inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des
+poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence,
+avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la
+poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la
+poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait
+suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs
+pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie
+du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas
+des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que
+vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle
+annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,
+placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît
+jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même
+et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,
+et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.
+
+Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est _Giusto de'
+Conti_, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais
+on sait peu de détails sur sa vie[686]. Il était né à Rome vers la fin
+du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut
+orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans
+doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a
+célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe
+Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste
+_Alberti_, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un
+tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore.
+C'est-là tout ce que l'on sait de lui.
+
+[Note 686: Voy. la Préface de l'édition de _la Bella Mano_,
+Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne,
+1472, in-8.; Venise, 1492, in-4°.; et Paris, donnée par Corbinelli,
+1595, in-12.]
+
+Son recueil est intitulé _la Bella Mano_, parce qu'il y chante souvent
+la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du
+reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi
+l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient
+toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers,
+tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main
+renferme tout son bonheur[687]; c'est elle qui attache ensemble à son
+cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le
+retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son
+cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les
+rompre. «Ô belle et blanche main[688], s'écrie-t-il dans un autre
+sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main
+charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel
+degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes
+pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend
+quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce
+poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il
+n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit
+penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les
+recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort,
+la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu,
+puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait
+dans _la Bella Mano_, si jamais le _Canzoniere_ de Pétrarque était
+perdu; mais quoique _Giusto de Conti_ ne soit pas à beaucoup près sans
+mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie,
+le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les
+grâces inimitables du modèle.
+
+[Note 687: _O man leggiadra, ove il mio bene alberga_, etc.]
+
+[Note 688: _O bella e bianca man, o man soave_, etc.]
+
+Un second _Buonaccorso da Montemagno_, petit-fils du contemporain de
+Pétrarque[689], vivait à peu près dans le même temps que _Giusto de'
+Conti_.
+
+[Note 689: Voy. ci-dessus, p. 176.]
+
+Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son
+aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à
+un seul _Buonacccorso_, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir
+à deux[690]. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et
+orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et
+juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les
+sonnets imprimés avec ceux de _Buonaccorso_ l'ancien, quelques discours
+latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de
+remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en
+traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient _Déclamations_.
+Dans l'un, qui traite _de la Noblesse_, un jeune romain de la noble et
+riche famille _Cornelia_, et un autre de la maison moins illustre et
+moins opulente des _Flaminius_, mais doué de plus de talents, de
+qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse
+libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des
+deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux
+s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son
+existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a
+point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il
+fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle
+de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première.
+Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat
+de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est
+attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont
+ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le
+précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait
+moins à la dialectique de l'école.
+
+[Note 690: Voy. la Préface de l'édition des deux _Buonaccorso da
+Montemagno_, Florence, 1718.]
+
+On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au
+nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à
+entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être
+inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux
+_Burchiello_[691]. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa
+naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à
+environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son
+vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier
+comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448.
+Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits
+d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de
+notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus
+disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques
+personnes pensent qu'il prit ce nom de _Burchiello_, parce qu'en langage
+toscan, _alla burchia_ veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous
+ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique
+des mœurs et des ridicules de son siècle.
+
+[Note 691: Voy. Manni, _Veglie piacevoli_, t. I, p. 28.]
+
+Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens
+de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre
+d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de
+ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus
+grands éloges[692]; d'autres les ont mises au rang des folies les plus
+insipides. «Il me paraît, dit _Tiraboschi_[693], que ceux qui l'ont
+attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais
+plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette
+peine, et entre autres _Doni_, qui, selon _Apostola Zeno_, aurait encore
+plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en
+effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du
+texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots
+populaires, de ce que les Florentins appellent _riboboli_, espèces de
+quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent
+impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,
+tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le
+texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est
+doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie
+française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans
+Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce
+qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et
+se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,
+et qui ont fait appeler _coq-à-l'âne_ des propos sans signification et
+sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de
+_Burchiello_. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le
+mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à
+son sujet, la Poésie et le Rasoir[694]. La première dit au second:
+«Pourquoi enlèves-tu mon _Burchiello_ à son cabinet? Le Rasoir se fait
+de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:
+Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans
+moi, sans l'eau chaude et le savon, _Burchiello_ serait d'une couleur
+tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond
+l'autre; son cœur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si
+bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui
+m'aime le plus paie mon vin.»
+
+[Note 692: Tel que _Leonardo Dati_, évêque de Massa, et secrétaire
+apostolique sous Paul II, Christophe _Lundino_, _Benedetto_, _Varchi_,
+etc.]
+
+[Note 693: Tom. VI, part. II, p. 147.]
+
+[Note 694: _La Poesia combatte col Rasoio_.]
+
+Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite
+d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut
+qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le
+sage _Tiraboschi_ lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce
+poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels,
+dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification
+précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui
+charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à
+mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on
+peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la
+nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la
+grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la
+justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des
+inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au
+travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer
+un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à
+notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de
+mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte
+originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce
+que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses
+ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter[695].»
+
+[Note 695: Préface de l'édition des sonnets du _Burchiello_, sous la
+date de Londres, 1757, in-8°.]
+
+Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se
+moquer des poésies du _Burchiello_, on reconnaît, dans plusieurs poëtes
+de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent
+d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de
+_Domenico da Urbino_, de _Niccolò Cieco d'Arezzo_, de _Francesco
+Alberti_, d'_Antonio Alamanni_, du _Bellincioni_, d'_Alessandro
+Adimari_, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi
+extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du
+_Burchiello_ même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part;
+cela s'appelle écrire ou rimer à la _Burchiellesca_, et les poëtes qui
+ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite
+est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation,
+sont des poëtes _Burchiellesques_; Voltaire a dit:
+
+ Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
+
+Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me
+semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à
+s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie
+_Burchiellesque_ dans l'une de ces subdivisions.
+
+Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien
+éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain _Niccolò Malpigli_
+de Bologne, un autre _Niccolò_ d'Arezzo qui était aveugle, et dont la
+réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un
+_Tommaso Cambiatore_ de Reggio, qui traduisit le premier, en vers
+italiens, l'_Énéide_ de Virgile[696], et fut couronné poëte à Parme, en
+1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le
+moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent
+principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie
+italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la
+première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la
+seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour
+tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie,
+son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements
+de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et
+son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût
+pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été,
+par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques
+détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu,
+suffiront pour le prouver.
+
+[Note 696: _In terza rima_, traduction imprimée à Venise en 1532.]
+
+Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses,
+des sonnets et des _canzoni_. Ce ne fut cependant point l'amour qui le
+rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit
+amant[697]. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la
+rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies.
+Une jeune dame, que l'on croit être la belle _Simonetta_[698], maîtresse
+de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs
+regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi
+la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il
+s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son
+amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait
+d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue[699]. L'habitude des
+sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à
+Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et
+d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après
+sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne
+la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame
+aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle
+fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a
+nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de
+l'illustre famille des _Donati_. Cette passion fut, à ce qu'il paraît,
+toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une
+vingtaine de _canzoni_, les espérances, les craintes, les désirs de
+l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les
+douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec
+moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais
+quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de
+simplicité.
+
+[Note 697: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 2.]
+
+[Note 698: C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme
+de Politien. Voy. _the Life of Lorenzo_, etc., édit. de Bâle, t. II, p.
+113, note.]
+
+[Note 699: C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le
+folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans
+son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire
+à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par
+la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il
+est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire,
+précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que
+celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se
+trouve.]
+
+Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465
+qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de
+Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la
+poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus
+dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa
+main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya
+quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis[700],
+il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses _canzoni_, pour rappeler
+plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle
+attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,
+qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de
+ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.
+
+[Note 700: Voy. _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, t. II, p. 3,
+et _Lettres_, t. III, p. 335.]
+
+L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai
+poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette
+imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la
+nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut
+peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus
+frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de
+ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et
+vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de
+fleurs[701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité
+l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir
+Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une
+épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient
+alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et
+rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la
+fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de
+l'Amour et par ses larmes[702]. S'il entreprend d'expliquer dans une
+_canzone_ le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa
+dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui
+entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une
+fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est
+peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières
+à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que
+l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu
+bizarre[703].
+
+[Note 701: _Oimè che belle lagrime fur quelle_, etc.]
+
+[Note 702: _Non di verdi giardini, ornati e colti_, etc.]
+
+[Note 703: Voy. dans la _canzone_ XIII, Partan leggieri e pronti, la
+deuxième strophe, _Delle caverne antiche_, etc., et la suivante.]
+
+C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,
+et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son cœur, lui
+retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure
+maison des abeilles[704]; il se représente aussitôt l'essaim réveillé,
+volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre
+est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres
+stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres
+repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur
+industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de
+feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la
+saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas
+chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et
+l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une
+imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une
+prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie
+champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et
+une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.
+
+[Note 704: _Quando raggio di sole_, Canz. X.]
+
+Dans le sonnet et dans la _canzone_, Laurent suivit les mêmes formes
+dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle.
+Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent
+réimprimées sous le titre de _Selve d'Amore_[705], à l'exemple des
+_Sylves_ du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer
+la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et
+qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de
+mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se
+plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à
+toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est
+changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des
+images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si
+l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les
+rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles[706]; les buissons
+arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;
+les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers
+reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où
+ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces
+bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et
+leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent
+ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet
+heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents.
+Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire
+le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin
+obscur[707], pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du
+jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.
+C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en
+trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils
+comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre
+elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est
+l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait[708]. Mais à la fin de
+cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut
+dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De
+toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi
+que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses
+prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui
+annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et
+celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui
+suit la volonté, etc.»
+
+[Note 705: Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par
+M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: _Stanze bellissime et
+ornatissime intitulate le Selve d'Amore_, etc. Dans l'édition d'Alde,
+elles n'ont d'autre titre que _Stanze_.]
+
+[Note 706: _Lieta e maravigliosa i rami secchi_, etc.
+ SELVE D'AMORE, St. 21.]
+
+[Note 707: _Solo una vecchia in un oscuro canto_, etc. St. 39.]
+
+[Note 708: _E una donna di statura immensa_, etc. St. 67.]
+
+Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est
+particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments
+naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le
+goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se
+servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de
+naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: _La Nencia da
+Barberino_. Il y introduit le villageois _Vallero_, qui fait l'éloge de
+_Nencia_, sa maîtresse, paysanne du village de _Barberino_. Rien de plus
+naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier
+modèle de ce genre; que l'on appelle _Rusticale_ ou _Contadinesco_,
+villageois. Louis _Pulci_ voulut l'imiter dans sa _Deca da Dicomano_;
+mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à
+la _Nencia_, que les plaintes de _Cecco da Varlango_[709] qui parurent
+dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage
+rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue
+commune, mêlé de plus de proverbes et de _riboboli_ toscans, et qui, par
+cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis
+qu'avec un peu d'attention, la _Nencia_, la charmante _Nencia_ peut être
+entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les
+genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la
+clarté.
+
+[Note 709: _Lamento di Cecco da Varlango_, de _Fr. Baldovini_. La
+meilleure édition est celle de 1755, in-4°., avec des notes et des
+éclaircissements, par _Orazio Marini_. C'est dans ce même langage que
+Michel-Ange _Buonanotti_ le jeune a fait sa jolie comédie de _la
+Tancia_; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie
+en cinq actes et des stances telles que celles de _la Nencia_, de _la
+Deca_ et de _Cecco_.]
+
+Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus
+relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la
+philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il
+entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,
+applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette
+clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses
+explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une
+grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de
+quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et
+les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il
+vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la
+richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre,
+souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé
+en six chapitres, qui porte le titre d'_Altercation_[710], il se
+représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des
+plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son
+troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous,
+lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie
+cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous
+possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles
+racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit
+point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue
+contraire à son propre cœur; celui dont les actions sont les meilleures
+est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le cœur
+soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à
+dissimuler et à farder la vérité.»
+
+[Note 710: Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la
+fin du quinzième siècle, sous te titre: ALTERCATIONE, _overo Dialogo
+composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici_, etc.
+in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se
+trouve ni dans la Bibliothèque italienne de _Fontanini_, ni dans celle
+de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.
+Il remplit quarante pages in-4°. de la belle édition des Poésies de
+_Lorenzo de' Medici_, donnée à Londres, 1801, in-4°., pour servir de
+supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.]
+
+Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet
+les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels
+auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de
+lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et
+d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le
+philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le
+prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes
+de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la
+valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce
+n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame
+que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans
+l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont
+imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du
+bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de
+maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,
+ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle,
+puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce
+monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle
+lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles
+idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et
+dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par
+l'élévation des idées et des sentiments.
+
+D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent
+des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus
+poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce _capitolo_ que
+l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses
+erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux[711], sors de ce sommeil qui
+couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi
+enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et
+trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux
+éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce
+qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de
+ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien
+mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière,
+qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus
+remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni
+le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses _capitoli_; c'est celui
+d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme
+l'inventeur.
+
+[Note 711: _Destati, pigro ingegno, da quel sogno_, etc.]
+
+Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par
+chapitres et en _terza rima_ qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses
+_Beoni_, ou ses Buveurs, divisés en neuf _capitoli_, dont il n'acheva
+pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie.
+Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence,
+par le chemin qui aboutit à la porte de _Faenza_, il voit tant de gens
+marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.
+Parmi eux, il reconnaît _Bartolino_, son ancien ami, dit-il, et qu'il
+connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule
+et cet empressement. _Bartolino_, chancelant et se soutenant à peine,
+s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de _Rifredi_, prendre
+leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient
+d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il
+voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé
+d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;
+l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse,
+et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle
+le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il
+commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines
+ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs
+manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»
+
+Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique
+les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être
+alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la
+vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce
+d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans
+tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est _Bartolino_ que le poëte
+interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui
+fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il
+ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon
+guide me répondit: _Allor dissi al mio duca_, ou _Quando il mio duca
+disse_, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu
+d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la _Divina Commedia_,
+celui des _Beoni_ est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et
+naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans
+leurs _capitoli_, l'Arioste, _Berni_, _Bentivoglio_ et la plupart des
+autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre
+nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à
+l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque
+d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit
+sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que _le
+temps ne fait rien à l'affaire_, quand les vers sont mauvais, sans
+doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,
+qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide
+est sûrement un mérite de plus.
+
+Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui
+passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout
+fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent
+poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui
+faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient
+habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa
+prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers,
+parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober
+aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il
+possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à _Poggio Cajono_,
+était son séjour favori. L'_Ombrone_ y formait une île nommée _Ambra_,
+qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que
+l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la
+rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent
+inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les
+travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que
+les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que
+des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa
+chère _Ambra_ devint une nymphe, aimée du jeune _Lauro_, berger des
+Alpes: Elle se baignait dans l'_Ombrone_ pendant la chaleur du jour. Le
+Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long
+du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses
+eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de
+l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la
+nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le
+fleuve qui la suit. Fidèle à son cher _Lauro_, elle implore le secours
+des dieux. Au moment où l'_Ombrone_ croit l'atteindre, il ne voit plus
+qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une
+île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,
+et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas
+de rochers.
+
+Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première
+fois par M. Roscoe[712], est plein de descriptions charmantes, tracées
+avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière
+d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans _la
+Chasse au Faucon_, autre poëme à peu près de même étendue, que nous
+devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des
+chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la
+chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits;
+enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier
+de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails,
+semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le
+fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus
+souple et le plus heureux.
+
+[Note 712: Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa
+Vie de Laurent de Médicis, _Ambra_ est la première pièce, et _la Caccia
+col Falcone_ la seconde.]
+
+J'ai parlé plus haut[713] des fêtes du carnaval, des spectacles
+ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du
+parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa
+popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec
+beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars,
+des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes
+analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un
+vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et
+des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait
+aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il
+s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du
+cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple
+répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui
+plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de
+variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de
+faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle
+ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par
+des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents
+caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et
+habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand
+nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux,
+éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui
+remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit,
+douze et même quinze ou seize voix, des _canzoni_, des ballades et
+d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au
+caractère qu'ils représentaient[714]. Médicis donnait lui-même l'idée et
+les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,
+qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce
+temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien
+exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe
+convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à
+saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,
+les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,
+appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec
+art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par
+une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le
+premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre
+qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts[715].
+
+[Note 713: Pages 385 et 386.]
+
+[Note 714: Préface de l'édition des _Canti Carnascialeschi_, 1750,
+in-4°., p. X.]
+
+[Note 715: Épitre dédicatoire de la première édition au prince
+François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. XXXIX.]
+
+Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et
+l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que
+la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de
+poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et
+c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine _Grazzini_, surnommé le
+_Lasca_, fit imprimer un recueil[716] qui tient sa place parmi les
+productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants
+de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à
+une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les
+personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se
+moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou
+de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites,
+des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce
+sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de
+Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus
+agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des
+anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir[717].
+
+ Qu'elle est belle la jeunesse
+ Qui passe et fuit si grand train!
+ Rions, aimons, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+[Note 716: _Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti
+carnascialeschi andati per Firenze_, etc. Florence, 1559, in-8°.]
+
+[Note 717:
+
+ _Quant' è bella giovinezza
+ Che si fugge tutta via!
+ Chi vuol esser' lieto sia
+ Di doman non c'è certezza_.]
+
+«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils
+savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;
+les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme
+eux,
+
+ Épris d'amour et de vin,
+ Comme eux répètent sans cesse;
+ Rions, aimons, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu
+mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;
+
+ Maintenant le dieu du vin
+ Seul a toute leur tendresse;
+ Buvons comme eux, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et
+joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.
+
+ Il veut se dresser en vain;
+ Mais il rit et boit sans cesse;
+ Rions aussi, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+
+C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à
+quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?
+
+ Quel triste et fâcheux destin
+ Que d'être altéré sans cesse!
+ Rions plutôt, le temps presse:
+ Rien n'est moins sûr que demain, etc.
+
+Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le
+plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux
+que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose
+des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement
+licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments
+qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de
+quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit
+aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment
+distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la
+bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la
+licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait
+des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,
+Laurent savait l'égayer sans l'avilir.
+
+Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des
+réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours
+de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que
+souvent, comme je l'ai dit[718], il chantait et dansait avec le peuple.
+Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart
+ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes
+même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les
+plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces
+deux vers:
+
+ _Ben venga maggio
+ E'l gonfalon selvaggio_.
+
+[Note 718: _Loc. cit._]
+
+Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier
+joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des
+premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe
+profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence
+diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être
+de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de
+lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles
+cabinets de l'Italie et de l'Europe.
+
+Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées.
+Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en
+composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins
+dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer
+le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes.
+Les quatre prières ou _Oraisons_ que l'on trouve dans cette partie de
+ses Œuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou
+laudes, _Laude_, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre
+populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur
+des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces
+compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du
+peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage.
+On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur
+l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme
+nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques
+de notre abbé Pélegrin[719].
+
+[Note 719: Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis,
+commençant par ces mots:
+
+ _Ecco'l Messia
+ E la madre Maria_,
+
+mis sur l'air:
+
+ _Ben venga maggio
+ E'l gonfalon selvaggio_,
+
+on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin,
+tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:
+
+ Adieu paniers,
+ Vendanges sont faites.]
+
+Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point
+encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne
+connaissait que ces représentations pieuses, appelées _Mystères_. À
+Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi
+aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur
+opulence et se concilier la faveur publique[720]. On peut croire que
+Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean
+et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à
+l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François
+Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de
+la pièce furent représentés par ses autres enfants[721]. Ce qui le fait
+penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à
+ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir
+particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient
+suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république[722].
+
+[Note 720: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 5.]
+
+[Note 721: Voy. _Cionacci_, Préface de la _Reppresentezione di S.
+Giovanni e S. Paolo_, avec les autres Poésies sacrées de Laurent,
+Florence, 1680.]
+
+[Note 722: W. Roscoe, _ub. supr._]
+
+Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît
+qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean
+l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de
+Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.
+Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un
+miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains
+de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et
+c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes
+eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de
+la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une
+bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont
+le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui
+s'appelle S. Mercure.
+
+Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit,
+ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se
+démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait
+croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent
+de Médicis avait composé ce _Mystère_. On peut, en poussant plus loin
+cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie
+dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné
+était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il
+était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui
+causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense
+que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette
+pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier,
+qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais
+aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une
+conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame
+informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même;
+il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était
+alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche[723].
+«Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup
+plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le
+discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette
+supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité.
+Constantin, parlant comme il le fait[724], quoiqu'en assez beaux vers,
+des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une
+morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous
+le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa
+prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête
+publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un
+sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.
+
+[Note 723:
+
+ _Spesso chi chiama Constantin felice,
+ Sta meglio assai di me, e'l ver non dice_.]
+
+[Note 724: _Sappiate che chi vuole 'l popol reggere_. (St. 99 et
+suiv.)]
+
+On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence
+extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église.
+On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations
+changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient
+le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des
+tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets
+royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène.
+Dans cette _représentation_ de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès
+apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau
+du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient
+portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint
+Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour
+blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la
+cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour
+célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés
+sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille
+pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des
+chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.
+
+En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis,
+nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à
+prendre tous les tons; dans le sonnet et la _canzone_, un style
+inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les
+autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans
+la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une
+grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la
+satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres
+plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui
+écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des
+principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en
+silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier
+succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.
+
+Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui
+semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du
+quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en
+quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.
+
+Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui
+était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un
+érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les
+Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne
+répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines
+qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans
+cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet
+Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses _Stances_ pour la
+joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la
+supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je
+dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et
+quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.
+
+Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois[725]. Celui
+où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre,
+peu de jours après. _Luca Pulci_ célébra dans un poëme la victoire de
+Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,
+Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent,
+quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en
+amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études.
+Tel est le sentiment de _Tiraboschi_; tel est celui du savant abbé
+_Serassi_, dans sa _Vie d'Ange Politien_[726]; de William Roscoe, dans
+son excellente _Vie de Laurent de Médicis_, et de plusieurs autres
+écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité
+littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus
+on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si
+riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un
+style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un
+enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à
+l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme
+de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps
+comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas.
+Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.
+
+[Note 725: Voy. ci-dessus, p. 377.]
+
+[Note 726: En tête de l'édition des _Stanze_, Padoue, 1765, in-8°.]
+
+À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes,
+qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis
+était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république.
+Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque
+production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui
+de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les
+couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien,
+mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de
+cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui
+justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une
+entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou
+de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le
+moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait
+encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut
+terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent,
+et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût
+alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore,
+mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il
+s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent
+fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les
+plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant
+d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent
+qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état
+de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant
+plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478
+vint. Julien fut assassiné par les _Pazzi_; Politien n'avait encore que
+vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester
+imparfait.
+
+Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de
+raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai _per
+brevità_, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du
+poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en
+faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se
+réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces
+du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige
+sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque
+considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique
+les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une
+manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut
+cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions
+de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils
+qu'après la sienne.
+
+Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce
+(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze
+ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus
+brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la
+fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On
+blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires
+dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en
+apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il
+donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un
+tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître
+l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en
+est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de
+savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?
+
+Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de
+Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en
+butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu
+des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une
+grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le
+vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le
+fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la
+poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une
+nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche,
+aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et
+angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse
+Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant
+d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec
+eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère
+dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de
+cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde
+moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.
+Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie
+descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et
+d'Armide.
+
+Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre
+la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle
+veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire
+remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours
+de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à
+Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis
+qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil
+et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et
+d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet
+qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune
+héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la
+forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable,
+couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.
+C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt
+d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de
+vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la
+Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice,
+en portant leur bannière.
+
+Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout
+imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la
+littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de
+Politien. L'_ottava rima_, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait
+donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui
+conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection,
+reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite,
+qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le
+Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et
+languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le
+style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et
+de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges
+suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à
+cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins
+d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de
+Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers
+ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de
+ces deux enchanteresses.
+
+Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus
+fameuses, l'une dans l'_Orlando_, l'autre dans la _Jérusalem_. Tout le
+monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor,
+qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui
+le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière
+où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien
+de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et
+ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre
+premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien[727].
+
+[Note 727:
+
+ _Come orsa che l'alpestre cacciatore
+ Ne la pietrosa tana assalit' habbia,
+ Sta sopra i figli con incerto core,
+ E freme in suono di pietà e di rabbia_. (L'ARIOSTE.)
+
+ _Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana
+ Ha tolto il cacciator suoi cari figli:
+ Rabbiosa il segue per la selva ircana,
+ Che tosto crede insanguinar gli artigli_. (POLITIEN.)]
+
+L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans
+aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,
+comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces
+vers du quatrième chant de la _Jérusalem_, où le son rauque de la
+trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave
+effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout
+de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de _la tartarea
+tromba_, avec les deux rimes des vers suivants, _rimbomba_, et _piomba_.
+Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du
+tartare et son double retentissement[728].
+
+[Note 728:
+
+ _Chiama gli habitator dell' ombre eterne
+ Il rauco suon della tartarea tromba;
+ Treman le spatiose atre caverne,
+ E l'aer cieco a quel romor rimbomba;
+ Ne sì stridendo mai da le superne
+ Regioni del cielo il folgor piomba_, etc. (LE TASSE.)
+
+ _Con tal romor, qualor l'aer discorda,
+ Di Giove il foco d'alta nube piomba:
+ Con tal tumulto, onde la gente assorda,
+ Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:
+ Con tal' orror del latin sangue ingorda
+ Sono Megera la tartarea tromba_. (POLITIEN.)]
+
+Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont
+on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque
+dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de
+l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment
+une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa _Favola
+di Orfeo_ en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la
+première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses
+absurdités qu'on appelait des _Mystères_; la première écrite avec
+élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante
+et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée
+a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un
+autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que
+l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il
+veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée
+paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui
+annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un
+serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir
+exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières,
+par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui
+est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle
+retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre
+au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes,
+et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de
+toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,
+poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête
+à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en
+l'honneur de Bacchus.
+
+Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui
+très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de
+l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs
+tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du
+dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment
+écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant
+d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des
+Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier,
+plein d'inspiration, de verve et de chaleur[729], est le premier modèle
+d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé
+depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand
+il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en
+vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête
+se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une
+singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue
+vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait
+beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît
+aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines
+de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a
+retrouvé[730] un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est
+remplacée par un chœur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les
+Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après
+ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui
+l'avaient précédée[731], et c'est d'après ce texte seulement que l'on
+peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne
+cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique
+parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur
+d'avoir applaudi la première[732] un spectacle plus intéressant et plus
+noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries
+qui amusaient alors toute l'Europe.
+
+[Note 729:
+
+ _Ognun segua, Bacco, le;
+ Bacco, Bacco, Evoè_, etc.]
+
+[Note 730: En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.]
+
+[Note 731: L'ORFEO, _tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò_.
+Venise, 1776, in-4°.]
+
+[Note 732: Tiraboschi, _ub. supr._, démontre que la représentation
+de l'_Orfeo_ date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de
+Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.]
+
+Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont
+des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants
+populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple
+pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des
+_canzoni a ballo_, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les
+autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces
+diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et
+studieux, on distingue une _canzone_ d'amour remplie d'images
+charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie[733];
+c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de
+ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire
+que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style
+poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un
+siècle; l'_ottava rima_ de Boccace améliorée et portée au dernier degré
+de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet
+heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.
+
+[Note 733: _Monti, valli, antri e colli_, etc.]
+
+Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application
+continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination
+vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les
+attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes
+latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent
+celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre _sylves_ ou
+petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne
+a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait
+publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses
+cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière
+de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes
+en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant
+l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a
+pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda
+l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés
+renfermées dans ses deux poëmes[734]. Ces pièces, dont chacune est de
+quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails
+intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au
+style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains
+modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la
+pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de
+la conjuration des _Pazzi_ l'est en prose[735], du latin le plus
+élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence,
+non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style
+et celui de _Pontano_, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou
+contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont
+peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit,
+est excusable de ne pas saisir.
+
+[Note 734: Il intitula ces quatre pièces: _Nutricia_, _Rusticus_,
+_Manto_ et _Ambra_.]
+
+[Note 735: Voy. ci-dessus, p. 383.]
+
+Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des
+savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à
+Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études.
+Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers
+accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient
+l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses
+_Miscellanea_, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment,
+mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel
+d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de
+plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie
+grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres
+familières[736], tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire
+littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se
+rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce
+siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance
+avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les
+plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous
+témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et
+pour ses talents.
+
+[Note 736: _Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in
+quibus sunt Epistolarum libri XII_, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,
+1512, in-fol.]
+
+Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis
+et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie
+italienne. Ce furent les trois frères _Pulci_, de l'une des plus nobles
+et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur
+origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ
+de Charlemagne[737]. _Bernardo Pulci_, l'aîné des trois frères, se fit
+d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de
+Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle _Simonetta_, maîtresse
+de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première
+fois qu'elles aient été traduites en italien[738]. Il fit de plus un
+poëme sur la Passion de J.-C.[739], et mit plus de poésie dans son
+style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne
+semble le permettre.
+
+[Note 737: Préface du _Morgante Maggiore_, de _Luigi Pulci_, Naples,
+sous le nom de Florence, 1732, in 4°.]
+
+[Note 738: Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia
+d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de
+quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques,
+imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (_The Life of
+Lorenzo_, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et
+qu'on n'a point, de _Bernardo Pulci_, d'autres églogues que celles de
+Virgile qu'il a traduites.]
+
+[Note 739: Imprimé à Florence, 1490, in-4°.]
+
+Le second frère, _Luca Pulci_, avait, comme nous l'avons vu, célébré par
+un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté
+celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le
+style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y
+est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des
+préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les
+divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de
+rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après
+avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change
+de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le
+premier prix de l'adresse et de la valeur.
+
+Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des
+moindres productions de _Luca Pulci_. Son _Driadeo d'Amore_ est un poëme
+pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour
+l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique
+Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement
+et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de
+l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la
+mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une
+Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta
+sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent
+ces montagnes. C'est là que la Dryade _Lora_, fille d'Apollon, est aimée
+du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour;
+Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. _Lora_ le poursuit
+à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. _Lora_,
+qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois;
+une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son
+amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait
+dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit
+pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la
+_Lora_ se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de
+la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont
+encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures
+variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu
+sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable
+principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi _Luca Pulci_
+n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture
+de son _Driadeo d'Amore_.
+
+Le _Ciriffo Calvaneo_ est un poëme plus considérable du même auteur.
+C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production
+de ce genre, après le _Buovo d'Antona_ et la reine _Ancroja_, qui ne
+sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si
+plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter
+la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du _Ciriffo_.
+_Paliprenda_, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est
+abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne.
+Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où
+elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le
+bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée
+Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait
+été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades,
+et abandonnée par son amant, dans le même état où était _Paliprenda_. Un
+corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses
+malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens,
+où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée
+d'un fils, à qui elle avait donné le nom de _Ciriffo_, et, à cause des
+monts où elle était réfugiée, le surnom de _Calvaneo_. Quand le terme
+est arrivé, _Paliprenda_ se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme
+simplement _Povero_, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'_Avveduto_, le
+prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que
+devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps
+après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et
+l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la
+même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont
+leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers
+contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à
+souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez
+malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on,
+d'un vieux manuscrit, intitulé _Liber pauperis prudentis_, le Livre du
+Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au _Ciriffo_[740]. _Pulci_
+laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en
+sept chants; Laurent de Médicis chargea _Bernardo Giambullari_ de
+l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a
+été imprimé d'abord[741]; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept
+chants de _Luca Pulci_[742], avec ses stances sur la joûte de Laurent,
+et ses héroïdes ou épîtres en vers.
+
+[Note 740: Cité par _Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent._, vol. V,
+part. XIV, cod. 30.]
+
+[Note 741: Venise, 1535, in-4.]
+
+[Note 742: Florence, Giunt, 1572, in-4.]
+
+Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a
+seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est
+de _Lucretia à Lauro_, c'est-à-dire, de la belle _Lucretia Donati_ à
+Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres
+sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à
+Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au
+grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit
+dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de _Pulci_;
+mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que
+devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop
+d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi
+commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion,
+de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins
+pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.
+
+_Luigi Pulci_ est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il
+était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de
+Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne
+sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a
+donné le plus d'éclat à son nom, est le _Morgante Maggiore_, premier
+modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de
+Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce
+_Tornabuoni_, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le
+chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai
+rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de
+cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme
+épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai
+la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre
+chronologique; je réserve le _Morgante_ pour le placer en tête de ce
+genre si riche et si varié.
+
+On a de _Luigi Pulci_ quelques autres poésies, entre autres une suite de
+sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas
+tous de lui. _Matteo Franco_, poëte florentin du même temps, et l'un de
+ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent
+de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser[743], de se faire une guerre
+à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures
+les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être
+amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs.
+Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le
+style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le
+genre proverbial et décousu des bouffonneries du _Burchiello_. Il est
+fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux
+champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil
+n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.
+
+[Note 743: _Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo
+del loro Mecenate_, Préface de l'édition de 1759, in-8°.]
+
+Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les
+injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais
+la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur
+lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et
+la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des
+sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être
+aussi le plus clair, _Pulci_ examine à sa manière ce que c'est que
+l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après
+Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe
+dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain
+fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y
+a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y
+peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y
+trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de
+bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux.
+Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire,
+où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_[744]. Louis _Pulci_ se
+repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir
+conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en
+conséquence sa _Confession_ à la Vierge, espèce de poëme en tercets,
+très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec
+l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller
+avec tous les amis des vers.
+
+[Note 744: Son. 145.]
+
+Le succès qu'eut dans le monde la _Nencia da Barberino_ de Laurent de
+Médicis, engagea Louis _Pulci_ à l'imiter dans sa _Beca da Dicomano_.
+C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais
+non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa
+simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la
+_Nencia_; on lit une fois la _Beca_, et l'on n'y revient plus. On dirait
+que _Pulci_ eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces
+deux pièces, dans les deux premiers vers de sa _Beca_:
+
+ _Ognun la Nencia tutta notte canta,
+ E della Beca non se ne ragiona_.
+
+En dernier résultat, le _Morgante_ est le seul fondement solide de la
+réputation de Louis _Pulci_. On n'a rien de certain sur le temps ni sur
+les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler
+dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne
+parlerait plus de son auteur.
+
+Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le
+lise presque plus, est le _Roland amoureux_ du _Bojardo_. L'Arioste, en
+le continuant, et le _Berni_, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur
+mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes.
+_Matteo Maria Bojardo_, comte de _Scandiano_, naquit dans ce château,
+près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434[745]. Il fit ses études dans
+l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour
+des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc
+_Borso_, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna _Borso_ dans
+son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule
+pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé,
+en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène;
+puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des
+hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il
+ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,
+d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les
+langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie
+italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait
+à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote,
+et du latin, l'_Âne d'or_ d'Apulée. On a de lui des poésies latines[746]
+et italiennes[747] d'un style moins élégant que facile, et dans
+lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de
+l'auteur.
+
+[Note 745: Voy. Tiraboschi, _Biblioth. Modan._, t. I, article
+_Bojardo_.]
+
+[Note 746: _Carmen Bucolicon_, Reggio, 1500, in-4°.; Venise, 1528.
+Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule
+Ier.]
+
+[Note 747: _Sonetti e Canzoni_, Reggio, 1499, in-4°.; Venise, 1501,
+in-4°.]
+
+Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour
+des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques
+ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout
+l'appareil des théâtres anciens. Les _Ménechmes_, l'_Amphitrion_, la
+_Cassine_, la _Mostellaire_ de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce
+fut pour ces fêtes brillantes que le _Bojardo_ écrivit sa comédie de
+_Timon_, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée
+en tercets, ou _terza rima_[748]. Ce n'est pas une bonne comédie, mais
+comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a
+traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le _Timon_ peut
+être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue
+vulgaire. Quant à son _Orlando innamorato_, ce n'est pas ici le lieu
+d'en parler. Je le renvoie, avec le _Morgante_, au volume suivant, où
+je traiterai de la poésie épique.
+
+[Note 748: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 302, pense que la première
+édition du _Timon_ est celle de _Scandiano_, février 1500, in-4°., et
+que celle qui est sans date, in-8°., n'est que la seconde. Cette pièce a
+été réimprimée, Venise, 1504, in-8°., 1513, et 1517, _id._]
+
+J'y dois renvoyer de même le _Mambriano_ de _Francesco Cieco da
+Ferrant_. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était _Bello_,
+mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de
+bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son
+poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire,
+en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques
+dans le genre du _Burchiello_, qui font croire qu'il supportait assez
+gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler
+le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui
+protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils
+dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu
+qu'il ne fût pas triste.
+
+Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie
+bizarre et satirique, c'est _Bernardo Bellincioni_. Né à Florence, il se
+fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.
+Ses poésies furent imprimées deux ans après[749]. Elles sont au nombre
+de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait
+pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que
+dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui
+pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la
+différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple.
+On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette
+réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu.
+_Francesco Cei_, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était
+regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis
+connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses
+rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité
+poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu
+lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce
+temps que _Gasparo Visconti_, poëte milanais, mort jeune, en 1499[750];
+mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut
+ranger à peu près dans la même classe _Agostino Staccoli d'Urbino_, que
+le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape
+fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il
+cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de
+souplesse et de facilité dans son style.
+
+[Note 749: _Sonetti_, _Canzoni_, _Capitoli_, _Sestine et altre
+rime_, Milan, 1493, in-4°. Cette première édition est fort rare, mais
+très-incorrecte.]
+
+[Note 750: Il n'avait que trente-huit ans.]
+
+_Serafino_, surnommé _Aquilano_, parce qu'il était d'Aquila dans
+l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé
+d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et
+vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il
+fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan,
+d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre
+ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses
+poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette
+époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus
+profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur,
+c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en
+s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout
+lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient
+improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour
+que cet effet soit peu durable.
+
+_Serafino_ eut un compétiteur et un rival dans _Antonio Tebaldeo_ de
+Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît
+s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il
+s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et
+s'accompagnait d'un instrument, comme l'_Aquilano_, et ses succès
+étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il
+écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux
+et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels
+que le _Bembo_, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane
+l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième
+siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et
+témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée
+à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les
+lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,
+comme l'ont fait quelques critiques[751], parmi les corrupteurs du bon
+goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son
+temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des
+pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au
+_Tebaldeo_; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du
+quinzième siècle et du commencement du seizième[752], qui prétendaient
+imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes
+au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.
+
+[Note 751: Muratori, _Perf. Poes._]
+
+[Note 752: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
+p. 156.]
+
+Tel fut _Bernardo Accolti_ d'Arezzo, fils de _Benedittino Accolti_,
+historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de
+celui d'_Accolti_, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents
+et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'_Unique_[753].
+Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à
+Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les
+boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on
+plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les
+hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient
+autour de l'_Unique_, et il était souvent interrompu par des
+applaudissements universels[754]. Rien ne prouve mieux le néant de ce
+qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du
+moment. Le _Notturno_, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre
+nom, et l'_Altissimo_, Florentin, qui s'appelait _Cristoforo_, et qui
+préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'_Unique_, combien tout le
+reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait
+superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de
+plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et
+servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement
+étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.
+
+[Note 753: _Unico Aretino_.]
+
+[Note 754: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 157.]
+
+_Antonio Fregoso_ ou _Fulgoso_, patricien génois, ne s'éleva pas
+beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde:
+si nous en croyons même le surnom de _Fileremo_ qu'il prit et qu'il
+porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme
+à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de _Ris
+de Démocrite_, et de tristes qu'il intitule _Pleurs d'Héraclite_,
+divisées en trente _capitoli_, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche
+blanche, _la Cerva bianca_, est un poëme moral et amoureux, en octaves,
+dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible
+et médiocre. Enfin, sous le nom de _Selve_, on trouve dans son recueil
+un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce
+poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement
+pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste
+lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.
+_Timoteo Bendedei_, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit
+prendre le nom de _Filomuso_; le _Cariteo_, que l'on croit né espagnol,
+mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; _Benedetto da Cingoli_,
+dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se
+présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où
+l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et
+insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.
+
+_Gian Filoteo Achillini_ mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il
+ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au
+contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est
+plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par
+imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs
+profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la
+philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes
+scientifiques et moraux, l'un intitulé _Il Viridario_, en octaves[755],
+et l'autre _Il Fedele_, en _terza rima_[756], il a semé, sinon beaucoup
+de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues
+et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le
+brillant et le faux éclat.
+
+[Note 755: _Canti IX_, Bologne, 1513, in-4°.]
+
+[Note 756: Lib. V, _Cantilene cento_, Bologne, 1523, in-8°. Ces deux
+poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.]
+
+_Antonio Cornazzano_ demande aussi une mention particulière, quoiqu'il
+ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été
+mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec
+Dante et Pétrarque[757]. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à
+Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas
+précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à
+Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut
+pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre
+d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres,
+sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin _de Re
+militari_[758]. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes
+recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'_Art de
+gouverner et de régner_; le second, _les Vicissitudes de la Fortune_; le
+troisième, _sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont
+le plus excellé dans cet art_. Tous ces titres sont aussi en latin,
+quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou _terza
+rima_[759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une
+pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même
+impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, _canzoni_, etc.[760] sont
+moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son
+temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de _Cornazzano_, tant en
+prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite,
+mais n'ont malheureusement aucun attrait.
+
+[Note 757: _Antonium Cornazzanum_, dit un orateur de ce temps, _in
+versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham_. Discours d'_Alberto da
+Ripalta, Script. Rer. ital._, vol. XX, p. 934.]
+
+[Note 758: Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8°., etc.]
+
+[Note 759: Venise, 1517, in-8°.]
+
+[Note 760: Venise, 1502, in-8°.; Milan, 1519, _ibid._]
+
+Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état
+général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de
+poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût.
+Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les
+premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent
+les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, _Girolamo
+Benivieni_. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier
+fit, comme on l'a vu[761], un très-savant commentaire sur la _canzone_
+de _Benivieni_, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour
+divin. Il y a dans cette _canzone_ dans ses sonnets et dans ses autres
+poésies[762], une clarté, un naturel et une pureté de goût qui
+appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à
+une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au
+seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent
+alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.
+_Benivieni_ fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour
+seconder les vues de ce prédicant politique, des _canzoni a ballo_, ou
+chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de
+Médicis; il en commençait une par ces mots:
+
+ _Non fu mai'l più bel solazzo,
+ Più giocondo ne maggiore
+ Che, per zelo e per amore
+ Di Gesù, diventar pazzo_.
+
+[Note 761: Ci-dessus, p 370.]
+
+[Note 762: Florence, héritiers _Giunti_, 1519, in-8°.]
+
+Ce refrain revient douze fois dans la _canzone_, et le dernier vers de
+chacun des douze couplets, finit encore par le mot _pazzo_; et le poëte,
+en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri
+général:
+
+ _Ognun gridi com' io grido
+ Sempre pazzo, pazzo, pazzo.
+ Non fu mai più bel solazzo_, etc.
+
+Mettant à part ces pieuses folies, _Girolamo Benivieni_ écrivit jusqu'à
+la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa
+jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il
+vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie
+italienne toute sa splendeur.
+
+Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je
+n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque
+siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées
+à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs
+et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient
+mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes
+savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,
+ce vers passé en adage:
+
+ Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;
+
+Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième
+siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs
+d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires,
+sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent
+poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent
+d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à
+chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une
+princesse Battiste, fille d'Antoine de _Montefeltro_[763], dont on a des
+poésies, et surtout une _canzone_ pleine d'énergie et de force, adressée
+aux princes italiens[764], qui harangua en latin, dans plusieurs
+occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et
+plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la
+philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés,
+et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, _Galeotto_ ou
+_Galeazzo Malatesta_, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se
+fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de
+réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par
+ses talents.
+
+[Note 763: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.]
+
+[Note 764: Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.]
+
+On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,
+élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la
+poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de
+son talent dans une occasion importante pour sa famille. _Piergentile
+Varano_, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de _Camerino_; il
+avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait
+laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était
+privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte
+François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune
+Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un
+discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le
+domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée
+par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans
+toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même
+objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa
+seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle
+rentra avec lui à _Camerino_, et adressa au peuple une autre harangue
+latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année
+suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis
+plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux
+ans.
+
+Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès
+l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était
+élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance
+remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro,
+dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne
+passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle
+ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés.
+Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour
+le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un
+homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui
+répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle
+de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien
+des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre,
+prononcée par le célèbre _Campano_, et imprimée parmi les Œuvres de ce
+savant évêque[765], que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être
+pas indignes de l'histoire.
+
+[Note 765: C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a
+recueillies.]
+
+Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi
+commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé
+d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait
+l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La
+jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de
+Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres
+grecques par le célèbre Constantin _Lascaris_. Elle prononça dans
+plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le
+pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On
+sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une
+petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi
+qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans
+entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite _Solari_. Jacques
+Philippe _Tomasini_ a écrit la vie et publié[766] les lettres latines
+d'une _Laura Cereta_, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son
+savoir. Enfin, _Alessandra Scala_, fille de l'historien Barthélemi
+_Scala_, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a
+d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,
+imprimés dans les Œuvres de Politien, dont elle fut aimée.
+
+[Note 766: En 1680. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 167.]
+
+J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de
+_Rimini_[767], à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation
+de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre
+Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était
+fille de Léonard _Nogarola_ de Vérone. Quand le docte Louis _Foscarini_,
+patricien de Venise, était podestat de Vérone[768], Isotte assistait aux
+assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des
+questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la
+première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte
+fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on
+l'imprima un siècle après à Venise[769], avec une de ses élégies
+latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui
+l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de
+trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas
+III; à Milan, _Domitilla Trivulci_, fille d'un sénateur de ce nom, se
+distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique
+et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des
+lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en
+vers dans ces deux langues.
+
+[Note 767: Voy. ci-dessus, p. 446.]
+
+[Note 768: En 1451. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 169.]
+
+[Note 769: En 1563.].
+
+Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que
+_Cassandra Fedele_, née à Venise, vers l'an 1465. Son père _Angiolo
+Fedeli_ lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la
+philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle
+faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les
+épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une
+lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des
+expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit
+Politien[770], des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes,
+vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale,
+et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi
+votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne
+de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent
+d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que
+dans la dialectique vous savez compliquer des nœuds que personne ne peut
+dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait
+devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez
+également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;
+
+ Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers[771].
+
+[Note 770: _Epist._, l. III, ép. 17.]
+
+[Note 771: _Audetque viris concurrere virgo_. (VIRGILE.)]
+
+Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en
+vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et
+tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez,
+vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la
+terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même
+temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà
+certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la
+femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.
+
+Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent
+renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les
+femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint
+d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de
+plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à
+leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux
+unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate,
+je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur
+érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent
+presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour
+faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le
+mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à
+l'éducation et aux études.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+_État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans
+les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie,
+Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations
+générales._
+
+
+Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant
+ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
+l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
+occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
+appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
+annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle[772], que nous
+donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à
+la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
+proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute
+entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
+époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude
+firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
+enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la
+lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'œuvre de
+l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore
+quelque chose.
+
+[Note 772: Tom. I, p. 374.]
+
+Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et
+des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette
+période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté
+peut-être celle de Bologne[773]; vers le commencement du siècle, elle
+joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine,
+et eut pour professeurs _Guarino_ de Vérone, Jean _Aurispa_, et
+_Filelfo_. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des
+troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes[774] et le
+reprit[775]; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie,
+l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en
+disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq
+cents[776]. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille.
+Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion[777],
+l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
+jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent
+avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian,
+roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un
+trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce
+roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
+courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
+l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur
+lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs
+qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et
+plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y
+monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir
+au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande
+vénération par leur savoir[778].
+
+[Note 773: Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.]
+
+[Note 774: En 1428.]
+
+[Note 775: En 1431.]
+
+[Note 776: _Script. Rer. ital._ de Muratori, vol. XVIII, p. 641.]
+
+[Note 777: De 1450 à 1455.]
+
+[Note 778: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 60.]
+
+L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de
+l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la
+république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda
+un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état
+vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la
+grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul
+II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui
+accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce
+nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et
+en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait
+être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise,
+laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier
+siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient
+eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent
+bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de
+leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de
+Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent
+convenablement[779]. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
+les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois
+par la peste[780], qui en écarta les professeurs et les disciples; mais
+elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les
+troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane,
+pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
+put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus
+cessé de jouir.
+
+[Note 779: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
+
+[Note 780: En 1481 et 1485.]
+
+Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent
+constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
+d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de
+remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent
+alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de
+Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe[781]. Amédée
+VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
+augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit
+tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle
+n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à
+Chieri[782], à Savigliano[783], à Montcalier; elle revint enfin à
+Turin[784], où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours[785].
+
+[Note 781: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
+
+[Note 782: 1428; elle y resta huit ans.]
+
+[Note 783: 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta
+encore pour la même cause à Montcalier.]
+
+[Note 784: En 1459.]
+
+[Note 785: Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle
+suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par
+Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.]
+
+Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent
+alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes
+occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
+de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et
+de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans
+ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques
+élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés
+de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les
+jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
+carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de
+plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible,
+dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour
+nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
+dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages,
+l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le
+bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui
+mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire
+connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.
+
+L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à
+la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
+étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété
+venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint,
+le B. Bernardin de _Feltro_, de l'ordre des frères mineurs[786]. Trois
+papes les avaient autorisés[787]; et cependant quelques théologiens et
+quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un
+saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant
+illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis
+trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce
+qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se
+termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions
+utiles.
+
+[Note 786: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 227.]
+
+[Note 787: Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.]
+
+L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour
+premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un
+saint[788]. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462,
+affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion,
+était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
+de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait
+pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à
+Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à
+rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
+De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
+dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il
+voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et
+devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses
+adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
+foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
+l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant
+d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et
+ensanglanté le monde.
+
+[Note 788: Tiraboschi, _ibid._, p. 223.]
+
+Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
+matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce
+dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme
+pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
+l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
+aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques[789];
+c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
+les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui
+n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.
+
+[Note 789: _Ub. supr._, p. 234.]
+
+Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de
+saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre
+d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y
+trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même[790], quelques
+opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de
+soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
+cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la
+base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
+s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
+_Malerbi_. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il
+n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
+première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais
+style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise
+en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été
+réimprimée plusieurs fois[791], et ne laisse pas d'être encore
+recherchée des curieux.
+
+[Note 790: Page 235.]
+
+[Note 791: La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol.
+in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de _Squarciafico_, où il
+atteste avoir aidé _Malerbi_ dans son travail; ce qui prouve que
+_Fontanini_ (_Biblioth. ital._, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4°.),
+a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.]
+
+Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce
+qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et
+dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait
+guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus
+épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des
+lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la
+prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et
+n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que
+dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la
+fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul[792], que l'on a
+souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois
+maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens,
+qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise,
+moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine,
+professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain
+de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
+libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt
+des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent
+l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
+n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et
+apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.
+
+[Note 792: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 248.]
+
+Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même
+célébrité, _Niccolò Fava_, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans
+un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
+de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin
+de Sienne[793], qui était pourtant rival et antagoniste de _Fava_, le
+voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours.
+Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs
+arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
+qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de _Fava_,
+dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois
+point surpris, répondit _Fava_; rien ne convient mieux à des hommes
+grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les
+moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
+frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de
+l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le
+sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: _Fava_ le combattait
+corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa
+dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se
+contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant
+adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est _Fava_
+qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère,
+s'écria sur-le-champ: _Bone Deus_! Voilà Hérode et Pilate devenus amis!
+Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire,
+et leva la séance[794]; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne
+l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.
+
+[Note 793: _Ugo Benzi_.]
+
+[Note 794: Tiraboschi, _loc. cit._, p. 250 et 251.]
+
+Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours
+pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de
+règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort[795], et
+qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans
+l'Université de Padoue. On imprima aussi[796] ses commentaires sur
+plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les
+livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des
+météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité,
+ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs
+autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
+de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.
+
+[Note 795: Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut
+en 1474.]
+
+[Note 796: En 1476.]
+
+L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
+de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On
+connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et
+les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais
+expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
+étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
+On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec
+lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
+gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la
+dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation
+des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.
+
+La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait
+le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune[797].
+Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus.
+Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi
+leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et
+s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire.
+On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
+devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
+plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du
+savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les
+monarques des lois, comme Christophe de _Castiglione_, conseiller de
+Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
+jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et
+plusieurs autres.
+
+[Note 797: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 371.]
+
+Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre
+de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de
+l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
+venait de rouvrir[798], trois cents de ses écoliers le suivirent, et six
+cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre[799]. Ce Jean
+d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il
+était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre _Tartagni_, il
+ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des
+ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les
+Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés
+selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut
+croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et
+trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit
+féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
+blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la
+raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un
+commentateur célèbre dans Antoine de _Prato Vecchio_, créé comte et
+conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé
+plusieurs ouvrages[800].
+
+[Note 798: En 1402.]
+
+[Note 799: _Papadopoli, Hist. Gymn. Palav._, vol. I, p. 212.]
+
+[Note 800: Entre autres, Un _Répertoire_ ou _Lexique du Droit,
+Repertorium vel Lexicon juridicum_, Milan, 1481, et deux autres
+_Répertoires_, sur les _Œuvres de Barthole_, et sur les _Œuvres de
+Balde_, qui ont aussi été imprimés depuis.]
+
+Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et
+si universelle que François _Accolti_ d'Arezzo, ville féconde en hommes
+illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui
+d'_Aretino_, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur
+famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au
+quatorzième siècle, François _Accolti_ le fut au quinzième[801]. Il
+professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de
+Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis
+_Borso_ d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre
+d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur
+les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de
+jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du
+grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres
+attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le
+Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo,
+à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs
+fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais _Mazachelli_ et
+_Tiraboschi_ lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de
+faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
+s'allier avec des études graves et des emplois importants.
+
+[Note 801: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 394.]
+
+Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy
+_Cipolla_, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité
+_des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne_[802]; et plus
+encore un Pierre _Tommai_ de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de
+son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
+peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend
+une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous
+les siècles. À vingt ans, il savait par cœur tout le code[803]; on lui
+indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
+faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
+de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les
+difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les
+écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les
+récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les
+dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les
+répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon,
+cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de
+l'ame; le jeune _Tommai_ les répéta tous devant lui. Il retenait des
+sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait
+rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
+répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus
+fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième
+écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; _Tommai_
+dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait
+prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements
+qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et
+toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.
+
+[Note 802: _De Servitutibus urbanorum et rusticorum prœdiorum_.]
+
+[Note 803: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 411.]
+
+Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son
+esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
+merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le
+titre du Phœnix[804], livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui
+pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
+Bibliothèque de la moyenne et basse latinité[805], qu'il l'a trouvé si
+obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
+s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si
+difficiles à saisir. C'est ce Pierre _Tommai_, communément désigné sous
+le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
+de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle[806]. Le duc de Poméranie,
+Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps
+à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il
+voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre
+de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise,
+obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le
+professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient
+Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec
+les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant
+perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en
+Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par
+le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême
+vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes
+honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
+conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
+mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique
+chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
+peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que
+deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les
+plus étendus et les renommées les plus brillantes.
+
+[Note 804: _Phœnix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
+quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio_.]
+
+[Note 805: Vol. VI, p. 58.]
+
+[Note 806: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 414.]
+
+On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
+professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut
+engager à conserver, ceux de Barthélemy _Soccino_ de Sienne, et de son
+antagoniste le célèbre Jason _dal Maino_; ils disputèrent souvent
+ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de
+bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour,
+exprès le voyage[807]. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale
+de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé
+par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ
+un texte et de le citer à l'appui de son opinion. _Soccino_ s'en
+aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la
+sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre
+ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens
+de citer toi-même.» _Soccino_ était un homme d'un esprit mordant,
+joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il
+remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre[808], et ne
+laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une
+conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut
+chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit
+avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
+prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
+le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se
+rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui
+inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université
+avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita
+une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
+professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
+familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
+ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le
+pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas
+indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait[809],
+dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
+témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
+On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort[810], peut-être du
+chagrin de ne le pas avoir.
+
+[Note 807: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 421.]
+
+[Note 808: En 1507.]
+
+[Note 809: _Elog. Doctor. Vir._, p. 126.]
+
+[Note 810: Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.]
+
+Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si
+envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de
+professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières,
+on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
+verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux
+Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces
+canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
+a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention
+particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
+sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par
+cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par
+conséquent la civilisation imparfaite.
+
+Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il
+prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
+et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
+vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
+les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine
+quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et
+l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
+changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au
+quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait
+aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans
+système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on
+commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans
+presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne
+menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
+elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la
+base très-solide de l'attachement à la vie.
+
+Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie
+Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne
+leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse,
+partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre
+douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
+écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre.
+Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à
+sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa
+cour[811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
+Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand
+nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils
+furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
+siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs,
+dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui
+des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne
+voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
+des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter
+ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs
+effacés.
+
+[Note 811: _Pier Candido Decembrio_ dans sa Vie de Philippe-Marie
+_Visconti, Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières
+attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et
+grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre
+quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient
+d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
+Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection[812]. Pierre
+_Leoni_ de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la
+philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
+sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort
+entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il
+fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était
+jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
+de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
+dans une de ses élégies italiennes[813], et à qui l'histoire impute
+cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de
+Laurent[814].
+
+[Note 812: _Scriptor. Rer. ital._, vol. XXIV.]
+
+[Note 813: C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino,
+1723, in-4°., p. 412.]
+
+[Note 814: Tiraboschi, t. VI, p. 345.]
+
+Gabriel _Zerbi_, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après
+avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise
+lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave,
+y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge,
+partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait
+très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage.
+À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès,
+retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien
+de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui
+avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
+fit périr du même supplice[815]. Ce malheureux _Zerbi_ a laissé un livre
+de métaphysique, et un autre d'anatomie[816], dont M. Portal donne un
+extrait dans l'histoire de cette science[817]. Jean _Marliani_, de
+Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il
+donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
+suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un
+Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne
+nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
+magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan[818].
+_Marliani_ écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup
+d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
+réputation de l'auteur[819]. Alexandre _Achillini_, Bolonais, frère du
+poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe
+que médecin[820], et ce nom d'_Achillini_, porté, dans le siècle
+suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus
+illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.
+
+[Note 815: _Valerianus, de Infel. Liter._, l. I.]
+
+[Note 816: _Medicus theoricus_, c'est-à-dire, le professeur de
+médecine théorique.]
+
+[Note 817: Tom. I, p. 247 et suiv.]
+
+[Note 818: Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre
+1483.]
+
+[Note 819: Voyez-en la liste dans _Argelati, Bibl. Script. Mediol_,
+t. II, part. I.]
+
+[Note 820: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 359.]
+
+_Niccolò Leoniceno_, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme
+médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts
+érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le
+premier, en latin, les Œuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je
+sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
+j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il
+examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit
+sur les simples employés comme médicaments[821], ce livre lui fit des
+querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
+entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes
+ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé
+inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans.
+Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
+Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
+écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle _mal
+français_, qu'on nomme en France _mal de Naples_, et qui, dit-on, ne
+commença à être connue en Europe qu'en 1494[822]. On a enfin de lui
+trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
+qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.
+
+[Note 821: _Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
+medicaminibus scripserunt errores notati_, etc.; Bude, 1532, in-fol.]
+
+[Note 822: _De Morbo Gallico_, Venise, Alde, 1497. Les Œuvres de
+_Leoniceno_ ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.]
+
+L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de
+l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
+déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de
+la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était
+pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie[823] nomme avec
+soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes
+superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
+Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à
+leur donner de l'emploi[824]; leurs noms ne furent plus prononcés sous
+son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent
+à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
+astronomiques, on distingue Jean _Bianchini_, Bolonais, selon les uns,
+et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où
+sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées
+plusieurs fois dans le siècle suivant[825], et valurent à leur auteur,
+de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour
+ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes[826]. Un autre
+Ferrarois, Dominique-Marie _Novara_, fit un présent plus précieux au
+monde; il lui donna le grand Copernic. Ce _Novara_ était un génie hardi
+et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
+impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes
+ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de
+son Système du monde.
+
+[Note 823: _Pier Candido Decembrio, ub. supr._]
+
+[Note 824: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.]
+
+[Note 825: _Id. ibid._, p. 299.]
+
+[Note 826: _Id. ibid._, p. 302.]
+
+J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
+astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants
+musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles
+publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le
+plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle
+qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement
+parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une
+pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut
+_Franchino Gaffurio_. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451[827]; dans
+sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et
+jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les
+incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux
+enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure[828]. Il y
+composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet
+art[829], et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
+auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en
+astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
+et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la
+chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa
+chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
+temps après.
+
+[Note 827: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.]
+
+[Note 828: En 1484.]
+
+[Note 829: _Theoricum opus harmonicæ disciplinæ_, Milan, 1492,
+in-fol.; _Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid._, 1496; _de armo nicâ
+Musicorum instrumentorum, ibid._, 1418.]
+
+La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques
+furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
+où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que
+Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic
+de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
+Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa
+mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
+astronome et astrologue _Lucio Bellanti_ y répondit par une _Défense de
+l'astrologie_[830], aussi en douze livres, précédés d'un livre de
+questions _sur la vérité de l'astrologie_[831]. L'auteur paraît de la
+meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
+estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son
+ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne
+doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu
+digne de lui[832]. _Lorenzo Buonincontri_ de _San Miniato_ mêla aussi
+les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait,
+plus qu'aucun autre, d'en être exempt[833]. Obligé de quitter sa patrie
+dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante.
+Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme
+de l'_Astronomie_ de Manilius, et compta le célèbre _Pontano_ parmi ses
+disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
+prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres,
+intitulé _Des Choses naturelles et divines_[834], où il mêle, selon son
+caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies
+astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie
+et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
+dont une partie est imprimée dans le grand recueil de _Muratori_[835],
+et l'_Histoire des Rois de Naples_, aussi imprimée en grande partie dans
+un autre recueil[836]. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il
+vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal
+_Riario_ de ne pas mourir de misère.
+
+[Note 830: _Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum_.]
+
+[Note 831: _De Astrologiæ veritate liber Quæstionum_.]
+
+[Note 832: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.]
+
+[Note 833: _Id. ibid._, p. 306.]
+
+[Note 834: _Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus cœlestibus
+libri tres_.]
+
+[Note 835: Depuis 1360 jusqu'en 1458. _Script. Rer. ital._, vol.
+XXI.]
+
+[Note 836: _Delitiœ eruditorum_, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.]
+
+Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre,
+et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors
+cette science, c'est Paul _Toscanelli_, né à Florence, en 1397[837],
+auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant
+La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de
+solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de _Toscanelli_ était
+si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
+Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
+orientales. _Toscanelli_ répondit aux questions qui lui furent faites,
+par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de
+Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de
+navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
+conseils, au succès de l'entreprise[838]. C'est aux astronomes, c'est
+aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
+les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant
+de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
+toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y
+arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et
+l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à
+jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle
+mémorable, et qui en doit terminer le tableau.
+
+[Note 837: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 308.]
+
+[Note 838: Voy. la Vie de Christophe _Colombo_, par Ferdinand
+_Colombo_ son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé
+Ximenès.]
+
+La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en
+Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait
+publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
+à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de
+l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
+merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième
+siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par
+le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
+coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
+été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont
+disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement
+prouvé appartenir au Montferrat[839]. Celui-ci s'élançant plus loin
+dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une
+quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un
+nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir
+démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au château de
+_Cuccaro_, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie
+nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur
+les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé
+décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une
+influence funeste.
+
+[Note 839: Après avoir examiné les trois opinions contradictoires
+qui existaient au sujet de la patrie de Christophe _Colombo_, Tiraboschi
+s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
+_Galeani Napione_, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une
+Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre
+académie (_Littérature et Beaux-Arts_, année 1805), réimprimée depuis,
+avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8°.; et il
+parait avoir démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au
+château de _Cuccaro_. qui appartenait à sa famille.]
+
+_Cristoforo Colombo_, né en 1442 à _Cuccaro_, dans le Montferrat, de
+parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra,
+dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage
+avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait
+un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy
+_Colombo_, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à
+l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où
+Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère,
+et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de
+leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut
+alors qu'il écrivit à Paul _Toscanelli_, et qu'il en reçut une réponse
+propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
+dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. _Colombo_ fit d'abord au
+sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de
+visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
+commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à _Colombo_ ses
+cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
+heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
+Portugal comme il en était parti. _Colombo_ indigné abandonne ce pays,
+envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant
+partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il
+écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine
+franciscain, nommé _Marchena_[840], reparla de lui à la cour d'Espagne;
+on l'écouta enfin; mais les prétentions de _Colombo_ parurent trop
+fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter
+l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
+dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette
+conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta
+définitivement le projet. _Colombo_ fut appelé, reçu avec honneur, et
+créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans
+toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et
+gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils
+pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.
+
+[Note 840: _Fra Giovanni Perez de Marchena_.]
+
+Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec
+trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
+tentée[841]. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les
+découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui
+fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept
+vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi
+glorieuse que la première, fut troublée par les manœuvres de l'envie.
+_Colombo_ revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à
+son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour
+plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la
+Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore
+pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: _Colombo_ fut destitué
+de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se
+faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la
+grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage[842]
+s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat
+des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne,
+en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle
+n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de _Colombo_, n'eut
+plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines
+promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense
+de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la
+Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce
+grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
+fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.
+
+[Note 841: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.]
+
+[Note 842: En 1502.]
+
+Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un
+autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet
+amiral, nommé Alphonse d'_Ojeda_, avait sur sa flotte un homme destiné à
+recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux
+_Colombo_. Il se nommait _Amerigo Vespucci_. Né à Florence le 9 mars
+1451[843], d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne,
+pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les
+découvertes de _Colombo_ lui inspirèrent le désir d'en faire de
+semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et
+avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par
+des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
+la flotte d'Alphonse d'_Ojeda_ partit, il obtint du roi d'y être
+employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de
+cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On
+l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
+erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé
+le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant _Colombo_ avait
+découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs
+voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description
+dans des lettres que l'on possède imprimées[844], il revint en Espagne,
+et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
+emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes
+qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables,
+dit le judicieux _Tiraboschi_[845], pour un homme versé dans la science
+de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait
+commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau
+monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
+immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant
+les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il
+indiquait le nouveau continent par le nom d'_America_[846], et ce nom,
+répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel.
+Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au
+Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'_Amerigo
+Vespucci_ pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et
+très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages[847], après une si
+longue possession, il est trop tard pour les combattre.
+
+[Note 843: _Bandini, Vita di Amerigo Vespucci_, Florence, 1745,
+in-4°., cap. II, p. XXIV.]
+
+[Note 844: À la suite de sa Vie, écrite et publiée par _Angelo Maria
+Bandini, ub. supr._]
+
+[Note 845: Tom. VI, part. I, p. 190.]
+
+[Note 846: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 847: Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.]
+
+Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes mœurs l'usage de
+tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent
+celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
+Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par
+les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils
+tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le
+_Fanale_ qui le fut devant sa maison, par décret de la république[848].
+C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient
+bien mérité de la patrie.
+
+[Note 848: _Bandini, Vita_, etc., p. XLV.]
+
+Quand le bruit des voyages d'_Amerigo Vespucci_ et l'éclat de son nom se
+répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie
+envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent
+allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait _il
+Fanale_. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient
+obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
+palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi
+que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.
+
+Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire
+du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue
+entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses
+époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au
+commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
+siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon
+littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils
+ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à
+leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur
+les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la
+sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
+également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
+naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des
+anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
+langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On
+redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments.
+Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage
+n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un
+commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de
+consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses
+de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et
+jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
+littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates,
+non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands
+génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
+bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
+trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
+Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
+retrouve son lycée et Platon son académie.
+
+Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui
+avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant
+de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri,
+pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses
+fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu
+réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes.
+L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la
+vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît
+plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a
+d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré
+dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il
+s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
+d'arracher à la nature ses derniers secrets.
+
+Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles
+passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
+elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités
+nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
+humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races,
+accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
+de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la
+malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
+donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité
+primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
+furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en
+proportion le nombre et l'intensité de ses maux.
+
+Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons
+pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit
+humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que
+du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de
+plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au
+dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été
+croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous
+voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et
+l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop
+connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles;
+qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les
+plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
+multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est
+adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de
+bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
+sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et
+pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de
+la félicité convenable à sa nature.
+
+Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les
+autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des
+époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
+dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme
+font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie
+et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les
+esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
+siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+
+Page 9, ligne 24. «Bientôt la mort de son père et les soins de famille
+qui en furent la suite le rappelèrent (Boccace) à Florence.»--Une des
+lettres attribuées à Boccace, et imprimées, t. IV de ses Œuvres, édition
+de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on
+donne ici à la mort de son père, et même celle de plusieurs autres
+événements de sa Vie. Cette lettre, adressée à _Cino da Pistoja_ (_ub.
+supr._ p. 34), est datée du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort
+récente de son père, qui le laissa, à l'âge de vingt-cinq ans, maître
+de ses volontés. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a
+été supposée par _Doni_, qui la publia le premier dans les _Prose
+Antiche di Boccacio_, etc., que _Cino_ ne fut point le maître de
+Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle
+contient ne peuvent être d'aucune autorité. (Voy. _Mazzuchelli, Scritt.
+ital._, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)
+
+
+Page 46, note.--_Au Rinouviau_, etc. Je parle ici selon le préjugé
+commun, en attribuant, comme M. _Baldelli_, au roi de Navarre cette
+chanson, qui offre le premier modèle de l'_ottava rima_; elle ne se
+trouve point dans les manuscrits des poésies de Thibault. La Ravallière,
+qui les a publiées, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans
+son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent à Gace
+Brulés; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le
+savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet à ce vieux poëte
+qu'elle appartient.
+
+
+Page 53, ligne 27 et suiv. «L'ouvrage (l'_Amorosa Visione_ de Boccace),
+dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre
+du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une
+_canzone_ en vers très-réguliers, etc.» Voici, pour exemple, le premier
+des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de poésie, mais de
+patience, et une singularité poétique.
+
+ _Mirabil cosa forse la presente
+ Vision vi parrà, donna gentile,
+ A riguardar, si per lo nuovo stile,
+ Sì per la fantasia ch' è nella mente.
+ Rimirando vi un dì subitamente
+ Bella, leggiadra et in abit' umile,
+ In volontà mi venue con sottile
+ Rima tractar, parlando brievemente.
+ Adunque a voi cu'i tengho, donna mia,
+ Et chui senpre disio di servire,
+ La raccomando, madama Maria,
+ E priegho vi se fosse nel mio dire
+ Difecto alcun per vostra cortesia
+ Corregiate amendando il mio fallire.
+ Cara fiamma, per cui'l core o caldo,
+ Que' che vi manda questa visione
+ Giovanni è di Boccaccio da Certaldo_.
+
+Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la
+première de l'un des tercets du poëme; ainsi le premier vers: _Mirabil
+cosa forse la presente_, ayant vingt-six lettres, contient les premières
+lettre de vingt-six tercets, et répond aux soixante-dix-huit premiers
+vers du poëme. Le premier mot lui seul, _mirabil_, correspond aux vingt
+et un premiers vers, de cette manière:
+
+ 1. _Move nuovo disio l'audace mente,
+ Donna leggiadra, per voler cantare
+ Narrando quel ch' amor mi fè presente
+
+ 2. In vision, piacendol dimostrare
+ All' alma mia da voi presa e ferita
+ Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.
+
+ 3. Recando adunque la mente smarrita,
+ Per la vostra virtu, pensier' al cuore,
+ Che già temeva di sua poca vita,
+
+ 4. Accese lui d'un sì fervente ardore
+ Ch' uscita fuor di se la fantasia
+ Subito corse in non usitato errorè.
+
+ 5. Ben ritenne però il pensier di pria
+ Con fermo freno, et oltra ciò rilenne
+ Quel che più caro di nuovo sentia,
+
+ 6. In cui veghiand', allor mi sopravennè
+ Ne' membr' un sonno sì dolce soave
+ Ch' alcun di lor' in se non si sostennè.
+
+ 7. Li me posai, e ciascun' occhio grave
+ Al dormir diedi, per li quai gli aguati
+ Conobbi chiusi sotto dolce chiave_.
+
+_Claricio d'Imola_, qui a imprimé ces deux sonnets et la _canzone_, ou
+plutôt le _madrigale_, à la fin de son apologie de Boccace, après le
+poëme de l'_Amorosa Visione_, première édition, 1521, in-4°., a fort
+bien observé que ces trois pièces peuvent servir à faire connaître
+l'orthographe que Boccace employait, et les différences survenues à cet
+égard du quatorzième au seizième siècle. On voit en effet, par le
+sixième vers du sonnet, qu'on n'écrivait pas alors _et_ autrement qu'en
+latin, et que cette particule ne prenait pas un _d_ devant une voyelle,
+par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitième
+vers, qu'on écrivait _tractare_ par un _c_, comme les Latins, au lieu du
+double _tt, trattare, etc._ En mettant au premier de ces deux mots un
+_d_, et au second un double _t_, on ne retrouverait plus les initiales
+des tercets correspondants. Cette observation paraît avoir échappé à M.
+_Baldelli_, qui a inséré ces trois pièces dans le Recueil qu'il a publié
+des _Rime di Messer Giov. Boccacci_, Livourne, 1802, in-8°., p. 105 et
+suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de
+l'ancienne, et notamment dans ce huitième vers du premier sonnet,
+_trattar_, au lieu de _tractar_. La même remarque s'applique aux mots
+_tengo_, du neuvième vers, qu'il faut écrire _tengho_ pour se retrouver
+avec l'orthographe du poëme; _difetto_, du treizième vers, qui est ici
+au lieu de _difecto_; et, ce qui est plus remarquable, _ho_, au lieu de
+_o_, dans le premier vers du tercet ajouté: _Cara fiamma per ciu'l core
+o caldo_. Cette première personne du présent; écrite par l'_o_ simple,
+et non pas par _ho_, comme dans M. _Baldelli_, prouve que Boccace
+l'écrivait ainsi; il n'écrivait donc pas _ho_, comme on l'a fait depuis,
+et comme Métastase et d'autres écrivains en vers et en prose ont
+récemment cessé de le faire.
+
+À cette gêne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore
+celle de diviser son _Amorosa Visione_ en cinquante chants, tous d'un
+nombre de vers parfaitement égal. Chacun de ces chants a vingt-neuf
+tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de _chiusa_, pour
+chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le poëme entier, quatre
+mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant,
+où il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers à la somme
+totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un poëme dans ce
+genre pour sa maîtresse, on en concluerait qu'il ne serait ni poëte ni
+amoureux: Boccace était cependant l'un et l'autre; mais les temps sont
+changés.
+
+
+Page 114, note(4)--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chénier n'était
+point encore attaqué de sa dernière maladie; et, malgré l'état
+habituellement inquiétant de sa santé, on pouvait encore espérer de le
+conserver long-temps: on était loin de croire aussi prochaine la perte
+irréparable qu'ont faite en lui la Littérature française et l'Institut.
+
+
+Page 153, addition à la note(2).--L'édition de Florence, Giunta, 1605,
+est celle qui fut faite d'après l'excellent travail de _Bastiano de'
+Rossi_, surnommé l'_Inferigno_ dans l'académie de la Crusca. Les
+éditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de _Cresenzio_
+s'étaient multipliées, et il n'y en avait aucune qui ne fût remplie des
+fautes les plus grossières; il y en avait même un très-grand nombre dans
+la première édition de 1478. Les académiciens voulant se servir
+fréquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant
+aucune édition à laquelle ils pussent se fier, _Bastiano de' Rossi_ se
+chargea d'en préparer une qui pût être regardée comme classique. Il
+conféra les principales éditions entre elles et avec les six meilleurs
+manuscrits, et parvint à redonner au texte de cette élégante traduction,
+sa pureté primitive. C'est se savant philologue qui a réduit l'ouvrage
+dans la forme où il est aujourd'hui.
+
+
+Page 167, ligne 10. «_Villani_, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait
+mention de cette cérémonie, dans laquelle _Zanobi_, la couronne sur la
+tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous
+les barons de l'empereur.» Il compare ensuite _Zanobi_ avec Pétrarque,
+qui avait reçu le même honneur à Rome; il reconnaît que Pétrarque lui
+était supérieur, et avait traité de plus grands sujets; qu'il avait
+aussi écrit davantage, parce qu'il avait commencé plus tôt, _et avait
+vécut plus long-temps_. «Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est
+pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages étaient peu
+connus _pendant leur vie_; et, quoiqu'ils fussent agréables à entendre,
+les talents théologiques _de nos jours_ les font regarder comme de peu
+de valeur au jugement des sages: _Le virtu' theologiche a' nostri di le
+fanno riputare a vile nel cospetto de' savii_.» Le jugement des sages a
+varié depuis ce temps-là, du moins à l'égard de l'un de ces deux poëtes.
+On doit pourtant observer que _Villani_ ne parle ici que de poésies
+latines; mais ce passage donne lieu à une autre observation. Mathieu
+_Villani_, qui mourut en 1363, parle de _Zanobi_ et de Pétrarque comme
+s'ils étaient morts tous deux depuis long-temps. Cependant _Zanobi_ ne
+mourut que deux ans avant Mathieu, et Pétrarque survécut à ce dernier
+plus de dix ans. _Villani_ aurait-il vécu et écrit beaucoup plus
+long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquième
+livre de son Histoire aurait-il été altéré, peut-être même interpollé,
+dans des temps postérieurs, par quelque théologien zélé pour l'honneur
+de sa science? L'une ou l'autre de ces conséquences est certaine, et
+plus vraisemblablement la dernière; c'est une question sur laquelle je
+ne puis m'arrêter, et que je me borne à présenter aux bons critiques
+italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. _Zanobi_, couronné en
+1355, meurt en 1361; Mathieu _Villani_ en 1363, et Pétrarque en 1374
+seulement. Mathieu, arrêté par la mort dans la composition de son
+histoire, en a laissé onze livres: le passage que je suspecte est dans
+le cinquième. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de _Zanobi_, mort
+depuis si peu de temps, et de Pétrarque, vivant encore, comme il en est
+parlé dans ce passage? _E nota che_ IN QUESTO TEMPO _erano due
+eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca età.
+L'altro c'_ HAVEA. _nome messere Francesco di ser Petraccolo_... ERA _di
+maggiore eccelenzia, e maggiori e più alte materie compose, e più, però
+ch' e'_ VIVETTE PIU LUNGAMENTE, _e cominciò prima. Ma le loro cose_,
+NELLA LORO VITA _a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono
+dilettevoli a udire, le virtù theologiche_ A' NOSTRI DÌ, _le fanno
+riputare a vile nel cospetto de' savii_. Je persiste donc à regarder ce
+trait comme une interpollation théologique, faite dans le texte de
+_Villani_.
+
+
+Page 169, addition à la note(2).--_Zanobi_ avait commencé dans sa
+jeunesse un poëme à louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit
+que Pétrarque traitait le même sujet, il l'abandonna aussitôt. On a de
+lui une traduction assez élégante en prose des _Morales de S. Grégoire_;
+il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe
+sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conservée en manuscrit à
+Milan, dans la bibliothèque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer
+à _Zanobi_, par quelques personnes, un poëme sur la sphère, qui n'existe
+pas.
+
+
+Page 262, ligne 3 et suiv. «C'est de son école (d'Emmanuel Chrysoloras),
+que sortirent _Ambrogio Traversari_... _Palla Strozzi_, etc.» Ce dernier
+ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de
+Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des
+lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littéraire, et dans
+l'histoire politique. Depuis le commencement du siècle jusque vers l'an
+1434, on le voit remplir dans cette république, des ambassades et
+d'autres grands emplois. C'est à lui que Florence dut le rétablissement
+de son Université. Sa maison fut pendant plusieurs années l'asyle de
+Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. _Palla Strozzi_
+le soutint par ses libéralités, jusqu'au temps où Thomas passa dans la
+maison des Médicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer à Florence
+Emmanuel Chrysoloras. Il manquait à ce savant des livres grecs pour
+servir de texte à ses leçons; _Palla Strozzi_ en fit venir de Grèce un
+grand nombre à ses frais, et en fit présent à son maître. Il était, en
+un mot, rival de Cosme de Médicis, en amour des lettres et en
+libéralité; malheureusement il l'était aussi en politique; il fut un des
+principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi
+du bannissement des chefs du parti contraire. _Palla Strozzi_, exilé à
+Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de
+forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours
+des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote
+sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est
+inconnu, lui faisait dans la même langue d'autres lectures, et il ne se
+passait point de jour où il s'exerçât lui-même à traduire du grec en
+latin. Le pouvoir toujours croissant des Médicis empêcha qu'il fût
+jamais rappelé dans sa patrie. Il mourut à Padoue en 1462, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N°. 27.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+***** This file should be named 31720-0.txt or 31720-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31720/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/31720-0.zip b/31720-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..dad46c2
--- /dev/null
+++ b/31720-0.zip
Binary files differ
diff --git a/31720-8.txt b/31720-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..88926cb
--- /dev/null
+++ b/31720-8.txt
@@ -0,0 +1,14917 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littraire d'Italie (3/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguen
+
+Editor: Pierre-Claude-Franois Daunou
+
+Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTRAIRE
+D'ITALIE,
+
+PAR P. L. GINGUEN,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+
+SECONDE DITION,
+REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
+ORNE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
+
+PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME TROISIME.
+
+
+ PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-DITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N. 3.
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTRAIRE
+D'ITALIE.
+
+PREMIRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+BOCCACE.
+
+_Notice sur sa Vie; Coup-d'oeil gnral sur ses diffrents ouvrages,
+autres que le Dcameron_; en latin, _Traits mythologiques, historiques,
+etc.; seize glogues_; en italien, _Pomes; Romans en prose; la Vie du
+Dante; Commentaire sur la Divina Commedia_.
+
+
+L'effort que la nature fit en Italie au quatorzime sicle, en y
+produisant presque la fois trois grands hommes, fut d'autant plus
+heureux qu'ils reurent d'elle tous trois un gnie diffrent. Ils
+prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils
+arrivrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit
+aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni
+donner l'ide de celles de l'autre, ni y tre prfres ou mme
+compares, ni, par consquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier
+des trois parut s'lever moins haut que les deux autres; mais c'est le
+genre o il excella qui n'a pas la mme lvation. La manire dont il
+le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier
+rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore tre surpass.
+
+Jean Boccace naquit en 1313[1], d'une famille estime dans le commerce,
+originaire de _Certaldo_, chteau situ vingt milles de Florence, au
+bord de la rivire d'_Elsa_, dans une valle qui, du nom de cette
+rivire, a pris le nom de _Val d'Elsa_. Son pre, nomm _Boccaccio di
+Chellino_, c'est--dire Boccace, fils de Michel, ou peut-tre mme un de
+ses aeux, quitta _Certaldo_ pour aller s'tablir Florence, o il
+acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignt toute sa vie son
+nom les mots _da Certaldo_, il n'tait point n dans ce chteau; il
+voulut seulement dsigner le lieu qui avait t le berceau de sa
+famille. _Boccaccio di Chellino_, appel Paris par les affaires de son
+commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean
+Boccace fut le fruit. N Paris, il fut conduit encore enfant
+Florence, par son pre, et y reut la premire ducation, sous un
+grammairien habile, nomm _Giovanni da Strada_. Il annona bientt les
+dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de trs-prcoces
+pour la posie. Ds l'ge de sept ans, sans savoir un mot des rgles de
+la versification, il composait des fables, ou des espces de rcits en
+vers, qui lui firent donner le surnom de pote, parmi les enfants de
+son ge.
+
+[Note 1: Tiraboschi, _Storia della Letter. ital._, t. V, l. III, p.
+441.]
+
+Mais son pre, qui n'tait pas riche, ne voulant pas faire de lui un
+littrateur ni un pote, mais un bon marchand, comme il l'tait
+lui-mme, interrompit ses tudes lorsqu'il n'avait que dix ans, et le
+plaa chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmtique et la
+tenue des livres. Quelques mois aprs, ce marchand vint s'tablir
+Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui
+continua de marquer si peu de got pour cet tat, et donna si peu de
+satisfaction son matre, que celui-ci prit le parti de le renvoyer
+Florence, aprs six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances
+inutiles. Boccace, de retour chez son pre, y passa quelques annes
+toujours dans les mmes contrarits, toujours entran, parmi ses
+occupations mercantiles, vers la littrature et les arts d'imagination.
+Son pre essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour
+s'instruire plus en grand et avec plus d'agrment de son tat. A l'ge
+de vingt ans, ses voyages le conduisirent Naples[2]. En parcourant les
+curiosits des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce
+monument, le gnie potique, qui sommeillait en lui, se rveilla et se
+dclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets
+de son pre. Toutes ses tudes devinrent potiques. Virgile, Horace,
+Ovide, furent ses matres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua
+plusieurs fois la _Divina Commedia_, et l'une de ses premires
+compositions potiques fut peut-tre celle des _Arguments_ de ce
+pome[3]. Enfin, il le possdait si bien, qu'il en avait sans cesse la
+bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir
+des expressions du Dante pour rendre ses propres penses.
+
+[Note 2: 1333.]
+
+[Note 3: On trouve ces _Argomenti_ parmi les _Rime liriche del
+Boccaccio_, recueillies par M. Baldelli, et publies Livourne, 1802,
+in-8. Le mme M. Baldelli (_Vita di Giovanni Boccaccio_, Firenze, 1806,
+in-8.), fait remonter bien plus haut l'influence du gnie du Dante, sur
+celui de Boccace. Il croit que, ds l'ge de sept ans, lorsque les
+enfants le nommaient dj _le pote_, son pre, dans un de ses voyages,
+put le conduire avec lui Ravenne, o Dante vivait encore; que ce grand
+pote fut frapp des dispositions prcoces de cet enfant; qu'il lui dit,
+pour l'engager cultiver la posie, tout ce qui pouvait enflammer sa
+jeune tte, et lui donna sur l'art mme, les leons compatibles avec cet
+ge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frapp de l'vidence de ses
+preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Ptrarque, o il
+rappelle des expressions dont Boccace s'tait servi en lui crivant.
+_Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tib
+adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit_. Cela peut
+vouloir dire seulement, que Boccace, ds sa premire jeunesse, avait
+profondment tudi le Dante, et l'avait pris pour guide et pour matre.
+_Adalescentul_ ne convient gure un enfant de sept ans. On est
+cependant port adopter l'opinion]
+
+Le pre de Boccace, qui tait un bonhomme, le voyant si invinciblement
+passionn pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea
+seulement qu'il tudit aussi le droit canon. Boccace essaya de lui
+obir; mais il fit comme Ptrarque et comme tant d'autres hommes
+clbres, il ne put prendre aucun got pour tout ce fatras des
+Dcrtales, et revint avec une nouvelle ardeur la posie et aux
+lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'tude
+de la bonne latinit; il apprit les lments de la langue grecque, soit
+en Calabre, o elle tait assez commune, soit Naples, o il s'tait
+intimement li avec Paul de Prouse, grammairien trs-vers dans cette
+langue, et bibliothcaire du roi Robert. Il s'leva mme de plus
+hautes tudes, et cultiva les mathmatiques, l'astronomie ou plutt
+l'astrologie, o il eut pour matre un Gnois alors clbre, nomm
+Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyag. Il tudia aussi la
+philosophie sacre ou la thologie, mais il ne parat pas qu'il y et
+fait de grands progrs.
+
+Boccace tait fix Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un
+spectacle fait pour enflammer de plus en plus son gnie potique. Il fut
+tmoin de l'accueil honorable que Ptrarque reut la cour du roi
+Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au pote[4]. Il
+entendit sortir de cette bouche loquente l'loge de la posie et
+l'exposition des plus secrtes beauts de l'art. Cette pompe
+extraordinaire, et le bruit qui retentt Naples des ftes donnes
+Rome pour le couronnement de Ptrarque, le remplirent d'une mulation
+gnreuse, o il entrait si peu d'envie, qu'il sentit ds ce moment
+natre en lui, pour ce grand pote, la vnration d'un disciple et la
+tendre affection d'un ami.
+
+[Note 4: 1341.]
+
+Cette poque est marque dans sa vie par la naissance d'un attachement
+d'une autre espce. Il n'tait pas tellement livr l'tude, qu'il ne
+donnt une partie de son temps aux plaisirs de son ge. Dou d'une belle
+figure, d'un esprit vif et d'une sant brillante, au milieu d'une ville
+o la corruption des moeurs tait extrme, il avait mis peu de rserve et
+peut-tre de choix dans ses amours. Mais cette anne-l mme, dans une
+glise, et la veille de Pques, il vit, pour la premire fois, la jeune
+princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, marie depuis sept ou
+huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait une beaut
+parfaite les talents et les qualits les plus aimables[5]. Devenu
+amoureux d'elle, comme Ptrarque le devint de Laure, il le fut d'une
+autre manire, et obtint d'elle d'autres succs. C'est elle qu'il a si
+souvent dsigne sous le nom de _Fiammetta_, et c'est pour elle qu'il
+composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitul _Filocopo_.
+Il ne lui ddia pas seulement son pome de la _Thside_, comme le dit
+le comte Mazzuchelli[6], il le composa aussi pour elle: il lui dit mme
+dans sa ddicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnatra,
+dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrives
+eux-mmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de
+leurs amours; il en parle d'une manire diffrente, et mme un peu
+contradictoire. Le fond tait rel et trs-rel; mais il y ajouta, dans
+ses rcits, du potique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intresse
+peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une
+de ces passions qui disposent de la vie, et qui y rpandent leur intrt
+comme leur influence. Dante et Ptrarque n'aimrent point des filles de
+rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout
+est plein de Batrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des
+reines, et Marie, dguise sous le nom de _Fiammetta_, n'a l'air que
+d'une femme galante, comme tant d'autres.
+
+[Note 5: Voyez _Vita di Giov. Boccaccio_, p. 22, et la fin de
+ouvrage, _Illustrazione quinta_.]
+
+[Note 6: _Scrittor. ital._, vol. II, part. III, p. 1317.]
+
+Ses plaisirs furent interrompus. Le pre de Boccace, devenu vieux, et
+ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprs de lui[7].
+Florence tait alors dans de fcheuses circonstances: c'tait le temps
+de la tyrannie du duc d'Athnes[8], envoy par le roi de Naples aux
+Florentins, sous prtexte de protger leur libert. L'abus qu'il fit de
+sa puissance la dtruisit; il fut chass; la lutte entre la noblesse et
+le peuple recommena; le gouvernement populaire prvalut, et les choses
+n'en allrent pas mieux. Il ne parat pas que Boccace prt aucune part
+tous ces mouvements. Le souvenir de _Fiammetta_, et la composition de
+quelques ouvrages o il a consacr ce souvenir, taient sa ressource
+contre l'importunit des agitations civiles. Il y crivit entre autres
+l'_Ameto_ ou l'_Admte_, joli roman ml de prose et de vers. Cependant
+son vieux pre se remaria; la prsence de son fils lui devint moins
+ncessaire, peut-tre mme importune. Boccace, rappel Naples par son
+amour et par quelque esprance de fortune, y reparut aprs deux ans
+d'absence[9]; tout y tait chang. Le roi Robert tait mort; Jeanne, sa
+fille, rgnait, ou plutt une rgence mal compose, des courtisans
+corrompus et l'odieuse Catanaise rgnaient sa place. Bientt
+l'assassinat du roi Andr exposa ce royaume des bouleversements plus
+terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la
+paix, s'y trouva environn de nouveaux troubles.
+
+[Note 7: 1342.]
+
+[Note 8: Gaultier de Brienne.]
+
+[Note 9: 1344.]
+
+Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics
+n'interrompirent les ftes et les divertissements de la cour et des
+cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace
+continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans
+ses ouvrages. Il parat qu'il sut mme se rendre agrable la reine
+Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,
+aimait les lettres et se plaisait, l'exemple de son pre, dans la
+conversation des savants et des potes. Boccace a fait, en plusieurs
+endroits, de grands loges de cette reine. Il eut bientt plaindre ses
+malheurs; bientt aussi la mort de son pre et les soins de famille qui
+en furent la suite, le rappelrent Florence[10], o il resta dsormais
+fix par la maturit de l'ge, l'estime de ses concitoyens, la part
+qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingus qui
+illustraient alors cette rpublique.
+
+[Note 10: 1350.]
+
+L'anne mme de son retour, Ptrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son
+triomphe, passa par Florence en se rendant Rome pour le jubil.
+Boccace le prvint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla
+au-devant de lui, le reut dans sa maison; et ce fut l, qu' l'ternel
+honneur de l'un et de l'autre, ils se lirent d'une amiti qui dura
+autant que leur vie. Rien ne fut plus utile la direction des travaux
+littraires de Boccace, et mme celle de sa conduite, que cette
+amiti. Les noeuds en furent encore resserrs Padoue, l'anne suivante,
+quand Boccace y fut envoy par la rpublique, pour porter Ptrarque le
+dcret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'tait pas la
+premire mission honorable dont il tait charg par ses concitoyens, et
+ce ne fut pas la dernire. Il s'tait acquis parmi eux une grande
+considration; et le fils d'un marchand tait devenu l'un des principaux
+personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un tat
+rpublicain o les meilleures familles subsistaient et s'levaient par
+le commerce; c'tait mme une famille de marchands qui tait destine
+enlever Florence son orageuse libert. Le pre de Boccace, quoiqu'il
+ne ft pas riche, avait occup les premires magistratures; il avait t
+l'un des Prieurs de la rpublique. Il n'tait donc pas tonnant que son
+fils, quoique jeune encore, y obtnt des emplois de confiance et des
+ambassades. Boccace avait t dj envoy Ravenne, auprs des
+seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,
+marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavire, descendre en Italie
+pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur
+ambassadeur[11]; et quand le bruit se rpandit en Italie que Charles IV
+y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyrent Avignon pour
+concerter avec le pape Innocent VI, la manire dont ils se
+comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoy, en 1365, en
+ambassade auprs d'Urbain V, qui avait paru mcontent de la conduite des
+Florentins. Enfin, deux ans aprs, il tait un des magistrats chargs de
+la conduite des stipendiaires, et, dans la mme anne, il fut encore
+dput vers le pape Urbain, non pas cette fois Avignon, mais Rome,
+o ce pontife avait rtabli le Saint-Sige.
+
+[Note 11: 1352.]
+
+Avant qu'il se ft li d'amiti avec Ptrarque, il avait rendu la
+supriorit potique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins
+quivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse la posie vulgaire, il
+s'tait flatt d'occuper la premire place aprs Dante. Il ne
+connaissait pas alors les posies italiennes de Ptrarque. Lorsqu'elles
+lui tombrent entre les mains, il en fut si surpris et si dcourag,
+qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.
+Ptrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne
+sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, ml peut-tre aussi
+d'un peu de dpit, fit prir des productions trs-prcieuses; mais ce
+qui en rsulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus
+de rang prendre en posie, tourna tous ses efforts du ct de la
+prose, qui reut de lui non-seulement plus de rgularit, mais le poli,
+les grces, les formes lgantes et l'harmonie, que personne ne lui
+avait encore donnes. Ce fut au dsespoir de ne pouvoir tre le second
+en vers, qu'il dut d'tre le premier en prose. Il s'leva surtout dans
+ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journes ou du
+_Dcameron_. Il l'avait commenc Naples; il le termina et le publia
+Florence, trois ans aprs son retour[12]. Le bruit que fit cette
+publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mmes dont elle
+fut l'objet, portrent au plus haut degr la rputation dont il
+jouissait dj en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore
+fait que bgayer, qu'elle parlait enfin, que la langue tait fixe, et
+que le vrai modle de l'loquence italienne existait pour toujours.
+
+[Note 12: 1353.]
+
+En mme temps que Boccace rendait ce grand service la langue vulgaire,
+il ne cessait d'appeler ses contemporains l'tude des langues
+anciennes, de les tudier lui-mme, de rechercher, de se procurer
+grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'oeuvre qui avaient pu
+chapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il
+faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver
+des liaisons que ces missions mmes lui donnaient occasion de former, il
+visitait partout les savants, les monuments, les bibliothques; il
+recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa
+main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait
+pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,
+d'orateurs et de potes latins, qu'il paratrait surprenant qu'un
+copiste de profession en et autant crit[13]. Dans une excursion qu'il
+fit au Mont-Cassin, monastre clbre o tait une bibliothque, pille
+plusieurs fois pendant les sicles de barbarie, mais qui avait toujours
+rpar ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens
+manuscrits, il fut aussi tonn qu'afflig de trouver cette bibliothque
+relgue dans un grenier o il ne put monter que par une chelle. Il n'y
+avait ni porte ni clture d'aucune espce. L'herbe croissait aux
+fentres, et tous les livres taient moisis et couverts de poussire. Il
+en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misrable tat. La
+douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des
+moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient
+un volume, en effaaient l'criture, et crivaient la place des
+psautiers et d'autres livres d'glise, qu'ils vendaient aux femmes et
+aux enfants[14]. Tel est l'tat o les anciens manuscrits n'taient que
+trop souvent rduits dans la plupart des monastres; et c'est ainsi que,
+si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on
+leur doit peut-tre la perte d'un nombre plus grand encore.
+
+[Note 13: Giann. Manetti, cit par M. Baldelli, _Vita del
+Boccaccio_, p. 127.]
+
+[Note 14: _Benvenuto da Imola_, Comment. sur Dante, _Paradis_, c.
+22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus pass en usage, t. I, p.
+113.]
+
+En se procurant et en copiant des manuscrits rares et prcieux, Boccace
+ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son
+ardeur pour l'tude, qui allait croissant avec l'ge; il se mettait
+encore en tat de faire, malgr la modicit de sa fortune, de riches
+prsents ses amis. Il exera surtout avec Ptrarque cette libralit
+littraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traits de Cicron et de
+Varron, tous copis de sa main; et comme il tendait ses recherches aux
+crits les plus estims des Pres de l'glise, il lui fit aussi prsent
+du _Trait de S. Augustin sur les Psaumes_. Enfin, dans une visite qu'il
+lui fit Milan[15], o il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point
+vu dans sa bibliothque le pome du Dante, qui tait ses yeux
+au-dessus de toutes les productions modernes, ds qu'il fut de retour
+Florence, il en commena une copie, excute avec toute la propret de
+son criture, qui tait fort belle, et qu'il fit dcorer de tous les
+ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,
+ajoutaient alors aux manuscrits les plus soigns; et il l'envoya
+l'anne suivante son ami, qu'il appelait toujours son matre[16].
+
+[Note 15: En 1359.]
+
+[Note 16: J'ai dj dit dans la Vie de Ptrarque, que ce manuscrit,
+prcieux sous tous les rapports, est la Bibliothque impriale, n.
+3199.]
+
+Ce sjour de Boccace Milan fait poque dans l'histoire de la
+littrature grecque en Italie. Parmi les diffrents objets dont les deux
+amis s'entretinrent, Ptrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,
+quelque temps auparavant, Padoue, d'un petit Calabrois nomm Lonce
+Pilate, qui, ayant pass presque toute sa vie en Grce, se donnait pour
+Grec, et l'tait du moins par la connaissance la plus tendue et
+l'habitude la plus familire de la langue. Ptrarque lui avait fait
+traduire en latin quelques morceaux d'Homre, qui lui avaient donn le
+plus vif dsir d'en avoir une traduction complte. L'imagination de
+Boccace s'chauffe ce rcit; Lonce Pilate tait alors Venise, d'o
+il comptait se rendre la cour d'Avignon: il conoit le dessein de
+l'attirer Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il
+part de Milan, va proposer au snat de Florence de crer dans cette
+ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le
+dcret, part pour Venise, porte lui-mme ce dcret au Calabrois, qu'il
+persuade par son loquence, qu'il emmne comme en triomphe, et qu'il
+loge dans sa propre maison.
+
+Il l'y garda pendant tout le temps que Lonce voulut rester
+Florence[17]; et, ce qui rendait plus mritoire ce trait d'amour pour la
+langue grecque, c'est que celui qui en tait l'objet, loin de procurer
+son hte une socit agrable, tait peut-tre le plus laid, le plus
+sale et le plus hargneux de tous les pdants. Le parti que Boccace en
+tira pour lui mme, fut de se faire expliquer en entier les deux pomes
+d'Homre, et de lui en faire rdiger sous ses yeux une traduction
+latine[18]. Il lui ft expliquer et traduire de mme seize Dialogues de
+Platon. Quant aux leons publiques, le succs en tait retard par
+l'extrme raret, et mme par la privation presque totale de livres
+grecs. Boccace mit toute son activit en rechercher de toutes parts,
+tout son dsintressement, ou plutt sa prodigalit se les procurer
+tout prix. Il en fit venir ses frais de la Grce mme; il en runit
+enfin un si grand nombre, que, dans le sicle suivant, un auteur
+florentin[19] qui crivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits
+grecs que possdait alors la Toscane taient dus aux soins et la
+gnrosit de Boccace.
+
+[Note 17: Il y resta prs de trois ans. En 1363, il partit pour
+Venise, d'o il passa Constantinople. peine y fut-il arriv, qu'il
+regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempte,
+dans la mer Adriatique, il fut tu par la foudre. Une riche provision de
+manuscrits grecs, qu'il apportait Ptrarque, prit avec lui.]
+
+[Note 18: Il parat que Lonce n'acheva pas la traduction de
+l'_Odysse_. Lorsque, six ans aprs, Boccace envoya Ptrarque une
+copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par
+la rponse de Ptrarque, que celle de l'_Odysse_ n'tait pas finie.
+(_Senil._, l. V, p. I.) Cependant cette traduction existait en entier,
+ainsi que celle de l'_Iliade_, dans l'abbaye Florentine, du temps de
+l'abb Mehus. (voyez _Vit. Ambr. Camald._, p. 273); et l'_Odysse_
+seulement, mais aussi toute entire, dans la bibliothque des Mdicis
+(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois
+vers, dans une note sur le premier des claircissements
+(_Illustrazioni_) qu'il a mis la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.]
+
+[Note 19: Giannozzo Manetti.]
+
+Malgr toute son application s'instruire lui-mme dans cette langue,
+qu'il avait prcdemment tudie Naples, il ne faut pas croire qu'il
+devint un hellniste aussi profond que le furent Florence plusieurs
+hommes de lettres, dans les deux sicles suivants. Le dfaut de
+grammaires et de lexiques grecs empchait alors d'acqurir une
+connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirs de ses
+ouvrages d'rudition[20], qui prouvent que le vrai sens des termes lui
+chappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les
+leons qu'il prit de Lonce Pilate, il s'occupa des choses et des ides
+plus que des mots[21]. Mais il n'en eut pas moins le mrite de rpandre
+le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour
+des lettres grecques. son exemple, d'autres esprits distingus
+s'adonnrent cette tude, et fondrent Florence une espce de
+colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue tait encore
+trangre toutes les coles et toutes universits, et long-temps
+avant que la chute de l'empire grec en facilitt l'tude en Italie et
+dans le reste de l'Europe. On s'est habitu dire, et l'on rpte
+encore par routine, que la dispersion des savants grecs, la
+destruction de leur empire, avait t en Europe la source de la
+renaissance des lettres. Mais Dante, Ptrarque, et surtout Boccace,
+donnent le dmenti cette assertion banale; et l'on voit dj ici, ce
+qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas
+moins devenue la nouvelle Athnes, quand mme l'ancienne et toutes les
+les, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombes sous les coups
+d'un vainqueur ignorant et barbare.
+
+[Note 20: M. Baldelli, _Vita del Bocc._, p. 139, note.]
+
+[Note 21: _Id. ibid._]
+
+La gnrosit naturelle de Boccace, excite par les deux passions les
+plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit
+oublier la mdiocrit de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir ces
+dpenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout
+depuis ce moment qu'il fut tourment de tous les embarras qu'entrane un
+drangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,
+son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur tous ses
+gots, contriburent aussi cet tat de gne o il se trouva rduit, et
+qui alla jusqu' l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnrent
+alors, comme cela est arriv dans tous les temps. Mais il n'en fut pas
+ainsi de Ptrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses
+livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace
+refusa par amour pour sa libert. Ptrarque fut loin de l'en blmer, car
+il n'tait pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et
+qui, quelques raisons que l'on allgue, ne pardonnent pas le refus d'y
+obir; mais il lui pardonna moins aisment de ne vouloir pas venir
+partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui crivit ce sujet est
+d'une simplicit touchante. Je vous loue d'avoir refus de grandes
+richesses que je vous offrais, et d'avoir prfr la libert de l'me et
+une pauvret tranquille; mais je ne vous loue pas de mme de refuser un
+ami qui vous a tant de fois appel. Je ne suis pas en tat de vous
+enrichir: si j'y tais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma
+plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec
+vous. Je suis dans une position o ce qui suffit pour un suffira
+abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un coeur et qu'une maison.
+Vous me faites injure, si vous ddaignez ce que je vous offre, et plus
+encore, si vous en doutez[22]. Boccace n'accepta point ces offres
+gnreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si
+bon coeur, et il fallut bien que Ptrarque lui pardonnt enfin ce refus,
+accompagn d'un redoublement d'amiti.
+
+[Note 22: Petrarch., _Senil._, l. I, p. 4, tout la fin.]
+
+Ce n'tait pas toujours de littrature et de philosophie qu'il tait
+question entre ces deux fidles amis. La vie que menait Boccace, et la
+licence de ses premiers crits, ne plaisaient point Ptrarque, qui lui
+parlait et lui crivait l dessus avec toute la tendresse et toute
+l'autorit d'un pre.
+
+Tant que dura le feu de l'ge, ces conseils toujours bien reus, furent
+peu suivis. Le progrs du temps amena d'autres dispositions, et un fait
+singulier en prcipita les effets. Un jour que Boccace tait dans sa
+maison, Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait
+pas[23], demanda lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la
+part du bienheureux pre Petroni, religieux de la mme chartreuse, qui
+n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait fond par la
+permission de Dieu. Il lui reprsenta, au nom de ce pre, le danger o
+il tait s'il ne rformait pas ses moeurs et ses crits, et lui fit des
+remontrances vhmentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur
+son penchant l'amour. Le bienheureux pre Petroni, ajouta-t-il, m'a
+charg en mourant de venir vous engager changer de vie, renoncer
+la posie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous
+mourrez bientt, et des supplices ternels vous attendent. Ce
+chartreux, pour accrditer sa mission, apprit Boccace que le pre
+Petroni avait vu Jsus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage
+tout ce qui se passe sur la terre: le prsent, le pass, l'avenir. Il
+lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'tre
+connu que de lui seul; enfin, il lui annona qu'il allait remplir des
+commissions semblables Naples, en France, en Angleterre, et qu'il
+irait ensuite trouver Ptrarque.
+
+[Note 23: Il se nommait _Giovacchino Ciani_.]
+
+Boccace, frapp de cette prdiction, de ces menaces, et de la rvlation
+de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la
+rforme. Il renona aux femmes, la posie, et rsolut de vendre sa
+bibliothque, toute compose de potes et d'auteurs profanes. Il fit
+part de ses projets et de la visite qui les avait fait natre
+Ptrarque, qui lui rpondit comme il convenait son amiti, sa pit,
+mais aussi sa sagesse et son exprience. Il approuva la rforme des
+moeurs et blma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la
+prtendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux
+vivant. Voir Jsus-Christ des yeux, du corps, crivait-il Boccace,
+c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,
+dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la
+saintet, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la
+Divinit cacht la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce
+moment. Quand l'envoy du dfunt sera venu jusqu' moi, aprs avoir
+rempli les autres missions dont il est charg, je verrai quelle foi je
+dois ajouter ses paroles. L'ge de cet homme, son front, ses yeux, ses
+moeurs, son attitude, ses mouvements, sa manire de marcher, de
+s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de
+l'orateur, serviront m'clairer[24].
+
+[Note 24: _Petrarc. Senil_, l. I, p. 4. C'est la fin de cette
+longue lettre, qu'il rpte Boccace l'offre dont il est parl plus
+haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est raconte
+comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, la date
+du 29 mai, t. VII, page 228.]
+
+C'tait en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors
+que Boccace prit l'habit ecclsiastique[25], et qu'il voulut se livrer
+l'tude de la thologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture
+lgre; mais il s'aperut bientt que c'tait commencer trop tard, que
+cette tude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des
+conseils de Ptrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.
+Environ deux ans aprs, il se rendit la cour de Naples, invit par le
+grand snchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu
+d'tre content de ce voyage. Aprs un assez bon accueil de la part du
+matre, il fut si mal log, si malproprement meubl dans son palais, il
+fut nourri une table si mal servie et si sale, avec des convives si
+peu dignes de lui[26], le grand snchal prit avec lui des airs de
+hauteur si insupportables pour un homme habitu aux gards et la
+bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir
+long-temps, et qu'il partit prcipitamment de cette cour inhospitalire.
+Au lieu de retourner directement Florence, il fit un long dtour, et
+alla jusqu' Venise, se ddommager auprs de Ptrarque, des dgots
+qu'il venait d'prouver[27]. Il y demeura trois mois, et put comparer
+loisir l'hospitalit offerte par l'amiti modeste avec la commensalit
+accorde par l'orgueilleuse grandeur[28].
+
+[Note 25: Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il
+tait fils naturel. Manni nous apprend (_Istoria del Decamerone di Giov.
+Boccac._, Florence, 1742, in-4., p. 14), que Joseph Marie Suars,
+camrier secret du pape Urbain VIII, et vque de Vaison, faisant des
+recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizime
+sicle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute
+sur l'illgitimit de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se
+procurer une copie de ces lettres; il a crit, ce sujet, M. Gurin,
+secrtaire de l'athne de Vaucluse, qui en a fait inutilement la
+recherche. Si ce titre existait encore au moment de la rvolution, M.
+Gurin croit qu'il aura t dtruit ou vendu, et perdu comme tant
+d'autre. Voyez _Vita del Boccac._, p. 164, note.]
+
+[Note 26: C'taient les parasites, les flatteurs, et avec eux les
+muletiers, les petits garons, les cuisiniers et les marmitons. _Prose
+di Dante e di Baccaccio_, cites par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle
+ide cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce
+temps-l!]
+
+[Note 27: 1363.]
+
+[Note 28: M. Baldelli, _loc. cit._]
+
+Florence, quand il y retourna, tait tourmente par la contagion et par
+la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait
+besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position
+est aussi saine qu'agrable, et qu'il affectionnait toujours, comme le
+premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intrt la petite
+maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus
+prcieux que ne serait un riche palais[29]. C'est l que, dans une
+entire indpendance et dans un parfait repos, il mdita, ou composa
+mme ses ouvrages en langue latine[30], qui lui ont obtenu, pendant deux
+sicles, parmi les mythologues et les rudits, le premier rang. La
+considration dont il jouissait Florence, l'accompagnait dans sa
+retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux
+ambassades auprs du pape Urbain V, l'une Avignon, l'autre Rome,
+dont nous avons dj parl. Dans la premire, il reut la cour
+pontificale un accueil qu'il devait peut-tre en partie l'amiti de
+Ptrarque. Le patriarche de Jrusalem, Philippe de Cabassoles, le serra
+dans ses bras, en prsence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui
+semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint
+pour lui-mme, dans sa seconde ambassade, un loge flatteur de la part
+d'un pontife aussi vertueux que l'tait Urbain V. Ce pape, dans sa
+rponse au snat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean
+Boccace, tant cause de la rpublique qu'en considration de ses
+vertus. L'auteur du Dcamron tait alors devenu un des principaux
+ornements du clerg. On en cite encore pour preuve une commission que
+lui donna, quelques annes aprs, l'vque de Florence, ayant, dit ce
+prlat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection
+de Jean Boccace, citoyen et ecclsiastique florentin, dans sa prudence
+et dans la puret de sa foi[31], etc.
+
+[Note 29: M. Baldelli, p. 173. Quelques sicles aprs, la famille
+des Mdicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses
+propres armes, et y fit sculpter cette inscription:
+
+ _Has olim exiguas coluit Boccatius oedes
+ Nomine qui terras occupat, astra, polum._
+
+Cette maison a pass depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le
+dessin, _ub sup._, p. II.]
+
+[Note 30: _De Genealogi Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis_,
+etc.; _de casibus virorum et foeminarum illustrium; de Claris
+mulieribus_.]
+
+[Note 31: Il s'agissait de l'excution d'un legs relatif une
+fondation ecclsiastique, _Confidens quam plurimum_, disait cet vque,
+_de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de
+Certoldo, civis et clerici florentini_. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.
+191, note.]
+
+Ds qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son coeur qui
+l'entranaient toujours vers Ptrarque. Il se rendit Venise, o il
+croyait la trouver. Ptrarque tait Pavie, auprs de Galas Visconti,
+qui l'y avait appel. Boccace fut reu par la fille et le gendre de son
+ami, comme il l'et t par ses propres enfants; mais ils ne purent lui
+rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son
+esprit et son me avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de
+Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'tat de gne o
+il se trouvait, lui rendait ncessaires des secours d'une autre nature.
+Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait t son
+compagnon d'tudes, et qui l'invita l'aller trouver la Chartreuse de
+Saint-tienne en Calabre, dont il tait abb. Boccace fit avec confiance
+ce long voyage[32]: sa confiance tait mal place: l'abb[33] vita mme
+sa prsence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les
+embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant
+ Naples que Boccace s'tait fait chartreux. On n'est pas d'accord sur
+l'poque o ce bruit s'y rpandit; mais il est probable que ce fut
+l'occasion de ce malheureux voyage[34].
+
+[Note 32: 1370.]
+
+[Note 33: Il s'appelait _Niccol di Montefalcone_.]
+
+[Note 34: On trouve dans la Prface des Nouvelles de _Franco
+Sacchetti_, un sonnet de cet auteur, adress Boccace, sur sa prtendue
+entre dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet crit
+en 1362; l'auteur de la Prface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec
+plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage la Chartreuse de
+Calabre. _Vita di Giov. Bocc._, p. 195, note.]
+
+De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chass par les
+dsordres publics qu'il y voyait rgner, et peut-tre aussi par quelque
+mcontentement particulier, car il en partit avec une sorte
+d'indignation. Il se rendit Naples, o il trouva, dans des hommes du
+premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la
+tranquillit. Des offres sduisantes lui furent faites alors de tous
+cts; la reine Jeanne elle-mme fit son possible pour le retenir son
+service; mais il avait toujours prsent la mmoire ce qu'il avait
+souffert dans le palais du grand snchal, et l'ge avait encore
+augment en lui son amour pour l'indpendance. Quand il crut pouvoir en
+jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant
+Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo[35].
+
+[Note 35: 1373.]
+
+ peine y tait-il tabli, qu'il fut attaqu d'une maladie interne,
+accompagne d'une ruption dont son corps fut tout couvert, et qui le
+rendit un objet dgotant pour lui-mme[36]. Ses forces furent bientt
+comme ananties, et il resta dans un tat d'abattement qui ne lui
+permettait plus d'crire, de lire, ni mme de penser. Une crise
+terrible, une fivre ardente, un dlire nocturne, qui lui fit voir, dans
+une vie future, les objets les plus effrayants, oprrent en lui une
+rvolution salutaire: il gurit et se trouva mme promptement en tat,
+quoique trs-affaibli par sa maladie, de rpondre une nouvelle marque
+d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu
+d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'loge du Dante, il avait
+profess une si haute admiration pour son pome, qu'il avait opr,
+son gard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les
+injustices qui avaient t faites ce gnie extraordinaire, et son
+ouvrage, d'abord mal apprci, avait acquis peu peu dans l'opinion la
+place qui lui tait due. On tait, pour ainsi dire, en peine de savoir
+par quels hommages publics on pourrait honorer sa mmoire. Enfin, le
+snat fonda une chaire spciale, pour lire publiquement _la divina
+Commedia_, en expliquer les endroits difficiles, et en dvelopper les
+beauts. Un traitement annuel de cent florins fut attach cette
+chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte Boccace. Malgr
+sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si
+bien avec ses sentiments presque religieux pour ce pote, et il se mit
+aussitt en tat de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans
+l'glise de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, poque qui n'est
+indiffrente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.
+
+[Note 36: _Cominci a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli
+la vita tediosa e afflitta. Aggrav il male debolezza d'intestini,
+ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'
+sintomi i pi sinistri_, etc. M. Baldelli, _Vita di Giov. Bocc._, p. 199
+et 200.]
+
+Au milieu de ce travail que la destruction presque entire de ses forces
+lui rendait trs-pnible, et qu'il tait mme forc d'interrompre de
+temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pt recevoir vint le
+frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il
+appelait son pre et son matre: Franois de Brossano, gendre de
+Ptrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,
+de Venise, les cinquante florins que Ptrarque lui avait lgus par son
+testament.
+
+Mon premier mouvement, lui rpondit Boccace, a t d'aller aussitt
+donner de bien justes larmes votre malheur et au mien, adresser avec
+vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel pre les derniers
+adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie
+la comdie du Dante, je suis attaqu d'une maladie plutt longue et
+ennuyeuse qu'accompagne d'aucun danger. Il dcrit ensuite l'tat de
+langueur, de maigreur et de faiblesse o il est rduit. peine a-t-il
+pu se traner jusqu' Certaldo, dans la maison de ses pres[37], o il
+continue de languir, n'attendant plus sa gurison que de Dieu. Mais,
+continue-t-il, c'est assez parler de moi: aprs avoir reu et lu votre
+lettre, ma douleur s'est renouvele, et j'ai encore pleur pendant
+presque toute une nuit, non par piti pour cet excellent homme (sa
+probit, ses moeurs, ses jenes, ses veilles, ses prires et toutes ses
+vertus m'assurent qu'il est all se runir Dieu, et qu'il jouit de
+l'ternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laisss sur
+cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourment par
+les flots et les vents, et jet parmi les rochers. En me livrant aux
+innombrables agitations de mon propre coeur, je pense l'tat o doit
+tre le vtre et celui de la respectable Tullie, ma chre soeur, et votre
+pouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus
+amre... Comme Florentin, je porte envie Arqua, en voyant que
+l'humilit de l'ami que nous pleurons, plutt que le mrite de ce lieu,
+lui a procur le bonheur de possder le corps de celui dont le noble
+coeur fut le sjour chri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le
+temple de tous les arts, et surtout de cette loquence cicronienne,
+dont ses crits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu' prsent inconnu,
+non seulement aux trangers, mais aux habitants de Padoue, sera
+dsormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.
+On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors mme
+que nous ne les aimons pas, parce qu' leur racine sont placs les os de
+Virgile; Tomes, le Phase et les extrmits du Pont-Euxin, qui possdent
+le tombeau d'Ovide, et Smyrne, cause de celui d'Homre... Je ne doute
+point que le navigateur, revenant charg de richesses des bords les plus
+loigns de l'Ocan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de
+loin avec respect le sommet des monts Euganes, et ne dise, ou en
+lui-mme ou ses amis: Voil ces montagnes qui renferment dans leurs
+entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les
+sciences, Ptrarque, ce pote loquent, dcor jadis dans la reine des
+villes, de la couronne triomphale, et qui a laiss dans tant d'crits
+des gages d'une immortelle renomme... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a
+pas t donn de possder les cendres d'un fils aussi illustre. En
+effet, tu tais indigne d'un tel honneur; tu as nglig pendant sa vie
+de l'attirer toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu
+l'aurais appel, s'il et t un artisan de trahisons et de crimes,
+s'il se ft rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie[38].
+
+[Note 37: _In avitum Certaldi agrum._]
+
+[Note 38: Lettre de Boccace Franois de Brossano, publie par
+l'abb Mehus, _Vita Ambros. Camald._, pag. 203-205.]
+
+Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir
+combien Boccace fut affect de cette perte. Son imagination est mue
+comme son coeur. On aime retrouver ces traces du sentiment qui unissait
+deux hommes clbres. Elles deviendraient surtout prcieuses, et
+pourraient n'tre pas sans utilit, dans des temps o les gens de
+lettres s'isoleraient entirement les uns des autres, se concentreraient
+chacun dans leur intrt particulier, n'auraient mme plus pour intrt
+commun celui de la gloire et du progrs des lettres, et sembleraient
+ignorer quel charme prtent l'exercice des facults de l'esprit les
+communications, les conseils et les doux panchements de
+l'amiti.--Boccace ne put en effet se rtablir ni par le sjour de la
+campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il
+mit, mais trop tard, dans l'activit de ses travaux. Il languit encore
+jusqu' la fin de 1375, et mourut Certaldo le 21 dcembre, g de
+soixante-deux ans.
+
+Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, o il
+dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien deux
+neveux, fils de Jacques, son frre an. Le legs le plus considrable
+est celui de ses livres, presque tous copis de sa main, ou recueillis
+avec beaucoup de fatigues et de dpenses. Il en fait don un certain
+pre Martin, religieux de Saint-Augustin, son excuteur testamentaire et
+sans doute son directeur, qui dut les laisser son couvent; ils se sont
+ensuite perdus. Un savant clbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le sicle
+suivant, un acte de gnrosit qui devait les sauver; il fit faire et
+orner ses frais, dans ce couvent, une pice exprs, o les livres de
+Boccace furent dposs; mais le temps a fait disparatre la chambre, les
+ornements et les livres[39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il
+n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa
+jeunesse, et qui tait tabli Florence. Ce fut cependant ce fils qui
+prsida ses funrailles, et qui le fit enterrer honorablement
+Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son pre, une inscription en
+quatre vers latins, que Boccace avait compose lui-mme. Ces vers sont
+mdiocres, except le dernier, qui dit avec concision et lgance que
+Certaldo fut sa patrie, et la douce posie son tude[40]:
+
+ _Patria Certaldum, studium fuit alma posis_.
+
+[Note 39: Voyez Mehus, _Vita Ambr. Camald._, p. 288.]
+
+[Note 40:
+
+ _Hc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.
+ Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum
+ Mortalis vitoe, Genitor Bocchaccius illi,
+ Patria_ etc.]
+
+Boccace fut gnralement regrett Florence; o il n'avait cependant
+pas trouv dans sa pauvret beaucoup de secours. Plusieurs potes, et
+surtout _Franco Sacchetti_, firent des vers sa louange. Il fut frapp
+deux mdailles en son honneur; et la rpublique voulant, vingt ans
+aprs, rendre un hommage plus solennel sa mmoire, dlibra de lui
+riger un tombeau magnifique, ainsi qu' Dante et Ptrarque, dans
+l'glise de _Sancta-Maria del Fiore_; mais ce projet ne fut excut pour
+aucun de ces trois grands hommes.
+
+Le got dominant de Boccace, dans l'ge des passions, avait t l'amour
+du plaisir, tempr par celui de l'tude. Dans son ge avanc, l'amour
+de l'tude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune
+ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confis
+vinrent le chercher, et ds qu'il put en dposer le fardeau, il le fit.
+Il avait la mme aversion pour les affaires domestiques que pour les
+autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de
+ces fonctions prives qui engagent dans des discussions d'intrts avec
+les hommes. Son caractre tait franc et ouvert; il n'tait pourtant
+pas exempt d'un fiert dont on peut blmer l'excs, mais qui, surtout
+dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de
+sauve-garde l'honneur et la vertu. Sa figure tait belle; son visage
+rond et plein; ses traits en gnral un peu gros, mais rguliers; sa
+taille haute et forte; ses manires libres et engageantes; sa
+conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrment. La philosophie,
+l'rudition et la posie en taient les sujets les plus familiers, et il
+ne contribua peut-tre pas moins par ses entretiens que par ses crits
+rpandre dans sa patrie l'amour de l'tude et le got des lettres.
+
+Le plus considrable des ouvrages latins de Boccace est son _Trait de
+la gnalogie des Dieux_[41]. Ce fut le premier qu'il crivit depuis
+qu'il se fut retir Certaldo. Il le fit la demande de Hugues, roi de
+Chypre et de Jrusalem, qui il le ddia. Cet ouvrage est divis en
+quinze livres, et subdivis en chapitres, o l'auteur a runi tout ce
+que ses longues tudes avaient pu lui apprendre sur le systme
+mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres
+particuliers, de chaque dieu, desse ou gnie, et descend jusqu'aux
+demi-dieux et aux hros qui passrent pour tre les enfants des dieux.
+Dans son quatorzime livre, il dfend la posie contre ses dtracteurs,
+contre les ignorants, les pdants, les thologiens, les juristes, les
+moines et tous les prtendus docteurs de son sicle. Il dfinit ensuite
+ce que c'est que la posie, et en dmontre l'antiquit et l'utilit. Le
+quinzime livre contient une espce de rsum de tout l'ouvrage. Il y
+rend compte des sources o il a puis, des recherches qu'il a d faire,
+de la mthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait
+entreprendre. Il se croit enfin oblig de prouver qu'un chrtien peut
+sans indcence traiter des sujets de l'antiquit paenne.
+
+[Note 41: _De Genealogi Deorum_, lib. XV.]
+
+Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans aprs[42], eut alors, et
+dans le sicle suivant, beaucoup de rputation. Les crivains de ce
+temps lui prodigurent les plus grands loges[43]; toutes les
+bibliothques en eurent des copies, et ds que l'art de l'imprimerie fut
+invent, les ditions se multiplirent rapidement[44]: cela devait tre.
+Les notions que l'on avait alors de la mythologie taient si imparfaites
+et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de
+lumire: mais il a perdu de son prix mesure qu'il a paru sur ce mme
+sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une rudition
+plus tendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce
+qu'a dit Louis Vivs[45], que ce livre, o Boccace a rassembl en un
+seul corps les gnalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne
+pouvait l'attendre de son sicle.
+
+[Note 42: En 1373.]
+
+[Note 43: Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,
+etc.]
+
+[Note 44: L'une des premires ditions porte ce titre: _Genealogi
+Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum
+Hierusalem et Cypri regem_; et la fin du volume _Venetiis impressum
+anno salutis_, 1472, in-fol.]
+
+[Note 45: _Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam
+illo erat sculo sperandum_. Ludov. Vives, _de Tradend, Disciplin._]
+
+On en peut dire autant du petit Trait qu'il composa en un seul livre
+sur les montagnes, les forts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les
+tangs, et les diffrents noms de mer[46]. On le trouve ordinairement,
+et dans les ditions, et dans les manuscrits, la suite du prcdent.
+Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put
+tre alors trs-utile pour l'tude de la gographie ancienne, dont les
+notions taient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve
+expliqu, par ordre alphabtique, tout ce qui regarde chacune des
+montagnes, des forts, des fontaines, etc., dont il est question dans
+les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les
+variations qu'il a prouves chez les diffrents peuples et les
+diffrents auteurs, et lve ainsi les difficults, les quivoques et les
+erreurs auxquelles ces variations ont donn lieu.
+
+[Note 46: _De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,
+Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris_, imprim Venise,
+en 1473, in-fol.]
+
+Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le
+premier est un Trait _Des infortunes des Hommes et des Femmes
+illustres_[47]. Il commence par Adam et ve, et descend jusqu'aux
+personnages de son temps. Le second est intitul: _Des Femmes
+clbres_[48], et s'tend aussi depuis ve jusqu' la reine Jeanne de
+Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait
+beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus
+fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques ditions,
+une gravure en bois la reprsente mme en habits pontificaux, et
+entoure de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui rvla
+son sexe, et se dlivrant d'un fardeau dont le chef de l'glise ne dut
+jamais tre charg. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du
+Trait de Ptrarque, intitul: _Des Choses mmorables_; mais la latinit
+n'y est pas beaucoup prs aussi pure, et ne se rapproche pas autant de
+celle des bons sicles de Rome.
+
+[Note 47: _De casibus Virorum et Fminarum illustrium_, lib. IX.]
+
+[Note 48: _De claris Mulieribus_.]
+
+Cette diffrence est encore plus sensible dans les vers que dans la
+prose. Boccace a laiss seize glogues[49], dont plusieurs sont assez
+longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont
+particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint
+la duret et l'obscurit du style, les rend le plus souvent aussi
+difficiles entendre que peu agrables lire. Par exemple, la
+troisime glogue est intitule _Faunus_, et ce Faune, qui est le
+principal interlocuteur, est _Francesco degli Ordelaffi_, seigneur
+d'Imola, de Csne et de Forli. Il tait intime ami de Boccace, qui lui
+avait donn ce nom de Faune cause de sa passion pour la chasse et pour
+le sjour des forts[50]. Il eut des aventures extraordinaires, dont
+l'histoire de ce sicle fait mention, et auxquelles font allusion
+plusieurs passages de cette glogue. On n'entend rien ces passages, si
+l'on ne connat cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La
+quatrime est intitule _Dorus_; sous ce nom, le pote a voulu dsigner
+Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, poux de la reine
+Jeanne, qui tait fugitive comme lui[51], est le sujet de cette glogue.
+Boccace nous apprend lui-mme[52] que, comme Louis tait sans doute
+dvor d'amertume en se voyant chass de ses tats, et que le mot grec
+_doris_, signifie amertume, il lui a donn le nom de _Dorus_. Il y a
+deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.
+
+[Note 49: Imprimes Florence, par _Philippo di Giunta_, 1504,
+in-8.]
+
+[Note 50: Ces explications des glogues de Boccace ont t donnes
+par lui-mme; elles sont tires d'une de ses lettres latines, conserves
+en manuscrit dans la bibliothque Laurentienne, et dont Manni a publi
+tous les passages relatifs ces mmes explications, _Istor. del
+Decamer._, p. 55 et suiv. Elle a t imprime toute entire dans une
+Dissertation historique de _Domenico Antonio Gondolfo_, de l'ordre des
+Augustins, sur deux cents crivains clbres du mme ordre. Rome, 1704,
+in-4., l'article de frre _Martin de Signa_, qui elle fut adresse
+par l'auteur.]
+
+[Note 51: Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,
+pour venger le meurtre de son frre Andr.]
+
+[Note 52: Dans la lettre cite ci-dessus.]
+
+Le premier peut tre pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce
+que cette ville est situe sur une montagne, et que le roi y fut bien
+reu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand
+snchal[53], qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce
+que Pithyas fut pour Damon, selon Valre Maxime, dans son chapitre _De
+l'Amiti_. La cinquime glogue a pour titre _Sylva cadens_, la fort
+tombante; et ce n'est point une fort que Boccace y a voulu peindre,
+mais la ville de Naples dsole, dpeuple, et presque abattue et
+tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette
+fort, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les boeufs, tristes
+et malades, sont les habitants affligs. Le sujet de la sixime glogue
+est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus _Dorus_, mais
+_Alcestus_, parce qu'il tait devenu un trs-bon roi, et qu'il se
+portait avec ardeur la vertu. Or, _alce_, en grec, selon Boccace,
+signifie vertu; et _stus_, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela
+est contraire la rgle des tymologies, qui dfend de tirer celle du
+mme mot de deux langues diffrentes; mais on n'y regardait pas alors de
+si prs.
+
+[Note 53: Nicolas Acciajuoli.]
+
+Dans la septime glogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples
+qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette
+rpublique et les empereurs, sont peintes dans l'une, intituls
+_Jurgium_, sous l'emblme dispute entre le berger Daphnis, qui est
+l'empereur, et la bergre _Florida_, qui est Florence; l'autre, qui a
+pour titre _Midas_, reprsente la tyrannie d'un matre avare; et le
+pote a donn pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,
+ces deux modles antiques de l'amiti. Dans une autre, la neuvime,
+l'embarras et l'incertitude o se trouve Florence lors du couronnement
+de l'empereur, sont indiqus par le titre de _Lipis_, attendu que ce
+mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxit, incertitude[54];
+et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme _Batrachos_,
+mot qui signifie, en grec, une grenouille, parce que, dit l'auteur,
+nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des
+grenouilles. La dixime glogue est intitule _la Valle obscure_,
+parce qu'il y est question des enfers, lieu o le jour ne luit jamais.
+L'interlocuteur _Lycidas_, dsigne un tyran, du grec _lycos_, loup,
+animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur
+_Dorilas_, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le
+pote a donn dans une autre glogue le nom de _Dorus_ au roi Louis, et
+qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le mme nom qu'un roi,
+il appelle celui-ci, par diminutif, _Dorilas. Panthon_ est la titre de
+la onzime glogue, o l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses
+divines. L'glise y parat sous le nom de Myrile; et, par son
+interlocuteur _Glaucus_, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,
+Glaucus tait un pcheur qui, ayant got d'une certaine herbe, se jeta
+tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.
+Pierre fut un pcheur aussi; ayant got la doctrine du Christ, il se
+jeta dans les flots, c'est--dire, travers les menaces et les fureurs
+des ennemis du nom chrtien, et il devint ainsi Dieu lui-mme,
+c'est--dire saint[55].--Tout cela est dit de trs-bonne foi, et il faut
+avouer que l'auteur de ces allgories parat fort diffrent de celui du
+Dcamron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux
+que Boccace crivit en langue vulgaire.
+
+[Note 54: _Lipis groec, latin dicitur anxietas_. Ub. supr.]
+
+[Note 55: Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq
+dernires glogues. On peut les voir, _ub. supr._, p. 60, 61 et 62. Je
+citerai pourtant ici la quinzime, intitule _Philostropus_, de
+_philos_, ami, et _strepo_, tourner, convertir; Boccace y reprsente sa
+conversion, et il avoue qu'il la doit l'amiti. Sous le nom de
+_Philostropus_, dit-il lui-mme, j'entends mon illustre matre Franois
+Ptrarque, dont les conseils m'ont souvent engag quitter les plaisirs
+du monde pour les choses de l'ternit, et qui est ainsi parvenu, sinon
+ changer tout--fait, du moins beaucoup amliorer mes penchants; et
+je me dsigne moi-mme sous le nom de _Thiplos_, qui peut aussi convenir
+ tout autre homme aveugl comme moi par le faux clat des choses
+mortelles, parce que _thiphos_, en grec (il a voulu dire _typhlos_),
+signifie un aveugle.]
+
+La posie fut son premier amour, et mme il l'aima toute sa vie:
+_studium fuit alma posis_. Nous avons cependant vu comment il traita
+ses vers italiens quand il et connu ceux de Ptrarque. Mais ce ne
+furent sans doute que des sonnets et d'autres posies amoureuses qu'il
+livra aux flammes. Il pargna les grands pomes qui lui avaient cot
+plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir
+essay le premier en langue vulgaire, une sorte d'pope, et d'tre
+l'inventeur de l'_ottava rima_, forme potique si heureuse, qu'un seul
+pote except[56], elle fut ensuite adopte par tous les piques
+italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la
+posie italienne ne pouvaient convenir une narration suivie. Le
+sonnet et la _canzone_ taient dcidment appropris au genre lyrique.
+La _terza rima_ avait quelque chose de contraint et d'austre, et les
+repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, ds
+l'origine, accompagna la posie pique ou narrative. L'entrelacement des
+six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des
+deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels parat
+s'appuyer l'octave entire, furent l'invention d'une oreille dlicate;
+et quoiqu'elle ait des inconvnients, qui ont influ plus qu'on ne pense
+sur quelques vices reprochs l'pope italienne, et dont l'pope des
+anciens tait exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour
+avoir t si gnralement adopte.
+
+[Note 56: Le Trissino.]
+
+On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la _Thside_ fut le premier
+pome qu'il composa, et qu'il le fit Naples pour plaire sa chre
+_Fiammetta_. C'est donc dans la _Thside_ que parut, pour la premire
+fois, la forme harmonieuse de l'_ottava rima_, dont Boccace est
+gnralement reconnu pour inventeur[57]; et ce fut le premier pome o,
+renonant aux visions et aux songes, qui taient devenus pour les
+fictions potiques comme un cadre universel, l'auteur, l'exemple des
+anciens potes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des
+aventures diverses, un dnouement. Ces deux circonstances suffisent
+pour faire de la _Thside_ un monument littraire qui ne sera jamais
+sans intrt.
+
+[Note 57: Le Trissino, dans sa _Potique_; le Crescimbeni, dans son
+_Hist. de la Posie vulgaire_, et presque tous les auteurs italiens,
+attribuent cette invention Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,
+t. I, p. 199, que la premire origine de ce rhythme est due aux
+Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens
+Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que
+l'addition d'une troisime rime, pour les deux derniers vers, appartient
+aux Toscans. _Prose_, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de
+l'Allacci (_Poeti Antichi raccolti da codici manoscr._, etc., Napoli,
+1661), on trouve une _canzone_ de Giovanni de Buonandrea, dont les
+quatre strophes sont de huit vers andcasyllabes, sur deux seules rimes
+croises. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont
+t de la mme opinion que le Bembo, convient avec sa candeur
+accoutume, que l'octave avec trois rimes a t employe en France,
+avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute
+entire, une de ces octaves cite par Pasquier (_Recherches de la
+France_, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
+
+ Au Rinouyiau de la doulsour d'est
+ Que reclaircit li doiz la fontaine,
+ Et que son vert bois, et verger, et pr,
+ Et li rosiers en may florit et graine;
+ Lors chanterai que trop m'ara grev
+ Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:
+ Et fins amis tort acoisonnez,
+ Et moult souvent de lger effrez.
+
+Mais il ne parat pas que ce rhythme agrable, que l'oreille dlicate du
+comte de Champagne lui avait inspir, et t adopt et ft devenu
+commun en France. En Italie, les Toscans furent srement les premiers
+en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connt la
+chanson de Thibault, soit qu'il ne la connt pas, employa, dans sa
+_Thside_, l'octave trois rimes, telle qu'elle est reste depuis.]
+
+Le pome est divis en douze livres. Thse, qui lui donne son nom, n'en
+est cependant pas le hros. Ses exploits n'y forment qu'un grand
+pisode; mais c'est en quelque sorte dans cet pisode qu'est contenue
+l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes
+Thbains, Arcitas et Palmon, pour milie, l'une des amazones. Ces
+femmes guerrires paraissent les premires sur la scne. Leurs combats
+contre Thse, la victoire de ce hros, son amour pour leur reine
+Hippolyte, son mariage avec elle, et les ftes de ce mariage, clbres
+en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre
+guerre celle de Thbes, s'est termine. Cron a refus la spulture aux
+guerriers tus pendant le sige. Thse tant revenu de Scythie
+Athnes, avec son pouse Hippolyte, les veuves et les mres des
+guerriers qui Cron refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer
+contre ce tyran. Thse marche vers Thbes, dfait Cron en bataille
+range, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blesss
+faits prisonniers, mais traits avec humanit. Parmi la foule de ces
+derniers se trouvent, Arcitas et Palmon, deux jeunes guerriers du sang
+royal de Thbes. Thse instruit de leur naissance, fait prendre d'eux
+le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et
+les destine orner son triomphe. Les deux amis sont enferms dans une
+prison Athnes, auprs des jardins de Thse. Une jeune amazone de la
+suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en
+cueillant des fleurs. Arcitas et Palmon l'aperoivent, en deviennent
+amoureux, et c'est leur rivalit et leur amiti, ce sont vicissitudes de
+leur passion pour Emilie qui font le vritable sujet du pome.
+
+Aprs diverses aventures, Thse, qui est instruit de leur amour, se
+donne un plaisir dont l'ide appartient aux sicles chevaleresques, et
+point du tout aux sicles hroques. Il leur ordonne de combattre l'un
+contre l'autre, chacun la tte de cent guerriers, et promet au
+vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie
+chappe de l'enfer fait tomber son cheval; et il est bless
+mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut
+recevoir le prix qui lui avait t promis, et mourir poux d'Emilie. Il
+expire aprs avoir reu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palmon,
+qui n'avait point cess d'tre son ami, le pleurent. Tous deux
+paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours la mme
+consolation. Thse veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi
+que finit le pome. La narration en est facile et naturelle; les
+vnements, assez bien conduits, ne sont pas enchans sans art les uns
+aux autres: il y a de l'abondance et de la facilit dans les
+descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les dtails,
+mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave
+y a la mme forme qu'elle a toujours conserve depuis; mais elle n'a
+point encore la noblesses, la grce, les chutes heureuses et l'harmonie
+soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui
+donner.
+
+Le _Filostrato_ pome en dix parties, aussi en _ottava rima_, est peu
+prs du mme temps. Boccace l'adresse de mme _Fiammetta_, ou la
+princesse Marie, qui tait alors absente de Naples, et oblige de suivre
+la cour Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps
+hroques accommode la moderne. _Filostrato_ n'est point le nom du
+hros, c'est Trole, fils de Priam, roi srnissime de Troie, comme
+notre auteur; et il intitule son pome _Philostrate_, nom compos, selon
+sa mauvaise mthode tymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui
+signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur
+qui arrive Trole est d'tre ainsi vaincu, et de l'tre si bien qu'il
+en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chrysis, qui n'est
+pas ici, comme dans Homre, fille de Chryss, grand-prtre d'Apollon,
+mais fille de Calchas, vque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifi
+dans l'argument du premier livre. Trole fait confidence de son amour
+Pandarus, cousin de Chrysis, qui lui rend de trs-bons offices auprs
+de sa cousine. Chrysis hsite quelque temps se rendre; mais elle cde
+ l'amour, aux soins empresss de Trole, et aux conseils de Pandarus.
+Les deux amants sont heureux. On reconnat l'auteur du _Dcamron_ dans
+la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,
+est mle d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais
+qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la mme grce. Un fils de roi ne
+pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi
+Trole pendant le sige, s'arrachait-il souvent des bras de Chrysis,
+soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque
+trve, pour aller chasser dans les forts, tenant sur le poing un faucon
+ou quelque autre oiseau de chasse.
+
+Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas tait pass dans le camp des
+Grecs, et avait laiss sa fille Troie. Les Troyens, vaincus dans
+plusieurs combats, demandent une trve; entr'autres conditions, les
+Grecs exigent que Chrysis soit rendue son pre. Les deux amants sont
+spars. Trole est au dsespoir. Chrysis est reue au camp des Grecs
+avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accable de
+tristesse, et ne pensant qu'a son cher Trole. Diomde entreprend de la
+consoler; le guerrier qui blessa Vnus ne peut pas tre aussi aimable
+que Trole; mais Trole est absent; Diomde devient plus pressant de
+jour en jour; le coeur de Chrysis est faible. Il cde enfin, et le
+malheureux Trole est oubli. Il ne cesse, pendant ce temps-l, de
+penser elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir
+infidle; il veut se tuer; Pandarus l'en empche, ses frres et ses
+soeurs s'empressent autour de lui, et cherchent le distraire de sa
+douleur. Sa soeur Cassandre, qui l'infidlit de Chrysis est rvle,
+tche de le dgoter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu tais
+amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour
+la fille d'un prtre sclrat qui a lchement abandonn sa patrie.
+Trole se fche contre sa soeur, dont le talent, comme on sait, n'tait
+pas de se faire croire: il lui soutient que Chrysis est une honnte
+personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trve est
+rompue; les Grecs continuent d'tre vainqueurs. Achille tue Hector. La
+famille de Priam est plonge dans le deuil. Rien ne distrait Trole de
+son amour. Il combat la tte des phalanges troyennes. Il revient
+couvert de sang et de poussire, et recommence pleurer Chrysis. Mais
+il est enfin instruit de son infidlit: il en a des preuves qui ne lui
+permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui
+se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les
+moyens. Il se prcipite avec fureur, et est enfin tu par Achille.
+
+On remarque dans ce pome les mmes qualits et peu prs les mmes
+dfauts que dans la _Thside_. Peut-tre a-t-il cependant plus
+d'intrt; peut-tre aussi le style en a-t-il un peu plus d'lgance, et
+les sentiments plus de chaleur et de vrit. Des critiques habiles, tels
+que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands loges; enfin il est
+mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorit, ou
+texte de langue. Il fut imprim Paris en 1789, et l'diteur l'annona
+comme paraissant au jour pour la premire fois; mais on connat quatre
+ditions plus anciennes, dont la premire est de 1498.
+
+Le _Ninfale Fiesolano_ est un petit pome sans division de chants et de
+livres, et en 472 octaves, qui parat encore avoir t crit vers la
+mme poque[58]. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de
+l'allgorie, une aventure arrive de son temps. Il feint que, dans les
+sicles les plus reculs, avant que Fisole ft bti, la colline o il
+est plac tait couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupes
+de la chasse, et voues la virginit.
+
+[Note 58: Manni (_Istoria del Decamerone_, p. 55), copi ensuite
+par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait t communique par le
+chanoine Biscioni, et qui tait inscrite sur un manuscrit de ce pome.
+Selon cette note, le _Ninfale_ avait t compos en 1366; mais M.
+Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet
+ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le _Dcamron
+mme_, ait t fait depuis la conversion de Boccace; il lui parat
+probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les
+chiffres, et mit le dix romain, X, aprs le cinquante, L, au lieu de le
+mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.]
+
+Il leur arrive Fisole le mme accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,
+nomme _Mensola_, est aime, non par Jupiter, comme Calisto, mais par
+_Africo_, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se
+dguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se
+baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force
+rompre son voeu. Les suites de cette surprise sont trs-malheureuses.
+Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend un
+rendez-vous, et, parcequ'elle tarde venir, il se tue. Mensola met au
+jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fisole; la Nymphe
+coupable lui est dnonce: elle la change en rivire, ou plutt, au
+moment o Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui
+passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la
+force de couler dsormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel
+vnement contemporain peut avoir t cach sous cette allgorie,
+moins que ce ne ft, ce qui est trs-possible, quelque aventure de
+couvent; mais les Florentins ont consacr l'aventure d'Africo et de
+Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivires qui descendent des
+collines de Fisole et qui, parvenues dans une petite valle, y
+runissent leur cours[59].
+
+[Note 59: M. Baldelli, _Vita del Boccaccio_, p. 65.]
+
+_L'Amorosa visione_ est un pome d'un genre tout diffrent. C'est une
+vision, selon l'usage alors trs-commun, et comme son titre l'annonce.
+Le pote rve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on
+croit d'abord tre la Sagesse; mais ce temple est divis en cinq
+parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre
+celui de la Gloire, dans la troisime celui de la Richesse; enfin, dans
+les deux dernires parties, le triomphe de l'Amour et celui de la
+Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-tre
+est-ce sa matresse, qui son pome est adress sans qu'il la nomme, et
+qu'il a fallu dcouvrir comme nous l'allons voir, sous le voile
+singulier qui la couvre. Toutes ces divinits sont assisses sur des
+trnes, orns de tous leurs attributs, et environns des personnages
+fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus clbres. On croit
+voir ici une imitation vidente des Triomphes de Ptrarque; mais ce qui
+va suivre prouve que c'est une fausse apparence.
+
+Ce pome est en tercets ou _terza rima_, et partag en cinquante chants
+ou chapitres assez courts, comme ceux du pome du Dante. Une bizarrerie
+qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouv l'ide ni dans le
+Dante ni dans Ptrarque, mais dans les potes provenaux, c'est que
+l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la
+premire lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement
+du pome jusqu' la fin, on en compose deux sonnets et une _canzone_, en
+vers trs-rguliers, que le pote adresse sa matresse, et dans
+lesquels se trouvent cachs leurs deux noms. Celui de _Madama Maria_ y
+est tout entier, ainsi que celui du pote, tel qu'il le signait
+toujours: _Giovanni di Boccaccio da Certaldo_, et ce nom forme le
+dernier vers d'un tercet ajout au premier des deux sonnets. On voit par
+l'autre nom que ce pome est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans
+le temps de ses amours avec _Fiammetta_, ou la princesse Marie. Or,
+Ptrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernires annes de sa vie,
+et n'eut mme pas le temps d'y mettre la dernire main. Si l'un des deux
+potes avait imit l'autre, ce qu'il n'est nullement ncessaire de
+supposer, ce serait donc ici Ptrarque qui serait l'imitateur.
+
+Le roman de Boccace, intitul _Filocopo_, parat tre le premier ouvrage
+qu'il composa en prose italienne. Il l'crivit Naples, comme nous
+l'avons vu, la prire de cette mme princesse Marie. Les croisades en
+Orient, et les expditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors
+mis la mode les rcits extraordinaires et les faits merveilleux de
+chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans tre
+crites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et
+les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun
+rapport avec un de nos fabliaux intitul peu prs de mme[60], taient
+de ce nombre; et Boccace, dans son _Filocopo_, ne fit qu'enrichir de
+quelques inventions potiques et romanesques, ces aventures, que sa
+matresse et lui avaient souvent entendu raconter.
+
+[Note 60: Voyez Fabliaux et Contes, publis par Legrand-d'Aussy, t.
+I, p. 230.]
+
+L'action commence Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le
+deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis
+Rome est dsigne comme la ville o rgne le successeur de Cphas. Le
+pape se trouve mme tre le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa
+messagre, vient ensuite le trouver elle-mme, et lui donne ses ordres.
+Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.
+Quitus Llius Africanus et Julia Topazia, son pouse depuis cinq ans,
+n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Llius fait voeu d'aller en
+plerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibrie; et c'est tout
+simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et
+la femme partent pour accomplir leur voeu, aprs avoir fait leur prire
+au souverain Jupiter, _al sommo Giove_. Le Dieu de l'Achron est fch
+de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un
+chevalier, et va se jeter aux pieds de Flix, roi mahomtan d'une partie
+de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrive de guerriers
+romains dans ses tats, qui ont dj brl une de ses villes, et
+l'engage les chasser et les poursuivre avec ses troupes. Le roi
+marche la tte de son arme. Llius arrive avec sa suite. Le roi les
+prend pour l'arme ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler
+ainsi la lutte d'une poigne d'hommes avec une arme entire. Llius et
+ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le
+champ de bataille chercher le corps de son poux. Elle se prcipite sur
+lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit
+l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanit, et apprend
+d'elle que Llius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec
+des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un voeu que son
+mari avait fait _au Dieu qu'on y adore_, pour en obtenir un enfant. Le
+roi, fch de la mprise, s'en retourne Sville, et y emmne avec lui
+l'inconsolable veuve. Il la prsente la reine; ils font tout ce qui
+est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine tait enceinte
+comme Julia, et au mme terme qu'elle. Toutes deux accouchent le mme
+jour; la reine d'un garon, Julia d'une fille; la premire
+trs-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au
+tombeau. La reine lui fait faire des obsques magnifiques, prend sous sa
+protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son
+palais, o elle la fait lever avec son fils.
+
+Les deux enfants passent leurs premires annes, nourris, vtus, levs
+de mme, et ne se quittant jamais. Leur ducation commence. On leur
+apprend lire, et ds qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire
+_le saint livre d'Ovide, o ce grand pote enseigne par quels soins on
+doit allumer dans les coeurs les plus froids, les saintes flammes de
+Vnus_[61]. Leurs dispositions naturelles, secondes par cette
+instruction, se dveloppent avant l'ge. Florio et Blanchefleur sont
+amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave prcepteur
+s'en aperoit la manire dont ils se regardent en prenant leur leon
+dans le _saint livre_, et va en avertir le roi, qui en est trs-fch:
+le roi le dit la reine, qui ne l'est pas moins. On spare les deux
+jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous
+prtexte de ses tudes. Il part aprs les adieux les plus tendres.
+Blanchefleur reste plonge dans le dsespoir. Aprs leur sparation,
+chacun d'eux est prouv par une longue suite de malheurs. Florio
+supporte les siens avec courage. Il prend le nom de _Filocopo_, compos
+de deux mots grecs qui signifient _ami du travail_. Dans le cours de ses
+aventures, il est jet par la tempte sur les ctes de Naples. Il est
+accueilli par _Fiammetta_ et par Calon, son amant. Boccace s'est
+dsign lui-mme sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous
+celui de _Fiammetta_. Florio reoit d'eux les meilleurs traitements,
+prend part leurs amusements et leurs jeux, autant que le lui permet
+sa tristesse, se rembarque, et passe Alexandrie. Il y retrouve
+Blanchefleur, qui avait t prise par des corsaires et faite esclave.
+Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamns au
+feu; mais Vnus et Mars les protgent et les sauvent. Ils reviennent en
+Italie, passent Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent Rome,
+o Florio dcouvre que Blanchefleur tait issue des plus illustres
+familles de l'ancienne rpublique. Il s'instruit aussi des vrits du
+christianisme, est baptis, repasse en Espagne, convertit le roi son
+pre, sa cour et tous ses sujets, lui succde, et jouit d'un long et
+heureux rgne avec sa fidle Blanchefleur.
+
+[Note 61: _Filocopo_, l. II, . II.]
+
+Ce roman est compos de neuf livres, et, dans le recueil des oeuvres de
+Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursouffl,
+plein de dclamation et d'emphase; les vnements sont ou extravagants
+ou communs, le merveilleux continuellement ml d'ancien et de moderne,
+de christianisme et de paganisme; l'intrt presque nul, les pisodes
+ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou
+dix-sept ditions en Italie, et les honneurs de la traduction en
+espagnol et en franais. On a dit aussi que Boccace le prfrait tous
+ses autres ouvrages[62]. Ce serait un exemple de plus des faux jugements
+de cette espce. Mais ce ne peut tre que dans sa premire jeunesse
+qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son got fut
+plus form; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le
+_Dcamron_, deux Nouvelles tires du _Filocopo_, en y faisant des
+changements considrables[63]. Il eut l'air de les sauver comme d'un
+naufrage.
+
+[Note 62: Voyez Girolamo Muzio, _Battaglie per difesa della Italica
+lingua_, au commencement de sa lettre Gabriello Cesano et Bartolomeo
+Cavalcanti, qui est la premire de ce recueil.]
+
+[Note 63: Le Muzio, en avanant le fait, _loc. cit._, n'indique
+point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux
+dans le cinquime livre du _Filocopo_. Dans ce livre, Fiammette tient
+une espce de cour d'amour: on y propose des questions rsoudre, et
+toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a
+treize. La quatrime question correspond la cinquime Nouvelle de la
+dixime Journe de Boccace; et la treizime question, la quatrime
+Nouvelle de cette mme Journe. Je ne crois pas que personne se soit
+encore donn la peine de vrifier cette assertion du Muzio. Manni,
+lui-mme, qui devait bien connatre _le Battaglie_, et qui recherche,
+comme son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu tre le fondement
+historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du _Filocopo_.]
+
+La _Fiammetta_, autre roman divis en sept livres, beaucoup moins long
+que le premier, est crit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,
+moins ampoul. L'hrone y raconte elle-mme l'histoire de ses amours
+avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se dsigner sous
+ce nom, il donne une haute ide de la passion qu'il avait inspire
+_Fiammetta_, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur
+ne dure pas long-temps. Pamphile est oblig de la quitter. Ce qu'elle
+souffre pendant son absence, les alternatives d'esprance et de crainte,
+selon les nouvelles qu'elle en reoit, sa tristesse quand elle le croit
+infidle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le
+reste de ce triste ouvrage, auquel on a donn, dans quelques ditions,
+le titre d'_lgie_, et qui souvent est moins un rcit qu'une
+complainte.
+
+Le _Corbaccio_, ou _Laberento d'Amore_, est une invective amre contre
+une veuve dont Boccace tait devenu subitement amoureux Florence,
+l'ge de plus de quarante ans. Elle s'tait moque de son amour, de ses
+soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui crire; enfin
+elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son
+dpit, il crivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui
+l'avait bless, mais tout son sexe, dont il avait t si souvent le
+dfenseur. Il imagine se voir transport en songe dans un palais
+dlicieux l'entre, mais dont l'aspect change bientt, et qui devient
+un labyrinthe obscur, embarrass de ronces et d'pines. Il voit paratre
+un spectre qu'il reconnat pour l'ombre du mari de cette femme. Ce
+spectre le plaint de s'tre engag dans des routes dangereuses qui le
+conduiront sa perte; pour l'aider en sortir, il lui dit un mal
+affreux des femmes en gnral, et particulirement de celle qui avait
+t la sienne. Il entre son sujet, en mari qui sait tout et ne dguise
+rien, dans des dtails qui ne sont pas plus galants que dcents, et pas
+moins contraires au bon got qu'aux bonnes moeurs. Le charme est rompu,
+le palais s'vanouit, le songe disparat, et Boccace se trouve son
+rveil guri d'une passion insense. Cet ouvrage, qu'il fit dans un ge
+mr[64], est beaucoup mieux crit que les prcdents; quelques critiques
+en ont fait un cas particulier[65]: les ditions en sont
+trs-nombreuses, et il a t traduit en franais plusieurs fois; il est
+pourtant difficile d'y reconnatre un mrite qui fasse pardonner, ou
+mme supporter les salets et les obscnits grossires qu'on y trouve
+dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une
+plume spirituelle et dlicate a pu s'y prter, ni comment, dans un
+sicle o les femmes taient respectes, cet ouvrage a trouv des
+lecteurs.
+
+[Note 64: On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, _Vita del
+Boccaccio_, l. II, p. 121.]
+
+[Note 65: Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, _Elog. Vivor.
+Florent._, etc.]
+
+L'_Ameto_, ou l'_Admte_, est d'un genre tout--fait diffrent. Il a,
+comme la _Thside_, le mrite d'tre le premier essai d'une invention
+nouvelle. C'est une pastorale mle de prose et de vers, genre qu'ont
+imit depuis Sannazar dans son _Arcadie_, le Bembo dans son _Asolani_,
+Menzini dans son _Acadmie tusculane_, etc. La scne est dans l'ancienne
+trurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute
+son rcit une espce d'glogue chante; et l'on trouve encore dans ces
+morceaux le premier modle des glogues italiennes. Admte, jeune
+chasseur, prside cette assemble charmante; quelques chasseurs ou
+autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mlent
+ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beaut,
+de vives impressions sur le coeur d'Admte, il en est une nomm _Lia_,
+dont il est perduement pris. On croit, avec assez de fondement, que
+tout cela est allgorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces
+nymphes, sont cachs des personnages rels; et Sansovino a mme
+expliqu, dans une lettre en tte de quelques ditions[66], l'intention
+de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le vritable nom des personnes;
+mais ces rvlations ne seraient pas d'un grand intrt pour nous, si ce
+n'est peut-tre ce qui regarde _Fiammetta_. Elle se retrouve encore ici.
+Elle raconte ses amours avec son cher Calon, nom sous lequel nous avons
+dj vu que Boccace s'tait dsign lui-mme. Ce rcit ne ressemble
+point aux autres. Calon est heureux; mais il le devient d'une autre
+manire. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir
+concilier ces versions contradictoires. Si Boccace tait un ancien, je
+ne doute point qu'il n'y et dj bien des volumes crits sur ce point
+d'rudition, qui resterait, comme il arrive beaucoup d'autres, tout
+aussi obscur qu'auparavant.
+
+[Note 66: Celles de 1545 et 1558. _Venezia_, Gabriel Giolito. Voyez
+aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, _Vita di Bocc._,
+p. 49, note.]
+
+L'_Urbano_ est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frdric
+Barberousse a, sans se faire connatre, un enfant d'une jeune
+villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est lev par un aubergiste et
+passe pour son fils. Cependant, par un enchanement d'aventures, il
+obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il prouve ensuite de
+grands malheurs, revient en Italie et arrive Rome, o l'empereur le
+reconnat pour son fils. Quelques auteurs ont dout que ce petit roman
+ft de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur
+qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frdric Ier qui eut
+le surnom de Barberousse, et c'est ici Frdric III. Mais les critiques
+qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli[67],
+auraient d voir que cette faute n'a pu tre faite que par les copistes,
+et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un
+argument, ni ailleurs, parler de Frdric III, qui ne rgna que cent ans
+aprs sa mort.
+
+[Note 67: Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.]
+
+L'habitude d'crire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui
+avait t son premier matre, et l'objet constant de son admiration,
+Boccace en fit plutt un roman qu'une histoire. Il passe fort lgrement
+sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long
+de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il tait encore question de
+Florio, de Trole ou de _Fiammetta_. On ne lit cependant pas sans
+plaisir cette vie, intitule: _Origine, vita, e costumi di Dante
+Alighieri_; il ne peut tre sans intrt de voir ce que l'un de ces deux
+grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de
+confiance, et l'historien, quoique contemporain de son hros, est
+presque sans autorit. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un
+ouvrage o on lit l'loquente apostrophe aux Florentins sur leur
+ingratitude envers la mmoire d'un grand homme, o se trouvent, parmi
+quelques aventures romanesques, tant de faits rels et d'anecdotes
+importantes, o enfin le Dante est lou avec tant d'loquence par un si
+illustre contemporain, est un ornement prcieux de la littrature
+italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces loges que celui qui
+les reoit[68].
+
+[Note 68: _Vita del Bocc._, p. 105.]
+
+Les leons que Boccace donna dans ses dernires annes sur le pome du
+Dante, sont restes long-temps indites. Elles ne furent imprimes que
+dans le sicle dernier[69], sous le titre de _Commentaire_. Elles
+remplissent deux forts volumes, et ne s'tendent cependant que jusqu'au
+dix-septime chant de l'Enfer. Le mme M. Baldelli[70] fait un grand
+loge de ce Commentaire, premier modle qui existe en italien de la
+prose didactique. Le commentateur, dit-il, explique avec lgance de
+style, gravit de penses, et saine critique, le texte savant et rempli
+d'art, les nombreuses histoires et les allgories sublimes caches sous
+le voile potique. Il s'lve quelquefois la haute loquence, pour
+reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs dfauts; et cette libre
+franchise honore infiniment son caractre, quand on pense qu'il parlait
+ainsi publiquement, sous un gouvernement dmocratique. Quelquefois il
+sait se rendre agrable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les
+vertus et en exhortant ses concitoyens se gurir de cette passion pour
+l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerante, et s'lever
+jusqu' l'amour de la renomme et de l'immortalit. Il se montre, dans
+ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,
+habile enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;
+il y dploie beaucoup d'rudition historique, mythologique,
+gographique, et une connaissance trs-tendue des livres saints, des
+Pres et des antiquits profanes et sacres[71].
+
+[Note 69: En 1724, Naples, sous la date de Florence, et sous ce
+titre: _Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante_,
+vol. V et VI des OEuvres de Boccace.]
+
+[Note 70: Pag. 204.]
+
+[Note 71: _M. Baldelli_ avoue ensuite, en homme de got, que, dans
+ce commentaire, souvent les tymologies grecques sont totalement
+fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crdulit, trop de foi
+dans l'astrologie et dans les rcits fabuleux des anciens, dfauts qu'il
+attribue avec raison au sicle plus qu'au commentateur mme. Quant
+l'excessive prolixit, l'rudition surabondante et souvent triviale,
+il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leons furent crites pour
+l'universalit des Florentins; que l'on peut mme en conclure que
+l'auteur s'levait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des
+hommes de ce sicle, puisqu' Florence, qui tait alors la ville du
+monde la plus instruite, il tait oblig d'expliquer mme que l taient
+nos premiers parents, et ce que ce fut que la premire mort et le
+premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supriorit dans
+Boccace; mais cela prouve aussi que c'tait plutt pour se satisfaire
+lui-mme, que pour expliquer son auteur, qu'il talait tant d'rudition.
+La plus grande partie de son Commentaire devait tre bien au-dessus de
+la porte d'un auditoire qui il et fallu apprendre l'histoire d'Adam
+et d've, de Can et d'Abel.]
+
+Sous prtexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce
+qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes
+ces explications qui furent sans doute alors trs-admires, parce que
+tel tait l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir
+aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque
+patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, o elles sont
+comme ensevelies.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Des Cent Nouvelles, ou du DCAMRON de Boccace._
+
+
+Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
+ont dans la littrature moderne la rputation la plus grande et la plus
+universellement rpandu. Nous avons vu en lui un savant littrateur, un
+rudit, autant qu'on pouvait l'tre de son temps; un pote qui cherchait
+des routes nouvelles, qui tchait de ressusciter l'pope, inventait des
+formes potiques, et les appropriait dans sa langue ce genre de
+posie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'vnements
+romanesques o les lois de la vraisemblance taient peu consultes, et
+qui ne rachetait mme pas toujours, par les agrments de la narration,
+le vide et le peu d'intrt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
+nos yeux environ quinze ouvrages de diffrents genres et d'ingale
+tendue, mais dont la destine est peu prs la mme, et qui, s'ils
+taient seuls, auraient probablement entran le nom de leur auteur dans
+l'oubli presque total o ils sont plongs.
+
+D'o lui est donc venue sa renomme? d'o il l'attendait le moins; d'un
+ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
+peu, qu'il n'avait compos, comme il le dit, que pour dsennuyer les
+femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie[72]; auquel
+enfin, dans un ge avanc, il ne mettait d'importance que par les
+regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Ptrarque, il
+attendit son immortalit d'ouvrages savants, crits dans une langue qui
+avait cess d'tre entendue de tout le monde: il la reut comme lui d'un
+recueil de jeux d'imagination et de dlassement d'esprit, dans lesquels
+il avait pur et perfectionn une langue encore naissante, jusqu'alors
+abandonne au peuple pour les usages communs de la vie, et qui, le
+premier, il donna dans la prose, comme Dante et Ptrarque l'avaient fait
+dans les vers, l'lgance, l'harmonie, les formes priodiques, et
+l'heureux choix des mots d'une langue littraire et polie.
+
+[Note 72: Voyez le Prologue ou _Proemio_ du _Dcamron_.]
+
+L'occasion qui donna naissance cet ouvrage, ou du moins l'vnement
+auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
+matire des contes plaisants. J'ai parl plusieurs fois, surtout dans
+la Vie de Ptrarque, d'une peste terrible qui dvasta l'Europe entire,
+et particulirement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
+ville, en avait prouv les ravages. Elle tait presque dpeuple; les
+places et les rues taient dsertes, les maisons vides, les temples
+presque abandonns. C'est dans cette situation dplorable que sept
+jeunes femmes, belles, sages et bien nes, se rencontrent dans l'glise
+de Sainte-Marie-Nouvelle. Aprs s'tre quelque temps entretenues du
+triste sujet des calamits publiques, l'une d'elles propose ses
+compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
+en se retirant ensemble pendant quelques jours la campagne dans un
+lieu dlicieux, o elles iront respirer un meilleur air, jouir des
+agrments de la belle saison, et des plaisirs d'une socit libre,
+honnte et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
+quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
+amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
+prparatifs sont bientt faits. Ds le lendemain matin, la troupe
+aimable se rend deux milles de Florence, dans une maison de campagne
+agrablement situe, dcore de beaux jardins et d'appartements nombreux
+et commodes. L, il ne pensent qu' faire bonne chre, chanter,
+danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'gayer
+par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir l'ombre sur les
+gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
+tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et mme quelque chose
+de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tte; mais en gardant un
+ordre qui prvient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, chaque
+jour sa provision de rcits.
+
+On choisit pour chaque journe, soit un roi, soit une reine, qui
+gouverne ou prside, donne les ordres pour les repas, le service, les
+amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
+doit raconter[73], le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
+est form et que les rcits commencent. La socit est compose de dix
+personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
+jours la campagne dans ces agrables passe-temps. L'ouvrage se trouve
+ainsi naturellement divis en dix Journes, dont chacune contient dix
+nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de _Dcamron_, form
+de deux mots grecs qui signifient dix journes. Ce cadre, aussi simple
+qu'ingnieux, a t adopt par presque tous les conteurs de Nouvelles
+qui sont venus aprs Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
+pour ce genre, dans la littrature italienne, comme on lui doit celle de
+l'_ottava rima_ pour l'pope, et de la prose mle d'glogues ou
+d'idylles en vers pour la pastorale.
+
+[Note 73: Dans la premire Journe, la reine laisse chacun la
+libert de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
+seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, aprs plusieurs
+traverses, ont obtenu un succs au-del de leurs esprances; dans la
+troisime, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
+d'adresse, obtenu ce qu'ils dsiraient, ou recouvr ce qu'ils avaient
+perdu; dans la quatrime, de ceux dont les amours ont eu une fin
+malheureuse; ainsi de toutes les autres.]
+
+Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
+l'ide primitive de cette invention qui consiste trouver un moyen
+naturel de lier par un mme intrt, de diriger vers un mme but un
+certain nombre de rcits fabuleux qui se succdent dans des genres
+divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
+dont il a plu l'auteur de les attacher. L'Inde, qui l'on doit tant
+d'autres inventions, parat encore tre la source de celle-ci. Dans
+l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance[74], un roi,
+qui avait sept matresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
+son conseil, tromp par les calomnies d'une de ses matresses, condamne
+son propre fils mort. Les sept philosophes instruits de cet arrt,
+conviennent, pour en empcher l'excution, que chacun d'eux passera un
+jour entier auprs du roi, et le dtournera, en lui racontant des
+histoires, de faire mourir le prince ce jour-l.
+
+[Note 74: Voyez, dans le tom. XLI des _Mmoires de l'Acadm. des
+Inscrip. et Belles-Let._, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
+manuscrit grec de la Bibliothque imp., cot 2912.]
+
+Le premier y russit par le rcit de deux aventures; mais la belle et
+mchante femme toujours prsente, en conte une son tour qui dtruit
+l'effet des premires. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
+des faits qui font encore rvoquer l'arrt de mort; mais il est port de
+nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa matresse. Cette
+alternative de rcits et de rsolutions contradictoires qui
+s'entre-dtruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
+roi reconnat enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
+matresse. Le jeune prince a la gnrosit de prouver, par un apologue,
+qu'elle ne doit pas tre mise mort. Le roi veut au moins qu'on la
+mutile: elle raconte elle-mme un autre apologue qui prouve qu'elle ne
+doit pas tre mutile. Enfin, son arrt est chang en une punition
+humiliante et publique.
+
+On ne peut mconnatre dans ce roman la premire ide de celui qui fait
+le fond des _Mille et une Nuits_ o la sultane Shhrazade qui ne dort
+pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son poux, pour
+l'empcher de lui couper la tte. La ressemblance avec le Dcamron de
+Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
+ide fondamentale de runir plusieurs personnes qui, dans un espace de
+temps donn, et en se proposant un but, racontent diffrentes histoires.
+Il y a, dans quelques dtails, d'autres rapports, mme des traits
+d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
+nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard[75] fut successivement traduit en
+arabe, en hbreu, en syriaque, en grec, et imit du grec en latin au
+douzime sicle, par un moine franais nomm Jean[76], sous le titre de
+_Dolopathos_ ou de _Roman du Roi et des sept Sages_. Dans le mme
+sicle, il fut mis en vers franais par un pote nomm Hbers[77], et en
+prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
+la forme et dans le nombre des Nouvelles[78]. On y en reconnat trois du
+_Dcamron_: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
+mains le _Delopathos_ latin ou franais, qu'il en emprunta l'ide de
+rattacher un mme sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
+parti, non en servile imitateur, mais en homme de gnie, qui cre encore
+quand il imite.
+
+[Note 75: Voyez la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 554.]
+
+[Note 76: De l'abbaye de Haute-Selve, _Alta-Silva_, ordre de
+Citeaux, diocse de Metz.]
+
+[Note 77: Voyez Du Verdier, _Biblioth._, au mot _Hbers_.]
+
+[Note 78: Cette traduction en prose du _Dolopathos_ s'est conserve
+en manuscrit, Bibliothque impriale, manuscrit, n 7974, in-4., vlin,
+criture du treizime sicle; autre, n 7534, etc. On a cru que le
+pome d'Hbers s'tait perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
+dans la _Bibliothque_ de Du Verdier, _loc. cit._, dans le _Recueil des
+anciens Potes franais_, du prsident Fauchet, et dans le
+_Conservateur_, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, _ub. sup._, p.
+557.) Mais le pome existe la Bibliothque impriale, dans ce qu'on
+appelle fonds de Cang. Il y en a mme plusieurs manuscrits de l'ancien
+fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hbers,
+et qui paraissent contenir des pomes tirs de la mme source, mais d'un
+style diffrent du sien. Le roman latin des _Sept_ _Sages_ a t
+imprim, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de _Historia de Calumni
+novercali_. L'diteur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a rform
+le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
+Haute-Selve ne parat donc exister en entier que dans deux manuscrits
+qui taient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (_Sylloge
+Annotationum in Petronium, Helenopoli_, 1615, in-8., page 689). Deux ans
+aprs la publication de l'_Historiade Calumni novercali_, il en parut
+une version franaise sous ce titre: _Livre des Sept Sages de Rome_,
+Genve, 1492, in-fol. Ces deux ditions sont galement rares. Le
+traducteur, en annonant que _cette translation est nouvellement faite_,
+prvient la mprise o l'on pourrait tomber, en la confondant avec
+l'ancien _Dolopathos_, ouvrage du douzime sicle au plus tard. D'autres
+traductions latines et italiennes ont t faites depuis. Voyez sur le
+tout, la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 560 et suiv.]
+
+C'est de la mme manire qu'il put imiter et qu'il imita peut-tre en
+effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand clat,
+on en a mme tir de nos jours un grand triomphe, et l'on est all
+jusqu' des exagrations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
+sain. Fauchet avait observ le premier, avec justesse et avec plus de
+modration, qu'outre les trois Nouvelles imites du _Dolopathos_
+d'Hbers, il y en avait encore dans le _Dcamron_ quatre ou cinq dont
+les sujets taient tirs de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
+d'Amiens[79]. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mmoire sur les
+anciens conteurs franais[80], que l'Italie, qui est si fire de son
+Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
+si l'on publiait les ntres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
+Saint-Germain, o on lisait jusqu' dix Nouvelles qui avaient t prises
+par Boccace. La mme accusation a t rpte par Barbazan[81] Le Grand
+d'Aussi a t plus loin; et c'est vraiment lui dont le zle a pass
+toutes les bornes.
+
+[Note 79: Du _Dolopathos_ franais, le trait de la Femme qui veut se
+jeter dans un puits, Journe VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
+dans le _Dolopathos_ est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
+Journe III, Nouvelle II; et la Revanche du Sinois avec la Femme de son
+Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
+Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compre
+Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
+femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
+auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'o La Fontaine a tir son conte du
+Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du chtelain
+de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
+Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est videmment tire du
+provenal. Voyez ci-aprs, pag. 106, note I.]
+
+[Note 80: _Mm. de l'Acad. des Inscrip._, tom. XX, pag. 375, in-4.]
+
+[Note 81: Dans la Prface de son _Recueil des Fabliaux et Contes des
+Potes franais, des 12e, 13e., 14e. et 15e. sicles_, Paris, 1766, 3
+vol. in-12.]
+
+Dans son Recueil de Fabliaux[82], ds qu'il voit le moindre rapport
+entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
+si l'un et l'autre n'ont pas t tirs des mmes sources, ni si l'auteur
+du Fabliau n'a pas lui-mme copi Boccace, il dcide souverainement que
+Boccace a pill l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
+ses griefs[83], et lui intente trs-srieusement un procs de plagiat,
+et, qui pis est, d'ingratitude: Boccace, dit-il, tait venu jeune
+Paris, et avait tudi dans l'Universit, o notre langue et nos auteurs
+lui taient devenus familiers. Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
+Vie, fut en effet envoy jeune Paris, mais il s'en fallait beaucoup
+que ce ft pour y faire ses tudes; il y vint avec un marchand chez qui
+il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'tait mme pour
+l'empcher d'tudier autre chose, que son pre l'avait mis chez ce
+marchand; et il frquenta l'Universit, comme les jeunes gens placs
+Paris dans le commerce la frquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
+notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
+autre chose faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
+longues narrations en vers, dnues de posie, n'taient pas assez
+multiplies pour circuler si familirement; et l'on ne trouvait pas
+alors un Pierre d'Anfol ou mme un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
+magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.
+
+[Note 82: Paris, 1779, 3 vol. in-8.]
+
+[Note 83: Tom. II, pag. 288.]
+
+Au reste, le critique ne prtend point faire Boccace un crime de ces
+emprunts. Si j'avais, dit-il, un reproche lui faire, ce serait de
+n'avoir point dclar ce qu'il doit nos potes... Lui _qui s'tait
+enrichi de leurs dpouilles, et qui leur devait se brillante renomme_,
+j'ai de la peine lui pardonner ce silence ingrat Au lieu de
+s'enrichir de leurs dpouilles, Boccace n'a-t-il pas plutt revtu leur
+maigre et honteuse nudit? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
+que c'est prcisment ces huit ou dix Nouvelles, que c'est ce
+dixime tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
+parties, ni ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
+il a embelli tout son ouvrage, ni son talent de dialoguer et de
+peindre, ni son style, ni son loquence, ni en un mot son gnie,
+qu'il doit toute la renomme dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
+que Boccace a dclar tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
+dit chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tire d'un Conte arabe,
+cette autre des anciennes Nouvelles[84]; en voici une prise de
+l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure relle, et d'une
+tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux franais, il a t
+assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
+avons-nous de nous plaindre, mme en supposant toujours la ralit de
+ces emprunts?
+
+[Note 84: _Novelle antiche_.]
+
+Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, o il
+tait trop passionn pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
+Boccace propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
+propres termes que Pierre d'Anfol lui-mme n'a point invent ce
+Fabliau[85], mais qu'il l'a tir du _Dolopathos_ ou du _Roman des Sept
+Sages_. En effet, c'est un des trois contes[86], dont Fauchet et du
+Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
+l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
+nous-mmes, que ce fablier obscur avait puis la mme source que
+Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
+fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois port,
+il y persista, on peut mme dire qu'il s'y obstina toute sa vie. C'est
+avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours[87],
+que Boccace a procur sa patrie et qu'il s'est procur lui-mme
+assez facilement un honneur immortel... Il doit nos fabliers un grand
+nombre de ses sujets et le genre lui-mme. Postrieur eux d'un sicle
+environ, il les a copis, etc. Que deviennent des assertions aussi
+positives et aussi hasardes, quand on a vu seulement ce que nous venons
+de voir? Je ne sais si, en crivant ainsi, on croit se montrer bon
+Franais et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me prserve d'en
+donner des preuves pareilles! L'amour clair de la patrie doit
+consister avant tout, ne rien crire qui la compromette et qui lui
+donne un ridicule aux yeux des trangers instruits.
+
+[Note 85: _Ub. sup._, p. 289.]
+
+[Note 86: Journ. VII, Nouv. IV.]
+
+[Note 87: 1787, in-8., p. 28.]
+
+Quand Boccace entreprit d'crire ses Nouvelles pour plaire la
+princesse Marie, et par ses ordres[88], il recueillit toutes les
+traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'tait pas en Italie
+le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
+n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connat le
+recueil de Cent Nouvelles anciennes, _Cento Novelle antiche_[89], ou le
+_Novellino_, l'un des livres o les amateurs de la langue aiment
+tudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
+historiettes contes sans art et souvent sans lgance. Il y en a qui
+semblent tre du temps de Boccace, d'autres mme postrieures lui;
+mais il y en a aussi que l'on voit, l'antiquit du style, la navet
+encore moins orne du rcit, et quelques autres marques sensibles,
+avoir d tre crites ou la fin du treizime sicle ou au commencement
+du quatorzime. Boccace ne ddaigna point d'y puiser quelques
+sujets[90]; il en tira de l'histoire trangre et nationale, de quelques
+traductions d'auteurs orientaux et de ces rcits populaires qui, n'ayant
+point encore t crits, laissent au talent et au gnie du conteur plus
+de libert. La vie que menaient alors les moines fournissait des
+anecdotes du genre le plus libre, et elles taient apparemment du got
+particulier de _Fiammetta_; sans cela il n'aurait pas donn ces contes
+orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est remarquer que pas
+une des cent _Novelle antiche_ n'a, ni dans le sujet, ni dans
+l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
+nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
+L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalis[91]: les
+Italiens tiennent si peu lui attribuer ce mrite, qu'un de leurs
+savants les plus zls pour la gloire littraire de sa patrie et pour
+celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherch
+toutes les sources o il avait puis, et surtout les faits, soit
+anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant[92].
+C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grce et une
+loquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
+dut qu' son gnie, rien ne peut la lui ter.
+
+[Note 88: C'tait ainsi qu'il avait crit le _Filocopo_ et la
+_Thside_. Quant au _Dcamron_, la preuve des ordres qu'il avait
+reus, est dans une lettre cite par M. Baldelli. Boccace l'crivit dans
+sa vieillesse, son ami _Mainardo de' Cavalcanti_, marchal du royaume
+de Naples. Mainardo avait pous une trs-jeune femme, qui il avait
+promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
+_Dcamron_ de Boccace. Il fit part de cette promesse son ami:
+Gardez-vous-en bien, lui rpond Boccace; vous savez combien il s'y
+trouve de choses peu dcentes et contraires l'honntet... Si vos
+dames y arrtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
+Gardez-vous-en, je vous le rpte, je vous le conseille, et je vous en
+prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par gard
+pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
+vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
+a, dans tous ces endroits, personne qui se lve, et qui dise pour
+m'excuser: Il a crit en jeune homme, _et forc par des ordres qui
+avaient toute autorit sur lui_. (_Vita del Boccaccio_, p. 161 et
+162.)]
+
+[Note 89: _Libro di Novelle e di bel parlar gentile_, etc., imprim
+en 1525, et rimprim en 1572. J'en ai parl dans les notes ajoutes
+la fin du tom. II, p. 574.]
+
+[Note 90: Dans la premire Journe, la Nouvelle III est tire de la
+LXXIIe. du _Novellino_; la IXe., de la mme Journe, l'est de la XIIIe.,
+etc.]
+
+[Note 91: Le Grand d'Aussy a pourtant dit, dans son crit sur les
+Troubadours: Quoiqu'il passe, non-seulement pour l'inventeur de ces
+Contes, mais encore pour le premier qui a renouvel dans l'Occident, ce
+genre agrable. Mais il s'est tromp en cela, comme en beaucoup
+d'autres choses.]
+
+[Note 92: Voyez ci-dessus, p. 63.]
+
+Aprs avoir reconnu dans ses rcits les faits et les contes anciens qui
+lui en avaient fourni le sujet, on a prtendu lever aussi le voile dont
+on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donn des noms
+de fantaisie: on en a voulu percer le mystre comme de ceux de son roman
+d'_Admte_[93]. On a voulu savoir au juste ce que c'tait que madame
+lise, madame Pampine et madame Philomne; mais cette seconde recherche
+nous intresserait aussi peu que la premire. On peut seulement
+conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est dsign lui-mme
+sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
+celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dione. Si l'on veut cependant
+pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se dterminer en faveur du
+dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparat encore ici parmi
+ceux des sept jeunes femmes. Dione et Fiammette, sont amants; et, la
+fin de la septime Journe, il est dit que Fiammette et Dione chantent
+long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palmon. Or ces
+aventures sont le sujet de la _Thside_, pome que Boccace avait fait
+autrefois pour Fiammette elle-mme; la conclusion est vidente, et il y
+a de la modration ne donner que comme conjecture l'opinion que Dione
+et Boccace ne font qu'un.
+
+[Note 93: _Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio_, etc.
+Firenze, 1742, in-4.]
+
+Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communment, que le _Dcamron_
+ft un ouvrage de sa premire jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
+et de cette partie de plaisirs ne d'une cause si triste, comme de
+choses dj passes depuis quelque temps. Quoiqu'il crivt sans doute
+avec facilit ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
+annes; il avait donc prs de quarante ans quand il et achev tout
+l'ouvrage[94]. On s'en aperoit la maturit du style et cet art de
+mettre en jeu les caractres, qui suppose des observations qu'on ne fait
+pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrme
+jeunesse. Ce n'est donc pas son ge qui peut excuser la libert souvent
+licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
+qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mmes, ainsi que la
+faiblesse qu'il eut d'y obir, ont pour excuse les moeurs de leur temps.
+La dpravation en tait augmente par ce flau mme qui, d'aprs les
+ides communes, devait tre un remde violent, fait pour remettre tout
+dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
+terrible et l'effrayante pense de l'autre. C'est ce que Boccace fait
+sentir dans l'loquente description qui commence son ouvrage. C'est un
+des plus beaux morceaux de la littrature italienne; et comme, malgr le
+mrite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
+contient le _Dcamron_, il en est peu dont on puisse parler avec
+quelque dtail, je m'arrterai considrer cette peinture, quelque
+triste qu'en soit le sujet, de mme qu'on admire les tableaux d'un grand
+peintre, malgr ce qu'ont de pnible et quelquefois mme de hideux, les
+objets qui y sont reprsents.
+
+[Note 94: En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
+1352 ou 1353.]
+
+Le plus redoutable des flaux qui affligent cette malheureuse terre,
+
+ La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+
+a paru de tout temps, de grands crivains, un sujet o ils pouvaient
+dvelopper tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
+dans son Trait des pidmies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
+la description qu'il en fait au troisime livre entrait ncessairement
+dans son plan. Une description encore plus dtaille de la peste
+d'Athnes n'tait pas aussi indispensable dans l'histoire, o il
+suffisait peut-tre d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
+tait un grand peintre; il ne voulut pas laisser chapper un sujet si
+digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
+ornements de son histoire[95]. Chez les Romains, Lucrce, dans le
+sixime livre de son pome, aprs avoir trait des mtores, des
+tremblements de terre, des volcans, et d'autres phnomnes funestes
+l'espce humaine, venant parler des maladies, ne se borne pas
+dcrire la peste en gnral, mais il s'attache particulirement celle
+d'Athnes; il imite, ou mme il traduit de Thucydide sa description
+presque toute entire. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
+troisime livre des Gorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
+quelques traits de Lucrce: Ovide, au septime livre des Mtamorphoses,
+dcrivant le mme flau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
+souvent les traces de Lucrce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
+tudes de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
+sans doute aussi Lucrce, et dans sa description de la peste, plusieurs
+endroits paraissent imits de l'un ou de l'autre[96]; mais il eut sous
+les yeux un modle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
+elle-mme; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
+gnie pour trouver les couleurs du tableau.
+
+[Note 95: Liv. II.]
+
+[Note 96: J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
+lui parat hors de doute que Boccace avait lu la description de
+Thucydide, ou qu'il tira de Lucrce, des dtails que celui-ci avait
+copis du premier. _Vita del Boccaccio_, p. 75, note 1.]
+
+Celui de Thucydide est peint d'une grande manire. L'historien dcrit
+les symptmes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-mme: ils sont
+vrais, circonstancis, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
+ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
+observer: on en verra bientt la raison. L'affluence des gens de la
+campagne, qui venaient se rfugier dans la ville, aggrava les maux des
+Athniens et les leurs mmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
+vivaient presss dans des huttes touffes pendant les plus grandes
+chaleurs; ils prissaient confusment; et les mourants taient entasss
+sur les morts. Des malheureux dvors de soif, se roulaient dans les
+rues, et venaient expirer prs des fontaines. Les lieux sacrs o l'on
+avait dress des tentes, taient combls de corps que la mort y avait
+frapps.
+
+Bientt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
+pour les choses divines et humaines; toutes les crmonies des
+funrailles furent violes. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
+Presss par la raret des choses ncessaires, les uns se htaient de les
+poser et de les brler sur un bcher qui ne leur appartenait pas,
+prvenant ceux qui l'avaient dress: d'autres, au moment o on brlait
+un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mmes, et se
+retiraient aussitt. La peste introduisit bien d'autres dsordres. En
+voyant chaque jour de promptes rvolutions dans les fortunes, des riches
+frapps de mort, des pauvres succdant leurs biens, on osa
+s'abandonner ouvertement des plaisirs dont auparavant on se serait
+cach. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
+que de volupts, quand on crut ne possder que pour un jour et ses biens
+et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
+choses honntes, dans l'incertitude o l'on tait de finir ce qu'on
+aurait commenc. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voil
+ce qui devint utile et beau. On n'tait plus retenu ni par la crainte
+des dieux, ni par les lois humaines: il semblait gal de rvrer ou de
+ngliger les dieux quand on voyait prir indiffremment tout le monde.
+
+Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
+mal physique. Lucrce tait aussi un philosophe; mais il parle en pote,
+et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
+Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques dcrits par
+Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute mme quelquefois;
+mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait tre rendu en
+images, tel que cette violation des funrailles, et ces bchers envahis
+par des cadavres auxquels ils n'taient pas destins. C'est mme par les
+rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
+sixime livre et son pome.
+
+Boccace dcrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
+pote. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
+venir celle d'Athnes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
+Dans la description des symptmes, il s'accorde quelquefois avec
+l'auteur grec, et quelquefois il s'en carte, selon que la vrit
+l'exige. Il s'tend beaucoup plus que lui sur la plupart des
+circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
+hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en taient la
+suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon o
+restaient les malades. Mais il s'attache surtout peindre les suites de
+la contagion, et son influence sur le rgime de vie et sur les moeurs.
+
+Les uns croyant que la temprance et la modration en toutes choses
+taient le meilleur prservatif, se retiraient, vivaient part, se
+renfermaient en petit nombre dans des maisons o il n'y avait aucun
+malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
+buvaient modrment; fuyaient toute sorte d'excs, ne parlaient point et
+ne permettaient personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
+enfin passaient leurs jours entendre de la musique, ou goter tous
+les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
+au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remde d'un si grand
+mal tait de boire beaucoup, de jouir de toutes manires, de chanter et
+de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
+ses fantaisies, et quoi qu'il pt arriver, de rire et de se moquer de
+tout. Ils vivaient conformment ce systme; passaient les jours et les
+nuits aller d'une taverne l'autre, et boire sans fin et sans
+mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
+maisons de leur connaissance, ds qu'ils y savaient quelque chose qui
+ft leur convenance, ou pt leur faire plaisir; ce qui leur tait
+d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
+abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-mme.
+La plupart des maisons taient devenues communes; l'tranger y entrait
+et usait de tout comme le matre. Ils n'taient attentifs viter que
+les malades.
+
+Dans l'excs de l'affliction et de misre o la ville fut rduite, la
+vnrable autorit des lois divines et humaines, tait tombe, et comme
+dissoute; leurs ministres et leurs excuteurs taient tous, comme les
+autres hommes, ou morts, ou malades, ou rests tellement seuls qu'ils ne
+pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
+permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
+tous ces excs, ne changeaient rien leur train de vie. On les voyait
+seulement porter la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
+odorantes, d'autres diffrentes sortes de parfums, et les respirer
+souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
+repousser la contagion; car l'air entier paraissait infect par la
+puanteur des cadavres, des malades et des remdes. Quelques autres
+taient d'une opinion plus cruelle, mais peut-tre aussi plus sre: ils
+disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
+Frapps de cette ide, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
+plus de rien que d'eux-mmes, abandonnrent leur ville natale, leurs
+propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
+retirrent la campagne. Plusieurs chappaient en effet au mal, mais
+plusieurs aussi en taient frapps; l'exemple qu'ils avaient donn quand
+ils taient en sant n'tait que trop suivi, et ceux qui se portaient
+bien encore les abandonnaient leur tour[97].
+
+[Note 97: La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
+Thucydide.]
+
+Cet abandon tait gnral. Les citoyens s'entr'vitaient: presque aucun
+voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
+ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla mme au point
+qu'un frre ou une soeur abandonnait son frre, l'oncle son neveu, la
+femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible
+croire, les pres et les mres craignaient de visiter et de soigner
+leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus trangers. Les malades,
+dont la multitude tait presque innombrable, ne recevaient donc de
+secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
+des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
+salaire: encore taient-ils rares, presque tous gens borns, peu au fait
+d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
+demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
+servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
+cette dsertion des voisins, des parents, des amis et de la raret des
+domestiques, vint un usage presque inou jusqu'alors; aucune femme,
+quelque jolie, ou mme quelque belle et de quelque naissance qu'elle
+ft, ne ft difficult, lorsqu'elle tait malade, d'avoir son service
+un homme, ou jeune ou vieux, de se dcouvrir sans honte devant lui,
+comme elle l'et fait devant une femme, ds que sa maladie l'exigeait.
+Il en rsulta que celles qui gurirent, eurent dans la suite moins
+d'honntet peut-tre, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
+et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survcurent des
+habitudes toutes contraires aux anciennes moeurs des Florentins.
+
+Ici, comme l'auteur grec, mais avec les diffrences apportes par les
+temps, les pays, les religions et les rites, Boccace dcrit fort au long
+les changements occasionns par la peste dans la clbration des
+funrailles. On ne mourait plus entour de femmes, de parentes et de
+voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
+la foule des citoyens, et selon la qualit du mort, le clerg ne
+l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son tat ne le
+portaient plus sur leurs paules, avec des chants funbres, et prcds
+de cierges funraires, jusqu' l'glise qu'il avait dsigne lui-mme.
+Plusieurs sortaient de la vie sans tmoins; et ce n'tait qu' un
+trs-petit nombre qu'taient accords les gmissements et les larmes de
+leurs proches et de leurs amis. la place de ces signes de douleur, on
+entendait le plus souvent des clats de rire, des plaisanteries et des
+bons mots, usage que les femmes, dpouillant la piti naturelle leur
+sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
+appris. Il tait rare que les corps fussent accompagns l'glise de
+plus de dix ou douze voisins. Ce n'tait point eux, mais des enterreurs
+ gages qui venaient enlever la bire, et la portaient grands pas
+l'glise la plus voisine, prcds de cinq ou six prtres qui, sans se
+fatiguer par de trop longues prires, la faisaient jeter au plus vite
+dans la premire fosse vacante. Le sort du petit peuple, et mme de la
+classe moyenne, tait encore plus misrable. On trouvait le matin leurs
+corps aux portes des maisons o ils avaient expir pendant la nuit. On
+les entassait deux ou trois dans une seule bire; il arriva mme plus
+d'une fois que le mme cercueil emporta la femme et le mari, le pre et
+le fils, les deux ou mme les trois frres. Trs-souvent lorsque deux
+prtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
+ou quatre bires, dont les porteurs se mettaient la suite des
+premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
+avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
+cortge ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
+ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
+du plus vil btail.
+
+La condition des campagnes environnantes n'tait pas meilleure que
+celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumires, dans les
+chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
+malheureux cultivateurs, sans secours du mdecin, sans l'aide d'aucun
+domestique, prissaient avec leur famille. Bientt leurs moeurs se
+relchrent comme celles des citadins. Leurs proprits, leurs affaires
+ne les intressrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
+leur mort, ne songeaient ni faire travailler, ni travailler
+eux-mmes, ni retirer le fruit de leurs travaux passs, mais
+s'efforaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
+moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
+animaux de basse-cour, les chiens mmes, ces fidles compagnons de
+l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres laboures, travers
+les moissons, sans guides et sans matres. Enfin, pour en revenir la
+ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
+cinq mois, plus de cent mille cratures humaines y prirent, nombre,
+ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
+terrible, que dut s'lever celui de ses habitants.
+
+ combien, s'crie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
+grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
+remplies de familles nombreuses, restrent vides de matres et de
+serviteurs! combien de races illustres, combien d'opulents hritages,
+combien d'amples richesses demeurrent sans successeurs! Combien
+d'hommes de mrite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
+Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-mme auraient jug dans l'tat de
+sant la plus parfaite, dnrent le matin avec leurs parents, leurs
+compagnons, leurs amis, et souprent le lendemain au soir dans l'autre
+monde avec leurs anctres! Cette dernire phrase se ressent du commerce
+que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
+opinions sur l'autre monde, et tout--fait trangre aux opinions
+modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
+infiniment rduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
+quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
+imitations, on voit que le tout ensemble est conu et dessin d'aprs
+nature. Tel tait donc le relchement des moeurs, occasion par la peste
+mme, lorsque Boccace crivit son _Dcamron_; et cette cause de
+dsordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
+et des croyances religieuses, elle fut la mme Athnes et Florence,
+et qu'elle est galement dveloppe dans Thucydide et dans Boccace.
+
+L'auteur florentin crivait sous les yeux de la gnration mme qui
+avait vu cet affreux spectacle, et qui tait, pour ainsi dire, un dbris
+de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprcier aujourd'hui que le
+talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
+ressemblance et la fidlit du tableau. Les couleurs en taient bien
+sombres, et paratraient au premier coup-d'oeil assez mal assorties avec
+les peintures gaies dont on croit communment que la collection entire
+est remplie; mais, en passant condamnation sur la gat trop libre d'un
+grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
+pas, beaucoup prs, toutes de ce genre, et qu'il y en a
+d'intressantes, de tristes, de tragiques mme, et de purement comiques,
+encore plus que de licentieuses. Boccace rpandit cette varit dans son
+ouvrage, comme le plus sr moyen d'intresser et de plaire; et ce
+qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
+toujours avec la mme facilit, la mme vrit, la mme lgance, la
+mme fidlit prter aux personnages les discours qui leur
+conviennent, reprsenter au naturel leurs actions, leurs gestes,
+faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son noeud,
+son dnouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
+dans lequel chacun des acteurs garde jusqu' la fin sa physionomie et
+son caractre.
+
+Les prtres fourbes et libertins, comme ils l'taient alors; les moines
+livrs au luxe, la gourmandise et la dbauche; les maris dupes et
+crdules, les femmes coquettes et ruses, les jeunes gens ne songeant
+qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu' l'argent; des
+seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
+dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fires,
+souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannises par des maris jaloux;
+des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
+miracles et de tours de gibecire, des gens enfin de toute condition, de
+tout pays, de tout ge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
+langage: voil ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
+got le plus svre ne se lassent point d'admirer.
+
+Aussi notre grand Molire, qui prenait partout et toutes mains des
+matriaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
+gnie, Molire, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
+petites pices, l'_cole des Maris_, et _Georges Dandin_, qui est encore
+une cole des maris, faisait-il du _Dcamron_ un cas particulier. Ce
+n'tait pas seulement dans Plaute, dans Trence et dans quelques
+comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
+richesses, et qu'il tudiait les secrets de l'art du dialogue, et mme
+les secrets plus profonds des caractres, c'tait aussi dans Rabelais et
+surtout dans Boccace.
+
+Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: C'est un grand
+matre dans l'art de fuir la satit. Ayant faire cent prologues pour
+ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini
+les entendre. Ayant finir et reprendre tant de fois la conversation
+entre dix personnes, ce n'tait pas non plus peu de chose que d'viter
+l'ennui[98]. On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
+d'chapper ce danger de son sujet. Les rflexions morales ou galantes
+qui prcdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
+chaque Journe, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
+peut-tre on ne fait point assez de cas, les tableaux varis de
+passe-temps qui sont cependant peu prs toujours les mmes, enfin de
+charmantes descriptions de lieux champtres, traces avec une lgance
+et une perfection de style que rien ne peut galer, tels sont les moyens
+qu'il a employs pour donner sans cesse l'esprit des jouissances
+nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
+varit, ont pour les Florentins une autre sorte de mrite. Ils y
+reconnaissent, ainsi que dans l'_Admte_ et dans le _Ninfale Fiesolano_
+du mme auteur, les agrables environs de Florence. On a fait des
+recherches srieuses, et qui n'ont pas t inutiles, pour fixer les
+lieux qu'il a dcrits. Il parat certain que, possdant une petite
+proprit prs de Majano et de Fiesole, il se plut peindre les
+paysages gracieux dont elle tait environne, et que l'on y reconnat
+encore aux plans qu'il en a tracs[99].
+
+[Note 98: _Prose_, l. II, Florence, 1549, in-4., p. 89.]
+
+[Note 99: On reconnat dans le premier endroit o s'arrta la troupe
+joyeuse, un lieu nomm _Poggio Gherardi_; dans le magnifique palais
+qu'elle choisit ensuite pour chapper aux importuns, la belle _Villa
+Palmieri_ (Prologue de la IIIe. Journe); et dans cette Valle des Dames
+(_delle Donne_), o lisa conduit ses compagnes, pour prendre les
+plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
+X), une valle ronde et troite au-dessous de Fisole, traverse par une
+petite rivire qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
+reposer. (M. Baldelli, _Illustrazione III_, la fin de la Vie de
+Boccace, p. 285.)]
+
+Un autre mrite rpandu dans tout l'ouvrage principalement apprci par
+les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
+qui n'chappe pas mme aux trangers studieux de cette belle langue,
+c'est celui du style. Je n'ignore pas les dfauts que des Italiens
+modernes y ont trouvs. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
+pass de mode comme la posie du Dante. Il en est arriv de l'un comme
+de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dnature. C'est du
+moins ce qu'assurent des crivains qui paratraient vouloir appliquer au
+mme mal le mme remde, c'est--dire, ramener tudier Boccace comme
+on est revenu tudier le Dante. L'auteur de la dernire Vie de
+Boccace, M. Baldelli, qui crit avec autant de got qu'il met de soin et
+d'exactitude dans ses recherches, aprs avoir dit que Boccace avait
+donn les plus beaux modles de l'loquence italienne dans tous les
+genres, laisse assez entendre que c'est ces grands modles qu'il
+serait temps de revenir. Aussi flexible qu'industrieux, dit-il[100],
+Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
+plus heureuses mtaphores. Dlicat et soign dans les choses communes,
+il sait revtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
+grandeur, d'une loquence magnifique, qui coule toujours
+harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
+expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
+les plus lgants et les plus purs, et tirant du son qui rsulte de
+l'art de les placer, sa limpidit, sa clart, sa douceur. Il y rpand
+une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
+inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
+mme le cacher.
+
+[Note 100: Pag. 80.]
+
+Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin[101], naquit et s'accrut
+l'loquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commena
+ se relever un peu qu'un sicle aprs. Alors la vnration que l'on
+avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degr. Tous les
+auteurs florentins tudirent le _Dcamron_ comme le seul modle
+imiter dans la prose. De l'tude approfondie de ce livre naquirent, et
+les _Prose_[102] du Bembo, et l'_Ercolano_ de Varchi, et les
+_Annotations_ des Acadmiciens, et les _Avertissements_ de Lonard
+Salviati, premiers Traits philosophiques o l'on apprit crire la
+langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
+lui conviennent. C'est de l que les grammairiens les plus renomms
+tirrent leurs rgles, et que l'Acadmie de la Crusca, si clbre
+jusqu' nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
+composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingus
+et de savants littrateurs se sont occups d'en donner les ditions les
+plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
+son autorit dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
+tait rserv notre sicle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
+d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
+l'abondance et fluidit de son style, et recherche manire sa
+contexture ingnieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
+de se passionner pour une langue trangre qui, quoique pauvre, a de la
+grce et de la clart[103], et qui a produit, il est vrai, de
+trs-grands crivains. Des enfants dnaturs, oubliant les pres de
+l'loquence italienne qui, certes, ne sont pas infrieurs ces
+crivains trangers, y ont cherch des faons de parler, des tours et
+des phrases qui, transports dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
+souille et monstrueusement altre... Cette altration de la langue et
+du got est parvenue un tel point, que ce n'est plus dans les
+collges, dans les acadmies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
+ parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'tat
+de Florence, o de simples villageois, qui ne sont ni gts par un
+commerce tranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
+prcieusement et sans mlange ce riche patrimoine qu'ils ont reu de
+leurs aeux, etc. Il nous conviendrait mal, mme lorsque nous sommes
+incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
+philologie nationale; et nous devons nous borner la connaissance des
+faits: mais c'en est un, ce qu'il me parat, bien intressant dans
+cette affaire que l'opinion aussi dclare d'un si bon juge. Revenons
+aux imitateurs de Boccace.
+
+[Note 101: Pag. 90.]
+
+[Note 102: On sait que les crits du Bembo, sur la langue, n'ont
+point d'autre titre que _Prose_.]
+
+[Note 103: On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
+auteur, zl pour la gloire de la sienne, dsigne ainsi; et, tout zl
+que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
+citant sans le combattre, que je ne suis pas dispos lui en vouloir.]
+
+Bien d'autres que Molire ont puis dans cette source fconde.
+Lafontaine et d'autres conteurs aprs lui n'y ont pris que des sujets
+d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqu une prdilection dont
+une morale austre est en droit de les blmer: mais, de plus, ils se
+sont privs du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
+de cette riche et inpuisable varit. On voit, et l'on ne peut leur en
+savoir gr, que c'est par choix qu'ils ont tir du _Dcamron_ tout ce
+qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
+imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
+n'avoir trait ces mmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
+composition gnrale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
+donn en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
+tenaient dans les moeurs.
+
+Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
+remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
+gais et libres qu'elles portent; son gnie grave lui dictait un autre
+choix. _Sigismond et Guiscard_ est un des plus beaux morceaux de ce
+versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand pote; et c'est de
+Boccace qu'il l'a tir. Tancrde, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
+amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son coeur dans
+un vase cette amante infortune; Ghismonde qui verse et boit dans ce
+vase un poison qu'elle tient prpar, et qui meurt aux yeux de son pre,
+barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pntr de repentir,
+forment un sujet terrible, trait par Boccace avec une nergique
+simplicit[104], et que Dryden a revtu de toutes les couleurs de la
+posie, sans en altrer le caractre primitif, l'intrt, ni la terreur.
+Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
+Troubadour Cabestaing[105] et le roman du sire de Coucy, avait quelque
+chose de national, non pour Boccace, qui tait Florentin, mais pour la
+princesse napolitaine qu'il ne songeait qu' amuser ou intresser en
+crivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrive dans la famille
+de Tancrde, l'un des derniers princes de la dynastie normande, tait en
+quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
+tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le clbre Lonard
+d'Arezzo la traduisit en prose latine[106]; Michel Accolti, son
+compatriote, en fit le sujet d'un _capitolo_ ou chapitre en _terza
+rima_[107]; le savant Beroalde la mit, au seizime sicle, en vers
+lgiaques latins[108]; enfin, elle a reu en Angleterre les honneurs
+d'une imitation potique. Qu'il me soit permis de m'arrter un instant,
+non sur cette imitation, mais sur quelques dtails o Dryden a cru
+devoir entrer dans sa prface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
+faits Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
+intresser ceux qui cultivent la fois la littrature italienne et la
+littrature anglaise.
+
+[Note 104: Journ. IV, Nouv. I.]
+
+[Note 105: Boccace a aussi trait cet affreux sujet, mme Journe,
+Nouvelle IX. Il s'y est tenu attach la tradition provenale, telle
+qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provenaux, et telle que
+Manni l'a imprime, _Istor. del Decamer._, p. 308; mais il y a bien plus
+d'intrt, de passion et d'loquence dans la Nouvelle de Tancrde.]
+
+[Note 106: Manni, _ub. supr._, p. 247.]
+
+[Note 107: _Ibid._, p. 257.]
+
+[Note 108: Manni, _ub. supr._, p. 264.]
+
+Outre _Sigismonde et Guiscard_, Dryden a encore imit du Dcamron,
+_Thodore et Honorie_, aventure plus bizarre qu'intressante, dont les
+acteurs n'ont pas les mmes noms dans Boccace[109]; et _Cimon et
+Iphignie_[110], autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
+d'intrt. Il a trs-bien connu, et franchement dclar la source de ces
+deux fictions comme de la premire; mais il n'a pas connu de mme
+l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit pome
+en trois livres, sous le nom de _Palmon et Arcite_. Il l'a tire du
+vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
+espr, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention[111]; mais il a t
+dtromp en lisant la fin de la septime Journe du _Dcamron_ que
+Fiammette et Dione chantent les aventures de Palmon et d'Arcite. Il en
+conclut que cette histoire tait crite avant Boccace, mais que le nom
+du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palmon et
+Arcite et pourquoi Dione et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
+et Palmon sont les deux hros du pome de la _Thside_. Chaucer avait
+tir leur histoire de ce pome de Boccace, que Dryden apparemment ne
+connut pas. Il ne connut pas davantage le _Filostrado_; et voici ce qui
+le prouve. Chaucer a fait un pome en cinq livres, intitul _Trole et
+Criside_; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tir fut
+crit par un vieux pote lombard: mais Trole, fils de Priam, et
+Chrysis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux hros
+du _Filostrato_, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
+les incidents de ce pome.
+
+
+[Note 109: Au lieu de Thodore, c'est _Nastagio degli Onesti_; et au
+lieu d'Honorie, la fille de messire Paul _Traversaro_. Journe V, Nouv.
+VIII.]
+
+[Note 110: Journ. V, Nouv. I.]
+
+[Note 111: Voyez Prface des _Fables ancient and modern._, etc.,
+Dryden's works, vol., II.]
+
+Dryden s'est encore tromp en parlant de _Griselidis_, la dernire et la
+plus intressante de toutes les Nouvelles du _Dcamron_. Celle fable,
+dit-il, est de l'invention de Ptrarque; il l'envoya Boccace, de qui
+elle parvint Chaucer[112]. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
+qu'un pote anglais se soit mpris sur ce point d'histoire littraire
+italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
+dans cette erreur. Dans ses _Fables de Cantorbery_ (_Cantorbery Tales_),
+ouvrage videmment calqu sur le _Dcamron_ de Boccace, Chaucer a mis
+cette Nouvelle sous le titre de _Fable du Clerc_, parce que c'est un
+clerc, c'est--dire, un ecclsiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
+fait dire ce conteur dans le prologue[113]: Je vais vous conter une
+fable que j'ai apprise Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
+et par ses oeuvres. Il est maintenant mort et clou dans sa bire: je
+prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc tait Franois Ptrarque,
+pote laurat, dont la douce loquence rpandit un clat potique sur
+l'Italie entire[114], etc. Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
+partie d'une ambassade envoye Gnes, en 1373, par douard III, que
+Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite Ptrarque, qui
+approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le sjour de Padoue
+et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment o
+l'ami de Boccace venait de lire le _Dcamron_ pour la premire fois. Il
+tait si enchant, comme on l'a vu dans sa Vie[115], de cette Nouvelle
+de Grislidis, qu'il la rcitait tout le monde, et que, pour le
+plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
+traduisit en latin. Peut-tre mme Ptrarque donna-t-il Chaucer une
+copie de sa traduction[116]: peut-tre enfin est-ce aux loges que
+Chaucer entendit un homme de l'ge et de la rputation de Ptrarque
+faire du _Dcamron_ et de son auteur, qu'il dut la premire ide de
+composer peu prs sur le mme dessin, ses Fables de Cantorbry; c'est
+ainsi que toutes les parties de l'histoire littraire se tiennent et
+s'clairent mutuellement.
+
+[Note 112: Prface des _Fables ancient and modern._, etc., _ub.
+supr._]
+
+[Note 113:
+
+ _I wol you tell a Tale which that I
+ Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
+ As preved by his wordes and his werk:
+ He his now ded and nailed in his cheste,
+ I pray to God so yeve his soule reste.
+ Franceis Petrark, the Laureat poete
+ Highte this Clerk, whose rethoric swete
+ Enlumined all Itaille of poetrie_; etc.
+
+Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
+critique le Clerc italien d'avoir commenc son rcit par un prologue ou
+_prooemium_ (_a proheme_), o il fait une description inutile du
+Mont-Vsuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
+Pimont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
+d'impertinente (_me thinketh it a thing impertinent_); elle n'est point
+dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Ptrarque y
+fit en la traduisant. (Voyez _Fr. Petrarchoe sp. Basil_, 1581, in-fol.,
+p. 541). Il y a quelque temps qu'on annona dans le _Publiciste_ (24
+octobre 1810), la traduction prte paratre d'une Histoire littraire
+allemande, trs-estime. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
+n'a rapport qu' la littrature anglaise; on avouait que ce pote avait
+compos ses Fables de Cantorbery, l'imitation du _Dcamron_ de
+Boccace; mais on y affirmait trs-positivement, que Chaucer se montre
+fort suprieur l'auteur italien, par l'agrment du rcit, l'esprit qui
+rgne dans les dtails, la finesse des observations, le talent avec
+lequel il y peint les caractres. Je ne veux point lever autel contre
+autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
+_Mult sunt mansiones in domo patris mei_. Je crois cependant que
+Boccace, si recommandable par la beaut du style, l'est peut-tre plus
+encore par ces mmes qualits que l'on prtend trouver en lui
+infrieures ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
+et donn de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
+rempli de traits tels que ceux-ci: table, elle se comportait en
+personne fort bien leve, ne laissait pas tomber un morceau de ses
+lvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
+savait porter un morceau, et le tenir de faon qu'il ne tombt pas une
+goutte sur sa poitrine. Ce sont l de ces _peintures de caractres_, ou
+plutt de ces caricatures trs-frquentes dans les potes anglais et
+allemands, et qu'on ne trouve gure, il est vrai, dans les Italiens, si
+ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sr que le bon got ait
+le droit de les en blmer.]
+
+[Note 114: Le texte anglais dit plus nergiquement: claira, de
+posie, l'Italie entire.]
+
+[Note 115: Voyez tom. II, p. 431.]
+
+[Note 116: Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
+conjecture en certitude.]
+
+Du _Dcamron_ de Boccace, Grislidis, ce modle unique de douceur, de
+patience et de rsignation conjugale, passa dans tous les recueils de
+Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
+tous les thtres; et sous toutes les formes elle a toujours excit le
+mme intrt. Mais o Boccace lui-mme l'avait-il prise? Si ce fait
+avait quelque importance, il ne laisserait pas d'tre difficile
+claircir, tant ceux qui ont cru rsoudre la question l'ont
+embrouille[117]! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
+Boccace ait puis le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
+manuscrit franais, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
+connatre, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
+depuis, soit mme dans des traditions orales, dont il fit souvent
+usage[118], il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manire
+simple, nave et touchante de le traiter, que c'est bien rellement
+lui qu'elle appartient.
+
+[Note 117: Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficult de dire
+(Fabliaux, t. I, p. 269), que, selon le Duchat, dans ses notes sur
+Rabelais, _Griselidis_ tait tire d'un vieux manuscrit, autrefois de la
+bibliothque de M. Foucault, intitul le _Parement des Dames_, et que
+c'est d'aprs ce tmoignage sans doute, que Manni, dans son
+_Illustratione del Boccaccio_, en a restitu l'honneur aux Franais.
+Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
+Il dit (_Istor. del Decamerone_, p. 603): Le fait a t regard comme
+vritable par un auteur qui a observ que cette Nouvelle est prise d'un
+ancien manuscrit intitul le _Parement des Dames_, de la bibliothque de
+M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025; et il cite en note,
+Bouchet, _Annal. d'Aquitaine_, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
+Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
+comme vritable. C'est d'aprs Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
+dit Manni? le voici: Cette histoire est rapporte comme vritable par
+un historiographe de profession, par le Pre Philippe Foresti de
+Bergame, qui, dans son _Supplment des Chroniques_, s'exprime ainsi: Ce
+trait de patience tant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
+crit dans Franois Ptrarque, je me suis dtermin l'insrer dans cet
+ouvrage. Le Pre Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
+Grislidis, que Ptrarque, c'est--dire la traduction latine que
+Ptrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernire
+analyse, Boccace lui-mme qui est ici le garant de Foresti: la mme
+question de savoir o Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
+toujours, seulement un peu plus embrouille qu'auparavant. Au reste, ce
+Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorit, tait un pauvre
+moine augustin de la fin du quinzime sicle (mort en 1520, g de
+quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de _Supplment des Chroniques_,
+ l'histoire gnrale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prtendit
+recueillir tout ce qui tait dispers dans plusieurs autres Chroniques,
+et suppler ce qui y manquait. Cet ouvrage fut compos avant 1473.
+(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), poque o le _Dcamron_ de
+Boccace n'tait imprim que depuis peu d'annes, les premires ditions
+n'tant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
+connaissait point. Son _Supplment des Chroniques_ ne fut publi
+lui-mme que vers 1483, Venise; et malgr le peu d'lgance du style
+et le peu de critique de l'auteur (Tirab., _loc. cit._), il a t
+rimprim un assez grand nombre de fois.]
+
+[Note 118: Voyez ci-aprs, note 4.]
+
+Il s'est appropri de mme, de quelque source qu'il l'ait tire, la
+Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la mme Journe, prcde celle de
+Grislidis[119], et qui, dans un genre tout--fait diffrent, est
+peut-tre plus intressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
+la mme que le Fabliau _des Deux bons Amis_[120]. Boccace n'y a fait,
+selon lui, que _quelques lgers changements_. Il en a fait de bien
+importants l'original que notre Fablier et lui ont imit chacun
+leur manire. Dans le Conteur franais, l'un des deux amis est gyptien,
+l'autre Syrien, et la scne se passe Bagdad. Ces circonstances et
+plusieurs autres, et le caractre mme de l'aventure, dclent une
+origine orientale[121]; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
+srement conserv ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
+d'autre intrt que celui de l'action mme: point de passion, point
+d'loquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
+profusion dans Boccace.
+
+[Note 119: Journ. X, Nouv. VIII.]
+
+[Note 120: Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.]
+
+[Note 121: M. Chnier est du mme avis, dans son _Discours sur les
+anciens Fabliaux_, imprim dans le _Mercure de France_, au commencement
+de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire indite de la
+Littrature franaise, dont tous les amis des lettres doivent dsirer
+ardemment la publication.]
+
+Il a transport ses acteurs Athnes et Rome, sous le triumvirat
+d'Octave. C'est dans Athnes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
+envoy par son pre pour tudier la philosophie grecque, devient
+perduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe tait prs
+d'pouser. Il veut se laisser mourir plutt que de trahir l'amiti; mais
+il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
+sacrifice qu'il lui fait de sa matresse: il s'agit de dcider ses
+parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-mme ce changement; Titus
+convoque les deux familles et les runit dans un temple, o il fait, par
+un discours public, plein d'adresse et de vhmence, plier toutes les
+volonts la sienne. Il pouse Sophronie et l'emmne Rome. L,
+commence une seconde action, suite et complment de la premire.
+Gisippe, ruin par des troubles civils, exil, chass d'Athnes, vient
+Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
+ mort sans daigner se dfendre. Titus le reconnat au tribunal, et se
+dclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le dbat le
+plus gnreux s'ouvre devant le prteur. La justice est embarrasse et
+ne sait quel arrt prononcer. Le vrai coupable, un brigand charg
+d'autres crimes, touch de ce spectacle, pouss par sa destine et par
+la voix mme d'un Dieu qui parle au-dedans de lui[122], se fait
+connatre au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
+devant qui la cause est voque, les met tous deux en libert, et le
+coupable lui-mme pour l'amour d'eux.
+
+[Note 122: _I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
+di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola_, etc. Bocc., _loc.
+cit._]
+
+Toute cette Nouvelle, et surtout dans la premire partie, ce monologue
+passionn de Titus qui se reproche son amour pour la future pouse de
+Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
+dont l'un veut faire accepter l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
+plus cher, l'autre se dfend de recevoir ce sacrifice, et cde, quand il
+le reoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amiti plus qu'aux
+violents dsirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
+deux familles rassembles, et enfin le sublime loge de l'amiti, par o
+la Nouvelle est termine, sont peut-tre ce qu'il y a de plus loquent
+dans le _Dcamron_ entier, et par consquent dans toute la littrature
+italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui tait alors si rare,
+de l'antiquit grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
+grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athnes et de Rome, rehaussent
+encore cette Nouvelle, et l'on est tent de la croire extraite d'un
+ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succs n'en fut pas moindre que celui
+de Tancrde et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
+savant Beroalde[123]; elle le fut encore par un jeune cardinal,
+petit-neveu du pape Jules III, et ddie par lui ce pontife[124].
+Voil des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne mritrent jamais
+ces vieux Fabliaux, si vants lorsqu'ils taient ensevelis dans la
+poudre des manuscrits, mais qu'on a discrdits jamais en les
+produisant au grand jour.
+
+[Note 123: Voyez sa traduction, Manni, _Stor. del Decamer._, p.
+562.]
+
+[Note 124: Le cardinal _Ruberto Nobili di Montepulciano_, V. _ib._,
+p. 583.]
+
+Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journe remplie
+de ses histoires pathtiques et dcentes, un recueil o il sentait qu'il
+avait bien des choses se faire pardonner. L'ouvrage entier, plac
+entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
+de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
+contre la svrit des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
+Ptrarque lui-mme, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
+parcourir. Ce qu'on y trouve de trop libre, crivait-il son ami[125],
+est suffisamment excus par l'ge que vous aviez quand vous l'avez fait,
+par le style, la langue, la lgret mme du sujet et des personnes qui
+paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
+plaisantes et badines, j'en ai trouv quelques-unes de pieuses et de
+graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement dfinitif, ne
+m'tant arrt particulirement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
+ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
+le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, mon avis,
+dcrit avec vrit et dplor avec loquence le malheureux tat de notre
+patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre sicle, une
+poque si lugubre et si funeste; vous avez plac, dans l'autre, une
+dernire histoire, bien diffrente de plusieurs de celles qui la
+prcdent. Elle m'a plu, elle m'a touch au point que, parmi tant de
+sujets d'inquitude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-mme,
+j'ai voulu la confier ma mmoire, pour me pouvoir procurer moi-mme,
+toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
+la raconter des amis runis pour causer ensemble, si j'en trouvais
+l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps aprs; et voyant qu'on
+avait eu beaucoup de plaisir m'couter, il m'est venu dans l'esprit,
+qu'une histoire si agrable pourrait plaire ceux mmes qui n'entendent
+pas notre langue[126]. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
+traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.
+
+[Note 125: Voyez _Fr. Petrarchoe opera_, p. 540.]
+
+[Note 126: Ptrarque donne une raison de cette ide, qui prouve que
+Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
+Grislidis, et que c'tait, en Italie, une histoire en quelque sorte
+populaire. J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire ceux mmes qui
+ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
+des annes, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait,
+vous-mme, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas juge indigne d'tre
+crite par vous en langue vulgaire, et d'tre mise la fin de votre
+ouvrage, o les rgles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
+de plus fort. _Ub. supr._]
+
+Il tait digne du caractre de Ptrarque et de son indulgente amiti,
+d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
+liberts qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
+ne peut le nier, que ces liberts taient un peu fortes. Elles ne se
+bornaient pas des anecdotes scandaleuses, racontes souvent avec une
+franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
+femmes sages et honntes, telles que les dpeint l'auteur, ou de jeunes
+gens bien ns et attentifs leur plaire, si ce n'tait pas un effet et
+une preuve de la licence qui rgnait alors dans les discours, lors mme
+qu'elle n'tait pas dans les moeurs. Ces liberts attaquaient souvent des
+objets qu'on regardait comme plus sacrs encore que la morale; elles
+blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
+pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
+prtres et les moines sont les principaux acteurs, ni mme de certaines
+diatribes lances contre les uns et contre les autres, mais
+principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
+aussi tendues que violentes, dans divers endroits du _Dcamron_[127]:
+je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
+qu'on ne sait rellement comment concilier avec les opinions religieuses
+que Boccace, comme Ptrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
+hommes, conservrent toujours, au milieu mme d'une vie qui n'y tait
+pas tout--fait conforme.
+
+[Note 127: Journe III, Nouvelle VII; Journe VII, Nouvelle III,
+etc.]
+
+Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu' ouvrir la premire
+Journe, et en lire de suite les trois premires Nouvelles; on verra
+dans la premire un coquin de _Ser Ciappelletto_, sclrat impnitent et
+endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbcille de
+confesseur, lui fait, dans le plus grand dtail, une confession niaise,
+et, aprs la vie la plus scandaleusement dborde, qu'il couronne par ce
+dernier acte, meurt en odeur de saintet, au moyen de cette confession
+hypocrite, est rvr comme un saint aprs sa mort, a plus de dvots,
+plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
+seconde, un marchand juif, trs-honnte homme, mais entt de ses
+rveries hbraques, tiraill par un ami pour se faire chrtien, prend
+le parti d'aller Rome, afin d'observer de prs celui qu'on appelle le
+Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
+sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
+celle de Mose, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
+craint les suites d'un tel examen, et veut le dtourner de ce voyage;
+mais il n'en peut venir bout. Le juif, arriv Rome, y voit, depuis
+le pape, les cardinaux et les prlats, jusqu'au dernier des courtisans,
+un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va prouver un grand
+scandale, et qui parat devoir le rendre inbranlable dans sa foi; tout
+au contraire; de retour Paris, et interrog par son ami: Je me rends,
+dit-il, je ne puis rsister une preuve si forte. Le pasteur et tous
+les autres, qui devraient tre les fondements et les soutiens de votre
+religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
+gnie pour la dtruire. Ils n'en peuvent venir bout; elle crot sans
+cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
+respecte. J'en conclus que c'est Dieu lui-mme qui en est le fondement
+et le soutien. Ma rsolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
+parlons plus.
+
+Enfin, dans la troisime Nouvelle, le sultan Saladin veut prouver un
+autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
+Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
+ou chrtienne, qu'il croit tre la vritable. Le juif, qui devine
+l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
+dit-il, avait dans son trsor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
+du plus grand prix. Il voulut en perptuer la proprit dans sa famille,
+et rgla, par son testament, que celui de ses fils, qui il aurait
+laiss cette bague ou cet anneau, serait reconnu son hritier, respect
+et honor par ses frres comme leur an. Le premier qui en hrita fit
+de mme, le second encore, et ainsi des autres, jusqu' ce que l'anneau
+parvint un homme qui avait trois fils galement beaux, galement
+vertueux, galement obissants leur pre, et qu'en rcompense il
+aimait tous galement. Ne voulant donner aucun des trois la
+prfrence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
+parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-mme,
+ne pouvaient plus les reconnatre. Il donna en mourant chacun de ses
+fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le pre
+mort, chacun des frres rclama l'hrdit, et prsenta son anneau pour
+preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procs qui
+embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent dcider quel serait
+le vritable hritier du pre, que la cause fut appointe, et qu'elle
+l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois donnes
+aux trois peuples par Dieu leur pre. Chacun croit voir son hritage, sa
+loi, ses commandements; mais lequel les a vritablement? Cette question
+est encore indcise comme celle des trois anneaux.
+
+L'apologue est ingnieux et l'allgorie sensible. Il n'y a point l
+d'impit, mais seulement une opinion tolrante qui ne pouvait tre
+celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolrance mme, et
+la philosophie, qui n'est autre chose que la tolrance des opinions
+comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
+pays o le _Dcamron_ parut, ce langage devait exciter un grand
+scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux prcdentes, et plusieurs
+autres encore, ont t svrement censures, non seulement en Italie,
+mais ailleurs; les papistes se sont fchs des attaques qu'ils ont cru
+leur tre portes, et les htrodoxes ont encore plus nui Boccace, en
+le louant des licences qu'il avait prises avec le clerg romain, comme
+s'il avait, avant Luther, profess les opinions de ce rformateur. Mais,
+contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier sicle, un
+trs-grave et trs-zl dfenseur. Monseigneur Bottari, prlat aussi
+orthodoxe que savant, a fait, dans l'acadmie de la Crusca, une suite de
+lectures sur le _Dcamron_, o il s'est propos de le justifier
+pleinement[128]. D'aprs ce courageux apologiste, Boccace, dans la
+premire de ces trois Nouvelles, eut pour but de dmontrer combien il
+est difficile de distinguer la vritable vertu de l'hypocrisie, et
+combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
+mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
+dissiper, par son loquence et par les crations de son gnie, des
+tnbres et des erreurs qui taient alors presque gnralement
+rpandues. Se moquer des prtendus saints, comme il y en a eu dans
+diffrents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
+manquer de respect ceux qui le sont vritablement. Si, dans la seconde
+Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui rgnaient la cour de
+Rome, il est d'accord avec Dante, avec Ptrarque, avec les historiens et
+presque tous les crivains de son sicle. Est-ce donc attaquer la foi
+que de dvoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
+tre les soutiens?
+
+[Note 128: Cet ouvrage est encore indit. Manni en avait parl,
+_Hist. du Dcamr._, pag. 432; il en avait mme insr deux leons, pag.
+433 453. M. Baldelli nous apprend, _Illustrazione IV_, pag. 322, que
+l'ouvrage entier existe, et doit bientt tre imprim; ayant eu
+communication du manuscrit autographe, il en a tir les dfenses de
+Boccace, dont je donne ici l'abrg.]
+
+La Nouvelle des trois anneaux a donn lieu des accusations plus
+graves, mais qui n'taient pas mieux fondes. N'a-t-on pas prtendu que
+Boccace, pour l'avoir faite, devait tre rput le vritable auteur de
+ce livre _Des trois Imposteurs_ qui a fait tant de bruit dans le monde,
+sans avoir jamais exist? M. Bottari n'a pas eu de peine triompher de
+cette accusation absurde. Quand l'opinion qui parat en rsulter d'une
+indiffrence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
+l'avilir et la discrditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
+juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
+l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait prcd les
+siennes[129]; il ne fit, disent ses dfenseurs, que le revtir de sa
+brillante et merveilleuse loquence[130]. Ses vives et frquentes
+sorties contre les moines[131] et la peinture qu'il a souvent faite de
+leurs bons tours[132] l'ont fait accuser d'avoir mal parl des hommes
+consacrs Dieu. M. Bottari, dans ses leons, ne l'en excuse pas; il
+croit qu'il est pour cela mme infiniment digne d'loges. Il compare ses
+plus fortes invectives contre les dportements des moines aux plaintes
+que les plus saints personnages de son sicle formaient sur le mme
+sujet, et il les trouve entirement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
+le droit, quand on vit aussi mal, d'chapper la censure; qu'il ne
+tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
+s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.
+
+[Note 129: Voyez ci-dessus, p. 82, note I.]
+
+[Note 130: _E solo lo rivest di splendida e preziosa veste per
+opera della sua miraculosa eloquenza_. M. Baldelli, _ub. supr._, p.
+330.]
+
+[Note 131: Surtout dans la violente invective de _Tedaldo degli
+Elisei_, Journ. III, Nouv. VII.]
+
+[Note 132: Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
+I; du Frre Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
+Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, _ibid._, Nouv. X, etc.]
+
+Boccace s'est moqu des faux miracles oprs par les fausses reliques.
+Il a surtout pris tche de les tourner en ridicule dans une de ses
+Nouvelles les plus comiques, ou un certain frre Oignon[133] vient, au
+nom du baron messire Saint-Antoine[134], patron de son couvent,
+recueillir les aumnes ou plutt les libralits des bons paysans de
+Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
+voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, reste dans la chambre de
+la Vierge Nazareth, aprs l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
+portait avec lui dans une cassette, tait tire de la queue d'un
+perroquet, oiseau qui tait encore alors trs-peu connu en Toscane[135].
+Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dne et qu'il dort, lui jouent le
+tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
+ la place. Frre Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
+l'glise l'heure marque, fait sonner les cloches, rassemble autour de
+lui tout le village, fait sa prire, ouvre sa cassette, et la voit
+remplie de charbons. On le croirait dconcert: il ne l'est point du
+tout. Il lve les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
+se met raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
+de Florence Jrusalem. L, le patriarche lui montra toutes les
+reliques qu'il possdait. Elles taient innombrables; frre Oignon cite
+les plus belles: c'tait un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
+sain qu'il fut jamais, le toupet du sraphin qui apparut S. Franois,
+un ongle de Chrubin, quelques rayons de l'toile qui apparut au mages
+en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
+diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se dtacher pour lui de
+quelques parties de son trsor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
+un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
+plume de l'ange Gabriel dont il leur a parl, et des charbons qui
+avaient servi griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
+t prouves par des miracles. Il les porte avec lui, tantt l'une,
+tantt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si compltement
+pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
+plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
+c'est tout le contraire; mais cela est gal, ou plutt Dieu lui-mme a
+voulu ce quiproquo. La fte de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
+le moment o ses reliques peuvent tre le plus efficaces: il leur
+apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
+ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
+donnent frre Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
+toucher. Le frre, d'un grand srieux, prend de ces charbons dans sa
+main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
+voiles blancs des femmes, il se met tracer de grandes croix noires.
+Les bons Certaldois ainsi croiss, s'en vont les plus contents du monde.
+Les deux jeunes gens, qui avaient jou le tour, tmoins de la prsence
+d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
+lui valut pas moins l'anne suivante que celle-l les charbons.
+
+[Note 133: _Frate Cipolla_, Journ. VI, Nouv. X.]
+
+[Note 134: _Del barone messer S. Antonio_.]
+
+[Note 135: _Perci che ancora_, dit Boccace avec son loquence
+accoutume, _non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
+trapassate in Toscana_, etc.]
+
+Le savant prlat Bottari s'est expliqu, dans trois de ses leons[136],
+ justifier cette Nouvelle. La vritable intention de l'auteur fut,
+dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'taient rien moins
+qu'clairs sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
+laissaient tromper tous les jours. Il runit donc dans une de ses fables
+toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
+d'une simple exposition qui et t sche et ennuyeuse, il y donna la
+forme piquante que l'on voit dans ce rcit, pour rveiller les esprits,
+dissiper le sommeil de l'ignorance, et dconcerter les manoeuvres de ceux
+qui abusaient de la simplicit du peuple, en confondant avec la religion
+les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, sa
+manire, non seulement avec de trs-saints personnages, mais avec
+l'autorit mme des Pres et des conciles qui se dclarrent avec force
+contre de semblables impostures[137].
+
+[Note 136: Ce sont deux de ces trois leons que Manni a publies, et
+qui remplissent vingt grandes pages in-4. (433 453) de son livre.]
+
+[Note 137: M. Baldelli, _ub. supr._, p. 334.]
+
+Malgr les cris des moines et le blme des amis de la dcence des moeurs,
+le _Dcamron_, publi par son auteur vers le milieu du quatorzime
+sicle[138], circula librement en Italie: les copies s'en multiplirent
+ l'infini: il fut plac dans toutes les bibliothques. L'imprimerie
+vint un sicle aprs, et, ds 1470, il en parut une dition que l'on
+croit de Florence[139], une seconde Venise, l'anne suivante, une
+troisime meilleure Mantoue deux ans aprs[140], et, depuis lors, un
+grand nombre d'autres. Avec les ditions, se multipliaient les
+dclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
+ditions, mais irrgulires, tronques, et s'loignant toujours de plus
+en plus de la puret du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
+chauffa si bien les ttes des Florentins, qu'ils apportrent eux-mmes
+dans la place publique les _Dcamrons_, les Dantes, les Ptrarques et
+tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
+brlrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
+rendu si rares les exemplaires de ces premires ditions.
+
+[Note 138: 1353.]
+
+[Note 139: Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+in-fol., en caractres ingaux et mal forms.]
+
+[Note 140: _Mantova, Petr. Adam de Michaelibus_, 1472, in-fol. C'est
+cette dition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
+anciennes.]
+
+Cependant l'autorit restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
+succdrent depuis la premire publication de ce livre, sans qu'aucun
+d'eux en dfendit l'impression ni la lecture; mais d'ditions en
+ditions, il n'tait presque plus reconnaissable. Malgr les soins de
+quelques diteurs plus clairs ou plus soigneux[141], la corruption du
+texte paraissait sans remde: les Juntes[142], les Aldes eux-mmes[143]
+firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
+lettrs toscans, honteux de laisser en cet tat l'ouvrage en prose qui
+honorait le plus leur langue, se runirent, rassemblrent les ditions
+les moins incorrectes, recherchrent les meilleurs manuscrits, et
+produisirent, avec le plus grand succs, la fameuse dition donne par
+les hritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce sicle,
+tous les diteurs ne la prirent pas pour modle: il y en eut mme de
+fort savants[144] qui prtendirent corriger le texte leur manire et
+ne firent que le gter et le corrompre. Les censures du concile de
+Trente, les prohibitions de Paul IV, septime successeur de Lon X, et
+celles de Pie IV, successeur de Paul, y portrent un autre coup. Il y
+eut cette poque, entre les ditions, une lacune de quatorze ou quinze
+ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
+l'interdit ft lev et qu'on rendit au public la facult de se procurer
+ce livre si utile pour l'tude de la langue, et le modle le plus
+parfait de l'lquence italienne. Le pape couta ces reprsentations, et
+sans vouloir cder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
+consentit des arrangements.
+
+[Note 141: Tels, entre autres, que _Niccol Delfino_, patricien de
+Venise, 1516, Venise, _Gregor. de' Gregori_, in-4.]
+
+[Note 142: Firenze, _Filippo di Giunta_, 1516, in-4.]
+
+[Note 143: Venezia, _Aldo_, 1522, in-4. Cette dition est la
+meilleure de ce temps, et mrita d'tre prise pour base de celle de
+1527.]
+
+[Note 144: Tels que le _Dolce_, dans les trois ditions de
+_Giolito_, Venise, 1546, 1550 et 1552; le _Ruscelli_, Venise, 1552,
+etc.]
+
+Il s'ouvrit alors une ngociation srieuse et des oprations en rgle.
+Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on et dit que la cour de
+Rome et celle de Florence discutaient les intrts les plus graves. Le
+grand-duc nomma une commission compose de quatres membres de l'acadmie
+de Florence, qu'il chargea de faire au _Dcamron_ les corrections qui
+seraient indiques. On choisit un bel exemplaire de l'dition d'Alde
+Manuce que l'on envoya Rome. Le matre du sacr palais et un
+dominicain, vque de Reggio et confesseur du pape, marqurent sur cet
+exemplaire, en prsence de Sa Saintet, tous les endroits qu'ils
+jugrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
+discussion, ou mme la simple lecture, dut tre plaisante, entre ces
+trois personnages. Le _Dcamron_, mutil par leurs censures, fut
+renvoy Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou dputs,
+passrent deux ans dfendre, autant qu'ils purent, les passages
+censurs et supprims. Pie V mourut; la ngociation se suivit avec
+Grgoire XIII, son successeur; aprs une correspondance trs-vive et
+trs-anime, le texte fix par les dputs florentins, fut approuv
+Rome par les rviseurs. On garde dans la bibliothque Laurentienne cette
+correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
+prince de Toscane. Le livre fut enfin imprim Florence, sept ans
+aprs[145]; c'est l'dition dite _des Dputs_. Elle est plus conforme
+que toutes les prcdentes au texte original, dans ce que les censeurs
+ont respect; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitrent
+bien des mcontentements et des murmures. On s'en plaignit Florence en
+prose et en vers, tandis qu' Rome on jetait feu et flamme contre les
+endroits irrespectueux pour l'glise et contraires aux moeurs qu'on y
+avait laiss subsister encore. On demandait grands cris une seconde
+correction, et dans l'index publi par le trs-scrupuleux pontife Sixte
+V, il fut expressment port que le _Dcamron_ serait corrig de
+nouveau: ce qui fut excut en 1582[146], et ne satisfit pas davantage.
+Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
+Les ditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
+en France, et les ditions compltes qui avaient, en Italie, prcd les
+corrections, et celles qui ont t faites depuis, conformment ces
+premires, rendent inutiles celles o ces corrections ont t suivies.
+Vouloir faire du _Dcamron_ un livre entirement orthodoxe, un livre
+dont on puisse dire:
+
+ La mre en prescrira la lecture sa fille,
+
+est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.
+
+[Note 145: En 1573.]
+
+[Note 146: Le grand duc Franois Ier. confia cette correction
+_Leonardo Salviati_, qui tait alors l'oracle de la langue toscane, et
+formait, lui seul, une autorit. Il se donna, dans son dition, des
+liberts dont personne n'osa le reprendre de son vivant; aprs sa mort,
+il n'chappa point la critique, et _Boccalini_ ne l'pargna pas dans
+sa _Pietra di Paragone_; mais _les Avvertimenti della lingua sopra il
+Decamerone_, que Salviati fit paratre deux ans aprs son dition, sont
+un ouvrage prcieux, et vraiment classique pour l'tude de la langue.
+Sur toutes ces vicissitudes que le _Dcamron_ a prouves, voyez le
+livre de Manni, _Istoria del Decamerone_, part. III, p. 628 et suiv.]
+
+Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus prcieux qui existent de
+l'art de conter et de l'art d'crire. Cet ouvrage, dit expressment M.
+Denina, quoique moins grave que la comdie du Dante, et moins poli que
+les posies de Ptrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
+langue italienne. Les crivains du seizime sicle n'en parlent qu'avec
+un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant part ce qu'il y a
+peut-tre d'exagr dans leurs loges, on ne peut s'empcher de
+reconnatre qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
+gnrale, qui est merveilleux, et qui n'a t gal par aucun autre
+auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit tranger, on y voit
+encore fidlement reprsents, comme dans une immense galerie, les moeurs
+et les usages de son temps, non-seulement dans les caractres et les
+personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
+traits d'histoire qui y sont touchs de main de matre[147].
+
+[Note 147: _Vicende della Letteratura_, l. II, cap. 13.]
+
+Aprs ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du got
+que de celles de la dcence, on ne doit pas cesser de regretter que
+Boccace ait gt un si dlicieux ouvrage par des dtails qui dfendent
+de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais l'ge o il est
+permis de tout lire, on peut faire du _Dcamron_ une de ses lectures
+favorites, une tude utile pour la langue, pour la connaissance des
+moeurs d'un sicle, et des hommes de tous les sicles: on peut,
+l'exemple du sage Molire, y apprendre reprsenter au naturel les
+vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
+tragdies touchantes, de comdies gaies, de satires piquantes,
+d'histoires agrables et utiles, de discours loquents et persuasifs: on
+peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
+ ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
+varie, amusante, attachante mme, entremle de descriptions, de
+narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalit,
+de naturel, et d'une lgance de style qui, si l'on en excepte un petit
+nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est
+l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les loges.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_tat gnral des lettres en Italie pendant la dernire moiti du
+quatorzime sicle. Universits; suite des tudes publiques; tudes
+particulires; histoire, posies latines et italiennes; Nouvelles dans
+le genre du_ Dcamron; _grands pomes l'imitation de celui du Dante;
+dernires observations sur le quatorzime sicle_.
+
+
+Tandis que Ptrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
+gnrale aux esprits, qu'ils les ramenaient l'tude et l'imitation
+des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
+langue de leur patrie, d'autres tudes, auxquelles ils se tinrent
+presque entirement trangers, continuaient de fleurir, et d'autres
+crivains, dans les parties de la littrature qu'ils cultivaient
+eux-mmes, se montraient, non leurs gaux, mais leurs mules ou leurs
+disciples. La dialectique de l'cole continuait de s'garer et de se
+perdre en subtilits inintelligibles sur les pas des interprtes
+d'Aristote; et malgr le livre de Ptrarque, o il avait attaqu
+l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne[148], l'Arabe
+Averros avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
+l'entendre. La mthode des scholastiques continuait de rgner dans la
+thologie de l'cole et d'en paissir les tnbres. Les Thomistes et les
+Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortills,
+les plus creux et les plus obscurs. Loin que les tudiants en fussent
+dcourags, ou que le nombre des matres diminut, le zle des uns et la
+quantit des autres semblaient aller toujours croissant.
+
+[Note 148: _De sui ipsius et multorum ignoranti_.]
+
+Ptrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
+Autrefois, crivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
+aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
+bavards dshonorent ce nom sacr. S'il n'en tait pas ainsi, nous
+n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de matres
+inutiles[149]. Mais il avait beau dire; cette foule de matres ne
+cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que l taient les
+promesses de la fortune, les appts de l'ambition et le chemin des
+grandeurs. Ce torrent se dbordait hors de l'Italie dans les universits
+des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
+des universits ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
+clbre cole, en nomme un assez grand nombre[150]. Les auteurs italiens
+lui reprochent d'en avoir oubli plusieurs[151]; mais ceux dont il parle
+et ceux qu'il oublie, ceux qui restrent en Italie et ceux qui en
+sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs oeuvres, aussi profondment
+inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'et pas beaucoup
+perdu ce qu'ils le fussent toujours.
+
+[Note 149: _De Remed. utriusq. fortun_, liv. I, Dial. 46.]
+
+[Note 150: Le Pre Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
+directeur de Ptrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Pre Denis;
+Grard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
+qui fut archevque de Rouen, vque de Lodve, et ensuite d'Auxerre,
+etc.]
+
+[Note 151: Voyez Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, l.
+II, c. I.]
+
+Le sige et la puissance dont manaient les fortunes et les grces qu'on
+ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur cette tude, tait
+toujours en terre trangre. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
+ses lgats et par des troupes sa solde, des guerres contre les
+Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
+Lombardie et mme la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
+part. Bologne se dclara libre: le soulvement gagna jusqu' Rome, et de
+l les petites principauts qui formaient l'tat de l'glise. Grgoire
+XI sentit la ncessit de sa prsence pour teindre cet incendie. Il
+quitta enfin Avignon pour Rome, o il mourut dix-huit mois aprs son
+retour[152], avant d'avoir pu russir pacifier l'Italie. Urbain VI
+dtruisit par sa violence et par sa duret le bien que son prdcesseur
+avait commenc faire. Les cardinaux, qu'il poussait bout, lurent et
+lui opposrent l'anti-pape Clment VII[153], source de ce grand schisme
+qui devait durer quarante ans. De nouvelles rvolutions dans le royaume
+de Naples en furent la suite. Jeanne, qui rgnait encore, ayant soutenu
+Clment VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
+reut Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
+et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
+un crime assez lche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
+s'tait souille dans sa jeunesse.
+
+[Note 152: Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
+27 mars 1378.]
+
+[Note 153: Robert, cardinal de Genve.]
+
+Clment VII, rfugi dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
+l'avaient lu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collge de
+cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
+des thologiens les plus clbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
+mieux son mrite, l'un des anciens amis de Ptrarque. C'tait mme lui
+qui, dans la crmonie de ses obsques, avait prononc son oraison
+funbre. Il tait alors simple religieux Augustin. Trois ans aprs, il
+fut fait Gnral de son ordre; et quand le schisme clata, s'tant
+dclar pour Urbain VI, il en fut rcompens par le chapeau de cardinal.
+Sa mort fut aussi funeste que son lvation avait t rapide. Il fut tu
+d'un coup de flche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
+au Vatican. On ne put dcouvrir d'o partait ce coup. On souponna
+Franois de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donn l'ordre, pour
+se venger de ce que le cardinal s'opposait ses desseins contre les
+immunits de l'glise; on a fait, en consquence, de Perago un martyr,
+en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la dfense de ces
+immunits; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqu de
+lui donner place dans cette immense collection[154]. Tiraboschi, avec sa
+bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la mme bonne foi,
+il propose aussi ses doutes; et en supposant que Franois de Carrare et
+en effet ordonn ce meurtre, il l'attribue une toute autre cause. Je
+ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
+il a joui jusqu' prsent, d'tre mis au nombre de ceux qui sont morts
+pour la dfense de l'immunit de l'glise; je propose seulement mes
+doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les rsoudre[155].
+Les savants n'ont point donn cette solution, et les doutes du sage
+Tiraboschi sont devenus des preuves ngatives.
+
+[Note 154: Vol. XI, 10 juin.]
+
+[Note 155: _Stor. della Letter. ital._, t. V, p. 128.]
+
+Un autre thologien, qui s'honora aussi de l'amiti de Ptrarque, Louis
+Marsigli, Florentin, le vit pour la premire fois Padoue, n'ayant
+encore que vingt-ans. Ptrarque dmla ds-lors en lui des talents et
+des connaissances extraordinaires. Ce n'tait pas seulement en thologie
+qu'il tait savant, mais en littrature, en posie, en histoire. Aprs
+avoir voyag en France, soutenu des thses clatantes et pris le degr
+de matre s-arts dans l'Universit de Paris, il retourna dans sa
+patrie, jouit Florence d'une grande considration, y vcut entour de
+disciples qui s'honoraient de recevoir ses leons, acquit une renomme
+dont on trouve les tmoignages dans plusieurs crivains de son temps,
+mais ne laissa aucun crit qui puisse faire juger quel point tait
+mrite une rputation si grande. On compte encore parmi les
+thologiens les plus savants de la mme poque et parmi les fondateurs
+de l'cole thologique de Bologne, Louis Donato, Vnitien, de l'ordre
+des Frres mineurs. Nomm cardinal par Urbain VI, pour la mme raison
+que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas russi
+dans une mission dont Urbain l'avait charg auprs de Charles de
+Duraz[156]. Dans la division qui clata bientt entre ce pontife
+intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assig
+pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
+cruellement les cardinaux qui s'y taient renferms avec lui, que six
+d'entre eux conspirrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
+chapper sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
+arrter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
+Louis Donato tait du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
+ordonna de tourmenter jusqu' ce qu'il pt l'entendre crier. Il se
+promenait dans le jardin du chteau en disant son brviaire[157]:
+l'excution se faisait dans le donjon; et il paraissait trs-content
+d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain tant parvenu
+s'enfuir de ce chteau, se retira Gnes, emmenant avec lui ses
+cardinaux prisonniers et l'vque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
+vite parce qu'il tait estropi de la question et mal mont, fut
+massacr par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
+tragdie, Urbain arriv Gnes, fit mourir par divers supplices cinq
+des cardinaux, y compris Louis Donato[158]. Il et t plus heureux,
+s'il ft rest simple moine et s'il ne se ft occup que de sa
+thologie.
+
+[Note 156: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 130.]
+
+[Note 157: V. _Abrg de l'Hist. eccls._, Berne, 1767, vol. II, an.
+1385.]
+
+[Note 158: Voy. _Abrg de l'Hist. ecc._ etc. Voy. aussi _Abrg
+chronologique de l'Hist. eccls._ Paris, 1751, vol. II, mme anne.]
+
+La fin non moins dplorable du pote astrologue, _Cecco d'Ascoli_, et
+les perscutions prouves par l'astrologue mdecin Pierre d'Abano, ne
+dtournaient point de l'tude de l'astrologie judiciaire. Un Gnois,
+nomm _Andalone del Nero_, qui se rendit clbre par ses connaissances
+en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
+dessein de les augmenter, s'gara, comme presque tous les astronomes le
+faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
+de ses leons Naples, parle de lui avec de grands loges dans son
+Trait de la Gnalogie des Dieux, l'appelle _son vnrable
+matre_[159], et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
+astres la mme autorit que Virgile dans la posie et Cicron dans
+l'loquence. On a de lui un Trait latin _de la composition de
+l'astrolabe_, publi Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, la
+Bibliothque impriale, un de ses Traits sur la sphre, la thorie des
+plantes, leurs quations, avec une introduction aux jugements
+astrologiques[160], qui n'a jamais t ni publi ni traduit.
+
+[Note 159: Liv. XV.]
+
+[Note 160: _Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphoera,
+Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica_. Catal. des
+Manuscr., vol. IV, p. 333, n. 7272.]
+
+Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait Bologne d'une grande
+rputation lorsqu'il fut appel Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
+appela _le Sage_, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
+rveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut trait sa cour avec
+distinction, pay avec magnificence et cr conseiller du roi. Il avait
+prdit l'heure de sa propre mort, et fit sa science l'honneur de
+mourir l'heure qu'il avait fixe. C'est sa fille Christine de Pisan
+qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a crite en
+franais[161]. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
+sicle et de son sexe. Elle a laiss, outre cette histoire, _le Trsor
+de la cit des dames_[162], et quelques autres ouvrages franais en
+prose et en vers[163]. Elle tient l'Italie par sa naissance, et la
+France par ses crits.
+
+[Note 161: Voy. Mmoire de Boivin le cadet, dans le _Recueil de
+l'Acad. des Inscript._, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a t
+publie par l'abb Lebeuf, _Dissert. sur l'Hist. de Paris_, t. III, p.
+103.]
+
+[Note 162: Imprim Paris en 1497.]
+
+[Note 163: J'ai parl du _Trsor de la Cit des Dames_, au sujet du
+jurisconsulte _Giovonni d'Andrea_ et de sa fille _Novella_, t. II, de
+cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mmoire de Boivin, _ub. supr._]
+
+On l'a dit avec vrit,
+
+ Quand un roi veut le crime, il est trop obi.
+
+Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il rcompense la
+folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
+l'astrologie auprs de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
+cette prtendue science, non-seulement dans ses tats, mais en Italie,
+d'o vinrent, l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
+astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mmes la bonne aventure
+qu'ils prdisaient aux autres[164]. Leurs noms ont t soigneusement
+recueillis[165], et l'on a tenu registre de leurs dcouvertes et de
+leurs prdictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, mdecin et
+dominicain, qui prdit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
+Bourgogne, en 1371, et dcouvrit, disent ces vieilles chroniques,
+_plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqu
+plusieurs grands personnages_[166], telles encore que les prdictions
+faites par un certain Marc, de Gnes, de la mort d'douard III, roi
+d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remporte sur les
+Flamands, en 1382, par les Franais, que commandait le duc de
+Bourgogne[167]; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
+charlataneries et de leurs bvues.
+
+[Note 164: Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.]
+
+[Note 165: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc., rdig
+par Simon de Phares, crivain du quinzime sicle, et publi par l'abb
+Lebeuf, _Dissertat sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 448 et suiv.]
+
+[Note 166: Ibid., p. 451.]
+
+[Note 167: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc. etc.]
+
+On est encore forc de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
+gomtre, n Prado, en Toscane, qui son savoir en arithmtique, fit
+aussi donner le nom de Paul de l'_Abbaco_. Il ne se bornait pas
+connatre les astres et en tirer des pronostics; il construisait de
+ses propres mains des machines ingnieuses o tous leurs mouvements
+taient fidlement reprsents. Sa rputation fut encore plus grande en
+France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
+son pays mme[168]. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365[169]; et
+cependant on cite de lui un testament fait l'anne suivante[170]. Par ce
+testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent dposs
+dans un couvent de Florence[171], que les moines en eussent une clef,
+sa famille une autre, et qu'on les y conservt jusqu' ce qu'il se
+trouvt un astrologue florentin qui ft jug, par quatre matres dans
+cet art, digne de les possder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
+clefs et ce dpt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
+existaient alors, il y en eut qui se soucirent de subir ce
+jugement[172].
+
+[Note 168: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+[Note 169: _Uomini illustri Fiorentini_.]
+
+[Note 170: Mehus, _Vit Ambros. Camaldul_, p. 194; Manni. _Sigili_,
+t. XIV, p. 22, etc.]
+
+[Note 171: La Sainte-Trinit.]
+
+[Note 172: Manni, _loc. cit._, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
+Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont t imprims
+Ble en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
+qu'il ne connat non plus aucun autre crivain qui en ait parl.]
+
+Ni leur nombre, ni leur succs n'en imposaient Ptrarque, que l'on
+trouve toujours cette poque rpandant les lumires ou combattant
+l'erreur; loin de se laisser entraner au torrent, il ne cessa de se
+moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
+publis, soit dans ses lettres[173]. Mais c'taient des paroles jetes
+au vent. L'ignorance tait trop gnrale et le prjug trop enracin,
+pour que les efforts d'un seul homme, quelque suprieur qu'il ft,
+pussent russir l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
+alchimistes[174] que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
+trs-grand dans ce sicle, ni celui de leurs dupes.
+
+[Note 173: Voy. surtout une Lettre Boccace, _Senil_, l. III, p.
+I.]
+
+[Note 174: Voy. _De Remed. utr. fortun_, l. I, Dial. III.]
+
+L'alchimie tait l'abus de la chimie qui tait alors peu avance, comme
+l'astrologie l'tait de l'astronomie qui tait aussi dans son enfance.
+La mdecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
+mais souvent aussi elle s'en tenait ses propres tudes, et elle dut
+ce sicle quelques progrs. Jacques Dondi et Jean son fils, mdecins et
+amis de Ptrarque, qui pourtant n'aimait pas les mdecins, ne furent ni
+alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux leur profession
+l'tude de l'astronomie et de la mcanique. Padoue, leur patrie, dut au
+premier et Pavie au second, deux horloges qui furent gnralement
+admires[175]. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
+Prouse et toutes les universits des chaires de mdecine. Elles
+produisaient de savants lves, qui devenaient leur tour de clbres
+professeurs. La plupart s'en tenaient l'enseignement et la pratique.
+Quelques uns, cependant, crivaient, et c'est dans ceux de leurs
+ouvrages qui se sont conservs qu'on peut apprendre ce que l'art tait
+de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mmes appartiennent
+ l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un mdecin, qui
+parat s'tre lev dans le quatorzime sicle au-dessus de tous les
+autres; c'est le clbre Mondinus, regard encore aujourd'hui comme le
+restaurateur de l'anatomie, dont il a laiss un Trait, le premier qui
+ait t crit depuis les anciens[176]. Ce trait servait encore de texte
+et presque de loi dans les universits, deux cents ans aprs sa mort.
+Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
+donn naissance Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
+qu'il soit n, qu'il ait tudi, exerc, enseign, fait ses belles
+expriences, et crit dans son sein[177].
+
+[Note 175: J'ai parl de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
+II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
+_Mm. de l'Acadm. des Inscript. et Bel. Let._, t. XX, p. 440, o il a
+confondu le fils et le pre, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
+a redresses, t. V, p. 177 et suiv.]
+
+[Note 176: Voy. Freind, _Histor. Medic._, et M. Portal, _Histoire de
+l'Anatomie_, t. I.]
+
+[Note 177: Le _Trait d'Anatomie_ de Mondinus a eu plusieurs
+ditions cite par M. Portal, par Fabricius, _Bibl. med. et inf.
+latin._, vol. V, etc.]
+
+Un art moins conjectural que la mdecine, avait eu, ds le commencement
+de ce sicle, un crivain qui a joui et jouit encore d'une grande
+rputation. Pierre _Crezcenzio_ crivit, dans un ge fort avanc, sur le
+premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
+treizime sicle qu'au quatorzime. N Bologne d'une famille honnte
+et aise, aprs y avoir fait ses premires tudes en philosophie, en
+mdecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
+particulirement l'tude des lois. Il ne prit cependant point le degr
+de docteur et se borna au titre de juge, qui tait alors celui des
+simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de dbattre
+et de dfendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
+publiques et y donner des leons, privilge rserv aux seuls docteurs.
+
+_Crezcenzio_ s'loigna de sa patrie, quand il la vit dchire par des
+dissensions civiles, o il ne lui convint pas de prendre parti. Les
+villes d'Italie, qui taient alors presque toutes indpendantes, taient
+dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
+militaires, sous le titre de capitaines ou de _podest_. Elles
+exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et leurs frais, des hommes de
+loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
+jugeaient eux-mmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
+pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appels ces
+magistratures temporaires, mais suprmes. L'Universit de Bologne,
+fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
+assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
+_Crezcenzio_ parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
+aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
+conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cits dans des
+sentiments de concorde et dans un tat de paix. Il observait partout les
+procds de l'agriculture, pour laquelle il avait un got particulier.
+Enfin, de retour Bologne, et dj fort g, il recueillit toutes ses
+observations, et publia, vers l'an 1304, un Trait d'agriculture, divis
+en douze livres, qu'il ddia au roi de Naples, Charles II. Il survcut
+prs de seize ou dix-sept ans cette publication, et mourut vers la fin
+de 1320, g d'environ quatre-vingt-sept ans[178].
+
+[Note 178: _Vita di P. Crezcenzio_, en tte de la traduction ital.
+de son livre, dit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8.]
+
+Les prceptes contenus dans son ouvrage sont tirs soit des anciens, de
+Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
+Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait tre
+encore utile aujourd'hui; elle est au moins trs-curieuse par la
+connaissance qu'elle nous donne des procds de la culture italienne,
+que l'on voit avec surprise avoir t, ds cette poque recule, sur un
+grand nombre d'objets, la mme que de nos jours. On peut citer pour
+exemple le chapitre de la culture du lin, o l'auteur prescrit les
+engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
+superficiel au printemps, et d'autres mthodes excellentes, auxquelles
+les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
+ajouter[179]; mais lorsqu'il veut s'lever la thorie, et rendre
+raison des qualits de l'air, de la fcondit de la terre, de la
+vgtation, et des autres phnomnes naturels par la doctrine d'Avicenne
+ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
+distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, crit en latin,
+fut traduit en italien avant la fin du mme sicle. On avait attribu
+_Crezcenzio_ lui-mme cette traduction; mais il a t reconnu depuis
+qu'elle date du temps o la langue avait acquis tout son
+perfectionnement, c'est--dire d'un demi-sicle aprs l'poque o
+l'auteur crivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
+pre Bartoli[180], on reconnat la perfection de son style qu'il est
+du sicle o l'on crivait le mieux[181].
+
+[Note 179: M. Corniani, _I Secoli della Letter. ital._, t. I, p.
+178.]
+
+[Note 180: la fin de la prface du petit Trait de critique
+grammaticale, intitul: _Il Torto ed il dritto del non si pu_, qu'il a
+donn sous le nom de _Ferrante Longobardi_, Rome, 1655, pet. in-12.]
+
+[Note 181: La premire dition de l'ouvrage latin est de 1471,
+Augsbourg, in-fol., sous ce titre: _Petri de Crescentiis ruralium
+commodorum_, lib. XII, _Augustoe vindeticorum_, etc. La traduction
+italienne fut imprime pour la premire fois Florence, 1478, aussi
+in-fol. Les deux meilleures ditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
+et de Naples, 1724, 2 vol. in-8.]
+
+La jurisprudence, qui avait t la profession de cet auteur agronome,
+tait, par les mmes raisons que la thologie, dans un haut degr de
+faveur. Les Universits de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
+distinguaient l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
+n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumire sur les obscurits
+de cette science, que le nombre mme de ceux qui la professaient devait
+invitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
+poussire et les vers rongent aujourd'hui les normes volumes, mais qui
+reut dans ce sicle des honneurs presque divins[182]. Astre et lumire
+des jurisconsultes, matre de vrit, fanal du droit, guide des
+aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigus, selon
+l'usage du temps; mais en rabattant de ces dnominations fastueuses, on
+ne peut cependant lui refuser la justice due son savoir et ses
+immenses travaux.
+
+[Note 182: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.]
+
+Barthole naquit la mme anne que Boccace, en 1313, Sasso-Ferrato,
+dans la Marche d'Ancne. Il se livra, ds sa jeunesse, l'tude du
+droit sous les matres les plus clbres, Prouse d'abord, et ensuite
+ Bologne. Il y devint matre lui-mme, et lors de la fondation de
+l'Universit de Pise, il y fut nomm professeur, n'ayant encore que 26
+ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
+Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une Prouse, o on lui
+dfra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
+Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
+ Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Universit
+naissante les mmes privilges dont jouissaient toutes les autres.
+L'empereur lui en accorda de personnels, et spcialement celui de porter
+dans son cusson les armes des rois de Bohme. Quelques auteurs ont
+pens que ces honneurs taient le prix de la fameuse bulle d'or, que
+Charles publia l'anne suivante, qu'il avait concerte Pise avec
+Barthole, et dont il lui avait confi la rdaction[183]. Il ne jouit pas
+long-temps de ces distinctions; de retour Prouse, il y mourut, selon
+l'opinion la plus probable, g seulement de 46 ans. La brivet de sa
+vie rend presque inconcevables la profondeur et l'tendue de ses
+connaissances et le volume norme de ses crits. Gravina, en rendant
+justice son rudition et la force de sa dialectique, le juge
+svrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilits qu'il
+introduisit dans l'tude du droit. Son gnie et son rudition lui
+nuisirent, dit ce critique judicieux[184]: possdant toute la misrable
+science de ce temps-l, il ne fit que retourner de mille manires les
+sophismes des Arabes, qui avaient souill la puret des sources du
+pripapticisme, etc.
+
+[Note 183: De Sade, _Mm. pour la Vie de Ptrar._, t. III, p. 409.]
+
+[Note 184: _De origine juris civilis_, l. I, . 164.]
+
+La vaste compilation des oeuvres de Barthole contient quelques Traits de
+droit public, tels que ceux _des Guelphes et des Gibelins_; _de
+l'Administration de la Rpublique_; _de la Tyrannie_, etc. On y en
+trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succs peut servir
+faire connatre l'esprit de son temps. C'est une cause plaide devant
+J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre[185].
+_Cacodoemon_ comparat devant le tribunal, en qualit de procureur de
+toute la malice infernale. Sa procuration, passe devant le notaire de
+la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain
+comparatre l'audience trois jours aprs la date. Le genre humain,
+press par cette diligence diabolique, s'est laiss, pour la premire
+fois, expdier par contumace. Il a recours la Sainte-Vierge et la
+supplie de prendre sa dfense. Elle se dclare donc son avocate; mais le
+Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
+en tant exclues, selon le Digeste _De postulatione_: de plus, il la
+dclare suspecte, comme mre du juge, conformment la loi _De
+appellatione_. La Vierge rpond l'exception; 1. que les femmes sont
+admises plaider dans les causes des misrables, selon la disposition
+du paragraphe I, _De foeminis_, etc., et que le genre humain est
+prcisment dans ce cas; 2. que mme une mre peut parler dans sa
+propre cause, comme il est crit dans les expressions, chapitre
+_Priorem_, etc. Cette question d'ordre judiciaire tant vide,
+_Cacodoemon_ produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
+comme il le faisait avant la rdemption; il s'appuie des textes d'une
+infinit de lois; mais la Vierge Marie n'en allgue pas moins que lui
+dans ses rponses, toutes favorables son client. Enfin, le divin juge
+prononce la sentence d'absolution _formiter_, sant _pro tribunali_, au
+parquet ordinaire des causes, au-dessus des trnes des anges, dans le
+palais de sa rsidence, aprs avoir vu toutes les citations,
+procurations, allgations, rponses, exceptions, rpliques, etc. Ladite
+sentence crite et publie par S. Jean l'Evangliste, notaire et crivain
+public de la cour cleste[186].
+
+[Note 185: _Tractatus qustionis ventilat coram Domino nostro J.-C.
+inter virginem Mariam ex un parte, et Diabolum ex alter_, p. 165 et
+suiv. du livre intitul: _Bartholi Consilia, qustiones et tractatus_,
+Lyon, 1568.]
+
+[Note 186: _I secoli della Letter. ital. di Giamb._ Corniani, t. I,
+p. 436.]
+
+Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le clbre Balde,
+fils d'un mdecin de Prouse. On raconte beaucoup de traits de cette
+rivalit, qui seraient peu honorables pour le caractre de Balde. Des
+crivains sages les rvoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
+eux que d'y croire[187]. Balde fut professeur Prouse, sa patrie, puis
+ Sienne, Pise, Padoue et Pavie. Il laissa partout une grande
+admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui tait vif,
+brillant, fcond en rparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
+avait dans la dispute sur son matre Barthole, homme plein de jugement
+et de science, mais, ce qu'il parat, un peu lourd. Balde n'a gure
+laiss moins d'crits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
+utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
+l'anne mme de la fin du sicle, g de soixante-quinze ou seize ans,
+et qu'il vcut par consquent une trentaine d'annes plus que son
+matre.
+
+[Note 187: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, et Mazzuchelli, _Scrit.
+ital._]
+
+C'tait aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
+nous avons vu, dans la Vie de Ptrarque, jouer un des premiers rles
+parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
+Vronais. Il fut notaire et juge Vronne. Les Scaliger, seigneurs de
+cet tat, le chargrent, en 1335, d'une mission auprs du pape Innocent
+XII, qui rsidait Avignon: c'est l qu'il connut Ptrarque, et que se
+forma entre eux cette amiti qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
+pas comme lgiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
+littraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
+premier modle de ces _Bibliothques universelles_, et de ces
+_Dictionnaires des hommes illustres_, qui se sont tant multiplis
+depuis. S. Jrme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
+espce, n'avaient parl que des crivains sacrs[188]. Photius n'avait
+trait que des livres qui lui taient tombs entre les mains. Guillaume
+de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothque des auteurs sacrs et
+profanes de tous les pays, de tous les sicles et sur tous les sujets,
+depuis les temps les plus reculs jusqu' celui o il vivait. Cet
+ouvrage crit en latin, a t imprim Venise, en 1547, sous ce faux
+titre: _De originibus rerum_[189], que l'auteur ne lui avait point
+donn. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothque de
+Venise[190], porte celui-ci: _De viris illustribus_[191], qui lui
+convient mieux. La premire partie de ce livre est prcisment ce qu'on
+appelle une _Bibliothque_. Les auteurs y sont rangs par ordre
+alphabtique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
+permettait une poque o l'on avait si peu de secours pour ce travail,
+on trouve une ide succincte de leurs ouvrages. Il tait impossible
+qu'il ne s'y glisst pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
+mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste rudition. Il
+parat surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
+tnbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donn le
+premier un Dictionnaire de cette espce. Les autres parties en forment
+un, historique et gographique, o l'auteur recherche surtout les
+premires origines, et c'est ce qui a caus l'erreur commise au titre de
+l'dition de Venise. Cette dition trs-rare d'un ouvrage curieux est si
+remplie de fautes, qu'elle ne peut-tre, pour ainsi dire, d'aucun usage.
+Montfaucon, et aprs lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
+nouvelle, corrige sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
+personne aprs eux, n'a excut ce dessein, qui ne serait pas sans
+utilit[192].
+
+[Note 188: Tiraboschi, t. V, p. 322.]
+
+[Note 189: Le titre entier du livre imprim est: _De Originibus
+rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense_, Venet., 1547.]
+
+[Note 190: Dans celle de S. Jean et S. Paul (_di SS. Giovanni e
+Paolo_).]
+
+[Note 191: Le titre entier de ce manuscrit est, aprs le _Proemium_:
+_Incipit liber de Viris illustribus editus Guillelmo Pastregico
+veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico_.]
+
+[Note 192: Voy. Maffei, _Verona illustr._, part. II, p. 115, et
+Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.]
+
+Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
+historiens de ce nom, outre le complment des histoires de son oncle et
+de son pre[193], composa aussi un ouvrage intressant pour l'histoire
+littraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
+n'crivit que les _Vies des hommes illustres de Florence_. Le comte
+Mazzuchelli en a publi pour la premire fois[194], non le texte
+original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
+d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nomm, en 1401, pour
+expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
+occupe. Il y fut nomm une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
+mourut peu de temps aprs. Les titres d'_Eliconio_ et de _Solitario_,
+que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
+illustres, prouvent que, quoiqu'il et rempli Prouse quelques
+fonctions honorables[195], il s'tait ensuite entirement livr aux
+lettres et l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
+auteur d'une histoire littraire particulire, comme Guillaume de
+Pastrengo, d'une histoire littraire gnrale. Quant l'histoire
+politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pt tre compar aux
+Villani. Mais le nombre des histoires gnrales qui furent crites est
+considrable, et celui des chroniques ou histoires particulires des
+diffrentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
+ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premires sont mme peu
+utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
+avaient trop peu de critique et trop de crdulit. Le plus connu de
+tous, parce qu'il l'est d'autres titres, est le premier commentateur
+du Dante, _Benvenuto da Imola_. On a de lui, sous le titre de _Liber
+Augustalis_, une histoire abrge des empereurs, depuis Jules Csar
+jusqu' Venceslas, qui rgnait de son temps; ouvrage dont la scheresse
+et le peu d'exactitude n'ont pas empch quelques crivains de
+l'attribuer Ptrarque. On le trouve dans plusieurs ditions de ses
+oeuvres latines, mais sous le nom du vritable auteur[196]. Landolphe
+Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'glise de Chartres, et que l'on
+dit de la noble famille des Colonne[197], crivit, entre autres
+ouvrages, un _Breviarum historiale_, qui a t imprim en France[198],
+et Franais _Pipino_ ou Ppin, Bolonais, une Chronique gnrale des
+rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
+premiers sicles, il ne fait que copier ceux qui avaient crit avant
+lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux vnements contemporains,
+il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
+qu'on ne trouve point ailleurs[199]. Muratori n'a insr dans sa grande
+collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176[200].
+Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulires qui
+peuvent tre de quelque usage, et peut-tre mme en a-t-il outre-pass
+le nombre. On y distingue les deux _Cortusi_[201], continuateurs de
+l'histoire de Padoue, commence par _Albertino Mussato_ dont nous avons
+parl dans un prcdent chapitre[202], mais qui restrent fort
+au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; _Ferreto_ de
+Vicence[203], l'un des meilleurs historiens de ce temps; _Calvano
+Fiamma_ de Milan[204], qui ne lui est point infrieur; Jean de
+_Cermenate_[205], mule et compatriote de _Fiamma_, et plusieurs autres.
+Mais combien de ces historiens sont rests en manuscrit dans les
+bibliothques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien
+perdre, ni pour la gloire littraire de l'Italie, ni pour l'histoire!
+
+[Note 193: Ce complment n'est que de quarante-deux chapitres; il
+termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu' la fin de
+1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.]
+
+[Note 194: En 1747.]
+
+[Note 195: Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
+Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 196: Dans l'dit. de Ble, 1496, in-4., tout la fin du
+volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.]
+
+[Note 197: Tiraboschi, t. V, p. 318.]
+
+[Note 198: Poitiers, en 1479.]
+
+[Note 199: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 319.]
+
+[Note 200: _Script. Rer. ital._, vol. IX.]
+
+[Note 201: _Guglielmo Cortusio_ et _Albrighetto Cortusio_, son
+parent.]
+
+[Note 202: Tom. II, p. 305.]
+
+[Note 203: _Script. Rer. ital._, vol. IX, p. 935.]
+
+[Note 204: Auteur du _Manipulus Florum, ibid._, vol. XI, p. 533.]
+
+[Note 205: _Ibid._, vol. IX, p. 1223.]
+
+J'aurais d placer dans la premire poque de ce sicle, mais je
+n'oublierai pas ici, _Marino Sanuto_, noble vnitien, qui ne fut pas,
+proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
+ouvrage intressant sur les rgions qu'il avait parcourues et sur les
+vnements dont il avait t tmoin. Il fit jusqu' cinq fois le voyage
+d'Orient, et visita l'Armnie, l'gypte, les les de Chypre et de
+Rhodes, etc. De retour Venise, il composa son livre _Secretorum
+fidelium crucis_, o il dcrit exactement ces contres lointaines, les
+moeurs de leurs habitants, les rvolutions, les guerres entreprises pour
+les retirer des mains des infidles, et les causes des mauvais succs de
+ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
+venir bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
+tats de l'Europe, pour engager les princes excuter ses plans. Il les
+prsenta au pape Jean XXII, Avignon, et lui mit sous les yeux des
+cartes o tous ces pays et les saints lieux taient fidlement dcrits;
+il adressa, sur ce sujet, des lettres plusieurs personnages
+importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
+1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprims, pour la premire fois,
+par Bongars, dans le _Gesta Dei per Francos_[206]. C'est un des plus
+curieux de cette collection; le premier livre surtout peut tre regard
+comme un trait complet sur le commerce et la navigation de ce sicle,
+et mme des sicles antrieurs[207].
+
+[Note 206: Hanovi, 1511, 2 vol. in-fol.]
+
+[Note 207: Foscarini, _Letteratura Veneziana_, p. 417.]
+
+ l'gard de la littrature proprement dite, et principalement de la
+posie, qui tait le genre de littrature le plus gnralement cultiv,
+on a bien fait de ne pas tirer des bibliothques, et l'on aurait encore
+mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
+de vers qui furent produits dans ce sicle. Ce fut comme une pidmie
+qui se rpandit rapidement, qui passa mme les Alpes, et qui exera
+surtout ses ravages Avignon et autour de Ptrarque, devenu, bien
+contre son gr, le centre de ce tourbillon potique. C'est ce qu'une de
+ses lettres familires dcrit avec des dtails aussi vrais que
+plaisants. Jamais, crit-il[208], ce que dit Horace ne fut plus vrai
+qu' prsent:
+
+ Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers[209].
+
+[Note 208: _Famil._, l, XIII, p. 7, manuscrit de la Biblioth.
+impr., n. 8568; _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 243.]
+
+[Note 209: _Scribimus indocti doctique poemata pessim._
+ (Ep. I, l. II. v. 117.)]
+
+C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
+tre malade tout seul. Je suis tourment par mes maux et par ceux des
+autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
+ptres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
+mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
+d'Angleterre, de Grce. Je ne puis me juger moi-mme et l'on me prend
+pour juge de tous les esprits. Si je rponds toutes les lettres que je
+reois, il n'y a point de mortel plus occup que moi: si je ne rponds
+pas, on dira que je suis un homme insolent et ddaigneux. Si je blme,
+je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
+encore rien, si cette contagion n'avait pas gagn la cour romaine. Que
+pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos mdecins. Ils ne
+connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
+plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
+et d'Homre. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
+maons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
+d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
+autrefois si rare, est commune prsent, etc.
+
+On voit, par cette lettre mme, que c'tait de posies latines qu'on
+accablait Ptrarque, et non de posies en langue vulgaire; car si cette
+langue commenait devenir universelle en Italie, elle tait peine
+connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'o il lui venait
+aussi tant de vers. Lui-mme, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
+amusement de la posie italienne. Ses travaux srieux taient en latin.
+C'tait pour ses posies latines qu'il avait reu solennellement au
+Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
+de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivr dans sa
+jeunesse. Ce qui contribua peut-tre ce dgot, fut de voir le mme
+triomphe accord, douze ou quinze ans aprs, un homme qu'il tait loin
+sans doute de regarder comme son gal. On le nommait _Zanobi da Strada_.
+Philippe Villani l'a plac parmi les _illustres Florentins_; mais si la
+couronne lui fut dcerne cause de la clbrit dont il jouissait
+alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
+clbrit que par cette couronne mme.
+
+Zanobi tait fils du clbre grammairien _Giovanni da Strada_, qui avait
+t le premier matre de Boccace. Il commena par prendre le mme tat
+que son pre; mais il cultivait en mme temps la posie. Ptrarque le
+connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la premire
+cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-snchal de Sicile,
+Nicolas Acciajuoli, qui il inspira le dsir de se l'attacher. Zanobi
+quitta l'cole de grammaire et de rhtorique, dont il subsistait
+obscurment Florence, pour passer la cour de Naples. Il y fut reu
+honorablement par le grand-snchal, cr par lui secrtaire du roi, et
+bientt si avant dans ses bonnes grces et mme dans son amiti,
+qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
+lettres. En 1355, lors qu'il se rendit Pise, auprs de l'empereur
+Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut l qu'il obtint pour lui,
+de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
+Mathieu Villani, dans son histoire[210], fait mention de cette
+crmonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tte, fut conduit
+publiquement par la ville de Pise, accompagn de tous les barons de
+l'empereur.
+
+[Note 210: L. V, ch. 26.]
+
+Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, o la rputation
+de Zanobi n'tait pas gnralement rpandue. Les amis de Ptrarque
+s'tonnrent de voir que le grand-snchal, qui tait un de ses amis
+particuliers, se ft employ avec tant de chaleur pour avilir en quelque
+sorte l'honneur qu'il avait reu, en le faisant dcerner un homme qui
+lui tait si infrieur. Ptrarque lui-mme ne fut pas insensible cette
+espce d'avilissement de la couronne potique. Dans la prface d'un de
+ses crits[211], il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
+et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il dsigne Charles IV) n'avait
+pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
+pour cela d'aimer Zanobi, qui tait non seulement un homme d'esprit,
+mais des moeurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce pote
+fut lev, toujours par le crdit d'Acciajuoli, la charge de
+secrtaire apostolique auprs du pape Innocent VI[212]; mais il ne la
+possda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
+g seulement de quarante-neuf ans. Ses crits restrent entre les mains
+de sa famille; d'autres disent qu'ils furent dposs chez un notaire de
+Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour[213].
+L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie tait si avantageuse, sans
+que l'on puisse savoir quel point elle tait fonde, que lorsque les
+Florentins rsolurent[214] d'lever, aux frais du trsor public, de
+magnifiques mausoles Dante, Accurse, Ptrarque et Boccace, ils
+y en ajoutrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans excution pour
+lui comme pour tous.
+
+[Note 211: _Invect. in Med._]
+
+[Note 212: En 1359.]
+
+[Note 213: On n'a imprim de lui que les dix-neuf premiers livres de
+la traduction en prose italienne des Morales de S. Grgoire. L'auteur du
+reste de cette ancienne traduction est inconnu.]
+
+[Note 214: En 1396.]
+
+Plusieurs autres potes latins brillrent encore la fin de ce sicle.
+On ne pourrait les dsigner tous sans faire une liste sche, ou sans
+entrer dans des particularits minutieuses, galement dpourvues
+d'intrt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
+noms paraissent mriter une mention particulire. L'un est celui de
+Franois _Landino_, fils d'un peintre qui avait alors quelque
+rputation, et parent de _Landino_, clbre commentateur du Dante. Il
+tait aveugle et musicien. Ayant perdu la vue ds son enfance par la
+petite-vrole, il commena bientt, dit Philippe Villani[215], sentir
+le malheur de cet tat de ccit; et, pour en adoucir l'horreur par
+quelque distraction consolante, il s'amusait chanter, comme un enfant
+qu'il tait encore. tant devenu grand et capable de sentir la douceur
+de la mlodie, il chantait selon les rgles de l'art, en s'accompagnant
+de l'orgue ou de quelque instrument cordes. Il fit rapidement des
+progrs si admirables, qu'il jouait en trs-peu de temps de tous les
+instruments de musique, mme de ceux qu'il n'avait jamais vus. On tait
+merveill de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
+de douceur, qu'il laissa bien loin derrire lui les organistes les plus
+habiles. Il inventa mme par la seule force de son gnie, des
+instruments dont il n'avait eu aucun modle. Aussi, du consentement de
+tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
+couronn de lauriers, Venise, par le roi de Chypre, comme les potes
+l'taient par les empereurs. Il mourut Florence en 1390.
+
+[Note 215: _Vite d' illustri Fiorentini_, p. 84.]
+
+Franois _Landino_ n'tait pas seulement musicien, il tait aussi
+grammairien, dialecticien et pote. Son habilet toucher l'orgue, lui
+fit donner le surnom de _Francesco degli Organi_, et c'est ainsi qu'il
+est nomm dans les recueils o l'on trouve de lui quelques posies
+italiennes. On a aussi conserv de ses vers latins[216]; le style n'en
+est pas infrieur celui des posies latines de Ptrarque.
+
+[Note 216: Voy. Mehus, _Vita Ambrog. Camald._, p. 324. Ces vers sont
+intituls: _Versus Francisci organistoe de Florenti_.]
+
+L'autre pote, beaucoup plus clbre dans les lettres, non-seulement
+comme pote, mais comme littrateur et philosophe, et dont le nom se
+trouve souvent joint celui de Ptrarque, est _Lino Coluccio Salutato_.
+_Coluccio_ est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
+des enfants, et que ceux qui les ont ports gardent ensuite toute leur
+vie: De _Niccolo_, on fait _Niccoluccio_, petit Nicolas; on retranche
+ensuite, pour abrger, la premire syllabe, et il reste _Coluccio_, qui
+ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, _Lino_,
+semblerait tre encore un diminutif abrg du mme nom; _Niccolo_,
+_Niccolino_, _Lino_; mais peut-tre aussi le prit-il par une affectation
+de noms antiques qui tait alors commune parmi les savants[217].
+_Coluccio Salutato_ tait n en Toscane[218] en 1330. Son pre, qui
+tait homme de guerre, envelopp dans les troubles de sa patrie, fut
+exil, et se retira Bologne. Le jeune _Coluccio_ y fut lev; il
+annona de bonne heure des dispositions naturelles pour la littrature;
+mais il lui fallut, comme Ptrarque et Boccace, obir aux ordres de son
+pre, et se livrer l'tude des lois. Le pre mourut, et _Coluccio_
+quitta le code pour se livrer tout entier l'loquence et la posie.
+On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
+revenir Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est--dire lorsqu'il
+tait g de trente-huit ans, il tait collgue de Franois _Bruni_ dans
+la charge de secrtaire apostolique auprs du pape Urbain V. Il est
+probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, aprs tre retourn
+Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclsiastique, et
+pousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants[219]. La
+rputation de savoir et d'loquence dont il jouissait lui attira les
+offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
+rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit prfrer toutes
+les esprances de fortune la place de chancelier de la rpublique de
+Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
+pendant plus de trente annes. Les lettres qu'il crivait passaient pour
+si loquentes que Jean Galas Visconti, tant en guerre avec la
+rpublique, disait qu'une lettre de _Coluccio Salutato_ lui faisait plus
+de mal que mille cavaliers florentins[220].
+
+[Note 217: Tiraboschi, t. V, p. 492.]
+
+[Note 218: Au chteau de Stignano, dans Valdinievole, prs de
+Pescia.]
+
+[Note 219: Elle se nommait Piera, et tait de Pescia, ville voisine
+du chteau o il tait n. Tiraboschi, _ub supr._]
+
+[Note 220: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
+trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer des tudes et
+ de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits tait l'objet
+continuel de son zle. Il en recueillait le plus qu'il lui tait
+possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient t pour
+tout autre un grand travail, n'taient pour lui qu'un amusement. Les
+auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
+son sicle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
+que de son savoir. Ils le comparent Cicron et Virgile; mais nous
+avons appris rduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
+autres ouvrages, qui ont t imprims, sont un nouvel exemple de la
+ncessit de ces rductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
+et dans ses vers, une rudition tendue beaucoup d'objets, qui tait
+alors trs-rare, et des traces sensibles d'une tude attentive et
+continue des anciens auteurs, qui ne l'tait pas moins. On n'a imprim
+de lui en prose latine, outre ses lettres[221], qu'un Trait _de la
+noblesse des lois et de la mdecine_[222]. Les bibliothques de Florence
+en possdent en manuscrit plusieurs autres[223]; la plus grande partie
+des vers qu'il avait composs s'y conserve aussi; mais on en a publi
+quelques pices dans le grand Recueil des plus illustres potes italiens
+et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
+qu'il y aurait peut-tre de plus intressant connatre serait la
+traduction d'une partie du pome du Dante en vers latins, dont l'abb
+Mhus nous a donn deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
+Camaldule[224]. _Coluccio_ mourut en 1406, g de soixante seize ans.
+Plusieurs annes auparavant, les Florentins avaient demand l'empereur
+la permission de le couronner du laurier potique, et elle leur avait
+t accorde; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces dlais,
+l'affaire trana tellement en longueur que la couronne ne lui fut
+dcerne qu'aprs sa mort[225]. Elle fut pose sur son cercueil, et les
+honneurs qui devaient tre rendus ce vieillard illustre accompagnrent
+au tombeau un cadavre insensible.
+
+[Note 221: Elles ont t publies en deux diffrents recueils, l'un
+donn par l'abb de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paratre que
+la premire partie du sien, Florence, 1741, avec une savante prface et
+des notes; prvenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
+1742, il n'acheva point son dition. Lami se donna le tort de parler du
+modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
+Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de _Coluccio_, par Philippe Villani, p.
+XXIII, observe qu'on doit runir ces deux recueils, les lettres de l'un
+n'tant pas les mmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
+contiennent tout ce que l'auteur en avait crit: la plus grande partie
+est reste indite dans les Bibliothques de Florence.]
+
+[Note 222: _De Nobilitate legum ac Medicinoe_. Venise, 1542.]
+
+[Note 223: On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
+Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abb Mehus, _Vit. Ambr.
+Camald._, et dernirement M. J. B. Corniani, _I secoli della Letter.
+ital._ t. I, p. 413.]
+
+[Note 224: Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
+plusieurs autres pices indites du mme auteur.]
+
+[Note 225: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 496.]
+
+Le nombre des potes en langue vulgaire tait encore plus considrable
+que celui des potes latins; mais il y en a peu qui aient mrit, par
+l'intrt de leur vie ou par la bont de leurs vers, que l'on en garde
+le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
+qui ne se contentrent pas de protger les potes, et qui potisrent
+eux-mmes. Le Crescimbeni et le Quadrio[226] rangent dans cette classe
+la plupart des petits princes de ce temps-l. Plusieurs dames se
+distingurent aussi par leur got pour la posie et quelques unes par
+leurs talents. Il y eut mme une Sainte qui est compte, pour sa prose,
+parmi les autorits du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
+Catherine de Sienne. Sa vie appartient l'hagiographie ou histoire des
+saints plus qu' l'histoire des lettres. Dans cette dernire, cependant,
+elle a de remarquable qu'elle a t l'occasion d'une guerre grammaticale
+et d'une espce de schisme. On sait, et elle raconte elle-mme que son
+ducation avait t si peu littraire qu' vingt ans, lorsqu'elle entra
+dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait mme pas
+l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre
+lire, crire et pour devenir trs-forte en thologie. Elle mourut la
+fleur de l'ge[227] en 1380. Ses lettres asctiques sont crites d'un
+style si pur, si lgant dans sa simplicit, et semes de locutions si
+vives et si agrables, que Sienne, sa patrie, a prtendu s'en servir
+pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
+langage. _Girolamo Gigli_, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
+dition soigne des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
+vocabulaire des mots et des expressions propres l'auteur. Il s'y
+donnait de trs-grandes liberts, et traitait avec peu de mnagements
+les Florentins, leur langue et leur acadmie, dont il tait cependant.
+L'impression de ce _Vocabolario Cateriniano_ tait fort avance, quand
+tout--coup il fut arrt, prohib par ordre du pape Innocent XII,
+l'auteur banni quarante milles de Rome, o se faisait l'impression, et
+ensuite ray de la liste des acadmiciens de Florence, par dcret de
+l'acadmie elle-mme; enfin, selon l'expression d'un historien rcent de
+la littrature italienne[228], trait comme coupable, non-seulement de
+lze-grammaire, mais mme de lze-majest[229]. Si les vers de sainte
+Catherine avaient t seuls, ils n'auraient point donn lieu de
+pareils scandales, en juger par une oraison qui est imprime dans le
+quatrime volume de ses OEuvres[230], et o l'on trouve moins de gnie
+que de ferveur.
+
+[Note 226: _Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
+poesia_.]
+
+[Note 227: trente-trois ans.]
+
+[Note 228: M. Giamb. Corniani, _I secoli della Letter. ital._, t. I,
+p. 388.]
+
+[Note 229: Le _Vocabolario Cateriniano_, qui fut alors lacr et
+brl Florence, par la main du bourreau, y a t rimprim depuis,
+sous le faux titre de _Manille_, et sans date, in-4., avec un
+Supplment qui le complte. Gamba, _Testi di Lingua_, p. 88.]
+
+[Note 230: Pag. 341; elle commence ainsi:
+
+ _O Spirito santo, vieni nel mio core
+ Per la tua potenzia traila a te, Dio_, etc.]
+
+Celui des potes lyriques de cette poque qui approcha le plus du style
+de Ptrarque est _Buonaci corso da Montemagno_. Il y en eut deux de ce
+nom, l'aeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
+seul. Le chanoine _Casotti_ dcouvrit le premier qu'ils taient deux, et
+donna, en 1718, Florence, la meilleure, dition de leurs OEuvres[231],
+avec une prface qui claircit compltement ce qui regarde la famille
+des _Montemagno_. C'tait une des plus distingues de Pistoja, o elle
+avait t plusieurs fois leve aux premiers emplois. _Buonaccorso_
+l'ancien en fut lui-mme gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
+douceur et de la grce. Gravina[232] le loue d'avoir approch de
+Ptrarque par ces deux qualits, si ce n'est par l'lvation, le savoir
+et la varit des sentiments. Le _Tassoni_, dans ses considrations sur
+Ptrarque, compare souvent des vers de _Montemagno_, avec ceux de ce
+grand pote lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
+pas, comme l'ont pens quelques critiques, que le troisime sonnet de
+Ptrarque[233], soit imit du premier de _Montemagno_[234]; mais
+lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est _Montemagno_ qui a t
+l'imitateur, il ne peut lui-mme se dissimuler la faiblesse de ses
+preuves. Plusieurs autres sonnets de _Buonaccorso_, sans avoir la mme
+ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
+pourrait appeler Ptrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
+ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de _Montemagno_
+le jeune, qui appartient au sicle suivant; tant il est vrai qu'en
+posie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
+got, pour se faire un assez grand nom.
+
+[Note 231: La premire dition fut donne Rome, en 1559, in-8,
+par _Nicolo Pilli_ de Pistoja, le mme qui publia aussi les OEuvres de
+_Cino_.]
+
+[Note 232: _Della ragione Poetica_, l. II, . 29 et 30.]
+
+[Note 233: _Era il giorno che al sol si scolorano_, etc.]
+
+[Note 234: _Erano i miei pensier ristretti al core_.]
+
+Pistoja produisit un autre pote contemporain de Ptrarque, qui fut
+mme, dit-on, son disciple, et qui fit, aprs sa mort, un long pome
+sa louange; mais l'on n'y peut gure approuver que l'intention et le
+zle. Il se nommait _Zenone de' Zenoni_. Son pome, qu'il intitula:
+_Pietosa fonte_, est en tercets, et divis en treize chapitres. Le
+savant Lami l'a publi le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
+_Delicioe eruditorum_, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
+avoue lui-mme que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
+expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
+nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des dtails qui le rendent de
+quelque utilit pour l'histoire littraire de ce temps[235].
+
+[Note 235: Lami, _loc. cit._, au commencement de l'avis au lecteur.]
+
+Le mme volume est termin par une _canzone_ sur ce mme sujet de la
+mort de Ptrarque[236]. Elle vaut mieux, sans tre fort bonne. Son
+auteur est _Franco Sacchetti_, auteur justement clbre d'autres
+titres, qui passe cependant pour avoir approch du style de Ptrarque
+dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
+sa prose, et dont les Nouvelles sont regardes comme les meilleures,
+aprs celles du _Dcamron_, quoique loin encore de les galer.
+
+[Note 236: Elle a pour titre: _Morale di Franco Sacchetti da Firence
+per la morte di M. Francesco Petrarca_.]
+
+_Franco Sacchetti_, n Florence, vers l'an 1335[237], d'une famille
+ancienne et illustre par les premiers emplois de la rpublique, annona
+de bonne heure les plus heureuses dispositions. Trs-jeune encore, il
+composa des posies amoureuses, o il se montra grand imitateur de
+Ptrarque; mais avec un tour d'ides et de style qui lui tait propre.
+Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mrite y frappa
+tous les yeux. L'usage tait alors de graver sur les monuments publics,
+dans les salles de dlibrations du gouvernement, dans celles des
+tribunaux, sur les portes des diffrents offices, des inscriptions en
+vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune _Sacchetti_
+pour ces inscriptions, o l'on voulait toujours que la posie et la
+morale donnassent des leons de libert. On a conserv plusieurs sonnets
+qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en gnral meilleure que
+la posie. La simplicit des ides et du style y est un mrite,
+puisqu'ils taient destins tre entendus et retenus par le peuple. On
+lui demanda une devise plus courte pour tre grave sur la couronne du
+lion qui tait plac au-dessus d'une espce de tribune aux harangues,
+la faade du palais des prieurs[238]. Il fit ce distique remarquable par
+sa simplicit et sa gravit. C'est le lion qui parle:
+
+ _Corona porto per la patria degna
+ Acciocch liberta ciascun mantegna_.
+
+[Note 237: Prface de la bonne dition donne Naples, sous le
+titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.]
+
+[Note 238: Aujourd'hui le _Palazzo Vecchio_.]
+
+_Franco Sacchetti_ fut revtu de plusieurs magistratures, tant
+Florence mme que dans diffrentes parties de la Toscane. Il voyagea
+aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres Bologne, Gnes et
+ Milan. Il se lia d'amiti avec les hommes les plus distingus de tous
+tats, et avec les littrateurs les plus clbres. La considration dont
+il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
+une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frre, _Giannozzo
+Sacchetti_, avait t dclar rebelle, pris et dcapit, en 1379.
+L'anne suivante, il fut statu par un dcret, que les pres, les
+frres, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient t dclars
+rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, tre ni du nombre des prieurs
+(magistrature suprme de la rpublique), ni membres d'aucun des collges
+de magistrature. _Sacchetti_ fut seul except de cette disposition
+svre, et cela, dit l'historien _Ammirato_, parce qu'il tait tenu pour
+homme de bien, _per esser tenuto uomo buono_[239]; mais cette faveur ne
+put le consoler de la perte de son frre. Il devint sujet des maladies
+graves, et ses infirmits furent augmentes par des accidents imprvus.
+tant tomb de cheval, ou plutt de mulet, dans un de ses voyages, il
+voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
+de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit
+Pistoja, o un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
+manqua de mme. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
+sentit long-temps de cette chute.
+
+[Note 239: _Stor. fiorent._, l. XIV.]
+
+Charg, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infests
+par le brigandage et par la guerre; il fut attaqu en mer et pill par
+les Pisans; son fils fut bless sous ses yeux. La rpublique l'indemnisa
+par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs annes aprs, dans
+la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
+la ville furent saccags et brls. Les possessions de _Franco
+Sacchetti_, qui taient Marignole, furent entirement dtruites, et
+lui totalement ruin. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
+milieu de ses occupations et de ses dsastres, il ne cessa jamais de
+cultiver la posie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
+consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
+aux mmes travaux qui avaient occup sa jeunesse. On conjecture qu'il
+mourut peu d'annes aprs la fin de ce sicle[240]. C'tait un homme
+d'une amabilit singulire, et remarquable par le mlange de la gravit
+de son caractre et de la gat de son esprit. Cette gat brille dans
+presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions potiques, dont le
+plus grand nombre n'est point imprim, il y en a plusieurs qui sont non
+seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
+faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
+premiers modles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
+parfaitement. Dans un manuscrit o ses _madrigali_ et ses ballades,
+portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
+plusieurs fois, crit en marge, le sien mme[241]. Ce n'est pas
+seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
+posies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la mme personne; mais
+on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
+sonnet fait la vingt-sixime anne, de n'tre pas plus avanc que le
+premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Ptrarque auprs de Laure
+par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
+sonnet signifie peu prs[242]:
+
+ Malheureux! si je pense encore
+ Au peu qu'a gagn par ses vers
+ Le grand Ptrarque auprs de Laure,
+ Aux longs tourments qu'il a soufferts...
+ Je frmis, je me sens de glace:
+ J'cris pourtant, et le temps passe.
+
+[Note 240: Bottari, _ub. sup._]
+
+[Note 241: _Intonata per Francum Sacchetti_, ou _Francus dedit
+sonum_. Bottari, _ub. sup._]
+
+[Note 242:
+
+ _E quando io penso al mio signor Petrarca,
+ Quel ch' acquist in Laura pe' suoi versi,
+ Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca_.]
+
+Peu de ses posies sont imprimes[243]. Le vocabulaire de la Crusca, qui
+les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
+appartenait la famille Giraldi, et qui tait encore, en 1724, dans la
+bibliothque de cette famille[244]. Il contenait environ cent
+soixante-dix sonnets, trente-huit _canzoni_ de diffrents genres,
+quarante-neuf ballades, un grand nombre de _madrigali_ et d'autres
+posies de toute espce. Il contenait aussi des lettres, les unes
+latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
+quarante-neuf sermons sur les vangiles, pour tous les jours du carme
+et des ftes de Pques; le tout termin par ses Nouvelles, qui ne sont
+pas tout--fait du mme genre, ni du mme style.
+
+[Note 243: Je ne connais qu'un sonnet cit par Crescembeni, _Stor.
+della Volg. Poesia_, l. II, n. 8; la _canzone_ sur la mort de
+Ptrarque, dont il est parl ci-dessus, une autre _canzone_ qui vaut
+mieux, dans le Recueil des _Rime Antiche_, qui suit la _Bella Mano_,
+rimpression de 1750, et quatre sonnets dans la prface de Bottari.]
+
+[Note 244: Bottari, _ub. supr._ Le marquis _Matteo Sacchetti_,
+descendant du pote, possdait Rome, la mme poque, une copie de ce
+manuscrit. _Id. ibid._]
+
+Il les crivit pour son amusement, lorsqu'il tait podestat ou premier
+magistrat d'une petite ville, que l'on croit tre Bibbiena. Elles
+taient au nombre de trois cents. On n'en a retrouv et publi que deux
+cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadres, comme Boccace,
+dans une fiction gnrale, ni entreml d'entretiens, de descriptions
+et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il
+a t tmoin lui-mme. Le style en est extrmement pur, et fait autorit
+dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au
+langage commun que celui du _Dcamron_; et c'est surtout dans les
+sujets gais et populaires qu'il peut tre utile de l'tudier. On y
+acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes
+toscans, qui y sont employs dans leur vrai sens et dans toute leur
+force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y
+en a moins de libres et d'indcents que dans Boccace, mais trop encore
+pour que ce recueil puisse tre mis entre les mains de tout le monde. La
+plupart de ces traits servent faire connatre le caractre et les
+moeurs des Florentins de ce temps-l. Plusieurs ont pour acteurs des
+hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et
+offrent des particularits de leur vie, que l'on ne trouve point
+ailleurs. Compars avec des passages des anciens historiens de Florence,
+ces traits servent quelquefois les claircir.
+
+Les Nouvelles de _Franco Sacchetti_ sont en gnral plus courtes que
+celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins dtaills,
+moins soigns, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui
+forment dans le _Dcamron_ une admirable varit. Elles sont presque
+toutes plaisantes, racontes avec lgret, et du ton d'un homme qui,
+pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-mme. Il faut s'en
+prendre au temps o vivait l'auteur, de la grossiret de quelques
+expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette
+excuse que Boccace. Il fait aussi plus frquemment agir des personnages
+contemporains, rois, magistrats, potes, artistes, marchands, ouvriers,
+bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un matre
+Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drle et le plus
+original de tous. Ce matre Gonelle attrape et fait rire tout le monde,
+depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue
+Naples un abb riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni
+aussi spirituel ni d'aussi bon got que l'on croirait qu'il l'et fallu
+pour plaire un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous
+l'avons vu ailleurs de la socit et des entretiens des sages[245]. Ce
+que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, douard[246] et
+de Philippe de Valois, roi de France[247], prouve, il est vrai, combien
+les rois taient alors populaires et accessibles, mais donne une assez
+pauvre ide de leurs plaisirs. Barnab Visconti, seigneur de Milan, et
+d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette
+espce. On voit mme un vque inquisiteur qui s'amuse effrayer un
+pauvre imbcille, nomm Albert[248], le menace de le faire brler comme
+Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui
+fait dire sur le _Pater noster_. Fort bien, dit _Franco Sacchetti_, mais
+si ce pauvre Albert et t un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait
+peut-tre donn tant entendre qu'il se ft rachet de ses deniers,
+pour n'tre pas tortur ou brl[249].
+
+[Note 245: Le roi ne veut rien donner Gonelle, moins que Gonelle
+n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abb. Gonelle engage l'abb
+recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de
+devenir loup quand il lui prend un accs d'un certain mal, de se jeter
+alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dvorer. Il feint que
+l'accs lui prend: l'abb s'enfuit pouvant, quitte une chape
+magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le
+roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement matre Gonelle.
+(Nouv. CCXII.)]
+
+[Note 246: Une espce de garon meunier, ou de cribleur de grain
+(_vagliatare_), devenu courtisan, se prsente devant ce roi. douard se
+jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le rcompense
+magnifiquement quand le garon meunier le blme et l'injurie; et le
+nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus
+habile, dit douard: Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes
+mensonges, je lui dirai rarement la vrit. (Nouv. III.)]
+
+[Note 247: Philippe avait perdu un pervier qu'il aimait beaucoup;
+il fait promettre une rcompense qui le trouvera. C'est un paysan qui
+le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige
+qu'il lui donne la moiti de la rcompense promise. Le paysan, admis
+devant le roi, lui demande pour rcompense cinquante coups de bton.
+Philippe, trs-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit
+navement. Le roi fait donner devant lui l'huissier vingt-cinq coups
+de bton, refuse au paysan sa moiti du paiement en cette monnaie, mais
+lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.
+CXCV.)]
+
+[Note 248: Nouv. II.]
+
+[Note 249: _E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo
+inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe
+ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato_. (Nouv.
+II.)]
+
+Le pote par excellence, Dante, parat plusieurs fois sur la scne[250].
+On trouve mme, au sujet de son tombeau Ravenne, devant lequel il n'y
+avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix tait tout
+noir de la fume de ceux qui brlaient autour de lui, un trait peut-tre
+historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter[251]. Des
+artistes clbres y figurent aussi, tels que _Giotto_, _Buffamalco_,
+_l'Orcagna_, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appels
+ _S. Miniato_, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une glise,
+sont reprsents[252], discutant et se disputant aprs boire, pour
+savoir quel avait t, _Giotto_ toujours except, le plus grand peintre.
+L'un dit _Cimabu_, l'autre _Stefano_, lve de _Giotto_, un troisime
+_Buffamalco_. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur
+_Alberti_; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette
+proposition: il soutient son dire et le prouve par des dtails de la
+toilette des femmes qui sont tout--fait plaisants. Dans la Nouvelle
+suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les
+dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures
+lgistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins
+s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des
+officiers publics sont chargs de la faire excuter et de procder
+contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens dfendus. Ils
+arrtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre
+aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont
+prohibs: Cela, un ruban! dit celle qu'on arrte, en l'arrachant de
+dessus sa tte et le pliant dans sa main; c'est une guirlande. Les
+boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,
+ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tte, et
+l'on est oblig de rvoquer la loi.
+
+[Note 250: Nouv. VIII, CXIV, CXV.]
+
+[Note 251: Voy. Nouv. CXXI.]
+
+[Note 252: Nouv. CXXXVI.]
+
+_Sacchetti_ ne se donne pas moins carrire que Boccace sur les moines,
+les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand
+nombre de contes nafs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition
+n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont t mises sur aucun
+index, ni soumises aucune correction apostolique, et qu'elles ont
+toujours t lues et rimprimes librement.
+
+En voici une trs-courte, qui donne la fois une ide de ce qu'tait
+alors l'loquence de la chaire, et de l'influence que des prdicateurs
+grossiers exeraient sur le peuple[253]. L'auteur raconte que, se
+trouvant Gnes dans le temps de la guerre entre les Gnois et les
+Vnitiens, et lorsque les Vnitiens venaient de battre les Gnois, il
+entendit un frre de l'ordre des ermites, prcher ainsi dans l'glise de
+St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. Je suis Gnois, et
+si je ne vous disais ma pense, je me croirais trs-coupable. Ne vous
+fchez donc pas, si je vous dis la vrit. Vous ressemblez proprement
+aux nes. La nature des nes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si
+vous donnez un coup de bton l'un de la troupe, tous se sparent et se
+mettent fuir, l'un ici, l'autre l, tant ils sont lches et poltrons.
+Vous faites prcisment comme eux. Les Vnitiens, au contraire, sont
+proprement de la nature des cochons. On dit communment un cochon de
+vnitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrs
+les uns contre les autres, frappez-en, btonnez-en un, tous se serrent
+encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frapps,
+parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru
+ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frapptes
+les Vnitiens; ils se sont serrs, dfendus et vous ont attaqus leur
+tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous
+n'avez que tant de galres armes; ils en ont presque deux fois autant.
+Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant
+qu'eux, et soyez en tat, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais
+d'entrer Venise. Avec cette loquence grossire, c'tait l
+certainement un bon citoyen et un brave moine.
+
+[Note 253: Nouv. LXXI.]
+
+Cette prdication en rappelle l'auteur une d'une autre espce, qu'il
+raconte aussitt aprs. Il met sur la scne, ou plutt dans la chaire,
+un vque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes
+sottises[254]. Ce bon vque, voulant tancer les Florentins sur le pch
+de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le dtail de tous
+les plats et de toutes les sauces. C'tait un jour de l'Ascension, et
+tout cela n'avait gure de rapport la fte; il y vint enfin comme il
+put, et voulant faire comprendre ses auditeurs avec quelle rapidit le
+Christ monta au ciel; il leur dit: Comment s'leva-t-il? Il s'leva
+comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'leva comme une flche qui
+part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lanc par une arbalte;
+bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables
+l'avaient emport.--L'auteur ajoute que, se trouvant aprs ce beau
+sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle criture avait
+fourni ce matre imbcille ce qu'il venait de dire en chaire. Le
+prieur rpondit que c'tait un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il
+lui avait peut-tre pris quelque mal qui lui avait troubl l'esprit. Ce
+mal, reprit _Franco Sacchetti_, est donc continu et ne le quitte jamais;
+car chaque fois qu'il prche, il en dit de pareilles, et quelquefois
+encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le prfre tous
+les autres prdicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans
+quelques autres Nouvelles, il prend la libert de se moquer d'une
+certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles
+reliques. Il y en a une surtout o il met en jeu de vieux os bien noirs
+d'un prtendu saint Ugolin, et ne fait aucune grce toutes ces
+superstitions monacales. La vritable pit doit lui en savoir autant de
+gr que la raison.
+
+[Note 254: Nouv. LXXII.]
+
+Le mme sicle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mrite que
+_Franco Sacchetti_, et que plusieurs mme lui prfrent. C'est l'auteur
+d'un Recueil qui porte le singulier titre de _Pecorone_. Cet augmentatif
+de _pecora_ signifie en italien la mme chose qu'en franais, une
+pcore, un imbcille. Il plut un homme d'esprit de se donner ce titre
+par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tent de le prendre au
+mot. En tte de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bte que le
+reste. En voici peu prs le sens:
+
+ Ce livre est nomm _la Pcore_.
+ J'ai trouv, sans beaucoup de frais,
+ Ce beau titre qui le dcore;
+ Il semble pour lui fait exprs,
+ Tant on y voit d'hommes niais.
+ Moi qui suis plus niais encore,
+ leur tte je vais blant:
+ Je fais des livres et j'ignore
+ Ce que c'est que style et talent.
+ Enfin, j'en veux faire ma tte;
+ Et si mon projet russit,
+ Si je deviens homme d'esprit,
+ De l'avis de plus d'une bte,
+ Ne t'en tonne pas, lecteur,
+ Le livre est fait comme l'auteur[255].
+
+[Note 255:
+
+ Poniam che'l facci a tempo e per cagione
+ Che la mia fama ne fasse onorata,
+ Come sar da zotiche persone,
+ Non ti maravigliar di ci, lettore;
+ Che'l libro fatto com' l'autore.]
+
+Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la
+date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du
+moins son prnom, _Ser Giovanni_[256]. On ne l'appelle en effet que
+_Ser Giovanni Fiorentino_; mais l'on ne sait pas bien ce que c'tait que
+ce sire Jean de Florence. On ignore presque entirement les
+circonstances de sa vie. On voit par le prambule de ses Nouvelles qu'il
+les crivit Dovadola[257], chteau dans une valle de la Romagne,
+neuf milles de Forli, qui tait alors indpendant, et ne se soumit que
+dans le sicle suivant[258] la rpublique de Florence. _Ser Giovanni_,
+n Florence mme, tait peut-tre dans ce chteau comme dans une sorte
+d'exil, ou forc ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les
+Florentins, parce qu'il tait du parti des Guelfes, et qu'il se montrait
+sans doute attach la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,
+comme il le fait dans son ouvrage ds qu'il en trouve l'occasion. Entre
+les diffrentes conjectures dont il a t l'objet, il y en a une du
+savant chanoine _Biscioni_, qui en fait un moine franciscain, et le
+premier gnral de l'ordre aprs son saint fondateur; mais, quoiqu'il
+appuie cette ide de quelques raisons plausibles, il y en a pour le
+moins autant de douter qu'elle soit fonde[259]. Le titre de _ser_ ou
+_sere_ que l'on joint toujours son nom ferait plutt croire qu'il
+tait notaire, ce mme titre ayant alors t donn aux hommes de cette
+profession, qui taient ordinairement de trs-bonne famille[260].
+
+[Note 256:
+
+ Mille trecento con settant' alto anni
+ Veri correvan, quando incominciate
+ Fu questo libro, scritto et ordinato,
+ Come vedete, per me Ser Gioviani.]
+
+[Note 257: _Perch ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato
+da la fortuna_, etc.]
+
+[Note 258: En 1440.]
+
+[Note 259: Voy. la prface de _Gaetano Poggiali_, en tte de
+l'dition du _Pecorone_, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,
+p. XXI.]
+
+[Note 260: _Ibid._, p. XIV.]
+
+S'il y a doute et partage sur l'tat de l'auteur du _Pecorone_, il n'y
+en a point sur son mrite. Les philologues toscans le placent fort peu
+au dessous de Boccace, quant la puret du langage, aux agrments du
+style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait
+autorit. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les
+placer dans un cadre qui leur donnt de l'intrt et de l'unit. Pour de
+l'unit, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et
+n'a rien de l'intrt, de la grce et de la varit de son modle.
+
+Il y avait Forli, dans un monastre de femmes, une prieure et
+plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la
+plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une soeur
+Saturnine, jeune, belle, sage, et de moeurs si pures et si angliques,
+que la prieure et les autres soeurs taient remplies d'amour et de
+vnration pour elle. La rputation de sa beaut et de sa vertu tait
+rpandue dans tout le pays. Il se trouvait alors Florence un jeune
+homme nomm _Auretto_, plein de sagesse, de sensibilit, de bonnes moeurs
+et de talents, qui avait dpens en galanteries une grande partie de son
+bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint perduement
+amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller
+Forli, et de se prsenter pour chapelain la prieure, afin de voir la
+jeune soeur tout son aise. Il excuta ce projet et suivit sa vocation
+de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit
+Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps
+aprs le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,
+qu'il mrita bientt par sa conduite l'amiti de la prieure, celle des
+soeurs, et surtout de soeur Saturnine. Or il advint, dit navement
+l'auteur, que ledit frre _Auretto_, regardant honntement plusieurs
+fois ladite soeur Saturnine, et elle le regardant de mme, et leurs
+regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin
+qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant
+des progrs, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlrent,
+et ils s'crivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver
+une certaine heure au parloir, qui tait dans un endroit retir et
+solitaire. Ils y vinrent, et trouvrent tant de plaisir causer
+ensemble, qu'ils rsolurent d'y revenir une fois par jour. Ils
+s'imposrent pour rgle, de se raconter tous les jours l'un l'autre
+une Nouvelle, pour s'amuser et passer agrablement leur temps. C'est ce
+qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de
+cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontes qu'elles ne sont lies
+avec adresse: car ce frre _Auretto_ et cette soeur Saturnine, qui ne
+font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,
+s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade
+(car cette imitation du _Dcamron_ ne manque point ce recueil), se
+lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour
+revenir de mme, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et
+finissent mme, parler franchement, par tre mortellement ennuyeux.
+
+Les choses se passent, comme on voit, le plus honntement du monde entre
+ces deux amants, qui seulement, la fin de trois ou quatre de leurs
+visites, ajoutent leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela
+n'empche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'mancipent
+quelquefois dans leurs rcits, plus que ne le devraient faire de si
+sages personnes. Dans les deux premires Journes, toutes les Nouvelles
+sont assez semblables, pour le fond, celles de Boccace; mais les
+dtails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus
+dcente. Dans la troisime, malgr son attachement pour la cour de Rome,
+l'auteur s'gaie aux dpens d'un cardinal que sa matresse va rejoindre
+ Avignon, dguise en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde
+ ce lieu o rsidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes
+ou non, semblent s'tre accords alors pour regarder comme de bonne
+guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des moeurs de la Babylone de
+l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journe suivante, marquer un
+trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer
+embarrass tout entier par un misrable sophiste, et sur le point de
+tomber dans l'hrsie, faute de pouvoir lui rpondre, si un tranger
+pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant
+Rome que ce joue cette espce de farce thologique, prcde mme de
+quelques traits o le pape et le sacr collge ne sont pas plus mnags
+que s'ils taient encore Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni
+Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux
+moeurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour
+faire connaissance avec la manire de l'auteur.
+
+Deux grands docteurs en thologie vivaient Paris et disputaient
+souvent ensemble. L'un s'appelait matre Alain, et l'autre matre
+Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il
+tait meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions
+moins saines. Il aurait mme apport quelque trouble dans la foi, si
+matre Alain n'et t l pour le redresser et pour rfuter ses
+sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller Rome; il tait riche,
+il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde
+chrtien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et
+lui qui croyait que cette cour devait tre le fondement et la garantie
+du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de
+Boccace[261], bien tonn de la trouver livre des vices honteux, et,
+selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hta
+de sortir de Rome, rsolut d'abandonner le monde et de se donner tout
+entier Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journes de chemin, il
+s'arrte, donne ordre ses gens de marcher en avant et de le laisser
+seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et
+rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprs de lui. Le
+matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un
+autre chemin. Il arrive une abbaye, demande du pain, se prsente
+l'abb pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus
+gros ouvrages; on le reoit; il montre tant de docilit, d'humilit, de
+patience, mne une vie si mortifie et si sainte, que l'abb le prend en
+grande amiti.
+
+[Note 261: Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.]
+
+Cependant ses domestiques, aprs l'avoir attendu plusieurs jours,
+croyant que leur matre avait t vol et tu, avaient regagn la
+France. Arrivs Paris, ils y rpandent le faux bruit de sa mort. On le
+regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait
+de la joie. prsent, dit-il, je pourrai faire ce que je dsire depuis
+si long-temps. Il part son tour pour Rome, va proposer en plein
+consistoire une question contraire la foi, et tche, par ses
+subtilits, d'introduire une hrsie dans l'glise. Le pape assemble
+tout le collge des cardinaux, et ne trouvant rien rpondre, ils
+dlibrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus
+savants dcrtalistes, vques, abbs, et prlats, de les runir dans un
+consistoire o l'on examinera la question propose par matre
+Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abb du couvent o s'est retir matre
+Alain est convoqu comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,
+le prie en grce de le mener avec lui. L'abb, qui le croit un homme
+simple, ignorant, et sachant peine lire, le refuse d'abord. Alain
+insiste; l'abb cde; ils arrivent Rome. Alain veut que son abb le
+mne au consistoire. L'abb le croit devenu fou. Alain le suit, et comme
+beaucoup de monde se trouve l'entre du palais, il se glisse dans
+cette presse, se cache sous la chape de l'abb, et entre avec la foule.
+L'abb, forc de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbs;
+Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de
+la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.
+
+Un instant aprs, Jean-Pierre arrive, monte la tribune en prsence du
+pape, des cardinaux et de tous les docteurs, nonce hardiment sa
+proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les
+plus subtiles. Matre Alain dmle sur-le-champ le sophisme; et voyant
+que personne n'ose se lever pour y rpondre, il met la tte hors de la
+chape, et crie d'une voix forte le mot _jube_. C'tait la forme pour
+obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour
+demander la parole. L'abb lve la main, lui donne un grand coup sur la
+tte, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'o est venue
+cette voix. Alain remet la tte l'ouverture, et crie plus fort que la
+premire fois; chacun regarde encore, et demande l'abb ce qu'il a
+sous lui. C'est, rpondit-il, un frre convers qui est fou.--Et pourquoi
+amenez-vous des fous au consistoire? Voil une grande querelle et un
+grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le
+fou dehors. Alain s'lance de dessous la chape, prend sa course, et va
+se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission
+de rpondre la question propose. Le pape la lui accorde. Alors il
+monte posment la tribune, reprend avec ordre la proposition et les
+preuves, rpond tout, met dans sa discussion tant de clart, dans sa
+rfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui
+dit-il, l'esprit de matre Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain
+se fait enfin connatre. Le pape, enchant de lui, veut le faire
+cardinal, et reconnat que sans lui l'glise de Dieu allait tomber dans
+une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise
+le pape, quoi que fasse l'abb lui-mme, il retourne humblement
+l'abbaye reprendre ses fonctions de frre convers. Cela est
+trs-difiant sans doute dans matre Alain; mais quelle farce ridicule
+que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la
+croyance qu'il est charg de maintenir, que de faire dire gravement par
+le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'glise entire, vaincue
+par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du
+_Pecorone_ comme du Recueil de _Franco Sacchetti_, il n'a jamais t
+prohib ni mis l'index.
+
+Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce
+qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mrites de l'ouvrage; mais
+ce mrite est compt pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire
+y est traite. Si l'auteur prtend, par exemple, donner l'origine de
+l'ancienne Rome, il y eut, dit-il[262], dans la ville d'Albe un roi qui
+descendait de la race d'ne, fils d'Anchise. Ce roi, nomm Procas, eut
+deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son an du trne, et
+fit enfermer Rha, fille de cette an, dans _un monastre_ de la desse
+Vesta, pour qu'elle ne pt point avoir d'enfants. Jusque-l, au
+monastre prs, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais
+s'ils racontent ensuite que Rha eut deux enfants du dieu Mars, le
+conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnatre cette
+preuve d'une existence relle dans un dieu du paganisme, arrange cela
+d'une autre faon, et c'est tout naturellement un prtre du dieu Mars
+qu'il donne pour pre Romulus et Rmus. D'autres, ajoute-t-il, en
+homme sr de son fait, prtendent que ce fut le dieu Mars lui-mme, et
+cela n'est pas vrai[263]. L'origine de Florence vient aprs celle de
+Rome[264], et les vieilles traditions y sont suivies de mme, avec des
+modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus
+Mtellus revient _de France_ avec son arme; Catilina l'apprend, et
+sachant que Mtellus est dj en _Lombardie_, il se dcide sortir de
+Fisole. Il arrive dans la plaine de _Pistoja_, range ses troupes en
+bataille, et leur tient ce noble discours: Messieurs, soyez forts et
+vaillants[265], etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y
+a pas de caporal qui n'en ft un meilleur; ce n'est pas tout--fait
+celui de Catilina dans Salluste. Mtellus assige Fisole. Un _marchal_
+de son arme, nomm _Florino_, est tu dans cette guerre, et enterr
+prs du fleuve de l'Arno, et c'est l que fut btie, peu de temps aprs,
+une ville qui s'appela d'abord _Floria_, tant cause du nom de
+_Florino_, que parce qu'elle fut peuple par la fleur des citoyens de
+Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de _Florentia_,
+_Fiorenza_, _Firenze_, Florence.
+
+[Note 262: Journ. X, Nouv. II.]
+
+[Note 263: _Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati
+dal dio Marte, e questo non vero_.]
+
+[Note 264: Journ. XI, Nouv. I.]
+
+[Note 265: _Signori, siate gagliardi_.]
+
+Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle[266]
+comment le monde fut divis en trois parties, lorsque l'entreprise de la
+tour de Babel fut dconcerte par la confusion des langues. La Nouvelle
+suivante nous apprend que Fisole est la premire ville qui fut btie en
+Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de No; que
+cet Atlas laissa trois fils, _Sicanus_, _Italus_ et _Dardanus_; que ce
+dernier passa en Asie avec Apollon _Astrologue_ et une suite nombreuse;
+qu'il arriva dans la province appele Phrygie, qu'il y btit une ville
+d'abord appele Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils
+Trous; qu'en un mot le fondateur de Troie tait fils du fondateur de
+Fisole. Si l'on descend l'histoire moderne, on trouve les deux partis
+des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne
+de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du
+texte[267]. On pardonne peine aux historiens rputs les plus profanes
+d'crire comment un cardinal engagea le bon pape Clestin V abdiquer,
+en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant
+l'ange du seigneur, abdication qui lui russit mal, puisque Boniface
+VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre _ser
+Giovanni_ n'y fait pas tant de difficults; et moyennant un _on dit_,
+soeur Saturnine raconte trs nettement la chose[268], et frre _Auretto_
+lui dit, comme l'ordinaire: Certes, voil une belle et riche
+Nouvelle[269]. Au reste, ce n'est pas pour l'tude de l'histoire que
+l'on fait cas du _Pecorone_, c'est pour celle de la langue, et pour la
+manire simple et nave dont les faits y sont raconts.
+
+[Note 266: Journ. XV, Nouv. I.]
+
+[Note 267: _Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte
+Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una
+femmina_. (Journ. VIII, Nouv. I.)]
+
+[Note 268: Journ. XIII, Nouv. II.]
+
+[Note 269: _Per certo questa stata una ricca Novella_.]
+
+Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps
+de la posie; il est temps d'y revenir. En parlant des potes qui
+florissaient avant Ptrarque dans le quatorzime sicle, j'ai fait une
+mention particulire de _Fazio degli Uberti_[270]. Je ne l'ai considr
+alors que comme pote lyrique, et j'ai remis parler de son grand pome
+quand je serais arriv la seconde moiti de ce sicle, laquelle ce
+pome appartient. _Fazio_ tait encore jeune quand il le commena; mais
+il ne le termina que dans sa vieillesse[271], et mme il ne vcut pas
+assez pour l'achever entirement. Il y osa marcher sur les traces du
+Dante, et se le proposer pour modle. Dante avait parcouru l'enfer, le
+purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire
+la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les
+peuples qui les habitent. Ce dessein tait grand et hardi. Le titre du
+pome est compos de deux mots latins _dicta mundi_, les dits du monde;
+on crit par corruption _ditta mundi_, _detta mondi_ et _detta mondo_.
+Il est divis en six livres qui se subdivisent en un nombre ingal de
+chapitres, et crit en _terza rima_: ou tercets, comme la _Divina
+Commedia_. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et
+l'auteur y prend pour guide l'historien et gographe Solin, comme Dante
+avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres
+rencontres. Le _Dittamondo_ tant absolument inconnu en France, et
+trs-peu connu en Italie, je donnerai une ide rapide de la fiction
+gnrale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du
+sujet dans le reste de l'ouvrage.
+
+[Note 270: Tom. II, p. 316.]
+
+[Note 271: Vers l'an 1367.]
+
+Le pote tait dans la saison de notre ge qui partage l'anne, lorsque
+le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui
+signifie, si je ne me trompe, la mme chose que Dante a dite en un seul
+vers, qui est le premier de son pome! Au milieu du chemin de cette vie
+humaine. Il s'apperoit que dans la vie tout est vanit, except de
+contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix aprs la
+mort. Cela fait natre en lui le dsir de se donner de la peine pour
+laisser aprs lui quelques bons fruits. En pensant ce qu'il pourra
+faire, il se dcide voyager, voir le monde et les peuples qui
+l'habitent, couter, s'instruire des lieux, des faits et du nom des
+hommes qui se sont le plus distingus par leurs vertus. Il se met
+aussitt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il tait encore
+engag dans la mauvaise, o il s'tait gar jusqu'alors, il sentait
+encore les mmes pines qui le piquaient dans sa marche en se cachant
+parmi des fleurs, lorsqu'il est forc de s'arrter, au dclin du jour,
+accabl de fatigue et de sommeil; il se couche sur le ct gauche,
+s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son
+dessein.
+
+Il voit venir lui une femme avec des ailes tendues, et un air si
+noble et si honnte qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle tait vtue
+d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur
+laquelle on lisait ces mots: Je suis la Vertu; c'est par moi que la
+race humaine s'lve au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette
+lumire qui gurit l'ame et embellit le corps. Plusieurs femmes, avec
+des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plonges
+dans les rayons de sa lumire, comme les poissons, pendant l't, dans
+une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de
+ces belles fleurs, et parait lui-dire: Lve-toi, rpare le temps que tu
+as ainsi perdu; ne reste plus enferm dans ce bois; ne cherche plus
+cueillir la rose sur sa dangereuse pine. Songe que celui qui a le plus
+voyag ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entire de
+ses jours est moins qu'une matine. La faim, la soif, les veilles, ton
+corps doit apprendre tout souffrir, si tu veux acqurir de l'honneur,
+de vrais biens et me suivre. Elle lui recommande d'viter dsormais les
+fausses routes, de ne se plus garer comme les compagnons d'Ulysse avec
+Circ, comme Csar avec Cloptre; d'tre patient comme Job et Jacob.
+Aprs quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une
+ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'veille en sentant
+cette force nouvelle pntrer jusqu' son coeur.
+
+A son rveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce
+mlodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du
+plaisir qu'il avait eu les entendre. Il prouve que lorsque l'amour
+s'est introduit dans un coeur on a beau l'en arracher, on a bien de la
+peine faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il rsiste
+cependant cette amorce, reprend son gnreux dessein, et se sent
+devenu un autre homme, puisqu'il peut rsister la douceur de ces
+chants, et celle des rveries qui dj s'taient empares de son
+esprit. Il lve les yeux, voit le soleil fort lev sur l'horizon, et le
+reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les
+discours qu'il a entendus. Enfin il se lve, et monte sur un tertre,
+pour tcher de dcouvrir son chemin, mais il ne voit de tous cts que
+les halliers et les bois. Alors, de mme qu'un voyageur gar, qui ne
+trouve personne qui demander sa route et ne peut la deviner lui-mme,
+a recours l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de
+mme il se jette genoux, joint les mains, et adresse Dieu une
+fervente prire.
+
+Elle est peine acheve, qu'il voit une clart subite briller comme un
+clair et disparatre. Au mme instant, il croit entendre une voix qui
+lui dit d'carter la peur, la vanit, la ngligence, et d'esprer en
+celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les tnbres de son
+intelligence, et, au lieu d'un bois pais et sombre, il voit devant lui
+une route libre et ouverte. Il s'y avanait avec joie et marchait avec
+lgret, lorsqu'au pied d'un rocher il aperoit un ermite. Sa pleur et
+sa faiblesse annonaient son grand ge. Une barbe blanche descendait
+jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui
+taient presque la vue. Le pote le prie de se faire connatre lui.
+L'ermite carte avec sa main ses longs sourcils, dcouvre ses yeux, le
+regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas
+besoin de lui en dire davantage. Il demande son tour au pote qui il
+est, et ce qu'il cherche dans ces dserts. Satisfait de ses rponses, il
+l'invite passer la nuit auprs de lui.
+
+Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil
+ermite, qui l'absout moyennant une bonne pnitence; ensuite il lui fait
+part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant
+obtenu ce qu'il dsire, il lui fait ses adieux et part. Il avait peine
+fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqu le solitaire,
+lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il
+en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgr sa
+rpugnance, est oblig de marcher aussi sa rencontre. En la voyant de
+prs, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.
+Elle veut le dtourner de son dessein, le menace et lui prdit qu'il
+mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est invitable, et ne
+voit point l de raison pour renoncer son entreprise. Mais tu mourras,
+insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la
+spulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps priv de la
+vie. Si la terre, rpond le pote[272], ne couvre pas mon corps, le ciel
+le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas
+pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en
+terre un asyle; mais pour que les vivants en reoivent une marque
+d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle[273].--Cela vaut mieux,
+rplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dprir
+par degrs, et de perdre ses sens l'un aprs l'autre. Bien mourir, est
+le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons
+notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui
+prdire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et
+ne se dgote que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la
+chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en
+murmurant et disparat.
+
+[Note 272:
+
+ _E se non fia coperta da la terra,
+ Il cielo il coprir, ne con pi degno_
+ Coperchio niun corpo mai si serra.
+ Non fu trov de le tumbe la'ngegno
+ Accio che' morti ne havesser dolcezza,
+ Ma pergli vivi che d'honore un segno.
+
+ (Dittam. ch. 4.)]
+
+[Note 273: Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait
+commenc ce pome dans sa jeunesse.]
+
+Libre dsormais de suivre sa route, il voit quelque distance un homme
+d'un aspect agrable et qui annonce un gnie lev, tenant un livre
+dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolme; il
+l'aborde, lui fait part de son projet, et reoit de lui des conseils
+pleins de sagesse. Ptolme, pour le prparer voyager avec fruit, lui
+apprend connatre la structure gnrale du monde, la division de la
+terre en ses principales parties, les deux hmisphres, les deux ples,
+les diffrentes zones, les mers, et les prcautions prendre pour y
+voguer avec sret. Aprs cette leon de cosmographie, Ptolme quitte
+le voyageur. Celui-ci, rest seul, repassant dans son esprit tout ce
+qu'il vient d'entendre, est effray de nouveau des prils et des
+fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle
+femme, qui lui avait apparu la premire, et qui ne s'tait point
+loigne de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrte, et, par des
+exhortations nouvelles, lui rend toutes ses rsolutions et toute sa
+force.
+
+Cependant il s'adresse encore ce Dieu qu'il a dj prie, et c'est avec
+le mme fruit; car il voit aussitt paratre et s'approcher de lui un
+sage qui l'accueille et l'coute, qui il expose son dessein, ce qu'il
+a dj tent pour l'excuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage
+est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre lui servir de
+guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.
+Le pote s'abandonne entirement lui; Solin commence par le faire
+voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,
+seules connues alors, les diffrents pays et les grands tats qu'elles
+renferment, les montagnes qui s'y lvent, les principaux fleuves qui
+les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leon de gographie
+pour demander son matre o tait le paradis terrestre. Solin lui
+apprend ce qu'il en sait, et ce qui se rduit peu prs rien. Ensuite
+ils se mettent en marche, et, aprs un peu de chemin, ils arrivent au
+bord d'un fleuve qui coulait dans une belle valle.
+
+Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la
+plus potique de toutes. Une femme se prsente eux, vieille, afflige,
+baigne de larmes, en habits de deuil tout dchirs et souills de
+poussire, et, malgr ce triste appareil et ce vtement misrable, ayant
+un air si noble et si rempli de dignit, qu'on voit dans toute sa
+personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne
+puissance. C'est Rome qui dplore ses malheurs, et qui, interroge par
+le pote, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers
+habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et
+jusqu' l'poque mme o l'on tait alors; cet abrg de l'histoire
+romaine, mis dans la bouche de Rome personnifie, n'est pas une ide
+commune, ni dpourvue de grandeur; l'excution n'est pas non plus sans
+mrite. Elle a du moins celui de la rapidit, de la concision, du choix
+des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'vnements
+qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq sicles, et qui
+est ici renferme dans quarante-huit chapitres.
+
+C'est Rome elle-mme qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui
+leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour
+aller Naples, vont jusqu' la pointe de l'Italie, reviennent par la
+marche d'Ancne et la Romagne; visitent Venise, d'o ils remontent dans
+la Lombardie, en parcourent tous les tats, vont Florence,
+redescendent Gnes, enfin voyagent dans l'Italie entire. Solin
+expliquant toujours au pote tout ce qui l'embarrasse, ou dans la
+connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un
+vaisseau, et parcourent les les de la Mditerrane, la Corse, la
+Sardaigne et la Sicile; puis les voil dbarqus dans la Grce, o il
+serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison
+pour s'arrter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux
+en Afrique et en Asie.
+
+Par une marche singulire, et qu'on peut regarder comme un dfaut de son
+plan, l'auteur, en avanant dans son ouvrage, semble reculer dans
+l'histoire, c'est dans son sixime livre qu'il traite de l'Asie, et
+c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on
+croit avoir t le berceau du genre humain, il parle du premier homme,
+du dluge, de No, des patriarches, de Mose, de David, de Roboam, et
+des prophtes jusqu' Daniel. Le pote en tait l quand la mort vint
+l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dnouer son pome.
+Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, o il n'a
+jamais eu que deux ditions[274], toutes deux fort rares, faites sans
+soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,
+mais est plutt une faute continuelle. Cependant il est loin de mriter
+cette ngligence et cet oubli. Sans pouvoir tre compar au pome du
+Dante, c'est, aprs la _Divina Commedia_, l'ouvrage le plus considrable
+que ce sicle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force
+qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possdait une
+dition moins rare et plus lisible.
+
+[Note 274: _Vicenza_, 1474. in-fol., et _Venezia_, 1501, in-4.]
+
+C'est un avantage qui n'a pas t refus un autre pome du mme
+sicle, d'un genre peu prs semblable, fait comme le _Dittamondo_, sur
+le modle de celui du Dante; qui souvent mme en approche de plus prs,
+et dont nous n'avons point encore aperu l'auteur dans notre revue
+potique. Il se nommait _Federigo Frezzi da Foligno_, et _Il
+Quadriregio_ est le titre de son pome. On ne sait presque rien de la
+vie de ce pote. Il tait n Foligno, ville piscopale de l'Ombrie, on
+ignore dans quelle anne. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut
+matre en thologie, provincial de la province romaine, et lev, en
+1403, l'vch de Foligno, sa patrie. Il fut appel six ans aprs,
+comme thologien et comme vque, au concile de Pise, et fut aussi un
+des Pres du grand concile de Constance, o il mourut, en 1416[275]. On
+ne connat de lui aucun autre ouvrage que son grand pome, auquel il
+donna le titre de _Quadriregio_ ou _Quadriregno_. Il eut l'ide, non
+moins bizarre que le titre, d'y dcrire les quatre rgnes, de l'Amour,
+de Satan, des Vices et des Vertus. Il parat, par le premier des quatre
+livres, qui contiennent chacun l'un de ces rgnes, que l'auteur tait
+jeune quand il commena son pome, et que probablement il ne s'tait pas
+encore fait moine. Son but est trs-moral. Il veut faire voir quels sont
+les piges que nous tend l'amour dans l'ge des tendres erreurs, et
+combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en
+action amne des peintures, qui trs-santes sans doute sous la plume
+d'un pote mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux
+de Saint-Dominique.
+
+[Note 275: _Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e
+l'autore_, la fin du vol. II de l'dition de ce pome; Foligno, 1725,
+in-4. La premire dition avait paru Prouse, 1481, in-fol., la
+seconde Bologne, 1494. Il y en eut encore deux Venise et Florence,
+au commencement du seizime sicle. Celle de 1725, donne par les
+acadmiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutt la seule bonne;
+elle est accompagne de notes, d'observations historiques, de
+l'explication de quelques mots employs dans le pome, et enfin de cette
+Dissertation apologtique sur l'ouvrage et sur l'auteur.]
+
+Il dbute par une description potique du printemps, dans le style du
+Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui[276]. Dans
+cette saison faite pour l'amour, le coeur du pote se sent brl d'une
+flamme nouvelle. Il adresse ce Dieu une humble et fervente prire,
+pour qu'il daigne se montrer lui, et lui permettre de contempler ses
+traits et ses formes charmantes. Sa prire est exauce. L'Amour s'offre
+ ses yeux dans tout l'clat de sa jeunesse, avec ses ailes, son
+carquois, et ses flches redoutables, les unes d'or et les autres de
+plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il,
+son aide. Il y a dans une contre de l'Orient des bois incultes et
+sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis l'empire de Diane. Il
+veut les lui faire connatre. Philne est la plus belle et la plus
+modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra
+sensible pour lui, au risque de dplaire Diane. Le pote se laisse
+conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois o Diane,
+suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la
+chasse. La desse, avec une troupe d'lite, s'approche d'une fontaine
+qui l'invite se rafrachir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se
+jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les noeuds de
+sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philne est une de
+ces aimables chanteuses. L'Amour lui dcoche un trait si lger que le
+pote ne la croit point blesse; mais elle l'est profondment, et c'est
+cette passion du pote et de Philne qui est la premire preuve du
+pouvoir de l'Amour. Il sont bientt d'intelligence; mais trahis par un
+satyre envieux qui les dnonce Diane, la pauvre Philne est punie du
+plus affreux supplice, perce de traits par les nymphes ses compagnes,
+runie et comme incorpore au tronc d'un chne, o elle n'est ni morte
+ni vivante; et la cruelle desse lui fait encore lancer des flches qui
+font couler son sang sur l'corce de l'arbre et lui arrachent des cris
+aigus. Son amant est au dsespoir, mais l'Amour le console en lui
+promettant une autre nymphe, plus belle encore que la premire.
+
+[Note 276:
+
+ _La Dea che'l terzo ciel volvendo move
+ Avea concorde seco ogni pianeto,
+ Congiunta al Sole ed al suo padre Giove_.
+ ......................................................
+ _E tuti i prati e tutti gli arboscelli
+ Eran fronduti, ed amorosi canti
+ Con dolci melodie facean gli uccelli.
+ E gia il cor de' Giovinetti amanti
+ Destava amore, e'l raggio della stella
+ Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti_, etc.]
+
+Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette desse avait
+donne Diane; mais peine est-elle devenue sensible, que Junon
+l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et
+l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau dsespoir du pote, qui
+veut aller trouver Junon et obtenir la libert de celle dont il a caus
+la disgrce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.
+Il est oblig de renoncer ce dessein. Vnus lui apparat, assise sur
+l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise
+ Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.
+La desse descend, environne d'un nombreux cortge, fait le choix
+qu'elle avait annonc et emmne avec elle sa nouvelle sujette, que le
+pote appelle en vain. Minerve veut l'engager la suivre et venir
+habiter sa cour, mais enchan par la puissance de l'Amour et de sa
+mre, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.
+
+Aprs d'autres essais et quelques vnements pisodiques, il entre dans
+les tats de Vnus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont
+quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre
+auteur modeste et trs-scandalis est trs-dgot de leur
+conduite[277]. Vnus tient part d'autres nymphes qui sont plus
+rserves en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le pote
+trop sensible est leur jouet; il s'en aperoit enfin; cette dcouverte
+lui ouvre tout--fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec
+lui, et jure de ne le plus reconnatre pour un dieu. Mais, si loin de sa
+patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie
+Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrime
+vertu morale, o la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre le
+reconduire Foligno mme, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui
+fait aussi l'loge de la famille _Trinci_ dont le chef y dominait alors,
+avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des
+Troyens[278]. L'auteur, aprs ces flatteries, qui ne sont au reste ni
+plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,
+qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramne dans sa patrie,
+comme elle le lui a promis.
+
+[Note 277:
+
+ _Io vidi dame e vidi ermafroditi,
+ Uomini e donne insieme, venir nudi
+ Ove natura vuol che sien vestiti,
+ Alviso con le man mi feci scudi
+ Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,
+ Misse, colle man cos ti chiudi?
+ Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,
+ E ci che vuol natura che sia occolto,
+ Enorme par che'n publico s'adocchi_.
+ (Lib. I, cap. 16.)]
+
+[Note 278: Cette descendance est trs-clairement dduite, depuis un
+petit-fils de Tros le Troyen, nomm Tros comme lui, qui vint habiter le
+beau pays o est maintenant bti Foligno, jusqu' la race des Troyens
+_Trinci_, et toute la maison Trincia.
+
+ _Come si trova nell' antiche carte
+ Da Tros di Troja un suo nipote scese_,
+ _Detto anche Tros, e venne in quella parte...
+ Ove il Topino et la Timia corre..._
+ ..............................................
+ _Da questo Tros vien la progenie degna
+ De' Troici Trinci; ed indi casa Trincia,
+ Che anco ivi dimora ed ivi regna_.
+ (Liv. I, cap. 18.)]
+
+En lisant pour titre du second livre de ce pome, _il Regno di
+Satanasso_, le rgne de Satan, on ne devine pas quel peut tre le
+conducteur du pote dans les tats de cet ennemi du salut des hommes.
+C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de _Trinci_, qui
+est trs-bien avec elle; et quand il lui a donn sa parole qu'il est
+entirement brouill avec l'Amour, elle consent lui servir de guide
+vers le sjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit
+encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le
+premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis
+long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les
+hommes, il s'est tabli au milieu d'eux; il y rgne avec ses gants,
+menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure
+tout--fait semblable au vritable enfer; il y rassemble les Vices, la
+Mort et toutes les misres humaines. Pour bien connatre cette
+constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abme,
+d'o vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Aprs en avoir vu tous
+les cercles et les ames qui y sont tourmentes, ils remonteront aux
+lieux o Satan a tabli son trne et le sige de son empire. Telle est
+en effet la marche de l'action du pome dans ce livre, o l'on trouve
+beaucoup de choses imites du Dante, les cercles ou _Bolge_, Juda, Can,
+Cerbre, la cit de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,
+Phlgias, Sisyphe, les Centaures, Circ, les trois Furies; enfin, Satan
+au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions frquentes
+l'histoire de ce temps-l, et des prdictions en bien ou en mal de
+choses arrives dans les divers tats d'Italie.
+
+Ayant vu Satan et tout examin dans ses tats, il s'agit de le combattre
+corps corps et de le vaincre pour pntrer dans l'enceinte o sont
+les Vices, non plus dguiss et cachs sous des dehors attrayants, mais
+avec leurs vritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des
+proportions et des forces qui pourraient effrayer les athltes les plus
+vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par
+Minerve. C'est elle qui instruit le pote lutter contre ce terrible
+adversaire. Il profite de ses leons, et au moment o Satan croit
+l'avoir terrass, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus
+d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes
+des pchs que l'on nomme mortels. Il les examine loisir; elle les
+dfinit, les dcrit avec leurs attributs; explique l'origine, les
+effets, les modifications diffrentes et comme les ramifications de
+chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'ide de _Brunetto Latini_,
+dans le _Tesoretto_, et de _Cecco d'Ascoli_, dans l'_Acerba_, mais plus
+approfondie et plus tendue que dans l'un et dans l'autre.
+
+Rien ne s'oppose plus ce que l'auteur arrive au sjour des Vertus.
+Toujours guid par la desse de la Sagesse, il pntre dans le paradis
+terrestre; c'est l qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent noc et
+lie, qui sont trs-surpris de les voir, et leur demandent comment ils
+sont entrs, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve
+rpond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une desse du
+paganisme et deux prophtes dans le paradis, elle dit que l'_Agneau de
+Dieu_[279] lui en a ouvert la porte. Aprs cette explication elle dit
+adieu au pote, et le remet entre les mains d'noc et d'lie, comme on
+doit se rappeler que Batrix a remis Dante entre les mains de
+Saint-Bernard. _Federigo Frezzi_ fait des adieux presque aussi tendres
+Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a
+reus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.
+
+[Note 279:
+
+ _Minerva allor rispose: io l'ho menato;
+ L'Agnol di Dio a lui la porta aperse_.]
+
+Ses deux nouveaux guides lui font connatre toutes les merveilles du
+lieu o il les a trouvs; ils le font ensuite entrer dans le sjour dont
+ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et
+sa cour particulire. Les explications que l'auteur reoit tantt des
+Vertus elles-mmes, et tantt d'noc ou d'lie, remplissent le quatrime
+livre. Elles sont trs-thologiques, trs-orthodoxes, et rien n'empche
+de croire que tout ce dernier livre, et mme le second et le troisime
+aient t l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint vque. C'est
+aussi, beaucoup d'gards, celui d'un pote. Le style, quoique moins
+hardi, moins figur, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de
+toutes ces qualits, et l'on voit aisment que l'auteur en avait fait sa
+principale tude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses ides
+qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout
+aussi bon thologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour
+l'tat qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang
+qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le gnie du Dante
+pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de
+son pome, la premire n'et frapp l'imagination par tant d'objets
+nouveaux et terribles; si la seconde ne l'et souvent enchante par des
+tableaux riants, par des descriptions angliques et par tous les charmes
+de l'esprance; si la troisime enfin, avec sa thologie et sa doctrine,
+toute potique qu'elle est par l'expression, ft reste seule, ou si
+elle et communiqu aux deux premires son ton scholastique et doctoral,
+on admirerait peut-tre encore l'auteur de la _Divina Commedia_, cause
+de ce gnie crateur qui tira du chaos une langue, mais depuis
+long-temps on ne lirait plus.
+
+Si l'on ne lit gure le _Quadriregio_ ni le _Dittamondo_, qui cependant
+ne sont rien moins que des ouvrages mprisables, on lit beaucoup moins
+encore plusieurs autres pomes trs-srieux composs vers la fin de ce
+sicle, et dont les auteurs entreprirent d'crire en vers l'histoire de
+leur temps. Un certain _Boezio di Rainaldo_, qu'on appelle communment
+_Buccio Renalto_, crivit en vers, qui ressemblent nos alexandrins,
+et qu'on a depuis nomms martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,
+depuis 1252 jusqu' 1352. _Antonio di Boezio_, ou _di Buccio_, continua
+cette histoire, dans deux autres pomes du mme genre, jusqu'en 1382.
+Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquits
+italiennes[280], cause des renseignements qu'elles fournissent
+l'histoire. C'est au mme titre qu'il a insr dans sa grande Collection
+des historiens d'Italie[281] une chronique d'Arezzo, de 1310 1384,
+crite en _terza rima_, par le notaire _Ser Gorello de' Sinigardi_, qui
+n'aurait pas crit en vers plus plats des contrats ou des testaments.
+
+[Note 280: _Antiquit. ital._, t. VI.]
+
+[Note 281: T. XV.]
+
+La posie plaisante tait un peu plus heureuse. _Antonio Pucci_ donnait
+naissance ce genre lger et mordant, que le _Berni_ perfectionna dans
+la suite. Il tait fils d'un fondeur de cloches, et exera lui-mme ce
+mtier. Il vcut pauvre et mourut vieux. On a de lui un _capitolo_ sur
+Florence[282], compos en 1373, et une vingtaine de sonnets[283], o
+l'on remarque cette facilit piquante qui plairait davantage, dans le
+genre dont ils sont les premiers modles, s'ils ne tombaient pas trop
+souvent du plaisant dans le burlesque, ou si mme ce burlesque tait bas
+sans tre grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus
+graves; c'est ainsi que, mlant l'ide de la mort avec celles de son
+mtier, il dit dans son premier sonnet:
+
+ Hlas! le temps, l'heure et les cloches,
+ Dont tous mes sens sont tourdis,
+ Me rptent souvent l'avis
+ De la mort et de ses approches.
+
+[Note 282: Voy. aprs la _Bella Mano_ de _Giusto de' Conti_, d. de
+Verone, 1750.]
+
+[Note 283: Voy. _Raccolta_ de l'Allacci.]
+
+Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait
+ses amis. L'un deux venait d'tre lev quelque poste honorable. Voici
+le sens d'un sonnet que _Pucci_ lui adresse: Dante dans sa _Comdie_
+parle d'un fleuve nomm Lth, qui faisait perdre la mmoire. Quiconque
+avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses socits les plus intimes,
+et les choses publiques et les plus secrtes; l'eau, en un mot, effaait
+tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'tre
+enivrs dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne
+voient plus rien de ce qui s'est pass, et leurs promesses sont comme
+dracines de leur mmoire. Tche, mon cher ami, de ne pas suivre cet
+usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi. Ce mme _Antonio Pucci_
+voulut s'lever plus haut et rimer en tercets ou _terza rima_ la
+chronique de Jean Villani; cette version a t publie dans le recueil
+intitul _Dlices des rudits toscans_[284]; recueil o l'on trouve
+beaucoup de choses curieuses, mais o il en est peu qui puissent faire
+les dlices des gens de got.
+
+[Note 284: _Delizie degli eruditi Toscani_, t. III.]
+
+Nous voici enfin arrivs la fin de ce quatorzime sicle qui nous
+occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire
+des lettres me servira d'excuse pour les dtails o j'ai cru devoir
+entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur
+nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y mritent pas seuls l'attention;
+elle doit toujours se porter sur le mouvement gnral des esprits. Ce
+mouvement tait devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie
+aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis
+trois sicles, et commenait se diriger mieux, s'carter des fausses
+routes, se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considre un
+instant les progrs dans le cours de ces trois sicles, on peut partager
+en deux classes la somme de connaissances qui tait en circulation. La
+premire embrasse les tudes publiques, et l'autre les tudes
+particulires. Les Universits, avec leurs lois, leurs mthodes, leurs
+professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de
+ces classes: la littrature, toujours spare jusqu'alors de
+l'enseignement public, occupe l'autre.
+
+Les Universits furent ds l'origine et devinrent depuis de plus en plus
+l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y
+fixaient les plus habiles matres, et cette habilet des professeurs,
+autant que les privilges dont on y jouissait, y attiraient la foule des
+lves. Le concours tait quelquefois si grand, qu'on enseignait dans
+les glises les plus vastes, quelquefois dans les places mmes, et l'on
+montre encore Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,
+o l'on prtend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte
+Bthisie _Gozzadini_. Les professeurs qui n'taient point appels, ou
+qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme
+autrefois les sophistes de la Grce, vendre la science, et se livraient
+entre eux des combats et des espces de duels scientifiques. Les coles
+ouvraient avant le jour; les leons duraient long-temps; on disputait
+ensuite la ronde, matres et disciples. Les recteurs de l'Universit
+donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient
+le _concurrent_ et le _disputant_, et ces combats taient outrance.
+Mais sur quels objets s'exeraient-ils? Je l'ai dj dit assez de fois,
+et j'ai dit franchement ce qu'il me parat qu'on en doit penser[285].
+Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois sicles, on
+argumentait obstinment, on crivait volumineusement, on
+s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses crits;
+qu'est-il rest de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument
+rien qu'il ne fallt dsapprendre, si l'on avait le malheur de le
+savoir. Cette fureur d'argumenter tait ce qui, dans ces sciences mmes,
+quelles qu'elles fussent, cartait le plus du chemin de la vrit. Ce
+n'tait point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait
+ni aux progrs de la raison, ni celui des lumires; on ne songeait
+qu' se vaincre l'un l'autre, augmenter le nombre de ses disciples
+pour accrotre sa rputation, sa fortune et la liste de ces titres
+magnifiques, si ridicules nos yeux, et qui taient alors le sublime
+des distinctions et des honneurs. C'est pourtant cela que ce bornent
+les services rendus l'esprit humain, avec tant de faste et de
+dpenses, pendant une si longue poque, par ces clbres tablissements.
+
+[Note 285: Voy. tom. I, p. 374 et suiv.]
+
+Quant aux tudes particulires, elles ne faisaient que de natre, et
+dj leur influence tait sensible. Dante, Ptrarque et Boccace en
+furent les fondateurs. L'antiquit avait en quelque sorte disparu toute
+entire de la mmoire des hommes. L'tude assidue que le Dante fit de
+Virgile, la passion constante de Ptrarque pour Virgile et pour
+Cicron, celle de Boccace pour toute l'antiquit grecque et latine sont
+les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les
+heureux fruits de cette passion qu'on apperoit dans leurs ouvrages font
+plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrs de
+l'esprit humain avait rsult de l'obstination les carter des tudes,
+depuis qu'avait commenc ce qu'on appelait la renaissance.
+
+Ces grands hommes ramenrent leur sicle la connaissance et l'amour
+des anciens; ils rendirent la lumire leurs productions ensevelies
+dans la poussire des clotres, ou relgues dans des rgions
+lointaines: ils rtablirent en Italie l'tude de la langue grecque,
+qu'on y avait presque gnralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est
+principalement de Ptrarque, que les princes apprirent les gards qui
+sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractre libre et
+leur noble indpendance. Les disciples, les amis, les contemporains de
+ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les matres des
+hommes clbres de la gnration suivante, et forment comme une race
+particulire de littrateurs, distincte de ceux des coles publiques,
+souvent perscute par eux et traite en ennemie. La plus grande partie
+de cette troupe d'lite fut place auprs des princes, ou employe par
+les rpubliques; parce que, dans les affaires politiques, les
+ngociations, les correspondances d'tat, on ne pouvait faire aucun
+usage de ces sophistes si fameux dans leurs collges, de ces pdants
+inabordables, de ces disputeurs ternels sur les catgories et les
+universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis
+de politesse et d'urbanit que donne la culture des lettres; de la
+connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,
+et pour les beaux-arts qui commenaient renatre; enfin de cette
+varit de connaissances, et de cette libert de penser, affranchie des
+vieux prjugs qui opprimaient encore les coles et les
+professeurs[286]. De l, cette protection claire que plusieurs princes
+accordrent aux hommes de lettres indpendants, et ce discrdit o
+commencrent tomber les savants de collge.
+
+[Note 286: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]
+
+Dans l'origine[287], rien de plus ncessaire, pour vaincre l'ignorance
+et en dissiper les tnbres, que ces associations littraires et
+enseignantes, dont l'autorit est assise sur leurs dignits, leurs lois,
+leurs mthodes d'enseignement, l'union et l'mulation de leurs membres.
+Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de
+l'opinion; leurs coles ne sont plus que des champs de bataille; les
+schismes qui les divisent, les sectes qui s'y tablissent, enracinent
+plus avant les systmes et les partis, les fixent et les rendent en
+quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font
+la guerre aux esprits qui suivent d'autres mthodes. Enfin, par
+lassitude ou par dcouragement, ils retombent dans la mdiocrit, dans
+la langueur, et de ces corps si anims et si bruyants, il ne reste plus
+que des cadavres. Cependant il s'lve peu peu des esprits paisibles,
+retirs, solitaires, qui, dgots de ce bruit, de ces entraves, de ces
+querelles, prennent des chemins tout diffrents, se rencontrent ensuite
+dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et
+croissant peu peu en nombre, forment part une espce de rpublique
+littraire. Il en exista une de cette espce, au temps de Ptrarque, et
+dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu' la fin de son
+sicle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux
+associations, et le dsir d'accrotre ses forces en les runissant pour
+faire tte aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et
+surtout ce dsir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se
+propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres
+pars d'une rpublique indpendante, en viennent se runir plus
+troitement, former de nouveau des corps distincts et spars, se
+donner des lois, ambitionner des titres et des honneurs particuliers;
+et voil les acadmies. Elles naquirent en Italie peu de temps aprs la
+fin du quatorzime sicle: elles se multiplirent bientt, passrent
+des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et mme
+aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies
+par cette multiplication mme, elles deviennent leur tour communes et
+languissantes. Tout y est mdiocre, sans originalit, sans force et sans
+vie. Ce ne sont plus, comme les Universits, que des cadavres, qui
+corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphre de la littrature, et frappent
+les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des
+choses humaines[288].
+
+[Note 287: _Idem, ibid._]
+
+[Note 288: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]
+
+Elle a t surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus
+clairs: c'est un mal presque invitablement attach un grand bien,
+celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de
+la propagation des lumires; ces deux derniers bienfaits ne vont pas
+toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les
+lumires se rpandent en mme proportion. Le quatorzime sicle en
+Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.
+Le sicle suivant n'eut point de pareils phnomnes, mais de grandes
+dcouvertes y firent faire l'esprit humain en gnral des pas
+immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portrent
+rapidement un point d'o il pouvait s'lancer dans des espaces presque
+sans bornes, et d'o il ne pouvait plus rtrograder.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Coup-d'oeil gnral sur l'tat politique et littraire de l'Italie
+pendant la premire moiti du quinzime sicle. Grand schisme
+d'Occident. Protection accorde aux Lettres par les papes; autres
+puissances d'Italie amies des Lettres; Milan, le dernier Visconti; la
+maison d'Este Ferrare; les Gonzague Mantoue; les Mdicis Florence;
+Alphonse Ier. Naples; Cosme de Mdicis, sa vie, son pouvoir, ses
+richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts_.
+
+
+Le quinzime sicle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
+sicle prcdent lui avait lgu les chefs-d'oeuvre et les exemples de
+trois hommes de gnie, une langue cre par eux et fixe, enfin la
+connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
+bonne littrature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
+mauvais got, qui avaient t long-temps les seuls objets d'tude, la
+thologie scolastique, la dialectique de l'cole et le chaos embrouill
+des deux jurisprudences, relgues dans les Universits, n'empchaient
+pas que les tudes particulires ne se portassent avec ardeur vers cette
+lumire de l'antiquit qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
+d'un nouvel clat. Les rpubliques qui existaient encore, et les princes
+qui s'taient levs et agrandis sur des rpubliques phmres,
+rivalisaient de magnificence dans les difices, de luxe dans l'appareil
+et le cortge du pouvoir, de zle encourager tout ce qui pouvait
+accrotre la prosprit des tats, et par consquent les sciences et les
+lettres, dj reconnues pour l'un des moyens de prosprit le plus noble
+et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordrent cette
+poque tait d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
+parts une grande mulation pour les lettres, et si un grand nombre
+d'esprits distingus se montrait avide de recherches et de travaux, il
+n'y eut point durant ce sicle, de ces gnies extraordinaires et
+transcendants qui sont tout par eux-mmes et qui n'ont besoin ni
+d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
+attentivement, presque nul moyen possible d'empcher Dante, Ptrarque
+et Boccace d'tre ce qu'ils ont t. Il n'est presque aucun des hommes
+clbres du quinzime sicle dont on en puisse dire autant. Anims et
+encourags comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
+augmentrent la masse des connaissances, et firent faire leurs
+contemporains des progrs dans la culture des lettres; mais on ne voit
+pas aussi bien ce qu'ils auraient t sans les circonstances heureuses
+que rassemblrent autour d'eux la faveur et la protection des
+gouvernements et des princes, et sans les rivalits mmes qu'excitaient
+entre eux cette protection et cette faveur.
+
+Il est donc ici plus ncessaire que jamais de connatre la situation
+politique des diffrents tats de l'Italie, et ce qui fut fait dans
+chacun pour acclrer et pour diriger ce mouvement d'mulation gnrale
+qui entranait tous les esprits. Deux des grands vnements qui
+signalent ce sicle, la dcouverte de l'imprimerie et la chute de
+l'empire grec, arrivrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
+le sort des lettres prouva une rvolution qui forme une grande poque
+dans l'histoire morale des peuples. La littrature du quinzime sicle
+se partage donc en deux moitis comme le sicle mme. On pourrait dire
+en gnral que l'influence de l'un de ces deux vnements a t si
+forte, qu'elle forme non seulement une poque, mais une re; et que,
+dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les annes
+avant la dcouverte de l'imprimerie ou aprs.
+
+La Puissance qui, depuis plusieurs sicles, semblait dominer sur toutes
+les autres, et qui, par sa prpondrance politique et religieuse,
+pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
+pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulire
+qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
+influence. Dj pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
+dchir l'glise. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clment VII,
+les papes et les antipapes se succdaient, s'excommuniaient
+rciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
+prtendaient galement inspirs de l'Esprit saint. Les gouvernements de
+l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considrations
+purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
+les peuples, sans rien entendre ces querelles, servaient le parti
+qu'avaient pous leurs matres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
+tuer en sret de conscience, pour l'un ou pour l'autre galement. Les
+cardinaux se lassrent enfin de ce partage. Ils se runirent, en 1409,
+au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
+pape; et ils s'accordrent tous pour en nommer un troisime qui devait
+tre l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommrent alors, eut des
+partisans parmi les puissances de l'Europe, Grgoire XII, l'un des deux
+papes destitus, en eut aussi: l'Espagnol Benot XIII, dont le nom tait
+Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
+en eut trois.
+
+Ce dernier tait le plus entt de tous. Le mauvais succs du concile de
+Pise avait engag en rassembler un autre Constance. Balthazar Cossa,
+successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait t corsaire
+dans sa jeunesse[289], et avait acquis de grandes richesses dans ce
+mtier, dont il avait gard les moeurs. Voyant que ses affaires prenaient
+un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fte,
+dguis en palefrenier ou en postillon[290]. Arrt Fribourg, renferm
+dans un chteau fort[291], le concile lui fit son procs, articula
+contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
+atroces, et le dposa solennellement, se rservant le droit, ce sont les
+termes de la sentence, _de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
+justice ou la misricorde_. Captif, et sans moyens de rsistance, il se
+soumit. Grgoire fut dpos et se soumit de mme; mais le vieux Benot,
+destitu comme les deux autres, rfugi Perpignan, rduit deux seuls
+cardinaux pour tout sacr collge, sollicit par l'empereur Sigismond et
+par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprs de lui, sut
+rsister tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
+royaume de Valence, s'obstina jusqu' la fin dans sa papaut, et y
+mourut en 1424; g de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
+moins entts que lui, osrent lui donner pour successeur un chanoine de
+Barcelone; mais ce fantme de pape abdiqua enfin, et laissa rgner seul
+sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, lu
+dix ans auparavant par le concile de Constance.
+
+[Note 289: _Abrg de l'Hist. eccls._, t. II, p. 134.]
+
+[Note 290: Jacques l'Enfant, _Hist. du Concile de Constance_, liv.
+I, p. 125, d. de 1727.]
+
+[Note 291: Ratolfcell en Souabe, d'o il fut transfr Gotleben,
+ une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
+Hus, arrt peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
+aussi renferm. _Ibid._, p. 298.]
+
+On se croyait la fin du schisme; mais deux ans aprs[292], Martin
+tant mort, Eugne IV, qui lui succda, ouvrit Ble un concile
+gnral, dont il fut bientt si peu content qu'il en ordonna la
+translation Ferrare. Les Pres du concile se partagrent entre
+l'obissance et le refus d'obir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
+deux conciles gnraux, l'un Ferrare et l'autre Ble, fulminant l'un
+contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
+tandis que le pape, avec les Pres de Ferrare, s'occupaient de terminer
+le schisme d'Orient, les Pres de Ble le dposrent comme simoniaque,
+hrtique et parjure, lui donnrent un successeur, et firent ainsi
+renatre le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amde VIII, duc de
+Savoie, qui avait abdiqu depuis quelques annes, et s'tait retir dans
+une solitude appele Ripaille, nom qui dsigna mieux dans la suite une
+grasse abbaye qu'un ermitage.
+
+[Note 292: En 1431.]
+
+L'antipape Amde, qui prit le nom de Flix V, tint tte Eugne IV;
+mais il cda Nicolas V, successeur d'Eugne, revint mourir
+tranquillement Ripaille, et termina dfinitivement le second schisme
+au milieu du sicle, un an prs[293], soixante-douze ans aprs la
+naissance du premier.
+
+[Note 293: En 1449.]
+
+Il ne serait pas tonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
+n'eussent pu donner aucune attention au progrs des lettres;
+quelques-uns d'eux cependant s'en occuprent comme au milieu de la plus
+tranquille paix. Dj, vers la fin du sicle prcdent, Innocent VI,
+Urbain V et Grgoire XI, avaient eu successivement pour secrtaire
+apostolique, le savant _Coluccio Salutato_. _Poggio Bracciolini_, que
+nous nommons le Pogge, _Leonardo Bruni_ d'Arezzo, et d'autres encore de
+ce mrite et de cette rputation, possdrent le mme emploi auprs
+d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
+l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conut l'ide de faire revivre,
+plus brillante que jamais, l'Universit de Rome, qui s'tait comme
+clipse depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
+Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
+son lvation. Son nom tait Philargi; il tait grec et n Candie, ou
+dans l'ancienne le de Crte, de parents pauvres. Aprs avoir fait dans
+son pays ses premires tudes, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
+Franois. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
+moins profonde dans la philosophie et la thologie du temps, lui
+procurrent de grands succs dans les Universits de Bologne et de
+Paris, les deux plus clbres de l'Europe. La protection de Jean Galas
+Visconti l'leva ensuite aux dignits ecclsiastiques et politiques;
+Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura conscutivement
+plusieurs vchs, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
+le pape Innocent VII, il fut lu pape lui-mme cinq ans aprs, au
+concile de Pise. Il avait crit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
+_le Matre de Sentences_, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
+dans quelques bibliothques d'Italie; il composa un assez grand nombre
+d'autres ouvrages thologiques, dont, l'exception d'un seul, aucun n'a
+t imprim[294]; mais en juger par les loges des auteurs
+contemporains, c'tait un des hommes de son temps les plus savants et
+les plus zls pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
+elle; il ne rgna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
+commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'tait un
+genre de mort auquel on croyait alors facilement, ds que quelqu'un
+mourait d'une manire imprvue[295]; c'est une lgret d'opinion qui ne
+fait pas honneur la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
+donnes, est peu prs la mme dans tous les temps.
+
+[Note 294: C'est un Trait sur l'immacule Conception.]
+
+[Note 295: _E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
+allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire pi
+presto che non si sarebbe pensato_. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)]
+
+Eugne IV, quoique fort occup de son double concile, et des autres
+affaires qu'il eut dbrouiller, aima les sciences, appela auprs de
+lui les hommes les plus clbres par leur rudition, les fixa dans sa
+cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
+inutilement tente par Innocent VII, de rtablir l'Universit romaine.
+Il tait naturel que la science thologique obtnt de lui des
+prfrences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
+libralits s'tendaient tous les savants en gnral; il avait coutume
+de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
+colre (ce qui tait vrai des savants de ce temps-l), et qu'il n'est
+pas ais de les offenser impunment[296]. Mais aucun de ces papes ne
+fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre mdecin de Sarzane,
+son amour pour l'tude et sa rputation littraire l'levrent aux plus
+hautes dignits. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
+nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, ds sa jeunesse, une
+ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
+application expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
+pour en faire des copies aussi belles que rgulires. Ce talent et son
+rudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
+un illustre protecteur des lettres, un travail qui le mit en relation
+avec les littrateurs les plus distingus. Il eut grand soin de les
+attirer sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y runit la fois
+_Poggio_, Georges de Trbizonde, _Lonardi Bruni_ d'Arezzo, _Giannozzo
+Manetti_, Fr. Philelphe, Laurent _Valla_, Thodore _Gaza_, Jean
+_Aurispa_ et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
+donnait des emplois honorables et lucratifs, et rcompensait
+libralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
+grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropdie
+de Xnophon, les histoires d'Hrodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
+d'Alexandrie, l'Iliade d'Homre, la Gographie de Strabon, les OEuvres
+d'Aristote, de Ptolme, de Platon, de Thophraste, sans compter les
+Pres grecs traduits ou pour la premire fois, ou mieux qu'ils ne
+l'avaient t. _Poggio_ dit, dans la prface de sa traduction de
+Diodore, qu'il a t engag ce travail par les libralits du pontife;
+il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte rconcili avec la
+fortune[297]. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
+de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents cus d'or[298].
+Pour engager Philelphe traduire en vers latins l'Iliade et l'Odysse,
+il lui promit une belle maison Rome, une bonne terre et dix mille cus
+d'or qu'il aurait dposs chez un banquier pour lui tre compts la
+fin de ce travail; mais il mourut peu de temps aprs avoir fait ces
+propositions magnifiques, qui restrent sans excution et sans
+suite[299]. Ce mme pape assigna _Giannozzo Manetti_, outre ses
+appointements ordinaires de secrtaire apostolique, cinq cents cus par
+an pour composer quelques ouvrages sur des matires ecclsiastiques; il
+donna, _Guarino_ de Vrone, quinze cents cus d'or pour la traduction
+de Strabon, et cinq cents ducats _Perotti_, pour celle de Polybe, en
+lui faisant encore des espces d'excuses de ne le pas rcompenser
+dignement[300].
+
+[Note 296: Ciacono, cit par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 46.]
+
+[Note 297: _Pog. Oper._, p. 32.]
+
+[Note 298: Antidot. IV, _in Pog._]
+
+[Note 299: _Philelf. Epist._ l. XXVI, p. I.]
+
+[Note 300: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
+
+On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait Rome de bons
+potes qu'il ne connaissait pas, il rpondit qu'ils ne pouvaient pas
+tre tels qu'on le disait. Si ce sont de bons potes, ajouta-t-il, que
+ne viennent-ils moi, qui reois bien mme les mdiocres[301]? Joignons
+ tant de libralits et d'affabilit, non plus seulement pour les
+docteurs en droit canon et en thologie, mais pour les vritables gens
+de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
+parts de bons livres, et de les rassembler grands frais. Jamais les
+papes n'avaient form une bibliothque bien prcieuse, et la translation
+du Saint-Sige Avignon et d'autres causes encore avaient presque
+rduit rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
+qui s'occupa srieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
+cette riche bibliothque du Vatican, devenue depuis si justement
+clbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
+en Grce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
+pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
+prix: mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
+envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
+les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
+arts lui durent autant que les lettres; il fit lever plusieurs difices
+aussi somptueux que le permettait le got encore peu form de son
+sicle. Ces profusions n'puisaient point sa munificence; il en exerait
+une partie secourir les pauvres et les malheureux[302]. Il eut enfin
+toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les gots nobles et
+dlicats, presque aussi ncessaires un souverain que les vertus.
+
+[Note 301: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]
+
+[Note 302: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
+
+Malheureusement son pontificat ne fut que de huit annes. Ce ne sont pas
+les nombreux loges qui lui furent adresss de son vivant qui prouvent
+qu'il les a mrits; ceux mmes que lui donnrent, aprs sa mort, les
+gens de lettres qu'il avait si bien traits, peuvent paratre suspects,
+et l'on pourrait aller jusqu' suspecter encore tout ce que les
+crivains catholiques attachs la cour de Rome en ont crit depuis;
+mais le savant Isaac Casaubon, qui tait protestant, a tenu, dans la
+ddicace de son Polybe, absolument le mme langage. Il a rendu le mme
+hommage l'Italie, qui fut la premire donner l'exemple du retour
+vers l'tude des anciens, et ce souverain pontife, en qui cette tude
+trouva tant d'encouragements et de secours[303]. Nicolas V est le
+premier pape qu'on doive regarder comme un vritable pre des lettres.
+Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mmoire et dans la
+reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
+place qu'un autre pontife obtint depuis? un rgne plus long, des
+circonstances plus heureuses, et les lumires d'un demi-sicle de plus.
+
+[Note 303: _ibid._, p. 51, 52.]
+
+Si l'tat de l'glise tait agit, comme nous venons de le voir, au
+commencement de ce sicle, l'tat civil de l'Italie n'tait pas beaucoup
+plus tranquille. Jean Galas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
+des princes qui s'y taient form des souverainets indpendantes,
+partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
+Philippe-Marie, ses deux fils lgitimes, et Gabriel son fils lgitim.
+Mais la jeunesse de ces princes, confie un conseil de rgence mal
+assorti et bientt divis, sous le gouvernement d'une mre violente et
+cruelle, fit que ce grand hritage dprit promptement entre leurs
+mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour matres des
+hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
+rpubliques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dpens des trois
+frres. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruauts, et fut massacr
+aprs environ dix ans de rgne. Philippe-Marie, hritier de ses tats,
+prouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
+tantt port au comble du bonheur et de la puissance, tantt tout--fait
+abattu. Les dernires annes de sa vie furent les plus malheureuses. Il
+vit plusieurs fois les troupes vnitiennes s'avancer jusque sous les
+murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrgea ses
+jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mle pour lui
+succder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, marie avec
+Franois Sforce, fils du clbre capitaine de ce nom, grand capitaine
+lui-mme, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse levrent
+bientt aprs au souverain pouvoir.
+
+Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
+cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
+Vie[304] le reprsente cependant comme ayant reu une ducation
+littraire, aimant Dante et Ptrarque, et les faisant lire souvent;
+tudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
+illustres, crites en franais, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
+pu tre que des romans[305]. Il accorda des distinctions et des
+rcompenses aux savants qui se trouvaient sa porte, ou qu'il pouvait
+attirer Milan. Il invita, par ses lettres, Franois Philelphe l'y
+venir voir, et il le reut si honorablement, que Philelphe avoue
+lui-mme qu'il en tait tout hors de lui[306]. Si Philippe-Marie ne fit
+rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins lui
+qu' sa fortune.
+
+[Note 304: _Candido Decembrio_; voy. _Script. Rer. ital._ de
+Muratori, vol. XX, p. 1014.]
+
+[Note 305: Tom. VI, part. I, p. 14.]
+
+[Note 306: _A quo... tam honorific cum exceptus ut me oblitum mei
+pen reddiderit_. (_Philelf. Epist._ l. III, p. 6.)]
+
+Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, taient dj
+clbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
+faisaient aux littrateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
+rouvrir, en 1402, l'Universit de Ferrare, ferme par le conseil de
+rgence qui avait gouvern pendant son bas ge. Les guerres qu'il eut
+bientt soutenir et les affaires politiques o il fut engag, ne lui
+laissrent pas le temps de donner cette cole tout l'clat qu'il
+aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
+par ses bienfaits; et il confia au plus clbre d'entre eux,
+_Guarino_, de Vrone, l'ducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
+fameux que son pre, profita des leons d'un si bon matre. Il se
+distingua ds sa jeunesse par les qualits les plus brillantes de
+l'esprit, par une mmoire prodigieuse, une loquence naturelle et des
+connaissances au-dessus de son ge[307]. Parvenu au gouvernement, en
+1441, il n'oublia rien pour donner l'Universit de Ferrare un clat
+gal celui des plus clbres Universits d'Italie. Il s'entoura
+d'hommes instruits, de philosophes, de potes; il se dlassait dans
+leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-mme la
+posie; et l'on a conserv de lui deux sonnets, plus lgants que ceux
+de la plupart des potes du mme temps[308].
+
+[Note 307: Voy. _Antichi Annali Estensi_, dans les _Scrip. Rer.
+ital._, vol. XX, p. 453.]
+
+[Note 308: Dans le recueil intitul _Rime de' Poeti Ferraresi_.]
+
+Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-Franois
+de Gonzague donnait Mantoue les mmes preuves d'amour pour les
+sciences et de considration pour les savants. Il confia l'ducation de
+ses deux fils et de sa fille, un professeur de belles-lettres alors
+clbre, mais qui, n'ayant laiss aucun ouvrage, n'a pas eu une
+clbrit durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
+assigna de forts appointements[309], et fit meubler pour lui une maison
+entire qu'il habitait seul avec ses lves. On y voyait des galeries,
+des promenades charmantes, et des peintures agrables qui reprsentaient
+des enfants se livrant aux jeux de leur ge. On l'appelait la _Maison
+joyeuse_. L'historien de la vie de Victorin[310] fait une description
+touchante de l'ducation paternelle que recevaient de ce bon
+professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
+lves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
+toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et mme de
+la Grce; et son cole seule donnait Mantoue une renomme gale
+celle des Universits les plus clbres. Victorin de Feltro n'tait pas
+seulement le matre, mais le tendre pre de cette jeunesse studieuse; il
+ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
+en mlant la douceur et les caresses aux leons, la gaet au
+recueillement et les jeux l'tude. On est surpris de trouver dans un
+sicle o il y avait encore de la grossiret dans les moeurs, un modle
+aussi parfait d'ducation littraire et civile. Le titre seul que
+portait ce lieu d'instruction donne beaucoup penser et sentir. Il
+faudrait envoyer tous les pdants, je ne dis pas du quinzime sicle,
+mais de trois et mme de quatre sicles aprs, prendre des leons
+d'ducation la _Maison joyeuse_.
+
+[Note 309: Vingt cus d'or par mois.]
+
+[Note 310: Fr. _Prendilacqua_ de Mantoue, son contemporain et son
+lve. Cette histoire, crite en latin, a t publie par _Natale delle
+Laste_, Padoue, en 1774.]
+
+Un tat libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
+l'Italie devait sa gloire littraire, o jusqu'alors les hommes ne
+s'taient levs que par leurs propres forces ou par celle des partis
+politiques qu'ils avaient embrasss, la rpublique de Florence
+commenait, sans presque sans apercevoir, changer de forme, et les
+lettres y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientt s'en
+servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Mdicis,
+quelle que ft leur origine, taient dj depuis plusieurs sicles
+distingus Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
+par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
+parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
+nobles. Jean de Mdicis qui hrita vers la fin du quatorzime sicle du
+crdit et des richesses de ses aeux, les augmenta considrablement en
+joignant une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
+d'esprit et une thorie politique fonde sur l'affabilit, la
+modration, la libralit, qui devint la science de la famille et la
+source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils an,
+avait prs de quarante ans. C'tait lui qui depuis long-temps gouvernait
+la maison de commerce, et sa considration personnelle tait dj si
+grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
+Constance, il voulut que Cosme ft du nombre des personnages minents
+dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps aprs, dpos, dtenu
+par le duc de Bavire, il ne trouva que dans les Mdicis de la
+gnrosit et de l'amiti. Cosme le racheta pour une somme considrable,
+et lui donna ensuite asyle Florence, pendant le reste de sa vie[311].
+On a dit que ce ci-devant pape avait amass d'immenses trsors; qu' sa
+mort, en 1419, les Mdicis s'en emparrent, et que ce fut ce qui, joint
+aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
+l'Italie et mme de l'Europe. Ce bruit rpandu par Philelphe, ennemi des
+Mdicis, et trop lgrement adopt par Platina[312], est une calomnie
+dont Scipion _Ammirato_ a dmontr l'absurdit dans le dix-huitime
+livre de son histoire[313].
+
+[Note 311: William Roscoe, _Vie de Laurent de Mdicis_, t. I, p. 11,
+d. de Ble, 1799. On a en franais une fort bonne traduction de cet
+ouvrage, par M. Thurot.]
+
+[Note 312: _Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuni
+Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut_, etc. Platin., _in Vita
+Martini V._]
+
+[Note 313: Tom. II, p. 985. A. B.]
+
+Cosme, rest matre de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
+ajouta encore l'une et l'autre. Les orages qui s'levrent contre
+lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
+suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espce de magistrature
+suprme sans titre, et une autorit presque sans bornes, n'appartiennent
+point cet ouvrage. La conduite politique des Mdicis, leur usurpation
+adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal la
+constitution rpublicaine de Florence, doivent tre renvoys de mme
+l'histoire de cette Rpublique; ici, nous ne devons considrer dans
+Cosme de Mdicis que le gnreux protecteur des sciences, des lettres et
+des beaux-arts.
+
+ Venise, pendant son exil, quoiqu'il vitt d'affecter le luxe et la
+magnificence, sa simplicit tait, pour ainsi dire, celle d'un
+souverain. Un trait suffit pour en donner l'ide. Il fit btir et orner
+ ses frais, par le clbre architecte florentin _Michellozzo_, qui
+l'avait suivi, une bibliothque pour le monastre des Bndictins de
+St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser Venise un
+monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reu, de son
+amour pour les lettres et de sa libralit[314]. Ce furent-l, dit
+Vasari[315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
+Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'et fait rappeler Florence,
+tous les chefs du parti contraire ayant t bannis, plusieurs condamns
+sous d'autres prtextes une prison perptuelle et mme la mort[316],
+voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain dsormais de
+son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la gnrosit de ses
+gots. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
+encourageait les travaux, et dont la socit instructive tait le
+dlassement des siens. La dcouverte et l'acquisition des anciens
+manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
+cette lite de savants dont le zle galait les lumires, et n'pargna
+rien ni pour le succs de leurs recherches, ni pour les en rcompenser.
+Plusieurs d'entre eux, aprs avoir parcouru l'Italie, la France et
+l'Allemagne, passrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
+moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
+genre qu'ils rendirent aux lettres. Mdicis tait le point central, et
+comme la cause premire de tout ce mouvement scientifique imprim des
+esprits clairs et actifs, pour recouvrer et conserver des trsors
+littraires, qui, sans cette impulsion peut-tre, ou mme si elle et
+t plus tardive, auraient entirement pri. Ce n'tait pas seulement
+ses richesses, mais l'tendue de ses relations commerciales avec les
+diffrentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient porte
+de satisfaire cette noble passion. Ses savants missaires arrivaient,
+avec des recommandations qui taient comme des ordres, dans des pays qui
+leur taient absolument inconnus et dans les rgions les plus
+lointaines; tous les dpts et tous les crdits leur taient ouverts. La
+chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
+l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
+grecque, hbraque, chaldenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
+les commencements de cette riche et prcieuse bibliothque que Cosme
+laissa ses descendants, et qui, surtout considrablement accrue par
+Laurent son petit-fils, jouit dans l'rudition europenne, d'une
+rputation si grande et si bien mrite, sous le titre de bibliothque
+_Mediceo-Laurentienne_.
+
+[Note 314: Angelo Fabroni, _Magni Cosmi Medicei Vita_. Florent.,
+1789, in-4., p. 42.]
+
+[Note 315: _Vita di Michellozzo Michellozi_, t. I, p. 287. Ed. de
+Rome, 1789, in-4.]
+
+[Note 316: L'historien anglais de la _Vie de Laurent de Mdicis_, M.
+Roscoe, dissimule, comme s'il tait Florentin, et de l'ancien parti de
+cette famille, les rigueurs exerces en cette occasion, non pas, il est
+vrai, par Cosme lui-mme, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
+ses intrts personnels, quoique au nom de la rpublique. Le dernier
+auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime cet gard comme aurait
+pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
+et de la vrit. Voy. _Angelo Fabroni, ub. supr._, p. 49, 50 et 51
+surtout dans ce passage: _Horrere soleo cum reminiscor tot aut
+nobilitate aut gestis magistratibus claros viros_, etc.]
+
+Un autre citoyen de Florence, _Niccolo Niccoli_, faisait peu prs le
+mme emploi de sa fortune; mais comme elle tait assez borne, il la
+drangea par ses libralits. Il tait parvenu rassembler huit cents
+volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui tait alors considrable.
+Ce n'tait pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
+des lettres. Il recopiait souvent lui-mme les anciens ouvrages, mettait
+le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
+c'est lui qui est regard en quelque sorte comme le pre de ce genre de
+critique[317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conut
+l'ide d'une bibliothque publique[318]. A sa mort[319], il laissa, par
+son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
+curateurs. Cosme de Mdicis tait du nombre, ce qui prouve, d'un ct,
+qu'il tait regard comme un homme instruit et zl pour la conservation
+des livres; et de l'autre, que, malgr ses richesses et le pouvoir
+qu'elles lui donnaient Florence, il tait toujours trait en gal
+parmi ses concitoyens. _Niccolo_ avait laiss beaucoup de dettes, qui
+pouvaient empcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
+par ses associs le droit de disposer seul des livres, condition qu'il
+paierait toutes les dettes. Ayant gnreusement rempli cette condition,
+il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastre des
+Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire btir avec la plus
+grande magnificence, et pour laquelle, selon _Vasari_[320], il n'avait
+pas dpens moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
+autre clbre bibliothque de Florence, connue sous le nom de
+bibliothque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnat pour
+fondateur Cosme de Mdicis, aussi juste titre que _Niccolo Niccoli_
+lui-mme. Pour en mettre en ordre les manuscrits prcieux, Cosme se fit
+aider par Thomas de Sarzane[321], alors pauvre ecclsiastique, mais
+homme d'une rudition profonde; excellent copiste de livres, et destin
+ une lvation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degr.
+Peu d'annes aprs[322], ce copiste tait devenu pape; et ce fut lui
+qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres Rome, ce
+qu'il avait vu Mdicis faire Florence[323].
+
+[Note 317: _Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
+veluti parentem fuisse artis criticoe, quoe auctores veteres distinguit
+emendutque_. (Mehus, _Proef. in Vit. Ambrosii Camald._ p. 50.)]
+
+[Note 318: _Poggio_, Oraison funbre de _Niccolo Nicoli_, _Poggii
+Opera_, Basile, 1538, in-fol, p. 276.]
+
+[Note 319: En 1436.]
+
+[Note 320: _Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr._, p. 291.
+Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit btir ce grand
+difice, Cosme du Mdicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
+soixante-six ducats par an pour leur nourriture.]
+
+[Note 321: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.]
+
+[Note 322: En 1447.]
+
+[Note 323: Voy. ci-dessus, p. 244.]
+
+Sous Eugne IV, son prdcesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
+satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
+dveloppement ses gots littraires. Eugne, qui avait transfr son
+concile de Ble Ferrare, fut forc par la peste, un an aprs, le
+transporter Florence[324]. Il s'agissait de la runion de l'glise
+grecque et de l'glise romaine. C'tait donc le pape, les cardinaux et
+les prlats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
+mtropolitains, et l'empereur d'Orient lui-mme[325], que Florence
+allait recevoir. Cosme venait d'tre pour la seconde fois revtu de la
+charge de gonfalonnier. Il reut au nom de la rpublique, mais ses
+frais, tous ces illustres trangers; et cette rception, et les honneurs
+qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
+sjour Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
+sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
+plus son crdit et son autorit, sans dranger sa fortune, suprieure
+ces dpenses fastueuses et ce luxe de souverain.
+
+[Note 324: 1439.]
+
+[Note 325: Jean Palologue.]
+
+Les savants grecs qui vinrent ce concile, pour dfendre, dans la
+controverse avec les Latins, la cause de l'glise grecque, trouvrent
+Florence familiarise avec l'tude de leur langue. Cette tude y avait
+langui peu de temps aprs la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
+l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, n Constantinople, vers la
+moiti du quatorzime sicle, aprs y avoir enseign les belles-lettres,
+avait t envoy Venise par son empereur[326], pour y solliciter des
+secours contre les Turcs; et, ds ce premier voyage, plusieurs gens de
+lettres italiens taient alls prendre de ses leons. Il tait de retour
+ Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
+offrirent de venir dans leur ville professer la littrature grecque,
+avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
+rendit vers la fin de 1396, et c'est de son cole que sortirent
+_Ambrogio Traversari_ gnral des Camaldules, _Lonardo Bruni_ d'Arezzo,
+_Giannozzo Manetti_, _Palla Strozzi_, _Poggio_, _Filelfo_, et d'autres
+encore, qui formrent Florence, une espce de colonie grecque.
+Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Ds le commencement du
+quinzime sicle, il se rendit Milan auprs de l'empereur Manuel, qui
+venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une cole, comme partout
+o il faisait quelque sjour; mais bientt il fut charg de missions
+importantes, par cet empereur, auprs des puissances d'Italie; par le
+pape Alexandre V[327], auprs du patriarche de Constantinople; par Jean
+XXIII, au concile de Constance, o il mourut en 1415[328].
+
+[Note 326: Manuel Palologue, en 1393.]
+
+[Note 327: Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.]
+
+[Note 328: Hodius, _de Grcis illustribus_, etc., l. I, cap. 2;
+Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
+vieux Gemistus Plethon, qui avait t le matre d'Emmanuel Chrysoloras.
+Sa longue vie avait t consacre l'tude de la philosophie
+platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
+chez qui la philosophie d'Aristote tait presque seule en crdit. Ds
+que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
+ rpandre ses opinions, et il ne ngligea point cette occasion de les
+propager Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
+frapp de ses discours, qu'il rsolut d'tablir une acadmie, dont
+l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
+genre si lev. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
+jeune encore, mais dj trs-vers dans la philosophie platonicienne, et
+qui rpondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
+L'acadmie platonicienne de Florence acquit dans peu d'annes une grande
+clbrit. Ce fut, en Europe, la premire institution consacre la
+science, o l'on s'cartt de la mthode des scholastiques, alors
+universellement adopte, et quoique ce ne soit qu'aprs la mort de Cosme
+qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est lui qu'appartient la
+gloire de l'avoir fonde.
+
+Le concile, qu'il avait si bien trait, eut Florence le dnouement le
+plus heureux. Eugne IV fut unanimement reconnu par l'assemble pour
+successeur unique et lgitime de saint Pierre; le patriarche et ses
+Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien gnral de l'glise
+chrtienne, aux arguments et aux explications du clerg romain. Jean
+Palologue, qui avait pris part la controverse comme thologien, se
+rjouissait comme empereur d'une rconciliation quelconque, esprant que
+les princes catholiques viendraient son secours, et le dfendraient
+contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il coutait
+argumenter, et qu'il argumentait lui-mme en Italie, ses tats taient
+envahis, sa capitale menace. Il y retourna sans avoir obtenu les
+secours qu'il avait esprs. Les prtres de son clerg furent moins
+raisonnables que le patriarche et les vques; ils refusrent de
+reconnatre le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
+sign le dcret de Florence se rtractrent; et l'empereur, presque sous
+le canon des Turcs, fut forc de s'occuper de ses controverses
+sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
+Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
+les sicles, et donnent un nouveau cours aux chances des destines
+humaines. Les sciences et les lettres profitrent en Italie, et surtout
+ Florence, du dsastre qu'elles prouvaient en Orient. Les succs
+prcdents des professeurs grecs, et le zle connu de Cosme de Mdicis
+pour la gloire et le progrs des lettres, engagrent plusieurs savants
+fugitifs y chercher un asyle; ils reurent de Cosme l'accueil qu'ils
+avaient espr; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
+soutiens, et fut dcidment en tat de tenir tte celle
+d'Aristote[329].
+
+[Note 329: M. Roscoe, p. 46, _ub. supr._]
+
+Cosme avanait en ge au milieu de ces grandes occupations et de ces
+douces jouissances. Sa considration au dehors galait le pouvoir dont
+il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature mme de ce
+pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualits morales de
+celui qui l'exerait. Il traitait d'gal gal avec les puissances de
+l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
+ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
+avec Alphonse, roi de Naples, mrite d'tre remarqu; et cet Alphonse
+lui-mme, que les Espagnols appellent _le Sage_ et _le Magnanime_, doit,
+malgr ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
+dans l'histoire des lettres.
+
+Le royaume de Naples tait depuis long-temps dchir par des guerres
+extrieures et par des troubles domestiques; les lettres y taient
+tombes dans le discrdit et dans l'oubli. Aprs la mort de Charles de
+Duraz, assassin en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
+Lancelot, avait eu disputer son trne contre Louis II, duc d'Anjou; il
+tait mort excommuni et empoisonn[330].
+
+[Note 330: L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, _
+fama_, que les Florentins gagnrent prix d'or un mdecin, pour qu'il
+sacrifit sa fille, en mme temps qu'il les dferait de Ladislas, en
+empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
+navet qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
+les effets du poison. Voy. _Istoria civile del regno di Napoli_, LXXIV,
+c. 8.]
+
+Jeanne II, sa soeur, qui lui succda, n'est connue que par ses
+faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras o elle
+s'tait jete, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
+d'abord, l'opprima ensuite, l'assigea, la fora d'invoquer contre lui
+d'autres secours, comme elle avait invoqu le sien. Dlivre par
+Franois Sforce, encore jeune, et dont cette dlivrance fut le premier
+exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps aprs,
+et sa place Ren d'Anjou son frre. Ce Ren fit, aprs la mort de
+Jeanne, des efforts inutiles pour hriter d'elle; Alphonse tait matre
+de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prtentions de
+Ren; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands tats se firent
+long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
+de la mme reine.
+
+Alphonse resta dfinitivement roi de Naples. ne considrer que le bien
+qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
+que les Espagnols lui ont donns. Il appelait sa cour les savants les
+plus clbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et Cosme de
+Mdicis. Les mmes que l'on voit fleurir auprs de ces deux protecteurs
+des lettres, se rendaient aussi auprs d'Alphonse, et y taient combls
+de faveurs et de rcompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
+quelque ancien auteur, et cette lecture tait souvent interrompue par
+des questions d'rudition ou de philosophie qu'il faisait lui-mme, ou
+qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
+droit d'y assister. Alphonse y admettait mme des enfants qui montraient
+du got pour l'tude, tandis qu'aux heures destines ces exercices de
+l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
+oisifs qui n'y venaient chercher qu'un matre. Un jour qu'on lui lisait
+l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
+d'instruments pour la mieux entendre. Il tait malade Capoue; Antoine
+de Palerme, ou _Panormita_, lui lut la vie d'Alexandre, par
+Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir cette lecture qu'il n'eut
+pas besoin d'autre mdecine pour se gurir. Il est vrai que c'est le
+_Panormita_ qui raconte lui-mme ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
+qu'il a crite en latin[331], et il pourrait bien avoir exagr l'effet
+de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut soutenir, il ne
+laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
+Commentaires de Csar. Il prenait un plaisir extrme entendre de bons
+orateurs. Lorsque _Ginnnozzo Manetti_ fut envoy par les Florentins en
+ambassade auprs lui, Alphonse fut si charm de son discours, et
+l'couta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva mme pas
+la main pour chasser une mouche qui s'tait place sur son nez. C'est
+peut-tre ce trait un peu puril, mais caractristique, et rapport
+par deux historiens contemporains[332], que notre bon La Fontaine fait
+allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
+la mouche dit avec orgueil:
+
+ Vous campez-vous jamais sur la tte d'un roi?
+
+[Note 331: _De dictis et factis Alphonsi_.]
+
+Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
+Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la thologie, o
+il se piquait d'tre aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
+philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
+ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
+manuscrits, tait un des objets favoris de son attention et de ses
+dpenses. Il parvint en former une collection nombreuse et choisie; et
+de tous les appartements de son palais, sa bibliothque tait celui o
+il se plaisait le plus. Il n'avait point pour cusson d'autres armes
+qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
+quivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu' la
+prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
+trouver des livres, ils se gardaient bien de les dtruire, et les
+portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouv de plus prcieux dans
+le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Mdicis sut
+mettre profit pour terminer quelques diffrents assez graves qui
+s'taient levs entre Alphonse et lui. Il fit ce roi le sacrifice
+d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rtablit[333].
+Malgr nos progrs en tout genre et tous les avantages de notre sicle
+sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps o
+le don d'un livre latin, fait propos, maintenait o rtablissait la
+paix entre deux tats. L'histoire ajoute que les mdecins du roi
+voulurent lui persuader que ce livre tait empoisonn; mais qu'il
+mprisa leurs soupons, et se mit lire l'ouvrage avec un extrme
+plaisir[334].
+
+[Note 332: Ce mme Anton. Panormita, et Naldo Naldi, _Vita Jannotii
+Manetti_; voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+[Note 333: Crinitus, _de honest Disciplin_, l. XVIII, c. 9;
+Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.]
+
+[Note 334: Tiraboschi, _ub. sup._]
+
+Quelques annes plus tard, ce moyen de ngociation aurait perdu son
+efficacit. L'invention de l'imprimerie, autre vnement plus important
+encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla natre
+la mme poque pour consoler le monde littraire de cette ruine et pour
+en sauver les dbris. En rendant aussi prompte que facile la
+multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
+Il y eut encore des exemplaires infiniment prcieux, et il y en aura
+toujours; mais il n'y en eut plus d'inapprciables, parce qu'il n'y en
+eut plus d'uniques, dont la possession pt tre l'objet de l'ambition
+d'un roi, et dont le sacrifice lui part une satisfaction suffisante. On
+a observ avec justesse[335] que cette invention parut prcisment dans
+le temps le plus propre sa propagation et son succs. Si elle tait
+ne dans ces sicles o l'on ne s'tait encore occup ni des sciences ni
+des livres, o un homme passait pour savant ds qu'il tait en tat de
+lire et d'crire tant bien que mal, les inventeurs auraient t forcs
+de laisser oisifs leurs caractres et leurs presses, peut-tre de les
+jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
+bonheur des lettres voulut que l'imprimerie ft invente prcisment au
+moment o la recherche des livres excitait un enthousiasme universel;
+peine tait-elle connue qu'elle fut accueillie, clbre, adopte de
+toutes parts, comme le don le plus prcieux que les arts eussent encore
+fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui dcida
+plus que toute autre de leur supriorit sur les anciens, et qui fut
+pour l'homme civilis un moyen de progrs aussi puissant peut-tre que
+l'avait t, dans l'enfance de la civilisation, la dcouverte de
+l'criture et la cration de l'alphabet.
+
+[Note 335: Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.]
+
+Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disput l'honneur de
+lui avoir donn naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
+Marchand, Orlandi, Schoephlin, Meerman[336], semblaient avoir puis
+cette matire. D'autres auteurs l'ont encore traite depuis. Le rsultat
+le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
+l'imprimerie en caractres mobiles appartient l'Allemagne; que Jean
+Guttimberg de Mayence l'employa le premier[337], et que le premier livre
+qui fut imprim avec cette espce de caractres fut une Bible qui parut
+de 1450 1455, et dont on n'a encore retrouv, dit-on, que trois
+exemplaires[338]. Le reste importe mdiocrement ceux qui sont plus
+attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
+dates. Il parat encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
+Italie avant de se rpandre ailleurs; mais une autre question que les
+rudits italiens ont souvent agite, et qui nous arrtera encore moins,
+est de savoir quel est, en Italie, le lieu o la premire imprimerie
+s'tablit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastre de Subiac, dans
+la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
+furent deux imprimeurs allemands[339] qui transportrent leurs
+instruments et leur industrie, et que leurs ditions les plus anciennes
+ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui parat donner l'avantage au
+monastre de Subiac, c'est qu'il tait alors habit par des moines
+allemands, et que ce dut tre un motif de prfrence pour des ouvriers
+de ce pays.
+
+[Note 336: _Histoire de l'Imprimerie_, Paris, 1689, in-4.;
+_l'Origine de l'Imprimerie de Paris_, Paris, 1694, in-4.; _Annales
+Typographici_, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; _Histoire
+de l'Imprimerie_, La Haye, 1740, in-4.; _Origine e progressi della
+stampa_, Bononi, 1722, in-4.; _Vindicioe Typographicoe_, Argentin, 1760,
+in-4.; _Origines Typographycoe_, La Haye, 1765, in-4.]
+
+[Note 337: La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
+entirement discrdite aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
+l'_Essai historique_ qui prcde son _Dictionnaire bibliographique
+choisi du quinzime sicle_, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien
+dsirer ni dire sur cet objet.]
+
+[Note 338: L'un est dans la Bibliothque du roi de Prusse, Berlin:
+l'autre chez des Bndictins, prs de Mayence (il doit tre maintenant
+la Bibliothque impr.); le troisime Paris, la Bibliothque
+Mazarine. (Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. I, p.
+121.)]
+
+[Note 339: Sweinheim et Pannartz.]
+
+Cosme ne vcut pas assez pour voir cette belle dcouverte se rpandre
+dans sa patrie. Pendant ses dernires annes, il passait,
+quelques-unes de ses maisons de campagne[340], tout le temps qu'il
+pouvait drober aux affaires publiques. L'amlioration de ses terres,
+dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
+l'tude de la philosophie platonicienne, son plus agrable dlassement.
+Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a crit quelque
+part que Midas n'tait pas plus avare de son or, que Cosme ne l'tait de
+son temps. Il l'employa ainsi jusqu' son dernier jour, donnant ses
+affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
+exigeaient de lui, et consacrant le reste des entretiens
+philosophiques sur les matires les plus leves et les plus abstraites.
+Se sentant prs de mourir, il fit appeler _Contessina_, son pouse, et
+Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
+celles de son commerce et de sa famille, recommanda Pierre de veiller
+avec la plus grande attention sur l'ducation de ses deux fils, Laurent
+et Julien, exigea que ses funrailles se fissent arec la plus grande
+simplicit, et mourut six jours aprs[341], g de soixante-quinze ans.
+
+[Note 340: Careggi et Caffagiolo.]
+
+[Note 341: Le Ier. jour du mois d'aot 1464.]
+
+Si ses funrailles furent faites sans autre pompe que celle que son
+fils crut ncessaire sa pit filiale et la dcence[342], elles
+furent accompagnes d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
+douleur publique, plus honorables pour sa mmoire que toutes les
+magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
+c'est le dcret du snat, confirm par le peuple, qui dcerne Cosme de
+Mdicis, aprs sa mort, le titre de _Pre de la patrie_[343].
+
+[Note 342: Voyez le dtail de tous ces frais dans un article des
+_Ricordi di Pietro de' Medici_, note 141, la fin de la Vie de Cosme,
+crite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.]
+
+[Note 343: Voyez ce dcret, _ibidem_, note 142, p. 257, 258.]
+
+Si l'on ajoute l'ide que l'histoire nous donne de ses avantages
+extrieurs, de la culture et de l'lvation de son esprit, et de la
+protection aussi claire que gnreuse qu'il accorda aux lettres, les
+encouragements que lui durent les beaux-arts, qui taient encore, pour
+ainsi dire, au berceau, on sera forc de reconnatre que, si les
+circonstances favorisrent singulirement cet homme illustre, il sut
+aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
+ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit cette poque la
+splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
+fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
+d'accroissement et de prosprit. Ce n'tait pas un protecteur que les
+artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'tait un ami
+que leur avait mnag la fortune, et qui aimait partager avec eux ce
+qu'elle avait fait pour lui; de mme que ses concitoyens ne voyaient
+dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
+laborieux et appliqu, que sa capacit rendait propre grer, mieux
+qu'un autre, les affaires de la rpublique, et ses richesses, et sa
+magnificence les reprsenter avec plus d'honneur. Il dpensa des
+sommes immenses dcorer Florence d'difices publics. _Michellozzi_ et
+_Brunelleschi_, dont l'un, dit M. Roscoe[344], tait un homme de talent,
+et l'autre, un homme de gnie, taient ses deux architectes de choix. Il
+employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
+fit btir une maison pour lui et pour sa famille, il prfra les plans
+de _Michellozzi_, parce qu'ils taient plus simples. En dcorant cette
+maison des restes les plus prcieux de l'art antique, il y employa aussi
+les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
+_Masaccio_, qui substituait un nouveau style, une composition plus
+expressive et plus naturelle, la manire sche et froide de _Giotto_
+et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que _Filippo Lippi_, son
+lve, embellir les temples qu'il avait fait btir; et l'on voyait en
+mme temps Florence, comme dans une nouvelle Athnes, _Masaccio_ et
+_Lippi_ orner des productions de leur pinceau les glises et les
+palais, _Donatello_ donner au marbre l'expression et la vie,
+_Brunelleschi_, architecte, sculpteur et pote, lever la magnifique
+coupole de _Santa Maria del Fiore_, et _Ghiberti_ couler en bronze les
+admirables portes de l'glise Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
+Michel-Ange, taient dignes d'tre les portes du paradis[345]; tandis
+que l'acadmie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
+de la philosophie, que les Grecs rfugis, pour prix du noble asyle qui
+leur tait donn, rpandaient les trsors de leur belle langue, et les
+chefs-d'oeuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs potes,
+et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprtaient
+avec sagacit, et multipliaient avec un zle infatigable, les copies de
+ces chefs-d'oeuvre chappes au fer des barbares et la rouille du
+temps.
+
+[Note 344: _Life of Lorenzo de' Medici_, chap. I.]
+
+[Note 345: _Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
+questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
+eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
+porte del paradiso_. Vasari, _Vita di Lorenzo Ghiberti_, d. de Rome,
+1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les dtails
+les plus curieux sur le dessin et sur l'excution de ces admirables
+portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'tat florissant o taient dj les
+arts, c'est que l'excution en fut donne au concours, et que _Lorenzo
+Ghiberti_, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
+sujet du concours tait le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
+L'ouvrage de _Ghiberti_, jug infiniment suprieur par une assemble de
+trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfvres, tant florentins
+qu'trangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
+adjuger sur-le-champ l'excution et la fonte des portes. La premire,
+dont Vasari fait une description dtaille, tant finie, se trouva du
+poids de trente-quatre milliers de livres, et cota, tout compris,
+vingt-deux mille florins. La seconde porte, dcrite de mme, _ibid._, et
+qui fut commence quelques annes aprs, est d'un travail et d'une
+richesse encore plus admirables. Vasari prtend que la confection de ces
+deux portes cota quarante ans de travaux leur auteur; Bottari, dans
+une note, les rduit vingt-deux ans. Elles furent commences en 1402,
+et termines en 1423. Voy. dans Vasari, _loc. cit._, la description des
+figures et des ornements, et le dtail des oprations de _Ghiberti_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+_Philologues et Grammairiens clbres du quinzime sicle; Guarino de
+Vrone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
+Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla_; etc.
+
+
+L'rudition imprima son cachet sur le quinzime sicle, comme le gnie
+avait imprim le sien sur le quatorzime; mais une rudition
+substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
+laquelle mme la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrs alors,
+n'auraient point exist pour nous; et non point cette rudition aussi
+vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
+et ce qui a t redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux
+expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais souci de savoir,
+entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
+multiplie les gloses, comme pour empcher d'entendre les textes, et
+parviendrait rendre l'Antiquit ennuyeuse, si l'on n'avait pas
+toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.
+
+ voir la direction gnrale que prirent alors les esprits, on dirait
+qu'ils agirent d'accord et d'aprs une dlibration aussi unanime
+qu'elle tait sage: il semblerait que, certains dsormais de l'existence
+d'une langue qui toutes les beauts de la posie et de l'loquence
+taient assures, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
+l'emploi de cette langue ft aussi heureux qu'il l'avait t dans les
+trois grands crivains de l'autre sicle, il fallait exploiter et
+fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
+ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
+la dicte de Cicron, de Trence et de Virgile, le vrai gnie et les
+tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
+vici, corrompu par le mauvais latin de l'cole; chercher enfin, dans
+les langues savantes, le secret que Dante, Ptrarque et Boccace y
+avaient trouv, de donner une langue, basse et populaire jusqu' eux,
+l'lvation, l'nergie et la dlicatesse qui la rendaient propre
+examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
+inspirations du gnie.
+
+Telle fut, ds le commencement de ce sicle, la tendance commune des
+efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
+vers l'tude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement
+apprendre leur langue, et rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
+devinrent une passion gnrale qui s'empara de tous les esprits. Les
+grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
+littrature ancienne, jouent donc, cette poque, un rle plus
+important que dans les poques prcdentes. En effet, on voit que la
+plupart des hommes qui l'ont illustre sortirent des coles de deux
+grammairiens clbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
+Chrysoloras. Le premier, lev, comme on l'a vu prcdemment[346], par
+Ptrarque, avec une extrme tendresse, lui avait donn des chagrins, et
+n'avait pu lasser les bonts de son matre, par l'inconstance de son
+humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint aprs la mort
+de Ptrarque. On le voit pendant plusieurs annes professant Padoue,
+et presque en mme temps Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
+deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru[347], ou
+que le mme se soit transport rapidement de l'une l'autre ville,
+opinion qui parat plus vraisemblable[348]. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants matres de son
+temps; il sortit de son cole un si grand nombre d'Italiens clbres,
+qu'on l'a compar au cheval de Troie, d'o sortirent les Grecs les plus
+illustres[349]. Il professait encore Florence en 1412, et fut charg,
+pour la seconde fois, cette anne mme, d'expliquer le pome du
+Dante[350]. L'abb Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
+1420[351]. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, clbre
+professeur de langue et de littrature grecque, dont nous avons aussi
+parl[352], ne contriburent pas moins que ceux de Jean de Ravenne
+donner ce sicle le caractre d'rudition qui le distingue.
+
+[Note 346: Voy. t. II, p. 421 et suiv.]
+
+[Note 347: L'abb Ginanni, _Scritt. Ravenn._, t. I, p. 214, etc.]
+
+[Note 348: Voy. Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, p.
+513 et 514.]
+
+[Note 349: Rafaello Volterrano, _Anthropol._, l. XXI, Tiraboschi,
+_ub. supr._]
+
+[Note 350: Salvino Salvini, dans la Prface de ses _Fasti
+Consolari_.]
+
+[Note 351: _Vita Ambros. Camald._, p. 324.]
+
+[Note 352: Voy. ci-dessus, 260 et 261.]
+
+_Guarino_ de Vrone, premire tige d'une famille hrditairement
+illustre dans les lettres, fut l'un des lves les plus clbres de ces
+deux matres. Il tait n en 1370, Vrone, d'une famille noble[353].
+Aprs s'tre instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
+littrature latines, il se rendit Constantinople, uniquement pour
+apprendre le grec l'cole d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'tait point
+encore pass en Italie. Un crivain du quinzime et du seizime
+sicle[354], a prtendu qu'il tait d'un ge avanc quand il fit ce
+voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
+grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempte
+affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
+il en conut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
+Maffi et Apostolo Zeno rvoqurent en doute ce rcit, qu'ils traitent
+de fabuleux[355]. Il parat, en effet, en rapprochant plusieurs
+circonstances, que _Guarino_ tait fort jeune quand il passa en Grce,
+et qu'il n'avait gure que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
+pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
+peu tonnant que les cheveux d'un homme dj vieux blanchissent pour une
+raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme prouvent
+cette mtamorphose; mais c'est aussi comme une chose trs-tonnante que
+ce fait est rapport. _Guarino_, de retour en Italie, tint d'abord
+cole Florence, et successivement Vrone, sa patrie, Padoue,
+Bologne, Venise et Ferrare. Cette dernire ville est celle o il
+sjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela[356] pour lui confier
+l'ducation de son fils Lionel. Six ou sept ans aprs, quand il l'eut
+finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
+l'Universit de Ferrare[357], dont le marquis Nicolas avait la
+prosprit fort coeur. _Guarino_ remplissait cette fonction lorsque se
+tint le grand concile, o l'empereur grec Jean Palologue se rendit. Les
+Grecs, dont il tait accompagn, donnrent notre professeur beaucoup
+d'occupation, comme il le disait lui-mme dans des lettres cites par le
+cardinal Querini[358]. Il passa avec eux Florence, lors de la
+translation du concile, sans doute pour servir d'interprte dans les
+confrences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite Ferrare,
+o il professait encore la fin de 1460, lorsqu'il mourut, g de
+quatre-vingt-dix ans.
+
+[Note 353: Alexandre Guarini, arrire-petit-fils de Battiste
+Guarini, auteur du _Pastor Fido_, dit dans la Vie de ce pote, en
+parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il tait
+_noble Vronais_. Voy. supplment au _Giornale de' Letterati d'Italia_,
+t. II, p. 155.]
+
+[Note 354: _Pontico Virunio_, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
+cit par Henri-tienne, Dialogue intitul: _De parum fidis Grca lingu
+magistris_, 1587, in-4.]
+
+[Note 355: _ favoletta raccontata da Pontico Virunio_; Maffi,
+_Verona illustrata_, part. II, l. III, p. 134. _Questo racconta del
+Virunio ha un' aria di favoletta_. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t.
+I, p. 214.]
+
+[Note 356: En 1429.]
+
+[Note 357: En 1436.]
+
+[Note 358: _Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar._, p. 511; Tiraboschi, t.
+VI, part. II. p. 260.]
+
+Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
+grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
+oeuvres morales, et surtout de la Gographie de Strabon[359], sont les
+principales. Il ajouta aux Vies traduites de Ptrarque, la Vie
+d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
+grecque[360] et une grammaire latine[361], des commentaires sur
+plusieurs auteurs des deux langues[362], plusieurs discours latins
+prononcs Vrone, Ferrare et ailleurs, quelques posies latines et
+un grand nombre de lettres qui n'ont point t imprimes[363]. C'est lui
+qui retrouva le premier les posies de Catulle, couvertes de poussire
+dans un grenier, et presque dtruites[364]. Il les restaura, les
+corrigea, les mit en tat d'tre lues et entendues, l'exception d'un
+petit nombre de vers o le temps avait tellement imprim ses traces, que
+ni _Guarino_, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entirement.
+
+[Note 359: Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
+ordre du pape Nicolas V; Grgoire de Tyferne traduisit les sept autres,
+et c'est dans cet tat qu'ils ont t imprims pour la premire fois
+Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean Andr, vque d'Aleria;
+mais, la demande du snateur vnitien _Marcello_, _Guarino_ traduisit
+aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
+plusieurs bibliothques, Venise, Modne, etc. Maffi, _Verona
+illustrata_, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
+livres, crit tout entier de la main mme de _Guarino_, et qui tait
+alors Venise, dans la bibliothque du snateur _Soranzo_.]
+
+[Note 360: _Emmanuelis Chrysolor erotemata lingu grc, in
+compendium redacta, Guarino Veronensi_, etc. _Ferrari_, 1509, in-8.
+Ce n'est, comme on voit, qu'un abrg de la Grammaire de Chrysoloras,
+mais avec des additions et des notes de _Guarino_. Ce livre est devenu
+fort rare.]
+
+[Note 361: _Grammatic institutiones, per Bartholomoeum Philalethem_,
+sans date et sans nom de lieu, mais Vrone, 1487, et rimprime en
+1540; premier modle, selon Maffi (_ub. sup._ p. 149) de toutes celles
+qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, _Carmina
+differentiala_. _Liber de Diphtongis_, etc.]
+
+[Note 362: Entre autres sur quelques oraisons de Cicron et sur
+Perse.]
+
+[Note 363: Voyez-en la notice dans Maffi, _ub. supr._, p. 150.]
+
+[Note 364: Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une pigramme latine
+qui indique le lieu o il fut trouv, et qui est attribue _Guarino_,
+voy. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t. I, p. 223.]
+
+Il y a peu de proportion entre ces travaux de _Guarino_ et l'immense
+rputation dont il a joui dans son sicle, et mme dans les ges
+suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
+cette renomme, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
+forma pendant sa longue carrire, et auxquels il inspira le got des
+bonnes tudes et de la littrature ancienne. C'est surtout comme l'un
+des plus zls restaurateurs de cette littrature et de ces tudes
+qu'il mrite les grands loges que lui donnrent plusieurs crivains de
+son temps. Une des qualits qu'ils louent le plus en lui, est l'activit
+prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernires annes. Deux
+choses, dit l'un d'eux[365], dcorent la vieillesse de notre _Guarino_,
+qui a dcor l'Italie entire en y ranimant l'tude des belles-lettres;
+c'est une mmoire incroyable et une infatigable application la
+lecture. peine il mange, peine il dort, peine il sort de chez lui,
+et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
+jeunesse. Cet homme laborieux eut, de la mme femme, douze enfants au
+moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jrme, ou _Girolamo_ fut
+secrtaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
+professeur de littrature grecque et latine Ferrare, comme son pre.
+Il eut, comme lui, de savants et illustres lves, entre autres _Giglia
+Giraldi_ et Alde Manuce. Il laissa des posies latines qui sont
+imprimes[366]; un Trait des tudes[367] qui l'est aussi, sans compter
+un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
+Lettres, rests indits. C'est lui que l'on dut la premire dition
+des Commentaires de Servius sur Virgile[368]; il travailla beaucoup et
+avec fruit corriger et expliquer Catulle, qu'avait retrouv son
+pre[369]; les auteurs contemporains mettent presque de pair le pre et
+le fils dans leurs loges, et en considrant cette continuit de
+services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
+point les sparer dans leur reconnaissance.
+
+[Note 365: Timothe Maffi, cit par Apost. Zono. _ub. sup._ p. 221,
+col. 2.]
+
+[Note 366: _Baptistoe Guarini Veronensis poemata latina_, Modne,
+1496.]
+
+[Note 367: _De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
+Brixianum discipulum suum_, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
+une autre dition Heidelberg, en 1489. Maffi _Verona illustr._, t.
+II, p. 157.]
+
+[Note 368: C'est du moins ce que dit Maffi, _loc. cit._; mais
+l'dition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
+en vers latins, o _Guarino_ est nomm, et l'on en cite une de Rome,
+sans date, que les bibliographes prtendent tre de l'anne prcdente,
+1470. Voy. Debure, _Bibl. instr., Belles-Lettres_, t. I, p. 291.]
+
+[Note 369: C'est ce qu'on peut voir par l'dition rare et prcieuse
+que son fils Alexandre _Guarino_ a donne de ce pote, Venise, 1521,
+in-4.]
+
+Il n'y eut peut-tre jamais de plus grands rapports entre deux hommes
+qui courent la mme carrire que ceux qu'on remarque entre _Guarino_ de
+Vrone et Jean _Aurispa_[370]. Leur longue vie, le genre de leurs
+travaux, les vicissitudes qu'ils prouvrent ont une ressemblance
+frappante. Tous deux ns presque en mme temps, tous deux professeurs de
+la mme science et presque dans les mmes villes, tous deux d'une ardeur
+infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, _Aurispa_, pour
+dernier trait de sympathie, passa comme _Guarino_ Constantinople,
+uniquement pour apprendre le grec. Il tait n un an avant lui, en 1369.
+La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premires
+annes. Ce ne fut que dans un ge mr qu'il voyagea en Grce. L'activit
+qu'il mit y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succs.
+ son retour en Italie, il rapporta Venise deux cent trente manuscrits
+d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les posies de Callimaque, de
+Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue Orphe, toutes les OEuvres de
+Platon, de Proclus, de Plotin, de Xnophon; les histoires d'Arrien, de
+Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
+le premier aux lettres europennes. Il revint en Italie avec le jeune
+empereur grec Jean Palologue, que, du vivant de son pre, on appelait
+Calojean, cause de sa beaut. Il tait avec lui Venise la fin de
+1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se spara de lui que
+l'anne suivante. Il se rendit ensuite Bologne, o l'on dsira
+l'attacher l'Universit comme professeur de langue grecque. Il resta
+un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
+commerce, mais peu disposs l'tude des belles-lettres[371]. On se
+rappelle cependant de quelle rputation jouissait l'Universit de
+Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de diffrence entre
+des tudes littraires et celles que l'on avait faites jusque-l dans
+les Universits, et que l'on y faisait encore.
+
+[Note 370: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.]
+
+[Note 371: Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.]
+
+On dsirait depuis quelque temps Florence d'y attirer Jean _Aurispa_.
+On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
+prpars la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
+l'effet de quelques brouilleries qui furent trs-frquentes parmi les
+littrateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
+d'annes, et passa de Florence Ferrare, o le marquis Nicolas III le
+retint par ses bienfaits. Il y tait encore en 1438, quand le concile de
+Ble y fut transfr. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugne IV,
+qui se l'attacha en qualit de secrtaire apostolique. Nicolas V le
+confirma dans cette place[372]. Il n'est pas tonnant qu'un pontife
+aussi ami des lettres s'occupt de la fortune d'un savant si distingu.
+Il lui accorda quelques bnfices qui le mirent, pour le reste de sa
+vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il dsira quitter la cour
+romaine, et revenir Ferrare, o il avait encore des amis. Il y
+retourna en effet en 1450, y vcut tranquille et honor pendant dix ans,
+et mourut plus que nonagnaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
+en latin, quelques lettres et quelques posies latines, sont aussi tout
+ce qui reste d'_Aurispa_. C'est son long professorat, aux manuscrits
+prcieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il rpandit et multiplia
+les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
+mouvement gnral qui se portait alors vers l'tude des langues
+anciennes, qu'il dut, comme _Guarino_, sa juste clbrit.
+
+[Note 372: En 1447.]
+
+_Gasparino Barzizza_, autre clbre professeur et orateur de ce temps,
+prit son nom du village de _Barzizza_, prs de Bergame, o il tait n
+en 1370. On croit qu'il fit ses tudes Bergame, et qu'il y tint mme
+ensuite une cole particulire. Il professa ensuite publiquement les
+belles-lettres Pavie, Venise, Padoue et Milan. Il tait dans
+cette dernire ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
+revenant du concile de Constance. _Barzizza_ fut choisi pour le
+complimenter, et les deux Universits de Pavie et de Padoue ayant envoy
+des orateurs auprs de ce pontife, ce fut encore lui qui fut charg de
+rdiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
+duc Philippe-Marie Visconti et de la considration due ses talents et
+ son savoir: il mourut Milan vers la fin de 1430.
+
+Les OEuvres latines qu'il a laisses ne sont pas ses seuls titres pour
+tre compt parmi les restaurateurs des bonnes tudes et de l'lgante
+latinit: il l'est surtout, comme _Aurispa_ et _Guarino_, pour son zle
+ expliquer les anciens auteurs, et dchiffrer les manuscrits dont la
+recherche occupait alors tous les savants. Ses ptres forment pour nous
+autres Franais une curiosit typographique. Quand deux docteurs de
+Sorbonne[373] eurent fait venir d'Allemagne Paris, en 1469, trois
+ouvriers imprimeurs[374] qui dressrent leurs presses dans une salle de
+cette maison, les lettres de _Gasparino_ furent le premier produit de
+cet art, nouveau pour Paris et pour la France[375]. Tous ses ouvrages
+ont t recueillis et publis dans le sicle dernier, avec ceux de son
+fils _Guiniforte_, par le cardinal _Furietti_[376]. Ce fils tait n
+Pavie, en 1406. Il n'eut pas la mme rputation d'loquence et
+d'lgance que son pre, mais il fournit une carrire plus brillante. Il
+expliquait Novarre les Offices de Cicron et les comdies de Trence,
+lorsque des circonstances heureuses le firent connatre du roi Alphonse
+d'Aragon; admis le haranguer Barcelone, en 1432, il dploya tant
+d'loquence, qu'Alphonse, enchant de l'entendre, le nomma sur-le-champ
+son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expdition sur les
+ctes d'Afrique. Tomb malade en Sicile, il obtint la permission de
+retourner Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
+Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-gnral; et, ce qui
+est digne de remarque, c'est que ce titre n'empcha point _Guiniforte_
+d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
+souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
+dont le duc le chargea auprs du roi Alphonse et des papes Eugne IV et
+Nicolas V. Aprs la mort de Philippe-Marie, Franois Sforce lui ayant
+donn le titre de secrtaire ducal, il passa tranquillement dans cet
+emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
+Ses lettres et ses harangues, publies avec les oeuvres de son pre, se
+sentent de mme du commerce et de l'tude assidue des anciens.
+
+[Note 373: Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.]
+
+[Note 374: Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
+Friburger.]
+
+[Note 375: _Gasp._ (c'est--dire, Gasparini) _Pergamensis_ (ce
+devrait tre _Bergomensis_) _epistol_, in-4., sans date, mais du
+commencement de l'anne 1470, comme plusieurs autres ditions, aussi
+sans date, donnes au mme lieu par les trois mmes imprimeurs.]
+
+[Note 376: Rome, 1723, in-4.]
+
+_Ambrogio Traversari_, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
+lves d'Emmanuel _Chrysoloras_. N en 1386[377] Portico, chteau de
+la Romagne, qui passa peu de temps aprs sous la domination de Florence,
+il entra, ds l'ge de quatorze ans, l'anne mme o commenait un autre
+sicle, dans l'Ordre[378] dont le nom se trouve toujours runi avec le
+sien; car on ne l'appelle point autrement qu'_Ambrogio_ le Camuldule. Il
+s'y livra entirement l'tude, et y resta trente-un ans sans aucune
+fonction qui le dtournt de la culture des lettres. Converser avec les
+savants qui taient alors Florence, entretenir un commerce de lettres
+suivi avec ceux qui en taient absents, recueillir de toutes parts
+d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
+composer lui-mme plusieurs ouvrages d'rudition, furent, pendant ce
+temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractre autant
+que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Mdicis,
+_Niccolo Niccoli_, et tous ceux des citoyens distingus de Florence qui
+aimaient et cultivaient les lettres. Cr, en 1431, Gnral de son
+Ordre, et occup depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
+moins de temps donner l'tude, mais il y consacra toujours ses
+loisirs. Il se servit mme de ses voyages ou tournes qu'il faisait en
+visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
+_Hodporicon_, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le dtail
+de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
+lieu d'observer. Ce livre, qui est imprim[379], fournit beaucoup de
+lumires sur l'histoire littraire du quinzime sicle; et ses lettres
+latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage[380].
+
+[Note 377: Son pre se nommait _Beneivenni de' Traversari_. Les avis
+ont t partags sur la noblesse ou la rture, la richesse ou la
+pauvret de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.]
+
+[Note 378: Florence, dans le couvent des Camaldules, _degli
+Angioli_.]
+
+[Note 379: _Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodporicon, anno 1431
+ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothec
+medic editum Nicolao Bartholini_, Florenti, in-4. Debure, _Bibl.
+instr._, n. 4531, met cette dition la date de 1680; mais elle est
+sans date, et l'abb Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. _Et
+quamvis_, dit-il (_Proef. ad Vitam Ambr. Camald._, p. 91). _Bartholini
+editio anno quo in lucem venit nusquam proe se ferat, didici tamen ex
+codice chartaceo Biblioth. publicoe Magliabechianoe, an. 1681, productam
+fuisse_.]
+
+[Note 380: Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
+publi un recueil des Lettres d'_Ambrogio Traversari_ (_Amplissima
+collectio veter Monum._ t. III). Elles ont t rimprimes avec de
+nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abb Mehus, sous
+ce titre: _Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
+ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latin epistol_, etc., 2 vol. gr.
+in-fol. Florence, 1759. L'abb Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
+plutt une histoire de la renaissance des lettres Florence, qui est un
+riche dpt de connaissances et de renseignements certains, mais crite
+avec un dsordre fatigant, et o les objets sont entasss avec
+surabondance et confusion.]
+
+Envoy par le pape Eugne IV au concile de Constance, _Ambrogio_ le fut
+ensuite auprs de l'empereur Sigismond, revint Venise pour y
+recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
+conduisit Ferrare, assista au grand concile, dont la runion des deux
+glises tait le principal objet, et mourut, en 1439, g de
+cinquante-trois ans seulement, peu de temps aprs l'heureuse issue de ce
+concile, laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
+thologique, et sa connaissance gale des deux langues. _Ambrogio_ le
+Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occup d'entretenir
+par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce got pour les
+bonnes tudes, que de clbres professeurs, qui taient tous ses amis,
+rpandaient par leurs leons. Il ne se fit, pour ainsi dire, Florence,
+aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
+puissamment contribu.
+
+Enfin, ce fut encore un lve de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
+Chrysoloras, que ce _Leonardo Bruni_, l'un de ceux qui illustrrent le
+nom _d'Artin_, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
+valait pas, malgr tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
+lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque dshonore.
+_Leonardo_ naquit en 1369[381]; il n'avait que quinze ans lorsque les
+troupes franaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et runies aux
+bannis d'Arezzo, entrrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
+et de carnage. Son pre fut emmen prisonnier dans un chteau[382], et
+lui dans un autre[383]. Dans la chambre o il fut enferm se trouvait un
+portrait de Ptrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachs, et
+cette espce de contemplation l'enflamma du dsir d'imiter ce grand
+homme. Lorsqu'il fut mis en libert, il se rendit Florence, o il
+continua, sous Jean de Ravenne, les tudes qu'il avait commences
+Arezzo. Des vues solides d'tablissement l'engagrent tudier aussi
+les lois. Il y tait fort appliqu, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appel
+ Florence, y ouvrit son cole de langue grecque. _Leonardo_ quitta les
+lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il rptait dans
+son sommeil, comme il l'assure lui-mme[384], ce qu'il avait appris
+pendant le jour. Peu de temps aprs le dpart de Chrysoloras, il fut
+appel Rome par le pape Innocent VII, et revtu de l'emploi de
+secrtaire apostolique[385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes
+de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Aprs sa mort, il
+conserva la mme place auprs de Grgoire XII. Il la conserva encore
+sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
+mme sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connatre un peu
+moins. Aprs la dposition de ce pontife au concile de Constance,
+_Leonardo_ revint Florence. Il y tait quand Martin V prouva, dans
+cette ville, quelques dsagrments qui le mirent fort en colre. On
+chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain tait, _Papa
+Martino, non vale un quattrino_[386]. Le pape prit la chose au srieux;
+il voulut svir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
+ville, pour une chanson: ce fut _Leonardo_ qui le flchit par un
+discours loquent qu'il nous a conserv dans ses mmoires[387]. Il avait
+dj t nomm chancelier de la rpublique; il le fut alors une seconde
+fois, possda cet emploi jusqu' sa mort, en 1444. On lui fit des
+obsques magnifiques. _Giannozzo Manetti_ pronona son oraison funbre.
+Il le couronna de laurier, par dcret de l'autorit publique. On plaa
+sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait crite en latin;
+enfin, on lui leva un mausole en marbre, que l'on voit encore
+Florence, dans l'glise de Sainte-Croix.
+
+[Note 381: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
+p. 33; Mazzuchelli, _Scritt. ital._, t. II, part. IV; Mehus, _Vita
+Leonardi Aretini_, en tte de l'dition qu'il a donne de ses Lettres.]
+
+[Note 382: _Pietramala_.]
+
+[Note 383: _Quarana_.]
+
+[Note 384: _De temporibus suis_.]
+
+[Note 385: En 1405.]
+
+[Note 386: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 35.]
+
+[Note 387: _De temp. suis com._, p. 38.]
+
+_Leonardo Bruni_ ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
+son sicle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce tait le plus
+aimable, et qui avait, dans ses moeurs et dans ses manires, le plus de
+dignit. Sa renomme ne se bornait point l'Italie. On vit des
+Espagnols et des Franais faire le voyage de Florence, par le seul dsir
+de le connatre. On raconte qu'un Espagnol, charg par son roi de le
+visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine se
+relever[388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
+orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
+donne ce nom l'amour de l'ordre et de l'conomie. Il tait d'une
+fidlit toute preuve en amiti, savait pardonner ses amis de
+lgers torts, et mme de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
+de rompre avec eux, qu'il ft pouss bout, comme il le fut par
+_Niccolo Niccoli_, que nous avons compt parmi les bienfaiteurs des
+lettres[389], mais homme d'un caractre difficile, et dont les moeurs
+n'taient pas, ce qu'il parat, aussi pures que le got.
+
+[Note 388: _Vespasiano Fiorentino_, cit par Mazzuchelli, _ub.
+supr._]
+
+[Note 389: Voy. ci-dessus, p. 257.]
+
+_Leonardo_ et lui taient lis de l'amiti la plus intime: une aventure
+scandaleuse les brouilla. _Niccolo Niccoli_ avait cinq frres; il enleva
+publiquement un d'entre eux sa matresse[390]; celle-ci eut
+l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
+pour lui infliger en pleine rue un chtiment peu dcent et honteux[391].
+_Niccolo_ fut au dsespoir. Ses amis essayrent en vain de le consoler.
+_Leonardo_ s'abstint de l'aller voir: _Niccolo_ remarqua son absence, et
+lui en fit faire des reproches. _Leonardo_ ne rpondit peut-tre pas
+avec les gards qu'on doit un esprit malade. Sa rponse, trop
+fidlement rendue, mit _Niccolo_ dans une vritable fureur. Il abjura
+son amiti, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
+injurieux et les plus amers. _Leonardo_, quoique d'un caractre doux,
+perdit patience, et crivit contre son ancien ami, une _Invective_, o
+il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reues, mais qui,
+heureusement pour son auteur, n'a jamais t publie[392]. Cette
+malheureuse querelle dsolait tous leurs amis communs; plusieurs
+essayrent en vain de les rconcilier. Ce fut _Poggio Bracciolini_ qui
+en eut enfin la gloire. La rconciliation fut sincre de part et
+d'autre, et leur amiti reprit son premier cours[393].
+
+[Note 390: Elle se nommait _Benvenuta_. M. William Shepherd, dans la
+Vie de _Poggio Bracciolini_, qu'il a publie en anglais (Liverpool,
+1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
+extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'_Ambrogio_ le Camaldule,
+religieux aussi distingu par la puret de ses moeurs que par son savoir,
+en crivant _Niccolo Niccoli_, le prie souvent de prsenter ses
+compliments sa _Benvenuta_, qu'il distingue par le titre de _foemina
+fidelissima_; voyez ses Lettres, liv. VIII, p. 2, 3, 5, etc.]
+
+[Note 391: Voyez le rcit de toute cette querelle, et notamment de
+ce chtiment public inflig Benvenuta, _plaudentibus vivinis et tot
+multitudine comprobante_, dans une longue lettre de _Leonardo Bruni_ au
+_Poggio_, lorsque celui-ci tait en Angleterre; _Leonardi Aretini
+Epistol_, l. V, p. 4.]
+
+[Note 392: L'abb Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
+_Lonardo_, qu'il a mis la suite de sa Vie, dont il sera parl plus
+bas, a plac cette invective au n. XXVI, sous ce titre: _Leonardi
+Florentini oratio in nebulonem maledicum_. Il en cite un manuscrit
+conserv Oxford, bibliothque du New-Collge, n. 286, manuscrit 10.
+M. W. Shepherd, _Life of Paggio_, p. 135, affirme qu'une vrification
+exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouv que ce manuscrit
+n'y existe pas, quoiqu'il soit port dans le Catalogue de cette
+bibliothque. J'observerai ici que le mme biographe anglais s'est
+tromp, en disant, _loc. cit._, que _Leonardo_, dans cet crit, traite
+son ancien ami de _nebulo malefiens_. On voit par le titre ci-dessus que
+c'est _maledicus_ et non _malefiens_ qu'il faut lire; c'est beaucoup
+trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
+changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
+Catalogue de l'abb Mehus, que cette _Invective_ est conserve dans la
+bibliothque Laurentienne; il en dcrit mme le manuscrit, et donne un
+aperu de ce qu'il contient.]
+
+[Note 393: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 3 et 4.]
+
+Si _Leonardo_ n'tait pas toujours matre de sa vivacit dans les
+premiers moments, il savait en rparer les fautes avec noblesse, et avec
+cette grce particulire qui n'appartient qu'aux ames leves.
+Lorsqu'il tait chancelier de la rpublique, il prit part une
+discussion philosophique dans laquelle _Giannozzo Manetti_, qui tait
+trs-jeune, remporta de tels applaudissements, que _Leonardo_ en fut
+piqu, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. _Manetti_
+lui rpondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
+toute la nuit se la reprocher. Il tait peine jour que, sans gard
+pour sa dignit, il se rendit seul chez _Manetti_. Celui-ci tmoigna
+beaucoup de surprise de voir un vieillard revtu d'une si grande
+autorit, et de tant de renomme, le venir trouver dans sa maison.
+_Leonardo_, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
+disait-il, lui parler en secret. Arriv sur les bords de l'_Arno_, au
+milieu de la ville, il se retourne, et dit _Giannozzo_, haute voix:
+Hier au soir, il me semble que je vous ai grivement insult; j'en ai
+aussitt port la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
+ne fusse venu vous avouer sincrement ma faute, et vous en demander
+excuse[394]. On juge de ce que dut alors prouver un jeune homme bon et
+sensible, qui aimait et respectait _Leonardo_ comme son matre, et qui
+le voyait descendre de la seconde dignit de l'tat, pour rparer un
+tort qu'il lui avait dj pardonn. Cet acte de _Leonardo_ est une bonne
+leon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
+les magistrats arrogants.
+
+[Note 394: Ce trait est racont par _Naldo Naldi_, auteur
+contemporain, dans la Vie de _Giannozzo Manetti_, que Muratori a
+insre, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+Cet crivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
+varit de matires. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'tend
+depuis l'origine de cette ville jusqu' la fin de l'an 1404[395]. Il a
+aussi crit des Mmoires ou Commentaires sur les vnements publics de
+son temps[396]; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
+plutt des imitations de Polybe et de Procope[397]. Il traduisit
+littralement les OEconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
+quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Dmosthnes et
+d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xnophon, de saint Basile, et de
+plusieurs autres encore. Il est donc compt, juste titre, parmi ceux
+qui contriburent le plus rpandre par leurs traductions latines le
+got des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
+de Ptrarque, toutes deux en langue italienne[398]. On a de lui, tant
+imprims que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
+diffrents sujets, des discours oratoires, des posies italiennes et
+latines, et surtout des Lettres en cette dernire langue, qui ont t
+imprimes plusieurs fois[399], et qui sont, comme celles d'_Ambrogio_ le
+Camaldule, trs-utiles pour l'histoire littraire de ce sicle. Son
+style n'est pas trs-lgant; il a cette rudesse qui est commune tous
+les auteurs latins de cette premire moiti du quinzime sicle; mais il
+ne manque pas de force et d'une certaine nergie qui fait que ses
+ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
+plaisir et avec fruit[400].
+
+[Note 395: _Historiarum populi Florentini lib. XII_. _Lonardo_
+crivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par _Donato
+Acciojuoli_, et cette traduction fut imprime Venise ds 1473;
+l'original latin ne l'a t qu'en 1610, Strasbourg.]
+
+[Note 396: _De temporibus suis_, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
+1539, etc.]
+
+[Note 397: _De bello italico adversus Gothos gesto_, l. IV;
+_Fulginii_ (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; _Commentarium rerum
+Grcarum_, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.]
+
+[Note 398: La Vie de Ptrarque fut publie pour la premire fois par
+Tomasini, _Petrarcha redivivus_, 2e. dition, Padoue, 1650, in-4., p.
+207; elle fut rimprime avec celle du Dante, d'aprs un manuscrit de la
+bibliothque de Cinelli, Prouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
+l'autre en tte de quelques ditions du Dante et de Ptrarque.]
+
+[Note 399: La premire fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
+ Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hironyme d'Alexandrie,
+et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a crit
+Maittaire, _Annal. Typ._, t. I. Cette dernire dition est une
+rimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abb Mehus a
+donne Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de
+_Leonardo_, une prface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
+livres de Lettres, jusqu'alors indites, ajouts aux huit livres que
+contiennent les anciennes ditions, et cinq lettres aussi indites,
+adresses au concile de Ble, au nom du peuple Florentin.]
+
+[Note 400: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.]
+
+_Poggio Bracciolini_, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
+l'est gure que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facties
+licencieuses, est un personnage trs-grave, d'une grande autorit dans
+les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent cette poque les
+services les plus signals. Il naquit en 1380[401], d'une famille
+pauvre[402], au chteau de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
+Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
+lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
+Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse Rome pour y chercher
+fortune. Il fut en effet nomm, en 1402, rdacteur des lettres
+pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante annes,
+mais qui ne l'obligea point rsider Rome. Il est vrai que les
+appointements en taient si modiques qu'il tait souvent oblig d'y
+suppler par des travaux particuliers pour fournir aux dpenses les plus
+ncessaires. Hors d'tat, par son peu d'aisance, de chercher la
+dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
+contre le besoin, que le travail, l'tude et la socit d'hommes
+distingus par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
+dvelopper encore les qualits de son esprit. Innocent VII ayant succd
+ Boniface IX, son premier protecteur, _Poggio_ trouva la mme faveur
+auprs de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amiti
+_Leonardo Bruni_, qui avait t Florence le compagnon des tudes et
+des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les tmoignages qu'il rendit de
+lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
+lettres, qui dterminrent le pape appeler ce savant sa cour, et
+l'y fixer. Les deux amis furent exposs aux mmes vicissitudes pendant
+le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grgoire XII, ils se
+sparrent sans se dsunir. _Leonardo_ resta auprs du pape; _Poggio_
+alla chercher le repos Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
+fonctions de secrtaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
+concile de Constance. Aprs la fuite et la dposition de ce pape, il eut
+une occasion solennelle de faire briller son loquence et sa gratitude
+pour l'un de ses premiers matres. Chrysoloras, qui assistait au
+concile, y mourut. _Poggio_ composa son pitaphe[403], et pronona son
+oraison funbre dans la crmonie de ses obsques.
+
+[Note 401: _Giamb. Recanati_, dans sa Vie de _Poggio_, en tte de
+l'dition qu'il donna en 1715, Venise, de l'_Histoire de Florence_ de
+cet auteur, publie alors en latin pour la premire fois. Tiraboschi,
+_ub. supr._; M. William Shepher; _Life of Poggio Bracciolini_, etc. Ce
+dernier ouvrage publi Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas t
+traduit en franais, m'a fourni des additions considrables la vie de
+_Poggio_ telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
+fasse un reproche, non plus que de l'tendue que j'ai donne la Vie de
+_Filelfo_ qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mmes qui sont
+l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la _littrature italienne_
+proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
+littrature de l'Italie et pour celle de l'Europe entire.]
+
+[Note 402: Son pre se nommait _Guccio Bracciolini_; ce prnom est
+un diminutif, la manire florentine, de _Arrigo_, Henri; _Arrigo_,
+_Arrighetto_, ou _Arriguccio_, _Guccio_.]
+
+[Note 403: Voici cette pitaphe, telle qu'elle est rapporte par
+Hody, _De Grc. ill._, p. 23.
+
+ _Hic est Emanuel situs,
+ Sermonis decus Attici:
+ Qui dum quarere opem patri
+ Afflict studeret, huc iit.
+ Res belle cecidit fuis
+ Votis, Italia; hic tibi
+ Lingu restituit decus
+ Attic, ante recondite.
+ Res belle cecidit tuis
+ Votis, Emanuel; solo
+ Consecutus in Italo
+ ternum decus es, tibi
+ Quale Grcia non dedit,
+ Bella perdita Grcia_.]
+
+Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intressants
+pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y taient rpandus
+dans diffrents monastres et dans d'autres dpts o on les laissait
+prir, il rsolut de retirer ces restes prcieux des mains de leurs
+ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le dlabrement des
+routes ne purent l'arrter, et il fit, avec une persvrance qu'on ne
+saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
+grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
+d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchs en
+vain jusqu'alors, furent le prix de son zle. Sa principale expdition
+fut l'abbaye de Saint-Gal, qui est vingt milles de Constance. Il y
+trouva un Quintilien, le premier qu'on ait dcouvert tout entier, mais
+souill d'ordures et de poussire. Il trouva aussi les trois premiers
+livres et la moiti du quatrime de l'Argonautique de Valrius Flaccus;
+Asconius Pdianus, sur huit discours de Cicron; un ouvrage de
+Luctance[404]; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
+tous rduits au mme tat et menacs d'une destruction prochaine. Ces
+manuscrits prcieux n'taient point placs avec honneur dans une
+bibliothque, mais comme ensevelis dans une espce de cachot obscur et
+humide; au fond d'une tour o l'on n'aurait mme pas, selon l'expression
+de _Poggio_ lui-mme[405], voulu jeter des criminels condamns mort.
+Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
+cachots de cette espce o ces barbares tiennent cachs de si grands
+crivains, on ne serait pas moins heureux, l'gard d'un grand nombre
+d'autres livres qu'on n'espre plus retrouver. Ceci nous offre encore
+un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trsors de
+l'antiquit savante, et peut servir mesurer le degr de reconnaissance
+qu'on leur doit.
+
+[Note 404: _De utroque homine_, ou _de opificio hominis_.]
+
+[Note 405: Lettre publie par Muratori, _Script. Rer. ital._, vol.
+XX, p. 160.]
+
+Encourag par ses illustres amis, _Leonardo Bruni_, _Ambrogio
+Traversari_, _Niccolo Niccoli_, _Francesco Barbaro_, noble vnitien,
+l'un des plus zls promoteurs de tout ce qui pouvait tre avantageux
+aux lettres, _Poggio_ continua de voyager en Allemagne et en France,
+recherchant les anciens manuscrits dans les rduits secrets des couvents
+de ces deux contres. Dans l'un de ces voyages, il dcouvrit Langres,
+chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicron pour Ccina, qu'il se
+hta de transcrire et d'envoyer ses amis. L'Orateur romain lui eut
+d'autres obligations: c'est lui qui, dans diffrentes courses et
+diverses poques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
+Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
+Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore son
+activit infatigable qu'on doit le pome de Silius Italicus, celui de
+Manilius, la plus grande partie de Lucrce, les Bucoliques de
+Calpurnius, un livre de Ptrone, Ammien Marcellin, Vgce, Julius
+Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathmatiques de Firmicus, qui
+taient ensevelis et ignors dans les archives des moines du
+Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
+importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prvenir la
+perte. On ne possdait alors que huit comdies de Plaute: un certain
+Nicolas de Trves, que _Poggio_ employait ces recherches dans les
+lieux o il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse dcouverte des
+douze autres.
+
+La dposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
+dans le concile de Constance: il y vit aussi brler vifs Jean Hus et
+Jrme de Prague. Il assista mme au procs de ce dernier; et la
+manire dont il en rend compte dans une lettre _Leonardo Bruni_[406],
+l'admiration qu'il tmoigne pour l'loquence de cet infortun
+rformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
+rponses, de peindre sa constance intrpide et calme, au milieu des
+injures et des anathmes dont il tait souvent assailli, et la fermet
+stoque qu'il montra sur le bcher, dont la fume et les flammes purent
+seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
+prouve un esprit philosophique et tolrant, ennemi de ces excrables
+barbaries, et aussi suprieur ceux qui les exeraient par ses
+sentiments d'humanit que par ses talents et ses lumires. Il compare le
+courage de Jrme de Prague celui de Mutius Scvola, et sa patience
+celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jrme fit de
+Jean Hus, qui l'avait prcd sur le bcher, ni de rapporter la partie
+de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
+scandaleux introduits la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
+politique _Leonardo_, effray pour son ami de voir qu'il et crit une
+pareille lettre, et peut-tre encore plus pour lui-mme de l'avoir
+reue, le blma dans sa rponse d'avoir tant exalt le mrite d'un
+hrtique, et d'avoir montr une sorte d'attachement pour sa cause. Il
+l'avertit, lorsqu'il crirait sur de pareils sujets, de le faire avec
+plus de rserve[407].
+
+[Note 406: Voyez cette lettre, _Poggii Opera_, p. 301-305.]
+
+[Note 407: _Leonardi Aret. Epist._, l. IV, ep. 10.]
+
+Ce concile fini, _Poggio_ se rendit Mantoue, la suite du nouveau
+pape Martin V; et c'est de l qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
+On ignore les motifs de ce voyage. Peut-tre n'tait-ce que le dgot de
+voir toutes ses esprances trompes; peut-tre aussi la libert de ses
+sentiments sur les affaires ecclsiastiques l'avait-elle expos
+quelques-uns des dangers que le prudent _Leonardo_ avait craints pour
+lui. Cette dernire supposition serait appuye par la prcipitation avec
+laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut mme pas le temps de prendre cong
+de ses plus intimes amis[408]. Il avait sans doute rencontr au concile
+de Constance l'ambitieux vque de Winchester, si connu depuis sous le
+nom de cardinal Beaufort[409], et qui visita ce concile en allant en
+plerinage Jrusalem; c'tait Beaufort qui l'avait invit choisir
+l'Angleterre pour retraite, et y fixer son sjour. Il lui avait fait
+les plus magnifiques promesses; mais _Poggio_ fut peine arriv
+Londres, qu'il reconnut la vanit de ses esprances; dgot des
+embarras de toute espce qu'il prouvait dans un pays si nouveau pour
+lui, autant qu'afflig du peu de culture qu'il y trouvait dans les
+esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
+la belle littrature, qui tait alors gnralement rpandu en Italie: il
+ne tarda pas dsirer de revoir son pays natal.
+
+[Note 408: _Poggii Oper._, p. 311; _The Life of Poggio Bracciolini_,
+by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
+circonstances de ce voyage de _Poggio_ en Angleterre.]
+
+[Note 409: Il tait fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
+et oncle du roi d'Angleterre, alors rgnant, Henri V, _ibid._, p. 123.]
+
+Quelques circonstances augmentrent encore ce dsir. On venait de
+retrouver en Italie divers ouvrages de Cicron, dont plusieurs, tels que
+les trois livres _de Oratore_, le _Brutus_, ou le Livre des Orateurs
+clbres, et celui qui est intitul _Orator_, reparaissaient pour la
+premire fois. C'tait Grard _Landriani_, vque de Lodi, qui en avait
+dcouvert le manuscrit enseveli sous un tas de dcombres. Le caractre
+tait si ancien, que peu d'antiquaires taient en tat de le dchiffrer;
+mais le zle vainquit toutes les difficults. Bientt ces traits furent
+lus, copis et rpandus dans toute l'Italie. C'tait un vrai triomphe,
+un sujet d'allgresse publique. _Poggio_, dans une terre d'exil,
+instruit de cette dcouverte, attendait avec impatience que ses amis lui
+en fissent parvenir une copie. Dans le mme temps, il eut la douleur
+d'apprendre la querelle qui s'tait leve entre _Leonardo Bruni_ et
+_Niccolo Niccoli_, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
+n'tait pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
+les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attir en
+Angleterre, aboutir un mince bnfice[410], qui et encore exig qu'il
+entrt dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voil tout ce
+qu'avait pu faire, aprs de longues et pressantes sollicitations, le
+riche et puissant vque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
+voyage entrepris son invitation, d'un sjour ennuyeux et pnible, loin
+de sa patrie, et enfin de la fausse attente o il l'avait tenu pendant
+ses magnifiques promesses. _Poggio_ reut d'Italie, peu de temps aprs,
+deux propositions la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
+secrtaire auprs du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
+professeur dans une des principales universits d'Italie. Aprs avoir
+hsit quelque temps dans le choix, il se dcida enfin pour le
+secrtariat du pape; et ayant quitt l'Angleterre avec autant de
+prcipitation qu'il en avait mis s'y rendre, il alla directement
+Rome pour y prendre possession de son emploi[411].
+
+[Note 410: Il tait nominalement de 120 florins de revenu; mais
+d'aprs diverses rductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montt
+cette modique somme. (M. Shepherd, _ub. supr._, p. 136.)]
+
+[Note 411: _Id. ibid._]
+
+Martin V y tait revenu[412] aprs ses aventures de Florence[413].
+Presque tout le reste de son pontificat fut livr des agitations,
+auxquelles il parat que _Poggio_ ne prit d'autre part que de
+l'accompagner avec la chancellerie dans ses frquents dplacements.
+Pendant le peu de sjour qu'il put faire Rome, et de loisir dont il
+put disposer, il reprit ses travaux littraires et composa quelques
+ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice[414], dans lequel il
+se permit des traits fort vifs contre les mauvais prdicateurs en
+gnral, et particulirement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
+Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit[415]. Cette
+critique, et quelques autres motifs, lui attirrent sur les bras une
+querelle avec ces bons frres[416]. Il ne s'en effraya point, et tout ce
+qu'ils gagnrent avec lui, fut de l'engager crire dans la suite un
+Dialogue de l'Hypocrisie, o ils taient beaucoup plus maltraits que
+dans le premier, mais que la libert avec laquelle il s'expliquait sur
+les vice du clotre et sur ceux des ecclsiastiques en gnral, a fait
+retrancher des ditions de ses oeuvres[417].
+
+[Note 412: Le 22 septembre 1420.]
+
+[Note 413: Voy. ci-dessus, p. 296.]
+
+[Note 414: _De Avariti et Luxuri et de fratre Bernardino, aliisque
+concionatoribus_. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
+OEuvres de _Poggio_, dition de Ble, 1538.]
+
+[Note 415: Ils prenaient le titre de Frres de l'Observance,
+_Fratres Observantioe_.]
+
+[Note 416: Voy. _The Life of Poggio_, etc., p. 177 et suiv.]
+
+[Note 417: On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitul:
+_Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum_, imprim d'abord
+Cologne en 1535, et rimprim Londres, avec des additions
+considrables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une dition du
+Dialogue de _Poggio_ sur l'Hypocrisie, et de celui de _Lonardo Bruni_
+sur le mme sujet, donne par _Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
+typographi Anissoni, Lugduni_, 1679, in-16.]
+
+Le pontificat d'Eugne IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
+V. Lorsqu'une sdition excite Rome le fora de s'enfuir Florence,
+dguis en moine[418], _Poggio_ partit pour l'y aller joindre: mais il
+tomba entre les mains des soldats de _Piccinnino_, partisan sold par le
+duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
+et, malgr tous les mouvements que se donnrent ses amis, il ne put
+obtenir sa libert qu'en payant une forte ranon. En arrivant
+Florence, il trouva les Mdicis abattus, leurs partisans disperss, et
+Cosme, dont il avait reu dans sa jeunesse des encouragements et des
+bienfaits, banni de la rpublique. Aussi incapable d'ingratitude que de
+crainte, il crivit son bienfaiteur une longue et loquente lettre de
+consolation[419], que peu d'hommes puissants, dchus de leur grandeur,
+seraient dignes de recevoir, et que peut-tre moins encore d'hommes,
+autrefois attachs leur fortune, seraient capables d'crire. Il ne
+craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
+hautement son attachement pour cet illustre exil, ni de s'exposer la
+haine et la verve satirique de _Filelfo_, qui se dchanait alors avec
+fureur contre les Mdicis. _Filelfo_ l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
+retenue et sans pudeur; _Poggio_ lui rpondit de mme; et ce ne fut pas
+le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
+violentes[420]. On voit avec regret dans ses oeuvres plusieurs opuscules
+sous le titre d'_Invectives_, qui ne leur convient que trop. En gnral,
+les littrateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
+les autres, ne respectent ni la dcence, ni les lecteurs, ni eux-mmes.
+Les querelles de _Poggio_ avec _Filelfo_ se renouvelrent plusieurs
+reprises, et ils ne se rconcilirent que vers la fin de leur vie; mais
+si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
+_Poggio_ employa trop souvent les mmes armes que lui, s'il montra une
+aigreur et une animosit condamnables, il peut du moins tre excus par
+son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
+le dsir de dfendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
+revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de tmoigner toute
+leur joie, parce qu'ils avaient os montrer toute leur douleur. _Poggio_
+avait ce droit plus que personne; et il en usa librement[421].
+
+[Note 418: Juin 1433.]
+
+[Note 419: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 312-317.]
+
+[Note 420: Il en eut avec George de Trbizonde, _Guarino_, de
+Vrone, Laurent _Valla_, et plusieurs autres.]
+
+[Note 421: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 339-542.]
+
+Le calme rtabli Florence lui inspira le dsir de passer en Toscane le
+reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agrable canton de
+Valdarno; et malgr les bornes trs troites de sa fortune, il sut
+rendre cette humble retraite prcieuse pour les amis des lettres et des
+arts, par une riche bibliothque, et par une petite collection de
+statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
+l'appartement destin aux entretiens littraires. Il avait toujours
+joint le got des beaux-arts celui des lettres, et il possdait non
+seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de mdailles et de
+pierres graves d'un trs-grand prix. Les monuments de Rome et des
+campagnes circonvoisines avaient t l'objet de son admiration et de ses
+recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs annes, cette
+collection prcieuse de productions de l'art antique. Il reut alors du
+gouvernement de son pays un tmoignage honorable d'estime pour lui,
+d'gards et de respect pour la noble profession des lettres. La
+seigneurie dclara, par un acte public, qu'ayant annonc le dessein de
+se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer l'tude
+(ce qui lui serait impossible s'il tait assujti aux mmes taxes que
+les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
+des emplois publics, des moluments et des profits), lui et ses enfants
+seraient dsormais exempts de toutes charges publiques[422].
+
+[Note 422: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 37, 38.]
+
+Le dcret parle de ses enfants, quoiqu'il ne ft point mari. Peu avanc
+dans l'tat ecclsiastique, il en avait cependant jusqu'alors[423]
+conserv l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
+sicles, cela ne l'avait point empch d'avoir un grand nombre d'enfants
+naturels, tous, il est vrai, de la mme matresse[424]. Il se dcida
+enfin prendre femme l'ge de cinquante-cinq ans, et il pousa une
+jeune fille de dix-huit[425], qui lui apporta pour dot six cents
+florins. Il parat qu'il dlibra quelque temps sur les inconvnients de
+cette disproportion d'ge; il avait mme compos un Trait o il pesait
+le pour et le contre; mais cet crit n'a jamais vu le jour[426]. Son
+mariage dit assez qu'il s'y dcidait pour l'affirmative; et le bonheur
+dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'tre de cet
+avis. Retir loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
+passa tranquillement plusieurs annes, uniquement occup d'tudes et de
+travaux littraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
+son Dialogue _sur la Noblesse_[427], datent de cette heureuse poque. Il
+n'y prouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
+plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. _Niccolo Niccoli_,
+Laurent de Mdicis, frre de Cosme, Nicolas _Albergati_, cardinal de
+Ste.-Croix, _Leonardo Bruni_, moururent successivement et peu d'annes
+de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut leur mmoire
+par d'loquentes oraisons funbres[428].
+
+[Note 423: 1435.]
+
+[Note 424: On en fait monter le nombre jusqu' quatorze, douze
+garons et deux filles.]
+
+[Note 425: _Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti_.]
+
+[Note 426: Il tait en forme de Dialogue, et intitul: _An senii sit
+uxor ducenda_. _Apostolo Zeno_ en possdait une copie. (Voy. _Dissert.
+Voss._, t. I, 48.)]
+
+[Note 427: Il le publia en 1440. (Voy. _Poggii Opera_, etc., p.
+64.)]
+
+[Note 428: Les trois premires sont imprimes dans les oeuvres de
+_Poggio_; la quatrime a t publie par l'abb Mehus, en tte de
+l'dition des lettres de _Leonardo Bruni_, 1741, 2 vol. in-8.]
+
+Nicolas V fut le huitime pape auprs duquel _Poggio_ conserva son
+office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
+eut le plus se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
+lui avait ddi, lorsqu'il n'tait encore que Thomas de Sarzane, un
+Trait _du Malheur des princes_[429]. son avnement au trne papal, il
+lui adressa un discours de flicitation, et peu de temps aprs il lui
+ddia un nouveau trait _des Vicissitudes de la fortune_[430], le plus
+intressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientt il donna au
+mme pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
+protection particulire, en publiant son Dialogue sur
+_l'Hypocrisie_[431]; l'tonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
+les folies et les vices du clerg lui et peut-tre cot la vie ou au
+moins la libert sous Eugne. Nicolas aima mieux employer son profit
+l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
+ouvrage; il chargea l'auteur d'crire contre cet Amde de Savoie qui,
+sous le titre de Flix V, persistait se dire pape. _Poggio_ remplit
+largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
+longue Invective[432], et ne traita pas moins durement le noble ermite
+de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'loquence[433]. Il
+entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
+traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropdie de
+Xnophon, dans le temps que d'autres savants, excits par les
+libralits du mme pontife, interprtaient d'autres auteurs grecs.
+Toutes ces traductions, qui parurent presque la fois, contriburent
+puissamment remettre en honneur l'tude des anciens.
+
+[Note 429: _Ibid._, p. 392.]
+
+[Note 430: _De Varietate fortun_, imprim pour la premire fois
+Paris, en 1723.]
+
+[Note 431: Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.]
+
+[Note 432: _Poggii Opera_, etc., p. 155.]
+
+[Note 433: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 10.]
+
+_Poggio_ donna carrire la fois, et son esprit satirique, et ce
+got pour les expressions obscnes qui tait alors trop commun, dans le
+clbre livre des _Facties_. C'est une preuve sans rplique de la
+licence qui rgnait dans les moeurs de la cour romaine que de voir un
+homme alors septuagnaire[434], un secrtaire apostolique, jouissant de
+l'estime et de l'amiti du souverain pontife, publier librement un
+recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
+plusieurs mettent dcouvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
+dans l'tat ecclsiastique, et qui traitent mme avec peu de mnagement
+les choses les plus sacres de la religion. L'occasion qui donna lieu
+la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
+Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
+romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
+genre des conversations qu'on y tenait fit donner cet appartement le
+nom de _bugiale_, driv de l'Italien _bugia_, mensonge, et que _Poggio_
+rend lui-mme par fabrique ou manufacture de mensonges[435]. On y
+rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait s'amuser en
+racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
+n'pargnait personne, pas mme le souverain pontife. C'est
+principalement de ces conversations entre quelques ecclsiastiques,
+attachs la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirs les
+contes pour rire et les bons mots rapports dans les Facties. Ce livre
+contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
+distingus qui florissaient dans le quatorzime et le quinzime sicle,
+et sous ce rapport et par le mrite de la narration, il n'est pas sans
+intrt littraire. Quant son immoralit, sans juger avec plus
+d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop clbre, tout homme ami
+de la dcence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
+fait, que de n'tre connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
+dbauche d'esprit, aprs une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
+utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.
+
+[Note 434: C'tait en 1450.]
+
+[Note 435: _Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
+qudam_. pilogue ou proraison, la fin des _Facties_.]
+
+Un ouvrage plus srieux suivit de prs les Facties[436]; c'est le fruit
+des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
+ses amis qu'il recevait sa table, la campagne, pendant quelques
+vacances que lui laissait son emploi. Il est divis en trois parties
+qui roulent sur diffrents sujets. Ceux des deux premires parties sont
+de peu d'intrt[437]; la troisime est toute philologique; il y est
+question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin tait la
+langue commune, ou seulement celle des savants. _Poggio_ y dfend la
+premire opinion contre _Leonardo Bruni_, qui dans leurs entretiens
+avait soutenu la seconde.
+
+[Note 436: _Historia disceptative convivalis_ (et non pas
+_convivialis_, comme on le lit dans la Vie de _Poggio_, par M. William
+Shepherd, p. 451) _Pogii Oper._, p. 32.]
+
+[Note 437: Ie Lequel, dans un repas, a des obligations l'autre,
+celui qui l'offre, ou celui qui y est invit; 2e, laquelle des deux
+sciences est au-dessus de l'autre, la mdecine ou la science des lois?]
+
+En 1453, la place de chancelier de la rpublique tant devenue vacante,
+la rputation de _Poggio_ et l'influence puissante des Mdicis fixrent
+sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entirement Rome, o il
+avait occup pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
+paisible emploi, et vint s'tablir Florence avec sa famille. Il y
+reut bientt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nomm
+l'un des _Prieurs des arts_. Les soins et les occupations de sa place de
+chancelier ne le dtournrent entirement, ni de ses travaux ni de ses
+querelles littraires. Peu de temps aprs son retour de Florence, il
+eut, avec Laurent _Valla_, une guerre de plume presque aussi violente
+que celle qu'il avait avec _Filelfo_. Un fruit plus heureux de ses
+loisirs fut son Dialogue _Sur le malheur de la destine humaine_[438],
+la traduction de l'ne de Lucien[439] remplit aussi quelques uns de ses
+moments. Il se proposa en la publiant, d'tablir, comme un point
+d'histoire littraire, que c'tait cet opuscule du philosophe de
+Samosate qu'Apule avait d l'ide de son ne d'or.
+
+[Note 438: _De miseri human conditionis, ibid._, p. 86.]
+
+[Note 439: _Lucii philosophi syri comoedia qu Asinus intitulatur,
+grco in latinum conversus_. (_Poggii Oper._, p. 138.)]
+
+_L'Histoire de Florence_ est le dernier, comme le plus grand et le
+meilleur ouvrage de _Poggio_. Elle est divise en huit livres, et
+comprend la portion la plus intressante des annales de la libert
+florentine; elle s'tend depuis 1350 jusqu' la paix de Naples, en 1455.
+L'emploi qu'il remplissait dans la rpublique lui ouvrait toutes les
+sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entirement cet
+important ouvrage[440]. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterr
+avec beaucoup de magnificence dans l'glise de Ste. Croix. Ses
+enfants[441] obtinrent la permission de suspendre son portrait[442]
+dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
+rigrent, peu de temps aprs, une statue, qui fut place la faade de
+l'glise de _Santa Maria del fiore_[443]. Il mrita tous ces honneurs
+rendus sa mmoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
+toujours coeur la gloire et la libert, par l'tendue de ses
+connaissances et par la supriorit de ses talents. L'aigreur et
+l'emportement de ses invectives venaient de la mme source que
+l'exagration et l'enthousiasme de ses loges, c'est--dire, d'un esprit
+qui se portait toujours aux extrmes et ne voyait rien modrment. La
+libert de ses moeurs pendant la premire partie de sa vie, et la licence
+de ses crits, justement blmes aujourd'hui, taient peine remarques
+dans son sicle. Elles ne nuisirent ni la considration dont il
+jouissait la cour de Rome, ni sa faveur auprs de deux papes aussi
+pieux qu'Eugne IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
+monde, une sorte de dignit personnelle, l'urbanit de ses manires, la
+force de son jugement et l'enjouement de son esprit[444]. Quant au style
+de ses ouvrages, si on le compare celui de ses prdcesseurs
+immdiats, on est frapp de leur diffrence et surpris de ses progrs.
+On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas faire de ce degr
+d'lgance latine celui que Politien et quelques autres atteignirent
+bientt aprs[445].
+
+[Note 440: _L'Histoire de Florence_, crite par lui en latin, fut
+acheve et traduite en italien par Jacques _Bracciolini_, l'un de ses
+fils. Cette traduction, imprime Venise, 1476, in-fol., et rimprime
+plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
+fut publi Venise qu'en 1715, par J.-B. _Recanuti_, avec des notes et
+une Vie de _Poggio_, qui n'a d'autre dfaut que d'tre trop courte.]
+
+[Note 441: Il laissa de son mariage cinq garons et une fille,
+l'an des garons se fit moine; le second et le quatrime prirent aussi
+l'tat ecclsiastique, mais restrent sculiers, et possdrent
+plusieurs charges la cour de Rome. Le troisime, nomm _Jacopo_,
+traducteur de l'_Histoire Florentine_, tant entr au service du
+cardinal _Riario_, se trouva impliqu, en 1478, dans la conspiration des
+_Pazzi_ contre les Mdicis, et fut un des conjurs pendus par le peuple
+aux fentres de l'Htel-de-Ville. Le cinquime enfin, nomm Philippe, se
+maria, mais ne laissa que des filles.]
+
+[Note 442: Il tait peint par Antoine _Pollajuolo_. Voy. _Vasari_,
+d. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.]
+
+[Note 443: La destine de cette statue est assez remarquable. Dans
+des changements faits en 1560, la faade de Ste.-Marie, par Franois,
+grand-duc de Toscane, elle fut transporte dans un autre endroit de
+l'difice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze aptres.
+(_Recanati, Vita Poggii_, p. XXXIV.)]
+
+[Note 444: _The Life of Poggio_, etc., p. 486.]
+
+[Note 445: _Ibid._ Les OEuvres de _Poggio_ furent recueillies pour la
+premire fois Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement
+Ble, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intressante.
+On doit les joindre celles de _Coluccio Salutato_, de _Leonardo
+Bruni_, de _Filelfo_ et d'_Ambrogio_ le Camaldule, pour la connaissance
+de l'histoire littraire du quinzime sicle.]
+
+Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
+vives, et qui l'gala le plus en renomme, fut le clbre _Filelfo_. Sa
+vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
+aux lettres, la trempe singulire et bizarre de son esprit, mritent
+aussi une attention particulire. Dans les trente-sept livres de ses
+lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
+imprims, il parle souvent de lui-mme: la plupart des crivains de son
+temps se sont occups de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
+dfendre; plusieurs savants se sont exercs depuis sur sa vie et sur ses
+ouvrages; on n'est donc embarrass que du choix[446].
+
+[Note 446: Il a paru rcemment en italien une Vie de _Filelfo_, qui
+peut pargner dsormais toutes nouvelles recherches; elle est intitule:
+_Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
+Raveretano_, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement
+pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
+pour rparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque tendue cette
+Vie et la prcdente, j'ai voulu faire connatre ce que c'tait en
+Italie que ces savants du quinzime sicle, qu'on se reprsente
+ordinairement comme des pdants obscurs ensevelis dans des collges. Je
+ne les ai point nomms Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
+commun, mais _Poggio_ et _Filelfo_, l'exemple du plus vraiment
+franais de tous les auteurs franais du dix-huitime sicle, de
+Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.]
+
+_Francesco Filelfo_ naquit le 25 juillet 1398, Tolentino, dans la
+Marche d'Ancne. Les premiers historiens de sa vie[447] ont dit que sa
+famille tait honnte; il vaut mieux les en croire que _Poggio_, qui
+prtend, dans ses Invectives et dans ses Facties, qu'il tait le btard
+d'une blanchisseuse et d'un prtre. Il fit ses tudes Padoue, sous les
+plus clbres professeurs, et ce fut avec tant d'clat qu'il y fut
+lui-mme nomm professeur d'loquence dix-huit ans. Appel Venise,
+en 1417, il y professa pendant deux annes. Il s'y fit des amis
+puissants, et fut admis aux droits de cit par un dcret public. Le
+dsir d'apprendre la langue grecque l'appelait Constantinople: l'tat
+de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
+jouissait, engagea la rpublique l'attacher, en qualit de secrtaire,
+ la lgation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
+Il s'y rendit en 1420, et prit pour matre de langue et de littrature
+grecques, Jean Chrysoloras, frre du clbre Emmanuel. Ses progrs
+furent aussi grands que rapides. Il remplissait en mme temps, avec
+assiduit les devoirs de son emploi. Les loges que sa conduite et ses
+succs lui attirrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
+Palologue le prit son service, avec le titre de secrtaire et de
+conseiller. _Filelfo_ avait dj fait preuve de talent pour les
+ngociations. Le _Bailo_, ou ambassadeur vnitien auquel il tait
+attach, l'avait envoy auprs de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
+traiter de la paix entre ce prince et Venise[448], et le trait avait
+t conclu la satisfaction de la rpublique.
+
+[Note 447: Cits par M. _de' Rosmini, ub. sup._, t. I, p. 5.]
+
+[Note 448: Lancelot, Mm. sur Philelphe, _Acadm. des inscr. et
+bell.-lettr._, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
+tromps, en disant que c'tait par ordre de l'empereur grec qu'il avait
+fait cette ambassade. M. _de' Rosmini_ a redress cette erreur, d'aprs
+une lettre indite de _Filelfo_. Voy. _ub. supr._, p. 12.]
+
+Jean Palologue le dputa, en 1423, Bude, en qualit de son ministre,
+ l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invit par
+Ladislas, roi de Pologne, assister, comme ministre imprial, aux ftes
+de son mariage qui devaient se clbrer Cracovie. _Filelfo_ s'y rendit
+ la suite de Sigismond, et rcita, le jour de la crmonie[449], une
+harangue solennelle, en prsence des souverains qui y assistaient, des
+grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
+foule immense de spectateurs.
+
+[Note 449: 12 fvrier 1424.]
+
+De retour Constantinople, aprs quinze ou seize mois d'absence, il
+reprit le cours de ses tudes; mais il trouva, dans la maison mme de
+son matre, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, peine
+ge de quatorze ans, tait d'une beaut parfaite. _Filelfo_, dans l'ge
+des passions, et qu'une conformation particulire y rendit plus
+ardent[450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
+de son pre, et l'pousa du consentement mme de l'empereur, dont
+Theodora tait parente. Il repassa enfin Venise avec elle, en 1427.
+C'taient ses amis qui l'avaient engag, par leurs instances, y
+revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravage par la
+peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un tablissement taient
+oublies. Ses effets et ses livres, arrivs avant lui, dposs dans la
+maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre o
+taient les caisses, il tait mort un pestifr. Tout lui conseillait de
+quitter Venise; _Theodora_ tait effraye; une de ses femmes tait morte
+de la peste: enfin il partit; et se rendit Bologne, avec une maison
+nombreuse, regrettant amrement d'avoir abandonn Constantinople, et
+dj menac du besoin.
+
+[Note 450: Il tait ce qu'on appelle en grec [Grec: treorchis], et
+ce qu'il a rendu lui-mme dans ces deux vers latins indits, cits par
+M. _de' Rosmini_, t. I, p. 113.
+
+ _Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
+ stu, quo testes tres mihi bella movent_.]
+
+L'accueil qu'il reut Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
+pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
+offrit, aux conditions les plus avantageuses[451], et il accepta une
+chaire d'loquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
+quelques mois. Bologne, qui tait alors au pouvoir du pape, se rvolta,
+chassa le lgat, fut assige par une arme pontificale, et livre
+toutes les horreurs des troubles civils. On dsirait Florence que
+_Filelfo_ vnt s'y fixer. _Niccolo Niccoli_; _Leonardo Bruni_,
+_Ambrogio_ le Camaldule, redoublrent alors leurs instances auprs de
+lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
+russirent l'un et l'autre, et _Filelfo_, aprs en avoir obtenu la
+permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, o il
+commena aussitt ses leons[452].
+
+[Note 451: Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
+furent compts d'avance.]
+
+[Note 452: Avril 1429.]
+
+Dans cette ville remplie de savants, il tonna par sa science et par son
+zle infatigable la propager. On le voyait le matin, ds le point du
+jour, expliquer et commenter les _Tusculanes_ de Cicron, ou une des
+Dcades de Tite-Live, ou l'un des Traits de Cicron sur l'Art oratoire,
+ou l'Iliade d'Homre. Aprs s'tre repos quelques heures, il revenait
+lire publiquement Trence, les ptres de Cicron, quelqu'une de ses
+Harangues, Thucydide ou Xnophon. Quelquefois encore, il ajoutait ses
+leons des lectures sur la morale[453]; et de plus, pour satisfaire de
+jeunes Florentins[454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait
+son pome les jours de fte, dans l'glise de _Santa Maria del Fiore_,
+sans en tre charg par l'autorit publique, et sans en recevoir
+d'moluments. Dans une si laborieuse carrire, il tait soutenu par le
+nombre et la dignit de son auditoire. Quatre cents des personnes les
+plus distingues de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
+suivaient journellement ses leons. Il eut pour amis les plus
+considrables; mais bientt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
+comme tels. Il se fit des querelles avec Charles _Marsupini_ d'Arezzo,
+avec _Niccolo Niccoli_, ami de Charles, avec _Ambrogio_ le Camaldule,
+amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Mdicis et Laurent son frre,
+amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable _Poggio_, qui se
+porta pour champion des Mdicis.
+
+[Note 453: _Ambrosii Traversari Epist._, p. 1007 et 1016.]
+
+[Note 454: M. _de' Rosmini_ l'affirme, d'aprs l'assertion positive
+de _Filelfo_, dans un discours italien adress aux jeunes gens mme qui
+suivaient son cours, pice que cet estimable biographe a publie le
+premier, _Monumenti inediti_ du tome I, n. IX, p. 124. Les expressions
+de son auteur n'ont en effet rien d'quivoque: _Da niuno castrecto...
+senz' alcun altro o publico a privato premio a ci fare indocto,
+cominciai quello poeta pubblicamente legere_. Ceci dment Tiraboschi,
+qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
+_Filelfo_ tait spcialement charg de et d'expliquer le Dante, il en
+donne pour preuve le dcret public du 12 mars 1431, qui accordait ce
+savant les droits de citoyen de Florence, cit par _Salvino Salvini_,
+dans la Prface de ses _Fasti consolari_, p. XVIII. Mais Tiraboschi et
+Salvini lui-mme paraissent s'tre tromps sur ce passage du dcret; il
+est bien dit: _Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
+in civitate Florenti_, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
+spontanment et gratuitement; et l'assertion de _Filelfo_, nonce
+devant les Florentins qui suivaient ses leons, est trs-positive pour
+ne laisser aucun doute.]
+
+_Filelfo_, sur ces entrefaites, fut assailli et bless au visage par un
+assassin de profession, lorsqu'il se rendait son cole; il prtendit
+et soutint que ce coup venait des Mdicis. La fureur des factions tait
+alors trs-anime. Il s'tait jet dans celle des nobles; et les Mdicis
+taient la tte de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
+emprisonn, mis en danger de la vie et banni. _Filelfo_, ennemi peu
+gnreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
+emportes, obscnes et sanglantes[455]. Ils revinrent triomphants; il ne
+jugea pas propos de les attendre, et se rendit Sienne, o il
+s'engagea pour deux ans professer les belles-lettres. De Sienne, il
+continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
+dclar rebelle par un dcret public et banni de Florence, dix mois
+aprs en tre sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqu
+Florence, quelqu'il ft et de quelque part qu'il vnt, le poursuivit
+Sienne, o il l'alla chercher pendant qu'il tait all aux bains de
+Petriolo. _Filelfo_, revint Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
+nommait Philippe, et le fit arrter.
+
+[Note 455: Les Satires de _Filelfo_ furent imprimes pour la
+premire fois Milan, sous ce-titre: _Philelphi opus Satyrarum seu
+Hecatostichon Decades X_, 1476, in-fol.; rimprimes Venise, 1502,
+in-4., et Paris, 1508, in-4. Cosme y est dsign sous le nom de
+_Munus_ (traduction latine du nom grec _Cosmos_); _Niccolo Nlccoli_,
+sous celui d'_Utis_; Charles d'_Arezzo_ est appel _Codrus_; _Poggio_
+est nomm _Bambalio_, etc. Il faut avoir essay de lire ces productions
+monstrueuses, pour se figurer un pareil dbordement de fiel et
+d'obscnits.]
+
+On le mit la question, et l'on tira de lui, par la force des
+tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamn
+une amende de cinq cents livres d'argent. _Filelfo_, peu satisfait de
+cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
+Philippe avoir le poing coup: il l'aurait mme puni de mort, sans
+l'intercession de _Filelfo_ lui-mme. Ce ne fut point par un mouvement
+de compassion que l'offens demanda cette mutation de peine, mais plutt
+comme il l'crivit _neas Sylvius_, pour que celui qui l'avait voulu
+assassiner, vct mutil et couvert d'infamie, au lieu d'tre dlivr,
+par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
+conscience[456].
+
+[Note 456: _Philelfi Epist._, p. 18.]
+
+Toujours persuad que le parti des Mdicis avait arm contre lui cet
+assassin, il poussa la fureur jusqu' vouloir leur rendre la pareille.
+De concert avec les exils florentins rfugis Sienne, il mit le
+poignard la main d'un certain Grec qui se chargea de les dlivrer de
+Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
+pris, avoua tout, eut les deux mains coupes, et _Filelfo_, qu'il accusa
+dans ses interrogatoires, fut condamn avoir la langue coupe et banni
+ perptuit[457]. Comment un savant tel que lui se porta-t-il de
+pareils excs? Est-il vrai, d'un autre ct, qu'un homme tel que Cosme
+de Mdicis y et donn lieu en s'y portant le premier? L'animosit des
+partis explique tout. Que Cosme et positivement command un assassinat,
+c'est ce que le dernier auteur de la vie de _Filelfo_ ne croit pas,
+faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent le nier;
+il pense que Mdicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
+ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
+satisfait[458]. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
+irrconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre de
+telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement gnreux,
+et qui son immense pouvoir laissait tout le mrite d'une
+rconciliation, la dsira le premier; _Ambrogio_ le Camaldule
+l'entreprit; il y trouva d'abord _Filelfo_ trs-rebelle. Que Mdicis
+emploie, rpondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
+mon gnie et ma plume. Je ne veux point de l'amiti de Cosme, et je
+mprise sa haine. Je prfre une inimiti ouverte une fausse
+bienveillance[459]; mais le bon _Ambrogio_ ne se dcouragea point, et
+finit par russir.
+
+[Note 457: La sentence est rapporte par _Fabroni, Vita Cosmi Med._,
+t. II, p. 111; elle est date du 11 octobre 1436.]
+
+[Note 458: _Pure crediamo ch' egli non ignorasse ci che si
+macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
+come potea, se ne mostrasse contento_, etc. _Vita di Fr. Filelfo_, t. I,
+p. 98.]
+
+[Note 459: _Philelphi Epist._, l. II, p. 14.]
+
+Ce qui parat presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
+agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, _Filelfo_
+remplissait, comme l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
+pendant son sjour Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
+vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
+ennemis, mais des ouvrages d'rudition, tels que la traduction latine
+des _Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines_ de Plutarque;
+il y commena mme ses livres _De exilio_, ou ses _Mditations
+florentines_[460]. Il y crivit aussi, dans le mme temps, beaucoup de
+lettres, les unes philosophiques, les autres purement littraires,
+d'autres enfin o, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
+tait l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en taient la
+vritable cause; il attribue tout l'envie excite par ses succs.
+
+[Note 460: Le premier de ces deux ouvrages est imprim, _Philelphi
+Opuscula_, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
+(Debure, _Bibl. instr._, ne cite que cette dernire dition.) Les
+_Meditationes Florentin_, _De exilio_, etc., qui ne sont qu'un seul et
+mme ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en crivit que
+trois, l'un Sienne, et les deux autres Milan. Ces trois livres sont
+rests indits. _Vita di Filelfo_, p. 88, note 2.]
+
+Mais avant cette rconciliation, il crut qu'il tait prudent de quitter
+Sienne et de s'loigner davantage de Florence. Sa renomme, toujours
+croissante, lui attirait, de plusieurs cts la fois, des
+propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugne IV, le snat
+de Venise, celui de Prouse, le duc de Milan, et enfin la rpublique de
+Bologne se le disputaient. Il donna la prfrence aux deux derniers, et
+promit de se fixer auprs de Philippe-Marie Visconti, condition qu'il
+irait d'abord Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
+pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
+ducats, salaire magnifique et sans exemple[461], et ils lui tinrent
+parole. Il reparut donc Bologne[462] dix ans aprs qu'il en tait
+parti; mais cette ville tait loin d'tre assez tranquille pour qu'il le
+ft lui-mme. Visconti le pressait vivement d'aller lui; l'impatience
+naturelle de _Filelfo_ augmentait par les obstacles: enfin, sous des
+prtextes assez peu spcieux[463], il quitta Bologne avant les six mois
+expirs, et alla s'tablir Milan avec sa famille. Les sept annes
+qu'il y passa auprs du duc furent les plus tranquilles et les plus
+heureuses de sa vie. Bien vu la cour, bien pay, log dans une maison
+richement meuble, dont Visconti lui fit don; nomm citoyen de Milan,
+rien ne manquait, ni sa considration, ni son bonheur. Le seul
+chagrin qu'il prouva, mais qui lui fut trs-amer, fut la perte
+inattendue et prmature de sa femme Thodora, ou, comme il aimait
+l'appeler, de sa chre Chrysolorine. Elle le laissait pre de quatre
+enfants[464]; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
+au monde et prendre l'tat ecclsiastique; mais le pape, qui il en
+crivit, ne lui rpondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
+retenir, y russit en lui faisant pouser une jeune et riche hritire
+d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donne
+ _Filelfo_ mourut aussi peu de mois aprs. La premire ide que lui
+donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
+l'glise; la seconde fut de se marier une troisime fois.
+
+[Note 461: _Philelphi Epist._, l. II, p. 15.]
+
+[Note 462: 16 janvier 1439.]
+
+[Note 463: Voy. _Vita di Fr. Filelfo_, p. 102.]
+
+[Note 464: Deux garons et deux filles, et non pas huit enfants,
+comme le dit Lancelot dans le Mmoire dj cit, et comme _Apostolo
+Zeno_ l'a rpt, _Dissert. Voss._, t. I, p. 283. Voyez _Vita di
+Filelfo_, t. II, p. 11. note 2.]
+
+Aprs trois ans de troubles qui suivirent Milan la mort du dernier
+Visconti, Franois Sforce lui ayant succd[465], _Filelfo_, bien trait
+par le nouveau duc, voulut cependant se rendre la cour d'Alphonse, roi
+de Naples, qui avait tmoign le dsir de le voir. Il fit en effet ce
+voyage, dont il eut tout lieu d'tre content. Ce roi, ami des lettres,
+le reut Capoue avec les plus grands honneurs, le cra chevalier, lui
+permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
+pote, plaa lui-mme sur sa tte la couronne de laurier. De retour
+Milan, _Filelfo_, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
+nouvelle dj trs-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
+l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que _Manfredina
+Doria_, sa belle-mre, avait t faite esclave avec ses deux filles.
+Dans sa douleur, il voulait que Franois Sforce envoyt un ambassadeur
+l'empereur des Turcs, pour demander la libert de ces captives. Il se
+proposait lui-mme pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
+pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprs d'Amurath, pre
+de Mahomet, taient ses titres. Le duc ne jugea pas propos de faire
+cette dmarche; mais il permit _Filelfo_ de dputer, en son propre
+nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
+grecque de sa composition, o il demandait au sultan cette grce, en
+offrant une ranon[466]. Mahomet, qui n'tait point un barbare, et qui
+se piquait mme d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
+requte, et rendit, sans ranon, la libert aux trois esclaves.
+
+[Note 465: 25 mars 1450.]
+
+[Note 466: Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
+trs-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. _de Rosmini_ l'a
+rectifi, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 90, et il a publi le premier le
+texte grec de la lettre de _Filelfo_ Mahomet II, avec une traduction
+italienne, n. X des _Monumenti inediti_ du mme volume, p. 305.]
+
+_Filelfo_, depuis cette poque, fit pendant peu prs quinze annes son
+sjour habituel Milan. Sa vie toujours agite n'en tait pas moins
+laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
+en vers; celui qui l'occupait le plus tait un grand pome en
+vingt-quatre livres qu'il avait entrepris la gloire de Franois
+Sforce, sous le titre de _Sfortiados_; il en avait achev les huit
+premiers livres quand le hros du pome mourut[467]. Galaz-Marie son
+fils s'intressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli _Filelfo_, que
+l'indigence atteignit bientt, et qui se vit oblig, aprs avoir t
+dix-sept ans attach la maison des Sforce, et en avoir tant clbr la
+gloire, vendre ses meubles, ses livres et jusqu' ses habits pour
+vivre et soutenir sa famille.
+
+[Note 467: Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la _Sforciade_ sont
+rests indits; on en conserve des copies dans la bibliothque
+Ambroisienne Milan, dans la Laurentienne Florence, et dans d'autres
+bibliothques. Le dbut du pome est imprim, _Histor. Typograph.
+Litter. mediolan._ de Sassi, p. 178 et suiv., et _Catalog. cod. latin.
+biblioth. Laurent._, de _Bandini_, t. II, col. 129. M. _de' Rosmini_ a
+donn une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connatre le
+plan et la marche, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 159-174.]
+
+Il chercha inutilement pendant plusieurs annes sortir de cette
+position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avance, d'une
+force et d'une sant inaltrables, enseignant, crivant, travaillant
+sans relche, se plaignant toujours, et ne se dcourageant jamais. Ses
+principales vues taient diriges vers Rome, o il dsirait ardemment
+tre plac. Ce qu'il avait en vain espr de Pie II, de ce pape ami des
+lettres, ou plutt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait t
+son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatt par ses
+loges et soutenu par ses libralits, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
+fut appel Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
+forts appointements et de magnifiques promesses. Reu par le pontife et
+par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
+son amour-propre[468], il ouvrit, peu de temps aprs, son cours, en
+expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicron. Il
+fit encore, malgr son grand ge, deux fois le voyage de Milan. Il y
+allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
+malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
+perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
+quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
+de sa vieillesse. Son infortune particulire fut suivie d'une
+catastrophe publique. Le duc Galaz-Marie fut assassin, et son fils
+Jean Galaz, enfant de huit ans, dclar son successeur, mais on sait
+sous quels funestes auspices. La peste avait clat Rome; _Filelfo_
+craignit d'y retourner; il songea, ou se fixer auprs de la nouvelle
+cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aim, obtenir son
+retour Florence. Rconcili avec les Mdicis, et en correspondance
+suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il dsirait
+le plus. La Seigneurie abolit les dcrets ports contre lui et le nomma
+pour remplir Florence la chaire de langue et de littrature grecques.
+g de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
+engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y puisa le
+reste de ses forces; il tomba malade quinze jours aprs son arrive, et
+mourut le 31 juillet 1481.
+
+[Note 468: 1474.]
+
+Aucune vie aussi longue ne fut peut-tre jamais plus remplie et ne le
+fut autant jusqu' la fin que celle de _Filelfo_; aucune n'aurait t
+plus heureuse si les vices de son caractre n'avaient mis obstacle
+son bonheur; ceux qui lui firent peut-tre le plus de tort furent la
+vanit et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'clat, de la
+magnificence, d'un tat de maison, d'un train de gens et de chevaux,
+d'une dpense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
+souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
+cesse par des loges outrs et par des demandes indiscrtes; et le
+produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours satisfaire les
+besoins de sa vanit. L'autre vice le portait se regarder non
+seulement comme le premier, le plus savant, le plus loquent de son
+sicle, mais de tous les sicles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
+pas dans ses posies, o on les pardonnerait peut-tre, mais dans ses
+lettres, devaient le rendre en mme temps ridicule et odieux. De l ce
+peu d'gards et mme ce mpris qu'il marquait pour les savants et les
+hommes de lettres les plus distingus de son temps; de l aussi ces
+dures reprsailles auxquelles il fut expos, et ces querelles bruyantes
+qu'il eut si souvent soutenir.
+
+Outre celles que nous avons dj vues, et qui furent les plus violentes,
+parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
+littraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
+montra modr que dans la dernire. Georges _Merula_, son disciple, non
+moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un lger
+prtexte[469], par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
+_Filelfo_, qui touchait alors la fin de sa carrire, et moins irrit
+peut-tre, parce qu'il n'avait pas tort, ne rpondit point cette fois;
+mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
+dfenseur[470]. Il en avait fait un grand nombre dans les diffrents
+professorats qu'il avait si long-temps exercs, et l'on en compte
+plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustr ce sicle et le
+suivant[471]. C'tait une postrit savante dans laquelle il se voyait
+revivre. Il aurait pu revivre rellement dans une autre postrit, qui
+devait tre aussi trs nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
+vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
+quatre filles quand il mourut. L'an de ses deux fils, Jean-Marius, n
+ Constantinople en 1426, lev avec autant de soin que de tendresse,
+mais d'un caractre difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
+agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multiplis de
+ressemblance avec son pre; il fut comme lui, philologue, orateur,
+philosophe et pote. _Filelfo_, qui tait excellent pre, et qui aimait
+ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, aprs tant de pertes
+douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.
+
+[Note 469: _Filelfo_ avait critiqu avec raison le mot _turcos_ dont
+_Merula_ se servait au lieu de _turcas_.]
+
+[Note 470: Ce fut le jeune Gabriel _Pavero Fontana_, de Plaisance.
+Il publia contre _Merula_, dont le vritable nom tait _Merlani_, une
+_Merlanica prima_, qui devait tre suivie de plusieurs autres; mais la
+mort de _Filelfo_ mit fin cette guerre entreprise pour lui.]
+
+[Note 471: On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
+_Agostino Dati_, auteur de l'_Histoire de Sienne_; le clbre
+jurisconsulte _Francesco Accolti d'Arezzo_; _Alexander ub Alexandro_,
+auteur des _Genetialium Dierum_; _Bernardo Giusiniani_, l'historien de
+Venise, et une infinit d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
+eurent alors de la clbrit; sans compter des hommes du premier rang,
+tels que le pape Pie II, _neus Sylvius_, et Pierre de Mdicis, fils de
+Cosme et pre de Laurent-le-Magnifique.]
+
+Il laissa une grande quantit d'crits de tout genre, les uns finis, les
+autres imparfaits, et dont plusieurs sont indits, et le seront
+peut-tre toujours. Les principaux ouvrages imprims sont des
+traductions latines de la Rhtorique d'Aristote, de deux Traits
+d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
+Cyropdie de Xnophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traits
+philosophiques, tels que ses _Convivia Mediolanensia_, ou Banquet de
+Milan, dialogues faits, comme ceux de _Poggio_, sur le modle du Banquet
+de Platon, o l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
+discutant table des questions relatives aux sciences et la
+philosophie morale[472]; ou tels que le Trait _de Morali Disciplin_,
+ouvrage divis en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini[473];
+c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
+d'oraisons funbres, de petits traits et d'autres opuscules rassembls
+en un seul recueil[474]; on y distingue, peut-tre au dessus de tout le
+reste, un discours consolatoire un noble Vnitien, sur la mort de son
+fils, qui a aussi t imprim part, et que l'on recherche, non
+seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
+philosophie et mme d'loquence[475]; ce sont enfin des posies latines,
+dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
+rputation de bon pote tait celle qu'il ambitionnait le plus, et la
+couronne potique dont le dcora le roi de Naples, tait ce qui, dans
+toute sa vie, l'avait le plus flatt.
+
+[Note 472: Il devait y avoir trois Dialogues, mais _Filelfo_ n'en
+crivit que deux. Les sujets discuts dans le premier sont, la thorie
+des ides, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
+l'astronomie, la mdecine, etc.; le second traite de la prodigalit, de
+l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
+lune, de ses influences, etc. etc. Les _Convivia Meliod._ ont t
+imprims, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
+1552, etc.]
+
+[Note 473: Venise, 1552.]
+
+[Note 474: _Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
+Opusculis_. Milan, 1481, in-fol., dition trs-rare, faite sous les yeux
+de l'auteur. Debure, _Bibl. instr. Belles-Lettr._, t. II, p. 275, ne
+cite que la rimpression de 1492.]
+
+[Note 475: _Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
+equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio_. Rome, 1475,
+in-fol. _Marcello_ fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya
+l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
+sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paratra plus
+tonnant, c'est que _Filelfo_, lorsqu'il l'eut reu, ne voulut pas qu'il
+passt dans sa maison plus d'une nuit, le porta ds le lendemain matin
+chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. _Franc.
+Philelphi Epist._ liv. XVIII, p. 127.]
+
+J'ai parl de ses satires, o, en se permettant une licence effrne, il
+se donna les singulires entraves d'un nombre fixe de dix dcades,
+chaque dcade compose de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
+tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins[476]. Il voulait en
+faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
+livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
+Hrodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
+odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
+s'astreignit rigoureusement ce plan[477]. Il voulut s'y soumettre
+encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'pigrammes, les
+unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
+_De jocis et seriis_ en tait le titre; dix mille vers partags en dix
+livres, taient le nombre prescrit. Il acheva cette tche symtrique,
+mais il ne la publia point. L'auteur rcent de sa vie a tir du
+manuscrit[478], et a publi dans les _Monuments indits_ de ses trois
+volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
+dcence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
+publicit qu'il a donne un trs-grand nombre de lettres de _Filelfo_,
+jusqu' prsent indites; jointes aux trente-sept livres d'ptres
+familires, imprimes prcdemment[479], elles laissent peu d'obscurits
+sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
+des circonstances importantes de l'histoire de son temps.
+
+[Note 476: Voy. ci-dessus, p. 332, les ditions de ces Satires.]
+
+[Note 477: _Od et Carmina_, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais
+Brescia. _Filelfo_ avait aussi compos trois livres d'odes et d'lgies
+grecques; elles sont restes indites Florence, dans la bibliothque
+Laurentienne.]
+
+[Note 478: Ce manuscrit est Milan, dans la bibliothque
+Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixime et
+dernier, manquent cet exemplaire, que l'on croit unique.]
+
+[Note 479: La premire dition, qui ne contient que seize livres,
+est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
+la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
+point fait entrer en ligne de compte, parmi les OEuvres de _Filelfo_, son
+pome italien en quarante-huit chants et en _terza rima_, sur la Vie de
+S. Jean-Baptiste, _Vita di S. Giovanni Battista_, Milan, 1494, dition
+unique, et qui n'a de prix que sa raret; je n'y ai point non plus fait
+entrer son Commentaire sur le _Canzoniere_ de Ptrarque, imprim pour la
+premire fois Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
+extravagantes, de traits injurieux contre Ptrarque, contre Laure,
+contre les papes, contre les Mdicis, qui n'avaient rien de commun avec
+Ptrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
+l'auteur lui-mme faisait presque aussi peu de cas qu'il le mrite. Voy.
+_Vita di Filelfo_, t. II, p. 15, note 1.]
+
+Le style de _Filelfo_, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
+pas celui de _Poggio_; il approche moins de l'lgance et de la puret
+des bons modles; mais il a peut-tre plus de force et plus de chaleur.
+Il mprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzime sicle, la
+langue italienne, la langue du Dante, de Ptrarque, de Boccace et de
+Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'crire en cette langue, si
+inculte sous sa plume, quoique dj si cultive, son Commentaire sur
+Ptrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la mprisait, c'est qu'il
+ne la connaissait pas.
+
+Laurent _Valla_, qui parat le dernier de ces clbres philologues, peut
+tre plac aprs _Poggio_ et _Filelfo_, comme leur gal en rputation,
+en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
+violence d'humeur. Il tait fils d'un docteur en droit civil, et naquit
+ Rome la fin du quatorzime sicle; il y fit ses tudes, et y resta
+jusqu' l'ge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors Plaisance, d'o
+sa famille tait originaire, pour recueillir un hritage. Les troubles
+qui survinrent Rome aprs l'lection d'Eugne IV, l'empchrent d'y
+retourner. Il fut fait professeur d'loquence dans l'universit de
+Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
+affaires, l'une qu'il a toujours nie, et qui ne serait rien moins qu'un
+faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attir une
+peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagration seulement, et qui
+eut pour cause les plaisanteries amres qu'il se permettait sur le
+clbre Barthole, alors professeur en droit dans la mme universit. Ces
+plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
+dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
+telle fureur contre _Valla_, qu'ils l'auraient mis en pices, si on ne
+l'et arrach de leurs mains. Il resta cependant Pavie, jusqu'au
+moment o la peste y fit de si grands ravages, que l'universit entire
+fut disperse[480].
+
+[Note 480: 1431.]
+
+Ce fut vers ce temps-l qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
+commena l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. _Valla_
+semblait fait pour cette vie agite et prilleuse. Ds qu'Alphonse fut
+paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
+s'tablir Rome[481]. La perscution l'y attendait; il avait commenc,
+sous le pontificat d'Eugne IV, un Trait sur _la Donation de
+Constantin_, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
+empereur avait donn Rome aux souverains pontifes, o mme il se
+permettait de traiter les papes avec peu de respect[482]. Il n'avait
+encore rien publi de cet crit, mais le pape en eut connaissance: les
+cardinaux dcidrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
+_Valla_, s'il en tait convaincu: il s'enfuit, se sauva Naples, auprs
+d'Alphonse, qui le reut avec son ancienne amiti, lui accorda tous les
+honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le dclara, par un
+diplme, pote et homme vers dans toutes les sciences divines et
+humaines.
+
+[Note 481: 1443.]
+
+[Note 482: Ce Trait est imprim dans le premier volume du
+_Fasciculus Rerum expetend. et fugiend._, dont il est parl ci-dessus,
+p. 314, note 1.]
+
+_Valla_ ouvrit Naples une cole d'loquence grecque et latine. Sa
+rputation lui attira beaucoup de disciples, et sa libert de penser et
+de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus la prtendue
+lettre adresse par Jsus-Christ un certain Abagare ou Abogare, qu'
+la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
+prtendait, Naples, un prdicateur fort en vogue, que chacun des
+articles du Symbole avait t compos sparment par chacun des douze
+aptres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
+mais on le croyait alors Naples, et sans doute Rome, car il fut
+cit, pour cette dernire opinion ngative, au tribunal de
+l'Inquisition; et peut-tre ne s'en serait-il pas tir heureusement sans
+la protection du roi[483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
+comme lui dans cette cour, avec Barthlemy _Fazio_, Antoine _Panormita_,
+et quelques autres, des querelles moins srieuses, et leur fit la
+guerre, selon le style de ce temps, avec des _Invectives_, des calomnies
+et des injures[484]. Il resta ainsi auprs d'Alphonse, partag entre les
+honneurs et les rcompenses d'un ct, les querelles et les altercations
+de l'autre, jusqu'au moment o il fut rappel Rome par Nicolas V[485].
+Nouveau thtre de succs littraires, nouveaux combats. Ce pape avait
+pour secrtaire le fameux grec Georges de Trbisonde, grand admirateur
+de Cicron. _Valla_ l'tait, par dessus tout, de Quintilien. Georges
+tait professeur d'loquence, et rpandait, de tout son pouvoir, sa
+doctrine cicronienne: _Valla_, qui ne s'tait d'abord appliqu qu' des
+traductions d'auteurs grecs, ordonnes par le pape, ouvrit de son ct
+une cole d'loquence, pour soutenir son _Quintilianisme_: mais au
+reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
+troublrent point la vie de leurs deux chefs.
+
+[Note 483: Voy. ce qu'il dit lui-mme de cette affaire, _Valloe
+Antidotus in Poggium_, p. 210, 211 et 218.]
+
+[Note 484: L'invective de _Valla_ contre Barth. _Fazio_ et le
+_Panormita_ (_Beccadelli_), est divise en quatre livres, et remplit
+cinquante-deux pages de l'dition de ses OEuvres, donne par _Ascensius_,
+in-fol., 1528.]
+
+[Note 485: 1447.]
+
+Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre _Valla_ et
+_Poggio_. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
+copie de ses lettres, il y aperut la marge plusieurs notes, o l'on
+prtendait relever des fautes, et mme des barbarismes dans son style.
+Il attribua ces notes _Valla_; quoique celui-ci ait toujours protest
+qu'elles taient d'un de ses lves: cette lgre tincelle alluma un
+vritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
+lutte plus furieuse et plus envenime. Les _Invectives_ de _Poggio_
+contre _Valla_, les _Antidotes_ et les dialogues de _Valla_ contre
+_Poggio_, sont peut-tre les plus infmes libelles qui aient jamais vu
+le jour[486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que _Valla_ ddia au pape
+son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
+rixe scandaleuse. Elle le fut au point que _Filelfo_, si emport dans
+ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il crivit
+avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
+put y parvenir; ils furent irrconciliables. Pendant ce temps, _Valla_
+se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais[487], et la
+soutenait peu prs de mme. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
+_Lucius_ et _Aruntius_ taient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
+l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
+pour un sujet si indiffrent et si loign, que s'ils eussent t de la
+famille, et si l'hritage et dpendu d'un degr de plus ou de moins.
+
+[Note 486: C'est dans sa seconde Invective que _Poggio_ accuse
+_Valla_ d'avoir commis un faux Pavie, pour le paiement d'une somme
+d'argent qu'il avait vole, et d'avoir t, en punition de ce faux,
+expos publiquement avec une mitre de papier sur la tte. _Accusatus_,
+ajoute-t-il ironiquement, _convictus, damnatus, ant tempus legitimum,
+absque ull dispensatione episcopus factus es_. Cette plaisanterie a t
+prise au srieux par l'auteur du _Poggiana_ (l'Enfant): On trouve ici,
+dit-il, une particularit assez curieuse de la vie de Laurent _Valla_;
+c'est qu'ayant t ordonn vque Pavie avant l'ge et sans dispense,
+il quitta de lui-mme la mitre, et la dposa, en attendant, dans le
+palais piscopal, o elle tait encore, etc. Tom. I, p. 212. Voy. _Life
+of Poggio_, p. 471, note.]
+
+[Note 487: Benedetto Morando.]
+
+Au milieu de ces orages, qui semblaient tre son lment, _Valla_ ne
+discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
+termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reut cinq cents
+cus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
+secrtaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait tre celui de
+la reconnaissance, pour finir un ouvrage, ncessairement dsagrable
+la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait prcdemment souleve
+contre lui; je veux dire son Trait _de la Donation de Constantin_. Mais
+cette cour n'tait plus la mme sous un pape tolrant, et ami de la
+libert d'crire.
+
+Le livre parut[488], et _Valla_ ne fut point perscut. Il se rendit
+Naples quelque temps aprs, pour visiter son premier protecteur, le roi
+Alphonse. Revenu Rome, il ne put achever entirement la traduction
+d'Hrodote, que ce roi lui avait commande; il mourut, en 1457, g de
+cinquante-huit ans.
+
+[Note 488: On le trouve parmi ses OEuvres; Ble, 1540, in-fol.]
+
+Son humeur et son caractre sont assez connus par les vnements de sa
+vie. Son esprit tait vif et tendu, ses connaissances profondes et
+varies, son ardeur au travail, infatigable; il crivit des ouvrages
+d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale[489]. Son
+Histoire de Ferdinand[490], roi d'Aragon, pre d'Alphonse, a eu
+plusieurs ditions, mais moins encore que ses _Eleganti Lingu
+latin_[491], qui contiennent des rgles grammaticales, et des
+rflexions philologiques sur l'art d'crire lgamment en latin. Il
+tait trs-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homre en
+prose est imprime et estime, ainsi que celles d'Hrodote et de
+Thucydide.
+
+[Note 489: Voy. _Laurent. Vallensis Opera_, ub. sup.]
+
+[Note 490: _De rebus gestis Ferdinando Aragonum rege_, l. III.
+Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. _Hispania illustrata_. Francfort,
+1579, t. I.]
+
+[Note 491: Les deux premires ditions, toutes deux fort rares, sont
+de la mme anne: Rome et Venise, 1471, in-fol.]
+
+Il fit aussi des notes sur le _Nouveau-Testament_, mais comme
+hellniste, et non comme thologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
+autre savant de ce sicle, par son enseignement et par ses travaux, ce
+mouvement vers l'rudition grecque et latine, qui ralentit et arrta,
+pour ainsi dire, les progrs de la littrature italienne, mais qui
+rouvrit l'Europe les sources de l'loquence antique, de la
+philosophie, de la posie et du got.
+
+J'ai parl prcdemment d'un professeur qui y contribua peut-tre plus
+encore, et dont la carrire fut plus paisible. Le sage Victorin de
+Feltro, qui dirigeait Mantoue ce gymnase intressant, nomm _la Maison
+joyeuse_, o il levait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
+cole publique, la premire o l'on ait donn une ducation, que l'on a
+depuis appele encyclopdique, telle qu'on la reoit peine aujourd'hui
+dans les pensions ou dans les collges les plus clbres. On y trouvait
+runis les meilleurs matres de grammaire, de dialectique,
+d'arithmtique, d'criture grecque et latine, de dessin, de danse, de
+musique en gnral, de musique instrumentale, de chant, d'quitation;
+et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amiti pour cet
+excellent homme, tous ces matres enseignaient gratuitement. Un nombre
+prodigieux d'excellents lves sortit de cette cole: plusieurs ont
+laiss un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages
+rendre hommage leur matre. Il tait n en 1379, et mourut dans un ge
+avanc.
+
+Plusieurs autres professeurs rendirent, cette mme poque, des
+services signals la littrature ancienne, d'o la littrature moderne
+devait natre. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
+pour nous de connatre cette lite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
+Nous connatrons bientt les autres par quelques dtails sur les
+ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
+furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrs dans les
+archives de l'rudition, retentissent peu dans le monde, mme parmi les
+amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
+courageuses, sans leur patience dchiffrer, expliquer et traduire,
+on ignorerait peut-tre encore tout ce qui fait les dlices de l'esprit;
+une grande partie des auteurs anciens aurait pri dans ces habitations
+monacales, qu'on dit avoir t leur asyle, et qui ne furent que leur
+prison; et l'on marcherait encore dans les tnbres de la science
+scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+_Grecs rfugis en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
+Acadmie Platonicienne Florence; savants Italiens qui la composent,
+Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
+Mdicis, chef de la Rpublique, et bienfaiteur des lettres et des arts;
+troubles et guerres dans les autres tats d'Italie; dsastres de la fin
+du quinzime sicle._
+
+
+L'tude de la langue grecque tait, en quelque sorte, naturalise en
+Italie; pour qu'elle y prt un nouveau degr d'activit, il ne manquait
+plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littrature ou de
+la philosophie grecque: il s'en leva une trs-anime entre les
+sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gmistus Plethon, qui
+avait t le premier faire natre dans Cosme de Mdicis du penchant
+pour le platonisme, le fut aussi commencer cette guerre si peu
+philosophique, quoique la philosophie en ft le sujet. Envoy au concile
+de Ferrare, pour les confrences entre les deux glises, il avait
+opinitrement combattu pour la sienne, et n'avait cd sur aucun des
+points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il tait
+vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme thologien.
+Il crivit en grec un trait sur les diffrences entre la philosophie
+d'Aristote et celle de Platon[492]; il y traita d'trange paradoxe
+l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
+s'attacha dmontrer que les principes de l'une tait diamtralement
+opposs ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
+admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou lves des Grecs,
+prirent feu sur ce livre, et y rpondirent. Plethon mourut avant d'avoir
+pu rpliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
+plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trbisonde.
+
+[Note 492: Imprim Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.]
+
+Le premier, n en 1395 Trbisonde, dont le second ne fit que prendre
+le nom, aprs avoir fait ses premires tudes Constantinople, tait
+all en More, suivre les leons de ce mme Gmistus le Platonicien: il
+l'tait devenu l'exemple de son matre; sa rputation le fit nommer
+vque de Nice, et l'un des thologiens grecs envoys au concile de
+Ferrare. Il s'y montra moins obstin que Gmistus. Soit qu'il ft vaincu
+par les arguments des Latins, et touch de la grce; soit que, comparant
+l'tat o se trouvaient les deux glises, il y et, comme on le lui a
+reproch, quelques motifs humains dans sa dfaite, il cda aprs une
+faible rsistance. Le pape Eugne IV l'en rcompensa aussitt par la
+pourpre romaine. On sait quelle fut la carrire politique qu'il
+parcourut sous les successeurs d'Eugne, les ngociations auxquelles il
+fut employ, la rputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
+doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crdit et de ses
+richesses pour le bien des lettres. Il tablit chez lui, Rome, une
+acadmie dans laquelle il runissait les philosophes et les hommes de
+lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
+rcompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut lgat du pape
+Bologne[493], il fit relever ses frais les btiments de l'universit,
+qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les rglements,
+qui n'taient pas, en quelque sorte, moins dtruits par le temps que les
+murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
+largement; il allait souvent lui-mme encourager les lves par des
+promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux
+qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les tudes, et y
+entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit,
+la Rpublique de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
+grecs, qui, selon _Platina_, lui avait cot trente mille cus d'or, et
+qui a t le premier fonds de la riche bibliothque de S.-Marc. Ce
+savant cardinal a laiss un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
+latins. Celui qu'il crivit dans cette occasion avait pour titre:
+_Contre le calomniateur de Platon_; ce calomniateur tait l'autre Grec,
+Georges de Trbisonde.
+
+[Note 493: De 1450 1455.]
+
+N en 1395 Candie, mais originaire de Trbisonde, dont il aima mieux
+porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
+d'loquence grecque Vicence, Venise, et ensuite Rome. Nicolas V le
+prit pour secrtaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
+latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant prsent une somme
+d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: Prends,
+prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas. Il eut des
+querelles trs-vives avec _Guarino_ de Vrone, avec _Poggio_, avec le
+Grec Thodore Gaza, avec le pontife lui mme. Nicolas lui en voulut
+pour la manire dont il avait traduit et comment l'Almageste de
+Ptolme, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
+Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour[494]. Il est vrai
+qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui tait
+platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet tait un meilleur
+lgislateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprocht au
+disciple de Socrate, point de calamit publique qu'il n'attribut sa
+philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
+gnral, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
+ne veut couter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
+vrit, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion crivit.
+On peut voir dans Brucker un extrait tendu de cette apologie[495], o
+le cardinal dploya beaucoup d'loquence et de savoir.
+
+[Note 494: _Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis_,
+crit en 1458, imprim Venise en 1523.]
+
+[Note 495: _Hist. Crit. Philosoph._, t. IV.]
+
+Thodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'taient
+tablis en Italie[496], prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
+Bessarion lui fit aussi une rponse. Un Grec rfugi que ce cardinal
+protgeait[497] en fit une moins mesure, et traita avec le plus
+souverain mpris Aristote et son dfenseur. Un autre Grec[498] lui
+rpondit, mais dcemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
+platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut gure
+que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
+mais comme simples spectateurs, et il ne parat pas qu'aucun d'eux s'y
+soit ml par ses crits. Ils se dcidrent assez gnralement pour
+Platon. L'admiration laquelle le vieux Gmistus les avait accoutums
+pour ce philosophe, et l'exemple donn par le pape Nicolas V, par le
+cardinal Bessarion, et plus encore par les Mdicis, firent qu'en Italie,
+et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
+universellement prfre. L'acadmie platonique de Florence fut
+uniquement consacre l'explication et l'tude du philosophe dont
+elle portait le nom. Platon tait pour elle un idole, un Dieu, l'unique
+objet des travaux, des entretiens et des penses de ses membres. Leur
+enthousiasme alla souvent jusqu' une sorte de folie[499]: mais
+peut-tre est-il de la triste destine de l'homme qu'il en entre
+toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.
+
+[Note 496: Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
+1430.]
+
+[Note 497: _Michal Apostolius_.]
+
+[Note 498: _Andronicus Calistus_.]
+
+[Note 499: Tiraboschi va plus loin: _Il lor trasporto per esso_
+(_Piatone_), dit-il, _gli condusse sino a scriver pazzie che non si
+possono leggere senza risa_. (Tom. VI, part. II, p. 278.)]
+
+Parmi les savants qui composaient cette acadmie, Marsile Ficin se
+prsente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
+1433[500]. Son pre voulut en faire un mdecin, et l'envoya tudier en
+cette facult l'Universit de Bologne.
+
+[Note 500: _Id. ibid._, p. 279.]
+
+Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obi qu' regret, ayant
+fait un petit voyage de Bologne Florence, son pre le conduisit avec
+lui dans une visite qu'il fit Cosme de Mdicis. Cosme, charm de son
+extrieur agrable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
+rponses, eut ds ce moment, malgr son extrme jeunesse, l'ide d'en
+faire le principal appui de l'acadmie platonique dont il formait alors
+le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-mme ses
+tudes, le traita avec tant de bont et mme de tendresse, que Marsile
+le regarda et l'aima toute sa vie comme un second pre. Cette ducation
+philosophique lui plaisait beaucoup plus que la premire. Il y fit de si
+grands progrs qu'il avait peine vingt-trois ans quand il crivit ses
+quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
+Christophe _Landino_ qui il les montra en firent de grands loges;
+mais ils engagrent Marsile apprendre le grec avant de les publier,
+pour puiser dans le texte mme la vraie doctrine de Platon. Il se livra
+ cette tude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
+science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
+attribus Orphe. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donn la
+musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
+plaisait beaucoup chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
+ressemblait celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
+l'Origine du Monde attribu Mercure Trismegiste; et ayant fait son
+bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
+bien de campagne dans sa terre de Carreggi, prs Florence, d'une maison
+ la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
+magnifiquement excuts et relis.
+
+Marsile entreprit alors sa traduction entire de Platon. Il l'eut
+acheve en cinq ans, n'tant encore g que de trente-cinq. Cosme
+n'tait plus; mais son fils Pierre, qui lui succda, eut la mme amiti
+pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
+qu'il expliqua publiquement Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
+eut pour auditeurs les hommes les plus distingus par leur rudition et
+leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
+fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son pre et son aeul.
+Marsile entra dans les ordres, et se fit prtre l'ge de quarante-deux
+ans. Laurent lui donna plusieurs bnfices qui le mirent dans une grande
+aisance, mais il n'abusa point de cette disposition l'enrichir; et,
+content des biens ecclsiastiques qui lui taient donns, il laissa tout
+son patrimoine la disposition de ses frres. Alors il partagea son
+temps entre ses tudes philosophiques et celles de son nouvel tat. Sa
+vie fut exemplaire, son caractre doux, son esprit agrable. Il aimait
+la solitude, et se plaisait surtout la campagne avec quelques intimes
+amis. Sa constitution dbile et les frquentes maladies auxquelles il
+tait sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
+offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
+Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
+got pour une vie gale et simple, et par reconnaissance pour les
+Mdicis. Il mourut vers la fin du sicle, g de soixante-six ans.
+
+On a recueilli ses OEuvres en deux volumes _in-folio_. Presque toutes ont
+pour objet des interprtations et des commentaires sur Platon et sur les
+principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
+etc., sans compter la traduction des OEuvres entires de Platon. Depuis
+sa premire jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfona toute
+sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
+philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
+pour la raison. Il s'tait familiaris avec les tnbres de l'cole
+d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clart. Son style s'tait
+form sur ces modles, et souvent dans ses lettres mmes il est
+nigmatique et mystrieux. Des rveries, je ne dis pas de Platon, mais
+des platoniciens, celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
+franchit, et la manire dont il crivit dans un de ses livres[501] sur
+cette prtendue science, le fit mme souponner de magie.
+
+[Note 501: _De Vit coelitus comparand_, lib. III.]
+
+Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le clbre Jean
+Pic de la Mirandole[502], qui fut ds l'enfance une espce de phnomne,
+et, dans sa jeunesse, un prodige d'rudition et de science. Une mort
+prmature le priva de l'exprience de la vieillesse, et mme de la
+maturit de cet ge o les facults de l'homme sont dans toute leur
+force; et cependant il a laiss des preuves si multiplies de son
+savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
+tait depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
+Il naquit en 1463, et fut le troisime fils de Jean-Franois, seigneur
+de la Mirandole et de la Concorde. Ds ses premires annes, il annona
+un esprit, et surtout une mmoire extraordinaires. On rcitait devant
+lui une pice de vers, il la rptait aussitt en ordre rtrograde,
+commenant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
+paraissait principalement appel aux belles-lettres et la posie; mais
+ l'ge de quatorze ans, sa mre ayant sur lui des vues d'ambition
+ecclsiastique, l'envoya tudier en droit canon Bologne. Il s'y livra
+aussi ardemment que si c'et t par son choix, et fit des progrs
+rapides.
+
+[Note 502: Tiraboschi, _ub. supr._]
+
+Bientt la philosophie et la thologie lui parurent plus dignes encore
+de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
+ces deux sciences, il se mit parcourir les coles les plus clbres de
+l'Italie et de la France, suivre les leons des professeurs les plus
+illustres, disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
+par l une tendue de connaissances et une facilit d'locution, telles
+que son rudition et son loquence paraissaient galement merveilleuses.
+Partout, dans ce plerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
+ide; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
+temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit l'tude des
+langues grecque et latine, celles de l'hbreu, du chalden et de
+l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
+lui fit voir soixante manuscrits hbreux, et lui persuada qu'ils avaient
+t composs par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystres les
+plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
+exprience, il en donna un trs-haut prix: c'taient des rveries
+cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner les entendre,
+et il y consacra, avec son ardeur accoutume, un temps beaucoup plus
+prcieux pour lui que son argent.
+
+De retour, vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit Rome, sous
+le pontificat d'Innocent VIII. C'est l que, pour donner une ide de sa
+vaste rudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
+dialectique, de morale, de physique, de mathmatiques, de mtaphysique,
+de thologie, de magie naturelle et de cabale, tires des thologiens
+latins et des philosophes arabes, chaldens, latins et grecs. Il offrit
+d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
+prsenteraient. Elles sont imprimes dans ses OEuvres; et l'on ne peut
+que gmir, en les parcourant, de voir qu'un si beau gnie, un esprit si
+tendu et si laborieux, se ft occup de questions aussi frivoles. Elles
+excitrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
+Elles excitrent aussi l'envie, qui parvint empcher la discussion
+propose, et priver ce jeune athlte du triomphe dont il paraissait
+tre certain. On dnona au souverain pontife treize de ces
+propositions, comme errones et sentant l'hrsie. Il crivit pour les
+dfendre, mais, malgr son apologie, elles furent condamnes par le
+pape.
+
+Cette perscution qui, au reste, ne s'tendit point jusque sur sa
+personne, loin de l'aigrir, opra en lui une sorte de conversion, ou du
+moins un nouveau degr de perfection dans la conduite et dans les moeurs.
+Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agrable dans ses manires,
+il s'tait jusqu'alors partag entre le got de l'tude et l'amour du
+plaisir. La dvotion prit cette dernire place. Il jeta au feu ses
+posies d'amour, italiennes et latines. La thologie devint le principal
+objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
+temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'tablir
+Florence, o il passa les dernires annes de sa jeunesse et de sa vie,
+li avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
+alors de plus clbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
+et Laurent de Mdicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant
+peine trente-deux ans accomplis, le jour mme o le roi de France,
+Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
+entre Florence[503].
+
+[Note 503: 17 novembre 1494.]
+
+Les ouvrages qu'il a laisss sont presque tous de philosophie
+platonicienne ou de thologie. Tous annoncent, au milieu des tnbres
+qui offusquent ces deux sciences, un esprit pntrant et extraordinaire;
+on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
+crit intitul _Heptaple_, ou Explication du commencement de la Gense,
+dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la cration du monde,
+claircit les obscurits du texte de Mose par les allgories de
+Platon; un Trait de philosophie scholastique, intitul _de l'tre et de
+l'Unit_[504], o la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
+expose avec plus de profondeur que de clart; un discours latin sur la
+dignit de l'homme, quelques opuscules asctiques, et huit livres de
+lettres ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
+en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
+science prtendue avec les armes runies de l'rudition et de la raison.
+Un des potes les plus estims de ce temps, _Girolamo Benivieni_, ayant
+fait une _canzone_ sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
+l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
+est comme de ceux qui furent faits dans le sicle prcdent sur la
+_canzone_ de _Guido Cavalcanti_; on entend un peu mieux le texte quand
+on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprims avec quelques
+essais de posie latine et italienne, qui, n'tant pas des posies
+d'amour, chapprent l'incendie que l'auteur en fit Rome, et assez
+propres empcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.
+
+[Note 504: _De Ente et Uno_.]
+
+Christophe _Landino_, doit tre mis le troisime dans cette association
+savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme rudit
+et comme pote. N Florence, en 1424[505], aprs avoir fait ses
+premires tudes Volterra, il fut forc, pour obir son pre, de
+s'appliquer la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
+Mdicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le dlivra de cet esclavage, et
+le rendit ses tudes philosophiques et littraires. Il se livra
+surtout avec ardeur la philosophie platonicienne, et devint l'un des
+principaux ornements de l'acadmie que son premier bienfaiteur avait
+fonde. Nomm, en 1457, pour occuper Florence une chaire publique de
+belles-lettres, il accrut considrablement l'clat et la renomme de
+cette cole. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Mdicis, pour
+achever l'ducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
+attach Laurent, qui eut pour lui la plus grande amiti. _Landino_
+fut, dans sa vieillesse, secrtaire de la Seigneurie de Florence, qui
+lui fit prsent d'un palais dans le Casentin. Parvenu l'ge de
+soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
+laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
+appointements. Alors, il se retira la campagne, _Prato Vecchio_,
+dont sa famille tait originaire. Il y passa tranquillement ses
+dernires annes, livr aux tudes de son choix, et il mourut en 1504,
+g de quatre-vingts ans.
+
+[Note 505: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.]
+
+Il laissa des posies latines, dont quelques-unes sont restes
+manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
+sur Horace et sur Dante, sont estims. Il traduisit, en italien,
+l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
+discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
+ses Questions ou Discussions Camaldules[506], un Trait de la noblesse
+d'ame, et quelques opuscules, tant imprims que rests indits. Il eut,
+pour intimes amis, dans l'acadmie platonique, Marcile Ficin et le jeune
+Politien. La grande et juste rputation de ce dernier, et les tudes
+platoniciennes qu'il joignit ses travaux littraires, exigeraient
+qu'il ft ici rang aprs son ami _Landino_; mais, s'tant attach de
+bonne heure aux Mdicis, lev, en quelque sorte, dans leur maison, et
+ayant ensuite lev lui-mme les fils de Laurent, son histoire se trouve
+continuellement lie avec celle de cette famille. Il faut donc revenir
+elle, et surtout Laurent de Mdicis, avant de consacrer Politien les
+souvenirs qui lui sont dus.
+
+[Note 506: _Disputationum Camaldulensium_ libri IV, _in quibus de
+vit activ et contemplativ, de somma bono_, etc., in-fol., sans date,
+mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, _Bibl. instr._), et
+rimprim Strasbourg, 1508.]
+
+Laurent ne fut pas seulement, comme son aeul et comme son pre, un
+gnreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'taient pas,
+homme de lettres, et pote lui-mme; et, quand il n'et pas t mis par
+sa fortune, son ambition et son adresse, la tte de la rpublique de
+Florence, il l'et t, par son gnie et par ses talents, l'une des
+premires places de la rpublique des lettres. C'est sous le premier
+aspect qu'il faut d'abord le considrer, c'est--dire, comme centre et
+mobile du mouvement d'mulation littraire qui fut alors port au plus
+haut point. Il entre cet gard, comme partie principale, dans le
+tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
+pendant la dernire moiti du quinzime sicle. Nous le retrouverons
+ensuite avec les potes qui se distingurent le plus de son temps, et
+sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'tat de la
+littrature italienne cette poque, qu'il contribua tant illustrer.
+
+ la mort de Cosme de Mdicis, Pierre son fils hrita de son immense
+fortune, de son influence dans les affaires de la rpublique, et dans
+ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hriter de ses
+talents suprieurs, et avec une sant faible qui ne lui laissait pas
+toujours les moyens de dvelopper les qualits qu'il avait reues de la
+nature. Le peu de temps qu'il vcut ne fut cependant point perdu pour
+l'encouragement des lettres. On le voit par la ddicace de plusieurs
+ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
+qu'il prit de soutenir tous les tablissements de Cosme et d'augmenter
+sans cesse les riches collections qu'il avait formes.
+
+Du vivant mme de son pre, il s'tait montr digne de lui, en ouvrant
+Florence un concours potique d'une espce absolument nouvelle[507], et
+qui parat avoir t le premier modle des concours acadmiques. De
+concert avec Lon-Baptiste _Alberti_, citoyen distingu, architecte
+clbre, peintre, sculpteur, littrateur et pote, il fit proclamer avec
+beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des tudes, que ceux qui
+voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espce de vers que
+ce ft, le sujet _de la vritable amiti_, eussent envoyer, avant la
+fin du dix-huitime jour du mois d'octobre qui commenait alors, leur
+ouvrage cachet, chez des notaires dsigns par la proclamation. Le prix
+tait une couronne d'argent travaille en branche de laurier. Ces
+officiers furent chargs de choisir un lieu public o tous les
+concurrents viendraient rciter leurs pomes. Ils firent choix de
+l'glise de _Santa Maria del Fiore_, et pour faire honneur au pape
+Eugne IV, qui tenait alors son concile Florence, ils offrirent aux
+secrtaires apostoliques d'tre les juges du concours et de dcerner le
+prix. Le dimanche 22, l'glise tant prpare et dcore magnifiquement,
+les officiers des tudes, les juges et les potes s'y rendirent avec un
+nombreux cortge. La seigneurie de Florence, l'archevque, l'ambassadeur
+de Venise, un nombre infini de prlats, assistaient cette crmonie;
+le peuple remplissait l'glise. Le moment arriv, on tira au sort
+l'ordre des lectures. Elles furent coutes avec la plus grande
+attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
+Les secrtaires du pape prtendirent que plusieurs des pices qu'ils
+venaient d'entendre, taient d'un mrite gal; et, pour s'pargner tout
+embarras, ils donnrent la couronne d'argent l'glise de Sainte-Marie.
+La gnrosit de Pierre fut ainsi trompe. Chacun fit son rle; Mdicis
+proposa le prix; des potes se le disputrent; l'un d'eux le mrita sans
+doute, et ce fut l'glise qui l'obtint.
+
+[Note 507: En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.]
+
+Pierre donna une attention particulire l'ducation de ses deux fils,
+Laurent et Julien. Laurent, n le 1er. de janvier 1448[508], avait
+annonc, ds sa premire jeunesse, des dispositions galement heureuses
+pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
+instituteur fut un bon ecclsiastique nomm _Gentile d'Urbino_, dont il
+fit ensuite un vque[509]. Christophe _Landino_ fut le second. C'est
+lui que Laurent dut son excellente ducation littraire. Le savant grec
+Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
+l'initia dans les mystres du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
+ses avantages, celui d'avoir eu pour mre _Lucretia Tornabuoni_, femme
+aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice claire
+des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
+posies suprieures la plupart de celles de ce temps. Laurent put
+dire, comme Hippolyte:
+
+ lev dans le sein d'une chaste hrone,
+ Je n'ai point de son sang dmenti l'origine.
+
+[Note 508: _Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita_. Pise,
+1784, in-4., William Rosco, _the Life of Lorenzo de' Medici_, etc.]
+
+[Note 509: _D'Arezzo_.]
+
+Quant aux qualits physiques, on vante ses formes athltiques et
+prononces. On avoue qu'il manquait de grces, que sa figure tait
+commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refus
+le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une lvation,
+dans son esprit une pntration et une tendue qui perait travers ces
+dsavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
+augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
+L'quitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
+dlices, autant que la philosophie, la littrature et la posie. Il
+russissait galement tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
+pas encore dix-sept ans la mort de son aeul, et, ds ce moment, il
+prit part l'administration des affaires. Pierre de Mdicis, toujours
+languissant et souffrant, l'appela ds-lors ce partage, et eut, dans
+plusieurs occasions, se louer galement de son courage et de sa
+capacit.
+
+Les Florentins s'taient vus forcs de soutenir contre Venise une guerre
+qui pouvait leur tre funeste. De premires hostilits dont le succs
+fut balanc, leur donnrent les moyens de ngocier la paix. Ils
+l'obtinrent. Elle fut clbre par des ftes qui ranimrent en eux le
+got de ces brillants spectacles. Quelque temps aprs, Laurent parut
+dans un tournoi, et son frre Julien dans un antre[510]. Tous deux y
+donnrent des preuves d'adresse et d'intrpidit. Laurent remporta le
+prix, qui tait un casque d'argent surmont d'une figure de Mars.
+C'tait lui-mme qui donnait cette fte pour le mariage d'un de ses
+amis[511]. Elle lui cota dix mille florins. Il y parut avec cette
+magnificence, attribut insparable de son caractre et de son nom. Ces
+deux tournois font poque dans l'histoire potique d'Italie, par deux
+pomes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut clbre
+en vers par _Luca Pulci_, frre de ce _Pulci_ que nous verrons bientt
+entrer le premier dans la carrire de la posie pique. Celle de Julien
+le fut par un jeune pote dont c'tait peut-tre le premier essai en
+langue italienne, et dont le pome, rest imparfait, est encore
+aujourd'hui cit parmi les chefs-d'oeuvre de cette langue. Ce pote
+naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littrateur clbre, tait
+Ange Politien.
+
+[Note 510: En 1468.]
+
+[Note 511: _Eracelo Martello_.]
+
+Il tait n, le 24 juillet 1454[512], _Monte Palciano_ ou _Poliziano_,
+petite ville du territoire de Florence. Il substitua potiquement ce nom
+ son nom de famille, et s'appela _Poliziano_, au lieu de s'appeler
+_Ambrogini_, comme son pre. Ce pre tait docteur en droit, et assez
+pauvre. Il avait envoy son fils achever ses tudes Florence. Ange
+Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
+latin de Christophe _Landino_, la philosophie platonicienne de Marsile
+Ficin, et la pripattique de Jean Argyropile. Tous ces matres
+distingurent bientt en lui une aptitude singulire et une grande
+supriorit d'esprit. Il prfrait la posie tout le reste; et la
+traduction d'Homre en vers latins, laquelle il travaillait ds-lors,
+qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
+l'absorbait tout entier. Des pigrammes latines et grecques publies
+les unes treize ans, les autres avant dix-sept, n'tonnrent pas moins
+ses professeurs que ses compagnons d'tude; mais ce qui lui fit le plus
+d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Mdicis. Il
+saisit cette occasion de se faire connatre de Laurent, regard ds-lors
+comme le chef de sa famille et de la rpublique; il lui ddia son pome,
+quoique Julien en ft le hros. Le got dlicat et dj form de Laurent
+fut singulirement frapp de cette composition, suprieure, tout ce
+qu'on avait crit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
+Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir tous ses
+besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses tudes.
+
+[Note 512: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.]
+
+La posie tait alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
+personne de la famille des _Donati_[513] tait l'objet d'une passion
+potique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables ceux de
+Ptrarque[514]. Cela ne l'empcha point de former, pour obir son
+pre, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
+_Orsini_. Il l'avait pouse depuis environ six mois, lorsque Pierre
+mourut, et laissa son fils matre de tout ce qu'il avait reu de Cosme,
+et dont il avait conserv intact, et mme augment le dpt. Les
+funrailles de cet homme, qui laissait en hritage tant de richesses et
+tant de puissance, furent trs-simples: Un convoi magnifique, dit
+l'historien _Ammirato_[515], aurait pu exciter l'envie du peuple contre
+ses successeurs, et qui il importait beaucoup plus d'tre puissants
+que de le paratre.
+
+[Note 513: Elle se nommait _Lucretia_.]
+
+[Note 514: Nous reviendrons sur ces posies de Laurent, ainsi que
+sur le pome de Politien et sur celui de _Luca Pulci_.]
+
+[Note 515: _Istor. Fior._, vol. III, p. 106.]
+
+Ds que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
+des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
+consolider et d'accrotre encore la premire par le commerce et par la
+culture des terres; de devenir de plus en plus matre de la seconde par
+son application, sa munificence et sa popularit, de donner tout ce
+qu'il pourrait du troisime son got pour les arts, la socit des
+savants et des artistes; enfin de ne rien pargner pour leur
+encouragement. Bientt ses libralits claires, et peut-tre plus
+encore son affabilit pleine d'gards, rassemblrent autour de lui ce
+qu'il y avait de plus distingu en Italie, dans les arts et dans les
+lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
+concitoyens, pour oprer le bien qu'il leur inspirait le dsir de faire,
+et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
+ainsi que l'Universit de Pise, tant tombe dans une entire
+dcadence, son rtablissement, qui importait aux Florentins, fut rsolu.
+Laurent fut nomm, avec quatre autres citoyens, pour l'excution de ce
+projet. Il se transporta avec eux Pise, aplanit, par ses dons, toutes
+les difficults, ajouta, de son bien, des sommes considrables aux six
+mille florins annuels qu'avait accords la rpublique, rtablit
+l'Universit sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
+simplicit, la seigneurie de Florence, de l'excution d'un plan dont
+elle se doutait peine qu'il ft l'auteur.
+
+La philosophie platonicienne tait toujours une de ses tudes favorites;
+l'acadmie fonde par son aeul, et dirige par Marsile Ficin, devint
+l'objet de sa sollicitude particulire. Il voulut renouveler, en
+l'honneur de Platon, la fte annuelle qui s'tait clbre dans
+l'antiquit, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
+disciples, Plotin et Porphyre, et qui tait interrompue depuis douze
+cents ans. Cette clbration se fit, avec beaucoup de solennit,
+Florence et la terre de Careggi le mme jour. Elle subsista pendant
+plusieurs annes, et ne contribua pas peu donner la philosophie
+platonicienne le surcrot de crdit dont elle jouit en Italie la fin
+de ce sicle.
+
+La conjuration des _Pazzi_ vint troubler ces nobles jouissances. Cette
+famille ambitieuse, mcontente de voir celle des Mdicis prendre, dans
+la rpublique, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-mme, fut
+engage dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
+Jrme _Riario_. Le jeune cardinal _Riario_, neveu de ce Jrme,
+_Salviati_, archevque de Pise, quelques prtres, un secrtaire
+apostolique, et plusieurs Florentins mcontents, parmi lesquels on
+remarque Jacques _Bracciolini_, fils du clbre _Poggio_, furent leurs
+complices. Le coup qui devait frapper les deux frres fut port le
+dimanche[516], dans l'glise de la _Riparata_, en prsence du cardinal,
+pendant la messe, et au moment de l'lvation de l'hostie. Julien tomba
+perc de coups; Laurent, quoique bless, eut le temps de se mettre en
+dfense, de rsister jusqu' ce qu'il ft secouru par ses amis, arrach
+des mains des assassins, et reconduit son palais. L'archevque fut
+pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurs eurent le
+mme sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'
+l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
+toute sa vie cette pleur livide, qui est la couleur de la crainte et
+celle du crime. Le pape, furieux que l'on et manqu sa principale
+victime, emprisonn un cardinal et pendu un archevque, excommunia
+Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la rpublique,
+l'un, sans doute, pour ne s'tre pas laiss tuer, l'autre pour avoir
+prvenu l'entire consommation du crime, et pour l'avoir puni.
+
+[Note 516: 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
+conjuration des _Pazzi_, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
+443, sur ce qui la fit manquer, _ibid._, p. 456 et 458.]
+
+La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutt que
+contre les Florentins, et qui menaait d'embraser l'Italie, le parti
+magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
+suite Naples, auprs du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
+ennemis, et de ngocier ainsi la paix pour sa patrie; le succs de cette
+ambassade extraordinaire, et le surcrot de puissance que tous ces
+vnements procurrent Mdicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
+rappeler ici l'excellent crit de Politien sur cette conjuration des
+_Pazzi_, l'un des meilleurs et des plus lgants morceaux d'histoire
+crits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
+talent littraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.
+
+Le retour de la paix rendit Laurent ce calme dont il aimait jouir
+dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de dlassement plus
+doux, aprs les fatigues et le tumulte des affaires. La posie ne
+l'intressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais
+Florence, soit dans ses maisons de Fisole ou de Careggi, sa socit
+tait aussi souvent compose des trois frres _Pulci_ et de quelques
+autres potes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
+aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-tre parce qu'il
+tait -la-fois pote et philosophe. Il lui avait confi l'ducation de
+l'an de ses fils, et ne se sparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
+enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'tait pas Laurent qui
+le consultait sur ses ouvrages, c'tait Politien lui-mme qui consultait
+avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet ge plus mr, Mdicis traita
+souvent, dans ses vers, des sujets plus levs et plus graves qu'il
+n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pices roulent sur
+la philosophie platonicienne, et il possde l'art de la rendre aussi
+claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
+obscure. Il offre, dans d'autres pices, le premier modle de la satire
+italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la posie descriptive
+et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands potes. Enfin,
+quelques-unes de ses posies sont de simples chansons, faites pour tre
+chantes par le peuple, dans le dlire des ftes et des mascarades du
+carnaval. C'tait un genre de spectacles que les Florentins aimaient
+avec passion: Laurent les servait selon leur got. Il imaginait
+lui-mme, pour ces sortes de ftes, les dguisements les plus
+singuliers, composait des vers qui taient rcits par les masques, et
+des chansons qui taient rptes par le peuple. Il engageait les potes
+les plus connus en composer comme lui, mais les siennes taient
+presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
+voyait souvent, dans ces solennits joyeuses, descendre de son palais,
+venir se mler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
+une ronde qu'il venait de faire, pour rjouir les Florentins, et rentrer
+chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
+qui n'avait jamais t gouvern si gament.
+
+Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'oeil sur les
+affaires de la rpublique, qui conservait toujours sa forme apparente,
+sur les affaires de son commerce, qui taient immenses, et sur celles de
+l'Europe entire, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
+Des troubles s'levrent; des guerres lui furent suscites. Il fit tte
+ tous les orages, vint bout de les calmer, et fit, par sa bonne
+administration, monter au plus haut degr la prosprit publique. Celle
+des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothque fonde
+par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
+soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
+manuscrits de toute espce et dans toutes les langues savantes. Il fut
+admirablement second, dans ses recherches, par les savants dont il
+tait environn, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
+Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
+d'acheter tant de livres, que ma fortune devnt insuffisante, et que je
+fusse oblig d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
+entreprit, sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
+nombre considrable d'ouvrages trs-rares et du plus grand prix. Il en
+fit un second, mais plusieurs annes aprs, et vers la fin de la vie de
+Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
+y a de touchant dans ces soins que prenait Mdicis, et dans les dpenses
+prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
+les parties du monde, c'est que c'tait l'amiti qu'il consacrait et
+ces soins et ces sacrifices. Son but unique tait de former, pour
+Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
+rien ne pt manquer leurs recherches d'rudition et leurs travaux.
+
+L'invention de l'imprimerie, qui se rpandait alors en Toscane, ouvrit
+un nouveau champ ses libralits, et cette insatiable activit qui
+le portait vers tout ce qui tait grand et utile: il vit le parti qu'on
+en pourrait tirer pour multiplier et en mme temps pour purer les
+richesses littraires. Il engagea plusieurs savants collationner et
+corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
+imprims avec la plus grande correction. Christophe _Landino_, Politien,
+et plusieurs autres rudits, se livrrent avec zle ce travail
+minutieux et difficile; et plusieurs bonnes ditions grecques et
+latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
+Mdicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
+d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
+plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
+fut encore, en quelque sorte, inspir par Laurent, qui aplanit toutes
+les difficults, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
+secours. Enfin, les savants Mlanges ou _Miscellanea_ de Politien sont
+encore un rsultat des tudes qu'il put faire dans la riche bibliothque
+de son patron, des entretiens mmes qu'ils avaient en se promenant
+ensemble cheval, promenades que Laurent prfrait aux cavalcades et
+aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, prcieux pour
+l'rudition, fut imprim sa prire et ses frais.
+
+Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
+autres se trouvaient runies dans l'acadmie platonicienne. On y
+examinait, on y rfutait librement les rveries de l'astrologie
+judiciaire. On commenait substituer l'exprience et l'observation
+la routine et aux hypothses. Une horloge astronomique, d'une
+construction savante, tait construite pour Laurent[517]. Plusieurs
+traits de philosophie et de mtaphysique lui furent ddis par leurs
+auteurs. La mdecine lui dut en partie les grands progrs qu'elle ft
+alors. son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
+consacrrent aux sciences et aux lettres des dpenses considrables et
+d'immenses libralits, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
+genres qui parurent Florence cette poque, atteste quel fut, sur
+l'mulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
+ses exemples.
+
+[Note 517: Voy. sur cette machine ingnieuse de _Lorenzo Volpaja_,
+Politien, p. 8, l. IV.]
+
+Son zle fut le mme pour les arts. Quoiqu'ils eussent dj fait
+quelques progrs Florence, c'est lui surtout qu'ils durent une
+existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
+sr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mmoire
+des talents qui ne sont plus, il fit lever au clbre peintre _Giotto_
+un buste de marbre dans l'glise de _Santa-Maria del Fiore_. Il voulut
+obtenir des habitants de Spolte les cendres de leur compatriote
+_Filippo Lippi_, et lui faire riger, dans la mme glise, un mausole;
+sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit riger
+ce monument Spolte mme, par _Filippo_ le jeune, sculpteur habile,
+fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
+pour ces deux monuments. Alors, _Antonio Pollajuolo_, _Domenico
+Ghirlandajo_, _Baldovinetti_, _Luca Signorelli_, se distingurent la
+fois. La sculpture rivalisa d'mulation et de progrs avec la peinture.
+Ds le commencement de ce sicle, _Donatello_ et _Ghiberti_ avaient
+beaucoup perfectionn cet art. Ce fut sous la direction de _Donatello_
+que Cosme de Mdicis commena cette grande collection de morceaux de
+sculpture antique, premier noyau de la clbre galerie de Florence, et
+dont la valeur fut estime, aprs sa mort, plus de 28,000 florins. Son
+fils Pierre l'augmenta considrablement. Laurent l'enrichit, aprs eux,
+des morceaux les plus prcieux et les plus rares; et il leur donna une
+destination nouvelle, qui fut une inspiration du gnie des arts et un
+bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manire
+servir d'cole pour l'tude de l'antique, et fit placer dans les
+bosquets, dans les alles et dans les btiments, des statues, des bustes
+et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
+au sculpteur _Bertoldo_, lve de _Donatello_, dj avanc en ge, et
+pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
+fortune, qui se sentaient le got des arts, et qui venaient tudier dans
+cette grande cole, des appointements suffisants pour les soutenir dans
+leurs tudes, et fonda des prix considrables pour rcompenser leurs
+progrs. C'est cette institution qu'il faut attribuer l'clat
+surprenant que jetrent tout coup les beaux-arts vers la fin du
+quinzime sicle, et qui se rpandit rapidement de Florence dans tout le
+reste de l'Europe. C'est cette institution que l'on doit ce que
+l'histoire des arts offre peut-tre de plus sublime, puisqu'on lui doit
+Michel-Ange.
+
+Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange _Buonarotti_ avait
+t plac, par son pre, l'cole de _Ghirlandajo_. la demande de
+Laurent, deux des lves de ce peintre furent choisis pour venir
+continuer leurs tudes dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
+ces deux lves; et ce fut l qu' l'aspect des chefs-d'oeuvre antiques,
+en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'aprs ces
+admirables modles, il sentit natre en lui ces grandes et sublimes
+ides qui se dvelopprent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
+dans ses plans d'architecture. La grande rforme qu'il opra dans les
+arts eut pour origine son admission dans les jardins de Mdicis.
+Laurent, charm de ses progrs rapides, des premiers essais qu'il fit de
+son talent, et du gnie que sa conversation annonait comme ses
+ouvrages, fit venir le pre, lui annona que dornavant il se chargeait
+de son fils, et pourvut mme gnreusement aux besoins du vieillard et
+de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
+fut ds-lors, dans son palais, comme l'taient les savants et les
+artistes clbres, sur le pied de l'galit la plus parfaite, mangeant
+avec eux sa table, o, par une rgle peu suivie, et qui devrait
+toujours l'tre, les distinctions, les crmonies, l'tiquette, taient
+abolies; o chacun prenait place au hasard, tait servi selon son got,
+parlait ou se taisait son gr. C'est ainsi que ce jeune artiste,
+destin tre un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
+avec l'lite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
+Florence; c'est l qu'il prit le got de toutes les connaissances qui
+peuvent concourir la perfection des arts; c'est dans le palais de
+Mdecis qu'il passait ses instants de loisir tudier les cames, les
+mdailles, les pierres prcieuses dont Laurent possdait une collection
+immense; c'est l aussi qu'il s'unit d'amiti avec plusieurs savants,
+qui ouvrirent son gnie les trsors de l'rudition et de la science.
+La nature avait tant fait pour lui, qu'indpendamment de ces secours, il
+se ft sans doute lev trs-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
+cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau gnie, les tudes
+qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mmes qu'il reut
+dans le palais de Mdicis?
+
+Cosme avait dj embelli Florence de magnifiques difices: Laurent
+voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-pre, une
+connaissance de l'art presque gale celle des artistes les plus
+habiles. La rputation de son got en architecture tait si gnralement
+tablie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe _Strozzi_,
+gal aux rois en magnificence, ne voulurent point btir de palais sans
+avoir reu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
+fit btir un lui-mme _Poggio Cajano_, il fit concourir, pour les
+plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
+dcida pour celui de _Giuliano_, architecte alors peu connu, devenu
+depuis clbre sous le nom de _San Galio_[518], et dont cet difice
+commena la rputation et la fortune. Indpendamment d'un monastre et
+de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
+d'en achever plusieurs qui avaient t commencs par ses anctres, entre
+autres l'glise de Saint-Laurent, et le monastre de Fisole. La
+mosaque, la gravure en pierres fines, la manire antique, toutes les
+parties des arts du dessin reurent, de sa munificence et de son got,
+une impulsion gnrale qui se rpandit par imitation dans toute
+l'Italie, et de l dans l'Europe entire.
+
+[Note 518: Ce nom lui fut donn cause d'un monastre que Laurent
+lui fit btir Florence, auprs de la porte de _San-Gallo_.
+
+D'aprs un inventaire dress la mort de Laurent de Mdecis, frre de
+Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
+frre montait alors 235,157 florins d'or.
+
+Vingt-neuf ans aprs, 1469, il se fit un autre inventaire de l'hritage
+de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors 237,983 florins;
+elle n'avait donc, peu prs, ni augment ni diminu.
+
+Les bnfices de commerce, calculs 20% sur ce capital, ne sont que de
+46,000 florins. Le florin a t constamment la huitime partie d'une
+once d'or, ou la soixante-quatrime du marc, tandis que le louis d'or
+neuf en tait la trente-deuxime. (V. _Ricordi di Lorenzo de Mdici
+Rosco append._, l. III, p. 41, 44.)
+
+La maison de Mdicis avait dpens depuis 1434 jusqu'en 1471, en
+btimens, aumnes et impositions, 663,755 florins d'or, quivalant,
+poids pour poids, 7,965,060 fr., et d'aprs la proportion qui existait
+ cette poque entre le prix des mtaux prcieux et celui du travail,
+environ 32,000,000 de francs. (_Ibid._, p. 45.)]
+
+On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manires Laurent de
+Mdicis pouvait tre grand sans avoir besoin d'tre, comme il le fut, un
+grand homme d'tat. Cependant sa sant dprissait, son got pour le
+repos augmentait en proportion de ses infirmits. Il tait oblig de
+s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
+_Porretane_, de passer plusieurs mois la campagne, loin de toute
+occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
+permit pas de raliser. Une attaque de ses incommodits habituelles,
+auxquelles se joignit une fivre lente, le conduisit en peu de temps au
+tombeau. Il se fit transporter Careggi, o le fidle Politien le
+suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
+Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
+furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
+leurs bras[519], l'ge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
+devoirs d'un homme religieux, et avec la rsignation et la tranquillit
+d'un sage.
+
+[Note 519: 8 avril 1492.]
+
+La fin de ce sicle si brillant, surtout Florence, par les progrs des
+lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres tats de
+l'Italie, le mme spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
+clatrent enfin sur Florence mme. Quelques princes protgeaient encore
+les sciences; mais le plus grand nombre tait occup d'intrigues
+ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas t donne ds
+le commencement par des gouvernements placs dans des circonstances plus
+heureuses, ce sicle qui jeta un grand clat, et qui surtout posa les
+fondements solides de la gloire des sicles suivants, ne leur et
+peut-tre transmis que des dsastres et de la honte. Rome et Milan
+exercrent la plus forte influence sur ce funeste changement.
+
+Aprs des papes amis des lettres et des lumires, tels que Nicolas V et
+Pie II, on avait vu le farouche Paul II ngliger les savants, les
+perscuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les runions
+les plus innocentes, incarcrer et torturer une acadmie entire. Sixte
+IV, qui prsida du haut du Vatican l'assassinat des Mdicis, occup
+d'tablir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
+l'Italie par ses intrigues, se montra gnreux envers le savant
+_Filelfo_, fit btir de pompeux difices, accrut et rendit publique la
+bibliothque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
+qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
+lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Universit
+de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le rformateur ou
+directeur de ce collge lui ayant fait de vives instances pour qu'il
+payt ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui rpondit le pape, que je leur
+ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
+protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas toi, reprit navement
+le Saint-Pre, c'est donc Sbastien Ricci que je l'ai dit[520]. Le
+faible Innocent VIII ne fit peu prs rien ni pour ni contre les
+lettres; Alexandre VI lui succda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
+plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte puise
+fltrir sa mmoire; et si l'on ne veut pas se condamner des
+rptitions ternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
+trouv quelque bien en dire.
+
+[Note 520: Journal de _Stefano Infessura_, dans le Recueil de
+Muratori, _Scrip. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1054.]
+
+Quelle que ft l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
+Milan, le rgne de Franois Sforce fut signal par l'encouragement des
+lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Mdicis et avec les
+princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
+savants, l'asyle gnreux qu'il ouvrit aux Grecs chasss de leur patrie,
+le nombre de littrateurs, de potes et d'artistes qu'il s'effora de
+rassembler Milan et d'attirer sa cour. Son fils an, Galaz-Marie,
+ne lui succda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excs de
+ses vices, les poignards dont il fut perc. Il laissait aprs lui un
+enfant[521], et pour veiller sur cet enfant un frre ambitieux, fourbe
+et cruel. Jean-Galaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
+sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
+Parvenu la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
+l'clat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
+grands peintres furent appels auprs de lui; on y vit accourir la
+fois le Bramante et Lonard de Vinci. La magnifique Universit de Pavie
+fut btie et dote; Milan se remplit d'coles de tout genre, de
+professeurs, de savants. Le duc lui-mme cultivait les lettres au milieu
+des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrne;
+mais les suites de cette ambition mme, et la passion de se venger d'un
+roi qui l'avait dsapprouve[522], renversrent ce brillant difice,
+livrrent l'tat de Milan, celui de Naples et l'Italie entire aux armes
+d'un prince tranger. Charles VIII, appel par Louis Sforce, traversa
+l'Italie en vainqueur, s'lana vers le royaume de Naples, le conquit,
+pour retraverser le mme pays presque en fugitif, entour d'ennemis
+qu'avait rassembls contre lui ce mme Louis qui l'y avait fait
+descendre. Cette expdition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
+pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la libert.
+
+[Note 521: Jean-Galaz-Marie.]
+
+[Note 522: Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait press de
+remettre le gouvernement son neveu; ce fut pour s'en venger que
+Louis-le-Maure appela la conqute du royaume de Naples Charles VIII,
+qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trne, d'o
+il le renversa.]
+
+La guerre qu'il avait provoque eut pour Milan, pour la Lombardie et
+pour Naples, les suites les plus dsastreuses; les sciences et les
+lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
+savants; le pillage dtruisit ou dissipa les trsors littraires, et
+nulle part ces excs ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu o
+ils pouvaient faire le plus de mal, Florence, dans le sanctuaire des
+Muses, dans le palais des Mdicis. Aprs la mort de Laurent, Pierre son
+fils avait hrit de tout ce qu'il laissait aprs lui, mais non de son
+habilit, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientt ha et mpris
+des Florentins, dont son pre tait l'idole. Dans la position difficile
+o le mit l'approche de Charles VIII et de son arme, il ne fit que des
+fautes, et les paya cruellement. Oblig de s'enfuir Venise, il laissa
+Florence et le palais de ses pres la discrtion du vainqueur. Les
+troupes donnrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
+par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
+des richesses qui taient eux autant qu'aux Mdicis mmes. Manuscrits
+dans toutes les langues, chefs-d'oeuvre des arts, statues antiques,
+vases, cames, pierres prcieuses, plus estimables encore par le travail
+que par la matire, tout fut dispers, tout prit; et ce que Laurent et
+ses anctres avaient, force de soins, d'assiduit, de richesses,
+accumul dans un demi-sicle, fut dissip ou dtruit dans un seul
+jour[523].
+
+[Note 523: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo de' Medici_, ch. I, pour
+certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
+cite Philippe de Commines, tmoin oculaire, Mm. l. VII, ch. IX, et
+_Bernardo Ruccellai, de Bella ital._, qu'il a presque littralement
+traduit. _Ruccellai_ termine ainsi le rcit de ce dsastre: _Hc omnia
+magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum oevi in
+deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florenti quod magis
+visendum putaretur, uno puncta temporis in prdam cessere, tanta
+Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit_.]
+
+Florence, dlivre de Charles VIII et des Mdicis, n'en redevint pas
+plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
+visions fanatiques, au lieu des inspirations de la libert, devint le
+matre, et tomba du fate du pouvoir dans le bcher allum par ses
+partisans mmes. Pierre de Mdicis essaya plusieurs fois inutilement de
+rentrer Florence. Aprs dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
+se mit au service des Franais, dans leur seconde expdition de Naples,
+et lorsqu'ils furent dfaits aux bords du Gariglian, il se noya
+misrablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
+la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
+avaient t comme bannis, retrouvrent Rome un protecteur plus
+puissant et plus heureux, dans un pape, frre de Pierre et fils de
+Laurent, trs-mauvais chef de l'glise, mais digne, comme souverain, de
+servir de modle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
+humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
+puissance, les lettres et les arts qui l'clairent et l'honorent, et en
+contribuant, par l'excs et par l'abus mme, le gurir en partie de la
+superstition qui l'aveugle et l'avilit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+_Suite des travaux de l'rudition pendant le quinzime sicle;
+Antiquits, Histoires gnrales et particulires; Posie latine; Potes
+latins trop nombreux; Couronne potique prodigue et avilie_.
+
+
+On ne se borna pas, dans ce sicle de l'rudition, la recherche des
+anciens, l'tude de leurs langues, la propagation et
+l'interprtation de leurs chefs-d'oeuvre; on y joignit la recherche et
+la dcouverte des antiquits, des mdailles, des monuments antiques. On
+en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
+servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient leur
+tour expliquer les monuments.
+
+L'un des premiers employer cette mthode fut _Flavio Biondo_ ou
+_Flavius Blondus_, n Forli en 1388[524]. On a peu de dtails
+certains sur les premires poques de sa vie. Il tait encore jeune
+lorsqu'il fut envoy Milan par ses concitoyens pour traiter de
+quelques affaires. Il parat qu'en 1430 il tait chancelier du prteur
+de Bergame, et que quatre ans aprs il fut secrtaire du pape Eugne IV;
+il le fut aussi des trois successeurs d'Eugne, mais il ne les
+accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
+s'appliquant partout la recherche et l'explication des antiquits.
+Il tait mari, ce qui l'empcha de tirer parti de sa place pour
+s'avancer dans la carrire ecclsiastique; et lorsqu'il mourut Rome en
+1463, il laissa cinq fils trs instruits dans les lettres, mais sans
+fortune.
+
+[Note 524: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.]
+
+Le sjour de plusieurs annes qu'il fit Rome, et son application en
+tudier les anciens monuments, lui fit natre l'ide de publier une
+description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des difices,
+des portes, des temples et des autres grands dbris de Rome antique, qui
+existaient encore en partie, ou qui avaient t rtablis. C'est ce qu'il
+excuta dans un ouvrage en trois livres, intitul _Rome
+renouvele_[525], dans lequel il dploya une rudition prodigieuse pour
+le temps. Il en montra peut-tre encore davantage dans sa _Rome
+triomphante_[526], o il entreprt de dcrire fort en dtail les lois,
+le gouvernement, la religion, les crmonies, les sacrifices, l'tat
+militaire, les guerres de l'ancienne rpublique romaine. Un troisime
+ouvrage embrasse l'Italie entire, sous le titre de l'_Italie
+explique_[527], la fait voir divise en quatorze rgions, comme elle
+l'tait anciennement, et dveloppe l'origine et les rvolutions de
+chaque province et de chaque ville. On a encore du mme auteur un livre
+de l'Histoire de Venise[528]. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
+qui devait comprendre l'Histoire gnrale depuis la dcadence de
+l'empire romain jusqu' son temps; il le divisa par dcades,
+l'imitation de Tite-Live; il en avait compos trois et le premier livre
+de la quatrime; la mort l'empcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
+imparfait est rest en manuscrit dans la bibliothque de Modne. Quant
+ceux qui sont imprims, ou y trouve peu d'lgance dans le style, et
+dans les faits des erreurs graves et frquentes; mais ce sont les
+premires productions de ce genre qui aient paru; les dfauts que l'on y
+remarque doivent tre attribus cette cause et au temps o vivait
+l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une rudition tendue et
+d'un immense travail.
+
+[Note 525: _Romoe instauratoe_, lib. III.]
+
+[Note 526: _Romoe triumphantis_, lib. X.]
+
+[Note 527: _Italioe illustratoe_.]
+
+[Note 528: _De Origine et Gestis Venetorum_.]
+
+La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
+plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, _Bernardo
+Ruccellai_, l'un des meilleurs crivains de ce sicle, et digne encore,
+ certains gards, de la rputation qu'il eut alors. Il naquit en
+1449[529]. Sa mre tait fille du clbre Pallas _Strozzi_, l'un des
+citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
+tait, par son zle encourager les lettres, rassembler des livres et
+des antiquits, le rival de _Niccolo Niccoli_ et des Mdicis eux-mmes.
+_Bernardo_ entra ds l'ge de dix-sept ans dans la famille de ces
+derniers, par son mariage avec Jeanne de Mdicis, fille de Pierre, et
+soeur de Laurent. Jean _Ruccellai_ son pre, avec une magnificence
+royale, dpensa pour en clbrer la fte, une somme de trente-sept mille
+florins. Le jeune _Bernardo_, aprs son mariage, continua ses tudes
+avec la mme ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
+pour lui une affection particulire. Aprs la mort de Laurent de
+Mdicis, l'acadmie platonicienne trouva dans _Bernardo_ un gnreux
+protecteur. Il fit btir un palais magnifique, avec des jardins et des
+bosquets destins aux confrences philosophiques de l'acadmie, et orns
+des monuments antiques les plus prcieux, qu'il avait rassembls
+grands frais.
+
+[Note 529: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 9.]
+
+Son got pour les lettres ne l'empcha point de se livrer aux affaires
+publiques. Il fut lu, en 1480, gonfalonnier de justice. La rpublique
+l'envoya, quatre ans aprs, son ambassadeur Gnes, et lui confia
+encore trois ambassades, l'une auprs de Ferdinand, roi de Naples, et
+les deux autres auprs du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
+emplois pendant les rvolutions que Florence prouva la fin du sicle,
+et sa conduite ambigu et partiale n'y fut pas gnralement approuve.
+Il mourut en 1514, et fut enterr dans l'glise de
+Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait termin, avec une magnificence
+extraordinaire, la faade, que son pre avait commence. Le principal
+ouvrage de _Bernardo Ruccellai_, a pour titre, _De la ville de
+Rome_[530]. Il y a recueilli avec un soin extrme tout ce qui, dans les
+anciens auteurs, peut donner une ide des magnifiques difices de cette
+capitale du monde. Ce livre est rempli d'rudition, de critique, crit
+avec une lgance et une prcision peu communes, et meilleur tous
+gards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la mme matire. Le
+nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'_Oricellarius_; c'est
+pour cela que les jardins acadmiques de son palais furent si clbres
+pendant long-temps sous le nom d'_Orti Oricellarii_. Son ouvrage n'a
+t publi Florence que dans le dernier sicle[531]. Il laissa de plus
+une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
+Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733[532]: enfin on a
+publi, en 1752, Leipsick un petit Trait de lui sur les magistrats
+romains[533]. Il cultiva aussi la posie italienne. Dans le Recueil
+imprim des Chants du carnaval (_Canti carnascialeschi_), il y en a un
+de lui qui porte le titre de _Triomphe de la Calomnie_.
+
+[Note 530: _De urbe Rom_.]
+
+[Note 531: Dans le Recueil intitul: _Rerum ital. Scriptores
+Florentini_, t. II, p. 755.]
+
+[Note 532: Sous la date de Londres.]
+
+[Note 533: _De Magistratibus romanis_. C'est le savant antiquaire
+_Gori_ qui l'envoya de Florence l'diteur.]
+
+Le fameux _Annius_ de Viterbe est un antiquaire du mme temps, mais
+d'une autre espce. Son nom tait Jean _Nanni_, _Nannius_, et ce fut
+pour suivre la mode qui rgnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
+celui d'_Annius_. N Viterbe, vers l'an 1432[534], il entra fort jeune
+dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses tudes non-seulement
+le grec et le latin, mais l'hbreu, l'arabe et les autres langues
+orientales. Ses succs dans la prdication commencrent sa clbrit.
+Appel de Gnes Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
+crdit la cour romaine, mme sous le mchant pape Alexandre VI, qui
+le nomma, en 1499, matre du sacr palais. _Annius_ mourut environ trois
+ans aprs[535], g de soixante-dix ans.
+
+[Note 534: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.]
+
+[Note 535: Le 13 novembre 1502.]
+
+Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
+qu'ils durent en partie la destruction rcente de l'empire grec; c'est
+son _Trait de l'Empire des Turcs_[536], et celui qu'il intitula: _Des
+Victoires futures des Chrtiens sur les Turcs et les Sarrasins_[537].
+Mais ce qui lui a fait le plus de renomme en bien et en mal, c'est le
+grand recueil d'_Antiquits diverses_[538], qu'il publia Rome en 1498,
+et qui ont t rimprimes plusieurs fois. Il prtendit avoir retrouv
+et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
+de la plus haute antiquit, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
+Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthne, qu'il nomme Metasthne, et
+quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
+chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvs dans
+un voyage qu'il avait fait Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
+Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticit.
+
+[Note 536: _Tractatus de imperio Turcarum_, Gnes, 1471.]
+
+[Note 537: _De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
+Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos_, Gnes, 1480,
+in-4. Cet ouvrage est divis en trois parties, dont la troisime n'est
+qu'une rcapitulation du premier trait. Les deux autres contiennent
+des applications de l'Apocalypse Mahomet, et des prdictions
+vhmentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
+Recueil des Sermons qu'il avait prchs Gnes, et qui lui avaient fait
+une si grande rputation.]
+
+[Note 538: _Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
+Joannis Annii Vilerbiensis_, Rome, 1498, in-fol. la mme anne Venise,
+et depuis Paris, Ble, Anvers, Lyon, tantt avec et tantt sans
+les Commentaires.]
+
+On fut bloui par cette publication fastueuse. Dans un temps o tous les
+auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut la
+rsurrection de ceux d'_Annius_; mais si l'Italie entire commena par
+tre dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. _Annius_
+y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
+dans le dix-septime sicle[539]; mais la critique claire du
+dix-huitime a rduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
+encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. Ce serait, dit
+_Tiraboschi_[540], une perte inutile de temps, que d'allguer des
+preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
+impossible de convaincre. La question ne pourrait plus tre que de
+savoir si ce moine, aussi crdule que savant, qualits qui ne s'excluent
+pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
+authentiques ces manuscrits supposs, ou s'il fut assez fourbe lui-mme
+pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
+diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
+habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
+L'une de ces deux suppositions parat peu prs aussi difficile
+concevoir que l'autre; mais elles sont peu prs galement
+indiffrentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
+d'antiquits est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
+d'impostures.
+
+[Note 539: Voy. les dtails de cette querelle entre _Mazza_,
+dominicain, qui publia une Apologie d'_Annius_, _Sparavieri_ de Vrone,
+qui crivit contre, et Franois _Macedo_, qui rpondit pour _Mazza_;
+_Apostolo Zeno, Dissert, Voss._, t. II, p. 189 192.]
+
+[Note 540: _Ub. supr._, p. 17.]
+
+Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi ce que nous a
+laiss sur les antiquits, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
+ses voyages et par son ardeur rechercher les anciens monuments; mais
+le plus grand nombre des amateurs de la palographie lui accorde plus de
+confiance: c'est _Ciriaco_ d'Ancne, n dans cette ville vers l'an
+1391[541], et qui commena, ds l'ge de neuf ans, montrer cette
+passion pour les voyages, dont il fut possd toute sa vie. vingt-un
+ans, aprs avoir dj vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
+accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
+oncle, en gypte. Deux ans aprs son retour en Italie, il commena
+voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les les de
+l'Archipel, firent natre en lui le got pour les monuments antiques,
+qui acheva de se dvelopper lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
+qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
+dans la Grce, apprit le grec sa source, passa en Syrie, revint dans
+l'Archipel, sjourna dans l'le de Chipre, Rhodes, Mitylne, et dans
+les autres les o se trouvent les plus riches dbris des temps anciens,
+et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de mdailles,
+d'inscriptions et d'autres antiquits. Il y tait appel par l'lection
+d'Eugne IV, qu'il avait beaucoup connu Rome, et qui lui fit l'accueil
+qu'il en devait attendre. _Ciriaco_ se mit alors rechercher les
+antiquits des diffrentes villes du Latium. Il parcourut, pendant prs
+de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisime fois
+en Orient, peut-tre mme une quatrime, toujours occup des mmes
+tudes, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
+Italie vers le milieu du sicle, et qu'il y mourut quelque temps aprs.
+
+[Note 541: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.]
+
+Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que trs long-temps
+aprs sa mort, et dont on n'a mme publi que des fragments. Ceux de son
+voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664[542]. Son
+_Itinraire_, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en tudier les
+antiquits, n'a t imprim qu'en 1742[543], et sur un manuscrit si mal
+en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
+faire une ide juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
+Enfin, d'autres fragments sur les antiquits d'Italie ont encore paru en
+1763[544]. Des antiquaires attentifs reconnaissent que _Ciriaco_
+d'Ancne s'est souvent tromp dans la manire de transcrire et
+d'interprter les inscriptions, sur la date et l'authenticit de
+plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
+chronologie et de gographie; mais, avec le secours d'une critique
+claire, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilit des recherches
+d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intrt
+tromper; et il serait malheureux de s'tre donn tant de peines pendant
+sa vie, pour ne laisser, aprs sa mort, que la rputation d'un homme de
+peu de lumires ou de mauvaise foi.
+
+[Note 542: Rome, par _Moroni_, bibliothcaire du cardinal
+_Barberini_.]
+
+[Note 543: Florence, par l'abb Mehus.]
+
+[Note 544: Pesaro, avec des notes d'Annibal _degli Abati
+Olivieri_.]
+
+Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquits,
+et dont la vie mrite d'ailleurs une attention particulire, est _Giulio
+Pomponio Leto_. Tous ces noms taient de son choix. Il tait n btard
+de l'illustre maison de _Sanseverino_, dans le royaume de Naples[545];
+il vita toujours avec soin de parler de sa naissance; il rpondait mme
+brusquement ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
+cette famille puissante lui et crit pour l'inviter venir demeurer
+dans son sein, o il aurait joui de l'abondance et de l'tat le plus
+heureux, il rpondit laconiquement: _Pomponio Leto_ ses parents et
+ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu[546]. Il
+se rendit trs-jeune Rome, o il tudia d'abord sous un habile
+grammairien de ce temps[547], et ensuite sous Laurent _Valla_. Celui-ci
+tant mort en 1457, _Pomponio_ fut jug capable de remplir sa chaire. Ce
+fut alors qu'il fonda une acadmie qui lui attira bientt de violents
+orages.
+
+[Note 545: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 11.]
+
+[Note 546: _Pomponius Loetus cognatis et propinquis suis salutem.
+Quod petitis fieri non potest. Valete._ Id. ibid.]
+
+[Note 547: _Pietro da Monopoli_.]
+
+Plusieurs hommes de lettres, livrs comme lui l'tude de l'antiquit,
+s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
+retrouvait Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
+des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
+plupart de ces acadmiciens taient jeunes. Leur zle pour l'antique les
+dgota de leurs noms de baptme et de famille; ils prirent des noms
+anciens: le fondateur choisit celui de _Pomponio Leto_, ou plutt
+_Pomponius Loetus_; Philippe _Buonaccorsi_, s'appela _Callimaco
+Esperiente_, ou _Callimachus Experiens_, ainsi des autres. Peut-tre ces
+jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
+d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
+o celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transform, auprs du
+pape Paul II, en mpris pour la religion, bientt en complot contre
+l'glise, et enfin en conspiration contre son chef.
+
+_Platina_, dans son _Histoire des Papes_, raconte au long toute cette
+affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
+romain des spectacles et des ftes pendant le carnaval[548], lorsqu'on
+vint lui dnoncer cette conspiration prtendue. Effray, ou feignant de
+l'tre, il ordonne aussitt un grand nombre d'arrestations, et entre
+autres celle de _Platina_ lui-mme. Tous les acadmiciens qu'on put
+prendre furent arrts comme lui, incarcrs, mis la question, et
+souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux[549], jeune homme
+de la plus grande esprance, en mourut peu de jours aprs. _Pomponio
+Leto_ tait alors Venise: il y tait mme depuis trois ans dans la
+maison _Cornaro_, et l'on ne sait, ni le motif de ce sjour, ni comment
+le pape, qui le souponna de complicit avec ses confrres, s'y prit
+pour faire violer, son gard, les lois de l'hospitalit. Quoi qu'il en
+soit, le malheureux _Pomponio_ fut conduit enchan Rome, incarcr et
+tortur comme les autres, sans que l'on pt arracher personne l'aveu
+de ce qui n'existait pas.
+
+[Note 548: 1468.]
+
+[Note 549: _Agostino Campano_.]
+
+L'arrive de l'empereur Frdric III interrompit, pour quelque temps, la
+procdure. Ds qu'il fut parti, le pape se rendit lui-mme au chteau
+St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
+conjuration, mais sur des hrsies dont on les supposait auteurs. Il fit
+ensuite passer leurs opinions l'examen des plus savants thologiens,
+qui n'y trouvrent point d'hrsie. Paul retourna cependant une seconde
+fois au chteau, et, aprs une nouvelle preuve tout aussi inutile que
+la premire, il finit en dclarant qu' l'avenir on tiendrait pour
+hrtique quiconque prononcerait, ou srieusement, ou mme en
+plaisantant, le nom d'acadmie[550]. Il ne rendit pourtant point encore
+la libert aux accuss; il les retint en prison jusqu'aprs l'anne
+rvolue. Ce terme arriv, il fit d'abord adoucir leur captivit, et leur
+permit enfin d'tre libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
+coupables, et sans avoir voulu reconnatre hautement leur innocence.
+Mais ce qui la prouve videmment, c'est que son successeur, Sixte IV,
+qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant _Platina_ la garde de
+la bibliothque du Vatican, et permit _Pomponio Leto_ de reprendre sa
+chaire publique, o il continua de professer avec un grand concours et
+de grands succs. Sixte n'aurait certainement pas trait ainsi des
+conspirateurs ni des hrtiques. _Pomponio_ parvint mme runir son
+acadmie disperse. On trouve, dans un historien[551] du temps, le rcit
+de deux anniversaires qu'elle clbra en corps, avec beaucoup de
+solennit, en 1482 et 1483, l'un de la mort de _Platina_, l'autre de la
+naissance ou de la fondation de Rome.
+
+[Note 550: _Paulus tamen hoereticos eos pronunciavit qui nomen
+Academioe, vel serio vel joco deinceps commemorarent_. (_Platina ia Paulo
+II._)]
+
+[Note 551: Journal de _Jacopo da Volterra_, publi par Muratori,
+_Script. Rer. ital._, vol. XXIII, p. 144.]
+
+_Pomponio_ vcut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait t oblig
+d'aller finir ses jours dans un hpital, comme l'assure
+_Valerianus_[552], qui, pour grossir son livre, a souvent ajout aux
+infortunes trop relles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
+Il en a oubli une de _Pomponio_, qui mritait cependant d'tre cite;
+c'est qu'en 1484, dans une sdition qui s'leva contre Sixte IV, sa
+maison fut pille, ses livres et tous ses effets vols, et lui, forc de
+s'enfuir en dsordre[553], un bton la main. Mais cette perte fut
+bientt rpare; quand la sdition fut apaise, ses amis et ses coliers
+lui envoyrent l'envi tant de prsents, qu'il se trouva, pour ainsi
+dire, plus son aise qu'auparavant. Il se faisait gnralement estimer
+par sa probit, sa simplicit, son austrit mme. Uniquement occup de
+ses tudes, il n'y avait pas un rduit obscur Rome, pas le moindre
+vestige d'antiquit qu'il n'et observ avec attention, et dont il ne
+pt rendre compte. On le voyait errer seul et rveur au milieu de ces
+monuments, s'arrter chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
+rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
+ Rome en 1498. Les regrets qui clatrent sa mort, et la pompe
+extraordinaire de ses funrailles, attestent qu'il n'avait pu tre
+rduit finir dans un hospice une vie environne de tant de
+considration et d'estime.
+
+[Note 552: _De Infelicitate Litterat._, l. II.]
+
+[Note 553: _In giupetto coi borzacchini_, Journal de _Stephano
+Infessura_; _Script. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1163.]
+
+On a de lui plusieurs ouvrages propres faire connatre les moeurs, les
+coutumes, les lois de la rpublique romaine, et l'tat de l'ancienne
+Rome. Ce sont des Traits sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
+les lois, un abrg de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
+Gordien jusqu' l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages[554]
+pleins d'une rudition profonde et varie. Il s'appliqua de plus
+expliquer et commenter plusieurs anciens auteurs. Les premires
+ditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontes
+avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mmes soins pour les
+OEuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
+le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
+Virgile[555].
+
+[Note 554: Ils ont t recueillis dans un volume devenu trs-rare,
+sous le titre de: _Opera Pomponii Loeti varia_, Mogunti, 1521, in-8. Ce
+volume contient: _Roman Histori compendium_, etc., _de Romanorum
+Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
+Antiquitatibus urbis Rom_ (on croit que ce Trait n'est pas de lui),
+_Epistol aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
+Sabetlicum_.]
+
+[Note 555: Les Commentaires sur Quintilien sont imprims avec ceux
+de Laurent _Valla_, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
+selon Maittaire, Ble, 1486, in-fol. _Apostolo Zeno_ en cite une autre
+dition, Ble, 1544, in-8., _Dissertaz. Voss._, t. II, p. 247.]
+
+L'historien qui nous a conserv le dtail des perscutions
+qu'prouvrent _Pomponio Leto_ et son acadmie, et qui y fut expos
+lui-mme, _Bartolemeo Platina_, tait n _Pladena_, dans le territoire
+de Crmone[556]. Le nom de sa famille tait _de' Sacchi_; il y substitua
+celui de sa patrie, latinis selon le got du temps. Il suivit d'abord
+le mtier des armes, et se livra tard l'tude des lettres. On croit
+qu'il eut pour premier matre, Mantoue, le bon et clbre Victorin de
+_Feltro_. Conduit Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprs
+du pape Pie II, il en obtint une place[557], qu'il perdit sous Paul II,
+et l'on vient de voir ce qu'il eut souffrir des cruauts de ce
+pontife. Jet dans les fers, questionn, tortur, ainsi que les
+compagnons de ses tudes, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
+hrtique, sans avoir commis d'autre crime que d'tre d'une acadmie de
+savants; calomni, dnonc par l'ignorance, et vu de mauvais oeil par un
+pape souponneux, il fut consol de ses disgrces par la faveur dont il
+jouit auprs de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
+de la bibliothque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
+toute sa fortune. Il mourut Rome, en 1481, g d'environ soixante ans.
+
+Celui des ouvrages de _Platina_ qui a le plus de clbrit, ce sont ses
+Vies des pontifes romains[558].
+
+[Note 556: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.]
+
+[Note 557: Dans le collge ou conseil des _Abbrviateurs_, cr par
+Pie II, et dtruit par son successeur.]
+
+[Note 558: La premire dition porte ce titre: _Excellentissimi
+Historici B. Platinoe in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
+max. proeclarum opus_, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
+ouvrages de _Platina_ sont: 1. _Historia inclyt urbis Mantu, et
+serenissim famili Gonzag in libros sex divisa_, etc. Elle n'a t
+imprime qu'en 1675, Vicence, in-4., avec des notes de _Lambecius_.
+2. _De Honest Voluptate ot Valetudine libri X_, imprim pour la
+premire fois _Cividale del Friuli_ (_in Civitate Austri_), 1481,
+in-4. Dans plusieurs des ditions subsquentes, on a ajout au titre
+ces mois: _de Obsoniis_; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
+ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que _Platina_ avait fait
+_ex professo_, un livre sur la cuisine. Voyez _Apostolo Zeno, Dissert.
+Voss._, t. I, p. 254.]
+
+crites avec une lgance et une force de style qui taient alors
+trs-rares, elles commencent de plus offrir des exemples d'une saine
+critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
+monuments; rejette les erreurs reues. Il en commet sans doute lui-mme,
+principalement dans l'histoire des premiers sicles; et, quoiqu'il parle
+plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
+aperoit facilement que, lors mme qu'il voit la vrit, il n'ose pas
+toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi clair que son
+sicle le lui permettait, et plus vridique que tout autre peut-tre ne
+l'et t sa place. On lui a reproch d'avoir trop mal parl de Paul
+II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernire de
+l'ouvrage, que _Platina_ ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
+prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
+dnoncer la postrit ces actes de tyrannie; mais c'tait en son priv
+nom, et dans un ouvrage part, qu'il devait exercer cette juste
+vengeance: les intrts particuliers et les passions personnelles
+doivent tre bannis de l'Histoire.
+
+Plusieurs auteurs de chroniques gnrales entreprirent dans ce sicle,
+comme dans les prcdents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
+plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossires;
+mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
+faits, des guides srs, et ils sont loin de pouvoir eux-mmes en servir.
+L'un de ces chroniqueurs qui mrite le plus d'attention, est _Matteo
+Palmieri_, Florentin. N en 1405[559], il tudia sous les plus habiles
+matres, parmi lesquels on compte Charles d'_Arezzo_ et _Ambrogio_ le
+Camaldule. Il fut revtu des premiers emplois de la rpublique, de
+plusieurs ambassades importantes, et mme de la suprme dignit de
+gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique gnrale,
+depuis la cration du monde jusqu' son temps, n'a pas t publie
+toute entire, mais seulement la dernire partie qui comprend depuis le
+milieu du cinquime sicle jusqu'au milieu du quinzime[560]. Elle fut
+continue jusqu' l'anne 1482, par un crivain du mme nom, et peu
+prs du mme prnom que lui, mais qui n'tait ni son parent ni son
+compatriote. _Mattia Palmieri_ de Pise est le nom de ce continuateur. Il
+fut secrtaire apostolique, et trs-savant dans les langues grecque et
+latine. Il mourut soixante ans, en 1483. C'est peu prs tout ce
+qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe la
+Chronique de _Matteo_.
+
+[Note 559: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 21.]
+
+[Note 560: Depuis 447 jusqu'en 1449. La premire dition parut la
+suite de la Chronique d'Eusbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
+1475, in-4. gr.); Voy. _Apostolo Zeno_, _Dissert. Voss._, t. I, p. 110;
+cette dition est de la plus grande raret. Il en parut une seconde,
+Venise, 1483, in-4., etc.].
+
+Ce dernier crivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas _Acciajuoli_,
+grand snchal du royaume de Naples[561], et un livre sur la prise de la
+ville de Pise[562]. On a de lui, en italien, quatre livres de _la Vie
+civile_[563], imprims plusieurs fois, et mme traduits en
+franais[564]. Enfin, il fut aussi pote. Il fit, en _terza rima_,
+l'imitation du Dante, un pome philosophique, ou plutt
+thologique[565], qui eut pendant sa vie une grande clbrit. Mais sa
+thologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avana, par exemple, que
+nos ames taient ces anges qui demeurrent neutres dans la rvolte
+contre leur crateur. Cette opinion mal sonnante, dnonce
+l'inquisition aprs sa mort, fit condamner solennellement son pome, qui
+n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
+bibliothques d'Italie[566]. Quelques-uns ont mme prtendu que l'auteur
+avait t brl avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouv[567] que
+cela n'a ni t, ni pu tre; que l'on fit _Matteo Palmieri_, des
+funrailles publiques, ordonnes par la seigneurie de Florence; que
+_Rinuccini_ pronona son oraison funbre, et que, pendant la crmonie,
+ce pome, que l'on prtend avoir fait condamner l'auteur, tait dpos
+sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.
+
+[Note 561: Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XIII.]
+
+[Note 562: _De captivitate Pisarum, ibid._, vol. XIX.]
+
+[Note 563: _Libro della Vita civile_, Florence, 1529, in-8. Ce
+livre est crit en Dialogues.]
+
+[Note 564: Par Claude des Rosiers, et imprim Paris, 1557, in-8.]
+
+[Note 565: Marsile Ficin, en crivant l'auteur, adresse sa lettre:
+_Matheo Palmerio poetoe theologico_, pist. 45, l. I. Sur ce pome,
+intitul: _Cit di Vita_, et qui est divis en trois livres et en cent
+chapitres, voy. _Apostolo Zeno, ub. supr._, p. 113 121.]
+
+[Note 566: _Apostolo Zeno, loc. cit._, en compte trois principaux
+manuscrits dans les bibliothques Ambroisienne Milan, Laurentienne et
+de _Strozzi_, Florence.]
+
+[Note 567: _Loc. cit._, et surtout p. 119.]
+
+D'autres historiens se renfermrent dans de plus troites limites, et se
+bornrent crire les choses arrives de leur temps. Le plus clbre
+est _neas Sylvius Piccolomini_, qui devint pape sous le nom de Pie II.
+Il naquit en 1405[568], dans un chteau voisin de Sienne[569], et fit
+ses tudes dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
+Capranica, et se rendit avec lui au concile de Ble. Dans la rupture qui
+clata entre plusieurs pres de ce concile et le pape Eugne IV, il fut
+du parti des opposants, crivit pour eux, et les soutint pendant
+plusieurs annes; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
+d'Eugne, et obtint son pardon. Il avait chang de condition, plus
+lgrement encore que de parti, et s'tait successivement attach
+trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques annes,
+secrtaire de l'empereur Frdric III. Il voyagea beaucoup, et dans
+presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en cosse, en Hongrie,
+en Allemagne, en France, presque toujours charg d'ambassades et de
+missions de confiance. Le pape Eugne le fit vque de Trieste; Nicolas
+V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
+lui-mme[570]; et il est certain qu'il n'et pas fait cette fortune
+avec les pres rcalcitrants du concile de Ble, et leur antipape Flix.
+Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occup d'un
+vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
+fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
+avait lieu d'attendre de lui.
+
+[Note 568: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 24.]
+
+[Note 569: Consignano, village dont il fit une ville piscopale
+quand il fut devenu pape, et que, de son nom de _Pio_, il nomma
+_Pienza_.]
+
+[Note 570: 1458.]
+
+Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection gnrale
+de ses OEuvres, et ne fut imprim que cent vingt ans aprs sa mort. Ce
+sont des _Commentaires_ en douze livres, sur les vnements arrivs de
+son temps en Italie[571]. On peut les considrer comme une histoire
+gnrale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
+qu'il vcut, histoire crite, non-seulement avec loquence et avec
+force, mais avec une lgance de style qui tait alors peu commune. Ses
+OEuvres[572] contiennent d'abord deux autres livres de _Commentaires_ sur
+les actes du concile de Ble. Le parti qu'il avait suivi dans ce
+concile, dit assez sous quelles couleurs il en prsente les actes. Les
+protestants, dont cet crit flattait les opinions, l'ont fait rimprimer
+souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du mme auteur, o il
+dit prcisment le contraire sur l'autorit du vicaire de Dieu, et sur
+d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
+rtractation qu'_neas Sylvius_ publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
+les trouve dans le mme recueil, et ce serait montrer peu de
+connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'tonner de
+voir cette diversit entre les crits d'un prtre qui veut faire fortune
+dans un concile, et ceux de ce mme prtre devenu vque, cardinal et
+pape.
+
+[Note 571: _Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quoe
+temporibus suis contigerunt, R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
+di compositi, et R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
+ex vetusto originali, recogniti_, Rome, 1584, in-4., rimprim
+Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donns sous le nom
+d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour tre de ce pontife
+lui-mme. Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 322.]
+
+[Note 572: dition de Ble, 1571, in-fol.]
+
+Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrge de Bohme,
+celle de l'empereur Frdric III; une Cosmographie qui contient la
+description de la grande Asie mineure, avec un expos rapide des faits
+les plus mmorables, un abrg de l'histoire de _Biondo Flavio_, et
+quelques autres crits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
+philosophiques, des harangues, des traits de grammaire et de
+philologie; un livre de lettres familires qui en contient plus de
+quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
+morceaux de quelque tendue, entr'autres une espce de roman ou histoire
+tragique de deux amants[573], o l'on croit qu'il raconte, sous des noms
+supposs, un fait arriv Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
+l'empereur Sigismond. Cette varit de productions, leur nombre et le
+mrite littraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, mme dans
+un simple littrateur, qui en et t occup uniquement; qu'est-ce donc
+quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
+minentes fonctions qui partagrent la vie de ce laborieux pontife, et
+qui sembleraient en avoir d remplir tous les moments?
+
+[Note 573: _Historia de Euriato et Lucretia se amantibus_, ep. CXIV,
+p. 623.]
+
+Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continus par
+_Jacopo degli Ammanati_, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
+bien ce tmoignage de reconnaissance. Il tait n dans le territoire de
+Lucques, avait fait d'excellentes tudes sous Charles et Lonard
+d'_Arezzo_, sous _Guarino_ de Vrone, et _Gianozzo Manetti_. S'tant
+rendu Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrtaire.
+Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
+pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
+plus indispensables dpenses[574]. Calixte III le fit secrtaire
+apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
+sorte, lui donna son nom[575], l'leva rapidement l'vch de Pavie et
+au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parl dans l'histoire
+littraire de ce temps, et c'est lui que sont adresses tant de
+lettres des hommes les plus clbres d'alors, sous le nom de cardinal de
+Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
+Sixte IV, une nouvelle force. Il fut cr successivement lgat de
+Prouse et de l'Ombrie, vque de Tusculum, et peu de temps aprs vque
+de Lucques. Il l'tait depuis deux ans, lorsqu'un mdecin ignorant, pour
+le gurir de la fivre quarte, lui fit prendre de l'ellbore, sans
+prcaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
+rveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'tend que
+depuis 1464 jusqu' la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais,
+ce mrite prs, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
+joint un recueil de prs de sept cents lettres[576], qui ne jettent pas
+peu de lumires sur les vnements de ce sicle.
+
+[Note 574: _Appena avea di che farsi rader la barba_. Tiraboschi,
+_ub. supr._ p. 30.]
+
+[Note 575: _Piccolomini_.]
+
+[Note 576: _Epistol et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
+papiensis_, Milan, 1506, in-fol.]
+
+Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
+historien particulier: les diffrentes histoires littraires entrent,
+sur presque tous, dans des dtails intressants pour chacune de ces
+villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
+d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
+dans les lettres et dans les arts. Ds le commencement de ce sicle, les
+Vnitiens avaient dsir d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
+de mmoires informes, une histoire mthodique, lgante et suivie, qui
+consacrt les vnements les plus mmorables de leur rpublique.
+Plusieurs crivains clbres furent choisis, mais diffrents obstacles
+les empchrent de se livrer ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
+fut _Marc-Antonio Coccio_, n en 1436, dans la campagne de Rome[577],
+sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer
+son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de _Sabellico_. Il tait
+lve de _Pomponio Leto_, et fut appel, en 1475, Udine, comme
+professeur d'loquence. Il le fut, en la mme qualit, Venise, en
+1484. La peste l'obligea, peu de temps aprs, de se retirer Vrone, et
+ce fut l que, dans l'espace de quinze mois, il crivit en latin les
+trente-trois livres de son _Histoire vnitienne_; il les publia en
+1487[578], et la rpublique en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
+dcret, une pension annuelle de deux cents sequins. _Sebellico_, par
+reconnaissance, ajouta son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
+le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
+dialogue sur les Magistrats vnitiens, et deux pomes en l'honneur de la
+Rpublique.
+
+[Note 577: Vicovaro. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
+
+[Note 578: _Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asul_.]
+
+Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurrent, ne l'empchrent
+point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considrable est
+celui qu'il intitula _Rapsodie des Histoires_[579], et qui est une
+histoire gnrale depuis la cration du monde jusqu'en 1503. Cette
+histoire est crite avec la critique de ce temps-l, et d'un style assez
+dpourvu d'lgance: elle eut cependant un grand succs, et valut son
+auteur des loges et des rcompenses. Ses autres productions sont des
+discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
+beaucoup de posies latines; le tout remplit quatre forts volumes
+in-folio[580]. _Sabellico_ a encore donn des notes et des commentaires
+sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valre
+Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgr le
+succs de son _Histoire de Venise_, il faut avouer, et il avoue
+lui-mme, qu'il a trop suivi des annales qui n'taient pas toujours
+d'une grande autorit; il ne connut point celles de l'illustre doge
+Andr _Dandolo_, dpt le plus authentique et le plus ancien de
+l'histoire des premiers temps de la rpublique[581]; cette ngligence,
+quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
+accord _Sabellico_ pour la rdaction de son ouvrage, sont les
+principales causes du peu de foi qu'il mrite, et des nombreuses erreurs
+qui y ont t releves depuis. Il mourut Venise, aprs une maladie
+longue et douloureuse, en 1506[582].
+
+[Note 579: _Rhapsodi Historiarum Enneades_. Chacune de ces Ennades
+contient neuf livres. _Sabellico_ en publia sept, ou soixante-trois
+livres, Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennades,
+et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.]
+
+[Note 580: _Basile, curis Clii secundi Curionis, ap. Joan.
+Hervagium_, 1560.]
+
+[Note 581: Voy. _Foscarini, Letter. Venez._, p. 232.]
+
+[Note 582: Voy. _Valerion. de infel. Literat._, l. I.]
+
+_Bernardo Giustiniani_ forma, vers le mme temps peu prs, le mme
+dessein, et le remplit la fois avec plus d'exactitude et plus de
+mrite littraire. N Venise en 1408[583], il eut pour matres dans
+les lettres, _Guarino_, _Filelfo_ et Georges de Trbizonde. Il entra de
+bonne heure dans les emplois de la rpublique, et s'y distingua par sa
+conduite, son loquence et sa capacit. Il fut charg de plusieurs
+ambassades honorables, nomm du conseil des dix, et enfin procurateur
+de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
+ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
+origine jusqu'au commencement du neuvime sicle. C'est, selon le savant
+_Foscarini_[584], le premier essai d'un travail bien conu sur
+l'Histoire vnitienne, et _Giustiniani_ doit tre regard comme le
+premier auteur de cette histoire, dans un sicle dj clair, comme
+_Dandolo_ le fut dans des temps encore barbares.
+
+[Note 583: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 52.]
+
+[Note 584: _Letter. Venez._ pag. 245.]
+
+Padoue et les princes de Carrare qui en taient matres, eurent pour
+historien Pierre-Paul _Vergerio_, dont je dois faire mention, non
+cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
+grands littrateurs du quatorzime et du quinzime sicles. Il tait n
+ds l'an 1349[585] _Giustinopoli_ ou _Capo d'Istria_. Aprs avoir
+parcouru plusieurs villes d'Italie, o il donna des preuves clatantes
+de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathmatiques, la
+langue grecque et la littrature, il assista au concile de Constance,
+passa ensuite en Hongrie, o l'on croit qu'il fut appel par l'empereur
+Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Ble. Outre son
+histoire des princes de Carrare[586], une Vie de Ptrarque[587] et
+quelques autres ouvrages de diffrents genres, on a de _Vergerio_ un
+livre intitul _des Moeurs honntes_[588], qui eut alors un succs si
+prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les coles. Il
+traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
+d'Alexandre par Arrien[589]. Il fit aussi des vers, et mme une comdie
+latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothque
+Ambroisienne[590]. On dit que sa tte s'altra dans les dernires annes
+de sa vie, qu'il la perdit presque entirement, et qu'il n'en jouissait
+plus que par intervalles; infirmit affligeante, humiliante pour la
+raison humaine, et dont ni la force, ni l'tendue d'esprit, ni le gnie
+mme ne garantissent, mais qui, par une singularit remarquable, est
+cependant moins commune parmi les hommes qui mnagent le moins leurs
+facults intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
+fatiguent le plus.
+
+[Note 585: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 56.]
+
+[Note 586: Publie d'abord dans le _Thesaur. Antiq. ital._, t. VI,
+part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans aprs, comme indite, dans le
+grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.]
+
+[Note 587: Insre par _Tomasini_, dans son _Petrarcha redivivus_.]
+
+[Note 588: _De Ingenuis Moribus_, premire dition, avec d'autres
+Opuscules, Milan, 1474, in-4.; deuxime, 1477, et rimprim plusieurs
+fois.]
+
+[Note 589: Cette traduction est reste indite; _Apostolo Zeno_ en a
+publi l'ptre ddicatoire Sigismond, _Dissert. Voss._ t. I, p. 55 et
+56.]
+
+[Note 590: Elle est intitule _Paulus_; c'est une comdie morale
+qu'il avait compose dans sa jeunesse; _Sassi_ en a donn la Notice, et
+publi le Prologue, dans son _Histoire typographique de Milan_, colonne
+393.]
+
+L'tat de Milan, thtre de tant d'vnements politiques et militaires,
+les Visconti et les Sforce, qui le possdrent successivement, ne
+pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
+parmi eux _Pier Candido Decembrio_, pour la mme raison qui nous a fait
+parler de _Vergerio_; c'est que le nom de cet crivain se lie avec ceux
+des hommes les plus clbres dans la littrature du quinzime sicle.
+Son pre, _Uberto Decembrio_, n Vigevano, fut lui-mme un littrateur
+distingu. _Pier Candido_ naquit Pavie 1399[591]. Il fut, ds sa
+jeunesse, secrtaire de Philippe-Marie Visconti. Aprs la mort de ce
+duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconqurir la
+libert, _Pier Candido_ fut un des plus ardents dfenseurs de leur
+cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
+et fut fait, par Nicolas V, secrtaire apostolique. Il ne revint Milan
+qu'environ vingt ans aprs, et y mourut en 1477. On lit dans
+l'inscription grave sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
+qu'il avait compos plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
+quoiqu'il en soit rest de lui un grand nombre, on a fait des efforts
+inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
+Philippe-Marie Visconti et celle de Franois Sforce, toutes deux
+insres dans le grand recueil de Muratori[592]. Dans la premire il a
+pris Sutone pour modle, s'est attach comme lui aux anecdotes
+particulires, et n'en a pas mal imit le style. La seconde est en vers
+hexamtres, et il y faut chercher, comme dans tous les pomes de cette
+espce, moins la posie que les faits. Ses autres ouvrages imprims sont
+des Discours, des Traits sur diffrents sujets, des Vies de quelques
+hommes illustres, des Posies latines et italiennes, outre plusieurs
+Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
+l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
+qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas t publi, ce
+sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en trs-grand nombre dans
+plusieurs bibliothques d'Italie[593]. Elles ne pourraient que jeter un
+nouveau jour sur l'histoire politique et littraire de ce sicle.
+
+[Note 591: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
+
+[Note 592: _Script. Rer. ital._, t. XX.]
+
+[Note 593: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 208.]
+
+Jean _Simonetta_, frre du clbre _Cicco Simonetta_, premier ministre
+de Franois Sforce, a aussi crit l'histoire de ce duc avec beaucoup
+d'exactitude et d'lgance. Il fut son secrtaire intime, et plus
+porte que personne de le connatre et de le juger. Les deux frres
+_Simonetta_, ns en Calabre, s'taient attachs au duc Franois; ils
+furent fidles sa mmoire. Louis le Maure, aprs son usurpation, ne
+pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers
+Pavie, fit trancher la tte au ministre, et, peut-tre, honteux de
+condamner mort celui qui avait rendu si clbre le nom de son
+pre[594], se contenta d'exiler l'historien Verceil. L'histoire,
+crite par Jean _Simonetta_, divise en trente-un livres, est insre
+dans le recueil de Muratori[595]: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'
+1466, poque de la mort du duc Franois.
+
+[Note 594: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 71.]
+
+[Note 595: _Script. Rer. ital._, vol. XXI.]
+
+Les _Visconti_ eurent peu prs dans le mme temps, pour historien, un
+lve de _Filelfo_, que nous avons vu prcdemment en querelle ouverte
+avec son matre. N Alexandrie _de la Paille_, il avait chang son nom
+de famille _de' Merlani_ pour celui de _Merula_. Pendant presque toute
+sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantt Venise et tantt
+Milan, o il mourut en 1494[596]. Son _Histoire des Visconti_[597] ne
+s'tend que jusqu' la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
+Grand. Le style en est pur et soign, mais l'auteur a trop lgrement
+adopt les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
+famille. Il est aussi tomb dans un grand nombre de fautes et
+d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au dfaut absolu de titres et de
+monuments[598]. Mais ce n'est pas cette histoire qu'il doit une place
+honorable dans la littrature de ce sicle; sa vritable gloire est
+d'avoir t l'un des restaurateurs les plus zls et les plus savants de
+l'tude des anciens. Il fut le premier publier ensemble les quatre
+auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
+Palladius[599], et le premier encore donner une dition de
+Plaute[600]. Juvenal, Martial, Ausone, les Dclamations de Quintilien,
+parurent aussi, ou, la premire fois, par ses soins, ou avec ses notes
+et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
+grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
+Son plus grand dfaut fut l'orgueil littraire, dfaut trs commun de
+son temps, peut-tre mme dans tous les temps; mais dans ce sicle
+surtout, sicle fcond en rudits, chacun d'eux voulait tre le seul
+savant, voulait tre regard comme infaillible, s'emportait contre les
+moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amres.
+La fureur de _Merula_ contre _Filelfo_ n'tait venue que pour un _o_
+employ au lieu d'un _a_[601]; il eut des querelles peu prs
+semblables avec l'auteur, aujourd'hui trs-ignor, d'un _Trait de
+l'Homme_[602]; avec l'rudit _Domizio Calderini_, qui avait os le
+souponner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
+l'illustre Politien. Cette dernire dispute eut un clat proportionn
+la clbrit de l'adversaire. Elle ne se termina qu' la mort de
+_Merula_, qui eut le mrite tardif de s'en repentir en mourant, de
+tmoigner le dsir d'une rconciliation sincre, et d'ordonner qu'on
+effat de ses ouvrages tout ce qu'il avait crit contre Politien.
+
+[Note 596: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 72.]
+
+[Note 597: _Georgii Meruloe Alexandrini antiquitates Vicecomitum_,
+lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu ( Milan, dans les douze
+premires annes du seizime sicle). _Dissert. Voss._, t. II, p. 74,
+rimprimes plusieurs fois.]
+
+[Note 598: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 599: Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
+notes.]
+
+[Note 600: _Ibid._, mme anne, in-fol.]
+
+[Note 601: Voy. ci-dessus, p. 343, note.]
+
+[Note 602: _Galeotto Marzio_.]
+
+_Tristano Calchi_[603], l'un de ses lves, fut charg de continuer son
+_Histoire des Visconti_. En examinant de prs l'ouvrage de son matre,
+il en dcouvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
+mais leur nombre et leur gravit le dtournrent de ce projet; il aima
+mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus gnrale, et la
+recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu' l'an
+1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
+est beaucoup plus exacte; le style a l'lgance et la gravit
+convenables. Il est singulier qu'elle n'ait t publie que dans le
+dix-septime sicle[604], plus de cent ans aprs la mort de l'auteur.
+
+[Note 603: N Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, _ub. supr._, p.
+78.]
+
+[Note 604: Les vingt premiers livres Milan, en 1628, et les deux
+derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du mme auteur.]
+
+Toutes ces histoires taient crites en latin. Il semblait que l'Italie,
+reculant vers l'antiquit, mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
+ft redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
+cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent crites en
+langue italienne. _Bernardino Corio_, d'une famille noble et ancienne,
+n en 1459[605], tait quinze ans chambellan du duc Galaz-Marie, fils
+et successeur de Franois Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
+commena son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
+pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
+publia la mme anne. Cette premire dition de l'histoire de _Corio_,
+qui a t suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
+remarquable. Paul Jove prtend, mais sans preuve, et mme sans
+vraisemblance, que l'auteur la fit ses frais, et que sa fortune en
+souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
+rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
+Boccace et _Villani_ avaient crit en italien plus d'un sicle
+auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
+rcit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
+il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
+renseignements puiss dans les archives publiques, qui lui furent
+ouvertes. Il est alors crivain trs-exact, minutieux l'excs, mais
+d'autant plus digne de foi, qu'il insre souvent dans son histoire, des
+titres originaux et des monuments authentiques.
+
+[Note 605: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
+
+On sent, au reste, avec quelles prcautions il faut lire cette _Histoire
+de Milan_, crite d'aprs les ordres, et paye des bienfaits de Louis le
+Maure. C'est avec une dfiance gale qu'on doit lire quelques histoires
+dont j'ai dj parl, qui ont pour hros les rois de Naples de la
+dynastie d'Aragon, et qui furent crites sous le rgne du roi Alphonse,
+ou de son fils. Ainsi le livre du _Panormita_ sur les dits et les faits
+de cet Alphonse[606], celui de Laurent _Valla_ sur les exploits de son
+pre Ferdinand Ier.[607], l'histoire que _Bartolomeo Fazio_ avait
+crite auparavant, en dix livres, des faits de ce mme roi
+Ferdinand[608], exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
+auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur sjour et leur existence
+honorable la cour de Naples.
+
+[Note 606: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
+
+[Note 607: Voy. ci-dessus, p. 354.]
+
+[Note 608: Imprime pour la premire fois Lyon en 1560, sous ce
+titre: _De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
+Commentariorum_, lib. X, in-4.]
+
+_Bartolomeo Fazio_ tait n la Spezia, auprs de Gnes. Il tait lve
+de _Guarino_ de Vrone. On ne sait quelle poque ni pour quel motif il
+fut appel Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
+et mourut en 1457[609]. _Fazio_ fut un des plus violents ennemis de
+Laurent _Valla_; il l'attaqua mme le premier: _Valla_, en pareille
+occasion, ne tardait jamais rpondre; quatre invectives de l'un et
+quatre de l'autre, suffirent peine leur colre. Celles de Laurent
+_Valla_ existent dans le recueil de ses OEuvres[610]; on n'a imprim
+qu'incompltement et par fragments les Invectives de _Fazio_. Outre son
+Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui clata, en
+1377, entre les Vnitiens et les Gnois[611]; quelques Opuscules de
+philosophie morale, et un livre _des Hommes illustres_, intressant pour
+l'histoire littraire, qui n'a t publi que dans le sicle
+dernier[612]. _Fazio_ y raconte brivement la vie des hommes les plus
+clbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
+les beauts et les dfauts, et se montre, en gnral, juge quitable,
+critique impartial et clair.
+
+[Note 609: Mehus, _Vita Bartholom. Facii_ (voy. p. suiv. note 2);
+Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.]
+
+[Note 610: dition de Ble.]
+
+[Note 611: _De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
+liber._ Lyon, 1568, in-8.]
+
+[Note 612: _De Viris illustribus liber_, publi par l'abb Mehus,
+avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4.]
+
+Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, compos dans le mme sicle, n'a
+t imprim non plus que dans le dix-huitime; c'est celui de _Paolo
+Cortese_, sur les hommes clbres par leur savoir[613]. Il est en forme
+de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une le du lac
+Bolsena avec un certain _Antonio_, et avec Alexandre Farnse, qui fut
+depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
+clbres, dans ce sicle, par leur rudition et leurs talents
+littraires. Le style en est meilleur et plus lgant que celui de
+_Fazio_. _Cortese_ parat y avoir pris pour modle le Dialogue de
+Cicron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
+lorsqu'il composa cet ouvrage, o brille cependant un jugement
+trs-solide et une grande maturit d'esprit[614]. Il tait n Rome en
+1465[615], d'une famille noble et toute littraire. Son pre, employ
+la secrtairerie pontificale, tait un homme lettr et un philosophe;
+son frre, Alexandre _Cortese_, se distingua de bonne heure par son
+talent pour la posie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
+enfant, chez les savants qu'il visitait Rome. C'est ce qui lia Paul
+_Cortese_, ds sa premire jeunesse, avec ce que la littrature avait
+alors de plus minent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
+Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
+loquence et de son got. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
+opinion. Il n'crivit gure, d'ailleurs, que des ouvrages de thologie,
+o l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
+anciens auteurs latins[616]. Il a aussi laiss un livre fort estim
+Rome, sur le cardinalat[617], dans lequel il traite avec beaucoup
+d'tendue, d'rudition et d'lgance, d'abord des vertus et de la
+science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
+et de leurs droits. Il n'a jamais t fait d'autre dition de cet
+ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-tre de
+rimprimer la seconde partie, cause de la premire.
+
+[Note 613: _De Hominibus doctis_.]
+
+[Note 614: Publi Florence, en 1734, avec des notes, attribues,
+ainsi que l'dition, _Domenico-Maria Manni_. Tiraboschi, t. VI, part.
+II, p. 104.]
+
+[Note 615: _Id._, t. VI, part I, p. 228.]
+
+[Note 616: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 617: _De Cardinalatu_, publi aprs sa mort, par son frre
+Lactance _Cortese_.]
+
+Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
+langue italienne, comme le duch de Milan. Les autres auteurs ne
+s'taient attachs qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
+_Collenuccio_ embrassa l'histoire gnrale de Naples, depuis les temps
+les plus reculs jusqu' son temps. Il la ddia Hercule Ier., duc de
+Ferrare, qui avait t lev la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
+traduite en latin, et a t rimprime plusieurs fois dans les deux
+langues. N Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
+trouver le repos aprs une vie laborieuse et agite. Une mort funeste
+l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant livrer la
+ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est--dire,
+ l'infame Csar _Borgia_, qui en effet s'en rendit matre. Jean Sforce,
+seigneur de Pesaro, aprs avoir donn au malheureux _Collenuccio_
+l'esprance du pardon de son crime, le fit trangler en prison[618].
+
+[Note 618: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.]
+
+On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
+_Collenuccio_ et _Corio_ furent les seuls qui crivissent en italien,
+quoique, dans le sicle prcdent, _Villani_ en et donn un bel
+exemple. De mme parmi les potes, un trs-grand nombre crut ne pouvoir
+versifier qu'en latin, soit que leurs tudes leur eussent fait regarder
+cette langue comme la leur propre, soit que, malgr la rputation des
+deux grands potes du quatorzime sicle, l'oubli dans lequel sembla
+tomber la langue italienne ds le quinzime, leur persuadt qu'elle
+serait phmre comme le provenal, et qu'il n'y avait de durable que le
+latin. Je ne rpterai point ici tous les noms consigns dans de
+volumineuses histoires, et de la littrature et de la posie, o l'on
+s'est piqu de tout recueillir[619]. Je ne parlerai que des potes
+latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conserv plus
+ou moins de renomme par quelque circonstance particulire, ou quelque
+singularit.
+
+[Note 619: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital_; le Quadrio,
+_Storia e Ragione d'ogni posia_; Fabricius, _Biblioteca medi et infioe
+tatis_.]
+
+Parmi les noms de plusieurs potes clbres de leur vivant, mais peine
+connus aujourd'hui, se trouve celui de _Maffeo Vegio_, n Lodi en
+1406[620], dont la rputation s'est mieux conserve. Il ne se borna pas
+ suivre son got pour les vers, il tudia la jurisprudence pour
+complaire son pre, et, aprs avoir t professeur de Posie dans
+l'universit de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant t appel
+Rome, il fut secrtaire des brefs sous Eugne IV, Nicolas V et Pie II,
+et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
+presque tous asctiques ou moraux, on a de lui un Pome sur la mort
+d'Astyanax, quatre livres sur l'expdition des Argonautes, quatre sur la
+vie de S. Antoine abb, et plusieurs autres posies sur diffrents
+sujets, o l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
+facilit que d'lgance[621]. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
+s'tant imagin que l'_nide_ tait un pome imparfait et sans
+dnouement, il crut y devoir ajouter un treizime livre. L'_nide_
+s'tait fort bien passe jusqu'alors de ce supplment, et s'en passe
+encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant la fin du pome,
+dans plusieurs ditions faites en Italie et mme en France[622].
+J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
+italiens[623], il les a eus aussi en vers franais[624].
+
+[Note 620: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 199.]
+
+[Note 621: Elles ont t imprimes en un seul volume, Milan, 1597,
+in-fol.]
+
+[Note 622: Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.]
+
+[Note 623: En vers libres ou _sciolti_; Milan, 1600, in-4.]
+
+[Note 624: Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprime
+avec le texte latin, la fin de la traduction complte de Virgile des
+deux frres d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
+in-fol.]
+
+Un autre pote moins connu peut-tre, mais qui mriterait de l'tre
+davantage, est _Basinio_ ou Basin de Parme. N dans cette ville, vers
+l'an 1421[625], il eut pour matres Victorin de _Feltro_ Mantoue,
+ensuite Thodore _Gaza_ et _Guarino_ Ferrare, o il devint lui-mme
+professeur. De Ferrare il se rendit la cour de Sigismond Pandolphe
+_Malatesta_, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'annes qu'il eut
+vivre, et mourut trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
+ses tudes lorsqu'il composa un pome latin, en trois livres, sur la
+mort de Mlagre, conserv en manuscrit dans les bibliothques de
+Modne, de Florence et de Parme. On possde aussi dans cette dernire
+une belle copie d'un recueil qui a t imprim en France, et auquel
+_Basinio_ semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communment.
+Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
+d'abord pour matresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
+_degli Atti_. Si l'on en croit les potes de son temps, elle avait
+autant d'esprit et de talents que de beaut; c'tait en posie une autre
+Sapho; mais ils disent aussi qu'elle tait en vertu et en sagesse une
+autre Pnlope, et le premier rle qu'elle avait jou auprs de
+Sigismond _Malatesta_, nous apprend juger de l'une de ces
+comparaisons par l'autre. Trois potes surtout, apparemment les mieux
+traits sa cour, la comblrent d'loges; _Basinio_ est l'un des trois.
+Le recueil de leurs vers, imprim Paris en 1549[626], ne met point de
+diffrence entre eux; mais dans la copie conserve Parme, et qui porte
+le titre d'_Isottoeus_, copie faite en 1455, du vivant de _Basinio_,
+presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
+attribus. La mme bibliothque a encore de lui un grand pome en treize
+livres, intitul _Hespridos_; un autre, en deux livres seulement, sur
+l'_Astronomie_; un troisime, aussi en deux livres, sur la _Conqute des
+Argonautes_; un pome, sous le titre d'_ptre_ sur la Guerre d'Ascoli,
+entre Sigismond Malatesta et Franois Sforce, et plusieurs autres
+ouvrages indits du mme auteur[627]. Cette ngligence imprimer les
+OEuvres de Basin est surprenante dans une ville o il y a des presses
+clbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir t la patrie de
+ce pote, qu' en juger par le peu qui a t publi de lui, il crivit
+en meilleur style que la plupart des autres potes de ce temps.
+
+[Note 625: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.]
+
+[Note 626: _Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
+Trebanii Opuscula nunc primum edita._, Paris, Christophe Preudhomme,
+1549. Dans cette dition, le recueil est divis en cinq livres; le
+premier est intitul, _de Amore Jovis in Isottam_; les quatre autres
+sont aussi la louange d'Isotte.]
+
+[Note 627: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+_Leonardo Griffi_ de Milan, archevque de Bnvent, mort en 1485, a
+laiss, outre beaucoup de posies manuscrites[628], un pome sur la
+_Dfaite de Braccio de Prouse_, imprim dans le grand recueil de
+_Muratori_[629], et qui se fait distinguer, parmi les posies de ce
+sicle, par la vivacit des images et par l'harmonie des vers. _Ugolino
+Verini_, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutt pote fcond
+que grand pote[630], crivit, entre autres ouvrages, un pome sur
+l'_Embellissement de Florence_[631], et la _Vie du Roi Mathias
+Corvin_[632], qui ont t imprims[633]. Je ne sais si cette Vie peut
+faire autorit dans l'histoire; mais le premier pome en est une souvent
+cite pour tout ce qui regarde les monuments levs Florence par Cosme
+et Laurent de Mdicis. _Verini_ eut un fils nomm Michel, dont on a
+imprim des Distiques sur les Moeurs des Enfants[634], composs dans cet
+ge mme qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
+de lui de grands loges qu'il parat avoir mrits par ses talents
+prcoces, et par l'intacte puret de ses moeurs. Il la poussa si loin,
+qu'il aima mieux mourir, dit-on, dix-huit ans, que d'y porter
+atteinte; espce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
+les jeunes potes s'exposent peut-tre encore moins que les autres.
+
+[Note 628: Conserves dans la bibliothque Ambroisienne. Tiraboschi,
+_ub. supr._, p. 205.]
+
+[Note 629: _Script. Rer. ital._, vol. XXV.]
+
+[Note 630: Mort soixante-quinze ans, vers la fin du quinzime
+sicle ou au commencement du seizime. Negri, _Fiorentini Scritt._, p.
+320.]
+
+[Note 631: _Tres libri de illustratione Florenti carminibus
+conscripti_, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8.]
+
+[Note 632: _Triumphus et Vita Matthi Pannoni regis_, Lyon, 1679,
+in-12.]
+
+[Note 633: Voy. dans le P. Negri, _ub. supr._, la longue liste des
+posies indites du mme auteur.]
+
+[Note 634: _De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
+prceptori suo inscripta_, Florence, 1487, in-4.]
+
+Je passe un grand nombre d'autres potes qui eurent alors quelque
+rputation, pour parler des deux _Strozzi_, pre et fils, dans lesquels
+on aperoit, quant l'lgance du style, un progrs considrable; on
+peut l'attribuer aux leons que donnrent long-temps Ferrare, leur
+patrie, _Guarino_ de Vrone et Jean _Aurispa_. Les _Strozzi_ ou
+_Strozza_ de Ferrare descendaient de ceux de Florence[635], _Tito
+Vespasiano Strozzi_, le dernier de quatre frres qui se distingurent
+dans les lettres[636], les clipsa tous. Les ducs _Borso_ et Hercule
+d'Este lui confirent plusieurs emplois civils et militaires, o il ne
+fut pas l'abri de tout reproche; il parat surtout qu'il n'eut pas le
+talent de se faire aimer[637]. Ses posies imprimes par Alde[638],
+sont nombreuses et de diffrents genres; il y en a de galantes, de
+srieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une lgance trs-rare
+au milieu de ce sicle, poque o il florissait. Il y en a davantage
+encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
+vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
+avait pous _Barbara Torella_, veuve riche et bien ne; un homme d'un
+haut rang, qui tait son rival, le fit lchement assassiner. L'histoire,
+trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqu par ce silence
+mme; il n'y avait alors Ferrare qu'une seule famille qui pt y faire
+taire les lois[639]. Les posies d'Hercule _Strozzi_, imprimes avec
+celles de son pre, sont d'une latinit pure, et indiquent autant de
+sensibilit d'ame que de vivacit d'esprit. Il en a laiss en manuscrit,
+dont plusieurs sont imparfaites, entre autres _la Borside_, que son
+pre avait commence la louange du duc _Borso_, et qu'en mourant il
+l'avait charg de finir. Il a aussi des posies italiennes, parses dans
+quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit loge que d'avoir t
+mis par l'Arioste au rang des plus illustres potes, dans le
+quarante-deuxime chant de l'_Orlando_[640].
+
+[Note 635: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.]
+
+[Note 636: Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.]
+
+[Note 637: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 208.]
+
+[Note 638: _Strozii Poet pater et filius, Venetiis, in oedibus Aldi
+et Andreoe Asulani Soceri_, 1513, in-8.]
+
+[Note 639: _Neque coedis quisquam authorem, silente proetore,
+nominavit_. Paul Jove, _Elogia doctorum Virorum_, p. 104.]
+
+[Note 640:
+
+ _Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,
+ Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo_. (St. 84.)]
+
+_Bartolommeo Prignani_, qu'on appelle aussi _Paganelli_, n Prignano,
+dans l'vch de Reggio, fut professeur Modne, o l'on a imprim de
+lui trois livres d'lgies[641], un Pome en vers lgiaques et en
+quatre livres, intitul de l'_Empire d'Amour_[642], et un petit pome
+philosophique sur la Vie tranquille[643], o il se proposa de rpondre
+aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accept des places qui
+lui taient offertes la cour de Rome. Plusieurs potes connus
+sortirent de son cole, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
+ses lgies; tous jouissaient alors de quelque rputation, et sont pour
+la plupart compltement ignors aujourd'hui.
+
+[Note 641: En 1488.]
+
+[Note 642: _De imperio Cupidinis_, 1492.]
+
+[Note 643: _De Vit quiet_. Ce dernier n'est pas imprim Modne,
+mais Reggio, 1497.]
+
+_Panfilo Sassi_ de Modne, pote italien et latin, improvisait
+facilement dans les deux langues; il tait dou d'une mmoire si
+prodigieuse, qu'un autre pote ayant un jour rcit devant lui une
+pigramme la louange du podestat de Brescia, il le traita de
+plagiaire, et pour prouver le fait, rpta rapidement l'pigramme toute
+entire. Le pote, qui tait certain de l'avoir faite, avait beau se
+dfendre, tout le monde tait convaincu du plagiat; mais _Sassi_ le tira
+d'embarras en rptant la mme preuve sur d'autres pigrammes et sur
+tous les vers qu'on voulut rciter devant lui. Il vcut jusqu'en 1515,
+et mourut plus qu'octognaire. Ses posies latines et italiennes ont t
+imprimes plusieurs fois. Cependant, en croire un Dialogue de
+_Giraldi_[644] elles ne dmentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
+prodiges de mmoire n'en sont pas toujours de gnie et de jugement.
+
+[Note 644: _De poetis suorum temporum_. Dialog. I, col. 541.]
+
+Pour ajouter cette liste dj longue une autre qui le serait beaucoup
+plus, je n'aurais qu' traduire ce mme Dialogue, ou l'extrait assez
+tendu qu'en a donn le savant et patient Tiraboschi[645]; parmi une
+vingtaine de potes dont il y parle, je ne nommerai que _Pacifico
+Massimo_ d'Ascoli, qui mourut centenaire la fin de ce sicle, et dont
+on a imprim plusieurs fois les posies volumineuses et faciles. Cette
+fcondit et cette facilit lui firent alors une grande rputation. On
+ne balanait point le comparer Ovide; mais il est arriv de cette
+comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postrit
+replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
+au-dessous des premiers. Sans tre un Ovide, _Pacifico Massimo_ fut un
+pote d'un mrite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
+l'infortune. Ses parents, chasss d'Ascoli par la guerre civile, et
+poursuivis par le parti ennemi, s'arrtrent environ trois mille pas
+de la ville, au bord d'une petite rivire nomme le _Marino_. Sa mre y
+fut surprise par les douleurs de l'enfantement; tant accouche
+l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner
+son fils le nom de _Pacifico_. Aprs quelques annes d'une vie fugitive,
+ils rentrrent dans leur patrie, o le jeune Pacifique fit bientt des
+progrs surprenants. La grammaire, la rhtorique, la philosophie, les
+mathmatiques, l'occuprent tour tour. Il passa ensuite la
+jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
+plusieurs Universits clbres; mais la posie fut toujours le principal
+objet de ses travaux. Il a laiss des ouvrages historiques,
+philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres pomes,
+vingt livres entiers d'lgies, parmi lesquelles il y en a de fort
+libres qui seraient oublies comme les autres, si elles n'avaient t
+rimprimes en France depuis peu d'annes, avec des posies de ce genre,
+dont j'aurai bientt occasion de parler.
+
+[Note 645: Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.]
+
+Quelques potes du mme temps ont mieux conserv la renomme dont ils
+jouirent pendant leur vie, et mritent d'tre plus particulirement
+connus. _Giannantonio Campano_, n vers l'an 1437 Cavelli, village de
+la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
+porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
+troupeaux dans son enfance. Un bon prtre reconnut en lui des indices de
+talent, et l'emmena Naples, o il fit ses tudes sous le clbre
+Laurent Valla. _Campano_ voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrt
+en chemin, pill par des voleurs, et oblig de se sauver Prouse. Il y
+trouva d'abord un asyle, et ensuite un tat conforme ses tudes et
+ses gots. Il y fut nomm professeur d'loquence. Il remplissait avec
+distinction cette chaire[646], lorsque le pape Pie II, passant Prouse
+pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
+peu de temps aprs, vque de Crotone, et ensuite de _Terame_[647]. Sa
+faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrs de Ratisbonne
+pour traiter de la ligue des princes chrtiens contre les Turcs. Sixte
+IV, qui avait t l'un de ses disciples Prouse, le fit successivement
+gouverneur de _Todi_, de _Foligno_, et de _Citt di Castello_; mais ce
+pape ayant fait assiger cette dernire ville, parce que les habitants
+avaient fait difficult d'y recevoir ses troupes, _Campano_, touch des
+dsastres dont ce peuple tait menac, crivit au pontife avec une
+libert qui le mit dans une telle colre, qu'il lui ta son
+gouvernement, et le chassa mme de l'tat ecclsiastique. L'infortun
+prlat se rendit Naples, et n'y ayant pas reu l'accueil qu'il avait
+espr, il se retira dans son vch de _Teramo_, o il mourut en 1477,
+ l'ge de cinquante ans.
+
+[Note 646: En 1459.]
+
+[Note 647: Le premier vch dans la Calabre, et le second dans
+l'Abruzze.]
+
+Ses ouvrages, imprims pour la premire fois Rome, en 1495, consistent
+d'abord en plusieurs Traits de philosophie morale, en douze discours,
+harangues et oraisons funbres, et en neuf livres d'ptres,
+intressantes pour l'histoire littraire et mme pour l'histoire
+politique de ce temps. On y trouve ensuite, aprs la vie du pape Pie II,
+l'histoire de _Braccio_ de Prouse, divise en six livres, et enfin huit
+livres d'lgies et d'pigrammes, en vers de diffrentes mesures et sur
+des sujets de toute espce. Il faut convenir que plusieurs de ces
+posies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'tat du pote;
+c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
+dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
+l'histoire de ce temps l familiarise avec ces dissonances, et dans ces
+sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon vque a du
+moins une touche spirituelle et une facilit de style qui plat aux
+connaisseurs; ils n'y dsireraient qu'un peu plus de correction et de
+travail.
+
+Ils retrouvent bien la mme incorrection avec peut-tre encore plus de
+facilit, mais avec bien moins de gnie, dans un pote latin plus connu
+en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom tait Baptiste, et il
+tait de la famille _Spagnuoli_ de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
+n'en tait qu'un rejeton illgitime. Il se fit carme, fut gnral de son
+ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la rforme, chose en effet
+plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
+de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
+repos ternel qu'il parvint quelques mois aprs; il mourut en 1516, g
+de plus de quatre-vingts ans. La quantit de vers latins qu'il a faits
+est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
+toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
+potes de son temps; et parce qu'il tait de Mantoue, comme Virgile, on
+ne manqua pas de le comparer lui. Le savant rasme lui-mme, juge
+d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
+temps o Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
+compatriote[648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modle
+de perfection potique et un versificateur lche, diffus, irrgulier
+jusqu' la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une libert
+supportable; mais ce penchant se permettre et se pardonner tout,
+augmentant avec l'ge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un dbordement
+de mchants vers, o les rgles mmes les plus simples sont violes, et
+qu'il est impossible de lire sans dgot et sans ennui. Ses ouvrages,
+imprims d'abord sparment, ont t recueillis en trois volumes
+_in-fol._[649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
+volumes _in_-8. sans commentaires[650]. Les principaux sont dix
+glogues, presque toutes crites dans sa premire jeunesse; sept pices
+en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier,
+commencer par la vierge Marie: l'auteur donne ces pomes les titres de
+_Parthenice Ia_., _Parthenice IIa._, _IIIa._, _IVa._, etc.; quatre
+livres de Sylves ou de Pomes sur divers sujets; des lgies, des
+ptres, enfin des Pomes de tout genre. Les dfauts dont ils sont
+remplis n'empchrent pas qu' la mort de ce pote sa rputation ne ft
+encore intacte, qu'on ne lui fit des funrailles magnifiques, et que
+Frdric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit lever une statue
+de marbre couronne de laurier, tout auprs de celle de Virgile.
+
+[Note 648: _Epist._, vol. II, p. 395.]
+
+[Note 649: Paris, 1513.]
+
+[Note 650: Anvers, 1576.]
+
+Jean _Aurelio Augurello_ valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
+est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, Rimini[651], d'une
+famille noble, fit ses tudes Padoue, et professa les belles-lettres
+dans plusieurs universits, surtout Venise et Trvise; il obtint les
+droits de cit dans cette dernire ville, et y mourut en 1524. Son pome
+intitul _Chrysopoeia_, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
+d'tre alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
+plusieurs ditions de ce pome[652] et de ses autres posies
+latines[653] qui consistent en Odes, Satires et pigrammes. Elles sont
+au-dessus de la plupart des posies de ce sicle pour l'lgance et pour
+le got, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manire des
+anciens. Les posies italiennes d'_Augurello_ ont aussi t imprimes
+plusieurs fois. Il tait, du reste, trs-savant dans la langue grecque,
+les antiquits, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
+souvent, sans pdantisme, des tmoignages de son savoir.
+
+[Note 651: Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.]
+
+[Note 652: La premire Venise, avec son autre pome intitul
+_Geronticon_, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; insr ensuite, vol. II
+des auteurs qui ont crit sur l'alchimie, recueillis par _Grattarolo_,
+Ble, 1561, in-fol.; vol. III du _Thtre chimique_, Strasbourg, 1613 et
+1659; vol. II de la _Bibliothque chimique_ de Manget, Genve, 1702,
+in-fol., etc.]
+
+[Note 653: _Carmina_, Vrone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505,
+in-8.]
+
+Il eut pour ami un autre pote, n Trvise, qui avait comme lui des
+connaissances dans les antiquits, et qui en portait le got jusqu' la
+passion. Il se nommait _Bologni_. Sa premire tude fut celle des lois;
+la posie latine et les antiquits l'emportrent ensuite. Il fit
+beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit Venise[654], et dont
+on n'a publi qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
+d'_Augurello_, et cependant _Bologni_ obtint de l'empereur Frdric III
+la couronne potique que _Augurello_ ne reut pas. Cette couronne fut
+accorde par le mme empereur _Giovanni Stefano_ de Vicence, qui se
+fait appeler en tte de ses posies _lius Quintius Emilianus
+Cimbriacus_. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
+du Frioul; il l'tait Pordnone, et il n'avait pas vingt ans quand
+Frdric y passa; l'empereur fut merveill de ses talents, le couronna
+du laurier potique, et y joignit la dignit de comte palatin; honneurs
+qui lui furent confirms ou confrs une seconde fois par Maximilien,
+successeur de Frdric. Mais, et ce titre, et mme cette couronne se
+donnaient alors la protection, et souvent mme, selon _Tiraboschi_,
+pour de l'argent[655], ce qui en avait considrablement diminu la
+valeur. Ce pote, au reste, que les Italiens appellent simplement le
+_Cimbriaco_, tait loin d'tre sans mrite; il n'est pas probable qu'il
+ft assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
+vaut plus rien quand on l'achte; mais il rcompensa largement ces deux
+empereurs, par cinq Pangyriques en vers hroques, les seuls de ses
+ouvrages qui aient t imprims.
+
+[Note 654: Dans la famille _Soderini_. Tiraboschi, _ub. sup._, p.
+232.]
+
+[Note 655: _Questo onore fu concedato talvolta pi al denaro che al
+merito_, t. VI, part. II, p. 233.]
+
+J'ai dj parl d'un improvisateur[656], et nous retrouverons souvent,
+dans la suite, des exemples de ce genre particulier de potes; mais
+aucun d'eux peut-tre n'eut des succs aussi brillants qu'_Aurelio
+Brandolini_, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce sicle. N
+d'une famille noble de Florence[657], il eut, ds sa premire enfance,
+le malheur de perdre la vue. Il se fit connatre de bonne heure par le
+talent de traiter sans prparation, en vers latins, les sujets les plus
+difficiles; et sa rputation se rpandit si loin, que lorsque le roi de
+Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'universit de Bude, o il appela le
+plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
+_Aurelio_. Ce roi tant mort en 1490, ce fut lui qui pronona son
+oraison funbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine
+Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.
+
+[Note 656: _Panfilo Sassi_.]
+
+[Note 657: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 236.]
+
+Une nouvelle carrire s'ouvrit alors pour son loquence. Quoiqu'aveugle,
+il alla prcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
+des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
+sententieux, philosophique. On croirait, dit un crivain du temps[658],
+entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Thophraste. Ce mme
+auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent potique
+d'_Aurelio_: Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
+potes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
+fait, lui, et les chante en _impromptu_. Il fait briller, dans cet
+exercice, une mmoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
+gnie et une si grande perfection de style, que cela est peine
+croyable. Vrone, dans une assemble nombreuse compose des hommes les
+plus distingus par leur rang et par leur science, et devant le podestat
+mme, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
+toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposs. On l'invita
+enfin improviser sur les hommes illustres dont Vrone a t la patrie.
+Alors, sans s'arrter un instant pour rflchir, sans hsiter et sans
+interrompre son chant, il clbra de suite, en trs-beaux vers, Catulle,
+Cornlius Npos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur
+cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
+tout coup exposer, en vers trs-lgants, toute son Histoire
+naturelle, divise en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
+et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
+toujours t familier. Il l'exera souvent devant Sixte IV, soit quand
+on clbrait la fte de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
+autre sujet, quelque imprvu et quelque difficile qu'il pt tre,
+etc.[659] C'est l ce don de la nature qu'ont possd depuis, en
+italien, un cavalier _Perfetti_, une _Corilla Olimpica_, un _Luigi
+Serio_, que possde aujourd'hui comme eux un _Gianni_; don que l'on peut
+dprcier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui parat
+toujours moins tonnant et plus facile, mesure qu'on est moins en
+tat, je ne dis pas de le possder, mais de le comprendre.
+
+[Note 658: _Matteo Bosso, Epist. Famil. II_, p. 75.]
+
+[Note 659: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 237 et 238.]
+
+_Aurelio_ jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
+clbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
+ Naples, auprs du roi Ferdinand II. Il revint ensuite Rome, o il
+mourut en 1497. On a de lui, outre ses posies, plusieurs ouvrages en
+prose, sur une grande varit de sujets. On estime principalement son
+_Trait de l'Art d'crire_[660], o il explique les secrets du style
+avec une lgance et une prcision dignes de servir de modles. On le
+dsigne ordinairement sous le nom de _Lippo Fiorentino_, du mot latin
+_lippus_, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'tait, mais afflig
+de la vue. Il eut un frre ou un cousin, nomm Raphal _Brandolini_,
+pote, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et qui cette
+infirmit fit donner, comme lui, le surnom de _Lippo_[661]. Raphal
+sjourna aussi Naples; il y tait quand Charles VIII s'en rendit
+matre, et il pronona un pangyrique de ce roi, qui lui donna pour
+rcompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, moins que ce
+brevet ne ft payable en France, il est probable que notre orateur ne
+fut jamais pay de ses loges.
+
+[Note 660: _De Ratione Scribendi_. La meilleure dition est celle de
+Rome, 1735.]
+
+[Note 661: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 240.]
+
+ Naples, o ces deux potes firent souvent des preuves publiques de
+leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
+dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degr d'activit
+l'ardeur avec laquelle on y cultivait la posie latine. Une gloire que
+les littrateurs italiens accordent cette ville, c'est d'avoir produit
+la premire des vers latins aussi semblables, pour l'lgance et la
+grce, ceux du sicle d'Auguste, qu'il tait possible des modernes
+de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
+_Pontano_ qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
+aux lves qu'il eut dans l'art des vers et ceux qui devaient les
+suivre, se dbarrasser entirement de la rouille des temps barbares,
+et redonner la posie latine l'clat pur et brillant du style
+antique. Mais il faut avouer qu'il fut immdiatement prcd par un
+autre pote, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
+_Beccadelli_ ou _Beccatelli_, surnomm _Panormita_, cause de Palerme
+sa patrie, en latin _Panormus_. Il y tait n en 1394[662]. l'ge de
+vingt-six ans, il fut envoy l'Universit de Bologne, pour tudier les
+lois. Ses tudes finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
+_Visconti_. Il fut ensuite professeur de belles-lettres Pavie, mais
+sans quitter la cour de Milan, o il jouissait d'un revenu de 800 cus
+d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
+Lombardie, lui accorda la couronne potique, et l'on croit que ce fut
+Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite la cour de Naples,
+auprs du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
+constamment ce roi dans ses expditions et dans ses voyages. Alphonse le
+combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
+l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
+importants, et l'envoya en ambassade Gnes, Venise, l'empereur
+Frdric III, et quelques autres princes. Aprs la mort d'Alphonse, le
+_Panormita_ ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attach
+de mme en qualit de secrtaire et de conseiller. Il mourut Naples,
+soixante-dix-sept ans, en 1471.
+
+[Note 662: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.]
+
+Son histoire intitule _Des Dits et Faits du roi Alphonse_[663], fut
+rcompense par un don de mille cus d'or. On a de lui cinq livres de
+Lettres, des Harangues, un pome sur Rhodes, des Tragdies, des lgies
+et d'autres Posies latines sur divers sujets[664]. Celles qui ont fait
+le plus de bruit ont t long-temps indites; c'est un recueil, divis
+en deux livres, de petits pomes pigrammatiques, non-seulement libres,
+mais excessivement obscnes, auquel il donna le titre
+d'_Hermaphroditus_, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
+n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
+deux. Il le ddia cependant Cosme de Mdicis. Les dignits et les
+occupations graves de l'auteur de cette ddicace, l'ge et le caractre
+de celui qui la reut, rendent galement inexplicable l'excessive
+libert de choses et de mots qui rgne dans l'ouvrage, crit, au reste,
+avec une extrme puret de style, et vraiment latin par l'lgance comme
+par le cynisme d'expression[665]. Les copies qui s'en rpandirent,
+excitrent contre l'auteur un violent orage. _Filelfo_ et Laurent
+_Valla_ l'attaqurent par des crits: des moines prchrent contre lui
+publiquement, brlrent son livre, et le brlrent lui-mme en effigie
+Ferrare et Milan.
+
+[Note 663: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]
+
+[Note 664: _Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina proeterea
+quoedam_, etc. Venise, 1555, in-4.]
+
+[Note 665: Le latin dans ses mots brave l'honntet. (BOIL.)]
+
+_Valla_, dans une de ses Invectives, poussa la charit chrtienne
+jusqu' dsirer que le pote ft brl en personne comme ses vers[666].
+_Poggio_ lui-mme, qui n'est pas, dans ses _Facties_, un modle de
+chastet, trouva que son ami tait all trop loin, et le lui reprocha
+dans ses lettres. _Panormita_ se dfendit par l'exemple des anciens qui
+ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorit pour les modernes.
+_Guarino_ de Vrone fit mieux: dans une lettre qui est la tte du
+manuscrit conserv dans la bibliothque Laurentienne, il dfendit
+l'auteur, en allguant l'exemple de S. Jrme. L'_Hermaphrodite_, qu'on
+n'a pas os publier pendant long-temps, par respect pour les moeurs
+publiques, a t imprim Paris depuis une vingtaine d'annes[667].
+L'diteur a jug sans doute que nos moeurs taient de force n'en avoir
+plus rien craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
+bibliothques.
+
+[Note 666: _Terti per se ipsum cremandus ut spero_. Laurent _Valla,
+in Facium Invectiva IIa_.]
+
+[Note 667: En 1791, _chez Molini, rue Mignon_; ce qui est indiqu
+par cette adresse singulire: _Prostat ad Pistrinum in vico suavi_.
+C'est la premire partie du recueil intitul: _Quinque illustrium
+poetarum, Ant. Panormit; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
+Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem_, etc., in-8.]
+
+Antoine _Panormita_ jouissait Naples d'une grande considration et
+d'une haute faveur, lorsque le jeune _Pontano_ y arriva. Il tait n
+la fin de 1426[668], Cereto, diocse de Spolte, dans l'Ombrie[669].
+Il n'avait eu pour premiers matres que des grammairiens ignorants. La
+guerre le chassa de sa patrie. Il vcut, pendant quelque temps, parmi
+les armes et les soldats. Il se rfugia enfin Naples, o il fut
+accueilli par le _Panormita_, qui voulut achever lui-mme son ducation
+littraire. Le matre ne tarda pas tre si content des progrs de son
+lve, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
+potes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. _Pontano_
+lui dut aussi son avancement et sa fortune; _Panormita_ le produisit
+auprs du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'ducation de son fils
+Alphonse II, dont _Pontano_ fut ensuite secrtaire, ainsi que du roi
+Ferdinand II. Attach ces princes, il ne les quitta plus, les
+accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent soutenir, et se
+trouva plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
+mais ds qu'il se faisait connatre, on s'empressait de le combler
+d'gards, et quand il voulait parler en public, il tait couvert
+d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
+chargea, en 1486, d'une ambassade auprs d'Innocent VIII, pour en
+obtenir la paix. _Pontano_ y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
+mais il en fut pay par le succs de sa ngociation, et par les
+tmoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
+paix furent signs, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop
+Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des prcautions
+prendre. Mais _Pontano_ ne me trompera pas, rpondit-il: c'est avec lui
+que je traite; la bonne foi et la vrit ne l'abandonneront pas, lui qui
+ne les abandonna jamais[670]. Alphonse II, qui avait t son lve,
+conserva toujours un grand respect pour lui. Il tait un jour assis dans
+sa tente avec plusieurs gnraux de son arme. _Pontano_ y entre, le roi
+se lve, fait faire silence, et dit en le saluant: Voil le
+matre[671]. Lors de la conqute de Charles VIII, il eut, comme Raphal
+_Brandolini_, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
+public, aux dpens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, aprs le
+prompt dpart des Franais, il reprit ses emplois et sa faveur auprs de
+la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, g, comme le _Panormita_, de
+soixante-dix-sept ans.
+
+[Note 668: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 241.]
+
+[Note 669: Il se nommait _Giovanni_ ou _Joannes_, et changea, selon
+l'usage, ce nom pour celui de _Gioviano, Jovianus_.]
+
+[Note 670: _Jovian. Pontan. de Sermone_, l. II.]
+
+[Note 671: _Id. ibid._, l. VI.]
+
+On a de cet lgant et fcond crivain[672], une Histoire en six livres,
+de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
+plusieurs Traits de philosophie morale, o il employa le premier une
+manire de philosopher libre et dgage des prjugs de son temps, et ne
+suivit d'autres lumires que celles de la raison et de la vrit: on
+estime surtout son Trait _De Fortitudine_, du Courage. On trouve encore
+dans ses OEuvres deux livres sur l'aspiration, six livres _De Sermone_,
+du Discours, qu'il fit soixante-treize ans, cinq Dialogues crits avec
+une libert quelquefois peu dcente, et quelques autres Opuscules. Mais
+c'est surtout par ses posies latines qu'il s'est rendu justement
+clbre. Elles sont en trs-grand nombre et de genres
+trs-diffrents[673]: Posies amoureuses, glogues, Eudcasyllabes,
+pigrammes, pitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand pome, en cinq
+livres, sur l'astronomie[674], un autre sur les mtores, et un
+troisime sur la culture des orangers et des citrons, intitul: _Du
+Jardin des Hesprides_[675]. Dans tous ces genres, il se montre
+galement riche, abondant, lgant et rempli de ces grces de style dont
+il passe pour avoir le premier retrouv le secret. Le plus grand dfaut
+de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. Si ce pote admirable,
+dit _Gravina_, avait mieux aim choisir qu'accumuler, il se serait
+enrichi d'un or pur et sans mlange. Il voulut promener son heureuse
+veine sur plusieurs sujets d'rudition et plusieurs sciences, et
+s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
+l'tendue et la souplesse de son gnie, aussi naturellement dispos la
+grandeur qu' l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
+dans ce dernier genre, les grces et tous les agrments de Catulle. Pour
+lui ressembler tout--fait, il ne manqua peut-tre _Pontano_ que
+l'conomie et le travail[676].
+
+[Note 672: _Joviani Pontani Opera_, t. II, Basile, 1538. Cette
+dition est plus complte que celle d'Alde, 1519, in-4.]
+
+[Note 673: Venise, Alde, 2 vol. in-8.; le premier en 1505,
+rimprim en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais t
+rimprim.]
+
+[Note 674: _Urania_.]
+
+[Note 675: _De hortis Hesperidum_.]
+
+[Note 676: _Della Ragion poetica_, l. XXXIV.]
+
+C'est ce pote illustre que Naples dut sa clbre acadmie. Le
+_Panormita_ l'avait fonde, mais ce fut _Pontano_ qui la soutint, la
+perfectionna et lui donna sa plus grande clbrit. L'historien
+_Giannone_ l'a regarde comme si importante pour sa patrie, qu'il a
+donn la liste exacte de ses membres[677]. On y voit plusieurs noms dont
+l'clat ne s'est pas conserv, malheur commun toutes les acadmies du
+monde; et d'autres qui appartiennent au sicle suivant plus qu'au
+quinzime, tels que celui de Sannazar.
+
+[Note 677: _Stor. di Nap._, l. XXVIII, c. 3.]
+
+Parmi les potes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
+sicle, on ne doit pas oublier Marulle, _Michele Marullo Tarcagnota_,
+Grec de naissance, mais qui fut amen en Italie, encore enfant, aprs la
+prise de Constantinople, sa patrie[678]. Il tudia les lettres grecques
+et latines Venise, et la philosophie Padoue. Il prit ensuite, pour
+subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
+des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les posies
+ingnieuses que nous avons de lui[679]. Elles consistent en quatre
+livres d'pigrammes, trois livres d'hymnes, et un pome rest imparfait,
+intitul de l'_ducation des Princes_[680]. Les pigrammes sont ddies
+ Laurent de Mdicis. Elles roulent sur des sujets de toute espce, et
+ont quelquefois plus d'tendue que ce genre de pomes n'en comporte
+ordinairement. Telle est, entre autres, une pice de prs de deux cents
+vers lgiaques, adresse _Neoera_, dans laquelle il retrace une partie
+de ses malheurs, et il presse cette belle _Neoera_, souvent clbre dans
+ses vers, de terminer trs-srieusement avec lui, et de l'accepter pour
+poux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il pousa, mais _Alessandra
+Scala_, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
+aimables personnes de Florence.
+
+[Note 678: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 452.]
+
+[Note 679: Florence, 1497, in-4.]
+
+[Note 680: _De principum Institutione_.]
+
+Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De l vinrent
+les inimitis qui divisrent ces deux potes; elles s'exhalrent avec
+violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
+de Marulle. Il tait aim: la modration lui tait plus facile. En
+gnral, presque aucune de ses pigrammes n'est mordante; aucune ne
+blesse la dcence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des potes
+les plus clbres de son temps.
+
+Il donna le titre de Naturels ses Hymnes[681], parce qu'il y traite
+souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
+du calendrier qu'ils sont adresss, mais aux Dieux de la mythologie,
+Jupiter, Minerve, Bacchus, Pan, Saturne, l'Amour, Vnus,
+Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
+troisime livre, sont de petits pomes, o Marulle semble s'tre propos
+Lucrce pour modle, et o il approche, en effet, quelquefois de sa
+force et de sa prcision nergique. Ses talents mritaient une vie plus
+paisible et une fin moins malheureuse. En sortant cheval de Volterra,
+o il avait visit un de ses amis[682], il se noya dans une rivire peu
+connue, nomme le _Cecina_, qui cet accident doit donner, dans
+l'esprit des amis de la posie et des lettres, une triste clbrit.
+
+[Note 681: _Hymni Naturales_.]
+
+[Note 682: _Rafal Volterano_.]
+
+Si l'on ajoute tous ces potes latins un nombre presque aussi
+considrable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
+et la plupart des bons potes italiens qui crivirent en mme temps dans
+les deux langues, et presque tous les littrateurs, historiens,
+philosophes de ce temps, qui s'exercrent plus ou moins dans la posie
+latine, et dont les vers se trouvent, ou imprims, ou pars en
+manuscrit, dans diverses bibliothques, on conviendra que, depuis la
+renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun sicle autant de
+versificateurs. En dsignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
+couronne potique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
+tait tomb en discrdit. L'histoire, qui a d retracer l'importance que
+Ptrarque avait mise l'obtenir, et l'clat qu'avait en ce triomphe, ne
+doit pas ngliger les faits qui en constatent la dcadence et
+l'avilissement.
+
+Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce sicle, l'ide de
+faire revivre l'ancien usage de reconnatre un homme de lettres pote
+par un diplme, et de le produire en public avec une couronne de
+laurier. Il accorda ces distinctions au _Panormita_, qui les mritait
+sans doute, et un certain _Cambiatore_, que j'ai peine cru devoir
+nommer parmi les potes italiens. Frdric III en fut bien autrement
+libral. Sans compter _Sylvius_, qui devint pape, et Nicolas _Perotti_,
+tous deux savants littrateurs, mais peu connus comme potes[683]; il en
+dcora aussi le _Cimbriaco_, le _Bologni_, dont nous avons parl sans
+vouloir trop exalter leur mrite, et de plus, un Grgoire et un Jrme
+_Amasei_, deux frres aussi inconnus l'un que l'autre; un _Rolandello_
+encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis _Lazarelli_, qui a
+du moins l'honneur d'avoir fait avant _Vida_ un pome sur le ver
+soie[684]. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
+cette distinction devenue presque banale. _Filelfo_ la reut d'Alphonse
+Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi Ren, fils d'Alphonse;
+un certain _Benedetto_ de Csne, du pape Nicolas V, et _Bernardo
+Belincioni_ de Louis Sforce, duc de Milan.
+
+[Note 683: Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
+la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses OEuvres, et l'autre pice plus
+mauvaise encore, qui la suit, intitule: _Decastichon de Laudatissim
+Mari_.]
+
+[Note 684: Imprim Iesi en 1765, dition donne par l'abb
+_Lancelotti_.]
+
+Les villes s'attriburent aussi ce privilge. Florence avait couronn
+_Ciriaco_ d'Ancne, et mme _Leonardo Bruni_ aprs sa mort. Vrone
+dcerna le laurier avec une pompe extraordinaire _Giovanni Panteo_,
+dont Maffi parle avec de grands loges[685], mais qui n'est gure
+connu que par ces loges mmes. Rome, ou plutt l'acadmie romaine,
+couronna _Aurelini_, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
+_Pingonio_ de Chambry, qui faisait de beaux pomes pour le mariage de
+Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-tre
+plus, mme Turin, en 1502. On trouve souvent la qualit de pote
+laurat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
+croire que, soit pour une pice de vers la louange d'un empereur, soit
+par pure protection ou mme pour quelque argent, ils en obtenaient
+simplement le diplme, sans oser pour cela clbrer la crmonie.
+Qu'arriva-t-il de cette facilit aveugle ou vnale? Ce qui arrive
+immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
+dans ces sortes d'honneurs littraires, c'est qu'on ne peut les
+accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
+tre honors. Ni Politien ni _Pontano_ ne furent proclams potes par un
+diplme, et ce sont les premiers potes de leur sicle.
+
+[Note 685: _Veron. Ill._, part. II, p. 210.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+_De la Posie italienne au quinzime sicle. Potes qui fleurirent
+alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de
+Mdicis, Politien, les trois frres Pulci, Bojardo, Bellincioni,
+Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,
+l'Achillini_, etc.; _Femmes potes_.
+
+
+Tandis que le gnie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur
+la recherche et l'imitation des trsors de la littrature antique;
+tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes
+savantes, son lgance et son caractre primitif, que devenait, dans
+l'idime nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrs,
+celui des arts de l'imagination qui s'lve au-dessus de tous les
+autres, quand il a une fois atteint l'entier dveloppement de ses
+forces, et qui, ds le sicle prcdent, semblait y tre parvenu? Que
+devenait la posie? On croirait qu'aprs Dante et Ptrarque, la langue
+du style sublime et celle du genre gracieux tant formes, l'art de
+parler en figures et en images, et celui de revtir les unes et les
+autres de cette harmonie qui en est la couleur, tant non-seulement
+invent, mais port son plus haut point de perfection, le nombre des
+potes italiens, dj considrable avant ces deux potes par excellence,
+avait d devenir innombrable; et qu'au moment o les matres de la
+posie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux matres de la
+posie moderne ayant montr par leur exemple la route qu'il fallait
+suivre, on devait, pour ainsi dire, se prcipiter en foule sur leurs
+pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie
+du quinzime sicle, la posie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas
+des travaux de l'rudition; elle en fut comme absorbe; et ce ne fut que
+vers la fin de ce sicle, que, reprenant une partie de son clat, elle
+annona tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,
+plac entre ces deux grands sicles potiques, le quinzime ne parat
+jeter qu'une faible lumire, nous allons voir que, considr en lui-mme
+et sans parallle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,
+et que peut-tre on ne l'apprcie pas ce qu'il vaut.
+
+Le premier pote qui mrite de fixer nos regards, est _Giusto de'
+Conti_, grand imitateur de Ptrarque. On a le recueil de ses vers, mais
+on sait peu de dtails sur sa vie[686]. Il tait n Rome vers la fin
+du quatorzime sicle, et vcut jusqu'au milieu du quinzime. Il fut
+orateur et jurisconsulte de profession. tant Bologne, en 1409, sans
+doute pour achever ses tudes, il y devint amoureux de la Beaut qu'il a
+clbre dans ses vers. Il mourut Rimini. Sigismond Pandolphe
+Malatesta venait d'y faire btir, sur les dessins de Lon-Baptiste
+_Alberti_, la magnifique glise de St.-Franois: il y fit lever un
+tombeau notre pote, dont l'inscription spulcrale s'y lit encore.
+C'est-l tout ce que l'on sait de lui.
+
+[Note 686: Voy. la Prface de l'dition de _la Bella Mano_,
+Florence, 1715, in-8. Les anciennes ditions sont celles de Bologne,
+1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donne par Corbinelli,
+1595, in-12.]
+
+Son recueil est intitul _la Bella Mano_, parce qu'il y chante souvent
+la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du
+reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi
+l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est la belle main qu'il revient
+toujours, tantt comme en passant, et seulement dans quelques vers,
+tantt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main
+renferme tout son bonheur[687]; c'est elle qui attache ensemble son
+coeur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le
+retient ou qui le fait courir et tourner de cent manires; elle lie son
+coeur et son ame de tant de noeuds, qu'il sera malgr lui forc de les
+rompre. belle et blanche main[688], s'crie-t-il dans un autre
+sonnet! douce main qui t'est si injustement arme contre moi! main
+charmante qui m'as conduit peu peu, en me flattant, jusqu' un tel
+degr de peine; mon erreur t'a donn l'une et l'autre clef de mes
+penses; c'est de toi que mon coeur, qui se meurt de dsirs, attend
+quelque secours; c'est toi de laver les plaies de l'Amour! etc. Ce
+pote ne se contente pas d'imiter Ptrarque, il le copie souvent, et il
+n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit
+penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les dfauts. Ainsi, les
+recherches de penses, les oppositions continuelles, la vie et la mort,
+la rougeur et la pleur, le chaud et le froid, le coeur qui est de feu,
+puis de glace, o l'un et l'autre la fois, tout cela se retrouverait
+dans _la Bella Mano_, si jamais le _Canzoniere_ de Ptrarque tait
+perdu; mais quoique _Giusto de Conti_ ne soit pas beaucoup prs sans
+mrite, on ne trouverait pas de mme, dans la copie, la grande posie,
+le gnie sublime, la sensibilit profonde, la passion vraie et les
+grces inimitables du modle.
+
+[Note 687: _O man leggiadra, ove il mio bene alberga_, etc.]
+
+[Note 688: _O bella e bianca man, o man soave_, etc.]
+
+Un second _Buonaccorso da Montemagno_, petit-fils du contemporain de
+Ptrarque[689], vivait peu prs dans le mme temps que _Giusto de'
+Conti_.
+
+[Note 689: Voy. ci-dessus, p. 176.]
+
+Il a laiss quelques sonnets d'un style si semblable celui de son
+aeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait
+un seul _Buonacccorso_, ce qu'on a dcouvert et prouv depuis appartenir
+ deux[690]. Celui-ci tait non-seulement pote, mais jurisconsulte et
+orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'universit de Florence, et
+juge de l'un des quartiers de la ville. On a conserv de lui, outre les
+sonnets imprims avec ceux de _Buonaccorso_ l'ancien, quelques discours
+latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de
+remarquable: ce sont des exercices pour se former l'loquence, en
+traitant un sujet donn, ce que les anciens appelaient _Dclamations_.
+Dans l'un, qui traite _de la Noblesse_, un jeune romain de la noble et
+riche famille _Cornelia_, et un autre de la maison moins illustre et
+moins opulente des _Flaminius_, mais dou de plus de talents, de
+qualits et de vertus, se disputent une jeune romaine; le pre la laisse
+libre dans son choix; elle dclare qu'elle pousera le plus noble des
+deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le snat: chacun des deux
+s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son
+existence personnelle, a le plus de vritable noblesse. L'auteur n'a
+point donn la dcision du snat; mais on voit, la manire dont il
+fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle
+de tous les gens senss, la noblesse d'extraction n'est pas la premire.
+Le second discours est une rponse de Catilina Cicron, dans le snat
+de Rome. Il ne s'y dfend pas, beaucoup prs, aussi bien qu'il est
+attaqu dans la premire Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont
+ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le
+prcdent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait
+moins la dialectique de l'cole.
+
+[Note 690: Voy. la Prface de l'dition des deux _Buonaccorso da
+Montemagno_, Florence, 1718.]
+
+On est oblig de ranger ici parmi les potes, et mme de mettre au
+nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile
+entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'tre
+inintelligible, et y russit parfaitement: c'est le fameux
+_Burchiello_[691]. Les opinions sont partages sur le lieu de sa
+naissance. Les uns le font natre Bibbiena, dans le Casentin,
+environ trente milles de Florence, et les autres Florence mme. Son
+vrai nom tait Dominique. Fils d'un barbier nomm Jean, il fut barbier
+comme son pre. Il l'tait Florence en 1432, et mourut Rome en 1448.
+Son gnie original le portait la satire. Il en enveloppa les traits
+d'obscurits, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de
+notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus
+disparates, mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques
+personnes pensent qu'il prit ce nom de _Burchiello_, parce qu'en langage
+toscan, _alla burchia_ veut dire l'aventure, au hasard, mais que, sous
+ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sens, un critique
+des moeurs et des ridicules de son sicle.
+
+[Note 691: Voy. Manni, _Veglie piacevoli_, t. I, p. 28.]
+
+Son mtier ne l'empcha point d'tre l'ami de plusieurs artistes, gens
+de lettres et savants distingus de son temps; le grand nombre
+d'ditions qui se sont faites de ses posies bizarres, prouve celui de
+ses admirateurs. Des auteurs d'un caractre grave en ont fait les plus
+grands loges[692]; d'autres les ont mises au rang des folies les plus
+insipides. Il me parat, dit _Tiraboschi_[693], que ceux qui l'ont
+attaqu et ceux qui l'ont dfendu ont galement perdu leur temps, mais
+plus encore ceux qui l'ont comment. Plusieurs se sont donn cette
+peine, et entre autres _Doni_, qui, selon _Apostola Zeno_, aurait encore
+plus besoin d'tre expliqu que le pote qu'il explique. Il y a, en
+effet, de quoi lasser la patience la plus dtermine dans la lecture du
+texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots
+populaires, de ce que les Florentins appellent _riboboli_, espces de
+quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent
+impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,
+tantt est aussi dcousu, aussi proverbial et aussi nigmatique que le
+texte; tantt s'vertue l'claircir, et c'est alors qu'il est
+doublement inintelligible. On connat, dans notre vieille posie
+franaise, des ptres du Coq l'ne, telles qu'on en trouve dans
+Marot, o chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce
+qui prcde ni avec ce qui suit; o les phrases commencent, finissent et
+se succdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,
+et qui ont fait appeler _coq--l'ne_ des propos sans signification et
+sans suite. Rien ne peut mieux donner l'ide des sonnets de
+_Burchiello_. Le plus clair de tous, et celui dont les ides sont le
+mieux suivies, est le sonnet o ce barbier-pote fait se quereller,
+son sujet, la Posie et le Rasoir[694]. La premire dit au second:
+Pourquoi enlves-tu mon _Burchiello_ son cabinet? Le Rasoir se fait
+de la bote savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:
+Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans
+moi, sans l'eau chaude et le savon, _Burchiello_ serait d'une couleur
+tirant sur la cire blanche et sur l'meraude. Tu te trompes, lui rpond
+l'autre; son coeur brle d'un dsir trop noble pour descendre jamais si
+bas. Point de bruit, interrompt le Pote: que celui de vous deux qui
+m'aime le plus paie mon vin.
+
+[Note 692: Tel que _Leonardo Dati_, vque de Massa, et secrtaire
+apostolique sous Paul II, Christophe _Lundino_, _Benedetto_, _Varchi_,
+etc.]
+
+[Note 693: Tom. VI, part. II, p. 147.]
+
+[Note 694: _La Poesia combatte col Rasoio_.]
+
+Si tout le reste tait ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mrite
+d'un recueil rempli de pices aussi originales. Tel qu'il est, il faut
+qu'il en ait un rel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le
+sage _Tiraboschi_ lui ait refus le sien. On trouve dans les vers de ce
+pote, quand on se rsout les lire, des traits vifs et spirituels,
+dont il ne faut pas s'entter chercher la liaison ni la signification
+prcise; on y trouve surtout une lgance et une puret de langage qui
+charment les Florentins, et qu'un tranger mme peut apercevoir,
+mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on
+peut enfin souscrire ce jugement de l'un des derniers diteurs: Si la
+nouveaut des penses, tranges sans doute, mais qui ont pourtant de la
+grce quand on en pntre le sens, si le naturel des expressions, la
+justesse des termes, la solidit des sentiments, la raret des
+inventions, l'imitation des meilleurs modles (qualits qui percent au
+travers d'une extravagance affecte dans ses vers), peuvent constituer
+un vritable pote, il n'est personne qui puisse refuser ce titre
+notre barbier florentin. Si l'on joint tout cela un style plein de
+mots ou de proverbes cachs et mystrieux qui lui donnent une teinte
+originale, il faut rpondre ceux qui oseraient encore le mpriser, ce
+que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses
+ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter[695].
+
+[Note 695: Prface de l'dition des sonnets du _Burchiello_, sous la
+date de Londres, 1757, in-8.]
+
+Sans vouloir dcider jusqu' quel point il est permis de rire ou de se
+moquer des posies du _Burchiello_, on reconnat, dans plusieurs potes
+de ce sicle, le dsir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent
+d'imiter son style. la suite de ses sonnets, on en a imprim de
+_Domenico da Urbino_, de _Niccol Cieco d'Arezzo_, de _Francesco
+Alberti_, d'_Antonio Alamanni_, du _Bellincioni_, d'_Alessandro
+Adimari_, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi
+extravagants et aussi compltement inintelligibles que ceux du
+_Burchiello_ mme. La bizarrerie de son cerveau a cr un genre part;
+cela s'appelle crire ou rimer la _Burchiellesca_, et les potes qui
+ont ajout au tort de travailler dans un genre dont le principal mrite
+est de ne pouvoir tre entendu, celui de ne le faire que par imitation,
+sont des potes _Burchiellesques_; Voltaire a dit:
+
+ Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
+
+Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espces; et il me
+semble qu' moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulire
+s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la posie
+_Burchiellesque_ dans l'une de ces subdivisions.
+
+Si l'on joint ce petit nombre de potes, dont les meilleurs sont bien
+loigns de pouvoir illustrer un sicle, un certain _Niccol Malpigli_
+de Bologne, un autre _Niccol_ d'Arezzo qui tait aveugle, et dont la
+rputation pendant sa vie tint peut-tre beaucoup son infirmit; un
+_Tommaso Cambiatore_ de Reggio, qui traduisit le premier, en vers
+italiens, l'_nide_ de Virgile[696], et fut couronn pote Parme, en
+1430; quelques autres peut-tre, mais plus obscurs encore, ou dont le
+moindre mrite fut de faire des vers, et qui se distingurent
+principalement dans d'autres carrires; voil tout ce que la posie
+italienne, aprs un si brillant essor, peut citer pendant toute la
+premire moiti du quinzime sicle, et pendant mme une partie de la
+seconde. Mais un homme alors s'leva, que la nature avait form pour
+tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son gnie,
+son got et son exemple, que par ses libralits et ses encouragements
+de toute espce, redonner la lyre italienne ses sons brillants et
+son premier clat. J'ai dit de Laurent de Mdicis que, quand il n'et
+pas t lev si haut par son ambition et par sa fortune, il l'et t,
+par son talent potique, aux premiers rangs de la littrature. Quelques
+dtails sur ses posies, dont je n'ai donn qu'un simple aperu,
+suffiront pour le prouver.
+
+[Note 696: _In terza rima_, traduction imprime Venise en 1532.]
+
+Les premires qu'il fit dans sa jeunesse furent des posies amoureuses,
+des sonnets et des _canzoni_. Ce ne fut cependant point l'amour qui le
+rendit pote: ce fut en quelque sorte la posie qui le rendit
+amant[697]. L'aventure est assez singulire pour qu'il ait cru devoir la
+rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-mme sur ses posies.
+Une jeune dame, que l'on croit tre la belle _Simonetta_[698], matresse
+de son frre Julien, mourut Florence. Sa mort excita les plus vifs
+regrets: tous les potes la clbrrent l'envi. Laurent voulut aussi
+la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vrit, il
+s'effora de se persuader que c'tait lui qui avait perdu l'objet de son
+amour. Il se la reprsentait avec tous ses charmes, et tchait
+d'exprimer le dsespoir de celui qui l'avait perdue[699]. L'habitude des
+sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point
+Florence quelque autre beaut qui mritt d'en exciter de pareils, et
+d'tre clbre de son vivant comme cette femme charmante l'tait aprs
+sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne
+la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fte, une dame
+aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chante; elle
+fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a
+nomme nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrce, de
+l'illustre famille des _Donati_. Cette passion fut, ce qu'il parat,
+toute potique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une
+vingtaine de _canzoni_, les esprances, les craintes, les dsirs de
+l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les
+douces paroles de la dame, sont dcrits la manire de Ptrarque, avec
+moins de force et des couleurs potiques moins clatantes, mais
+quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de
+simplicit.
+
+[Note 697: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 2.]
+
+[Note 698: C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'aprs une pigramme
+de Politien. Voy. _the Life of Lorenzo_, etc., dit. de Ble, t. II, p.
+113, note.]
+
+[Note 699: C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le
+folio 42 de l'dition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans
+son Commentaire des degrs par lesquels il passa de cet amour imaginaire
+ une passion relle (folio 123--132 de la mme dition), intresse par
+la navet des aveux autant que par l'lgante simplicit du style. Il
+est surprenant que l'on n'ait jamais rimprim en Italie ce Commentaire,
+prcieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que
+celui de la simple raret cette dition de 1554, la seule o il se
+trouve.]
+
+Laurent tait bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465
+qu'il rencontra Pise, Frdric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de
+Naples. Ils se lirent d'amiti. Frdric montrait du got pour la
+posie, et dsirait de connatre les anciens potes italiens les plus
+dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa
+main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya
+quelque temps aprs. Dans ce recueil, que l'on a retrouv depuis[700],
+il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses _canzoni_, pour rappeler
+plus vivement au prince, comme il le lui crivait lui-mme, le fidle
+attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,
+qu'il avait dj compos un certain nombre de posies qui font partie de
+ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses OEuvres.
+
+[Note 700: Voy. _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, t. II, p. 3,
+et _Lettres_, t. III, p. 335.]
+
+L'une des qualits qui caractrisent plus particulirement le vrai
+pote, brille minemment dans les vers de Mdicis; c'est cette
+imagination vive et prompte se reprsenter tous les objets de la
+nature, les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut
+peindre, et peindre les objets eux-mmes sous les couleurs les plus
+frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de
+ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et
+vermeilles, un clair ruisseau qui traverse une prairie maille de
+fleurs[701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vrit
+l'origine de la couleur pourpre des violettes, que l'on croit voir
+Vnus, dsole du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une
+pine cruelle dchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui taient
+alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la desse, et
+rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la
+fracheur des zphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de
+l'Amour et par ses larmes[702]. S'il entreprend d'expliquer dans une
+_canzone_ le commerce mystrieux de penses qui se fait entre lui et sa
+dame, ces penses qui passent avec rapidit d'un coeur l'autre, qui
+entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une
+fourmillire dans l'activit du travail, pendant les jours d't. C'est
+peut-tre une faute de got, que d'avoir employ deux strophes entires
+ cette description; mais elle est d'une vrit aussi singulire, que
+l'application en est ingnieuse, quoique, si l'on veut, un peu
+bizarre[703].
+
+[Note 701: _Oim che belle lagrime fur quelle_, etc.]
+
+[Note 702: _Non di verdi giardini, ornati e colti_, etc.]
+
+[Note 703: Voy. dans la _canzone_ XIII, Partan leggieri e pronti, la
+deuxime strophe, _Delle caverne antiche_, etc., et la suivante.]
+
+C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,
+et qui pntrent par les siens dans les tnbres de son coeur, lui
+retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure
+maison des abeilles[704]; il se reprsente aussitt l'essaim rveill,
+volant et l dans la fort, sur le calice des fleurs dont la terre
+est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres
+stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres
+repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur
+industrie. Ainsi la sage et prvoyante abeille compose de fleurs, de
+feuilles et d'herbes varies, le miel qu'elle conserve ensuite pour la
+saison o le monde n'a plus de roses ni de violettes. Il ne faut pas
+chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose compare et
+l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une
+imagination fconde et riante, un rare talent de peindre, et une
+prdilection pour les tableaux tirs de la nature et de la vie
+champtre, qui est un indice de bont autant que de gnie potique, et
+une source de vraies jouissances autant que de vritable talent.
+
+[Note 704: _Quando raggio di sole_, Canz. X.]
+
+Dans le sonnet et dans la _canzone_, Laurent suivit les mmes formes
+dont Ptrarque et d'autres potes plus anciens avaient trac le modle.
+Il employa l'octave invente par Boccace, dans des stances souvent
+rimprimes sous le titre de _Selve d'Amore_[705], l'exemple des
+_Sylves_ du pote Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer
+la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et
+qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de
+mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allgories. L'auteur se
+plaint de l'absence de sa matresse; il s'en plaint elle, l'Amour,
+toute la nature; mais bientt il se promet son retour; alors tout est
+chang, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des
+images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses ides, ou, si
+l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champtres. Les
+rameaux desschs se revtiront de feuilles nouvelles[706]; les buissons
+arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;
+les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers
+reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuys de l'table o
+ils languissent pendant l'hiver; et, l-dessus, il dcrit la vie de ces
+bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chre frugale, et
+leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent
+ces tableaux villageois; toute la nature est anime pour clbrer cet
+heureux retour. Le pote voit les objets comme s'ils taient prsents.
+Sa matresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire
+le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin
+obscur[707], ple, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumire du
+jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.
+C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidle et hideux; il en
+trace l'histoire, depuis le moment o elle naquit avec l'Amour, fils
+comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et parat soulever contre
+elle la nature entire; ensuite il s'adresse l'Esprance, et c'est
+l'Amour lui-mme qui lui en trace le portrait[708]. Mais la fin de
+cette peinture potique, le pote philosophe se montre, et l'on peut
+dire que les couleurs en sont plus fortes qu' l'Amour n'appartient. De
+toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi
+que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses
+prophties, soit verbales, soit crites sur des papiers menteurs qui
+annoncent ce qui doit tre, lorsqu'il est arriv, et l'alchimie, et
+celle qui, de la terre, prtend mesurer les cieux, et la conjecture qui
+suit la volont, etc.
+
+[Note 705: Dans la plus ancienne dition de ces stances, cite par
+M. Rosco, Pesaro, 1513, elles sont intitules: _Stanze bellissime et
+ornatissime intitulate le Selve d'Amore_, etc. Dans l'dition d'Alde,
+elles n'ont d'autre titre que _Stanze_.]
+
+[Note 706: _Lieta e maravigliosa i rami secchi_, etc.
+ SELVE D'AMORE, St. 21.]
+
+[Note 707: _Solo una vecchia in un oscuro canto_, etc. St. 39.]
+
+[Note 708: _E una donna di statura immensa_, etc. St. 67.]
+
+Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est
+particulier, et qui est singulirement propre exprimer des sentiments
+nafs, mls d'images gracieuses et assaisonns d'une gat rustique. Le
+got de Laurent de Mdicis, pour les objets champtres, le porta se
+servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de
+naturel que d'esprit, dans les stances intitules: _La Nencia da
+Barberino_. Il y introduit le villageois _Vallero_, qui fait l'loge de
+_Nencia_, sa matresse, paysanne du village de _Barberino_. Rien de plus
+naf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit pome est le premier
+modle de ce genre; que l'on appelle _Rusticale_ ou _Contadinesco_,
+villageois. Louis _Pulci_ voulut l'imiter dans sa _Deca da Dicomano_;
+mais il n'eut ni la mme gat ni la mme grce. On ne peut comparer
+la _Nencia_, que les plaintes de _Cecco da Varlango_[709] qui parurent
+dans le dernier sicle; pome agrable, sans doute, mais o le langage
+rustique est plus exclusivement employ, moins tempr par la langue
+commune, ml de plus de proverbes et de _riboboli_ toscans, et qui, par
+cette raison, est d'une obscurit qui exige des commentaires, tandis
+qu'avec un peu d'attention, la _Nencia_, la charmante _Nencia_ peut tre
+entendue de tout le monde. On voit, qu'en gnral, et dans tous les
+genres, le gnie de Laurent tait toujours ami du naturel et de la
+clart.
+
+[Note 709: _Lamento di Cecco da Varlango_, de _Fr. Baldovini_. La
+meilleure dition est celle de 1755, in-4., avec des notes et des
+claircissements, par _Orazio Marini_. C'est dans ce mme langage que
+Michel-Ange _Buonanotti_ le jeune a fait sa jolie comdie de _la
+Tancia_; mais la langue prs, il n'y a aucun rapport entre une comdie
+en cinq actes et des stances telles que celles de _la Nencia_, de _la
+Deca_ et de _Cecco_.]
+
+Il l'tait mme dans les matires les plus difficiles et les plus
+releves de la philosophie. Dans sa jeunesse, et ds le temps o la
+philosophie platonicienne tait un des objets favoris de ses tudes, il
+entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,
+applicable la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette
+clart prcieuse qui lui tait naturelle, mais en plaant ses
+explications dans un cadre qui prouve une rare lvation d'ame et une
+grande supriorit d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de
+quel pouvoir il tait n. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et
+les petits esprits, ne changea rien son heureuse et noble nature. Il
+vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagra ni les avantages de la
+richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champtre,
+souvent envie par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un pome divis
+en six chapitres, qui porte le titre d'_Altercation_[710], il se
+reprsente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des
+plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son
+troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. Chez vous,
+lui dit-il, heureux bergers, ne rgnent ni la haine ni la perfidie
+cruelle; l'ambition ne peut natre dans vos sillons. Le bien que vous
+possdez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles
+racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit
+point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue
+contraire son propre coeur; celui dont les actions sont les meilleures
+est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le coeur
+soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste
+dissimuler et farder la vrit.
+
+[Note 710: Ce pome, imprim sans date, mais probablement vers la
+fin du quinzime sicle, sous te titre: ALTERCATIONE, _overo Dialogo
+composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici_, etc.
+in-12, n'ayant jamais t rimprim, tait devenu si rare qu'il ne se
+trouve ni dans la Bibliothque italienne de _Fontanini_, ni dans celle
+de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.
+Il remplit quarante pages in-4. de la belle dition des Posies de
+_Lorenzo de' Medici_, donne Londres, 1801, in-4., pour servir de
+supplment sa Vie crite par W. Roscoe.]
+
+Le berger convient que cette sorte de malheur n'assige point en effet
+les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels
+auxquels on y est livr; il ne fait point de peintures vagues et de
+lieux communs, mais reprsente avec une grande justesse d'ides et
+d'expressions, les peines et les travaux de la vie champtre. Le
+philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent le
+prendre pour juge. Il dveloppe alors, au sujet du bonheur, les dogmes
+de sa philosophie, c'est--dire, de celle de Platon. Il examine la
+valeur relle de ce qu'on appelle communment biens et avantages; ce
+n'est point l que peut tre le vrai bien; il n'existe pour notre ame
+que lorsqu'elle est dgage des liens du corps; il n'existe que dans
+l'amour et dans la contemplation cleste. Ici-bas tous les biens sont
+imparfaits, et nos maux sont plus grands mesure que notre dsir du
+bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de
+maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,
+ni celle de Laurent qui parat si belle, ni aucune autre vie mortelle,
+puisque la vritable flicit ne peut exister dans ce
+monde.--L'entretien termin, le pote rest seul adresse l'ternelle
+lumire, au dieu de Platon, une prire conforme aux grandes et nobles
+ides que ce philosophe donne de la Divinit; elle remplit le sixime et
+dernier chapitre de ce pome, moins recommandable par le style que par
+l'lvation des ides et des sentiments.
+
+D'autres posies morales, composes dans un ge plus mr, contiennent
+des vrits fortes, nonces dans un style plus nerveux et plus
+potique, mais toujours avec la mme clart. Tel est ce _capitolo_ que
+l'auteur adresse son esprit, qui il reproche vivement toutes ses
+erreurs. Rveille-toi, esprit paresseux[711], sors de ce sommeil qui
+couvre tes yeux d'un voile pais, et leur cache la vrit; rveille-toi
+enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et
+trompeuse, quand le dsir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux
+clat nous blouit ce qu'on appelle honneur, utilit, plaisir, tout ce
+qu'on dit tre la source d'un bonheur paisible. Pense la dignit de
+ton intelligence, qui ne te fut point donne pour rechercher un bien
+mortel et prissable, mais pour aspirer au ciel mme. La pice entire,
+qui a plus de cent cinquante vers, est crite sur ce ton, d'autant plus
+remarquable qu'aucun autre pote n'en avait donn l'exemple. Ce n'est ni
+le ton du Dante ni celui de Ptrarque dans ses _capitoli_; c'est celui
+d'une espce de satire morale dont on peut regarder Mdicis comme
+l'inventeur.
+
+[Note 711: _Destati, pigro ingegno, da quel sogno_, etc.]
+
+Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de mme par
+chapitres et en _terza rima_ qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses
+_Beoni_, ou ses Buveurs, diviss en neuf _capitoli_, dont il n'acheva
+pas le dernier, sont une satire ingnieuse et piquante de l'ivrognerie.
+Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne Florence,
+par le chemin qui aboutit la porte de _Faenza_, il voit tant de gens
+marcher d'un air empress sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.
+Parmi eux, il reconnat _Bartolino_, son ancien ami, dit-il, et qu'il
+connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule
+et cet empressement. _Bartolino_, chancelant et se soutenant peine,
+s'arrte, et lui rpond qu'ils vont tous au pont de _Rifredi_, prendre
+leur part d'une excellente pice de vin qu'un de leurs amis vient
+d'ouvrir pour les en rgaler tous. Le pote l'interroge sur ceux qu'il
+voit le plus sa porte: ce sont de bons ecclsiastiques, l'un cur
+d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;
+l'autre, pasteur de Fisole, qui est rempli de dvotion pour sa tasse,
+et la fait toujours porter auprs de lui par son chapelain Antoine. Elle
+le suit partout, mme la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il
+commande tout le monde de s'arrter? Il appelle lui les chanoines
+ses confrres; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs
+manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.
+
+Tous ces portraits, qui sans doute n'taient pas de fantaisie, quoique
+les noms de la plupart des personnages soient dguiss, devaient tre
+alors trs-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la
+vivacit des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espce
+d'imitation, ou si l'on veut de parodie du pome de Dante qui rgne dans
+tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est _Bartolino_ que le pote
+interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui
+fait connatre; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il
+ne manque pas de rpter comme Dante: Alors je dis mon guide, ou mon
+guide me rpondit: _Allor dissi al mio duca_, ou _Quando il mio duca
+disse_, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mmes; mais au lieu
+d'un style serr, nerveux et tendu comme celui de la _Divina Commedia_,
+celui des _Beoni_ est simple, coulant, souvent naf, toujours clair et
+naturel. C'est celui qu'ont pris pour modle, dans leurs satires et dans
+leurs _capitoli_, l'Arioste, _Berni_, _Bentivoglio_ et la plupart des
+autres satiriques du seizime sicle. Ce premier essai d'un genre
+nouveau fut en quelque sorte improvis; Laurent ne s'en occupa qu'
+l'instant mme o il venait de faire cette rencontre. Il fit presque
+d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours aprs, il se refroidit
+sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvime. On a beau dire que _le
+temps ne fait rien l'affaire_, quand les vers sont mauvais, sans
+doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,
+qu'ils mritent de servir ensuite de modles, une composition si rapide
+est srement un mrite de plus.
+
+Bien diffrent de ces potes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui
+passaient leur vie aiguiser sur cet objet, quelquefois tout
+fantastique, la subtilit de leur esprit, Laurent appliquait son talent
+potique tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, celles qui
+faisaient la matire de ses tudes, ou qui l'environnaient et frappaient
+habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa
+prdilection pour la nature champtre parat sans cesse dans ses vers,
+parce qu'elle tait dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait drober
+aux affaires, il les passait dans les maisons dlicieuses qu'il
+possdait la campagne. Celle qu'il avait fait btir _Poggio Cajono_,
+tait son sjour favori. L'_Ombrone_ y formait une le nomme _Ambra_,
+qu'il s'tait plu embellir, et il avait pris tous les moyens que
+l'art, employ avec une prodigalit royale, peut fournir contre la
+rapidit d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent
+inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les
+travaux, les fabriques, la terre mme, pour ainsi dire, et ne laissa que
+les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montr que
+des regrets et de l'emportement. Mdicis y vit un sujet potique. Sa
+chre _Ambra_ devint une nymphe, aime du jeune _Lauro_, berger des
+Alpes: Elle se baignait dans l'_Ombrone_ pendant la chaleur du jour. Le
+Dieu du fleuve la voit, en est pris, veut la saisir; elle fuit le long
+du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu o ses
+eaux se jettent dans l'Arno. Il s'crie alors, il invoque le Dieu de
+l'Arno et l'appelle son aide. L'Arno se lve, court au-devant de la
+nymphe; elle se trouve ainsi presse entre le fleuve qui l'arrte et le
+fleuve qui la suit. Fidle son cher _Lauro_, elle implore le secours
+des dieux. Au moment o l'_Ombrone_ croit l'atteindre, il ne voit plus
+qu'un rocher qui s'lve, s'tend, s'accrot devant lui et forme une
+le, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,
+et regrette d'avoir rduit une nymphe si belle n'tre plus qu'un amas
+de rochers.
+
+Ce pome, compos de quarante-huit octaves, et publi pour la premire
+fois par M. Roscoe[712], est plein de descriptions charmantes, traces
+avec une grande facilit de style et avec une proprit singulire
+d'expressions et de couleurs. Ces mmes qualits brillent dans _la
+Chasse au Faucon_, autre pome peu prs de mme tendue, que nous
+devons au mme biographe. Les prparatifs de cette chasse, les noms des
+chiens, des perviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la
+chasse mme dont les formes et les incidents sont fidlement dcrits;
+enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'pervier
+de l'un a pris la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces dtails,
+sems de traits originaux et nafs, sans avoir le mme intrt pour le
+fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent potique le plus
+souple et le plus heureux.
+
+[Note 712: Dans le Recueil de Posies indites qu'il a joint sa
+Vie de Laurent de Mdicis, _Ambra_ est la premire pice, et _la Caccia
+col Falcone_ la seconde.]
+
+J'ai parl plus haut[713] des ftes du carnaval, des spectacles
+ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du
+parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore son crdit et sa
+popularit. Mme avant lui, ces clbrations joyeuses se faisaient avec
+beaucoup de pompe. On rassemblait grands frais des chevaux, des chars,
+des trophes, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes
+analogues aux divers sujets, et qui reprsentaient, ou le triomphe d'un
+vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des mtiers et
+des diffrents arts. Ce cortge sortait vers le soir, et se promenait
+aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il
+s'arrtait de temps en temps, et des hommes masqus, comme ceux du
+cortge l'taient tous, chantaient quelques chansons que le peuple
+rptait en dansant. Laurent, qui ne ngligeait aucun moyen de lui
+plaire, imagina de donner ces mascarades plus de magnificence et de
+varit, d'y ajouter le charme de la posie et celui de la musique; de
+faire, en un mot, de ces anciennes et grossires orgies, un spectacle
+ingnieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, tran par
+des chevaux superbes et rempli de masques revtus de diffrents
+caractres, jusqu' trois cents hommes aussi masqus, cheval, et
+habills richement; tandis que d'autres, pied et en aussi grand
+nombre, portaient des flambeaux allums, parcouraient avec eux,
+clairaient et rjouissaient toute la ville. Les personnages qui
+remplissaient les chars, chantaient harmonieusement quatre, huit,
+douze et mme quinze ou seize voix, des _canzoni_, des ballades et
+d'autres pices de ce genre, dont les paroles taient analogues au
+caractre qu'ils reprsentaient[714]. Mdicis donnait lui-mme l'ide et
+les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,
+qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce
+temps. Quand ces triomphes et ces chants taient bien ordonns, bien
+excuts, accompagns de tous les ornements et de toute la pompe
+convenables, quand l'invention en tait heureuse, le sens facile
+saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,
+les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,
+appropris aux caractres, les machines bien construites et peintes avec
+art, les chevaux nombreux, beaux et bien quips, la nuit claire par
+une grande quantit de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le
+premier diteur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre
+qui soit plus agrable et plus fait pour plaire tous les gots[715].
+
+[Note 713: Pages 385 et 386.]
+
+[Note 714: Prface de l'dition des _Canti Carnascialeschi_, 1750,
+in-4., p. X.]
+
+[Note 715: pitre ddicatoire de la premire dition au prince
+Franois de Mdicis, et rimprime dans la seconde, p. XXXIX.]
+
+Le succs qu'eurent ces chants, l'intrt qu'y prenait Mdicis, et
+l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que
+la plupart des beaux esprits du temps s'exercrent dans ce genre de
+posie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du sicle suivant, et
+c'est de tous ces chants runis qu'Antoine _Grazzini_, surnomm le
+_Lasca_, fit imprimer un recueil[716] qui tient sa place parmi les
+productions les plus originales de la littrature italienne. Les chants
+de Laurent de Mdicis se distinguent une certaine grce facile et
+une simplicit spirituelle, dgage de toute prtention l'esprit. Les
+personnages qui les chantent, sont tantt de jeunes filles qui se
+moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou
+de jeunes femmes et de vieux maris; tantt des muletiers, des hermites,
+des revendeurs, des gens de toute sorte de mtiers; quelquefois aussi ce
+sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de
+Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus
+agrables. Le refrain est philosophique, et tire la manire des
+anciens, de la brivet de la vie, la ncessit d'en jouir[717].
+
+ Qu'elle est belle la jeunesse
+ Qui passe et fuit si grand train!
+ Rions, aimons, le temps presse:
+ Rien n'est moins sr que demain.
+
+[Note 716: _Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti
+carnascialeschi andati per Firenze_, etc. Florence, 1559, in-8.]
+
+[Note 717:
+
+ _Quant' bella giovinezza
+ Che si fugge tutta via!
+ Chi vuol esser' lieto sia
+ Di doman non c' certezza_.]
+
+Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brlants d'amour; ils
+savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;
+les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme
+eux,
+
+ pris d'amour et de vin,
+ Comme eux rptent sans cesse;
+ Rions, aimons, le temps presse:
+ Rien n'est moins sr que demain.
+
+Ces satyres ptulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu
+mille piges, dans les antres, dans les bosquets;
+
+ Maintenant le dieu du vin
+ Seul a toute leur tendresse;
+ Buvons comme eux, le temps presse:
+ Rien n'est moins sr que demain.
+
+Celui qui vient lentement, pesamment port sur son ne, est le vieux et
+joyeux Silne, charg d'embonpoint et d'annes.
+
+ Il veut se dresser en vain;
+ Mais il rit et boit sans cesse;
+ Rions aussi, le temps presse:
+ Rien n'est moins sr que demain.
+
+C'est Midas qui vient aprs eux: tout ce qu'il touche devient or;
+quoi servent tant de trsors, puisque l'avare n'en a jamais assez?
+
+ Quel triste et fcheux destin
+ Que d'tre altr sans cesse!
+ Rions plutt, le temps presse:
+ Rien n'est moins sr que demain, etc.
+
+Tous ces chants n'ont pas beaucoup prs cette teinte philosophique: le
+plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux
+que composaient d'autres potes, est d'une gat grivoise qui suppose
+des moeurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement
+licencieuses que les ntres; tous les mtiers et tous les instruments
+qu'ils emploient sont des sujets inpuisables d'quivoques et de
+quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit
+aucune expression sale ou grossire. Comme l'attribut minemment
+distinctif de l'homme, aprs la raison, est le langage, il semble que la
+bassesse et la grossiret des mots le ravale encore plus bas que la
+licence des moeurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait
+des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,
+Laurent savait l'gayer sans l'avilir.
+
+Dans des circonstances moins solennelles, dans des ftes et des
+rjouissances ordinaires, qui taient assez frquentes pendant le cours
+de l'anne, il composait d'autres chansons ou espces de rondes, que
+souvent, comme je l'ai dit[718], il chantait et dansait avec le peuple.
+Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart
+ont dans le style une grce et une navet charmantes. Quelques unes
+mme n'ont d'indcence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les
+plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces
+deux vers:
+
+ _Ben venga maggio
+ E'l gonfalon selvaggio_.
+
+[Note 718: _Loc. cit._]
+
+Ce qui mrite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier
+joyeux, ce pote aimable, cet homme simple et populaire, tait un des
+premiers personnages de son sicle, un grand homme d'tat, un philosophe
+profond, et qu'au moment o on le voyait sur la place de Florence
+diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-tre
+de s'enfoncer dans les obscurits les plus creuses du platonisme, ou de
+lutter, par son gnie, contre la politique tortueuse des plus habiles
+cabinets de l'Italie et de l'Europe.
+
+Nous avons vu que Lucrce, sa mre, avait compos des posies sacres.
+Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en
+composer aussi, et son gnie, qui se pliait tout, ne russit pas moins
+dans ce genre que dans les autres. Il fut mme le premier y employer
+le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophtes.
+Les quatre prires ou _Oraisons_ que l'on trouve dans cette partie de
+ses OEuvres, sont du genre lyrique le plus lev. Quant aux hymnes ou
+laudes, _Laude_, il suivit l'usage du temps, qui tait de les rendre
+populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur
+des airs de ballades ou de chansons danser. Le mrite de ces
+compositions tait la simplicit. Les ides taient la porte du
+peuple, et le style ne s'levait pas beaucoup au-dessus de son langage.
+On joignait chacune des pices les premiers mots de la chanson sur
+l'air de laquelle cette pice tait compose: c'tait peu prs comme
+nos anciens Nols, et, la puret du langage prs, comme les cantiques
+de notre abb Plegrin[719].
+
+[Note 719: Quand on voit un des chants de Lucrce de Mdicis,
+commenant par ces mots:
+
+ _Ecco'l Messia
+ E la madre Maria_,
+
+mis sur l'air:
+
+ _Ben venga maggio
+ E'l gonfalon selvaggio_,
+
+on ne peut s'empcher de penser aux cantiques de ce bon abb Plegrin,
+tels que celui sur la Chastet, dont le refrain tait:
+
+ Adieu paniers,
+ Vendanges sont faites.]
+
+Du temps de Laurent de Mdicis, l'art dramatique n'existait point
+encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne
+connaissait que ces reprsentations pieuses, appeles _Mystres_.
+Florence, on en donnait souvent aux dpens du public; quelquefois aussi
+aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour dployer leur
+opulence et se concilier la faveur publique[720]. On peut croire que
+Laurent se proposa ce double but en donnant la reprsentation de S. Jean
+et de S. Paul, dont il composa le pome. On croit que ce fut
+l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec Franois
+Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de
+la pice furent reprsents par ses autres enfants[721]. Ce qui le fait
+penser, c'est que plusieurs passages semblent des prceptes adresss
+ceux qui est confi le gouvernement des tats, et paraissent avoir
+particulirement trait la conduite que lui et ses anctres avaient
+suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la rpublique[722].
+
+[Note 720: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 5.]
+
+[Note 721: Voy. _Cionacci_, Prface de la _Reppresentezione di S.
+Giovanni e S. Paolo_, avec les autres Posies sacres de Laurent,
+Florence, 1680.]
+
+[Note 722: W. Roscoe, _ub. supr._]
+
+Dans cette pice, crite tout entire en octaves, et dont il parat
+qu'une partie tait chante, il n'est question ni de S. Jean
+l'vangliste, ni de l'aptre S. Paul, mais du martyre de Jean et de
+Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.
+Cette fille, nomme Constance, est lpreuse: Ste. Agns la gurit par un
+miracle. Constantin, devenu vieux, se dmet de l'empire entre les mains
+de ses enfants; Julien, qu'on a surnomm l'Apostat, leur succde, et
+c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tte aux deux jeunes
+eunuques de sa soeur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait gurie de
+la lpre par l'intercession de Ste. Agns. Il est puni, et tu dans une
+bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont
+le nom est plus clbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui
+s'appelle S. Mercure.
+
+Quoi qu'il en soit de cette action o les trois units, comme on voit,
+ne sont pas svrement observes, c'est lorsque le vieux Constantin se
+dmet de l'empire, qu'il adresse ses fils le discours qui a fait
+croire que c'tait pour une occasion relative sa famille que Laurent
+de Mdicis avait compos ce _Mystre_. On peut, en poussant plus loin
+cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie
+dont il mourut, il songeait se retirer des affaires; son fils an
+tait appel hriter de son pouvoir, et, quoiqu'il ft trs-jeune, il
+tait impossible que les dfauts qui se montrrent bientt en lui et qui
+causrent sa perte, ne fussent pas aperus de son pre. Si l'on pense
+que les enfants de Laurent jourent les principaux rles dans cette
+pice, serait-il invraisemblable que Laurent jout lui-mme le premier,
+qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais
+aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une
+conjecture une autre. Elle donnerait un grand intrt ce drame
+informe, et surtout au rle de Constantin, si Laurent le joua lui-mme;
+il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit o il tait
+alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche[723].
+Souvent celui qui donne Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup
+plus que moi, et ne dit pas la vrit. Le moment de la dmission et le
+discours de Constantin ses fils, acquirent aussi, par cette
+supposition trs-naturelle, beaucoup plus d'intrt et de dignit.
+Constantin, parlant comme il le fait[724], quoiqu'en assez beaux vers,
+des devoirs des souverains et des soucis du trne, ne dit gure qu'une
+morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Mdicis, courb sous
+le poids des infirmits et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa
+prosprit, adressant ces mmes paroles ses trois fils dans une fte
+publique, qui est en mme temps une fte de famille, exprime un
+sentiment noble, touchant et vrai, qui meut et qui attendrit.
+
+[Note 723:
+
+ _Spesso chi chiama Constantin felice,
+ Sta meglio assai di me, e'l ver non dice_.]
+
+[Note 724: _Sappiate che chi vuole 'l popol reggere_. (St. 99 et
+suiv.)]
+
+On dployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence
+extraordinaires. Le thtre tait ordinairement dress dans une glise.
+On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou dcorations
+changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient
+le cortge des acteurs principaux, tait immense. Des jotes, des
+tournois, des batailles, des ftes donnes la cour, des banquets
+royaux, des bals et des concerts paraissaient tour tour sur la scne.
+Dans cette _reprsentation_ de saint Jean et de saint Paul, sainte Agns
+apparaissait Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau
+du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et taient
+portes sur des machines en forme de nuages. Au dnouement, saint
+Mercure sortait de son tombeau; et s'levait sans doute en l'air pour
+blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fte la
+cour, accompagne de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour
+clbrer la gurison de Constance; et deux grands combats taient livrs
+sur le thtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille
+pompe, chez aucune nation de l'Europe, la reprsentation des
+chefs-d'oeuvre dramatiques les plus fameux.
+
+En rsumant ce que nous avons dit des posies de Laurent de Mdicis,
+nous y verrons une grande souplesse traiter tous les genres et
+prendre tous les tons; dans le sonnet et la _canzone_, un style
+infrieur celui de Ptrarque, mais suprieur celui de tous les
+autres potes lyriques qui avaient crit depuis un sicle entier; dans
+la posie philosophique, une clart qui carte tous les nuages, une
+grce facile qui fait disparatre l'aridit de tous les dtails; dans la
+satire, une touche originale, une cration et un modle; dans des genres
+plus lgers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui
+cartent toute ide de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des
+principaux restaurateurs de la posie italienne, qui tait reste en
+silence pendant un sicle, comme dsesprant de soutenir son premier
+succs, et dcourage par la sublimit mme de ses premiers chants.
+
+Il fut bien second, dans cette entreprise, par des gnies heureux, qui
+semblrent clore la fois pour donner la dernire moiti du
+quinzime sicle un clat qui manque la premire, et pour prparer, en
+quelque sorte, les merveilles du sicle suivant.
+
+Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le got du temps, qui
+tait principalement tourn vers les travaux de l'rudition, en fit un
+rudit; la faveur dont les tudes philosophiques jouissaient chez les
+Mdicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait pote. Je ne
+rpterai point ici ce que j'ai dit des posies grecques et latines
+qu'il publia de l'ge de treize celui de dix-sept ans. On place dans
+cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet
+Politien l'et produite quatorze ans; ce sont ses _Stances_ pour la
+jote de Julien de Mdicis, frre de Laurent. J'ai d'abord admis la
+supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pice; je
+dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et
+quelle autre supposition me parat plus vraisemblable.
+
+Laurent et Julien brillrent dans deux diffrents tournois[725]. Celui
+o Laurent remporta le prix, fut donn le 7 fvrier 1468, et l'autre,
+peu de jours aprs. _Luca Pulci_ clbra dans un pome la victoire de
+Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,
+Politien n'avait que quatorze ans. Il ddia son pome Laurent,
+quoiqu'il ft en l'honneur de Julien. Laurent, ds-lors, le prit en
+amiti, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses tudes.
+Tel est le sentiment de _Tiraboschi_; tel est celui du savant abb
+_Serassi_, dans sa _Vie d'Ange Politien_[726]; de William Roscoe, dans
+son excellente _Vie de Laurent de Mdicis_, et de plusieurs autres
+crivains qui doivent faire autorit; mais il n'y a point d'autorit
+littraire qui puisse faire croire un fait videmment impossible. Plus
+on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un pome, si
+riche en dtails, si abondant en expressions et en images, crit d'un
+style si fort de posie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un
+enfant. Les pigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'
+l'ge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conoivent; un pome
+de prs de douze cents vers en octaves italiennes, rest depuis ce temps
+comme modle et comme un des monuments de la langue, ne se conoit pas.
+Voici donc un autre calcul o je trouve plus de vraisemblance.
+
+[Note 725: Voy. ci-dessus, p. 377.]
+
+[Note 726: En tte de l'dition des _Stanze_, Padoue, 1765, in-8.]
+
+ dix-sept ans, Politien acheva ses tudes. Il publia ses pigrammes,
+qui commencrent sa rputation: c'tait en 1471. Laurent de Mdicis
+tait, depuis deux ans, la tte de sa fortune et de la rpublique.
+Politien tait pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque
+production d'clat. Le tournoi de Laurent avait trouv un pote, celui
+de Julien n'en avait point encore. Clbrer ce tournoi avec toutes les
+couleurs de la posie; y faire entrer l'loge, non-seulement de Julien,
+mais de toute la famille des Mdicis, et l'adresser Laurent, chef de
+cette famille, chef de l'tat, dj surnomm le Magnifique, et qui
+justifiait chaque jour ce titre par ses libralits, lui parut une
+entreprise conforme son but. On ne peut savoir en combien de chants ou
+de livres il avait divis son plan. Le second n'est pas achev; et le
+moment o l'action est interrompue, est celui o le hros ne fait
+encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut
+termin cette premire partie de l'action, il en fit hommage Laurent,
+et en reut l'accueil gnreux qui dcida du reste de sa vie. Qu'il et
+alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien prcoce encore,
+mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint ds-lors le but qu'il
+s'tait propos, partag entre divers travaux que l'amiti de Laurent
+fut en droit d'exiger de lui, ceux d'rudition qui taient alors les
+plus considrs, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant
+d'encouragement et tant de secours, et l'ducation des fils de Laurent
+qu'il commena, sans doute, leur donner aussitt qu'ils furent en tat
+de la recevoir, toutes ces causes runies l'empchrent, pendant
+plusieurs annes, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse anne 1478
+vint. Julien fut assassin par les _Pazzi_; Politien n'avait encore que
+vingt-quatre ans; et ds ce moment son pome fut condamn rester
+imparfait.
+
+Si je faisais une dissertation en rgle, j'appuierais de beaucoup de
+raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai _per
+brevit_, comme disent les Italiens, citer la quatrime stance du
+pome: elle me parat dcisive. Et toi, noble Laurier, dit le pote (en
+faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se
+rjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces
+du ciel, ni le courroux de Jupiter mme, accueille, l'ombre de ta tige
+sacre, ma voix humble, tremblante et craintive, etc. De quelque
+considration que Laurent jout ds le vivant de son pre, et quoique
+les infirmits de Pierre de Mdicis l'empchassent de jouer d'une
+manire brillante le rle de premier citoyen de Florence, il le fut
+cependant tant qu'il vcut, depuis la mort de Cosme; et les expressions
+de cette stance ne peuvent absolument avoir t adresses son fils
+qu'aprs la sienne.
+
+Quoi qu'il en soit de l'poque prcise de la composition de cette pice
+(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'et que quatorze
+ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'elle forme le morceau de posie italienne le plus
+brillant de ce sicle. Elle offre en mme temps la fracheur, la
+fertilit d'une jeune imagination, et le style form de l'ge mr. On
+blme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires
+dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en
+apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il
+donc penser de Politien qui, sur un sujet peu prs semblable, sur un
+tournoi, conoit un pome tout entier, dont on ne peut connatre
+l'tendue projete, puisqu'au bout de douze cents vers, le hros n'en
+est encore qu'aux prparatifs du combat, et qu'il est impossible de
+savoir par combien d'incidents le pote pouvait le retarder encore?
+
+Il dcrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de
+Julien; il le peint environn de toutes les sductions de son ge, en
+butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais dfendu
+des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une
+grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagme pour le
+vaincre, au milieu mme de cet exercice. Il fait courir devant lui le
+fantme arien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la
+poursuite l'entrane loin de ses compagnons. Alors se prsente lui une
+nymphe charmante, dont il est tout coup pris; il abandonne la biche,
+aborde en tremblant la nymphe, qui lui rpond avec une voix douce et
+anglique. Elle s'loigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse
+Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, o il s'gare en s'occupant
+d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec
+eux, mais il emporte le trait qui l'a bless. L'Amour va trouver sa mre
+dans l'le de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de
+cette le enchante et du palais de Vnus, remplit toute la seconde
+moiti du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.
+Politien y a prodigu pleines mains toutes les richesses de la posie
+descriptive, et l'on y reconnat le premier modle des les d'Alcine et
+d'Armide.
+
+Vnus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre
+la dfaite d'un jeune hros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle
+veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire
+remporte par son fils ait plus d'clat. Elle ordonne tous les Amours
+de s'armer, de se pntrer de tous les feux du dieu Mars, de voler
+Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis
+qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasite, pouse du Sommeil
+et soeur des Grces; elle lui enjoint d'aller trouver son poux, et
+d'obtenir de lui qu'il envoie Julien des Songes analogues au projet
+qu'elle a form. Les Songes lui obissent comme les Amours. Le jeune
+hros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la
+fort, mais aussi fire, aussi svre qu'elle tait douce et affable,
+couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.
+C'est Pallas mme, c'est la Gloire qui descend des cieux, le revt
+d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de
+vaincre cette fiert. Il s'veille; il invoque l'Amour, Minerve et la
+Gloire: leurs feux runis brlent son coeur. Il va paratre dans la lice,
+en portant leur bannire.
+
+Tel est ce pome, ou plutt ce grand fragment de posie, qui, tout
+imparfait qu'il est rest, a peut-tre eu sur les progrs de la
+littrature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de
+Politien. L'_ottava rima_, invente par Boccace, mais qui il n'avait
+donn ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui
+conviennent, et qui tait reste depuis dans cet tat d'imperfection,
+reparut ici avec toutes les qualits qui lui manquaient, et si parfaite,
+qu'aucun des potes qui l'ont employe depuis, pas mme l'Arioste ni le
+Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue potique, affaiblie et
+languissante depuis Ptrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le
+style pique fut cr; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et
+de formes de style parut pour la premire fois; et, dans les ges
+suivants, les plus grands potes piques ne ddaignrent pas de puiser
+cette source abondante. J'ai parl de l'le d'Alcine et des jardins
+d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'le de
+Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases potiques et de vers entiers
+ont pass de l dans les deux pomes qui ont rendu si clbre le nom de
+ces deux enchanteresses.
+
+Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus
+fameuses, l'une dans l'_Orlando_, l'autre dans la _Jrusalem_. Tout le
+monde connat cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Mdor,
+qui garde et dfend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui
+le poursuivent, avec l'ourse attaque par les chasseurs, dans la tanire
+o elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun pote rien
+de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et
+ils le sont; mais l'ide et mme quelques expressions des quatre
+premiers, sont visiblement imites de la stance 39 de Politien[727].
+
+[Note 727:
+
+ _Come orsa che l'alpestre cacciatore
+ Ne la pietrosa tana assalit' habbia,
+ Sta sopra i figli con incerto core,
+ E freme in suono di piet e di rabbia_. (L'ARIOSTE.)
+
+ _Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana
+ Ha tolto il cacciator suoi cari figli:
+ Rabbiosa il segue per la selva ircana,
+ Che tosto crede insanguinar gli artigli_. (POLITIEN.)]
+
+L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans
+aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,
+comme un chef-d'oeuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces
+vers du quatrime chant de la _Jrusalem_, o le son rauque de la
+trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave
+effrayante contribuent l'effet qu'elle produit, mais il nat surtout
+de cette consonnance la fois sourde et retentissante de _la tartarea
+tromba_, avec les deux rimes des vers suivants, _rimbomba_, et _piomba_.
+Or, la stance 28 de Politien fait entendre de mme et la trompette du
+tartare et son double retentissement[728].
+
+[Note 728:
+
+ _Chiama gli habitator dell' ombre eterne
+ Il rauco suon della tartarea tromba;
+ Treman le spatiose atre caverne,
+ E l'aer cieco a quel romor rimbomba;
+ Ne s stridendo mai da le superne
+ Regioni del cielo il folgor piomba_, etc. (LE TASSE.)
+
+ _Con tal romor, qualor l'aer discorda,
+ Di Giove il foco d'alta nube piomba:
+ Con tal tumulto, onde la gente assorda,
+ Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:
+ Con tal' orror del latin sangue ingorda
+ Sono Megera la tartarea tromba_. (POLITIEN.)]
+
+Je n'ai pas craint de m'arrter quelque temps sur ce petit pome, dont
+on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font poque
+dans la littrature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de
+l'tendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment
+une poque trs-remarquable dans la posie pique italienne. Sa _Favola
+di Orfeo_ en fait une autre dans la posie dramatique moderne. C'est la
+premire reprsentation thtrale, trangre celles de ces pieuses
+absurdits qu'on appelait des _Mystres_; la premire crite avec
+lgance, et conduite d'aprs quelques ides d'une action intressante
+et rgulire. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Ariste
+a vu la nymphe Eurydice; il en est pris, il s'entretient d'elle avec un
+autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que
+l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il
+veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphe
+parat tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui
+annoncer que sa chre Eurydice, en fuyant Ariste, a t mordue d'un
+serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphe, aprs avoir
+exprim ses regrets, descend aux enfers; il flchit, par ses prires,
+par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui
+est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle
+retombe dans les enfers, et lui est enleve pour toujours. Il se livre
+au dsespoir, maudit l'Amour, renonce tout commerce avec les femmes,
+et les maudit elles-mmes, comme la source de tous nos chagrins et de
+toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,
+poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tte
+ la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en
+l'honneur de Bacchus.
+
+Ce qu'il faut observer dans cette pice, qui nous parat aujourd'hui
+trs-mdiocre, et qui porte en effet tous les caractres de l'enfance de
+l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des prparatifs
+tumultueux d'une fte, et que cependant, outre le tissu gnral du
+dialogue qui est conduit naturellement, purement et mme lgamment
+crit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Ariste, le chant
+d'Orphe pour flchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des
+Bacchantes, qui paratraient seuls exiger plus de temps; le dernier,
+plein d'inspiration, de verve et de chaleur[729], est le premier modle
+d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultiv
+depuis avec succs. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphe quand
+il parat pour la premire fois sur la montagne; c'est une ode latine en
+vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fte
+se donnait Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une
+singularit qui put paratre moins choquante dans un temps o la langue
+vulgaire tait presque retombe en discrdit, et o l'on cultivait
+beaucoup plus la posie latine que l'italienne. Au reste, il parat
+aujourd'hui prouv que cette ode qui se trouve parmi les posies latines
+de Politien, a t interpole aprs coup dans son Orphe. On a
+retrouv[730] un ancien manuscrit o elle n'est pas; elle y est
+remplace par un choeur, l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les
+Dryades dplorent la mort d'Eurydice. L'dition que l'on a faite d'aprs
+ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui
+l'avaient prcde[731], et c'est d'aprs ce texte seulement que l'on
+peut juger une composition rapide et presque improvise, qui donne
+cependant Politien la gloire d'avoir t le premier auteur dramatique
+parmi les modernes, et la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur
+d'avoir applaudi la premire[732] un spectacle plus intressant et plus
+noble que les momeries de la lgende, les supplices et les diableries
+qui amusaient alors toute l'Europe.
+
+[Note 729:
+
+ _Ognun segua, Bacco, le;
+ Bacco, Bacco, Evo_, etc.]
+
+[Note 730: En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.]
+
+[Note 731: L'ORFEO, _tragedia illustrata dal P. Ireneo Aff_.
+Venise, 1776, in-4.]
+
+[Note 732: Tiraboschi, _ub. supr._, dmontre que la reprsentation
+de l'_Orfeo_ date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de
+Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencrent qu'en 1486.]
+
+Les autres posies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont
+des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants
+populaires que les amis de Laurent de Mdicis composaient son exemple
+pour gayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des
+_canzoni a ballo_, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les
+autres, et qui ont plus de verve et d'originalit; mais parmi ces
+diverses posies, qui ne sont que les dlassements d'un esprit grave et
+studieux, on distingue une _canzone_ d'amour remplie d'images
+charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie[733];
+c'est le morceau qui, depuis Ptrarque, retrace le mieux la manire de
+ce grand pote lyrique; ainsi, dans le peu de posies en langue vulgaire
+que Politien a laisses, on trouve la premire renaissance du style
+potique cr par le cygne de Vaucluse, et presque oubli depuis un
+sicle; l'_ottava rima_ de Boccace amliore et porte au dernier degr
+de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet
+heureux essai, le premier modle du dithyrambe italien.
+
+[Note 733: _Monti, valli, antri e colli_, etc.]
+
+Dans ses posies latines on remarque aussi le fruit de son application
+continuelle l'tude des anciens, avec le feu d'une imagination
+vraiment potique, et ce got, cette lgance qui taient comme les
+attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'pigrammes
+latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants prfrent
+celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre _sylves_ ou
+petits pomes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinit moderne
+a produit de plus prcieux. C'taient des morceaux qu'il rcitait
+publiquement lorsqu'il commenait dans l'Universit de Florence ses
+cours de littrature grecque et latine, ou l'explication particulire
+de quelque pote ancien. Le sujet du premier est la posie et les potes
+en gnral; celui du second, la posie gorgique, prononc avant
+l'explication d'Hsiode et des Gorgiques de Virgile. Le troisime a
+pour objet les Bucoliques du mme pote. Le quatrime prcda
+l'explication d'Homre, et contient une riche numration des beauts
+renfermes dans ses deux pomes[734]. Ces pices, dont chacune est de
+quatre, six et jusqu' huit cents vers, sont pleines de dtails
+intressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au
+style, il ne ressemble plus aux bgaiements des premiers crivains
+modernes qui voulurent, aprs les sicles de barbarie, rtablir la
+puret de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le rcit de
+la conjuration des _Pazzi_ l'est en prose[735], du latin le plus
+lgant; et si quelques critiques voient encore une grande diffrence,
+non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style
+et celui de _Pontano_, de Sannazar et de quelques autres potes, ou
+contemporains, ou qui suivirent immdiatement Politien, ce sont
+peut-tre des nuances purement idales, et qu'un lecteur, mme instruit,
+est excusable de ne pas saisir.
+
+[Note 734: Il intitula ces quatre pices: _Nutricia_, _Rusticus_,
+_Manto_ et _Ambra_.]
+
+[Note 735: Voy. ci-dessus, p. 383.]
+
+Les occasions o il rcita ces pomes nous le font voir au nombre des
+savants professeurs de littrature ancienne, qui entretinrent
+Florence, vers la fin de ce sicle, l'ardeur pour les bonnes tudes.
+Son cole y eut une telle clbrit que les Italiens et les trangers
+accouraient pour y tre admis, et que les professeurs eux-mmes venaient
+l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses
+_Miscellanea_, ou Mlanges d'rudition dont j'ai parl prcdemment,
+mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hrodien, du Manuel
+d'Epictte, des problmes physiques d'Alexandre d'Aphrodise et de
+plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littrature et de philosophie
+grecque. On lit avec intrt les douze livres de ses lettres
+familires[736], tant cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire
+littraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se
+rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce
+sicle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance
+avec tout ce qu'il y avait alors de distingu dans les lettres, avec les
+plus grands personnages de l'Italie, mme avec des souverains. Tous
+tmoignent, en lui crivant, la plus grande estime pour sa personne et
+pour ses talents.
+
+[Note 736: _Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in
+quibus sunt Epistolarum libri XII_, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,
+1512, in-fol.]
+
+Une famille entire de potes seconda les efforts de Laurent de Mdicis
+et de Politien pour le rtablissement et les progrs de la posie
+italienne. Ce furent les trois frres _Pulci_, de l'une des plus nobles
+et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur
+origine jusqu' ces familles franaises qui y restrent aprs le dpart
+de Charlemagne[737]. _Bernardo Pulci_, l'an des trois frres, se fit
+d'abord connatre par deux lgies, l'une consacre la mmoire de
+Cosme de Mdicis, l'autre sur la mort de la belle _Simonetta_, matresse
+de Julien. Il traduisit les glogues de Virgile, et c'est la premire
+fois qu'elles aient t traduites en italien[738]. Il fit de plus un
+pome sur la Passion de J.-C.[739], et mit plus de posie dans son
+style, que ce sujet ne parat le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne
+semble le permettre.
+
+[Note 737: Prface du _Morgante Maggiore_, de _Luigi Pulci_, Naples,
+sous le nom de Florence, 1732, in 4.]
+
+[Note 738: Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia
+d'abord des glogues qui furent imprimes en 1484, avec celles de
+quelques autres potes, et ensuite la traduction des Bucoliques,
+imprime en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observ (_The Life of
+Lorenzo_, etc., ch. 5), que c'est le mme ouvrage publi deux fois, et
+qu'on n'a point, de _Bernardo Pulci_, d'autres glogues que celles de
+Virgile qu'il a traduites.]
+
+[Note 739: Imprim Florence, 1490, in-4.]
+
+Le second frre, _Luca Pulci_, avait, comme nous l'avons vu, clbr par
+un pome, la jote de Laurent de Mdicis, avant que Politien et chant
+celle de Julien. Ce pome, trs-infrieur pour l'imagination et pour le
+style, celui de son jeune mule, est aussi en octaves. L'auteur s'y
+est attach peindre les circonstances les plus minutieuses des
+prparatifs du combat, et ensuite du combat mme. Les attaques que les
+divers champions se livrent, sont dcrites avec assez de chaleur et de
+rapidit. Celles de Laurent sont plus dtailles que les autres. Aprs
+avoir rompu quelques lances de la manire la plus brillantes, il change
+de cheval, tient tte plusieurs champions, et remporte enfin le
+premier prix de l'adresse et de la valeur.
+
+Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des
+moindres productions de _Luca Pulci_. Son _Driadeo d'Amore_ est un pome
+pastoral en octaves, divis en quatre parties. Il le fit pour
+l'amusement de Laurent de Mdicis, qui il est ddi; mais quoique
+Laurent aimt beaucoup la posie et les fictions qui en font l'ornement
+et presque l'essence, il n'est pas sr qu'il s'amust beaucoup de
+l'emploi surabondant que fait ici le pote des fictions de la
+mythologie. L'action remonte jusqu' l'enlvement de Proserpine. Une
+Dryade qui avait suivi Crs tandis qu'elle cherchait sa fille, resta
+sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitrent
+ces montagnes. C'est l que la Dryade _Lora_, fille d'Apollon, est aime
+du Satyre Svr, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer son tour;
+Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. _Lora_ le poursuit
+ la chasse, et le perce de ses traits. Il est chang en fleuve. _Lora_,
+qui l'a tu sans le connatre, le cherche et l'appelle dans les bois;
+une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est son
+amant qu'elle a t la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait
+dont elle l'a bless, et se tue. Apollon la change en rivire, et l'unit
+pour jamais au fleuve Svr; ce qui signifie tout simplement, que la
+_Lora_ se jette dans le petit fleuve Svr qui coule dans une partie de
+la Toscane. Ces mtamorphoses taient alors fort la mode; elles l'ont
+encore t depuis; elles peuvent en effet donner lieu des peintures
+varies et de riches descriptions, il faudrait seulement y tre un peu
+sobre de narrations pisodiques, et ne pas embarrasser la fable
+principale par trop de fictions accessoires. C'est quoi _Luca Pulci_
+n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agrable la lecture
+de son _Driadeo d'Amore_.
+
+Le _Ciriffo Calvaneo_ est un pome plus considrable du mme auteur.
+C'est un roman pique en sept chants, sans doute la premire production
+de ce genre, aprs le _Buovo d'Antona_ et la reine _Ancroja_, qui ne
+sont, comme on le verra, que de longs contes de fes, crits en vers si
+plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter
+la lecture. Voici quelle est en abrg la fable du _Ciriffo_.
+_Paliprenda_, fille d'un roi d'pire, descendant de Pyrrhus, est
+abandonne par le tratre Guidon, de la race des comtes de Narbonne.
+Elle est enceinte et se livre au plus affreux dsespoir. Au moment o
+elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le
+bras, la console et l'emmne dans sa cabane. Une autre femme, nomme
+Maxime, y tait dj rfugie; fille d'un romain de ce nom, elle avait
+t sduite par un tranger, enleve, conduite dans les les Strophades,
+et abandonne par son amant, dans le mme tat o tait _Paliprenda_. Un
+corsaire l'avait reconduite en Italie. Aprs plusieurs courses
+malheureuses, elle tait arrive en Toscane, sur les monts Calvanens,
+o le vieux berger l'avait recueillie et loge. Elle y tait accouche
+d'un fils, qui elle avait donn le nom de _Ciriffo_, et, cause des
+monts o elle tait rfugie, le surnom de _Calvaneo_. Quand le terme
+est arriv, _Paliprenda_ se dlivre aussi d'un fils, qu'elle nomme
+simplement _Povero_, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'_Avveduto_, le
+prudent ou le sage, par une sorte de prvoyance de cette qualit que
+devait dvelopper en lui l'ducation du malheur. Elle meurt peu de temps
+aprs, et laisse son fils Maxime, qui le nourrit de son lait et
+l'lve comme le sien mme. Les deux jeunes enfants, levs dans la
+mme cabane et sur le mme sein, deviennent intimes amis; et ce sont
+leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers
+contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont
+souffrir, qui font tout le sujet du pome. Cette fable, assez
+malheureuse, et qui est souvent trs-embrouille, est tire, dit-on,
+d'un vieux manuscrit, intitul _Liber pauperis prudentis_, le Livre du
+Pauvre sage, antrieur de cent cinquante ans au _Ciriffo_[740]. _Pulci_
+laissa son pome imparfait; il n'en avait termin qu'un livre, divis en
+sept chants; Laurent de Mdicis chargea _Bernardo Giambullari_ de
+l'achever. Ce pote y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le pome a
+t imprim d'abord[741]; mais on n'a rimprim ensuite que les sept
+chants de _Luca Pulci_[742], avec ses stances sur la jote de Laurent,
+et ses hrodes ou ptres en vers.
+
+[Note 740: Cit par _Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent._, vol. V,
+part. XIV, cod. 30.]
+
+[Note 741: Venise, 1535, in-4.]
+
+[Note 742: Florence, Giunt, 1572, in-4.]
+
+Il fit ces dernires pices l'imitation des ptres d'Ovide. Il y en a
+seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La premire est
+de _Lucretia Lauro_, c'est--dire, de la belle _Lucretia Donati_
+Laurent de Mdicis; elle sert comme de ddicace au recueil. Les autres
+sont des ptres d'Iarbe Didon, de Didamie Achille, d'Hercule
+Iole, d'Egiste Clitemnestre, d'Hersilie Romulus, de Cornlie au
+grand Pompe, de Marcus Brutus Porcie, etc. On trouve trop d'esprit
+dans les hrodes d'Ovide: ce n'est pas le dfaut de celles de _Pulci_;
+mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que
+devraient leur dicter leur position et leur caractre connu. Trop
+d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi
+commun qu'on parat le croire; trop peu de posie, d'images, de passion,
+de mouvements, de vrit historique, en est un plus fort et moins
+pardonnable, et l'auteur de ces ptres me parat en tre atteint.
+
+_Luigi Pulci_ est le dernier et le plus clbre des trois frres. Il
+tait n Florence en 1431. Quoique beaucoup plus g que Laurent de
+Mdicis, il vcut avec lui dans la familiarit la plus intime. On ne
+sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littraire. Le pome qui a
+donn le plus d'clat son nom, est le _Morgante Maggiore_, premier
+modle des pomes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de
+Roland sont le sujet. Il l'entreprit, la prire de Lucrce
+_Tornabuoni_, mre de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le
+chantait comme les rapsodes la table de son jeune patron. Je ne dirai
+rien ici du caractre singulier, de la conduite ni du mrite potique de
+cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrire du pome
+pique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai
+la littrature italienne par genres, en mme temps que par ordre
+chronologique; je rserve le _Morgante_ pour le placer en tte de ce
+genre si riche et si vari.
+
+On a de _Luigi Pulci_ quelques autres posies, entre autres une suite de
+sonnets bizarres, souvent indcents et grossiers, mais qui ne sont pas
+tous de lui. _Matteo Franco_, pote florentin du mme temps, et l'un de
+ses meilleurs amis, tait comme lui dans l'intime familiarit de Laurent
+de Mdicis. Ils imaginrent, pour l'amuser[743], de se faire une guerre
+ outrance, et de se dire l'un l'autre, dans des sonnets, les injures
+les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'tre
+amis, ni de boire et de rire ensemble la table de Mdicis et ailleurs.
+Le recueil qu'on en a fait monte plus de cent quarante sonnets. Le
+style est non-seulement d'une libert cynique, mais souvent dans le
+genre proverbial et dcousu des bouffonneries du _Burchiello_. Il est
+fcheux que Laurent ait encourag une lutte de cette espce. Les deux
+champions y jouent un rle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil
+n'aurait d plaire une ame aussi noble et un esprit aussi claire.
+
+[Note 743: _Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo
+del loro Mecenate_, Prface de l'dition de 1759, in-8.]
+
+Quand ces sonnets parurent imprims, Rome aurait sans doute pardonn les
+injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais
+la libert des deux potes tait alle jusqu' des matires sur
+lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mla, et
+la circulation de ces posies satiriques fut dfendue. Dans un des
+sonnets qui encoururent sa colre, le plus dcent de tous et peut-tre
+aussi le plus clair, _Pulci_ examine sa manire ce que c'est que
+l'Ame, et se moque des absurdits qu'on a dites sur ce sujet, d'aprs
+Aristote et Platon. Il compare l'Ame ces confitures qu'on enveloppe
+dans du pain blanc tout chaud, ou une carbonnade place dans un pain
+fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y
+a t, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu' peine y
+peut-on arriver avec la plus longue chelle. Certaines gens croient y
+trouver des bec-figues, des ortolans tout plums, d'excellents vins, de
+bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrire eux.
+Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Valle noire,
+o nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_[744]. Louis _Pulci_ se
+repentit dans la suite des liberts qu'il avait prises, ou crut devoir
+conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attir. Il fit en
+consquence sa _Confession_ la Vierge, espce de pome en tercets,
+trs-orthodoxe, trs-pieux mme, qui le rconcilia peut-tre avec
+l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller
+avec tous les amis des vers.
+
+[Note 744: Son. 145.]
+
+Le succs qu'eut dans le monde la _Nencia da Barberino_ de Laurent de
+Mdicis, engagea Louis _Pulci_ l'imiter dans sa _Beca da Dicomano_.
+C'est bien peu prs le mme langage, les mmes tours villageois, mais
+non pas la gat nave et dcente du modle, ni son naturel, ni sa
+simplicit spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la
+_Nencia_; on lit une fois la _Beca_, et l'on n'y revient plus. On dirait
+que _Pulci_ et tir lui-mme l'horoscope de la destine future de ces
+deux pices, dans les deux premiers vers de sa _Beca_:
+
+ _Ognun la Nencia tutta notte canta,
+ E della Beca non se ne ragiona_.
+
+En dernier rsultat, le _Morgante_ est le seul fondement solide de la
+rputation de Louis _Pulci_. On n'a rien de certain sur le temps ni sur
+les circonstances de sa mort; et sans ce pome, dont il faut bien parler
+ds qu'il est question du pome pique, depuis long-temps on ne
+parlerait plus de son auteur.
+
+Un autre pome trs-clbre dans l'histoire littraire, quoiqu'on ne le
+lise presque plus, est le _Roland amoureux_ du _Bojardo_. L'Arioste, en
+le continuant, et le _Berni_, en le refaisant, l'ont tu. Mais l'auteur
+mrite, plusieurs autres gards, de vivre dans la mmoire des hommes.
+_Matteo Maria Bojardo_, comte de _Scandiano_, naquit dans ce chteau,
+prs Reggio de Lombardie, vers l'an 1434[745]. Il fit ses tudes dans
+l'Universit de Ferrare, et resta presque toute sa vie attach la cour
+des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprs du duc
+_Borso_, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna _Borso_ dans
+son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'anne suivante par Hercule
+pour accompagner Ferrare lonore d'Aragon, sa future pouse. Nomm,
+en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-gnral Modne;
+puis il revint Reggio, o il mourut le 20 dcembre 1494. Ce fut un des
+hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il
+ne se crut dispens, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,
+d'tre, dans ce sicle de l'rudition, distingu par sa science dans les
+langues grecque et latine; et, cette poque du sicle o la posie
+italienne tait remise en honneur, un des potes qui en ont le plus fait
+ leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hrodote,
+et du latin, l'_ne d'or_ d'Apule. On a de lui des posies latines[746]
+et italiennes[747] d'un style moins lgant que facile, et dans
+lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'rudition de
+l'auteur.
+
+[Note 745: Voy. Tiraboschi, _Biblioth. Modan._, t. I, article
+_Bojardo_.]
+
+[Note 746: _Carmen Bucolicon_, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528.
+Ce sont huit glogues latines en vers hexamtres, ddies au duc Hercule
+Ier.]
+
+[Note 747: _Sonetti e Canzoni_, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501,
+in-4.]
+
+Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie donner sa cour
+des spectacles magnifiques, o l'on reprsentait des comdies grecques
+ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout
+l'appareil des thtres anciens. Les _Mnechmes_, l'_Amphitrion_, la
+_Cassine_, la _Mostellaire_ de Plaute, y furent ainsi reprsentes. Ce
+fut pour ces ftes brillantes que le _Bojardo_ crivit sa comdie de
+_Timon_, tire d'un dialogue de Lucien, divise en cinq actes, et rime
+en tercets, ou _terza rima_[748]. Ce n'est pas une bonne comdie, mais
+comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le pote y a
+trait librement un sujet tir de cet ancien auteur, le _Timon_ peut
+tre regard comme la premire comdie qui ait t crite en langue
+vulgaire. Quant son _Orlando innamorato_, ce n'est pas ici le lieu
+d'en parler. Je le renvoie, avec le _Morgante_, au volume suivant, o
+je traiterai de la posie pique.
+
+[Note 748: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 302, pense que la premire
+dition du _Timon_ est celle de _Scandiano_, fvrier 1500, in-4., et
+que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pice a
+t rimprime, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, _id._]
+
+J'y dois renvoyer de mme le _Mambriano_ de _Francesco Cieco da
+Ferrant_. Ce pote, dont on croit que le nom de famille tait _Bello_,
+mais qui n'est connu que par celui de son infirmit, devint aveugle de
+bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il crivait son
+pome au temps de l'expdition de Charles VIII en Italie, c'est--dire,
+en 1495. Il n'a laiss que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques
+dans le genre du _Burchiello_, qui font croire qu'il supportait assez
+gament son malheur, ou peut-tre qu'il avait pens devoir en dissimuler
+le sentiment, pour en trouver le remde auprs des Grands qui
+protgeaient alors les lettres, et qui peut-tre, comme leurs pareils
+dans tous les temps, pardonnaient un homme d'tre malheureux, pourvu
+qu'il ne ft pas triste.
+
+Un pote qui parat avoir suivi naturellement son got pour cette posie
+bizarre et satirique, c'est _Bernardo Bellincioni_. N Florence, il se
+fixa de bonne heure la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.
+Ses posies furent imprimes deux ans aprs[749]. Elles sont au nombre
+de celles qui font autorit dans la langue; la malignit en fait
+pourtant le principal mrite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que
+dans la plupart des posies de ce temps, l'lgance et la puret, qui
+pourraient engager les prendre pour modles. Rien ne prouve mieux la
+diffrence entre ce qui fait autorit et ce qui doit servir d'exemple.
+On ne manquait pas alors de potes grande rputation; mais cette
+rputation manquait de vritables titres, et leur a peu survcu.
+_Francesco Cei_, autre Florentin, qui florissait vers 1480, tait
+regard comme l'gal de Ptrarque, et il se trouvait mme de hardis
+connaisseurs qui lui donnaient la prfrence; mais, si l'on excepte ses
+rimes anacrontiques, o il y a de la verve et une certaine vivacit
+potique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu
+lui donner tant de renomme. Ce fut encore un autre Ptrarque de ce
+temps que _Gasparo Visconti_, pote milanais, mort jeune, en 1499[750];
+mais il ne l'et pas t du temps de Ptrarque ni du ntre. Il faut
+ranger peu prs dans la mme classe _Agostino Staccoli d'Urbino_, que
+le duc envoya, en 1485, en ambassade Innocent VIII; et dont ce pape
+fut si enchant, qu'il le nomma son secrtaire. Peut-tre y a-t-il
+cependant plus de naturel et de fcondit dans ses sentiments, plus de
+souplesse et de facilit dans son style.
+
+[Note 749: _Sonetti_, _Canzoni_, _Capitoli_, _Sestine et altre
+rime_, Milan, 1493, in-4. Cette premire dition est fort rare, mais
+trs-incorrecte.]
+
+[Note 750: Il n'avait que trente-huit ans.]
+
+_Serafino_, surnomm _Aquilano_, parce qu'il tait d'Aquila dans
+l'Abruzze, fut le plus clbre de tous les potes, le plus combl
+d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclam rival et
+vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il
+fut successivement appel la cour de Naples, celles de Milan,
+d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'tant g que de trente-quatre
+ans, et sa rputation ne mourut point avec lui: les ditions de ses
+posies se multiplirent jusqu' la moiti du sicle suivant. Mais cette
+poque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombes dans le plus
+profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succs du vivant de l'auteur,
+c'est qu'il les chantait avec une voix trs-agrable et en
+s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout
+lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses posies taient
+improvises, raison de plus pour produire un trs-grand effet, et pour
+que cet effet soit peu durable.
+
+_Serafino_ eut un comptiteur et un rival dans _Antonio Tebaldeo_ de
+Ferrare, n en 1463, mdecin de profession, n pote, et qui parat
+s'tre plus occup de posie que de mdecine. Dans sa jeunesse, il
+s'adonna principalement la posie italienne; il chantait et
+s'accompagnait d'un instrument, comme l'_Aquilano_, et ses succs
+taient les mmes; mais ses premires tudes avaient t plus fortes; il
+crivait en latin avec une grande puret, et comme il vcut trs-vieux
+et qu'il vit, dans le sicle suivant, natre des potes italiens, tels
+que le _Bembo_, Sannazar et d'autres, qui rendaient la posie toscane
+l'lgance que n'avaient pas su lui donner les potes du quinzime
+sicle, il prfra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et
+tmoigna mme un vif regret de la publicit qu'on avait trop tt donne
+ ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les
+lisant, d'tre un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,
+comme l'ont fait quelques critiques[751], parmi les corrupteurs du bon
+got en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais got qui dominait de son
+temps. Un style dpourvu d'lgance, des sentiments forcs et des
+penses peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au
+_Tebaldeo_; ils sont communs la plupart de ces potes de la fin du
+quinzime sicle et du commencement du seizime[752], qui prtendaient
+imiter Ptrarque, et qu'on plaait, ou qui se plaaient eux-mmes
+au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses dfauts.
+
+[Note 751: Muratori, _Perf. Poes._]
+
+[Note 752: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
+p. 156.]
+
+Tel fut _Bernardo Accolti_ d'Arezzo, fils de _Benedittino Accolti_,
+historien de quelque clbrit. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de
+celui d'_Accolti_, et pour mieux exprimer la supriorit de ses talents
+et de son gnie, il ne se nomma plus autrement que l'_Unique_[753].
+Quand on annonait dans le public qu'il allait rciter des vers, soit
+Urbin, o il obtint ses premiers succs, soit Rome, on fermait les
+boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on
+plaait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les
+hommes les plus savants, les prlats les plus distingus, se rangeaient
+autour de l'_Unique_, et il tait souvent interrompu par des
+applaudissements universels[754]. Rien ne prouve mieux le nant de ce
+qu'on appelle quelquefois gloire potique, et qui n'est que le bruit du
+moment. Le _Notturno_, Napolitain, qui l'on ne connat point d'autre
+nom, et l'_Altissimo_, Florentin, qui s'appelait _Cristoforo_, et qui
+prfra ce superlatif pour indiquer, comme l'_Unique_, combien tout le
+reste tait au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait
+superflu de nommer, puisque personne n'a d'intrt, ni n'aurait de
+plaisir les lire, eurent alors des succs presque aussi grands, et
+servent seulement nous faire connatre quel degr d'avilissement
+taient tombs et les talents et les honneurs potiques.
+
+[Note 753: _Unico Aretino_.]
+
+[Note 754: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 157.]
+
+_Antonio Fregoso_ ou _Fulgoso_, patricien gnois, ne s'leva pas
+beaucoup au-dessus, mais chercha moins faire du bruit dans le monde:
+si nous en croyons mme le surnom de _Fileremo_ qu'il prit et qu'il
+porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au gnie comme
+ la sagesse. Dans ses posies, il y en a de gaies sous le titre de _Ris
+de Dmocrite_, et de tristes qu'il intitule _Pleurs d'Hraclite_,
+divises en trente _capitoli_, ou chapitres rims en tercets. Sa Biche
+blanche, _la Cerva bianca_, est un pome moral et amoureux, en octaves,
+dont la fiction est assez singulire, mais dont l'excution est faible
+et mdiocre. Enfin, sous le nom de _Selve_, on trouve dans son recueil
+un mlange d'opuscules de toute espce et sur toute sorte de sujets. Ce
+pote, qui vcut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement
+pendant sa vie, mais long-temps encore aprs sa mort; et l'Arioste
+lui-mme a consign quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.
+_Timoteo Bendedei_, noble ferrarois, qui son amour pour les muses fit
+prendre le nom de _Filomuso_; le _Cariteo_, que l'on croit n espagnol,
+mais qui vcut, versifia et mourut Naples; _Benedetto da Cingoli_,
+dont on a des posies latines et italiennes, et quelques autres, se
+prsentent encore, cette poque, dans les histoires littraires o
+l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et
+insignifiante mdiocrit doivent les carter de la ntre.
+
+_Gian Filoteo Achillini_ mrite d'tre tir de la foule, non pas qu'il
+ait eu moins de dfauts que les autres, mais parce qu'il les eut au
+contraire d'une manire plus dcide, plus prononce, et qui lui est
+plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par
+imitation que par la pente naturelle de son gnie. Il tait d'ailleurs
+profondment vers dans le latin et dans le grec, dans la musique, la
+philosophie, la thologie et les antiquits. Dans ses deux Pomes
+scientifiques et moraux, l'un intitul _Il Viridario_, en octaves[755],
+et l'autre _Il Fedele_, en _terza rima_[756], il a sem, sinon beaucoup
+de posie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances tendues
+et d'une sorte de vigueur de tte qui tait alors moins commune que le
+brillant et le faux clat.
+
+[Note 755: _Canti IX_, Bologne, 1513, in-4.]
+
+[Note 756: Lib. V, _Cantilene cento_, Bologne, 1523, in-8. Ces deux
+pomes, qui n'ont point t rimprims, sont fort rares.]
+
+_Antonio Cornazzano_ demande aussi une mention particulire, quoiqu'il
+ait, pour tre confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir t
+mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec
+Dante et Ptrarque[757]. N Plaisance, il passa une partie de sa vie
+Milan. Il voyagea ensuite, et vint mme en France, on ne sait pas
+prcisment quelle poque; son retour en Italie, il se rendit
+Ferrare, et resta jusqu' sa mort, attach au duc Hercule Ier., qui eut
+pour lui une amiti particulire. Il a laiss un grand nombre
+d'ouvrages. Le plus considrable est un Pome italien, en neuf livres,
+sur l'art militaire, qu'il a, par singularit, intitul en latin _de Re
+militari_[758]. La mme bizarrerie se remarque dans trois petits Pomes
+recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'_Art de
+gouverner et de rgner_; le second, _les Vicissitudes de la Fortune_; le
+troisime, _sur l'Art militaire en gnral, et sur les Gnraux qui ont
+le plus excell dans cet art_. Tous ces titres sont aussi en latin,
+quoique les pomes soient en italien et rims par tercets ou _terza
+rima_[759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutt une
+pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois mme
+impossible. Ses posies lyriques, sonnets, _canzoni_, etc.[760] sont
+moins lourdes, mais participent davantage aux dfauts des potes de son
+temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de _Cornazzano_, tant en
+prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mrite,
+mais n'ont malheureusement aucun attrait.
+
+[Note 757: _Antonium Cornazzanum_, dit un orateur de ce temps, _in
+versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham_. Discours d'_Alberto da
+Ripalta, Script. Rer. ital._, vol. XX, p. 934.]
+
+[Note 758: Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.]
+
+[Note 759: Venise, 1517, in-8.]
+
+[Note 760: Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, _ibid._]
+
+Tel tait alors, pour ne pas entrer dans des dtails fatigants, l'tat
+gnral de la posie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de
+potes luttait cependant contre la corruption et le mauvais got.
+Laurent de Mdicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les
+premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent
+les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, _Girolamo
+Benivieni_. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier
+fit, comme on l'a vu[761], un trs-savant commentaire sur la _canzone_
+de _Benivieni_, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutt l'amour
+divin. Il y a dans cette _canzone_ dans ses sonnets et dans ses autres
+posies[762], une clart, un naturel et une puret de got qui
+appartenait en quelque sorte l'cole de Florence. Il y vcut jusqu'
+une extrme vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au
+seizime sicle. Il fut tmoin et acteur des rvolutions qui agitrent
+alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.
+_Benivieni_ fut trs-li avec le moine Savonarole; il faisait, pour
+seconder les vues de ce prdicant politique, des _canzoni a ballo_, ou
+chansons danser, qui ne ressemblaient plus celles de Laurent de
+Mdicis; il en commenait une par ces mots:
+
+ _Non fu mai'l pi bel solazzo,
+ Pi giocondo ne maggiore
+ Che, per zelo e per amore
+ Di Ges, diventar pazzo_.
+
+[Note 761: Ci-dessus, p 370.]
+
+[Note 762: Florence, hritiers _Giunti_, 1519, in-8.]
+
+Ce refrain revient douze fois dans la _canzone_, et le dernier vers de
+chacun des douze couplets, finit encore par le mot _pazzo_; et le pote,
+en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri
+gnral:
+
+ _Ognun gridi com' io grido
+ Sempre pazzo, pazzo, pazzo.
+ Non fu mai pi bel solazzo_, etc.
+
+Mettant part ces pieuses folies, _Girolamo Benivieni_ crivit jusqu'
+la fin avec le got simple et la clart qui l'avaient distingu ds sa
+jeunesse; mais c'est aux potes qui commencrent fleurir quand il
+vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu la posie
+italienne toute sa splendeur.
+
+Le tableau de ce qu'elle fut au quinzime sicle serait incomplet si je
+n'y ajoutais celui des femmes potes. Il y en avait eu dans chaque
+sicle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livres
+ d'autres tudes, parmi lesquelles nous avons mme trouv des docteurs
+et des professeurs en droit. La posie, il le faut avouer, convient
+mieux ce sexe aimable; et Molire lui-mme, qui s'est moqu des femmes
+savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,
+ce vers pass en adage:
+
+ Et les femmes docteurs ne sont point de mon got;
+
+Molire n'a rien dit contre les femmes potes. En Italie, le quinzime
+sicle en eut un plus grand nombre que les prcdents; plusieurs
+d'entr'elles joignirent la posie d'autres connaissances littraires,
+sans en tre moins aimables; plusieurs mme temprrent par leur talent
+potique des tudes trop graves pour leur sexe, et peut-tre cartrent
+d'elles l'anathme lanc par notre grand comique, contre les femmes
+chausse de docteur et bonnet carr. On voit, par exemple, une
+princesse Battiste, fille d'Antoine de _Montefeltro_[763], dont on a des
+posies, et surtout une _canzone_ pleine d'nergie et de force, adresse
+aux princes italiens[764], qui harangua en latin, dans plusieurs
+occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et
+plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la
+philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercs,
+et remporta sur eux la victoire. Elle pousa, en 1395, _Galeotto_ ou
+_Galeazzo Malatesta_, qui mourut cinq ans aprs. Reste veuve, elle se
+fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de
+rputation par sa saintet, qu'elle s'en tait fait dans le monde par
+ses talents.
+
+[Note 763: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.]
+
+[Note 764: Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.]
+
+On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,
+leve par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la
+posie, mais dans la carrire de l'loquence. Elle donna des preuves de
+son talent dans une occasion importante pour sa famille. _Piergentile
+Varano_, son pre, poux d'Elisabeth, tait seigneur de _Camerino_; il
+avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait
+laiss, outre sa fille Constance, un fils nomm Rodolphe, qui tait
+priv de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, pouse du comte
+Franois Sforce, ayant fait quelque sjour dans la Marche, la jeune
+Constance, qui n'avait que quatorze ans, pronona devant elle un
+discours latin, pour la prier de faire rendre son frre Rodolphe le
+domaine dont il tait dpouill. Cette harangue, compose et prononce
+par un enfant, lui fit une rputation qui se rpandit ds-lors dans
+toute l'Italie. Elle crivit au roi Alphonse, de Naples, pour le mme
+objet, et eut la gloire de russir. Rodolphe fut rtabli dans sa
+seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'loquence de sa soeur. Elle
+rentra avec lui _Camerino_, et adressa au peuple une autre harangue
+latine qui eut le mme succs que la premire. Elle pousa, l'anne
+suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis
+plusieurs annes; elle mourut en 1460, n'tant ge que de trente-deux
+ans.
+
+Elle laissa une fille nomme Battiste comme sa bisaeule, et qui, ds
+l'ge de quatorze ans, comme sa mre, pronona Milan, o elle tait
+leve auprs de Franois Sforce, un discours latin, dont l'lgance
+remplit tout l'auditoire d'tonnement et d'admiration. Revenue Pesaro,
+dans sa famille, elle continua de s'exercer l'loquence. Il ne
+passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle
+ne le complimentt en latin, et souvent par des discours improviss.
+Devenue, en 1459, pouse de Frdric, duc d'Urbin, elle harangua un jour
+le pape Pie II, avec tant d'loquence, que lui, qui tait cependant un
+homme trs-loquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui
+rpondre sur le mme ton. Sa mort fut encore plus prmature que celle
+de sa mre. Elle mourut vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien
+des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funbre,
+prononce par le clbre _Campano_, et imprime parmi les OEuvres de ce
+savant vque[765], que sont tirs ces faits qui ne paratront peut-tre
+pas indignes de l'histoire.
+
+[Note 765: C'est la dernire de cinq oraisons funbres qu'on y a
+recueillies.]
+
+Le got pour l'art oratoire parat avoir t, cette poque, aussi
+commun parmi les femmes que le talent potique; et il est ais
+d'expliquer comment l'clat que l'on donnait aux succs augmentait
+l'ardeur pour l'tude, ou plutt cela n'a pas besoin d'explication. La
+jeune Hippolyte Sforce, fille du duc Franois, et destine au roi de
+Naples Alphonse II, avait t instruite, ds l'enfance, dans les lettres
+grecques par le clbre Constantin _Lascaris_. Elle pronona dans
+plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le
+pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangu par des femmes. On
+sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une
+petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi
+qu'aux seigneurs de sa cour, rduits pour la plupart admirer sans
+entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite _Solari_. Jacques
+Philippe _Tomasini_ a crit la vie et publi[766] les lettres latines
+d'une _Laura Cereta_, de Brescia, qui fut aussi trs-clbre par son
+savoir. Enfin, _Alessandra Scala_, fille de l'historien Barthlemi
+_Scala_, et femme du pote Marulle, fut pote elle-mme; et si l'on n'a
+d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,
+imprims dans les OEuvres de Politien, dont elle fut aime.
+
+[Note 766: En 1680. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 167.]
+
+J'ai parle d'une Isotte, matresse et ensuite femme d'un seigneur de
+_Rimini_[767], laquelle les potes de son temps firent une rputation
+de talent potique, et en voulurent mme faire une de sagesse. Une autre
+Isotte eut des droits plus rels cette double renomme. Elle tait
+fille de Lonard _Nogarola_ de Vrone. Quand le docte Louis _Foscarini_,
+patricien de Venise, tait podestat de Vrone[768], Isotte assistait aux
+assembles de savants qu'il runissait chez lui; on y dbattait des
+questions juges alors trs-importantes. On y examinait un jour si la
+premire faute ne doit pas tre attribue Adam plutt qu' ve. Isotte
+fut du premier avis, et ce qu'elle dit l-dessus parut si beau, qu'on
+l'imprima un sicle aprs Venise[769], avec une de ses lgies
+latines. On ne sait si ce furent ses prventions contre Adam qui
+l'engagrent au clibat, mais on assure qu'elle mourut fille l'ge de
+trente-huit ans. Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas
+III; Milan, _Domitilla Trivulci_, fille d'un snateur de ce nom, se
+distingurent galement par leur beaut, leurs talents pour la musique
+et pour les arts agrables, et par l'tude qu'elles avaient faite des
+lettres grecques et latines, au point d'crire facilement en prose et en
+vers dans ces deux langues.
+
+[Note 767: Voy. ci-dessus, p. 446.]
+
+[Note 768: En 1451. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 169.]
+
+[Note 769: En 1563.].
+
+Mais aucune de ces femmes n'eut alors une rputation si clatante que
+_Cassandra Fedele_, ne Venise, vers l'an 1465. Son pre _Angiolo
+Fedeli_ lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la
+philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrs, qu'elle
+faisait, ds sa premire jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les
+ptres familires de Politien, se trouve la rponse qu'il fit une
+lettre que cette jeune Muse lui avait crite. Elle est remplie des
+expressions de l'admiration la plus vive. Vous crivez, lui dit
+Politien[770], des lettres spirituelles, ingnieuses, lgantes,
+vraiment latines, remplies d'une certaine grce enfantine et virginale,
+et cependant la fois pleines de sagesse et de gravit. J'ai lu aussi
+votre discours, que j'ai trouv savant, riche, harmonieux, noble, digne
+de votre heureux gnie. J'ai mme appris que vous avez le talent
+d'improviser qui a quelquefois manqu de grands orateurs. On dit que
+dans la dialectique vous savez compliquer des noeuds que personne ne peut
+dnouer, et trouver la solution de ce qui avait t jug et paraissait
+devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez
+galement soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;
+
+ Et Vierge, vous osez vous mler aux guerriers[771].
+
+[Note 770: _Epist._, l. III, p. 17.]
+
+[Note 771: _Audetque viris concurrere virgo_. (VIRGILE.)]
+
+Enfin, dans cette belle carrire des sciences, le sexe ne nuit point en
+vous au courage, ni le courage la pudeur, ni la pudeur au gnie; et
+tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous dprimez,
+vous vous humiliez vous-mme. On dirait qu'en baissant les yeux vers la
+terre avec tant de modestie et de dcence, vous voulez rabaisser en mme
+temps l'opinion que tout le monde a conue de vous, etc. Voil
+certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la
+femme la plus jolie pourrait perdre ressembler ce portrait.
+
+Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent
+renouvele, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les
+femmes, se rduit la crainte qu'on a, ou peut-tre que l'on feint
+d'avoir, que cette culture ne leur te des vertus et des moyens de
+plaire, propres leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer
+leur avantage, c'est de tirer de cette culture mme de quoi ajouter aux
+unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question dlicate,
+je n'ai rappel ici les noms de plusieurs des femmes clbres par leur
+rudition et par leurs talents potiques ou oratoires, qui fleurirent
+presque la fois dans le mme pays et dans le mme sicle, que pour
+faire mieux connatre quel tait, dans ce sicle et dans ce pays, le
+mouvement gnral qui entranait les esprits, et la direction donne
+l'ducation et aux tudes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+_tat des lettres en Italie, la fin du quinzime sicle; tudes dans
+les Universits, Thologie, Philosophie, Droit, Mdecine, Astronomie,
+Astrologie; Voyages, Dcouverte d'un nouveau monde; Considrations
+gnrales._
+
+
+Engags depuis long-temps dans l'examen des progrs que firent, pendant
+ce sicle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
+l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
+occup tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
+appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
+annonc, il est vrai, dans l'histoire du treizime sicle[772], que nous
+donnerions l'avenir moins d'attention la dialectique de l'cole,
+la thologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
+proprement dites allaient dsormais rclamer cette attention toute
+entire. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
+poque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'tude
+firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
+enfin, dans ce temps o tous les esprits semblaient se diriger vers la
+lumire qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'oeuvre de
+l'antiquit, ce qui avait t presque tout autrefois, tait encore
+quelque chose.
+
+[Note 772: Tom. I, p. 374.]
+
+Les Universits, thtres bruyants et souvent orageux, des combats et
+des triomphes scholastiques, n'prouvrent pas, dans le cours de cette
+priode, les mmes vicissitudes que dans les prcdentes, except
+peut-tre celle de Bologne[773]; vers le commencement du sicle, elle
+joignit aux autres facults, des chaires d'loquence grecque et latine,
+et eut pour professeurs _Guarino_ de Vrone, Jean _Aurispa_, et
+_Filelfo_. Elle parut alors reprendre son ancien clat, mais des
+troubles s'levrent. Bologne secoua le joug des papes[774] et le
+reprit[775]; l'Universit se dpeupla, et quand la paix fut rtablie,
+l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles esprances, en
+disant que le nombre des coliers s'lverait bientt cinq
+cents[776]. On se rappelle un temps o ils montaient dix mille.
+Cependant lorsque Bologne eut pour lgat le cardinal Bessarion[777],
+l'Universit se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
+jusque vers la fin du sicle, les Italiens et les trangers y revinrent
+avec un concours presque gal celui de ses meilleurs temps. Christian,
+roi de Danemarck, la visita en allant Rome, en 1474. On cite comme un
+trait honorable pour l'Universit, mais qui ne l'est pas moins pour ce
+roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
+courtisans prissent Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
+l'autre en mdecine. On leva dans l'glise de St.-Pierre un thtre sur
+lequel taient placs, selon l'usage, des siges pour les professeurs
+qui devaient confrer le doctorat. On en avait dispos un plus lev et
+plus magnifiquement dcor pour le roi. Mais il ne voulut point y
+monter, et dit qu'il regardait comme trs-glorieux pour lui de s'asseoir
+au mme rang que ceux qui taient dans tout le monde en si grande
+vnration par leur savoir[778].
+
+[Note 773: Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.]
+
+[Note 774: En 1428.]
+
+[Note 775: En 1431.]
+
+[Note 776: _Script. Rer. ital._ de Muratori, vol. XVIII, p. 641.]
+
+[Note 777: De 1450 1455.]
+
+[Note 778: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 60.]
+
+L'Universit de Padoue avait souffert, et du dsastre des temps, et de
+l'rection de quelques coles dans des villes voisines; quand la
+rpublique de Venise se fut empare de cette ville, le snat lui accorda
+un privilge exclusif, qui tait toutes les autres coles de l'tat
+vnitien, le droit d'enseigner les sciences, l'exception de la
+grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-mme de cette loi; lorsque Paul
+II, n Vnitien, pour se faire un mrite auprs de sa patrie, lui
+accorda le bienfait d'une universit, le snat dcrta que dans ce
+nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrs en philosophie et
+en mdecine, mais qu'en jurisprudence et en thologie, on ne pourrait
+tre reu qu' Padoue. Florence au contraire, devenue matresse de Pise,
+laissa d'abord languir l'Universit qui y tait ne dans le dernier
+sicle. Les Florentins voulurent donner celle qu'ils possdaient
+eux-mmes toutes les prfrences et toute la faveur. Ils s'aperurent
+bientt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils dputrent quatre de
+leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels tait Laurent de
+Mdicis, pour rouvrir l'cole de Pise, qu'ils dotrent
+convenablement[779]. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
+les biens de l'glise. Sa prosprit renaissante fut trouble deux fois
+par la peste[780], qui en carta les professeurs et les disciples; mais
+elle le fut bien davantage par l'arrive de Charles VIII, et par les
+troubles et les expditions militaires qui bouleversrent la Toscane,
+pendant le reste du sicle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
+put respirer et qu'elle reprit l'tat florissant, dont elle n'a plus
+cess de jouir.
+
+[Note 779: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
+
+[Note 780: En 1481 et 1485.]
+
+Les Universits de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prosprrent
+constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
+d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Prouse, n'prouvrent rien de
+remarquable pendant ce sicle. On distingue entre celles qui prirent
+alors naissance, l'Universit de Turin, fonde, en 1405, par Louis de
+Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achae[781]. Amde
+VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
+augmenta les privilges. Elle attira ds-lors un grand concours, et fit
+tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizime sicle. Elle
+n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois
+Chieri[782], Savigliano[783], Montcalier; elle revint enfin
+Turin[784], o elle a continu de fleurir jusqu' nos jours[785].
+
+[Note 781: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
+
+[Note 782: 1428; elle y resta huit ans.]
+
+[Note 783: 1435; Turin, deux ans aprs, d'o elle se transporta
+encore pour la mme cause Montcalier.]
+
+[Note 784: En 1459.]
+
+[Note 785: Elle en fut encore chasse ds le commencement du sicle
+suivant, avec les souverains de cet tat, et n'y fut ramene que par
+Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.]
+
+Nous ne pouvons prendre aucun intrt aujourd'hui au crdit qu'eurent
+alors, dans toutes ces universits, les tudes thologiques. Les grandes
+occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
+de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Ble et
+de Florence, les esprances de fortune attaches leurs succs, dans
+ces expditions brillantes, o l'on voyait les simples ecclsiastiques
+levs la prlature, les vques au cardinalat, les cardinaux dcors
+de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande mulation parmi les
+jeunes thologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
+carrire. Mais tout ce qui se dit et s'crivit alors de plus fort et de
+plus sublime, o, si l'on veut, de plus profondment inintelligible,
+dans les coles et mme dans les conciles, est galement perdu pour
+nous, malgr le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
+ds-lors, comme elle le fait encore, tant et de si grands avantages,
+l'inconvnient trs-grave de multiplier et d'terniser le mal comme le
+bien. Nous ne nous arrterons qu'un instant sur deux questions qui
+mirent en grande rumeur le monde thologique, et qui serviront faire
+connatre quel tait dans ce monde-l l'esprit du temps.
+
+L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort tranger
+la thologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
+tendre propos les limites de sa comptence. Les Monts-de-Pit
+venaient d'tre institus par un moine assez peu connu, quoique saint,
+le B. Bernardin de _Feltro_, de l'ordre des frres mineurs[786]. Trois
+papes les avaient autoriss[787]; et cependant quelques thologiens et
+quelques canonistes prtendirent que ces tablissements, fonds par un
+saint et brevets par trois papes, taient usuraires, et partant
+illicites. Les Monts-de-Pit eurent des dfenseurs. Les deux partis
+trouvrent dans l'criture, dans les pres, dans les conciles, tout ce
+qu'il fallait pour les attaquer et pour les dfendre; la querelle ne se
+termina qu'en 1515, o Lon X confirma dfinitivement ces institutions
+utiles.
+
+[Note 786: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 227.]
+
+[Note 787: Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.]
+
+L'autre question tait vraiment thologique; elle eut encore pour
+premier auteur un religieux de l'ordre des frres mineurs et un
+saint[788]. S. Jacques de la Marche, prchant Brescia, en 1462,
+affirma positivement que le sang vers par le Christ dans sa passion,
+tait spar de la divinit, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
+de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hrsie un homme fait
+pour s'y connatre, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur
+Brescia. Il voulut obliger le frre Jacques se mieux expliquer, ou
+rtracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
+De-l une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
+dans toute l'glise. Le sage Pie II tait alors souverain pontife; il
+voulut que la question ft dbattue contradictoirement devant lui, et
+devant un certain nombre de thologiens d'lite. Frre Jacques et ses
+adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
+foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
+l'glise avait toujours eu des chefs et des juges aussi clairs, tant
+d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troubl et
+ensanglant le monde.
+
+[Note 788: Tiraboschi, _ibid._, p. 223.]
+
+Des crits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
+matires spculatives, soit sur la thologie morale. Il y eut dans ce
+dernier genre une Somme anglique de frre Ange de Chivas, une Somme
+pacifique de frre Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
+l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
+aujourd'hui couverts de poussire dans des coins de bibliothques[789];
+c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
+les ides, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mmoire une place qui
+n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.
+
+[Note 789: _Ub. supr._, p. 234.]
+
+Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme thologique de
+saint Antonin, archevque de Florence, qui a eu un grand nombre
+d'ditions, et qui en eut mme encore deux dans le dernier sicle; on y
+trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-mme[790], quelques
+opinions que les thologiens, mieux clairs, ont ensuite cess de
+soutenir; le plus sr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
+cependant un travail, non sur la thologie, mais sur un livre qui est la
+base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
+s'carte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
+_Malerbi_. Cet auteur tait vnitien et de l'ordre des Camaldules, o il
+n'entra qu' l'ge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
+premire qui ait t publie en italien, est crite en assez mauvais
+style, tel qu'tait celui de ce temps o la langue semblait presque mise
+en oubli; elle eut pourtant alors un grand succs; elle a mme t
+rimprime plusieurs fois[791], et ne laisse pas d'tre encore
+recherche des curieux.
+
+[Note 790: Page 235.]
+
+[Note 791: La premire dition parut en 1471, Venise, 2 vol.
+in-fol.; la seconde en 1477, avec une Prface de _Squarciafico_, o il
+atteste avoir aid _Malerbi_ dans son travail; ce qui prouve que
+_Fontanini_ (_Biblioth. ital._, p. 673, dit. de Venise, 1737, in-4.),
+a eu tort de douter que cette traduction ft vritablement de lui.]
+
+Dans la premire partie de ce sicle, la philosophie ne fut que ce
+qu'elle avait t dans les ges prcdents, un aristotlisme corrompu et
+dnatur, qui, de concert avec la thologie scholastique, s'tablissait
+guide des esprits pour les garer dans des tnbres toujours plus
+paisses, et les plonger dans des prcipices sans fond. L'tude des
+lettres grecques, et surtout l'arrive des Grecs en Italie aprs la
+prise de Constantinople, changrent cet gard l'tat des choses, et
+n'oprrent pas une rvolution moins importante dans la philosophie que
+dans les lettres. Avant cette poque on avait vu fleurir presque la
+fois Venise trois dialecticiens du nom de Paul[792], que l'on a
+souvent confondus l'un avec l'autre dans leur clbrit, et tous trois
+maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vnitiens,
+qui n'tait cependant pas n, mais qui fut seulement lev Venise,
+moine augustin, docteur en philosophie, en thologie et en mdecine,
+professeur dans plusieurs universits, est appel par plus d'un crivain
+de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
+libraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutt
+des rivaux audacieux qui lui enlevrent la palme et lui disputrent
+l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
+n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connatre et
+apprcier ce que c'tait que la philosophie de ces temps-l.
+
+[Note 792: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 248.]
+
+Un autre philosophe de la mme trempe, et qui avait peu prs la mme
+clbrit, _Niccol Fava_, osa tenir tte notre Paul, Bologne, dans
+un chapitre gnral de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
+de ces moines, et en prsence d'un cardinal. Il est vrai qu'un mdecin
+de Sienne[793], qui tait pourtant rival et antagoniste de _Fava_, le
+voyant dans cette position critique, vint gnreusement son secours.
+Paul, tout redoutable qu'il tait, ne sachant que rpondre leurs
+arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
+qui n'est pas toujours la mme chose; et jouant sur le nom de _Fava_,
+dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fve. N'en sois
+point surpris, rpondit _Fava_; rien ne convient mieux des hommes
+grossiers et dpourvus de sens et d'esprit que des fves. Et tous les
+moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
+frugal, ils se crurent aussitt des gens d'esprit. Le sujet de
+l'argumentation n'avait aucun rapport aux fves; Paul soutenait le
+sentiment d'Averros sur les puissances de l'ame: _Fava_ le combattait
+corps corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les noeuds de sa
+dialectique, que le monarque universel se dbattait, se tourmentait, se
+contredisait, sans pouvoir se dbarrasser des mains d'un si puissant
+adversaire. Le mdecin auxiliaire dit en levant la voix: c'est _Fava_
+qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transport de colre,
+s'cria sur-le-champ: _Bone Deus_! Voil Hrode et Pilate devenus amis!
+Ce qui parut si plaisant la grave assemble, qu'elle clata de rire,
+et leva la sance[794]; dnouement digne de la pice, et plus gai que ne
+l'taient souvent ceux de ces farces doctorales.
+
+[Note 793: _Ugo Benzi_.]
+
+[Note 794: Tiraboschi, _loc. cit._, p. 250 et 251.]
+
+Ce petit chec n'empcha point que Paul de Venise ne passt toujours
+pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servt de
+rgle pendant sa vie, qu'elle ne ft imprime aprs sa mort[795], et
+qu'encore, la fin du sicle, elle ne ft lue publiquement dans
+l'Universit de Padoue. On imprima aussi[796] ses commentaires sur
+plusieurs traits d'Aristote; sur la physique, la mtaphysique, les
+livres du monde, du ciel, de la gnration et de la corruption, des
+mtores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de clbrit,
+ne doivent pas tre fort rares; car on en fit en peu d'annes plusieurs
+autres ditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
+de les chercher, et qu'on ait le dsir ou le courage de les lire.
+
+[Note 795: Ce fut un des premiers livres imprims Milan; il le fut
+en 1474.]
+
+[Note 796: En 1476.]
+
+L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
+de leur prix ces restes de la philosophie des temps barbares. On
+connut enfin Aristote, non plus dfigur par les versions infidles et
+les interprtations visionnaires d'Averros et des autres Arabes, mais
+expliqu par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
+tudi sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
+On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit se perdre avec
+lui dans des rgions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
+gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral la
+dissection minutieuse des oprations de l'intelligence, et l'lvation
+des sentiments aux vaines subtilits de l'esprit.
+
+La jurisprudence tait toujours, aprs la thologie, ce qui conduisait
+le plus srement aux distinctions, aux emplois et la fortune[797].
+Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accrotre de plus en plus.
+Les Universits se disputaient les plus clbres, levaient l'envi
+leurs appointements, comme par une espce d'enchre, et
+s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe aprs une victoire.
+On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
+devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
+plus qu'aux philosophes; et si ces derniers taient les monarques du
+savoir, les monarques des arts libraux, les autres taient aussi les
+monarques des lois, comme Christophe de _Castiglione_, conseiller de
+Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
+jurisconsultes du temps, comme Raphal Fulgose de Plaisance, et
+plusieurs autres.
+
+[Note 797: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 371.]
+
+Jean d'Imola fut encore un de ces hommes immense renomme; le nombre
+de ses lves et leur fidlit en sont les preuves; quand il passa de
+l'Universit de Padoue celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
+venait de rouvrir[798], trois cents de ses coliers le suivirent, et six
+cents autres vinrent de Bologne exprs pour l'entendre[799]. Ce Jean
+d'Imola eut un lve qui ne fut pas moins clbre que son matre. Il
+tait de la mme ville, et quoique son nom ft Alexandre _Tartagni_, il
+ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laiss des
+ouvrages trs-volumineux sur le Code, le Digeste, les Dcrtales, les
+Clmentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donns
+selon l'usage du temps, il eut celui de Pre de la Vrit. Il faut
+croire qu'il le mrita; mais il noya cette vrit dans de trop gros et
+trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vrifier le fait. Le droit
+fodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
+blessent tous les droits de la proprit, de la justice et de la
+raison), le droit fodal eut un interprte, un r-ordonnateur et un
+commentateur clbre dans Antoine de _Prato Vecchio_, cr comte et
+conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprim
+plusieurs ouvrages[800].
+
+[Note 798: En 1402.]
+
+[Note 799: _Papadopoli, Hist. Gymn. Palav._, vol. I, p. 212.]
+
+[Note 800: Entre autres, Un _Rpertoire_ ou _Lexique du Droit,
+Repertorium vel Lexicon juridicum_, Milan, 1481, et deux autres
+_Rpertoires_, sur les _OEuvres de Barthole_, et sur les _OEuvres de
+Balde_, qui ont aussi t imprims depuis.]
+
+Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une rputation si grande et
+si universelle que Franois _Accolti_ d'Arezzo, ville fconde en hommes
+illustres, qui se firent gloire de substituer leur nom celui
+d'_Aretino_, se trouvant plus honors de leur patrie que de leur
+famille. Ce qu'un Azzon avait t au treizime, et un Barthole au
+quatorzime sicle, Franois _Accolti_ le fut au quinzime[801]. Il
+professa avec le plus grand clat dans les Universits de Ferrare, de
+Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprs du marquis
+_Borso_ d'Este, et du duc Franois Sforce; laissa un grand nombre
+d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Dcrtales, livres sur
+les lois romaines, traits sur diffrentes matires de droit et de
+jurisprudence; et de plus fut un savant hellniste, et traduisit, du
+grec en latin, plusieurs homlies de S. Jean Chrysostme, les lettres
+attribues Phalaris, et celles qu'on attribue aussi Diogne le
+Cynique. Quelques critiques avaient imagin un autre Franois d'Arezzo,
+ qui ils donnaient ces productions littraires, rimprimes plusieurs
+fois, pour en dpouiller notre jurisconsulte; mais _Mazachelli_ et
+_Tiraboschi_ lui en ont restitu toute la gloire. Il eut aussi celle de
+faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
+s'allier avec des tudes graves et des emplois importants.
+
+[Note 801: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 394.]
+
+Dans la foule de ces lgistes alors fameux, on remarque un Barthlemy
+_Cipolla_, Vronais, auteur, entre autres ouvrages imprims, d'un Trait
+_des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne_[802]; et plus
+encore un Pierre _Tommai_ de Ravenne, non pas tant peut-tre cause de
+son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
+peu en crdit parmi nous, que pour sa mmoire prodigieuse qui le rend
+une espce de phnomne, bon observer dans tous les pays et dans tous
+les sicles. vingt ans, il savait par coeur tout le code[803]; on lui
+indiquait une loi, il rcitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
+faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
+de diffrents docteurs sur cette loi, proposait et rsolvait toutes les
+difficults. Il retenait les leons entires de son professeur, les
+crivait mot pour mot, ou bien, au moment o elles finissaient, il les
+rcitait devant un grand nombre d'coliers, en remontant depuis les
+dernires paroles jusqu'au premires. Il les mettait en vers et les
+rptait sur-le-champ. Un prdicateur avait cit dans un seul sermon,
+cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalit de
+l'ame; le jeune _Tommai_ les rpta tous devant lui. Il retenait des
+sermons entiers, et les portait tout crits au prdicateur. Il lisait
+rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
+rptait aussitt dans le mme ordre. Mais voici quelque chose de plus
+fort: il jouait aux checs, un autre jouait aux ds, un troisime
+crivait les nombres que les ds marquaient chaque coup; _Tommai_
+dictait en mme temps deux lettres diffrentes, dont on lui avait
+prescrit le sujet: le jeu fini, il rptait tous les mouvements
+qu'avaient faits les checs, tous les nombres forms par les ds, et
+toutes les paroles de ses deux lettres, en commenant par la fin.
+
+[Note 802: _De Servitutibus urbanorum et rusticorum proediorum_.]
+
+[Note 803: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 411.]
+
+Il attribuait ces prodiges un art particulier de classer dans son
+esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
+merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer Venise, en 1491, sous le
+titre du Phoenix[804], livre qui a t rimprim plusieurs fois, et qui
+pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
+Bibliothque de la moyenne et basse latinit[805], qu'il l'a trouv si
+obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
+s'engager avec l'auteur dans des mthodes si compliques et si
+difficiles saisir. C'est ce Pierre _Tommai_, communment dsign sous
+le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
+de l'Allemagne, la fin du quinzime sicle[806]. Le duc de Pomranie,
+Bogislas, revenant d'un plerinage en Palestine, sjourna quelque temps
+ Venise. Son Universit de Gripswald tait tombe en dcadence; il
+voulut emmener avec lui un savant qui pt la relever. Il choisit Pierre
+de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors Padoue et Venise,
+obtint quoique avec peine son cong du doge, et partit avec le
+professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses lves qui taient
+Allemands voulurent le suivre. En arrivant Gripswald, il fut reu avec
+les plus grands honneurs. Il y professa quelques annes; mais, ayant
+perdu tous ses enfants l'exception d'un seul, il voulut retourner en
+Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrt par
+le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrme
+vieillesse obtenant les mmes succs, jouissant partout des mmes
+honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
+conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
+mais il n'est pas sans intrt de voir un savant Italien aller, quoique
+charg d'annes, rpandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
+peut aussi n'tre pas inutile de voir encore un exemple de ce que
+deviennent souvent au bout de trois ou quatre sicles, les succs les
+plus tendus et les renommes les plus brillantes.
+
+[Note 804: _Phoenix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
+quidem et facilis, sed re ips et usu comprobat introductio_.]
+
+[Note 805: Vol. VI, p. 58.]
+
+[Note 806: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 414.]
+
+On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
+professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulire peut
+engager conserver, ceux de Barthlemy _Soccino_ de Sienne, et de son
+antagoniste le clbre Jason _dal Maino_; ils disputrent souvent
+ensemble dans l'Universit de Pise, et leurs combats firent tant de
+bruit, que Laurent de Mdicis voulut en tre tmoin, et fit, un jour,
+exprs le voyage[807]. Ce jour-l, les deux rivaux firent preuve gale
+de leur prsence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, press
+par son adversaire, imagina, pour lui chapper, d'inventer sur-le-champ
+un texte et de le citer l'appui de son opinion. _Soccino_ s'en
+aperut, inventa aussitt un texte contraire, et le cita en faveur de la
+sienne. Je voudrais bien savoir, dit le premier, o tu as t prendre
+ce texte; c'est, rpondit le second, tout auprs de celui que tu viens
+de citer toi-mme. _Soccino_ tait un homme d'un esprit mordant,
+joueur, libertin et prodigue; malgr les chaires lucratives qu'il
+remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre[808], et ne
+laissa mme pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractre et une
+conduite tout--fait contraires. Sa vie fut rgulire et honore. Il fut
+charg par les ducs de Milan de plusieurs missions d'clat qu'il remplit
+avec dignit. Il reut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
+prononc un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
+le Maure, celui de Patrice et la charge de snateur. Quand Louis XII se
+rendit Milan, aprs la prise de Gnes, la renomme de Jason lui
+inspira la curiosit de l'entendre. Le roi se rendit donc l'Universit
+avec une suite nombreuse, o se trouvaient cinq cardinaux; Jason rcita
+une de ses leons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
+professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
+familirement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
+ne s'tait point mari; c'est, rpondit l'ambitieux Jason, afin que le
+pape puisse apprendre par le tmoignage de V. M. que je ne suis pas
+indigne du chapeau de cardinal. Paul Jove, en rapportant ce fait[809],
+dont il fut tmoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
+tmoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
+On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort[810], peut-tre du
+chagrin de ne le pas avoir.
+
+[Note 807: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 421.]
+
+[Note 808: En 1507.]
+
+[Note 809: _Elog. Doctor. Vir._, p. 126.]
+
+[Note 810: Il mourut Pavie, le 22 mars 1519.]
+
+Le droit canon conduisait plus aisment que le civil cet honneur si
+envi par Jason. Il eut alors un nombre peut-tre plus grand encore de
+professeurs savants et fameux; mais si, dans l'tat actuel des lumires,
+on s'intresse mdiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
+verbeux commentateurs, on s'intresse moins encore aux Dcrtales, aux
+Clmentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus clbres de ces
+canonistes furent en mme temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
+a donc dj vu le nom de ceux qui pouvaient mriter quelque mention
+particulire, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
+sera jamais dans un grand crdit chez aucun peuple, sans prouver, par
+cela mme que, chez ce peuple, la lgislation est mauvaise, et par
+consquent la civilisation imparfaite.
+
+Le crdit dont peut jouir la mdecine ne prouve pas la mme chose; il
+prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
+et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
+vie et de rendre la sant. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
+les sicles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la mdecine
+quand on l'a nomme un art incertain et conjectural. L'exprience et
+l'tude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
+changer en axime ses doutes et ses conjectures; mais quel tait, au
+quinzime sicle l'tat de ces deux guides ncessaires? On suivait
+aveuglment des systmes dpourvus d'expriences, ou un empyrisme sans
+systme. La nature tait encore toute couverte de ce voile que l'on
+commence soulever. La mdecine tait pourtant trs-honore. Dans
+presque toutes les Universits elle tait enseigne avec clat; elle ne
+menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
+elle tait elle-mme une charge, une fonction, une dignit fonde sur la
+base trs-solide de l'attachement la vie.
+
+Elle fut surtout dans un haut crdit Milan, sous Philippe-Marie
+Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des mdecins, et ne
+leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, table, la chasse,
+partout et toujours, il fallait qu'il en et auprs de lui, la moindre
+douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
+coutait leurs conseils, mais ce n'tait pas toujours pour les suivre.
+Quand ils contrariaient ses desseins ou ses gots, il n'en faisait qu'
+sa volont; et si les mdecins s'obstinaient, il les chassait de sa
+cour[811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
+Milan fut donc alors la ville d'Italie o ils fleurirent en plus grand
+nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universits, ils
+furent aussi trs-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
+sicle, en Italie, les noms d'une quantit prodigieuse de professeurs,
+dont plusieurs ont laiss, dans des ouvrages peine connus aujourd'hui
+des gens de l'art, des preuves assez mdiocres de leur savoir; on ne
+voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
+des pas ou des progrs rels la science. Il serait inutile de rpter
+ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire teinte et des souvenirs
+effacs.
+
+[Note 811: _Pier Candido Decembrio_ dans sa Vie de Philippe-Marie
+_Visconti, Script. Rer. ital._, vol. XX.]
+
+Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulires
+attachent de l'intrt; Michel Savonarole, professeur Padoue, et
+grand-pre du trop fameux Dominicain Jrme Savonarole, laissa, outre
+quelques ouvrages de profession, un loge de Padoue, qui contient
+d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
+Muratori l'a jug digne d'entrer dans sa grande collection[812]. Pierre
+_Leoni_ de Spolte ne se livra pas seulement la mdecine, mais la
+philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
+sans doute ce qui le fit appeler auprs d'un malade dont la mort
+entrana la sienne. N'ayant pu sauver la vie Laurent de Mdicis, il
+fut trouv noy dans un puits, Correggio. On dit alors qu'il s'y tait
+jet de dsespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
+de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
+dans une de ses lgies italiennes[813], et qui l'histoire impute
+cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Mdicis, fils de
+Laurent[814].
+
+[Note 812: _Scriptor. Rer. ital._, vol. XXIV.]
+
+[Note 813: C'est celle qui termine l'dition de Padoue, Comino,
+1723, in-4., p. 412.]
+
+[Note 814: Tiraboschi, t. VI, p. 345.]
+
+Gabriel _Zerbi_, de Vrone, eut une mort encore plus funeste. Aprs
+avoir profess la mdecine Rome et Padoue, il la professait Venise
+lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqu d'une maladie grave,
+y envoya demander un habile mdecin. Gabriel, choisi par le doge,
+partit, gurit le Turc, reut de riches prsents et revenait
+trs-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmen dans ce voyage.
+ peine tait-il en chemin, que le Turc, s'tant livr quelques excs,
+retomba malade et mourut. Ses enfants souponnrent le mdecin italien
+de l'avoir empoisonn; on le poursuivit, on l'atteignit, et aprs lui
+avoir donn l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
+fit prir du mme supplice[815]. Ce malheureux _Zerbi_ a laiss un livre
+de mtaphysique, et un autre d'anatomie[816], dont M. Portal donne un
+extrait dans l'histoire de cette science[817]. Jean _Marliani_, de
+Milan, fut la fois mathmaticien, philosophe et mdecin clbre. Il
+donnait des leons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
+suivre, mme des pays trangers. On le nommait en philosophie un
+Aristote, un Hippocrate en mdecine, en astronomie un Ptolme; cela ne
+nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
+magnifiques lui furent donns dans un dit du duc de Milan[818].
+_Marliani_ crivit, dans ces trois diffrents genres, beaucoup
+d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
+rputation de l'auteur[819]. Alexandre _Achillini_, Bolonais, frre du
+pote Jean Philote, dont nous avons parl, fut plus clbre philosophe
+que mdecin[820], et ce nom d'_Achillini_, port, dans le sicle
+suivant, par un second pote petit-fils du premier, fut encore plus
+illustr en posie qu'en philosophie et en mdecine.
+
+[Note 815: _Valerianus, de Infel. Liter._, l. I.]
+
+[Note 816: _Medicus theoricus_, c'est--dire, le professeur de
+mdecine thorique.]
+
+[Note 817: Tom. I, p. 247 et suiv.]
+
+[Note 818: Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'dit est du 26 septembre
+1483.]
+
+[Note 819: Voyez-en la liste dans _Argelati, Bibl. Script. Mediol_,
+t. II, part. I.]
+
+[Note 820: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 359.]
+
+_Niccol Leoniceno_, de Vicence, mrite un article part, sinon comme
+mdecin, du moins comme savant littrateur, et comme l'un des plus forts
+rudits de ce sicle o il en existait de si forts. Il traduisit le
+premier, en latin, les OEuvres de Galien. Pratiquant peu la mdecine, je
+sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
+j'instruis les mdecins. On distingue entre ses ouvrages, celui o il
+examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont crit
+sur les simples employs comme mdicaments[821], ce livre lui fit des
+querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
+entrait dans son rgime de ne se fcher jamais. Son empire sur toutes
+ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnrent une sant
+inaltrable; il vcut jusqu'en 1524, et mourut quatre-vingt-seize ans.
+Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
+Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
+crivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle _mal
+franais_, qu'on nomme en France _mal de Naples_, et qui, dit-on, ne
+commena tre connue en Europe qu'en 1494[822]. On a enfin de lui
+trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
+qui annoncent des connaissances aussi varies qu'tendues.
+
+[Note 821: _Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
+medicaminibus scripserunt errores notati_, etc.; Bude, 1532, in-fol.]
+
+[Note 822: _De Morbo Gallico_, Venise, Alde, 1497. Les OEuvres de
+_Leoniceno_ ont t recueillies, Ble, 1533, in-fol.]
+
+L'astronomie tait encore alors trop souvent accompagne des rveries de
+l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
+dshonorante escorte. La crdulit des grands tait l'encouragement de
+la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en tait
+pas moins entour que de mdecins. L'historien de sa vie[823] nomme avec
+soin tous ceux qu'il fit venir sa cour, et dcrit les formes
+superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
+Ils perdirent tout en le perdant. Franois Sforce n'tait pas homme
+leur donner de l'emploi[824]; leurs noms ne furent plus prononcs sous
+son rgne qu'avec le mpris qui leur tait d. Parmi ceux qui joignirent
+ quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
+astronomiques, on distingue Jean _Bianchini_, Bolonais, selon les uns,
+et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, o
+sont combins tous les mouvements des plantes; elles furent rimprimes
+plusieurs fois dans le sicle suivant[825], et valurent leur auteur,
+de la part de l'empereur Frdric III, la permission, pour lui et pour
+ses descendants, d'ajouter l'aigle imprial leurs armes[826]. Un autre
+Ferrarois, Dominique-Marie _Novara_, fit un prsent plus prcieux au
+monde; il lui donna le grand Copernic. Ce _Novara_ tait un gnie hardi
+et qui aimait se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
+impossible que le jeune Copernic, son lve, qu'il associait toutes
+ses observations astronomiques, et reu de lui les premires ides de
+son Systme du monde.
+
+[Note 823: _Pier Candido Decembrio, ub. supr._]
+
+[Note 824: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.]
+
+[Note 825: _Id. ibid._, p. 299.]
+
+[Note 826: _Id. ibid._, p. 302.]
+
+J'en suis fch pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
+astrologues les plus connus de ce sicle un des ses plus savants
+musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseigne dans les coles
+publiques, et qui tait au nombre des sept arts, n'tait que le
+plain-chant. Mais l'art avait fait des progrs, et la musique, telle
+qu'elle tait au temps dont nous parlons, n'avait point, proprement
+parler, d'cole. Louis Sforce fut le premier qui pensa en fonder une
+pour elle Milan; et le premier professeur de cette cole fut
+_Franchino Gaffurio_. Il tait n Lodi, le 14 janvier 1451[827]; dans
+sa jeunesse, il alla montrant son art Vrone, Mantoue, Gnes et
+jusqu' Naples. Chass de cette dernire ville par la peste et par les
+incursions des Turcs, il revint Lodi, o il enseignait la musique aux
+enfants, lorsqu'il fut appel Milan par Louis-le-Maure[828]. Il y
+composa plusieurs ouvrages estims, sur la thorie et la pratique de cet
+art[829], et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
+auteurs sur la musique. Il tait de plus assez bon pote, trs-habile en
+astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
+et non d'astronomie qu'il fut professeur Padoue en 1522, lorsque la
+chute de Louis Sforce, et les rvolutions de Milan eurent renvers sa
+chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
+temps aprs.
+
+[Note 827: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.]
+
+[Note 828: En 1484.]
+
+[Note 829: _Theoricum opus harmonic disciplin_, Milan, 1492,
+in-fol.; _Practica Music utriusque cants, ibid._, 1496; _de armo nic
+Musicorum instrumentorum, ibid._, 1418.]
+
+La Toscane fut un des tats de l'Italie o les tudes astronomiques
+furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
+o l'astrologie judiciaire y mla le plus ses erreurs. On croit que
+Marsile Ficin lui-mme eut la faiblesse d'y donner quelque crance. Pic
+de la Mirandole rsolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
+Trait en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'aprs sa
+mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
+astronome et astrologue _Lucio Bellanti_ y rpondit par une _Dfense de
+l'astrologie_[830], aussi en douze livres, prcds d'un livre de
+questions _sur la vrit de l'astrologie_[831]. L'auteur parat de la
+meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
+estime de celui qui il rpond. Il regrette que ceux qui ont publi son
+ouvrage aprs sa mort, aient imprim cette tache son nom, et il ne
+doute pas que s'il et vcu, il n'et supprim une production si peu
+digne de lui[832]. _Lorenzo Buonincontri_ de _San Miniato_ mla aussi
+les rveries astrologiques la science de l'astronomie, et mritait,
+plus qu'aucun autre, d'en tre exempt[833]. Oblig de quitter sa patrie
+ds sa jeunesse, il eut pendant plusieurs annes une destine errante.
+Il passa ensuite Naples auprs du roi Alphonse. Il y expliqua le pome
+de l'_Astronomie_ de Manilius, et compta le clbre _Pontano_ parmi ses
+disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
+prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamtres,
+intitul _Des Choses naturelles et divines_[834], o il mle, selon son
+caprice, un abrg de la religion chrtienne avec des folies
+astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de gographie
+et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
+dont une partie est imprime dans le grand recueil de _Muratori_[835],
+et l'_Histoire des Rois de Naples_, aussi imprime en grande partie dans
+un autre recueil[836]. Malgr tout son savoir et tous ses talents, il
+vcut pauvre, et ne dut peut-tre qu' la libralit du cardinal
+_Riario_ de ne pas mourir de misre.
+
+[Note 830: _Astrologi defensio contra Joannem Picum Mirandulanum_.]
+
+[Note 831: _De Astrologi veritate liber Qustionum_.]
+
+[Note 832: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.]
+
+[Note 833: _Id. ibid._, p. 306.]
+
+[Note 834: _Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus coelestibus
+libri tres_.]
+
+[Note 835: Depuis 1360 jusqu'en 1458. _Script. Rer. ital._, vol.
+XXI.]
+
+[Note 836: _Delitioe eruditorum_, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.]
+
+Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus clbre,
+et qui fut le plus entirement l'abri des folies qui dgradaient alors
+cette science, c'est Paul _Toscanelli_, n Florence, en 1397[837],
+auteur du superbe Gnomon de la cathdrale de cette ville, dont le savant
+La Condamine, en passant Florence, en 1755, eut la gloire de
+solliciter et d'obtenir la rparation. Le savoir de _Toscanelli_ tait
+si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
+Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
+orientales. _Toscanelli_ rpondit aux questions qui lui furent faites,
+par deux lettres, l'une adresse Fernando Martinez, chanoine de
+Lisbonne, l'autre Christophe Colomb: il y joignit une carte de
+navigation, relative ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
+conseils, au succs de l'entreprise[838]. C'est aux astronomes, c'est
+aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
+les services que cet illustre Florentin rendit la science. En parlant
+de ses deux rponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
+toucher un sujet dont l'intrt plus gnral veut que nous nous y
+arrtions davantage. Le got pour les navigations lointaines, et
+l'ardeur pour les dcouvertes, qui rgnait alors, en produisirent une
+jamais clbre, l'un des grands vnements qui signalent ce sicle
+mmorable, et qui en doit terminer le tableau.
+
+[Note 837: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 308.]
+
+[Note 838: Voy. la Vie de Christophe _Colombo_, par Ferdinand
+_Colombo_ son fils, et le Trait sur le Gnomon de Florence, par l'abb
+Ximens.]
+
+La passion pour les voyages de long cours tait ne depuis long-temps en
+Italie. Ds la fin du treizime sicle, le Vnitien Marc-Paul avait
+publi la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
+ la Chine et au Japon; elle avait excit de toutes parts le dsir de
+l'imiter, de dcouvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
+merveilles. Le nombre des voyageurs fut considrable dans le quatorzime
+sicle, et les Portugais qui, dans le quinzime, semblrent inspirs par
+le gnie des dcouvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
+cooprateur, ou plutt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
+t long-temps incertaine, que Gnes, Plaisance et le Montferrat se sont
+disputs, mais qu'un savant Pimontais a rcemment et dfinitivement
+prouv appartenir au Montferrat[839]. Celui-ci s'lanant plus loin
+dans la carrire, non content de dcouvertes partielles, ajouta une
+quatrime partie au globe, et fit l'ancien univers le prsent d'un
+nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux parat avoir
+dmontr que _Colombo_ tait n dans le Montferrat, au chteau de
+_Cuccaro_, qui appartenait sa famille., donna son nom cette partie
+nouvelle de la terre, qui a exerc depuis une si grande influence sur
+les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait os
+dcider encore si ce n'a pas t en gnral, et tout considrer, une
+influence funeste.
+
+[Note 839: Aprs avoir examin les trois opinions contradictoires
+qui existaient au sujet de la patrie de Christophe _Colombo_, Tiraboschi
+s'tait dcid en faveur de Gnes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
+_Galeani Napione_, de l'acadmie de Turin, a rfut Tiraboschi par une
+Dissertation, insre d'abord dans les Mmoires de cette illustre
+acadmie (_Littrature et Beaux-Arts_, anne 1805), rimprime depuis,
+avec des augmentations considrables, Florence, 1808, in-8.; et il
+parait avoir dmontr que _Colombo_ tait n dans le Montferrat, au
+chteau de _Cuccaro_. qui appartenait sa famille.]
+
+_Cristoforo Colombo_, n en 1442 _Cuccaro_, dans le Montferrat, de
+parents nobles, mais pauvres, transport Gnes encore enfant, montra,
+ds sa jeunesse, un got dcid pour la mer. Il fit son apprentissage
+avec un clbre corsaire, son parent, et du mme nom que lui. Ayant fait
+un commencement de fortune, il s'associa son frre, Barthlemy
+_Colombo_, qui dessinait trs-habilement des cartes gographiques
+l'usage des navigateurs. Ils s'tablirent tous deux Lisbonne, o
+Christophe se maria. En observant les cartes gographiques de son frre,
+et en coutant les rcits que les navigateurs portugais faisaient de
+leurs voyages, il conut les premires ides de sa dcouverte. Ce fut
+alors qu'il crivit Paul _Toscanelli_, et qu'il en reut une rponse
+propre l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
+dpenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. _Colombo_ fit d'abord au
+snat gnois l'hommage de ses projets: on les traita de rves et de
+visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
+commissaires qu'il nomma eurent l'indignit de drober _Colombo_ ses
+cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
+heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
+Portugal comme il en tait parti. _Colombo_ indign abandonne ce pays,
+envoie son frre en Angleterre, passe lui-mme en Espagne, proposant
+partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agrer personne. Il
+crivit la cour de France, qui peine daigna lui rpondre. Un moine
+franciscain, nomm _Marchena_[840], reparla de lui la cour d'Espagne;
+on l'couta enfin; mais les prtentions de _Colombo_ parurent trop
+fortes, et ayant encore prouv des refus, il tait prt quitter
+l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
+dispositions de la cour. Au milieu de la joie que rpandit cette
+conqute, la reine Isabelle, sollicite de nouveau, adopta
+dfinitivement le projet. _Colombo_ fut appel, reu avec honneur, et
+cr, par des lettres-patentes, amiral perptuel et hrditaire dans
+toutes les les et continents qu'il viendrait dcouvrir, vice-roi et
+gouverneur de ces mmes pays, avec la dixime part de tout ce qu'ils
+pourraient produire, outre le remboursement de ses dpenses.
+
+[Note 840: _Fra Giovanni Perez de Marchena_.]
+
+Le 3 aot 1492 fut le jour mmorable o il partit du port de Palos avec
+trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
+tente[841]. On sait quel fut le succs de ce premier voyage, les
+dcouvertes qu'il fit, et la rception magnifique et triomphante qui lui
+fut faite Barcelonne, lorsqu'il y parut son retour. Dix-sept
+vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expdition, aussi
+glorieuse que la premire, fut trouble par les manoeuvres de l'envie.
+_Colombo_ revint en Espagne, et les dconcerta par sa prsence. Mais
+son troisime voyage, lorsqu'aprs avoir dj donn cette cour
+plusieurs les, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaque, la
+Trinit, il avait commenc dcouvrir le continent qu'il prenait encore
+pour une le, l'envie obtint un premier triomphe: _Colombo_ fut destitu
+de ses emplois, et ramen en Europe charg de fers. Ds qu'il put se
+faire entendre, il cessa de paratre coupable, et cependant toute la
+grce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrime voyage[842]
+s'exposer de nouveaux dangers, pour conqurir un gouvernement ingrat
+des terres et des richesses nouvelles. son dernier retour en Espagne,
+en 1504, il se trouva priv d'un puissant appui. La reine Isabelle
+n'tait plus. Ferdinand, prvenu par les ennemis de _Colombo_, n'eut
+plus personne auprs de lui pour le dfendre. Des dlais, de vaines
+promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique rcompense
+de tant de travaux et de services: et tandis que les trsors de la
+Castille se grossissaient chaque jour du produit des dcouvertes de ce
+grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
+fatigues, l'ge de soixante-cinq ans.
+
+[Note 841: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.]
+
+[Note 842: En 1502.]
+
+Lorsqu'il eut t dpossd de ses emplois et amen captif en Europe, un
+autre amiral fut charg de continuer la dcouverte du Nouveau Monde. Cet
+amiral, nomm Alphonse d'_Ojeda_, avait sur sa flotte un homme destin
+recueillir la gloire de cette expdition et de celles du malheureux
+_Colombo_. Il se nommait _Amerigo Vespucci_. N Florence le 9 mars
+1451[843], d'une famille noble, il fut envoy par son pre en Espagne,
+pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient Sville les
+dcouvertes de _Colombo_ lui inspirrent le dsir d'en faire de
+semblables. Il tait trs-instruit en astronomie, en cosmographie, et
+avait appris la navigation, soit dans des voyages prcdents, soit par
+des tudes que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
+la flotte d'Alphonse d'_Ojeda_ partit, il obtint du roi d'y tre
+employ. Quelques auteurs ont prtendu qu'il fut lui-mme commandant de
+cette flotte, mais l'autre opinion parat beaucoup plus probable. On
+l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
+erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abord
+le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant _Colombo_ avait
+dcouvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, aprs plusieurs
+voyages signals par des dcouvertes, dont il a laiss la description
+dans des lettres que l'on possde imprimes[844], il revint en Espagne,
+et fut fix Sville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
+emploi tait d'examiner tous les pilotes, et de leur dsigner les routes
+qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions trs-convenables,
+dit le judicieux _Tiraboschi_[845], pour un homme vers dans la science
+de la navigation, mais au-dessous du mrite de celui qui aurait
+command en chef une flotte, et dcouvert le continent d'un nouveau
+monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
+immortel, en le donnant aux pays nouvellement dcouverts. En dessinant
+les cartes pour servir de guides la navigation des pilotes, il
+indiquait le nouveau continent par le nom d'_America_[846], et ce nom,
+rpt par les navigateurs et par les pilotes, devint bientt universel.
+Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est rest au
+Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'_Amerigo
+Vespucci_ pour le lui donner, suivant l'observation trs-simple et
+trs-juste des auteurs de l'Histoire des voyages[847], aprs une si
+longue possession, il est trop tard pour les combattre.
+
+[Note 843: _Bandini, Vita di Amerigo Vespucci_, Florence, 1745,
+in-4., cap. II, p. XXIV.]
+
+[Note 844: la suite de sa Vie, crite et publie par _Angelo Maria
+Bandini, ub. supr._]
+
+[Note 845: Tom. VI, part. I, p. 190.]
+
+[Note 846: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 847: Traduite et rdige par l'abb Prvt, t. XLV, p. 255.]
+
+Les Florentins qui ont conserv de leurs anciennes moeurs l'usage de
+tenir fortement la gloire de leurs illustres concitoyens, dfendent
+celle de ce clbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
+Espagnols, les Gnois, et qui sont, malgr leurs efforts, adopts par
+les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intgres. Ils
+tiennent, pour ainsi dire, ternellement allum devant son nom le
+_Fanale_ qui le fut devant sa maison, par dcret de la rpublique[848].
+C'tait un honneur que leurs aeux n'accordaient qu' ceux qui avaient
+bien mrit de la patrie.
+
+[Note 848: _Bandini, Vita_, etc., p. XLV.]
+
+Quand le bruit des voyages d'_Amerigo Vespucci_ et l'clat de son nom se
+rpandirent dans l'Europe, on fit des ftes Florence, et la seigneurie
+envoya, devant la maison de sa famille, les lumires qui y restrent
+allumes pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait _il
+Fanale_. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles taient
+obligs d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
+palais, pour se montrer d'accord avec l'allgresse publique. C'est ainsi
+que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.
+
+Tel fut le mmorable vnement qui termine avec tant d'clat l'histoire
+du quinzime sicle. Si l'on parcourt d'un oeil rapide son tendue
+entire, on en voit les diffrentes parties marques par diverses
+poques, qui sont lies ensemble comme les actes d'un drame. Au
+commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
+sicle pass, les trois grands phnomnes qui ont paru sur l'horizon
+littraire, la langue fixe par eux, et les modles inimitables qu'ils
+ont laisss. On reconnat que s'il est jamais possible de s'lever
+leur hauteur, c'est en suivant la mme route, en marchant avec eux sur
+les pas des anciens, en se pntrant des beauts de leur langage, de la
+sublimit de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
+galement naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
+naissante, on se livre tout entiers la recherche des ouvrages des
+anciens et leur tude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
+langue crite, et le grec seul est encore une langue savante. On
+redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en possder les monuments.
+Nulle dpense n'est pargne, nulle peine ne rebute, nul voyage
+n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entire: un
+commerce s'tablit en Orient, non pour des objets matriels de
+consommation ou de luxe, mais pour les trsors de l'ame et les richesses
+de l'esprit. L'Italie est ainsi prpare, quand l'Orient s'croule, et
+jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
+littrateurs disperss, emportant avec eux, comme leurs dieux pnates,
+non les statues de leurs anctres, mais les productions de ces grands
+gnies et leurs chefs-d'oeuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
+bien disposs les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
+trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
+Des chaires s'lvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
+retrouve son lyce et Platon son acadmie.
+
+Mais ces richesses drobes par les Grecs fugitifs aux flammes qui
+avaient consum tout le reste, et celles qu'on avait retires avec tant
+de peine du fond des clotres d'Europe, o tant d'autres avaient pri,
+pouvaient prir encore. Le temps et ses rvolutions, la guerre et ses
+fureurs, pouvaient amener un dernier dsastre que rien n'aurait pu
+rparer. Un art conservateur et propagateur est donn aux hommes.
+L'imprimerie est invente, et les oeuvres du gnie, et les oracles de la
+vrit sont dsormais imprissables. Enfin l'univers connu ne parat
+plus suffire l'ambition de l'esprit humain, au dsir qu'il a
+d'accrotre ses lumires et ses jouissances; il se trouve trop serr
+dans cet univers; on en dcouvre un autre, nouveau thtre o il
+s'lance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
+d'arracher la nature ses derniers secrets.
+
+Heureux les hommes s'ils n'y taient conduits que par ces nobles
+passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
+elle n'entranait sa suite la ruine, la dvastation, les infirmits
+nouvelles, les flaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
+humain, l'extinction de races entires, l'esclavage d'autres races,
+accompagn des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
+de ces excs par des atrocits non moins horribles! Mais, telle est la
+malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
+donne dans une mesure ingale. Il lutte en vain contre cette ingalit
+primitive; et ds qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
+furent permis, il semble que la fatalit de sa nature augmente en
+proportion le nombre et l'intensit de ses maux.
+
+Cependant soyons justes: connaissons nos misres, mais ne les exagrons
+pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrs de l'esprit
+humain, pendant prs de dix sicles, nous avons constamment observ que
+du moment o les lumires, teintes par la combinaison simultane de
+plusieurs causes que nous avons tch de connatre, recommencrent au
+dixime sicle jeter une faible lueur, elles ont toujours t
+croissant, sans faire un seul pas rtrograde, jusqu'au moment o nous
+voil parvenus; qu'aucun des maux qui affligrent alors l'Italie et
+l'Europe, ne vint de ces progrs de l'esprit, mais des sources trop
+connues et trop compliques du malheur de toutes les socits civiles;
+qu'au contraire, mesure que les lumires se sont accrues, que les
+plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
+multiplis, purs et agrandis, la triste condition humaine s'est
+adoucie, l'homme a repris la fois plus de noblesse, de vertus et de
+bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
+sources d'infortunes, pour que l'arrt de sa destine ft accompli, et
+pour que leur masse pt surpasser encore celle de ses jouissances et de
+la flicit convenable sa nature.
+
+Nous verrons cette vrit consolante confirme dans la suite par les
+autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus parcourir des
+poques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
+dissipe: les tnbres du faux savoir, et la triste lueur du pdantisme
+font place au jour pur de la saine littrature, de l'rudition choisie
+et du got; les grands modles ont reparu dans tous les genres, et les
+esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
+sicle, pour rpandre avec profusion leurs inventions et leurs trsors.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTES.
+
+
+Page 9, ligne 24. Bientt la mort de son pre et les soins de famille
+qui en furent la suite le rappelrent (Boccace) Florence.--Une des
+lettres attribues Boccace, et imprimes, t. IV de ses OEuvres, dition
+de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on
+donne ici la mort de son pre, et mme celle de plusieurs autres
+vnements de sa Vie. Cette lettre, adresse _Cino da Pistoja_ (_ub.
+supr._ p. 34), est date du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort
+rcente de son pre, qui le laissa, l'ge de vingt-cinq ans, matre
+de ses volonts. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a
+t suppose par _Doni_, qui la publia le premier dans les _Prose
+Antiche di Boccacio_, etc., que _Cino_ ne fut point le matre de
+Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle
+contient ne peuvent tre d'aucune autorit. (Voy. _Mazzuchelli, Scritt.
+ital._, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)
+
+
+Page 46, note.--_Au Rinouviau_, etc. Je parle ici selon le prjug
+commun, en attribuant, comme M. _Baldelli_, au roi de Navarre cette
+chanson, qui offre le premier modle de l'_ottava rima_; elle ne se
+trouve point dans les manuscrits des posies de Thibault. La Ravallire,
+qui les a publies, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans
+son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent Gace
+Bruls; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le
+savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet ce vieux pote
+qu'elle appartient.
+
+
+Page 53, ligne 27 et suiv. L'ouvrage (l'_Amorosa Visione_ de Boccace),
+dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la premire lettre
+du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une
+_canzone_ en vers trs-rguliers, etc. Voici, pour exemple, le premier
+des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'oeuvre de posie, mais de
+patience, et une singularit potique.
+
+ _Mirabil cosa forse la presente
+ Vision vi parr, donna gentile,
+ A riguardar, si per lo nuovo stile,
+ S per la fantasia ch' nella mente.
+ Rimirando vi un d subitamente
+ Bella, leggiadra et in abit' umile,
+ In volont mi venue con sottile
+ Rima tractar, parlando brievemente.
+ Adunque a voi cu'i tengho, donna mia,
+ Et chui senpre disio di servire,
+ La raccomando, madama Maria,
+ E priegho vi se fosse nel mio dire
+ Difecto alcun per vostra cortesia
+ Corregiate amendando il mio fallire.
+ Cara fiamma, per cui'l core o caldo,
+ Que' che vi manda questa visione
+ Giovanni di Boccaccio da Certaldo_.
+
+Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la
+premire de l'un des tercets du pome; ainsi le premier vers: _Mirabil
+cosa forse la presente_, ayant vingt-six lettres, contient les premires
+lettre de vingt-six tercets, et rpond aux soixante-dix-huit premiers
+vers du pome. Le premier mot lui seul, _mirabil_, correspond aux vingt
+et un premiers vers, de cette manire:
+
+ 1. _Move nuovo disio l'audace mente,
+ Donna leggiadra, per voler cantare
+ Narrando quel ch' amor mi f presente
+
+ 2. In vision, piacendol dimostrare
+ All' alma mia da voi presa e ferita
+ Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.
+
+ 3. Recando adunque la mente smarrita,
+ Per la vostra virtu, pensier' al cuore,
+ Che gi temeva di sua poca vita,
+
+ 4. Accese lui d'un s fervente ardore
+ Ch' uscita fuor di se la fantasia
+ Subito corse in non usitato error.
+
+ 5. Ben ritenne per il pensier di pria
+ Con fermo freno, et oltra ci rilenne
+ Quel che pi caro di nuovo sentia,
+
+ 6. In cui veghiand', allor mi sopravenn
+ Ne' membr' un sonno s dolce soave
+ Ch' alcun di lor' in se non si sostenn.
+
+ 7. Li me posai, e ciascun' occhio grave
+ Al dormir diedi, per li quai gli aguati
+ Conobbi chiusi sotto dolce chiave_.
+
+_Claricio d'Imola_, qui a imprim ces deux sonnets et la _canzone_, ou
+plutt le _madrigale_, la fin de son apologie de Boccace, aprs le
+pome de l'_Amorosa Visione_, premire dition, 1521, in-4., a fort
+bien observ que ces trois pices peuvent servir faire connatre
+l'orthographe que Boccace employait, et les diffrences survenues cet
+gard du quatorzime au seizime sicle. On voit en effet, par le
+sixime vers du sonnet, qu'on n'crivait pas alors _et_ autrement qu'en
+latin, et que cette particule ne prenait pas un _d_ devant une voyelle,
+par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitime
+vers, qu'on crivait _tractare_ par un _c_, comme les Latins, au lieu du
+double _tt, trattare, etc._ En mettant au premier de ces deux mots un
+_d_, et au second un double _t_, on ne retrouverait plus les initiales
+des tercets correspondants. Cette observation parat avoir chapp M.
+_Baldelli_, qui a insr ces trois pices dans le Recueil qu'il a publi
+des _Rime di Messer Giov. Boccacci_, Livourne, 1802, in-8., p. 105 et
+suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de
+l'ancienne, et notamment dans ce huitime vers du premier sonnet,
+_trattar_, au lieu de _tractar_. La mme remarque s'applique aux mots
+_tengo_, du neuvime vers, qu'il faut crire _tengho_ pour se retrouver
+avec l'orthographe du pome; _difetto_, du treizime vers, qui est ici
+au lieu de _difecto_; et, ce qui est plus remarquable, _ho_, au lieu de
+_o_, dans le premier vers du tercet ajout: _Cara fiamma per ciu'l core
+o caldo_. Cette premire personne du prsent; crite par l'_o_ simple,
+et non pas par _ho_, comme dans M. _Baldelli_, prouve que Boccace
+l'crivait ainsi; il n'crivait donc pas _ho_, comme on l'a fait depuis,
+et comme Mtastase et d'autres crivains en vers et en prose ont
+rcemment cess de le faire.
+
+ cette gne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore
+celle de diviser son _Amorosa Visione_ en cinquante chants, tous d'un
+nombre de vers parfaitement gal. Chacun de ces chants a vingt-neuf
+tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de _chiusa_, pour
+chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le pome entier, quatre
+mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant,
+o il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers la somme
+totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un pome dans ce
+genre pour sa matresse, on en concluerait qu'il ne serait ni pote ni
+amoureux: Boccace tait cependant l'un et l'autre; mais les temps sont
+changs.
+
+
+Page 114, note(4)--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chnier n'tait
+point encore attaqu de sa dernire maladie; et, malgr l'tat
+habituellement inquitant de sa sant, on pouvait encore esprer de le
+conserver long-temps: on tait loin de croire aussi prochaine la perte
+irrparable qu'ont faite en lui la Littrature franaise et l'Institut.
+
+
+Page 153, addition la note(2).--L'dition de Florence, Giunta, 1605,
+est celle qui fut faite d'aprs l'excellent travail de _Bastiano de'
+Rossi_, surnomm l'_Inferigno_ dans l'acadmie de la Crusca. Les
+ditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de _Cresenzio_
+s'taient multiplies, et il n'y en avait aucune qui ne ft remplie des
+fautes les plus grossires; il y en avait mme un trs-grand nombre dans
+la premire dition de 1478. Les acadmiciens voulant se servir
+frquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant
+aucune dition laquelle ils pussent se fier, _Bastiano de' Rossi_ se
+chargea d'en prparer une qui pt tre regarde comme classique. Il
+confra les principales ditions entre elles et avec les six meilleurs
+manuscrits, et parvint redonner au texte de cette lgante traduction,
+sa puret primitive. C'est se savant philologue qui a rduit l'ouvrage
+dans la forme o il est aujourd'hui.
+
+
+Page 167, ligne 10. _Villani_, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait
+mention de cette crmonie, dans laquelle _Zanobi_, la couronne sur la
+tte, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagn de tous
+les barons de l'empereur. Il compare ensuite _Zanobi_ avec Ptrarque,
+qui avait reu le mme honneur Rome; il reconnat que Ptrarque lui
+tait suprieur, et avait trait de plus grands sujets; qu'il avait
+aussi crit davantage, parce qu'il avait commenc plus tt, _et avait
+vcut plus long-temps_. Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est
+pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages taient peu
+connus _pendant leur vie_; et, quoiqu'ils fussent agrables entendre,
+les talents thologiques _de nos jours_ les font regarder comme de peu
+de valeur au jugement des sages: _Le virtu' theologiche a' nostri di le
+fanno riputare a vile nel cospetto de' savii_. Le jugement des sages a
+vari depuis ce temps-l, du moins l'gard de l'un de ces deux potes.
+On doit pourtant observer que _Villani_ ne parle ici que de posies
+latines; mais ce passage donne lieu une autre observation. Mathieu
+_Villani_, qui mourut en 1363, parle de _Zanobi_ et de Ptrarque comme
+s'ils taient morts tous deux depuis long-temps. Cependant _Zanobi_ ne
+mourut que deux ans avant Mathieu, et Ptrarque survcut ce dernier
+plus de dix ans. _Villani_ aurait-il vcu et crit beaucoup plus
+long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquime
+livre de son Histoire aurait-il t altr, peut-tre mme interpoll,
+dans des temps postrieurs, par quelque thologien zl pour l'honneur
+de sa science? L'une ou l'autre de ces consquences est certaine, et
+plus vraisemblablement la dernire; c'est une question sur laquelle je
+ne puis m'arrter, et que je me borne prsenter aux bons critiques
+italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. _Zanobi_, couronn en
+1355, meurt en 1361; Mathieu _Villani_ en 1363, et Ptrarque en 1374
+seulement. Mathieu, arrt par la mort dans la composition de son
+histoire, en a laiss onze livres: le passage que je suspecte est dans
+le cinquime. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de _Zanobi_, mort
+depuis si peu de temps, et de Ptrarque, vivant encore, comme il en est
+parl dans ce passage? _E nota che_ IN QUESTO TEMPO _erano due
+eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca et.
+L'altro c'_ HAVEA. _nome messere Francesco di ser Petraccolo_... ERA _di
+maggiore eccelenzia, e maggiori e pi alte materie compose, e pi, per
+ch' e'_ VIVETTE PIU LUNGAMENTE, _e cominci prima. Ma le loro cose_,
+NELLA LORO VITA _a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono
+dilettevoli a udire, le virt theologiche_ A' NOSTRI D, _le fanno
+riputare a vile nel cospetto de' savii_. Je persiste donc regarder ce
+trait comme une interpollation thologique, faite dans le texte de
+_Villani_.
+
+
+Page 169, addition la note(2).--_Zanobi_ avait commenc dans sa
+jeunesse un pome louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit
+que Ptrarque traitait le mme sujet, il l'abandonna aussitt. On a de
+lui une traduction assez lgante en prose des _Morales de S. Grgoire_;
+il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe
+sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conserve en manuscrit
+Milan, dans la bibliothque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer
+ _Zanobi_, par quelques personnes, un pome sur la sphre, qui n'existe
+pas.
+
+
+Page 262, ligne 3 et suiv. C'est de son cole (d'Emmanuel Chrysoloras),
+que sortirent _Ambrogio Traversari_... _Palla Strozzi_, etc. Ce dernier
+ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de
+Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des
+lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littraire, et dans
+l'histoire politique. Depuis le commencement du sicle jusque vers l'an
+1434, on le voit remplir dans cette rpublique, des ambassades et
+d'autres grands emplois. C'est lui que Florence dut le rtablissement
+de son Universit. Sa maison fut pendant plusieurs annes l'asyle de
+Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. _Palla Strozzi_
+le soutint par ses libralits, jusqu'au temps o Thomas passa dans la
+maison des Mdicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer Florence
+Emmanuel Chrysoloras. Il manquait ce savant des livres grecs pour
+servir de texte ses leons; _Palla Strozzi_ en fit venir de Grce un
+grand nombre ses frais, et en fit prsent son matre. Il tait, en
+un mot, rival de Cosme de Mdicis, en amour des lettres et en
+libralit; malheureusement il l'tait aussi en politique; il fut un des
+principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi
+du bannissement des chefs du parti contraire. _Palla Strozzi_, exil
+Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de
+forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours
+des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote
+sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est
+inconnu, lui faisait dans la mme langue d'autres lectures, et il ne se
+passait point de jour o il s'exert lui-mme traduire du grec en
+latin. Le pouvoir toujours croissant des Mdicis empcha qu'il ft
+jamais rappel dans sa patrie. Il mourut Padoue en 1462, g de
+quatre-vingt-dix ans.
+
+FIN DU TROISIME VOLUME.
+
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIRE, N. 27.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+***** This file should be named 31720-8.txt or 31720-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31720/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/31720-8.zip b/31720-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..9697ec4
--- /dev/null
+++ b/31720-8.zip
Binary files differ
diff --git a/31720-h.zip b/31720-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..abe7408
--- /dev/null
+++ b/31720-h.zip
Binary files differ
diff --git a/31720-h/31720-h.htm b/31720-h/31720-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..3bb5417
--- /dev/null
+++ b/31720-h/31720-h.htm
@@ -0,0 +1,17671 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), par P. L. Ginguené</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 25%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (3/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE,</h1>
+
+<h2>PAR P. L. GINGUENÉ,</h2>
+
+<h3>DE L'INSTITUT DE FRANCE.</h3>
+
+<h3>SECONDE ÉDITION,</h3>
+
+<h5>REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,<br>
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE<br>
+PAR M. DAUNOU.</h5>
+<br>
+<h3>TOME TROISIÈME.</h3>
+<br>
+
+<p class="mid">À PARIS,<br>
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br>
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.<br>
+M. DCCC. XXIV.</p>
+
+<br><br><hr class="full"><br>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p class="mid">BOCCACE.</p>
+
+<p class="mid"><i>Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages,
+autres que le Décameron</i>; en latin, <i>Traités mythologiques, historiques,
+etc.; seize Églogues</i>; en italien, <i>Poëmes; Romans en prose; la Vie du
+Dante; Commentaire sur la Divina Commedia</i>.</p>
+
+<p>L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y
+produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus
+heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils
+prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils
+arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit
+aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni
+donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même
+comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier
+des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le
+genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il
+le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier
+rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.</p>
+
+<p>Jean Boccace naquit en 1313<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, d'une famille estimée dans le commerce,
+originaire de <i>Certaldo</i>, château situé à vingt milles de Florence, au
+bord de la rivière d'<i>Elsa</i>, dans une vallée qui, du nom de cette
+rivière, a pris le nom de <i>Val d'Elsa</i>. Son père, nommé <i>Boccaccio di
+Chellino</i>, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de
+ses aïeux, quitta <i>Certaldo</i> pour aller s'établir à Florence, où il
+acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son
+nom les mots <i>da Certaldo</i>, il n'était point né dans ce château; il
+voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa
+famille. <i>Boccaccio di Chellino</i>, appelé à Paris par les affaires de son
+commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean
+Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à
+Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un
+grammairien habile, nommé <i>Giovanni da Strada</i>. Il annonça bientôt les
+dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces
+pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de
+la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en
+vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de
+son âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Storia della Letter. ital.</i>, t. V, l. III, p.
+441.</blockquote>
+
+<p>Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un
+littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était
+lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le
+plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la
+tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à
+Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui
+continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de
+satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à
+Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances
+inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années
+toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses
+occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination.
+Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour
+s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge
+de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. En parcourant les
+curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce
+monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se
+déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets
+de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace,
+Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua
+plusieurs fois la <i>Divina Commedia</i>, et l'une de ses premières
+compositions poétiques fut peut-être celle des <i>Arguments</i> de ce
+poëme<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la
+bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir
+des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> 1333.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> On trouve ces <i>Argomenti</i> parmi les <i>Rime liriche del
+Boccaccio</i>, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802,
+in-8. Le même M. Baldelli (<i>Vita di Giovanni Boccaccio</i>, Firenze, 1806,
+in-8.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur
+celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les
+enfants le nommaient déjà <i>le poëte</i>, son père, dans un de ses voyages,
+put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand
+poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit,
+pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa
+jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet
+âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses
+preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il
+rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant.
+<i>Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí
+adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit</i>. Cela peut
+vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait
+profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître.
+<i>Adalescentul</i> ne convient guère à un enfant de sept ans. On est
+cependant porté à adopter l'opinion.</blockquote>
+
+<p>Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement
+passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea
+seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui
+obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes
+célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des
+Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux
+lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude
+de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit
+en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était
+intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette
+langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus
+hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt
+l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé
+Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la
+philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût
+fait de grands progrès.</p>
+
+<p>Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un
+spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut
+témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi
+Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Il
+entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et
+l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe
+extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à
+Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation
+généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment
+naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la
+tendre affection d'un ami.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> 1341.</blockquote>
+
+<p>Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement
+d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne
+donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle
+figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville
+où la corruption des mœurs était extrême, il avait mis peu de réserve et
+peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une
+église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune
+princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou
+huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté
+parfaite les talents et les qualités les plus aimables<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Devenu
+amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une
+autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si
+souvent désignée sous le nom de <i>Fiammetta</i>, et c'est pour elle qu'il
+composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé <i>Filocopo</i>.
+Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la <i>Théséide</i>, comme le dit
+le comte Mazzuchelli<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, il le composa aussi pour elle: il lui dit même
+dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra,
+dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à
+eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de
+leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu
+contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans
+ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse
+peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une
+de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt
+comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de
+rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout
+est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des
+reines, et Marie, déguisée sous le nom de <i>Fiammetta</i>, n'a l'air que
+d'une femme galante, comme tant d'autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Voyez <i>Vita di Giov. Boccaccio</i>, p. 22, et à la fin de
+ouvrage, <i>Illustrazione quinta</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Scrittor. ital.</i>, vol. II, part. III, p. 1317.</blockquote>
+
+<p>Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et
+ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.
+Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps
+de la tyrannie du duc d'Athènes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, envoyé par le roi de Naples aux
+Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de
+sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et
+le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses
+n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à
+tous ces mouvements. Le souvenir de <i>Fiammetta</i>, et la composition de
+quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource
+contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres
+l'<i>Ameto</i> ou l'<i>Admète</i>, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant
+son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins
+nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son
+amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans
+d'absence<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa
+fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans
+corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt
+l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus
+terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la
+paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> 1342.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Gaultier de Brienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> 1344.</blockquote>
+
+<p>Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics
+n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des
+cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace
+continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans
+ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine
+Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,
+aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la
+conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs
+endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses
+malheurs;<a name="n1" id="n1"></a> bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui
+en furent la suite, le rappelèrent à Florence<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, où il resta désormais
+fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part
+qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui
+illustraient alors cette république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> 1350.</blockquote>
+
+<p>L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son
+triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé.
+Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla
+au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel
+honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura
+autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux
+littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette
+amitié. Les nœuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante,
+quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le
+décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la
+première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et
+ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande
+considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux
+personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état
+républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par
+le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à
+enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il
+ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été
+l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son
+fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des
+ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des
+seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,
+marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie
+pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur
+ambassadeur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV
+y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour
+concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se
+comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en
+ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des
+Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de
+la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore
+député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome,
+où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> 1352.</blockquote>
+
+<p>Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la
+supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins
+équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il
+s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne
+connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles
+lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé,
+qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.
+Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne
+sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi
+d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce
+qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus
+de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la
+prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli,
+les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui
+avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second
+en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans
+ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du
+<i>Décameron</i>. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à
+Florence, trois ans après son retour<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Le bruit que fit cette
+publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle
+fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il
+jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore
+fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et
+que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> 1353.</blockquote>
+
+<p>En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire,
+il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues
+anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à
+grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'œuvre qui avaient pu
+échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il
+faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver
+des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il
+visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il
+recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa
+main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait
+pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,
+d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un
+copiste de profession en eût autant écrit<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Dans une excursion qu'il
+fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée
+plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours
+réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens
+manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque
+reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y
+avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux
+fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il
+en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La
+douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des
+moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient
+un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des
+psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et
+aux enfants<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que
+trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que,
+si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on
+leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, <i>Vita del
+Boccaccio</i>, p. 127.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Benvenuto da Imola</i>, Comment. sur Dante, <i>Paradis</i>, c.
+22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p.
+113.</blockquote>
+
+<p>En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace
+ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son
+ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait
+encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches
+présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité
+littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de
+Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux
+écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent
+du <i>Traité de S. Augustin sur les Psaumes</i>. Enfin, dans une visite qu'il
+lui fit à Milan<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point
+vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux
+au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à
+Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de
+son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les
+ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,
+ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya
+l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> En 1359.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit,
+précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°.
+3199.</blockquote>
+
+<p>Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la
+littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux
+amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,
+quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce
+Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour
+Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et
+l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait
+traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le
+plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de
+Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où
+il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de
+l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il
+part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette
+ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le
+décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il
+persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il
+loge dans sa propre maison.</p>
+
+<p>Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à
+Florence<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la
+langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à
+son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus
+sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en
+tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes
+d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction
+latine<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de
+Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par
+l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres
+grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts,
+tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à
+tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit
+enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur
+florentin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits
+grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la
+générosité de Boccace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour
+Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il
+regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête,
+dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de
+manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de
+l'<i>Odyssée</i>. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une
+copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par
+la réponse de Pétrarque, que celle de l'<i>Odyssée</i> n'était pas finie.
+(<i>Senil.</i>, l. V, ép. <span class="sc">i</span>.) Cependant cette traduction existait en entier,
+ainsi que celle de l'<i>Iliade</i>, dans l'abbaye Florentine, du temps de
+l'abbé Mehus. (voyez <i>Vit. Ambr. Camald.</i>, p. 273); et l'<i>Odyssée</i>
+seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis
+(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois
+vers, dans une note sur le premier des éclaircissements
+(<i>Illustrazioni</i>) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Giannozzo Manetti.</blockquote>
+
+<p>Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue,
+qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il
+devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs
+hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de
+grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une
+connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses
+ouvrages d'érudition<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, qui prouvent que le vrai sens des termes lui
+échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les
+leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées
+plus que des mots<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre
+le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour
+des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués
+s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de
+colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore
+étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps
+avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et
+dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète
+encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la
+destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la
+renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace,
+donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce
+qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas
+moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les
+îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups
+d'un vainqueur ignorant et barbare.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>Vita del Bocc.</i>, p. 139, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les
+plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit
+oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces
+dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout
+depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un
+dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,
+son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses
+goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et
+qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent
+alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas
+ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses
+livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace
+refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car
+il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et
+qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y
+obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir
+partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est
+d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes
+richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et
+une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un
+ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous
+enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma
+plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec
+vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira
+abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison.
+Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus
+encore, si vous en doutez<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.» Boccace n'accepta point ces offres
+généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si
+bon cœur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus,
+accompagné d'un redoublement d'amitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Petrarch., <i>Senil.</i>, l. I, ép. 4, tout à la fin.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était
+question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la
+licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui
+parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute
+l'autorité d'un père.</p>
+
+<p>Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent
+peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait
+singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa
+maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait
+pas<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la
+part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui
+n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la
+permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où
+il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits, et lui fit des
+remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur
+son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a
+chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à
+la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous
+mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce
+chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père
+Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage
+tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il
+lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être
+connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des
+commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il
+irait ensuite trouver Pétrarque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Il se nommait <i>Giovacchino Ciani</i>.</blockquote>
+
+<p>Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation
+de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la
+réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa
+bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit
+part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à
+Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété,
+mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des
+mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la
+prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux
+vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace,
+c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,
+dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la
+sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la
+Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce
+moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir
+rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je
+dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses
+mœurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de
+s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de
+l'orateur, serviront à m'éclairer<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> <i>Petrarc. Senil</i>, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette
+longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus
+haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée
+comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date
+du 29 mai, t. VII, page 228.</blockquote>
+
+<p>C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors
+que Boccace prt l'habit ecclésiastique<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et qu'il voulut se livrer à
+l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture
+légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que
+cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des
+conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.
+Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le
+grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu
+d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du
+maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il
+fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si
+peu dignes de lui<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, le grand sénéchal prit avec lui des airs de
+hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la
+bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir
+long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière.
+Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et
+alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts
+qu'il venait d'éprouver<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Il y demeura trois mois, et put comparer à
+loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité
+accordée par l'orgueilleuse grandeur<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il
+était fils naturel. Manni nous apprend (<i>Istoria del Decamerone di Giov.
+Boccac.</i>, Florence, 1742, in-4., p. 14), que Joseph Marie Suarès,
+camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des
+recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième
+siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute
+sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se
+procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin,
+secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la
+recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M.
+Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant
+d'autre. Voyez <i>Vita del Boccac.</i>, p. 164, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les
+muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. <i>Prose
+di Dante e di Baccaccio</i>, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle
+idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce
+temps-là!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> 1363.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par
+la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait
+besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position
+est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le
+premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite
+maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus
+précieux que ne serait un riche palais<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. C'est là que, dans une
+entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa
+même ses ouvrages en langue latine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, qui lui ont obtenu, pendant deux
+siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La
+considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa
+retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux
+ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome,
+dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour
+pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de
+Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra
+dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui
+semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint
+pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part
+d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa
+réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean
+Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses
+vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux
+ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que
+lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce
+prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection
+de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence
+et dans la pureté de sa foi<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille
+des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses
+propres armes, et y fit sculpter cette inscription:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Has olim exiguas coluit Boccatius œdes<br>
+ Nomine qui terras occupat, astra, polum.</i>
+</div></div>
+
+Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le
+dessin, <i>ub sup.</i>, p. <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis</i>,
+etc.; <i>de casibus virorum et fœminarum illustrium; de Claris
+mulieribus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une
+fondation ecclésiastique, <i>Confidens quam plurimum</i>, disait cet évêque,
+<i>de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de
+Certoldo, civis et clerici florentini</i>. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.
+191, note.</blockquote>
+
+<p>Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui
+l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il
+croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti,
+qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son
+ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui
+rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son
+esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de
+Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où
+il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature.
+Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son
+compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de
+Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance
+ce long voyage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>: sa confiance était mal placée: l'abbé<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> évita même
+sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les
+embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant
+à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur
+l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à
+l'occasion de ce malheureux voyage<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> 1370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Il s'appelait <i>Niccolò di Montefalcone</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> On trouve dans la Préface des Nouvelles de <i>Franco
+Sacchetti</i>, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue
+entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit
+en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec
+plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de
+Calabre. <i>Vita di Giov. Bocc.</i>, p. 195, note.</blockquote>
+
+<p>De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les
+désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque
+mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte
+d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du
+premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la
+tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous
+côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son
+service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait
+souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore
+augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en
+jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à
+Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a>
+ 1373.</blockquote>
+
+<p>À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne,
+accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le
+rendit un objet dégoûtant pour lui-même<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Ses forces furent bientôt
+comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui
+permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise
+terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans
+une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une
+révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état,
+quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque
+d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu
+d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait
+professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à
+son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les
+injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son
+ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la
+place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir
+par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le
+sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement <i>la divina
+Commedia</i>, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les
+beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette
+chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré
+sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si
+bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit
+aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans
+l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est
+indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli
+la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini,
+ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'
+sintomi i più sinistri</i>, etc. M. Baldelli, <i>Vita di Giov. Bocc.</i>, p. 199
+et 200.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces
+lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de
+temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le
+frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il
+appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de
+Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,
+de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son
+testament.</p>
+
+<p>«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt
+donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec
+vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers
+adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie
+la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et
+ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de
+langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il
+pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, où il
+continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais,
+continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre
+lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant
+presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa
+probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses
+vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de
+l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur
+cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par
+les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux
+innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit
+être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre
+épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus
+amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que
+l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu,
+lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble
+cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le
+temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne,
+dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu,
+non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera
+désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.
+On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même
+que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de
+Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent
+le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute
+point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus
+éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de
+loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en
+lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs
+entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les
+sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des
+villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits
+des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a
+pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En
+effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie
+de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu
+l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes,
+s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>In avitum Certaldi agrum.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par
+l'abbé Mehus, <i>Vita Ambros. Camald.</i>, pag. 203-205.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir
+combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue
+comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait
+deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et
+pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de
+lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient
+chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt
+commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient
+ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les
+communications, les conseils et les doux épanchements de
+l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la
+campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il
+mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore
+jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de
+soixante-deux ans.</p>
+
+<p>Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il
+dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux
+neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable
+est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis
+avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain
+père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et
+sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont
+ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle
+suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et
+orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de
+Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les
+ornements et les livres<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. On remarque aussi dans ce testament qu'il
+n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa
+jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui
+présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à
+Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en
+quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont
+médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que
+Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Patria Certaldum, studium fuit alma poësis</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Voyez Mehus, <i>Vita Ambr. Camald.</i>, p. 288.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.<br>
+ Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum<br>
+ Mortalis vitœ, Genitor Bocchaccius illi,<br>
+ Patria</i> etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant
+pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et
+surtout <i>Franco Sacchetti</i>, firent des vers à sa louange. Il fut frappé
+deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans
+après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui
+ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans
+l'église de <i>Sancta-Maria del Fiore</i>; mais ce projet ne fut exécuté pour
+aucun de ces trois grands hommes.</p>
+
+<p>Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour
+du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour
+de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune
+ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés
+vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit.
+Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les
+autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de
+ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec
+les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant
+pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout
+dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de
+sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage
+rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa
+taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa
+conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie,
+l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il
+ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à
+répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.</p>
+
+<p>Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son <i>Traité de
+la généalogie des Dieux</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis
+qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de
+Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en
+quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce
+que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système
+mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres
+particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux
+demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux.
+Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs,
+contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les
+moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite
+ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le
+quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y
+rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire,
+de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait
+entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut
+sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>De Genealogiâ Deorum</i>, lib. XV.</blockquote>
+
+<p>Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, eut alors, et
+dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce
+temps lui prodiguèrent les plus grands éloges<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; toutes les
+bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut
+inventé, les éditions se multiplièrent rapidement<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>: cela devait être.
+Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites
+et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de
+lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même
+sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition
+plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce
+qu'a dit Louis Vivès<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, que ce livre, où Boccace a rassemblé en un
+seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne
+pouvait l'attendre de son siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> En 1373.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> L'une des premières éditions porte ce titre: <i>Genealogiæ
+Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum
+Hierusalem et Cypri regem</i>; et à la fin du volume <i>Venetiis impressum
+anno salutis</i>, 1472, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam
+illo erat sæculo sperandum</i>. Ludov. Vives, <i>de Tradend, Disciplin.</i></blockquote>
+
+<p>On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre
+sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les
+étangs, et les différents noms de mer<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. On le trouve ordinairement,
+et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent.
+Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put
+être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les
+notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve
+expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des
+montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans
+les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les
+variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les
+différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les
+erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,
+Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris</i>, imprimé à Venise,
+en 1473, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le
+premier est un Traité <i>Des infortunes des Hommes et des Femmes
+illustres</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux
+personnages de son temps. Le second est intitulé: <i>Des Femmes
+célèbres</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de
+Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait
+beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus
+fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions,
+une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et
+entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla
+son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut
+jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du
+Traité de Pétrarque, intitulé: <i>Des Choses mémorables</i>; mais la latinité
+n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de
+celle des bons siècles de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>De casibus Virorum et Fæminarum illustrium</i>, lib. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>De claris Mulieribus</i>.</blockquote>
+
+<p>Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la
+prose. Boccace a laissé seize églogues<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>, dont plusieurs sont assez
+longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont
+particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à
+la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi
+difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la
+troisième églogue est intitulée <i>Faunus</i>, et ce Faune, qui est le
+principal interlocuteur, est <i>Francesco degli Ordelaffi</i>, seigneur
+d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui
+avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour
+le séjour des forêts<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. Il eut des aventures extraordinaires, dont
+l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion
+plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si
+l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La
+quatrième est intitulée <i>Dorus</i>; sous ce nom, le poëte a voulu désigner
+Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine
+Jeanne, qui était fugitive comme lui<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, est le sujet de cette églogue.
+Boccace nous apprend lui-même<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> que, comme Louis était sans doute
+dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec
+<i>doris</i>, signifie amertume, il lui a donné le nom de <i>Dorus</i>. Il y a
+deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Imprimées à Florence, par <i>Philippo di Giunta</i>, 1504,
+in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Ces explications des Églogues de Boccace ont été données
+par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées
+en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié
+tous les passages relatifs à ces mêmes explications, <i>Istor. del
+Decamer.</i>, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une
+Dissertation historique de <i>Domenico Antonio Gondolfo</i>, de l'ordre des
+Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704,
+in-4., à l'article de frère <i>Martin de Signa</i>, à qui elle fut adressée
+par l'auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,
+pour venger le meurtre de son frère André.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Dans la lettre citée ci-dessus.</blockquote>
+
+<p>Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce
+que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien
+reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand
+sénéchal<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce
+que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre <i>De
+l'Amitié</i>. La cinquième églogue a pour titre <i>Sylva cadens</i>, la forêt
+tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre,
+mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et
+tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette
+forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes
+et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue
+est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus <i>Dorus</i>, mais
+<i>Alcestus</i>, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se
+portait avec ardeur à la vertu. Or, <i>alce</i>, en grec, selon Boccace,
+signifie vertu; et <i>æstus</i>, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela
+est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du
+même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de
+si près.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Nicolas Acciajuoli.</blockquote>
+
+<p>Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples
+qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette
+république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés
+<i>Jurgium</i>, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est
+l'empereur, et la bergère <i>Florida</i>, qui est Florence; l'autre, qui a
+pour titre <i>Midas</i>, représente la tyrannie d'un maître avare; et le
+poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,
+ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième,
+l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement
+de l'empereur, sont indiqués par le titre de <i>Lipis</i>, attendu que ce
+mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>;
+et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme <i>Batrachos</i>,
+mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur,
+nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des
+grenouilles.» La dixième églogue est intitulée <i>la Vallée obscure</i>,
+parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais.
+L'interlocuteur <i>Lycidas</i>, désigne un tyran, du grec <i>lycos</i>, loup,
+animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur
+<i>Dorilas</i>, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le
+poëte a donné dans une autre églogue le nom de <i>Dorus</i> au roi Louis, et
+qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi,
+il appelle celui-ci, par diminutif, <i>Dorilas. Panthéon</i> est la titre de
+la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses
+divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son
+interlocuteur <i>Glaucus</i>, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,
+Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta
+tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.
+Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se
+jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs
+des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même,
+c'est-à-dire saint<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut
+avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du
+Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux
+que Boccace écrivit en langue vulgaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>Lipis grœcè, latinè dicitur anxietas</i>. Ub. supr.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq
+dernières Églogues. On peut les voir, <i>ub. supr.</i>, p. 60, 61 et 62. Je
+citerai pourtant ici la quinzième, intitulée <i>Philostropus</i>, de
+<i>philos</i>, ami, et <i>strepo</i>, tourner, convertir; Boccace y représente sa
+conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de
+<i>Philostropus</i>, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François
+Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs
+du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon
+à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et
+je me désigne moi-même sous le nom de <i>Thiplos</i>, qui peut aussi convenir
+à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses
+mortelles, parce que <i>thiphos</i>, en grec (il a voulu dire <i>typhlos</i>),
+signifie un aveugle.</blockquote>
+
+<p>La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie:
+<i>studium fuit alma poësis</i>. Nous avons cependant vu comment il traita
+ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne
+furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il
+livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté
+plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir
+essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être
+l'inventeur de l'<i>ottava rima</i>, forme poétique si heureuse, qu'un seul
+poëte excepté<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, elle fut ensuite adoptée par tous les épiques
+italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la
+poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le
+sonnet et la <i>canzone</i> étaient décidément appropriés au genre lyrique.
+La <i>terza rima</i> avait quelque chose de contraint et d'austère, et les
+repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès
+l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des
+six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des
+deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît
+s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate;
+et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense
+sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des
+anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour
+avoir été si généralement adoptée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Le Trissino.</blockquote>
+
+<p>On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la <i>Théséide</i> fut le premier
+poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère
+<i>Fiammetta</i>. C'est donc dans la <i>Théséide</i> que parut, pour la première
+fois, la forme harmonieuse de l'<i>ottava rima</i>, dont Boccace est
+généralement reconnu pour inventeur<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; et ce fut le premier poëme où,
+renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les
+fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des
+anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des
+aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent
+pour faire de la <i>Théséide</i> un monument littéraire qui ne sera jamais
+sans intérêt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Le Trissino, dans sa <i>Poétique</i>; le Crescimbeni, dans son
+<i>Hist. de la Poésie vulgaire</i>, et presque tous les auteurs italiens,
+attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,
+t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux
+Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens
+Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que
+l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient
+aux Toscans. <i>Prose</i>, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de
+l'Allacci (<i>Poeti Antichi raccolti da codici manoscr.</i>, etc., Napoli,
+1661), on trouve une <i>canzone</i> de Giovanni de Buonandrea, dont les
+quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes
+croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont
+été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur
+accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France,
+avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute
+entière, une de ces octaves citée par Pasquier (<i>Recherches de la
+France</i>, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
+<a name="n2" id="n2"></a>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Au Rinouviau de la doulsour d'esté<br>
+ Que reclaircit li doiz à la fontaine,<br>
+ Et que son vert bois, et verger, et pré,<br>
+ Et li rosiers en may florit et graine;<br>
+ Lors chanterai que trop m'ara grevé<br>
+ Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:<br>
+ Et fins amis à tort acoisonnez,<br>
+ Et moult souvent de léger effréez.
+</div></div>
+
+Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du
+comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu
+commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à
+en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la
+chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa
+<i>Théséide</i>, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.</blockquote>
+
+<p>Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en
+est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand
+épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue
+l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes
+Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces
+femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats
+contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine
+Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées
+en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre
+guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux
+guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à
+Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des
+guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer
+contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille
+rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés
+faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces
+derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang
+royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux
+le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et
+les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une
+prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la
+suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en
+cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent
+amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de
+leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.</p>
+
+<p>Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se
+donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et
+point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un
+contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au
+vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie
+échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé
+mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut
+recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il
+expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon,
+qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux
+paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même
+consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi
+que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les
+événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns
+aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les
+descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails,
+mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave
+y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a
+point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie
+soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui
+donner.</p>
+
+<p>Le <i>Filostrato</i> poëme en dix parties, aussi en <i>ottava rima</i>, est à peu
+près du même temps. Boccace l'adresse de même à <i>Fiammetta</i>, ou à la
+princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre
+la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps
+héroïques accommodée à la moderne. <i>Filostrato</i> n'est point le nom du
+héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme
+notre auteur; et il intitule son poëme <i>Philostrate</i>, nom composé, selon
+sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui
+signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur
+qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il
+en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est
+pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon,
+mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié
+dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à
+Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès
+de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède
+à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus.
+Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du <i>Décaméron</i> dans
+la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,
+est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à
+qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne
+pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi
+Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis,
+soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque
+trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon
+ou quelque autre oiseau de chasse.</p>
+
+<p>Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des
+Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans
+plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les
+Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont
+séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs
+avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de
+tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la
+consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable
+que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de
+jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le
+malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de
+penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir
+infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses
+sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa
+douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée,
+tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais
+amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour
+la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie.
+Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était
+pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête
+personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est
+rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La
+famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de
+son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient
+couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais
+il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui
+permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui
+se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les
+moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.</p>
+
+<p>On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes
+défauts que dans la <i>Théséide</i>. Peut-être a-t-il cependant plus
+d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et
+les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels
+que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est
+mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou
+texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça
+comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre
+éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.</p>
+
+<p>Le <i>Ninfale Fiesolano</i> est un petit poëme sans division de chants et de
+livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la
+même époque<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de
+l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les
+siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il
+est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées
+de la chasse, et vouées à la virginité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Manni (<i>Istoria del Decamerone</i>, p. 55), copié ensuite
+par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le
+chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme.
+Selon cette note, le <i>Ninfale</i> avait été composé en 1366; mais M.
+Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet
+ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le <i>Décaméron
+même</i>, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît
+probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les
+chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le
+mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.</blockquote>
+
+<p>Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,
+nommée <i>Mensola</i>, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par
+<i>Africo</i>, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se
+déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se
+baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à
+rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses.
+Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un
+rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au
+jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe
+coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au
+moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui
+passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la
+force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel
+événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à
+moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de
+couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de
+Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des
+collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y
+réunissent leur cours<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>Vita del Boccaccio</i>, p. 65.</blockquote>
+<a name="n3" id="n3"></a>
+<p><i>L'Amorosa visione</i> est un poëme d'un genre tout différent. C'est une
+vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce.
+Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on
+croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq
+parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre
+celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans
+les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la
+Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être
+est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et
+qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile
+singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des
+trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages
+fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit
+voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui
+va suivre prouve que c'est une fausse apparence.</p>
+
+<p>Ce poëme est en tercets ou <i>terza rima</i>, et partagé en cinquante chants
+ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie
+qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le
+Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que
+l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la
+première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement
+du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une <i>canzone</i>, en
+vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans
+lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de <i>Madama Maria</i> y
+est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait
+toujours: <i>Giovanni di Boccaccio da Certaldo</i>, et ce nom forme le
+dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par
+l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans
+le temps de ses amours avec <i>Fiammetta</i>, ou la princesse Marie. Or,
+Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie,
+et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux
+poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de
+supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.</p>
+
+<p>Le roman de Boccace, intitulé <i>Filocopo</i>, paraît être le premier ouvrage
+qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous
+l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en
+Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors
+mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de
+chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être
+écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et
+les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun
+rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, étaient
+de ce nombre; et Boccace, dans son <i>Filocopo</i>, ne fit qu'enrichir de
+quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa
+maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t.
+I, p. 230.</blockquote>
+
+<p>L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le
+deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis
+Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le
+pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa
+messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres.
+Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.
+Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans,
+n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en
+pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout
+simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et
+la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière
+au souverain Jupiter, <i>al sommo Giove</i>. Le Dieu de l'Achéron est fâché
+de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un
+chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie
+de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers
+romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et
+l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi
+marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les
+prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler
+ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et
+ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le
+champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur
+lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit
+l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend
+d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec
+des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son
+mari avait fait <i>au Dieu qu'on y adore</i>, pour en obtenir un enfant. Le
+roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui
+l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui
+est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte
+comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même
+jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première
+très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au
+tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa
+protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son
+palais, où elle la fait élever avec son fils.</p>
+
+<p>Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés
+de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur
+apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire
+<i>le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on
+doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de
+Vénus</i><a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette
+instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont
+amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur
+s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon
+dans le <i>saint livre</i>, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché:
+le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux
+jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous
+prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres.
+Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation,
+chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio
+supporte les siens avec courage. Il prend le nom de <i>Filocopo</i>, composé
+de deux mots grecs qui signifient <i>ami du travail</i>. Dans le cours de ses
+aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est
+accueilli par <i>Fiammetta</i> et par Caléon, son amant. Boccace s'est
+désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous
+celui de <i>Fiammetta</i>. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements,
+prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet
+sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve
+Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave.
+Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au
+feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en
+Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome,
+où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres
+familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du
+christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son
+père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et
+heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> <i>Filocopo</i>, l. II, §. II.</blockquote>
+
+<p>Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de
+Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé,
+plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants
+ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne,
+de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes
+ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou
+dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en
+espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous
+ses autres ouvrages<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>. Ce serait un exemple de plus des faux jugements
+de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse
+qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut
+plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le
+<i>Décaméron</i>, deux Nouvelles tirées du <i>Filocopo</i>, en y faisant des
+changements considérables<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Il eut l'air de les sauver comme d'un
+naufrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Voyez Girolamo Muzio, <i>Battaglie per difesa della Italica
+lingua</i>, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo
+Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Le Muzio, en avançant le fait, <i>loc. cit.</i>, n'indique
+point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux
+dans le cinquième livre du <i>Filocopo</i>. Dans ce livre, Fiammette tient
+une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et
+toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a
+treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la
+dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième
+Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit
+encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni,
+lui-même, qui devait bien connaître <i>le Battaglie</i>, et qui recherche,
+comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement
+historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du <i>Filocopo</i>.</blockquote>
+
+<p>La <i>Fiammetta</i>, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long
+que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,
+moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours
+avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous
+ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à
+<i>Fiammetta</i>, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur
+ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle
+souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte,
+selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit
+infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le
+reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions,
+le titre d'<i>Élégie</i>, et qui souvent est moins un récit qu'une
+complainte.</p>
+
+<p>Le <i>Corbaccio</i>, ou <i>Laberento d'Amore</i>, est une invective amère contre
+une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à
+l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses
+soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin
+elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son
+dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui
+l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le
+défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais
+délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient
+un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître
+un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce
+spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le
+conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal
+affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait
+été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise
+rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas
+moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu,
+le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son
+réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge
+mûr<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques
+en ont fait un cas particulier<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>: les éditions en sont
+très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est
+pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou
+même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve
+dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une
+plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un
+siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des
+lecteurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, <i>Vita del
+Boccaccio</i>, l. II, p. 121.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, <i>Elog. Vivor.
+Florent.</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>L'<i>Ameto</i>, ou l'<i>Admète</i>, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a,
+comme la <i>Théséide</i>, le mérite d'être le premier essai d'une invention
+nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont
+imité depuis Sannazar dans son <i>Arcadie</i>, le Bembo dans son <i>Asolani</i>,
+Menzini dans son <i>Académie tusculane</i>, etc. La scène est dans l'ancienne
+Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à
+son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces
+morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune
+chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou
+autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à
+ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté,
+de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé <i>Lia</i>,
+dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que
+tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces
+nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même
+expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, l'intention
+de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes;
+mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce
+n'est peut-être ce qui regarde <i>Fiammetta</i>. Elle se retrouve encore ici.
+Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons
+déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble
+point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre
+manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir
+concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je
+ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point
+d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout
+aussi obscur qu'auparavant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Celles de 1545 et 1558. <i>Venezia</i>, Gabriel Giolito. Voyez
+aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, <i>Vita di Bocc.</i>,
+p. 49, note.</blockquote>
+
+<p>L'<i>Urbano</i> est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric
+Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune
+villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et
+passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il
+obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de
+grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le
+reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman
+fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur
+qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut
+le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques
+qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>,
+auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes,
+et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un
+argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans
+après sa mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.</blockquote>
+
+<p>L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui
+avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration,
+Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement
+sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long
+de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de
+Florio, de Troïle ou de <i>Fiammetta</i>. On ne lit cependant pas sans
+plaisir cette vie, intitulée: <i>Origine, vita, e costumi di Dante
+Alighieri</i>; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux
+grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de
+confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est
+presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un
+ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur
+ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi
+quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes
+importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si
+illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature
+italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui
+les reçoit<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> <i>Vita del Bocc.</i>, p. 105.</blockquote>
+
+<p>Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du
+Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que
+dans le siècle dernier<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>, sous le titre de <i>Commentaire</i>. Elles
+remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au
+dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> fait un grand
+éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la
+prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de
+style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli
+d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous
+le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour
+reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre
+franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait
+ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il
+sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les
+vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour
+l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever
+jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans
+ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,
+habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;
+il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique,
+géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des
+Pères et des antiquités profanes et sacrées<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce
+titre: <i>Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante</i>,
+vol. V et VI des Œuvres de Boccace.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Pag. 204.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> <i>M. Baldelli</i> avoue ensuite, en homme de goût, que, dans
+ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement
+fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi
+dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il
+attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à
+l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale,
+il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour
+l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que
+l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des
+hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du
+monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient
+nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le
+premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans
+Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire
+lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition.
+La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de
+la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam
+et d'Ève, de Caïn et d'Abel.</blockquote>
+
+<p>Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce
+qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes
+ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que
+tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir
+aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque
+patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont
+comme ensevelies.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace.</i></p>
+
+<p>Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
+ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus
+universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un
+érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait
+des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des
+formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de
+poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements
+romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et
+qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration,
+le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
+nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale
+étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils
+étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans
+l'oubli presque total où ils sont plongés.</p>
+
+<p>D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un
+ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
+peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les
+femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>; auquel
+enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les
+regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il
+attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui
+avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un
+recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels
+il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors
+abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le
+premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait
+dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et
+l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Voyez le Prologue ou <i>Proemio</i> du <i>Décaméron</i>.</blockquote>
+
+<p>L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement
+auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
+matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans
+la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière,
+et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
+ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les
+places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples
+presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept
+jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église
+de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du
+triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses
+compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
+en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un
+lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des
+agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre,
+honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
+quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
+amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
+préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe
+aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne
+agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux
+et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter,
+danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer
+par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les
+gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
+tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose
+de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un
+ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque
+jour sa provision de récits.</p>
+
+<p>On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui
+gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les
+amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
+doit raconter<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
+est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix
+personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
+jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve
+ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix
+nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de <i>Décaméron</i>, formé
+de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple
+qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles
+qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
+pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de
+l'<i>ottava rima</i> pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou
+d'idylles en vers pour la pastorale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la
+liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
+seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs
+traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la
+troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
+d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient
+perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin
+malheureuse; ainsi de toutes les autres.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
+l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen
+naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un
+certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres
+divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
+dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant
+d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans
+l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, un roi,
+qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
+son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne
+son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt,
+conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un
+jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des
+histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Voyez, dans le tom. XLI des <i>Mémoires de l'Académ. des
+Inscrip. et Belles-Let.</i>, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
+manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.</blockquote>
+
+<p>Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et
+méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit
+l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
+des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de
+nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette
+alternative de récits et de résolutions contradictoires qui
+s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
+roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
+maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue,
+qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la
+mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne
+doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition
+humiliante et publique.</p>
+
+<p>On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait
+le fond des <i>Mille et une Nuits</i> où la sultane Shéhérazade qui ne dort
+pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour
+l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de
+Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
+idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de
+temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires.
+Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits
+d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
+nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> fut successivement traduit en
+arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au
+douzième siècle, par un moine français nommé Jean<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>, sous le titre de
+<i>Dolopathos</i> ou de <i>Roman du Roi et des sept Sages</i>. Dans le même
+siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et en
+prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
+la forme et dans le nombre des Nouvelles<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. On y en reconnaît trois du
+<i>Décaméron</i>: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
+mains le <i>Delopathos</i> latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de
+rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
+parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore
+quand il imite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Voyez la Notice de M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. 554.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> De l'abbaye de Haute-Selve, <i>Alta-Silva</i>, ordre de
+Citeaux, diocèse de Metz.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Voyez Du Verdier, <i>Biblioth.</i>, au mot <i>Hébers</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Cette traduction en prose du <i>Dolopathos</i> s'est conservée
+en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n°. 7974, in-4., vélin,
+écriture du treizième siècle; autre, n°. 7534, etc. On a cru que le
+poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
+dans la <i>Bibliothèque</i> de Du Verdier, <i>loc. cit.</i>, dans le <i>Recueil des
+anciens Poëtes français</i>, du président Fauchet, et dans le
+<i>Conservateur</i>, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p.
+557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on
+appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien
+fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers,
+et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un
+style différent du sien. Le roman latin des <i>Sept</i> <i>Sages</i> a été
+imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de <i>Historia de Calumniâ
+novercali</i>. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé
+le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
+Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits
+qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (<i>Sylloge
+Annotationum in Petronium, Helenopoli</i>, 1615, in-8., page 689). Deux ans
+après la publication de l'<i>Historiade Calumniâ novercali</i>, il en parut
+une version française sous ce titre: <i>Livre des Sept Sages de Rome</i>,
+Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le
+traducteur, en annonçant que <i>cette translation est nouvellement faite</i>,
+prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec
+l'ancien <i>Dolopathos</i>, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres
+traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le
+tout, la Notice de M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. 560 et suiv.</blockquote>
+
+<p>C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en
+effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat,
+on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé
+jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
+sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de
+modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du <i>Dolopathos</i>
+d'Hébers, il y en avait encore dans le <i>Décaméron</i> quatre ou cinq dont
+les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
+d'Amiens<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les
+anciens conteurs français<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, que l'Italie, qui est si fière de son
+Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
+si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
+Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises
+par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> Le Grand
+d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé
+toutes les bornes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Du <i>Dolopathos</i> français, le trait de la Femme qui veut se
+jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
+dans le <i>Dolopathos</i> est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
+Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son
+Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
+Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère
+Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
+femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
+auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du
+Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain
+de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
+Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du
+provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> <i>Mém. de l'Acad. des Inscrip.</i>, tom. XX, pag. 375, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Dans la Préface de son <i>Recueil des Fabliaux et Contes des
+Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles</i>, Paris, 1766, 3
+vol. in-12.</blockquote>
+
+<p>Dans son Recueil de Fabliaux<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, dès qu'il voit le moindre rapport
+entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
+si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur
+du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que
+Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
+ses griefs<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat,
+et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à
+Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs
+lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
+Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup
+que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui
+il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour
+l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce
+marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à
+Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
+notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
+autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
+longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez
+multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas
+alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
+magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> Paris, 1779, 3 vol. in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Tom. II, pag. 288.</blockquote>
+
+<p>Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces
+emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de
+n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui <i>qui s'était
+enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée</i>,
+j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de
+s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur
+maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
+que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce
+dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
+parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
+il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de
+peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie,
+qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
+que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
+dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe,
+cette autre des anciennes Nouvelles<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>; en voici une prise de
+l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une
+tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été
+assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
+avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de
+ces emprunts?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> <i>Novelle antiche</i>.</blockquote>
+
+<p>Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il
+était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
+Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
+propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce
+Fabliau<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, mais qu'il l'a tiré du <i>Dolopathos</i> ou du <i>Roman des Sept
+Sages</i>. En effet, c'est un des trois contes<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, dont Fauchet et du
+Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
+l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
+nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que
+Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
+fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté,
+il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est
+avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>,
+que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même
+assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand
+nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle
+environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi
+positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons
+de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon
+Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en
+donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit
+consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui
+donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> <i>Ub. sup.</i>, p. 289.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Journ. VII, Nouv. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> 1787, in-8., p. 28.</blockquote>
+
+<p>Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la
+princesse Marie, et par ses ordres<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, il recueillit toutes les
+traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie
+le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
+n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le
+recueil de Cent Nouvelles anciennes, <i>Cento Novelle antiche</i><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, ou le
+<i>Novellino</i>, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à
+étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
+historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui
+semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui;
+mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté
+encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles,
+avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement
+du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques
+sujets<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques
+traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant
+point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus
+de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des
+anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût
+particulier de <i>Fiammetta</i>; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes
+orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas
+une des cent <i>Novelle antiche</i> n'a, ni dans le sujet, ni dans
+l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
+nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
+L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>: les
+Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs
+savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour
+celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché
+toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit
+anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.
+C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une
+éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
+dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> C'était ainsi qu'il avait écrit le <i>Filocopo</i> et la
+<i>Théséide</i>. Quant au <i>Décaméron</i>, la preuve des ordres qu'il avait
+reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans
+sa vieillesse, à son ami <i>Mainardo de' Cavalcanti</i>, maréchal du royaume
+de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait
+promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
+<i>Décaméron</i> de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami:
+«Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y
+trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos
+dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
+Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en
+prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard
+pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
+vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
+a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour
+m'excuser: Il a écrit en jeune homme, <i>et forcé par des ordres qui
+avaient toute autorité sur lui</i>.» (<i>Vita del Boccaccio</i>, p. 161 et
+162.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> <i>Libro di Novelle e di bel parlar gentile</i>, etc., imprimé
+en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à
+la fin du tom. II, p. 574.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la
+LXXIIe. du <i>Novellino</i>; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe.,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Le Grand d'Aussy a pourtant dit,dans son écrit sur les Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour
+l'inventeur de ces Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé
+dans l'Occident, ce genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme
+en beaucoup d'autres choses.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 63.</blockquote>
+
+<p>Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui
+lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont
+on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms
+de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman
+d'<i>Admète</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame
+Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche
+nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement
+conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même
+sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
+celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant
+pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du
+dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi
+ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la
+fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent
+long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces
+aventures sont le sujet de la <i>Théséide</i>, poëme que Boccace avait fait
+autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y
+a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée
+et Boccace ne font qu'un.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> <i>Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio</i>, etc.
+Firenze, 1742, in-4.</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le <i>Décaméron</i>
+fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
+et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de
+choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute
+avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
+années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout
+l'ouvrage<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de
+mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait
+pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême
+jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent
+licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
+qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la
+faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps.
+La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les
+idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout
+dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
+terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait
+sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un
+des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le
+mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
+contient le <i>Décaméron</i>, il en est peu dont on puisse parler avec
+quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque
+triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand
+peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les
+objets qui y sont représentés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
+1352 ou 1353.</blockquote>
+
+<p>Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+</div></div>
+
+<p>a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient
+développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
+dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
+la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement
+dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste
+d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il
+suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
+était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si
+digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
+ornements de son histoire<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Chez les Romains, Lucrèce, dans le
+sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des
+tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à
+l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à
+décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle
+d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description
+presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
+troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
+quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses,
+décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
+souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
+études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
+sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs
+endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; mais il eut sous
+les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
+elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
+génie pour trouver les couleurs du tableau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Liv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
+lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de
+Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait
+copiés du premier. <i>Vita del Boccaccio</i>, p. 75, note 1.</blockquote>
+
+<p>Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit
+les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont
+vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
+ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
+observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la
+campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des
+Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
+vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes
+chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés
+sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les
+rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on
+avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait
+frappés.</p>
+
+<p>«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
+pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des
+funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
+Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les
+poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas,
+prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait
+un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se
+retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En
+voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches
+frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa
+s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait
+caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
+que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens
+et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
+choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on
+aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà
+ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte
+des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de
+négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»</p>
+
+<p>Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
+mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte,
+et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
+Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par
+Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois;
+mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en
+images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis
+par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les
+rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
+sixième livre et son poëme.</p>
+
+<p>Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
+poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
+venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
+Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec
+l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité
+l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des
+circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
+hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la
+suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où
+restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de
+la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.</p>
+
+<p>«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses
+étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se
+renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun
+malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
+buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et
+ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
+enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous
+les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
+au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand
+mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et
+de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
+ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de
+tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les
+nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans
+mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
+maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui
+fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était
+d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
+abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même.
+La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait
+et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que
+les malades.</p>
+
+<p>«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la
+vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme
+dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les
+autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne
+pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
+permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
+tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait
+seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
+odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer
+souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
+repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la
+puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres
+étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils
+disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
+Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
+plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs
+propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
+retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais
+plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand
+ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient
+bien encore les abandonnaient à leur tour<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
+Thucydide.</blockquote>
+
+<p>«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun
+voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
+ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point
+qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la
+femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à
+croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner
+leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades,
+dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de
+secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
+des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
+salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait
+d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
+demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
+servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
+cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des
+domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme,
+quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle
+fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service
+un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui,
+comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait.
+Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins
+d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
+et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des
+habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»</p>
+
+<p>Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les
+temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long
+les changements occasionnés par la peste dans la célébration des
+funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de
+voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
+la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne
+l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le
+portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés
+de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même.
+Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un
+très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de
+leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on
+entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des
+bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur
+sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
+appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de
+plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs
+à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à
+l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se
+fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite
+dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la
+classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs
+corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On
+les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus
+d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et
+le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux
+prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
+ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des
+premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
+avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
+cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
+ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
+du plus vil bétail.</p>
+
+<p>«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que
+celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les
+chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
+malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun
+domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se
+relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires
+ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
+leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler
+eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais
+s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
+moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
+animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de
+l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers
+les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la
+ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
+cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre,
+ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
+terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.</p>
+
+<p>«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
+grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
+remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de
+serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages,
+combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien
+d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
+Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de
+santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs
+compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre
+monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce
+que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
+opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions
+modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
+infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
+quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
+imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après
+nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste
+même, lorsque Boccace écrivit son <i>Décaméron</i>; et cette cause de
+désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
+et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence,
+et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.</p>
+
+<p>L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui
+avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris
+de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le
+talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
+ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien
+sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec
+les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière
+est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un
+grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
+pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a
+d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques,
+encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son
+ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce
+qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
+toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la
+même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur
+conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à
+faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud,
+son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
+dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et
+son caractère.</p>
+
+<p>Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines
+livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et
+crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant
+qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des
+seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
+dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières,
+souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux;
+des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
+miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de
+tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
+langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
+goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.</p>
+
+<p>Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des
+matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
+génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
+petites pièces, l'<i>École des Maris</i>, et <i>Georges Dandin</i>, qui est encore
+une école des maris, faisait-il du <i>Décaméron</i> un cas particulier. Ce
+n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques
+comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
+richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même
+les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et
+surtout dans Boccace.</p>
+
+<p>Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand
+maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour
+ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à
+les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation
+entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter
+l'ennui<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
+d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes
+qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
+chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
+peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de
+passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de
+charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance
+et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens
+qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances
+nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
+variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y
+reconnaissent, ainsi que dans l'<i>Admète</i> et dans le <i>Ninfale Fiesolano</i>
+du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des
+recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les
+lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite
+propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les
+paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît
+encore aux plans qu'il en a tracés<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> <i>Prose</i>, l. II, Florence, 1549, in-4., p. 89.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe
+joyeuse, un lieu nommé <i>Poggio Gherardi</i>; dans le magnifique palais
+qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle <i>Villa
+Palmieri</i> (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames
+(<i>delle Donne</i>), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les
+plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
+X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une
+petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
+reposer. (M. Baldelli, <i>Illustrazione III</i>, à la fin de la Vie de
+Boccace, p. 285.)</blockquote>
+
+<p>Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par
+les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
+qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue,
+c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens
+modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
+passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme
+de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du
+moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au
+même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme
+on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de
+Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et
+d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait
+donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les
+genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il
+serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>,
+Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
+plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes,
+il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
+grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours
+harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
+expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
+les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de
+l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand
+une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
+inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
+même à le cacher.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Pag. 80.</blockquote>
+
+<p>«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, naquit et s'accrut
+l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença
+à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on
+avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les
+auteurs florentins étudièrent le <i>Décaméron</i> comme le seul modèle à
+imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et
+les <i>Prose</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> du Bembo, et l'<i>Ercolano</i> de Varchi, et les
+<i>Annotations</i> des Académiciens, et les <i>Avertissements</i> de Léonard
+Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la
+langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
+lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés
+tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre
+jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
+composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués
+et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les
+plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
+son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
+était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
+d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
+l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa
+contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
+de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la
+grâce et de la clarté<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, et qui a produit, il est vrai, de
+très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de
+l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces
+écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et
+des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
+souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et
+du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les
+colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
+à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état
+de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un
+commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
+précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de
+leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes
+incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
+philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des
+faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans
+cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons
+aux imitateurs de Boccace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Pag. 90.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont
+point d'autre titre que <i>Prose</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
+auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé
+que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
+citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.</blockquote>
+
+<p>Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde.
+Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets
+d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont
+une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se
+sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
+de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en
+savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du <i>Décaméron</i> tout ce
+qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
+imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
+n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
+composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
+donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
+tenaient dans les mœurs.</p>
+
+<p>Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
+remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
+gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre
+choix. <i>Sigismond et Guiscard</i> est un des plus beaux morceaux de ce
+versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de
+Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
+amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans
+un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce
+vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père,
+barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir,
+forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique
+simplicité<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>, et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la
+poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur.
+Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
+Troubadour Cabestaing<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> et le roman du sire de Coucy, avait quelque
+chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la
+princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en
+écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille
+de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en
+quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
+tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard
+d'Arezzo la traduisit en prose latine<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>; Michel Accolti, son
+compatriote, en fit le sujet d'un <i>capitolo</i> ou chapitre en <i>terza
+rima</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers
+élégiaques latins<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs
+d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant,
+non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru
+devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
+faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
+intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la
+littérature anglaise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a>
+ Journ. IV, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a>
+ Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée,
+Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle
+qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que
+Manni l'a imprimée, <i>Istor. del Decamer.</i>, p. 308; mais il y a bien plus
+d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a>
+ Manni, <i>ub. supr.</i>, p. 247.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a>
+ <i>Ibid.</i>, p. 257.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a>
+ Manni, <i>ub. supr.</i>, p. 264.</blockquote>
+
+<p>Outre <i>Sigismonde et Guiscard</i>, Dryden a encore imité du Décaméron,
+<i>Théodore et Honorie</i>, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les
+acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; et <i>Cimon et
+Iphigénie</i><a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
+d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces
+deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même
+l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme
+en trois livres, sous le nom de <i>Palémon et Arcite</i>. Il l'a tirée du
+vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
+espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais il a été
+détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du <i>Décaméron</i> que
+Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en
+conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom
+du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et
+Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
+et Palémon sont les deux héros du poëme de la <i>Théséide</i>. Chaucer avait
+tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne
+connut pas. Il ne connut pas davantage le <i>Filostrado</i>; et voici ce qui
+le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé <i>Troïle et
+Criséide</i>; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut
+écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et
+Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros
+du <i>Filostrato</i>, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
+les incidents de ce poëme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Au lieu de Théodore, c'est <i>Nastagio degli Onesti</i>; et au
+lieu d'Honorie, la fille de messire Paul <i>Traversaro</i>. Journée V, Nouv.
+VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Journ. V, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Voyez Préface des <i>Fables ancient and modern.</i>, etc.,
+Dryden's works, vol., II.</blockquote>
+
+<p>Dryden s'est encore trompé en parlant de <i>Griselidis</i>, la dernière et la
+plus intéressante de toutes les Nouvelles du <i>Décaméron</i>. Celle fable,
+dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui
+elle parvint à Chaucer<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
+qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire
+italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
+dans cette erreur. Dans ses <i>Fables de Cantorbery</i> (<i>Cantorbery Tales</i>),
+ouvrage évidemment calqué sur le <i>Décaméron</i> de Boccace, Chaucer a mis
+cette Nouvelle sous le titre de <i>Fable du Clerc</i>, parce que c'est un
+clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
+fait dire à ce conteur dans le prologue<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>: «Je vais vous conter une
+fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
+et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je
+prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque,
+poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur
+l'Italie entière<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
+partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que
+Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui
+approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue
+et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où
+l'ami de Boccace venait de lire le <i>Décaméron</i> pour la première fois. Il
+était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de cette Nouvelle
+de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le
+plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
+traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une
+copie de sa traduction<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>: peut-être enfin est-ce aux éloges que
+Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque
+faire du <i>Décaméron</i> et de son auteur, qu'il dut la première idée de
+composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est
+ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et
+s'éclairent mutuellement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Préface des <i>Fables ancient and modern.</i>, etc., <i>ub.
+supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>I wol you tell a Tale which that I<br>
+ Lerned at Padowe of a worthy Clerk,<br>
+ As preved by his wordes and his werk:<br>
+ He his now ded and nailed in his cheste,<br>
+ I pray to God so yeve his soule reste.<br>
+ Franceis Petrark, the Laureat poete<br>
+ Highte this Clerk, whose rethoric swete<br>
+ Enlumined all Itaille of poetrie</i>; etc.
+</div></div>
+
+<p>Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
+critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou
+<i>proœmium</i> (<i>a proheme</i>), où il fait une description inutile du
+Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
+Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
+d'impertinente (<i>me thinketh it a thing impertinent</i>); elle n'est point
+dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y
+fit en la traduisant. (Voyez <i>Fr. Petrarchœ sp. Basil</i>, 1581, in-fol.,
+p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le <i>Publiciste</i> (24
+octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire
+allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
+n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait
+composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du <i>Décaméron</i> de
+Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre
+fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui
+règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec
+lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre
+autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
+<i>Multæ sunt mansiones in domo patris mei</i>. Je crois cependant que
+Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus
+encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui
+inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
+eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
+rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en
+personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses
+lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
+savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une
+goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces <i>peintures de caractères</i>, ou
+plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et
+allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si
+ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait
+le droit de les en blâmer.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de
+poésie, l'Italie entière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Voyez tom. II, p. 431.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
+conjecture en certitude.</blockquote>
+
+<p>Du <i>Décaméron</i> de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de
+patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de
+Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
+tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le
+même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait
+avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à
+éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont
+embrouillée<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
+Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
+manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
+connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
+depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent
+usage<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière
+simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à
+lui qu'elle appartient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire
+(Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur
+Rabelais, <i>Griselidis</i> était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la
+bibliothèque de M. Foucault, intitulé le <i>Parement des Dames</i>, et que
+c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son
+<i>Illustratione del Boccaccio</i>, en a restitué l'honneur aux Français.»
+Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
+Il dit (<i>Istor. del Decamerone</i>, p. 603): «Le fait a été regardé comme
+véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un
+ancien manuscrit intitulé le <i>Parement des Dames</i>, de la bibliothèque de
+M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note,
+Bouchet, <i>Annal. d'Aquitaine</i>, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
+«Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
+comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
+dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par
+un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de
+Bergame, qui, dans son <i>Supplément des Chroniques</i>, s'exprime ainsi: «Ce
+trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
+écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet
+ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
+Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que
+Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière
+analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même
+question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
+toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce
+Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre
+moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de
+quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de <i>Supplément des Chroniques</i>,
+à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit
+recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques,
+et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473.
+(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le <i>Décaméron</i> de
+Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions
+n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
+connaissait point. Son <i>Supplément des Chroniques</i> ne fut publié
+lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style
+et le peu de critique de l'auteur (Tirab., <i>loc. cit.</i>), il a été
+réimprimé un assez grand nombre de fois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Voyez ci-après, note 4.</blockquote>
+
+<p>Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la
+Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de
+Grisélidis<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est
+peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
+la même que le Fabliau <i>des Deux bons Amis</i><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Boccace n'y a fait,
+selon lui, que <i>quelques légers changements</i>. Il en a fait de bien
+importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à
+leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien,
+l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et
+plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une
+origine orientale<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
+sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
+d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point
+d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
+profusion dans Boccace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Journ. X, Nouv. VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.</blockquote>
+
+<a name="n4" id="n4"></a>
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> M. Chénier est du même avis, dans son <i>Discours sur les
+anciens Fabliaux</i>, imprimé dans le <i>Mercure de France</i>, au commencement
+de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la
+Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer
+ardemment la publication.</blockquote>
+
+<p>Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat
+d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
+envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient
+éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près
+d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais
+il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
+sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses
+parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus
+convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par
+un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les
+volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là,
+commence une seconde action, suite et complément de la première.
+Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à
+Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
+à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se
+déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le
+plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et
+ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé
+d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par
+la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, se fait
+connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
+devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le
+coupable lui-même pour l'amour d'eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> <i>I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
+di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola</i>, etc. Bocc., <i>loc.
+cit.</i></blockquote>
+
+<p>Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue
+passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de
+Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
+dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
+plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il
+le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux
+violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
+deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où
+la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent
+dans le <i>Décaméron</i> entier, et par conséquent dans toute la littérature
+italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare,
+de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
+grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent
+encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un
+ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui
+de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
+savant Beroalde<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>; elle le fut encore par un jeune cardinal,
+petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.
+Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais
+ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la
+poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les
+produisant au grand jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Voyez sa traduction, Manni, <i>Stor. del Decamer.</i>, p.
+562.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Le cardinal <i>Ruberto Nobili di Montepulciano</i>, V. <i>ib.</i>,
+p. 583.</blockquote>
+
+<p>Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie
+de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il
+avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé
+entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
+de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
+contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
+Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
+parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>,
+est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait,
+par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui
+paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
+plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de
+graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne
+m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
+ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
+le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis,
+décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre
+patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une
+époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une
+dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la
+précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de
+sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même,
+j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même,
+toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
+la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais
+l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on
+avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit,
+qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent
+pas notre langue<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
+traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Voyez <i>Fr. Petrarchœ opera</i>, p. 540.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que
+Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
+Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte
+populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui
+ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
+des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à
+vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être
+écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre
+ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
+de plus fort.» <i>Ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié,
+d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
+libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
+ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se
+bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une
+franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
+femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes
+gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et
+une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même
+qu'elle n'était pas dans les mœurs. Ces libertés attaquaient souvent des
+objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles
+blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
+pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
+prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines
+diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais
+principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
+aussi étendues que violentes, dans divers endroits du <i>Décaméron</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>:
+je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
+qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses
+que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
+hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était
+pas tout-à-fait conforme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III,
+etc.</blockquote>
+
+<p>Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première
+Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra
+dans la première un coquin de <i>Ser Ciappelletto</i>, scélérat impénitent et
+endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de
+confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise,
+et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce
+dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession
+hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots,
+plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
+seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses
+rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend
+le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le
+Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
+sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
+celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
+craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage;
+mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis
+le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans,
+un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand
+scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout
+au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends,
+dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous
+les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre
+religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
+génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans
+cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
+respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement
+et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
+parlons plus.</p>
+
+<p>Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un
+autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
+Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
+ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine
+l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
+dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
+du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille,
+et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait
+laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté
+et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit
+de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau
+parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également
+vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il
+aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la
+préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
+parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même,
+ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses
+fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père
+mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour
+preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui
+embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait
+le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle
+l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données
+aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa
+loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question
+est encore indécise comme celle des trois anneaux.</p>
+
+<p>L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là
+d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être
+celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et
+la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions
+comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
+pays où le <i>Décaméron</i> parut, ce langage devait exciter un grand
+scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs
+autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie,
+mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru
+leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en
+le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme
+s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais,
+contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un
+très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi
+orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de
+lectures sur le <i>Décaméron</i>, où il s'est proposé de le justifier
+pleinement<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la
+première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il
+est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et
+combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
+mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
+dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des
+ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement
+répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans
+différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
+manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde
+Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de
+Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et
+presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi
+que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
+être les soutiens?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé,
+<i>Hist. du Décamér.</i>, pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag.
+433 à 453. M. Baldelli nous apprend, <i>Illustrazione IV</i>, pag. 322, que
+l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu
+communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de
+Boccace, dont je donne ici l'abrégé.</blockquote>
+
+<p>La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus
+graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que
+Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de
+ce livre <i>Des trois Imposteurs</i> qui a fait tant de bruit dans le monde,
+sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de
+cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une
+indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
+l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
+juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
+l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les
+siennes<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa
+brillante et merveilleuse éloquence<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Ses vives et fréquentes
+sorties contre les moines<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a> et la peinture qu'il a souvent faite de
+leurs bons tours<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a> l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes
+consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il
+croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses
+plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes
+que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même
+sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
+le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne
+tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
+s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 82, note I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> <i>E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per
+opera della sua miraculosa eloquenza</i>. M. Baldelli, <i>ub. supr.</i>, p.
+330.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Surtout dans la violente invective de <i>Tedaldo degli
+Elisei</i>, Journ. III, Nouv. VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
+I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
+Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, <i>ibid.</i>, Nouv. X, etc.</blockquote>
+
+<p>Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques.
+Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses
+Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> vient, au
+nom du baron messire Saint-Antoine<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, patron de son couvent,
+recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de
+Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
+voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de
+la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
+portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un
+perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.
+Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le
+tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
+à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
+l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de
+lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit
+remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du
+tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
+se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
+de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les
+reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite
+les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
+sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François,
+un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages
+en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
+diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de
+quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
+un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
+plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui
+avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
+été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une,
+tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement
+pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
+plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
+c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a
+voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
+le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur
+apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
+ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
+donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
+toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa
+main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
+voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires.
+Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde.
+Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence
+d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
+lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> <i>Frate Cipolla</i>, Journ. VI, Nouv. X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> <i>Del barone messer S. Antonio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> <i>Perciò che ancora</i>, dit Boccace avec son éloquence
+accoutumée, <i>non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
+trapassate in Toscana</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>,
+à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut,
+dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins
+qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
+laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables
+toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
+d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la
+forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits,
+dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manœuvres de ceux
+qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion
+les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa
+manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec
+l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force
+contre de semblables impostures<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et
+qui remplissent vingt grandes pages in-4. (433 à 453) de son livre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>ub. supr.</i>, p. 334.</blockquote>
+
+<p>Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs,
+le <i>Décaméron</i>, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième
+siècle<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>, circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent
+à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie
+vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on
+croit de Florence<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, une seconde à Venise, l'année suivante, une
+troisième meilleure à Mantoue deux ans après<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, et, depuis lors, un
+grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les
+déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
+éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus
+en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
+échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes
+dans la place publique les <i>Décamérons</i>, les Dantes, les Pétrarques et
+tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
+brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
+rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> 1353.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+in-fol., en caractères inégaux et mal formés.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> <i>Mantova, Petr. Adam de Michaelibus</i>, 1472, in-fol. C'est
+cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
+anciennes.</blockquote>
+
+<p>Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
+succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun
+d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en
+éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de
+quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, la corruption du
+texte paraissait sans remède: les Juntes<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>, les Aldes eux-mêmes<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>
+firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
+lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui
+honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions
+les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et
+produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par
+les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle,
+tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de
+fort savants<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> qui prétendirent corriger le texte à leur manière et
+ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de
+Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et
+celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y
+eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze
+ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
+l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer
+ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus
+parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et
+sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
+consentit à des arrangements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Tels, entre autres, que <i>Niccolò Delfino</i>, patricien de
+Venise, 1516, Venise, <i>Gregor. de' Gregori</i>, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Firenze, <i>Filippo di Giunta</i>, 1516, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Venezia, <i>Aldo</i>, 1522, in-4. Cette édition est la
+meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de
+1527.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Tels que le <i>Dolce</i>, dans les trois éditions de
+<i>Giolito</i>, Venise, 1546, 1550 et 1552; le <i>Ruscelli</i>, Venise, 1552,
+etc.</blockquote>
+
+<p>Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle.
+Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de
+Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le
+grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie
+de Florence, qu'il chargea de faire au <i>Décaméron</i> les corrections qui
+seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde
+Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un
+dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet
+exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils
+jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
+discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces
+trois personnages. Le <i>Décaméron</i>, mutilé par leurs censures, fut
+renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés,
+passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages
+censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec
+Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et
+très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à
+Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette
+correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
+prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans
+après<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>; c'est l'édition dite <i>des Députés</i>. Elle est plus conforme
+que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs
+ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent
+bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en
+prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les
+endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y
+avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde
+correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte
+V, il fut expressément porté que le <i>Décaméron</i> serait corrigé de
+nouveau: ce qui fut exécuté en 1582<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, et ne satisfit pas davantage.
+Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
+Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
+en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les
+corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces
+premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies.
+Vouloir faire du <i>Décaméron</i> un livre entièrement orthodoxe, un livre
+dont on puisse dire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ La mère en prescrira la lecture à sa fille,
+</div></div>
+
+<p>est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> En 1573.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> Le grand duc François Ier. confia cette correction à
+<i>Leonardo Salviati</i>, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et
+formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des
+libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort,
+il n'échappa point à la critique, et <i>Boccalini</i> ne l'épargna pas dans
+sa <i>Pietra di Paragone</i>; mais <i>les Avvertimenti della lingua sopra il
+Decamerone</i>, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont
+un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue.
+Sur toutes ces vicissitudes que le <i>Décaméron</i> a éprouvées, voyez le
+livre de Manni, <i>Istoria del Decamerone</i>, part. III, p. 628 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de
+l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M.
+Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que
+les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
+langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec
+un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a
+peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de
+reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
+générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre
+auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit
+encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs
+et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les
+personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
+traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> <i>Vicende della Letteratura</i>, l. II, cap. 13.</blockquote>
+
+<p>Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût
+que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que
+Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent
+de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est
+permis de tout lire, on peut faire du <i>Décaméron</i> une de ses lectures
+favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des
+mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à
+l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les
+vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
+tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes,
+d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on
+peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
+à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
+variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de
+narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité,
+de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit
+nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à
+l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du
+quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études
+particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans
+le genre du</i> Décaméron; <i>grands poëmes à l'imitation de celui du Dante;
+dernières observations sur le quatorzième siècle</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
+générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation
+des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
+langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent
+presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres
+écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient
+eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs
+disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se
+perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes
+d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué
+l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, l'Arabe
+Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
+l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la
+théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les
+Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés,
+les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent
+découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la
+quantité des autres semblaient aller toujours croissant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> <i>De sui ipsius et multorum ignorantià</i>.</blockquote>
+
+<p>Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
+«Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
+aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
+bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous
+n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres
+inutiles<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne
+cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les
+promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des
+grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités
+des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
+des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
+célèbre école, en nomme un assez grand nombre<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Les auteurs italiens
+lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>; mais ceux dont il parle
+et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en
+sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, aussi profondément
+inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup
+perdu à ce qu'ils le fussent toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> <i>De Remed. utriusq. fortunæ</i>, liv. I, Dial. 46.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
+directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis;
+Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
+qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Voyez Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, l.
+II, c. I.</blockquote>
+
+<p>Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on
+ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était
+toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
+ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les
+Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
+Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
+part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de
+là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire
+XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il
+quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son
+retour<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI
+détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur
+avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et
+lui opposèrent l'anti-pape Clément VII<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>, source de ce grand schisme
+qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume
+de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu
+Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
+reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
+et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
+un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
+s'était souillée dans sa jeunesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
+27 mars 1378.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Robert, cardinal de Genève.</blockquote>
+
+<p>Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
+l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de
+cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
+des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
+mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui
+qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison
+funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il
+fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant
+déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal.
+Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué
+d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
+au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna
+François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour
+se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les
+immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr,
+en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces
+immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de
+lui donner place dans cette immense collection<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Tiraboschi, avec sa
+bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi,
+il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût
+en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je
+ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
+il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts
+pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes
+doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.»
+Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage
+Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Vol. XI, 10 juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, p. 128.</blockquote>
+
+<p>Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis
+Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant
+encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et
+des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie
+qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après
+avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré
+de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa
+patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de
+disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée
+dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps,
+mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était
+méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les
+théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs
+de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre
+des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison
+que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi
+dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de
+Duraz<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife
+intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé
+pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
+cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six
+d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
+échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
+arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
+Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
+ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se
+promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>:
+l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content
+d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à
+s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses
+cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
+vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut
+massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
+tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq
+des cardinaux, y compris Louis Donato<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>. Il eût été plus heureux,
+s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa
+théologie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 130.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> V. <i>Abrégé de l'Hist. ecclés.</i>, Berne, 1767, vol. II, an.
+1385.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Voy. <i>Abrégé de l'Hist. ecc.</i> etc. Voy. aussi <i>Abrégé
+chronologique de l'Hist. ecclés.</i> Paris, 1751, vol. II, même année.</blockquote>
+
+<p>La fin non moins déplorable du poëte astrologue, <i>Cecco d'Ascoli</i>, et
+les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne
+détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois,
+nommé <i>Andalone del Nero</i>, qui se rendit célèbre par ses connaissances
+en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
+dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le
+faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
+de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son
+Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle <i>son vénérable
+maître</i><a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>, et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
+astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans
+l'éloquence. On a de lui un Traité latin <i>de la composition de
+l'astrolabe</i>, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la
+Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des
+planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements
+astrologiques<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>, qui n'a jamais été ni publié ni traduit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Liv. XV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> <i>Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphœra,
+Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica</i>. Catal. des
+Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.</blockquote>
+
+<p>Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande
+réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
+appela <i>le Sage</i>, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
+rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec
+distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait
+prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de
+mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan
+qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en
+français<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
+siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, <i>le Trésor
+de la cité des dames</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>, et quelques autres ouvrages français en
+prose et en vers<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la
+France par ses écrits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le <i>Recueil de
+l'Acad. des Inscript.</i>, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été
+publiée par l'abbé Lebeuf, <i>Dissert. sur l'Hist. de Paris</i>, t. III, p.
+103.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Imprimé à Paris en 1497.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> J'ai parlé du <i>Trésor de la Cité des Dames</i>, au sujet du
+jurisconsulte <i>Giovonni d'Andrea</i> et de sa fille <i>Novella</i>, t. II, de
+cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>On l'a dit avec vérité,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
+</div></div>
+
+<p>Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la
+folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
+l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
+cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie,
+d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
+astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure
+qu'ils prédisaient aux autres<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Leurs noms ont été soigneusement
+recueillis<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>, et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de
+leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et
+dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
+Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques,
+<i>plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué
+plusieurs grands personnages</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, telles encore que les prédictions
+faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi
+d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les
+Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de
+Bourgogne<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
+charlataneries et de leurs bévues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Voy. <i>Catalogue des principaux Astrologues</i>, etc., rédigé
+par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé
+Lebeuf, <i>Dissertat sur l'Hist. de Paris</i>, t. III, p. 448 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Ibid., p. 451.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Voy. <i>Catalogue des principaux Astrologues</i>, etc. etc.</blockquote>
+
+<p>On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
+géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit
+aussi donner le nom de Paul de l'<i>Abbaco</i>. Il ne se bornait pas à
+connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de
+ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements
+étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en
+France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
+son pays même<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>; et
+cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Par ce
+testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés
+dans un couvent de Florence<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>, que les moines en eussent une clef,
+sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se
+trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans
+cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
+clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
+existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce
+jugement<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> <i>Uomini illustri Fiorentini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Mehus, <i>Vit Ambros. Camaldul</i>, p. 194; Manni. <i>Sigili</i>,
+t. XIV, p. 22, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a>: La Sainte-Trinité.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Manni, <i>loc. cit.</i>, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
+Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à
+Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
+qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.</blockquote>
+
+<p>Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on
+trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant
+l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se
+moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
+publiés, soit dans ses lettres<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. Mais c'étaient des paroles jetées
+au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné,
+pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût,
+pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
+alchimistes<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
+très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Voy. surtout une Lettre à Boccace, <i>Senil</i>, l. III, ép.
+I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Voy. <i>De Remed. utr. fortunæ</i>, l. I, Dial. III.</blockquote>
+
+<p>L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme
+l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance.
+La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
+mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à
+ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et
+amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni
+alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession
+l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au
+premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement
+admirées<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
+Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles
+produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres
+professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique.
+Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs
+ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était
+de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent
+à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui
+paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les
+autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le
+restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui
+ait été écrit depuis les anciens<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Ce traité servait encore de texte
+et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort.
+Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
+donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
+qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles
+expériences, et écrit dans son sein<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
+II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
+<i>Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let.</i>, t. XX, p. 440, où il a
+confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
+a redressées, t. V, p. 177 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Voy. Freind, <i>Histor. Medic.</i>, et M. Portal, <i>Histoire de
+l'Anatomie</i>, t. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> Le <i>Traité d'Anatomie</i> de Mondinus a eu plusieurs
+éditions citée par M. Portal, par Fabricius, <i>Bibl. med. et inf.
+latin.</i>, vol. V, etc.</blockquote>
+
+<p>Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement
+de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande
+réputation. Pierre <i>Crezcenzio</i> écrivit, dans un âge fort avancé, sur le
+premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
+treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête
+et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en
+médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
+particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré
+de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des
+simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre
+et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
+publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.</p>
+
+<p><i>Crezcenzio</i> s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des
+dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les
+villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient
+dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
+militaires, sous le titre de capitaines ou de <i>podestà</i>. Elles
+exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de
+loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
+jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
+pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces
+magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne,
+fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
+assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
+<i>Crezcenzio</i> parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
+aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
+conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des
+sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les
+procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier.
+Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses
+observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé
+en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut
+près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin
+de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> <i>Vita di P. Crezcenzio</i>, en tête de la traduction ital.
+de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8.</blockquote>
+
+<p>Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de
+Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
+Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être
+encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la
+connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne,
+que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un
+grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour
+exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les
+engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
+superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles
+les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
+ajouter<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre
+raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la
+végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne
+ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
+distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin,
+fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à
+<i>Crezcenzio</i> lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis
+qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son
+perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où
+l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
+père Bartoli<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, on reconnaît à la perfection de son style qu'il est
+du siècle où l'on écrivait le mieux<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> M. Corniani, <i>I Secoli della Letter. ital.</i>, t. I, p.
+178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> À la fin de la préface du petit Traité de critique
+grammaticale, intitulé: <i>Il Torto ed il dritto del non si può</i>, qu'il a
+donné sous le nom de <i>Ferrante Longobardi</i>, Rome, 1655, pet. in-12.</blockquote>
+
+<a name="n5" id="n5"></a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> La première édition de l'ouvrage latin est de 1471,
+Augsbourg, in-fol., sous ce titre: <i>Petri de Crescentiis ruralium
+commodorum</i>, lib. XII, <i>Augustœ vindeticorum</i>, etc. La traduction
+italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi
+in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
+et de Naples, 1724, 2 vol. in-8.</blockquote>
+
+<p>La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome,
+était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de
+faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
+distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
+n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités
+de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait
+inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
+poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui
+reçut dans ce siècle des honneurs presque divins<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Astre et lumière
+des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des
+aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon
+l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on
+ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses
+immenses travaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.</blockquote>
+
+<p>Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato,
+dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du
+droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite
+à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de
+l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26
+ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
+Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui
+déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
+Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
+à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université
+naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres.
+L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter
+dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont
+pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que
+Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec
+Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Il ne jouit pas
+long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon
+l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa
+vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses
+connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant
+justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge
+sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il
+introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui
+nuisirent, dit ce critique judicieux<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>: possédant toute la misérable
+science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les
+sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du
+péripapéticisme, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> De Sade, <i>Mém. pour la Vie de Pétrar.</i>, t. III, p. 409.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> <i>De origine juris civilis</i>, l. I, §. 164.</blockquote>
+
+<p>La vaste compilation des œuvres de Barthole contient quelques Traités de
+droit public, tels que ceux <i>des Guelphes et des Gibelins</i>; <i>de
+l'Administration de la République</i>; <i>de la Tyrannie</i>, etc. On y en
+trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à
+faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant
+J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.
+<i>Cacodœmon</i> comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de
+toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de
+la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à
+comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain,
+pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première
+fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la
+supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le
+Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
+en étant exclues, selon le Digeste <i>De postulatione</i>: de plus, il la
+déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi <i>De
+appellatione</i>. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont
+admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition
+du paragraphe I, <i>De fœminis</i>, etc., et que le genre humain est
+précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa
+propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre
+<i>Priorem</i>, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée,
+<i>Cacodœmon</i> produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
+comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une
+infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui
+dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge
+prononce la sentence d'absolution <i>formiter</i>, séant <i>pro tribunali</i>, au
+parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le
+palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations,
+procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite
+sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain
+public de la cour céleste<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> <i>Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C.
+inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ</i>, p. 165 et
+suiv. du livre intitulé: <i>Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus</i>,
+Lyon, 1568.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> <i>I secoli della Letter. ital. di Giamb.</i> Corniani, t. I,
+p. 436.</blockquote>
+
+<p>Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde,
+fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette
+rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des
+écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
+eux que d'y croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis
+à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande
+admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif,
+brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
+avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement
+et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère
+laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
+utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
+l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans,
+et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son
+maître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, et Mazzuchelli, <i>Scrit.
+ital.</i></blockquote>
+
+<p>C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
+nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles
+parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
+Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de
+cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent
+XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se
+forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
+pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
+littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
+premier modèle de ces <i>Bibliothèques universelles</i>, et de ces
+<i>Dictionnaires des hommes illustres</i>, qui se sont tant multipliés
+depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
+espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Photius n'avait
+traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume
+de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et
+profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets,
+depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet
+ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux
+titre: <i>De originibus rerum</i><a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, que l'auteur ne lui avait point
+donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de
+Venise<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, porte celui-ci: <i>De viris illustribus</i><a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, qui lui
+convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on
+appelle une <i>Bibliothèque</i>. Les auteurs y sont rangés par ordre
+alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
+permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail,
+on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible
+qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
+mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il
+paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
+ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le
+premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment
+un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les
+premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de
+l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si
+remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage.
+Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
+nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
+personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans
+utilité<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 322.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Le titre entier du livre imprimé est: <i>De Originibus
+rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense</i>, Venet., 1547.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Dans celle de S. Jean et S. Paul (<i>di SS. Giovanni e
+Paolo</i>).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Le titre entier de ce manuscrit est, après le <i>Proemium</i>:
+<i>Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico
+veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> Voy. Maffei, <i>Verona illustr.</i>, part. II, p. 115, et
+Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.</blockquote>
+
+<p>Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
+historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et
+de son père<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>, composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire
+littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
+n'écrivit que les <i>Vies des hommes illustres de Florence</i>. Le comte
+Mazzuchelli en a publié pour la première fois<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, non le texte
+original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
+d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour
+expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
+occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
+mourut peu de temps après. Les titres d'<i>Eliconio</i> et de <i>Solitario</i>,
+que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
+illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques
+fonctions honorables<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>, il s'était ensuite entièrement livré aux
+lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
+auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de
+Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire
+politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux
+Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est
+considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des
+différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
+ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu
+utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
+avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de
+tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur
+du Dante, <i>Benvenuto da Imola</i>. On a de lui, sous le titre de <i>Liber
+Augustalis</i>, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César
+jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse
+et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de
+l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses
+œuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Landolphe
+Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on
+dit de la noble famille des Colonne<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, écrivit, entre autres
+ouvrages, un <i>Breviarum historiale</i>, qui a été imprimé en France<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>,
+et Français <i>Pipino</i> ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des
+rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
+premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant
+lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains,
+il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
+qu'on ne trouve point ailleurs<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Muratori n'a inséré dans sa grande
+collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>.
+Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui
+peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé
+le nombre. On y distingue les deux <i>Cortusi</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>, continuateurs de
+l'histoire de Padoue, commencée par <i>Albertino Mussato</i> dont nous avons
+parlé dans un précédent chapitre<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, mais qui restèrent fort
+au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; <i>Ferreto</i> de
+Vicence<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, l'un des meilleurs historiens de ce temps; <i>Calvano
+Fiamma</i> de Milan<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>, qui ne lui est point inférieur; Jean de
+<i>Cermenate</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, émule et compatriote de <i>Fiamma</i>, et plusieurs autres.
+Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les
+bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à
+perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il
+termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de
+1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> En 1747.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
+Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4., tout à la fin du
+volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 318.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> À Poitiers, en 1479.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 319.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> <i>Guglielmo Cortusio</i> et <i>Albrighetto Cortusio</i>, son
+parent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Tom. II, p. 305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. IX, p. 935.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Auteur du <i>Manipulus Florum, ibid.</i>, vol. XI, p. 533.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, vol. IX, p. 1223.</blockquote>
+
+<p>J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je
+n'oublierai pas ici, <i>Marino Sanuto</i>, noble vénitien, qui ne fut pas, à
+proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
+ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les
+événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage
+d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de
+Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre <i>Secretorum
+fidelium crucis</i>, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les
+mœurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour
+les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de
+ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
+venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
+états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les
+présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des
+cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits;
+il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages
+importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
+1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois,
+par Bongars, dans le <i>Gesta Dei per Francos</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. C'est un des plus
+curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé
+comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle,
+et même des siècles antérieurs<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> Foscarini, <i>Letteratura Veneziana</i>, p. 417.</blockquote>
+
+<p>À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la
+poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé,
+on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore
+mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
+de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie
+qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça
+surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien
+contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de
+ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que
+plaisants. «Jamais, écrit-il<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>, ce que dit Horace ne fut plus vrai
+qu'à présent:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> <i>Famil.</i>, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth.
+impér., n°. 8568; <i>Mém. pour la Vie de Pétr.</i>, t. III, p. 243.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<i>Scribimus indocti doctique poemata pessim.</i>
+<p class="i20"> (Ep. I, l. II. v. 117.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
+être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des
+autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
+épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
+mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
+d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend
+pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je
+reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds
+pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme,
+je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
+encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que
+pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne
+connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
+plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
+et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
+maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
+d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
+autrefois si rare, est commune à présent, etc.»</p>
+
+<p>On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on
+accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette
+langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine
+connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait
+aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
+amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin.
+C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au
+Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
+de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa
+jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même
+triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin
+sans doute de regarder comme son égal. On le nommait <i>Zanobi da Strada</i>.
+Philippe<a name="n6" id="n6"></a> Villani l'a placé parmi les <i>illustres Florentins</i>; mais si la
+couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait
+alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
+célébrité que par cette couronne même.</p>
+
+<p>Zanobi était fils du célèbre grammairien <i>Giovanni da Strada</i>, qui avait
+été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état
+que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le
+connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première
+cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile,
+Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi
+quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait
+obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu
+honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et
+bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié,
+qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
+lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur
+Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui,
+de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
+Mathieu Villani, dans son histoire<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, fait mention de cette
+cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit
+publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de
+l'empereur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> L. V, ch. 26.</blockquote>
+
+<p>Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation
+de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque
+s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis
+particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque
+sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui
+lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette
+espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de
+ses écrits<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
+et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait
+pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
+pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit,
+mais des mœurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte
+fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de
+secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>; mais il ne la
+posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
+âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains
+de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de
+Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.
+L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans
+que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les
+Florentins résolurent<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a> d'élever, aux frais du trésor public, de
+magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils
+y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour
+lui comme pour tous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> <i>Invect. in Med.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> En 1359.</blockquote>
+
+<a name="n7" id="n7"></a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de
+la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du
+reste de cette ancienne traduction est inconnu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> En 1396.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle.
+On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans
+entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues
+d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
+noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de
+François <i>Landino</i>, fils d'un peintre qui avait alors quelque
+réputation, et parent de <i>Landino</i>, célèbre commentateur du Dante. Il
+était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la
+petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>, à sentir
+le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par
+quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant
+qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur
+de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant
+de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des
+progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les
+instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était
+émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
+de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus
+habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des
+instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de
+tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
+couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes
+l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> <i>Vite d' illustri Fiorentini</i>, p. 84.</blockquote>
+
+<p>François <i>Landino</i> n'était pas seulement musicien, il était aussi
+grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui
+fit donner le surnom de <i>Francesco degli Organi</i>, et c'est ainsi qu'il
+est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies
+italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; le style n'en
+est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> Voy. Mehus, <i>Vita Ambrog. Camald.</i>, p. 324. Ces vers sont
+intitulés: <i>Versus Francisci organistœ de Florentiâ</i>.</blockquote>
+
+<p>L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement
+comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se
+trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est <i>Lino Coluccio Salutato</i>.
+<i>Coluccio</i> est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
+des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur
+vie: De <i>Niccolo</i>, on fait <i>Niccoluccio</i>, petit Nicolas; on retranche
+ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste <i>Coluccio</i>, qui
+ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, <i>Lino</i>,
+semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; <i>Niccolo</i>,
+<i>Niccolino</i>, <i>Lino</i>; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation
+de noms antiques qui était alors commune parmi les savants<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>.
+<i>Coluccio Salutato</i> était né en Toscane<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> en 1330. Son père, qui
+était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut
+exilé, et se retira à Bologne. Le jeune <i>Coluccio</i> y fut élevé; il
+annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature;
+mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son
+père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et <i>Coluccio</i>
+quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie.
+On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
+revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il
+était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François <i>Bruni</i> dans
+la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est
+probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à
+Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et
+épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. La
+réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les
+offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
+rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes
+les espérances de fortune la place de chancelier de la république de
+Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
+pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour
+si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la
+république, disait qu'une lettre de <i>Coluccio Salutato</i> lui faisait plus
+de mal que mille cavaliers florentins<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 492.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de
+Pescia.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine
+du château où il était né. Tiraboschi, <i>ub supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
+trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et
+à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet
+continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était
+possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour
+tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les
+auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
+son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
+que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous
+avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
+autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la
+nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
+et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était
+alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et
+continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé
+de lui en prose latine, outre ses lettres<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>, qu'un Traité <i>de la
+noblesse des lois et de la médecine</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Les bibliothèques de Florence
+en possèdent en manuscrit plusieurs autres<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>; la plus grande partie
+des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié
+quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens
+et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
+qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la
+traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé
+Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
+Camaldule<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. <i>Coluccio</i> mourut en 1406, âgé de soixante seize ans.
+Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur
+la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait
+été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais,
+l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut
+décernée qu'après sa mort<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. Elle fut posée sur son cercueil, et les
+honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent
+au tombeau un cadavre insensible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un
+donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que
+la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et
+des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
+1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du
+modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
+Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de <i>Coluccio</i>, par Philippe Villani, p.
+<span class="sc">xxiii</span>, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un
+n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
+contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie
+est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> <i>De Nobilitate legum ac Medicinœ</i>. Venise, 1542.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
+Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, <i>Vit. Ambr.
+Camald.</i>, et dernièrement M. J. B. Corniani, <i>I secoli della Letter.
+ital.</i> t. I, p. 413.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
+plusieurs autres pièces inédites du même auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 496.</blockquote>
+
+<p>Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable
+que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par
+l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde
+le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
+qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent
+eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a> rangent dans cette classe
+la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se
+distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par
+leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose,
+parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
+Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des
+saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant,
+elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale
+et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son
+éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra
+dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas
+l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à
+lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la
+fleur de l'âge<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a> en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un
+style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si
+vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir
+pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
+langage. <i>Girolamo Gigli</i>, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
+édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
+vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y
+donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements
+les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant.
+L'impression de ce <i>Vocabolario Cateriniano</i> était fort avancée, quand
+tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII,
+l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et
+ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de
+l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de
+la littérature italienne<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>, traité comme coupable, non-seulement de
+lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>. Si les vers de sainte
+Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de
+pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le
+quatrième volume de ses Œuvres<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>, et où l'on trouve moins de génie
+que de ferveur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> <i>Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
+poesia</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> À trente-trois ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> M. Giamb. Corniani, <i>I secoli della Letter. ital.</i>, t. I,
+p. 388.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Le <i>Vocabolario Cateriniano</i>, qui fut alors lacéré et
+brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis,
+sous le faux titre de <i>Manille</i>, et sans date, in-4., avec un
+Supplément qui le complète. Gamba, <i>Testi di Lingua</i>, p. 88.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> Pag. 341; elle commence ainsi:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>O Spirito santo, vieni nel mio core<br>
+ Per la tua potenzia traila a te, Dio</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style
+de Pétrarque est <i>Buonaci corso da Montemagno</i>. Il y en eut deux de ce
+nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
+seul. Le chanoine <i>Casotti</i> découvrit le premier qu'ils étaient deux, et
+donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>,
+avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille
+des <i>Montemagno</i>. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle
+avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. <i>Buonaccorso</i>
+l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
+douceur et de la grâce. Gravina<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a> le loue d'avoir approché de
+Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir
+et la variété des sentiments. Le <i>Tassoni</i>, dans ses considérations sur
+Pétrarque, compare souvent des vers de <i>Montemagno</i>, avec ceux de ce
+grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
+pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de
+Pétrarque<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>, soit imité du premier de <i>Montemagno</i><a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>; mais
+lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est <i>Montemagno</i> qui a été
+l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses
+preuves. Plusieurs autres sonnets de <i>Buonaccorso</i>, sans avoir la même
+ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
+pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
+ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de <i>Montemagno</i>
+le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en
+poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
+goût, pour se faire un assez grand nom.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8,
+par <i>Nicolo Pilli</i> de Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de
+<i>Cino</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> <i>Della ragione Poetica</i>, l. II, §. 29 et 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> <i>Era il giorno che al sol si scolorano</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> <i>Erano i miei pensier ristretti al core</i>.</blockquote>
+
+<p>Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut
+même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à
+sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le
+zèle. Il se nommait <i>Zenone de' Zenoni</i>. Son poëme, qu'il intitula:
+<i>Pietosa fonte</i>, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le
+savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
+<i>Deliciœ eruditorum</i>, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
+avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
+expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
+nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de
+quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> Lami, <i>loc. cit.</i>, au commencement de l'avis au lecteur.</blockquote>
+
+<p>Le même volume est terminé par une <i>canzone</i> sur ce même sujet de la
+mort de Pétrarque<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son
+auteur est <i>Franco Sacchetti</i>, auteur justement célèbre à d'autres
+titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque
+dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
+sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures,
+après celles du <i>Décaméron</i>, quoique loin encore de les égaler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Elle a pour titre: <i>Morale di Franco Sacchetti da Firence
+per la morte di M. Francesco Petrarca</i>.</blockquote>
+
+<p><i>Franco Sacchetti</i>, né à Florence, vers l'an 1335<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, d'une famille
+ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça
+de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il
+composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de
+Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre.
+Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa
+tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics,
+dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des
+tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en
+vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune <i>Sacchetti</i>
+pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la
+morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets
+qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que
+la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite,
+puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On
+lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du
+lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à
+la façade du palais des prieurs<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>. Il fit ce distique remarquable par
+sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Corona porto per la patria degna<br>
+ Acciocchè liberta ciascun mantegna</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le
+titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> Aujourd'hui le <i>Palazzo Vecchio</i>.
+</blockquote>
+
+<p><i>Franco Sacchetti</i> fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à
+Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea
+aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et
+à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous
+états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont
+il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
+une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, <i>Giannozzo
+Sacchetti</i>, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379.
+L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les
+frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés
+rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs
+(magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges
+de magistrature. <i>Sacchetti</i> fut seul excepté de cette disposition
+sévère, et cela, dit l'historien <i>Ammirato</i>, parce qu'il était tenu pour
+homme de bien, <i>per esser tenuto uomo buono</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>; mais cette faveur ne
+put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies
+graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus.
+Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il
+voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
+de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à
+Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
+manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
+sentit long-temps de cette chute.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> <i>Stor. fiorent.</i>, l. XIV.</blockquote>
+
+<p>Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés
+par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par
+les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa
+par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans
+la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
+la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de <i>Franco
+Sacchetti</i>, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et
+lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
+milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de
+cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
+consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
+aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il
+mourut peu d'années après la fin de ce siècle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. C'était un homme
+d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité
+de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans
+presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le
+plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non
+seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
+faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
+premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
+parfaitement. Dans un manuscrit où ses <i>madrigali</i> et ses ballades,
+portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
+plusieurs fois, écrit en marge, le sien même<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>. Ce n'est pas
+seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
+poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais
+on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
+sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le
+premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure
+par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
+sonnet signifie à peu près<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Malheureux! si je pense encore<br>
+ Au peu qu'a gagné par ses vers<br>
+ Le grand Pétrarque auprès de Laure,<br>
+ Aux longs tourments qu'il a soufferts...<br>
+ Je frémis, je me sens de glace:<br>
+ J'écris pourtant, et le temps passe.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> Bottari, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> <i>Intonata per Francum Sacchetti</i>, ou <i>Francus dedit
+sonum</i>. Bottari, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E quando io penso al mio signor Petrarca,<br>
+ Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,<br>
+ Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Peu de ses poésies sont imprimées<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>. Le vocabulaire de la Crusca, qui
+les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
+appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la
+bibliothèque de cette famille<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Il contenait environ cent
+soixante-dix sonnets, trente-huit <i>canzoni</i> de différents genres,
+quarante-neuf ballades, un grand nombre de <i>madrigali</i> et d'autres
+poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes
+latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
+quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême
+et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont
+pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, <i>Stor.
+della Volg. Poesia</i>, l. II, n°. 8; la <i>canzone</i> sur la mort de
+Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre <i>canzone</i> qui vaut
+mieux, dans le Recueil des <i>Rime Antiche</i>, qui suit la <i>Bella Mano</i>,
+réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> Bottari, <i>ub. supr.</i> Le marquis <i>Matteo Sacchetti</i>,
+descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce
+manuscrit. <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier
+magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles
+étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux
+cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace,
+dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions
+et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il
+a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité
+dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au
+langage commun que celui du <i>Décaméron</i>; et c'est surtout dans les
+sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y
+acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes
+toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur
+force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y
+en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore
+pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La
+plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les
+mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des
+hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et
+offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point
+ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence,
+ces traits servent quelquefois à les éclaircir.</p>
+
+<p>Les Nouvelles de <i>Franco Sacchetti</i> sont en général plus courtes que
+celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés,
+moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui
+forment dans le <i>Décaméron</i> une admirable variété. Elles sont presque
+toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui,
+pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en
+prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques
+expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette
+excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages
+contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers,
+bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître
+Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus
+original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde,
+depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à
+Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni
+aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu
+pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous
+l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>. Ce
+que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a> et
+de Philippe de Valois, roi de France<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>, prouve, il est vrai, combien
+les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez
+pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et
+d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette
+espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un
+pauvre imbécille, nommé Albert<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>, le menace de le faire brûler comme
+Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui
+fait dire sur le <i>Pater noster</i>. Fort bien, dit <i>Franco Sacchetti</i>, mais
+si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait
+peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers,
+pour n'être pas torturé ou brûlé<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle
+n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à
+recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de
+devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter
+alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que
+l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape
+magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le
+roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle.
+(Nouv. CCXII.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain
+(<i>vagliatare</i>), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se
+jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense
+magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le
+nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus
+habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes
+mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup;
+il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui
+le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige
+qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis
+devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton.
+Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit
+naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups
+de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais
+lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.
+CXCV.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> Nouv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> <i>E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo
+inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe
+ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato</i>. (Nouv.
+II.)</blockquote>
+
+<p>Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>.
+On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y
+avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout
+noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être
+historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Des
+artistes célèbres y figurent aussi, tels que <i>Giotto</i>, <i>Buffamalco</i>,
+<i>l'Orcagna</i>, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés
+à <i>S. Miniato</i>, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église,
+sont représentés<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, discutant et se disputant après boire, pour
+savoir quel avait été, <i>Giotto</i> toujours excepté, le plus grand peintre.
+L'un dit <i>Cimabuè</i>, l'autre <i>Stefano</i>, élève de <i>Giotto</i>, un troisième
+<i>Buffamalco</i>. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur
+<i>Alberti</i>; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette
+proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la
+toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle
+suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les
+dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures
+légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins
+s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des
+officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder
+contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils
+arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre
+aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont
+prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de
+dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les
+boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,
+ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et
+l'on est obligé de révoquer la loi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> Nouv. VIII, CXIV, CXV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> Voy. Nouv. CXXI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> Nouv. CXXXVI.</blockquote>
+
+<p><i>Sacchetti</i> ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines,
+les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand
+nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition
+n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun
+index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont
+toujours été lues et réimprimées librement.</p>
+
+<p>En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était
+alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs
+grossiers exerçaient sur le peuple<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. L'auteur raconte que, se
+trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les
+Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il
+entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de
+St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et
+si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous
+fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement
+aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si
+vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se
+mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons.
+Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont
+proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de
+vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés
+les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent
+encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés,
+parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru
+ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes
+les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur
+tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous
+n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant.
+Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant
+qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais
+d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là
+certainement un bon citoyen et un brave moine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Nouv. LXXI.</blockquote>
+
+<p>Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il
+raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire,
+un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes
+sottises<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché
+de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous
+les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et
+tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il
+put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le
+Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva
+comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui
+part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète;
+bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables
+l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau
+sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait
+fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le
+prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il
+lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce
+mal, reprit <i>Franco Sacchetti</i>, est donc continu et ne le quitte jamais;
+car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois
+encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous
+les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans
+quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une
+certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles
+reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs
+d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces
+superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de
+gré que la raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> Nouv. LXXII.</blockquote>
+
+<p>Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que
+<i>Franco Sacchetti</i>, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur
+d'un Recueil qui porte le singulier titre de <i>Pecorone</i>. Cet augmentatif
+de <i>pecora</i> signifie en italien la même chose qu'en français, une
+pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre
+par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au
+mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le
+reste. En voici à peu près le sens:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ce livre est nommé <i>la Pécore</i>.<br>
+ J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,<br>
+ Ce beau titre qui le décore;<br>
+ Il semble pour lui fait exprès,<br>
+ Tant on y voit d'hommes niais.<br>
+ Moi qui suis plus niais encore,<br>
+ À leur tête je vais bêlant:<br>
+ Je fais des livres et j'ignore<br>
+ Ce que c'est que style et talent.<br>
+ Enfin, j'en veux faire à ma tête;<br>
+ Et si mon projet réussit,<br>
+ Si je deviens homme d'esprit,<br>
+ De l'avis de plus d'une bête,<br>
+ Ne t'en étonne pas, lecteur,<br>
+ Le livre est fait comme l'auteur<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Poniam che'l facci a tempo e per cagione
+<p class="i2"> Che la mia fama ne fasse onorata,</p>
+<p class="i2"> Come sarà da zotiche persone,</p>
+<p class="i2"> Non ti maravigliar di ciò, lettore;</p>
+<p class="i2"> Che'l libro è fatto com' è l'autore.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la
+date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du
+moins son prénom, <i>Ser Giovanni</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>. On ne l'appelle en effet que
+<i>Ser Giovanni Fiorentino</i>; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que
+ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les
+circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il
+les écrivit à Dovadola<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, château dans une vallée de la Romagne, à
+neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que
+dans le siècle suivant<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a> à la république de Florence. <i>Ser Giovanni</i>,
+né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte
+d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les
+Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait
+sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,
+comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre
+les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du
+savant chanoine <i>Biscioni</i>, qui en fait un moine franciscain, et le
+premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il
+appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le
+moins autant de douter qu'elle soit fondée<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>. Le titre de <i>ser</i> ou
+<i>sere</i> que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il
+était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette
+profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Mille trecento con settant' alto anni
+<p class="i2"> Veri correvan, quando incominciate</p>
+<p class="i2"> Fu questo libro, scritto et ordinato,</p>
+<p class="i2"> Come vedete, per me Ser Gioviani.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> <i>Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato
+da la fortuna</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> En 1440.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Voy. la préface de <i>Gaetano Poggiali</i>, en tête de
+l'édition du <i>Pecorone</i>, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,
+p. <span class="sc">xxi</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. <span class="sc">xiv</span>.</blockquote>
+
+<p>S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du <i>Pecorone</i>, il n'y
+en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu
+au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du
+style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait
+autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les
+placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de
+l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et
+n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.</p>
+
+<p>Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et
+plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la
+plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur
+Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques,
+que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de
+vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était
+répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune
+homme nommé <i>Auretto</i>, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs
+et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son
+bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement
+amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à
+Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la
+jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation
+de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à
+Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps
+après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,
+qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des
+sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement
+l'auteur, que ledit frère <i>Auretto</i>, regardant honnêtement plusieurs
+fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs
+regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin
+qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant
+des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent,
+et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à
+une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et
+solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer
+ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils
+s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre
+une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce
+qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de
+cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées
+avec adresse: car ce frère <i>Auretto</i> et cette sœur Saturnine, qui ne
+font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,
+s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade
+(car cette imitation du <i>Décaméron</i> ne manque point à ce recueil), se
+lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour
+revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et
+finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.</p>
+
+<p>Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre
+ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs
+visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela
+n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent
+quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si
+sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles
+sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les
+détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus
+décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome,
+l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre
+à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde
+à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes
+ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne
+guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de
+l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un
+trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer
+embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de
+tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger
+pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à
+Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de
+quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés
+que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni
+Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux
+mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour
+faire connaissance avec la manière de l'auteur.</p>
+
+<p>Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient
+souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître
+Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il
+était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions
+moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si
+maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses
+sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche,
+il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde
+chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et
+lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie
+du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de
+Boccace<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et,
+selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta
+de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout
+entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il
+s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser
+seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et
+rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le
+matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un
+autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à
+l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus
+gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de
+patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en
+grande amitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.</blockquote>
+
+<p>Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours,
+croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la
+France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le
+regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait
+de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis
+si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein
+consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses
+subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble
+tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils
+délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus
+savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un
+consistoire où l'on examinera la question proposée par maître
+Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître
+Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,
+le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme
+simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain
+insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le
+mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme
+beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans
+cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule.
+L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés;
+Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de
+la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.</p>
+
+<p>Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du
+pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa
+proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les
+plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant
+que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la
+chape, et crie d'une voix forte le mot <i>jube</i>. C'était la forme pour
+obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour
+demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la
+tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue
+cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la
+première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a
+sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi
+amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un
+grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le
+fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va
+se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission
+de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il
+monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les
+preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa
+réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui
+dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain
+se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire
+cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans
+une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise
+le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à
+l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est
+très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule
+que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la
+croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par
+le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue
+par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du
+<i>Pecorone</i> comme du Recueil de <i>Franco Sacchetti</i>, il n'a jamais été
+prohibé ni mis à l'index.</p>
+
+<p>Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce
+qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais
+ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire
+y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de
+l'ancienne Rome, il y eut, dit-il<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, dans la ville d'Albe un roi qui
+descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut
+deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et
+fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans <i>un monastère</i> de la déesse
+Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au
+monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais
+s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le
+conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette
+preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela
+d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars
+qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en
+homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et
+cela n'est pas vrai<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>. L'origine de Florence vient après celle de
+Rome<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des
+modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus
+Métellus revient <i>de France</i> avec son armée; Catilina l'apprend, et
+sachant que Métellus est déjà en <i>Lombardie</i>, il se décide à sortir de
+Fiésole. Il arrive dans la plaine de <i>Pistoja</i>, range ses troupes en
+bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et
+vaillants<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y
+a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait
+celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un <i>maréchal</i>
+de son armée, nommé <i>Florino</i>, est tué dans cette guerre, et enterré
+près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après,
+une ville qui s'appela d'abord <i>Floria</i>, tant à cause du nom de
+<i>Florino</i>, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de
+Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de <i>Florentia</i>,
+<i>Fiorenza</i>, <i>Firenze</i>, Florence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> Journ. X, Nouv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> <i>Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati
+dal dio Marte, e questo non è vero</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Journ. XI, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> <i>Signori, siate gagliardi</i>.</blockquote>
+
+<p>Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>
+comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la
+tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle
+suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en
+Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que
+cet Atlas laissa trois fils, <i>Sicanus</i>, <i>Italus</i> et <i>Dardanus</i>; que ce
+dernier passa en Asie avec Apollon <i>Astrologue</i> et une suite nombreuse;
+qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville
+d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils
+Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de
+Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis
+des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne
+de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du
+texte<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes
+d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer,
+en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant
+l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface
+VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre <i>ser
+Giovanni</i> n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un <i>on dit</i>,
+sœur Saturnine raconte très nettement la chose<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, et frère <i>Auretto</i>
+lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche
+Nouvelle<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que
+l'on fait cas du <i>Pecorone</i>, c'est pour celle de la langue, et pour la
+manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> Journ. XV, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> <i>Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte
+Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una
+femmina</i>. (Journ. VIII, Nouv. I.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Journ. XIII, Nouv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> <i>Per certo questa è stata una ricca Novella</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps
+de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui
+florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une
+mention particulière de <i>Fazio degli Uberti</i><a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. Je ne l'ai considéré
+alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme
+quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce
+poëme appartient. <i>Fazio</i> était encore jeune quand il le commença; mais
+il ne le termina que dans sa vieillesse<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, et même il ne vécut pas
+assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du
+Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le
+purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire
+la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les
+peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du
+poëme est composé de deux mots latins <i>dicta mundi</i>, les dits du monde;
+on écrit par corruption <i>ditta mundi</i>, <i>detta mondi</i> et <i>detta mondo</i>.
+Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de
+chapitres, et écrit en <i>terza rima</i>: ou tercets, comme la <i>Divina
+Commedia</i>. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et
+l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante
+avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres
+rencontres. Le <i>Dittamondo</i> étant absolument inconnu en France, et
+très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction
+générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du
+sujet dans le reste de l'ouvrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> Tom. II, p. 316.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> Vers l'an 1367.</blockquote>
+
+<p>Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque
+le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui
+signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul
+vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie
+humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de
+contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la
+mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour
+laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra
+faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui
+l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des
+hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met
+aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore
+engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait
+encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant
+parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour,
+accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche,
+s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son
+dessein.</p>
+
+<p>Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si
+noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue
+d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur
+laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la
+race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette
+lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec
+des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées
+dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans
+une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de
+ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu
+as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à
+cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus
+voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de
+ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton
+corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur,
+de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les
+fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec
+Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob.
+Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une
+ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant
+cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.</p>
+
+<p>A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce
+mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du
+plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour
+s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la
+peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste
+cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent
+devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces
+chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son
+esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le
+reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les
+discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre,
+pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que
+les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne
+trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même,
+a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de
+même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une
+fervente prière.</p>
+
+<p>Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un
+éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui
+lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en
+celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son
+intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui
+une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec
+légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et
+sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait
+jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui
+ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui.
+L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le
+regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas
+besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il
+est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il
+l'invite à passer la nuit auprès de lui.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil
+ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait
+part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant
+obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine
+fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire,
+lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il
+en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa
+répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de
+près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.
+Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il
+mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne
+voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras,
+insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la
+sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la
+vie. Si la terre, répond le poëte<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, ne couvre pas mon corps, le ciel
+le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas
+pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en
+terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque
+d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.--Cela vaut mieux,
+réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir
+par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est
+le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons
+notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui
+prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et
+ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la
+chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en
+murmurant et disparaît.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2"> <i>E se non fia coperta da la terra,</i></p>
+<p class="i2"> <i>Il cielo il coprirà, ne con più degno</i></p>
+<p class="i2"> Coperchio niun corpo mai si serra.</p>
+ Non fu trovà de le tumbe la'ngegno
+<p class="i2"> Accio che' morti ne havesser dolcezza,</p>
+ Ma pergli vivi che è d'honore un segno.
+<p class="i20"> (Dittam. ch. 4.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait
+commencé ce poëme dans sa jeunesse.</blockquote>
+
+<p>Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme
+d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre
+dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il
+l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils
+pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui
+apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la
+terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles,
+les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y
+voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte
+le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce
+qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des
+fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle
+femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point
+éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des
+exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa
+force.</p>
+
+<p>Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec
+le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un
+sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il
+a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage
+est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de
+guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.
+Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire
+voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,
+seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles
+renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui
+les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie
+pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui
+apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite
+ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au
+bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.</p>
+
+<p>Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la
+plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée,
+baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de
+poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant
+un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa
+personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne
+puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par
+le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers
+habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et
+jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire
+romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée
+commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans
+mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix
+des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements
+qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui
+est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.</p>
+
+<p>C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui
+leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour
+aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la
+marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans
+la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence,
+redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin
+expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la
+connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un
+vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la
+Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il
+serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison
+pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux
+en Afrique et en Asie.</p>
+
+<p>Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son
+plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans
+l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et
+c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on
+croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme,
+du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et
+des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint
+l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme.
+Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a
+jamais eu que deux éditions<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, toutes deux fort rares, faites sans
+soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,
+mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter
+cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du
+Dante, c'est, après la <i>Divina Commedia</i>, l'ouvrage le plus considérable
+que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force
+qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une
+édition moins rare et plus lisible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> <i>Vicenza</i>, 1474. in-fol., et <i>Venezia</i>, 1501, in-4.</blockquote>
+
+<p>C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même
+siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le <i>Dittamondo</i>, sur
+le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près,
+et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue
+poétique. Il se nommait <i>Federigo Frezzi da Foligno</i>, et <i>Il
+Quadriregio</i> est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la
+vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on
+ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut
+maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en
+1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après,
+comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un
+des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. On
+ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il
+donna le titre de <i>Quadriregio</i> ou <i>Quadriregno</i>. Il eut l'idée, non
+moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour,
+de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre
+livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était
+jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas
+encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont
+les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et
+combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en
+action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume
+d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux
+de Saint-Dominique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> <i>Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e
+l'autore</i>, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725,
+in-4. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la
+seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence,
+au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les
+académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne;
+elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de
+l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette
+Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du
+Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>. Dans
+cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une
+flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière,
+pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses
+traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre
+à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son
+carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de
+plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à
+son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et
+sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il
+veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus
+modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra
+sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse
+conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane,
+suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la
+chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine
+qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se
+jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de
+sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de
+ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le
+poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est
+cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du
+pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un
+satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du
+plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes,
+réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte
+ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui
+font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris
+aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui
+promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>La Dea che'l terzo ciel volvendo move<br>
+ Avea concorde seco ogni pianeto,<br>
+ Congiunta al Sole ed al suo padre Giove</i>.<br>
+ ......................................................<br>
+ <i>E tuti i prati e tutti gli arboscelli<br>
+ Eran fronduti, ed amorosi canti<br>
+ Con dolci melodie facean gli uccelli.<br>
+ E gia il cor de' Giovinetti amanti<br>
+ Destava amore, e'l raggio della stella<br>
+ Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait
+donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon
+l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et
+l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui
+veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé
+la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.
+Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur
+l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise
+à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.
+La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix
+qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le
+poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir
+habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa
+mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.</p>
+
+<p>Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans
+les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont
+quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre
+auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur
+conduite<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus
+réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte
+trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte
+lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec
+lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa
+patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie
+Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième
+vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le
+reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui
+fait aussi l'éloge de la famille <i>Trinci</i> dont le chef y dominait alors,
+avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des
+Troyens<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni
+plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,
+qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie,
+comme elle le lui a promis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io vidi dame e vidi ermafroditi,<br>
+ Uomini e donne insieme, venir nudi<br>
+ Ove natura vuol che sien vestiti,<br>
+ Alviso con le man mi feci scudi<br>
+ Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,<br>
+ Misse, colle man così ti chiudi?<br>
+ Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,<br>
+ E ciò che vuol natura che sia occolto,<br>
+ Enorme par che'n publico s'adocchi</i>.
+<p class="i20"> (Lib. I, cap. 16.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un
+petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le
+beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens
+<i>Trinci</i>, et à toute la maison Trincia.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Come si trova nell' antiche carte<br>
+ Da Tros di Troja un suo nipote scese</i>,<br>
+ <i>Detto anche Tros, e venne in quella parte...<br>
+ Ove il Topino et la Timia corre...</i><br>
+ ..............................................<br>
+ <i>Da questo Tros vien la progenie degna<br>
+ De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,<br>
+ Che anco ivi dimora ed ivi regna</i>.
+<p class="i20"> (Liv. I, cap. 18.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>En lisant pour titre du second livre de ce poëme, <i>il Regno di
+Satanasso</i>, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le
+conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes.
+C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de <i>Trinci</i>, qui
+est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est
+entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide
+vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit
+encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le
+premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis
+long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les
+hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants,
+menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure
+tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la
+Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette
+constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme,
+d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous
+les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux
+lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est
+en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve
+beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou <i>Bolge</i>, Juda, Caïn,
+Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,
+Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan
+au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à
+l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de
+choses arrivées dans les divers états d'Italie.</p>
+
+<p>Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre
+corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont
+les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais
+avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des
+proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus
+vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par
+Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible
+adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit
+l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus
+d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes
+des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les
+définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les
+effets, les modifications différentes et comme les ramifications de
+chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de <i>Brunetto Latini</i>,
+dans le <i>Tesoretto</i>, et de <i>Cecco d'Ascoli</i>, dans l'<i>Acerba</i>, mais plus
+approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.</p>
+
+<p>Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus.
+Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis
+terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et
+Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils
+sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve
+répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du
+paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'<i>Agneau de
+Dieu</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a> lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit
+adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on
+doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de
+Saint-Bernard. <i>Federigo Frezzi</i> fait des adieux presque aussi tendres à
+Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a
+reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Minerva allor rispose: io l'ho menato;<br>
+ L'Agnol di Dio a lui la porta aperse</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du
+lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont
+ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et
+sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des
+Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième
+livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche
+de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième
+aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est
+aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins
+hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de
+toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa
+principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées
+qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout
+aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour
+l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang
+qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante
+pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de
+son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets
+nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des
+tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes
+de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine,
+toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si
+elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral,
+on admirerait peut-être encore l'auteur de la <i>Divina Commedia</i>, à cause
+de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis
+long-temps on ne lirait plus.</p>
+
+<p>Si l'on ne lit guère le <i>Quadriregio</i> ni le <i>Dittamondo</i>, qui cependant
+ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins
+encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce
+siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de
+leur temps. Un certain <i>Boezio di Rainaldo</i>, qu'on appelle communément
+<i>Buccio Renalto</i>, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins,
+et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,
+depuis 1252 jusqu'à 1352. <i>Antonio di Boezio</i>, ou <i>di Buccio</i>, continua
+cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382.
+Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités
+italiennes<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>, à cause des renseignements qu'elles fournissent à
+l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection
+des historiens d'Italie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384,
+écrite en <i>terza rima</i>, par le notaire <i>Ser Gorello de' Sinigardi</i>, qui
+n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> <i>Antiquit. ital.</i>, t. VI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> T. XV.</blockquote>
+
+<p>La poésie plaisante était un peu plus heureuse. <i>Antonio Pucci</i> donnait
+naissance à ce genre léger et mordant, que le <i>Berni</i> perfectionna dans
+la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce
+métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un <i>capitolo</i> sur
+Florence<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>, composé en 1373, et une vingtaine de sonnets<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>, où
+l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le
+genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop
+souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas
+sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus
+graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son
+métier, il dit dans son premier sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Hélas! le temps, l'heure et les cloches,<br>
+ Dont tous mes sens sont étourdis,<br>
+ Me répètent souvent l'avis<br>
+ De la mort et de ses approches.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> Voy. après la <i>Bella Mano</i> de <i>Giusto de' Conti</i>, éd. de
+Verone, 1750.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> Voy. <i>Raccolta</i> de l'Allacci.</blockquote>
+
+<p>Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à
+ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici
+le sens d'un sonnet que <i>Pucci</i> lui adresse: «Dante dans sa <i>Comédie</i>
+parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque
+avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes,
+et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait
+tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être
+enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne
+voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme
+déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet
+usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même <i>Antonio Pucci</i>
+voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou <i>terza rima</i> la
+chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil
+intitulé <i>Délices des érudits toscans</i><a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>; recueil où l'on trouve
+beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire
+les délices des gens de goût.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> <i>Delizie degli eruditi Toscani</i>, t. III.</blockquote>
+
+<p>Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous
+occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire
+des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir
+entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur
+nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention;
+elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce
+mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie
+aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis
+trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses
+routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un
+instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager
+en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La
+première embrasse les études publiques, et l'autre les études
+particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs
+professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de
+ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de
+l'enseignement public, occupe l'autre.</p>
+
+<p>Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus
+l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y
+fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs,
+autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des
+élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans
+les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on
+montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,
+où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte
+Béthisie <i>Gozzadini</i>. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou
+qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme
+autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient
+entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles
+ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait
+ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université
+donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient
+le <i>concurrent</i> et le <i>disputant</i>, et ces combats étaient à outrance.
+Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois,
+et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>.
+Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on
+argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on
+s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits;
+qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument
+rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le
+savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes,
+quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce
+n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait
+ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait
+qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples
+pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres
+magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime
+des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent
+les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de
+dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> Voy. tom. I, p. 374 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et
+déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en
+furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute
+entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de
+Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour
+Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont
+les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les
+heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font
+plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de
+l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études,
+depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.</p>
+
+<p>Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour
+des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies
+dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions
+lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque,
+qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est
+principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui
+sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et
+leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de
+ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des
+hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race
+particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques,
+souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie
+de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par
+les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les
+négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun
+usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants
+inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les
+universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis
+de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la
+connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,
+et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette
+variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des
+vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les
+professeurs<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes
+accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où
+commencèrent à tomber les savants de collége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, part. I, c. 5.</blockquote>
+
+<p>Dans l'origine<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance
+et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et
+enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois,
+leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres.
+Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de
+l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les
+schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent
+plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en
+quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font
+la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par
+lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans
+la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus
+que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles,
+retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces
+querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite
+dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et
+croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république
+littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et
+dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son
+siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux
+associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour
+faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et
+surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se
+propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres
+épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus
+étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se
+donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers;
+et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la
+fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent
+des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même
+aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies
+par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et
+languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans
+vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui
+corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent
+les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des
+choses humaines<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> <i>Idem, ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, part. I, c. 5.</blockquote>
+
+<p>Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus
+éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien,
+celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de
+la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas
+toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les
+lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en
+Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.
+Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes
+découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas
+immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent
+rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque
+sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie
+pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme
+d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres
+puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la
+maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence;
+Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses
+richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts</i>.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
+siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de
+trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la
+connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
+bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
+mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la
+théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé
+des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient
+pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette
+lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
+d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes
+qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères,
+rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil
+et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait
+accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les
+lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble
+et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette
+époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
+parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre
+d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il
+n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et
+transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni
+d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
+attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque
+et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes
+célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et
+encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
+augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs
+contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit
+pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses
+que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des
+gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient
+entre eux cette protection et cette faveur.</p>
+
+<p>Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation
+politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans
+chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale
+qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui
+signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de
+l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
+le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque
+dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle
+se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire
+en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si
+forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que,
+dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années
+avant la découverte de l'imprimerie ou après.</p>
+
+<p>La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes
+les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse,
+pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
+pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière
+qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
+influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
+déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII,
+les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient
+réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
+prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de
+l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations
+purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
+les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti
+qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
+tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les
+cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409,
+au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
+pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait
+être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des
+partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux
+papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était
+Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
+en eut trois.</p>
+
+<p>Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de
+Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa,
+successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire
+dans sa jeunesse<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, et avait acquis de grandes richesses dans ce
+métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient
+un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête,
+déguisé en palefrenier ou en postillon<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. Arrêté à Fribourg, renfermé
+dans un château fort<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, le concile lui fit son procès, articula
+contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
+atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les
+termes de la sentence, <i>de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
+justice ou la miséricorde</i>. Captif, et sans moyens de résistance, il se
+soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît,
+destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls
+cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et
+par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut
+résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
+royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y
+mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
+moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de
+Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul
+sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu
+dix ans auparavant par le concile de Constance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> <i>Abrégé de l'Hist. ecclés.</i>, t. II, p. 134.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> Jacques l'Enfant, <i>Hist. du Concile de Constance</i>, liv.
+I, p. 125, éd. de 1727.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben,
+à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
+Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
+aussi renfermé. <i>Ibid.</i>, p. 298.</blockquote>
+
+<p>On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>, Martin
+étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile
+général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la
+translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre
+l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
+deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un
+contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
+tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer
+le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque,
+hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi
+renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de
+Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans
+une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une
+grasse abbaye qu'un ermitage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> En 1431.
+</blockquote>
+
+<p>L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV;
+mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir
+tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme
+au milieu du siècle, à un an près<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, soixante-douze ans après la
+naissance du premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> En 1449.
+</blockquote>
+
+<p>Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
+n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres;
+quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus
+tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI,
+Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire
+apostolique, le savant <i>Coluccio Salutato</i>. <i>Poggio Bracciolini</i>, que
+nous nommons le Pogge, <i>Leonardo Bruni</i> d'Arezzo, et d'autres encore de
+ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès
+d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
+l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre,
+plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme
+éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
+Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
+son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou
+dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans
+son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
+François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
+moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui
+procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de
+Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas
+Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques;
+Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement
+plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
+le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au
+concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
+<i>le Maître de Sentences</i>, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
+dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre
+d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a
+été imprimé<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>; mais à en juger par les éloges des auteurs
+contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et
+les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
+elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
+commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un
+genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un
+mourait d'une manière imprévue<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>; c'est une légèreté d'opinion qui ne
+fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
+données, est à peu près la même dans tous les temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> C'est un Traité sur l'immaculée Conception.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> <i>E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
+allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più
+presto che non si sarebbe pensato</i>. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)</blockquote>
+
+<p>Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres
+affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de
+lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa
+cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
+inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine.
+Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des
+préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
+libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume
+de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
+colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est
+pas aisé de les offenser impunément<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Mais aucun de ces papes ne
+fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane,
+son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus
+hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
+nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une
+ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
+application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
+pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son
+érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
+un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation
+avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les
+attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois
+<i>Poggio</i>, Georges de Trébizonde, <i>Léonardi Bruni</i> d'Arezzo, <i>Giannozzo
+Manetti</i>, Fr. Philelphe, Laurent <i>Valla</i>, Théodore <i>Gaza</i>, Jean
+<i>Aurispa</i> et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
+donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait
+libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
+grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie
+de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
+d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres
+d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les
+Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne
+l'avaient été. <i>Poggio</i> dit, dans la préface de sa traduction de
+Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife;
+il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la
+fortune<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
+de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>.
+Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée,
+il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus
+d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la
+fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces
+propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans
+suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>. Ce même pape assigna à <i>Giannozzo Manetti</i>, outre ses
+appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par
+an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il
+donna, à <i>Guarino</i> de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction
+de Strabon, et cinq cents ducats à <i>Perotti</i>, pour celle de Polybe, en
+lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser
+dignement<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Ciacono, cité par Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 46.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> <i>Pog. Oper.</i>, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> Antidot. IV, <i>in Pog.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> <i>Philelf. Epist.</i> l. XXVI, ép. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 49 et 50.</blockquote>
+
+<p>On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons
+poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas
+être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que
+ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>? Joignons
+à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les
+docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens
+de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
+parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les
+papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation
+du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque
+réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
+qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
+cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement
+célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
+en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
+pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
+prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
+envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
+les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
+arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices
+aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son
+siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait
+une partie à secourir les pauvres et les malheureux<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Il eut enfin
+toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et
+délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 49 et 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 50.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas
+les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent
+qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les
+gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects,
+et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les
+écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis;
+mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la
+dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même
+hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour
+vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude
+trouva tant d'encouragements et de secours<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Nicolas V est le
+premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres.
+Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la
+reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
+place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des
+circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> <i>ibid.</i>, p. 51, 52.</blockquote>
+
+<p>Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au
+commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup
+plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
+des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes,
+partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
+Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé.
+Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal
+assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et
+cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs
+mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des
+hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
+républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois
+frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré
+après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états,
+éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
+tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait
+abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il
+vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les
+murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses
+jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui
+succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec
+François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine
+lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent
+bientôt après au souverain pouvoir.</p>
+
+<p>Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
+cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
+Vie<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a> le représente cependant comme ayant reçu une éducation
+littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent;
+étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
+illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
+pu être que des romans<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Il accorda des distinctions et des
+récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait
+attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y
+venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue
+lui-même qu'il en était tout hors de lui<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>. Si Philippe-Marie ne fit
+rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui
+qu'à sa fortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> <i>Candido Decembrio</i>; voy. <i>Script. Rer. ital.</i> de
+Muratori, vol. XX, p. 1014.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> Tom. VI, part. I, p. 14.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> <i>A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei
+penè reddiderit</i>. (<i>Philelf. Epist.</i> l. III, ép. 6.)</blockquote>
+
+<p>Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà
+célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
+faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
+rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de
+régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut
+bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui
+laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il
+aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
+par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à
+<i>Guarino</i>, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
+fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se
+distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de
+l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des
+connaissances au-dessus de son âge<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. Parvenu au gouvernement, en
+1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat
+égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura
+d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans
+leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la
+poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux
+de la plupart des poëtes du même temps<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> Voy. <i>Antichi Annali Estensi</i>, dans les <i>Scrip. Rer.
+ital.</i>, vol. XX, p. 453.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> Dans le recueil intitulé <i>Rime de' Poeti Ferraresi</i>.</blockquote>
+
+<p>Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François
+de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les
+sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de
+ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors
+célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une
+célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
+assigna de forts appointements<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, et fit meubler pour lui une maison
+entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries,
+des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient
+des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la <i>Maison
+joyeuse</i>. L'historien de la vie de Victorin<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> fait une description
+touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon
+professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
+élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
+toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de
+la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à
+celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas
+seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il
+ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
+en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au
+recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un
+siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle
+aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que
+portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il
+faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle,
+mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons
+d'éducation à la <i>Maison joyeuse</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Vingt écus d'or par mois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> Fr. <i>Prendilacqua</i> de Mantoue, son contemporain et son
+élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par <i>Natale delle
+Laste</i>, à Padoue, en 1774.</blockquote>
+
+<p>Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
+l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne
+s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis
+politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence
+commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les
+lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en
+servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis,
+quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles
+distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
+par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
+parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
+nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du
+crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en
+joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
+d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la
+modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la
+source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné,
+avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait
+la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si
+grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
+Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents
+dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu
+par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la
+générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable,
+et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>.
+On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa
+mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint
+aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
+l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des
+Médicis, et trop légèrement adopté par Platina<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, est une calomnie
+dont Scipion <i>Ammirato</i> a démontré l'absurdité dans le dix-huitième
+livre de son histoire<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> William Roscoe, <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, t. I, p. 11,
+éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet
+ouvrage, par M. Thurot.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> <i>Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ
+Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut</i>, etc. Platin., <i>in Vita
+Martini V.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Tom. II, p. 985. A. B.</blockquote>
+
+<p>Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
+ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre
+lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
+suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature
+suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent
+point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation
+adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la
+constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à
+l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans
+Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et
+des beaux-arts.</p>
+
+<p>À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la
+magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un
+souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner
+à ses frais, par le célèbre architecte florentin <i>Michellozzo</i>, qui
+l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de
+St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un
+monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son
+amour pour les lettres et de sa libéralité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>. Ce furent-là, dit
+Vasari<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
+Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence,
+tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés
+sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>,
+voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de
+son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses
+goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
+encourageait les travaux, et dont la société instructive était le
+délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens
+manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
+cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna
+rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser.
+Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et
+l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
+moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
+genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et
+comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des
+esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors
+littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût
+été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement
+ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les
+différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée
+de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient,
+avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui
+leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus
+lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La
+chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
+l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
+grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
+les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme
+laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par
+Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une
+réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque
+<i>Mediceo-Laurentienne</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> Angelo Fabroni, <i>Magni Cosmi Medicei Vita</i>. Florent.,
+1789, in-4., p. 42.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> <i>Vita di Michellozzo Michellozi</i>, t. I, p. 287. Ed. de
+Rome, 1789, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> L'historien anglais de la <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, M.
+Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de
+cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est
+vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
+ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier
+auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait
+pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
+et de la vérité. Voy. <i>Angelo Fabroni, ub. supr.</i>, p. 49, 50 et 51
+surtout dans ce passage: <i>Horrere soleo cum reminiscor tot aut
+nobilitate aut gestis magistratibus claros viros</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Un autre citoyen de Florence, <i>Niccolo Niccoli</i>, faisait à peu près le
+même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la
+dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents
+volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable.
+Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
+des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait
+le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
+c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de
+critique<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut
+l'idée d'une bibliothèque publique<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. A sa mort<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, il laissa, par
+son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
+curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté,
+qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation
+des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir
+qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal
+parmi ses concitoyens. <i>Niccolo</i> avait laissé beaucoup de dettes, qui
+pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
+par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il
+paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition,
+il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des
+Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus
+grande magnificence, et pour laquelle, selon <i>Vasari</i><a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>, il n'avait
+pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
+autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de
+bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour
+fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que <i>Niccolo Niccoli</i>
+lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit
+aider par Thomas de Sarzane<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>, alors pauvre ecclésiastique, mais
+homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné
+à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré.
+Peu d'années après<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, ce copiste était devenu pape; et ce fut lui
+qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce
+qu'il avait vu Médicis faire à Florence<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> <i>Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
+veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit
+emendutque</i>. (Mehus, <i>Prœf. in Vit. Ambrosii Camald.</i> p. 50.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> <i>Poggio</i>, Oraison funèbre de <i>Niccolo Nicoli</i>, <i>Poggii
+Opera</i>, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> En 1436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> <i>Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr.</i>, p. 291.
+Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand
+édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
+soixante-six ducats par an pour leur nourriture.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> En 1447.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 244.</blockquote>
+
+<p>Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
+satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
+développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son
+concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le
+transporter à Florence<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. Il s'agissait de la réunion de l'Église
+grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et
+les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
+métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>, que Florence
+allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la
+charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses
+frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs
+qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
+séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
+sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
+plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à
+ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> 1439.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> Jean Paléologue.</blockquote>
+
+<p>Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la
+controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent
+Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait
+langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
+l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la
+moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres,
+avait été envoyé à Venise par son empereur<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>, pour y solliciter des
+secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de
+lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour
+à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
+offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque,
+avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
+rendit vers la fin de 1396, et<a name="n8" id="n8"></a> c'est de son école que sortirent
+<i>Ambrogio Traversari</i> général des Camaldules, <i>Léonardo Bruni</i> d'Arezzo,
+<i>Giannozzo Manetti</i>, <i>Palla Strozzi</i>, <i>Poggio</i>, <i>Filelfo</i>, et d'autres
+encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque.
+Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du
+quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui
+venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout
+où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions
+importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le
+pape Alexandre V<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, auprès du patriarche de Constantinople; par Jean
+XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> Manuel Paléologue, en 1393.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Hodius, <i>de Græcis illustribus</i>, etc., l. I, cap. 2;
+Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
+vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras.
+Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie
+platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
+chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès
+que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
+à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les
+propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
+frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont
+l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
+genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
+jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et
+qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
+L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande
+célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la
+science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors
+universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme
+qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la
+gloire de l'avoir fondée.</p>
+
+<p>Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le
+plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour
+successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses
+Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église
+chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean
+Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se
+réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que
+les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient
+contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait
+argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient
+envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les
+secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins
+raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de
+reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
+signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous
+le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses
+sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
+Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
+les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées
+humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout
+à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès
+précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis
+pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants
+fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils
+avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
+soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle
+d'Aristote<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> M. Roscoe, p. 46, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces
+douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont
+il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce
+pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de
+celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de
+l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
+ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
+avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse
+lui-même, que les Espagnols appellent <i>le Sage</i> et <i>le Magnanime</i>, doit,
+malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
+dans l'histoire des lettres.</p>
+
+<p>Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres
+extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient
+tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de
+Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
+Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il
+était mort excommunié et empoisonné<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, <i>è
+fama</i>, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il
+sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en
+empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
+naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
+les effets du poison. Voy. <i>Istoria civile del regno di Napoli</i>, LXXIV,
+c. 8.</blockquote>
+
+<p>Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses
+faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle
+s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
+d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui
+d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par
+François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier
+exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après,
+et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de
+Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître
+de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de
+René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent
+long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
+de la même reine.</p>
+
+<p>Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien
+qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
+que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les
+plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de
+Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs
+des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés
+de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
+quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par
+des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou
+qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
+droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient
+du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de
+l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
+oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait
+l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
+d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine
+de Palerme, ou <i>Panormita</i>, lui lut la vie d'Alexandre, par
+Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut
+pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le
+<i>Panormita</i> qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
+qu'il a écrite en latin<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, et il pourrait bien avoir exagéré l'effet
+de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne
+laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
+Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons
+orateurs. Lorsque <i>Ginnnozzo Manetti</i> fut envoyé par les Florentins en
+ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et
+l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas
+la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est
+peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté
+par deux historiens contemporains<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, que notre bon La Fontaine fait
+allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
+la mouche dit avec orgueil:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> <i>De dictis et factis Alphonsi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, <i>Vita Jannotii
+Manetti</i>; voy. Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote>
+
+<p>Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
+Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où
+il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
+philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
+ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
+manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses
+dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et
+de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où
+il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes
+qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
+équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la
+prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
+trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les
+portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans
+le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut
+mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui
+s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice
+d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>.
+Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle
+sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où
+le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la
+paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi
+voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il
+méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême
+plaisir<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> Crinitus, <i>de honestâ Disciplinâ</i>, l. XVIII, c. 9;
+Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<p>Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son
+efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important
+encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à
+la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour
+en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la
+multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
+Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura
+toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en
+eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition
+d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On
+a observé avec justesse<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> que cette invention parut précisément dans
+le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était
+née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni
+des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de
+lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés
+de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les
+jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
+bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au
+moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à
+peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de
+toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore
+fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida
+plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut
+pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que
+l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de
+l'écriture et la création de l'alphabet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.</blockquote>
+
+<p>Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de
+lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
+Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, semblaient avoir épuisé
+cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat
+le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
+l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean
+Guttimberg de Mayence l'employa le premier<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, et que le premier livre
+qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut
+de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois
+exemplaires<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus
+attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
+dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
+Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les
+érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins,
+est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie
+s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans
+la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
+furent deux imprimeurs allemands<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> qui transportèrent leurs
+instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes
+ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au
+monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines
+allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers
+de ce pays.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> <i>Histoire de l'Imprimerie</i>, Paris, 1689, in-4.;
+<i>l'Origine de l'Imprimerie de Paris</i>, Paris, 1694, in-4.; <i>Annales
+Typographici</i>, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; <i>Histoire
+de l'Imprimerie</i>, La Haye, 1740, in-4.; <i>Origine e progressi della
+stampa</i>, Bononiæ, 1722, in-4.; <i>Vindiciœ Typographicœ</i>, Argentinæ, 1760,
+in-4.; <i>Origines Typographycœ</i>, La Haye, 1765, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
+entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
+l'<i>Essai historique</i> qui précède son <i>Dictionnaire bibliographique
+choisi du quinzième siècle</i>, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien à
+désirer ni à dire sur cet objet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a> L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin:
+l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à
+la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque
+Mazarine. (Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. I, p.
+121.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> Sweinheim et Pannartz.</blockquote>
+
+<p>Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre
+dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à
+quelques-unes de ses maisons de campagne<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>, tout le temps qu'il
+pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres,
+dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
+l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement.
+Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque
+part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de
+son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses
+affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
+exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens
+philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites.
+Se sentant près de mourir, il fit appeler <i>Contessina</i>, son épouse, et
+Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
+celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller
+avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent
+et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande
+simplicité, et mourut six jours après<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, âgé de soixante-quinze ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Careggi et Caffagiolo.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> Le Ier. jour du mois d'août 1464.</blockquote>
+
+<p>Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son
+fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, elles
+furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
+douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les
+magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
+c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de
+Médicis, après sa mort, le titre de <i>Père de la patrie</i><a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> Voyez le détail de tous ces frais dans un article des
+<i>Ricordi di Pietro de' Medici</i>, note 141, à la fin de la Vie de Cosme,
+écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> Voyez ce décret, <i>ibidem</i>, note 142, p. 257, 258.</blockquote>
+
+<p>Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages
+extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la
+protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les
+encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour
+ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les
+circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut
+aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
+ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la
+splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
+fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
+d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les
+artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami
+que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce
+qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient
+dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
+laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux
+qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa
+magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des
+sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. <i>Michellozzi</i> et
+<i>Brunelleschi</i>, dont l'un, dit M. Roscoe<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, était un homme de talent,
+et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il
+employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
+fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans
+de <i>Michellozzi</i>, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette
+maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi
+les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
+<i>Masaccio</i>, qui substituait un nouveau style, une composition plus
+expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de <i>Giotto</i>
+et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que <i>Filippo Lippi</i>, son
+élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en
+même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, <i>Masaccio</i> et
+<i>Lippi</i> orner des productions de leur pinceau les églises et les
+palais, <i>Donatello</i> donner au marbre l'expression et la vie,
+<i>Brunelleschi</i>, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique
+coupole de <i>Santa Maria del Fiore</i>, et <i>Ghiberti</i> couler en bronze les
+admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
+Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>; tandis
+que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
+de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui
+leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les
+chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes,
+et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient
+avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de
+ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du
+temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> <i>Life of Lorenzo de' Medici</i>, chap. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> <i>Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
+questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
+eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
+porte del paradiso</i>. Vasari, <i>Vita di Lorenzo Ghiberti</i>, éd. de Rome,
+1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails
+les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables
+portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les
+arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que <i>Lorenzo
+Ghiberti</i>, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
+sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
+L'ouvrage de <i>Ghiberti</i>, jugé infiniment supérieur par une assemblée de
+trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins
+qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
+adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première,
+dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du
+poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris,
+vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, <i>ibid.</i>, et
+qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une
+richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces
+deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans
+une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402,
+et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, <i>loc. cit.</i>, la description des
+figures et des ornements, et le détail des opérations de <i>Ghiberti</i>.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de
+Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
+Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla</i>; etc.</p>
+
+<br>
+
+<p>L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie
+avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition
+substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
+laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors,
+n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi
+vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
+et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à
+expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir,
+entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
+multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et
+parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas
+toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.</p>
+
+<p>À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait
+qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime
+qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence
+d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence
+étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
+l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les
+trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et
+fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
+ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
+la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les
+tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
+vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans
+les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y
+avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux,
+l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à
+examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
+inspirations du génie.</p>
+
+<p>Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des
+efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
+vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à
+apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
+devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les
+grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
+littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus
+important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la
+plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux
+grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
+Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>, par
+Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et
+n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son
+humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort
+de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue,
+et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
+deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, ou
+que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville,
+opinion qui paraît plus vraisemblable<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son
+temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres,
+qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus
+illustres<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé,
+pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du
+Dante<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
+1420<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre
+professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi
+parlé<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>, ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à
+donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> Voy. t. II, p. 421 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> L'abbé Ginanni, <i>Scritt. Ravenn.</i>, t. I, p. 214, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, p.
+513 et 514.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> Rafaello Volterrano, <i>Anthropol.</i>, l. XXI, Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> Salvino Salvini, dans la Préface de ses <i>Fasti
+Consolari</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a> <i>Vita Ambros. Camald.</i>, p. 324.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, 260 et 261.</blockquote>
+
+<p><i>Guarino</i> de Vérone, première tige d'une famille héréditairement
+illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces
+deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>.
+Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
+littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour
+apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point
+encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième
+siècle<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce
+voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
+grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête
+affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
+il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
+Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent
+de fabuleux<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs
+circonstances, que <i>Guarino</i> était fort jeune quand il passa en Grèce,
+et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
+pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
+peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une
+raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent
+cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que
+ce fait est rapporté. <i>Guarino</i>, de retour en Italie, tint d'abord
+école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue,
+Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il
+séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a> pour lui confier
+l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut
+finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
+l'Université de Ferrare<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>, dont le marquis Nicolas avait la
+prospérité fort à cœur. <i>Guarino</i> remplissait cette fonction lorsque se
+tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les
+Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup
+d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le
+cardinal Querini<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. Il passa avec eux à Florence, lors de la
+translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les
+conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare,
+où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste
+Guarini, auteur du <i>Pastor Fido</i>, dit dans la Vie de ce poëte, en
+parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était
+<i>noble Véronais</i>. Voy. supplément au <i>Giornale de' Letterati d'Italia</i>,
+t. II, p. 155.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> <i>Pontico Virunio</i>, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
+cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: <i>De parum fidis Græca linguæ
+magistris</i>, 1587, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> <i>È favoletta raccontata da Pontico Virunio</i>; Mafféi,
+<i>Verona illustrata</i>, part. II, l. III, p. 134. <i>Questo racconta del
+Virunio ha un' aria di favoletta</i>. Apostolo Zeno, <i>Dissertaz. Voss.</i>, t.
+I, p. 214.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> En 1429.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357</b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> En 1436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> <i>Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar.</i>, p. 511; Tiraboschi, t.
+VI, part. II. p. 260.</blockquote>
+
+<p>Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
+grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
+œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, sont les
+principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie
+d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
+grecque<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a> et une grammaire latine<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, des commentaires sur
+plusieurs auteurs des deux langues<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>, plusieurs discours latins
+prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et
+un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. C'est lui
+qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière
+dans un grenier, et presque détruites<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Il les restaura, les
+corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un
+petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que
+ni <i>Guarino</i>, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
+ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres,
+et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à
+Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria;
+mais, à la demande du sénateur vénitien <i>Marcello</i>, <i>Guarino</i> traduisit
+aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
+plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, <i>Verona
+illustrata</i>, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
+livres, écrit tout entier de la main même de <i>Guarino</i>, et qui était
+alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur <i>Soranzo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> <i>Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in
+compendium redacta, à Guarino Veronensi</i>, etc. <i>Ferrariæ</i>, 1509, in-8.
+Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras,
+mais avec des additions et des notes de <i>Guarino</i>. Ce livre est devenu
+fort rare.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> <i>Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem</i>,
+sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en
+1540; premier modèle, selon Mafféi (<i>ub. sup.</i> p. 149) de toutes celles
+qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, <i>Carmina
+differentiala</i>. <i>Liber de Diphtongis</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur
+Perse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> Voyez-en la notice dans Mafféi, <i>ub. supr.</i>, p. 150.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine
+qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à <i>Guarino</i>,
+voy. Apostolo Zeno, <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. I, p. 223.</blockquote>
+
+<p>Il y a peu de proportion entre ces travaux de <i>Guarino</i> et l'immense
+réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges
+suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
+cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
+forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des
+bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un
+des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études
+qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de
+son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité
+prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux
+choses, dit l'un d'eux<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, décorent la vieillesse de notre <i>Guarino</i>,
+qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres;
+c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la
+lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui,
+et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
+jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au
+moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou <i>Girolamo</i> fut
+secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
+professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père.
+Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres <i>Giglia
+Giraldi</i> et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont
+imprimées<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>; un Traité des études<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a> qui l'est aussi, sans compter
+un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
+Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition
+des Commentaires de Servius sur Virgile<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>; il travailla beaucoup et
+avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son
+père<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et
+le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de
+services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
+point les séparer dans leur reconnaissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. <i>ub. sup.</i> p. 221,
+col. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> <i>Baptistœ Guarini Veronensis poemata latina</i>, Modène,
+1496.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> <i>De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
+Brixianum discipulum suum</i>, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
+une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi <i>Verona illustr.</i>, t.
+II, p. 157.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> C'est du moins ce que dit Mafféi, <i>loc. cit.</i>; mais
+l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
+en vers latins, où <i>Guarino</i> est nommé, et l'on en cite une de Rome,
+sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente,
+1470. Voy. Debure, <i>Bibl. instr., Belles-Lettres</i>, t. I, p. 291.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse
+que son fils Alexandre <i>Guarino</i> a donnée de ce poëte, Venise, 1521,
+in-4.</blockquote>
+
+<p>Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes
+qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre <i>Guarino</i> de
+Vérone et Jean <i>Aurispa</i><a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Leur longue vie, le genre de leurs
+travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance
+frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de
+la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur
+infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, <i>Aurispa</i>, pour
+dernier trait de sympathie, passa comme <i>Guarino</i> à Constantinople,
+uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369.
+La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières
+années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité
+qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès.
+À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits
+d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de
+Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de
+Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de
+Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
+le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune
+empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait
+Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de
+1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que
+l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira
+l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta
+un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
+commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>. On se
+rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de
+Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre
+des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans
+les Universités, et que l'on y faisait encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.</blockquote>
+
+<p>On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean <i>Aurispa</i>.
+On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
+préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
+l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les
+littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
+d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le
+retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de
+Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV,
+qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le
+confirma dans cette place<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il n'est pas étonnant qu'un pontife
+aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué.
+Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa
+vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour
+romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y
+retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans,
+et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
+en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout
+ce qui reste d'<i>Aurispa</i>. C'est à son long professorat, aux manuscrits
+précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia
+les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
+mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues
+anciennes, qu'il dut, comme <i>Guarino</i>, sa juste célébrité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> En 1447.</blockquote>
+
+<p><i>Gasparino Barzizza</i>, autre célèbre professeur et orateur de ce temps,
+prit son nom du village de <i>Barzizza</i>, près de Bergame, où il était né
+en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même
+ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les
+belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans
+cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
+revenant du concile de Constance. <i>Barzizza</i> fut choisi pour le
+complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé
+des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de
+rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
+duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et
+à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.</p>
+
+<p>Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour
+être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante
+latinité: il l'est surtout, comme <i>Aurispa</i> et <i>Guarino</i>, pour son zèle
+à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la
+recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous
+autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de
+Sorbonne<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois
+ouvriers imprimeurs<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a> qui dressèrent leurs presses dans une salle de
+cette maison, les lettres de <i>Gasparino</i> furent le premier produit de
+cet art, nouveau pour Paris et pour la France<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>. Tous ses ouvrages
+ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son
+fils <i>Guiniforte</i>, par le cardinal <i>Furietti</i><a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. Ce fils était né à
+Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et
+d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il
+expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence,
+lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse
+d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant
+d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ
+son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les
+côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de
+retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
+Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui
+est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point <i>Guiniforte</i>
+d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
+souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
+dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et
+Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant
+donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet
+emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
+Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se
+sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
+Friburger.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> <i>Gasp.</i> (c'est-à-dire, Gasparini) <i>Pergamensis</i> (ce
+devrait être <i>Bergomensis</i>) <i>epistolæ</i>, in-4., sans date, mais du
+commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi
+sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> Rome, 1723, in-4.</blockquote>
+
+<p><i>Ambrogio Traversari</i>, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
+élèves d'Emmanuel <i>Chrysoloras</i>. Né en 1386<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> à Portico, château de
+la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence,
+il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre
+siècle, dans l'Ordre<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a> dont le nom se trouve toujours réuni avec le
+sien; car on ne l'appelle point autrement qu'<i>Ambrogio</i> le Camuldule. Il
+s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune
+fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les
+savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres
+suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts
+d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
+composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce
+temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant
+que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis,
+<i>Niccolo Niccoli</i>, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui
+aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son
+Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
+moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses
+loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en
+visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
+<i>Hodæporicon</i>, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail
+de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
+lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>, fournit beaucoup de
+lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres
+latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> Son père se nommait <i>Beneivenni de' Traversari</i>. Les avis
+ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la
+pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> À Florence, dans le couvent des Camaldules, <i>degli
+Angioli</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> <i>Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431
+ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ
+medicâ editum à Nicolao Bartholini</i>, Florentiæ, in-4. Debure, <i>Bibl.
+instr.</i>, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est
+sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. <i>Et
+quamvis</i>, dit-il (<i>Prœf. ad Vitam Ambr. Camald.</i>, p. 91). <i>Bartholini
+editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex
+codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam
+fuisse</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
+publié un recueil des Lettres d'<i>Ambrogio Traversari</i> (<i>Amplissima
+collectio veter Monum.</i> t. III). Elles ont été réimprimées avec de
+nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous
+ce titre: <i>Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
+ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ</i>, etc., 2 vol. gr.
+in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
+plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un
+riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite
+avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec
+surabondance et confusion.</blockquote>
+
+<p>Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, <i>Ambrogio</i> le fut
+ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y
+recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
+conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux
+Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de
+cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce
+concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
+théologique, et sa connaissance égale des deux langues. <i>Ambrogio</i> le
+Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir
+par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les
+bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis,
+répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence,
+aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
+puissamment contribué.</p>
+
+<p>Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
+Chrysoloras, que ce <i>Leonardo Bruni</i>, l'un de ceux qui illustrèrent le
+nom <i>d'Arétin</i>, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
+valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
+lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore.
+<i>Leonardo</i> naquit en 1369<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>; il n'avait que quinze ans lorsque les
+troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux
+bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
+et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a>
+<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>, et
+lui dans un autre<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un
+portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et
+cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand
+homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il
+continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à
+Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi
+les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé
+à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. <i>Leonardo</i> quitta les
+lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans
+son sommeil, comme il l'assure lui-même<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>, ce qu'il avait appris
+pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut
+appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de
+secrétaire apostolique<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>. Il partagea les dangers et les vicissitudes
+de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il
+conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore
+sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
+même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu
+moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance,
+<i>Leonardo</i> revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans
+cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On
+chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, <i>Papa
+Martino, non vale un quattrino</i><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Le pape prit la chose au sérieux;
+il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
+ville, pour une chanson: ce fut <i>Leonardo</i> qui le fléchit par un
+discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>. Il avait
+déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde
+fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des
+obsèques magnifiques. <i>Giannozzo Manetti</i> prononça son oraison funèbre.
+Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça
+sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin;
+enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à
+Florence, dans l'église de Sainte-Croix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381"
+name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. II,
+p. 33; Mazzuchelli, <i>Scritt. ital.</i>, t. II, part. IV; Mehus, <i>Vita
+Leonardi Aretini</i>, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382"
+name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">
+(retour) </a> <i>Pietramala</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383"
+name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">
+(retour) </a> <i>Quarana</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384"
+name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">
+(retour) </a> <i>De temporibus suis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385"
+name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">
+(retour) </a> En 1405.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386"
+name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387"
+name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">
+(retour) </a> <i>De temp. suis com.</i>, p. 38.</blockquote>
+
+<p><i>Leonardo Bruni</i> ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
+son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus
+aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de
+dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des
+Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir
+de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le
+visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se
+relever<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
+orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
+donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une
+fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de
+légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
+de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par
+<i>Niccolo Niccoli</i>, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des
+lettres<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>, mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs
+n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388"
+name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">
+(retour) </a> <i>Vespasiano Fiorentino</i>, cité par Mazzuchelli, <i>ub.
+supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389"
+name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 257.</blockquote>
+
+<p><i>Leonardo</i> et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure
+scandaleuse les brouilla. <i>Niccolo Niccoli</i> avait cinq frères; il enleva
+publiquement à un d'entre eux sa maîtresse<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>; celle-ci eut
+l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
+pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.
+<i>Niccolo</i> fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler.
+<i>Leonardo</i> s'abstint de l'aller voir: <i>Niccolo</i> remarqua son absence, et
+lui en fit faire des reproches. <i>Leonardo</i> ne répondit peut-être pas
+avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop
+fidèlement rendue, mit <i>Niccolo</i> dans une véritable fureur. Il abjura
+son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
+injurieux et les plus amers. <i>Leonardo</i>, quoique d'un caractère doux,
+perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une <i>Invective</i>, où
+il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui,
+heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. Cette
+malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs
+essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut <i>Poggio Bracciolini</i> qui
+en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et
+d'autre, et leur amitié reprit son premier cours<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390"
+name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">
+(retour) </a> Elle se nommait <i>Benvenuta</i>. M. William Shepherd, dans la
+Vie de <i>Poggio Bracciolini</i>, qu'il a publiée en anglais (Liverpool,
+1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
+extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'<i>Ambrogio</i> le Camaldule,
+religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir,
+en écrivant à <i>Niccolo Niccoli</i>, le prie souvent de présenter ses
+compliments à sa <i>Benvenuta</i>, qu'il distingue par le titre de <i>fœmina
+fidelissima</i>; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391"
+name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">
+(retour) </a> Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de
+ce châtiment public infligé à Benvenuta, <i>plaudentibus vivinis et totâ
+multitudine comprobante</i>, dans une longue lettre de <i>Leonardo Bruni</i> au
+<i>Poggio</i>, lorsque celui-ci était en Angleterre; <i>Leonardi Aretini
+Epistolæ</i>, l. V, ép. 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392"
+name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">
+(retour) </a> L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
+<i>Léonardo</i>, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus
+bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: <i>Leonardi
+Florentini oratio in nebulonem maledicum</i>. Il en cite un manuscrit
+conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10.
+M. W. Shepherd, <i>Life of Paggio</i>, p. 135, affirme qu'une vérification
+exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit
+n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette
+bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est
+trompé, en disant, <i>loc. cit.</i>, que <i>Leonardo</i>, dans cet écrit, traite
+son ancien ami de <i>nebulo malefiens</i>. On voit par le titre ci-dessus que
+c'est <i>maledicus</i> et non <i>malefiens</i> qu'il faut lire; c'est beaucoup
+trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
+changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
+Catalogue de l'abbé Mehus, que cette <i>Invective</i> est conservée dans la
+bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un
+aperçu de ce qu'il contient.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393"
+name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">
+(retour) </a> <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, ch. 3 et 4.</blockquote>
+
+<p>Si <i>Leonardo</i> n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les
+premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec
+cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées.
+Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une
+discussion philosophique dans laquelle <i>Giannozzo Manetti</i>, qui était
+très-jeune, remporta de tels applaudissements, que <i>Leonardo</i> en fut
+piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. <i>Manetti</i>
+lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
+toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard
+pour sa dignité, il se rendit seul chez <i>Manetti</i>. Celui-ci témoigna
+beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande
+autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison.
+<i>Leonardo</i>, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
+disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'<i>Arno</i>, au
+milieu de la ville, il se retourne, et dit à <i>Giannozzo</i>, à haute voix:
+«Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai
+aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
+ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander
+excuse<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>.» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et
+sensible, qui aimait et respectait <i>Leonardo</i> comme son maître, et qui
+le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un
+tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de <i>Leonardo</i> est une bonne
+leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
+les magistrats arrogants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394"
+name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">
+(retour) </a> Ce trait est raconté par <i>Naldo Naldi</i>, auteur
+contemporain, dans la Vie de <i>Giannozzo Manetti</i>, que Muratori a
+insérée, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote>
+
+<p>Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
+variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend
+depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>. Il a
+aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de
+son temps<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
+plutôt des imitations de Polybe et de Procope<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. Il traduisit
+littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
+quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et
+d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de
+plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux
+qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le
+goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
+de Pétrarque, toutes deux en langue italienne<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>. On a de lui, tant
+imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
+différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et
+latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été
+imprimées plusieurs fois<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, et qui sont, comme celles d'<i>Ambrogio</i> le
+Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son
+style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous
+les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il
+ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses
+ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
+plaisir et avec fruit<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395"
+name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">
+(retour) </a> <i>Historiarum populi Florentini lib. XII</i>. <i>Léonardo</i>
+écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par <i>Donato
+Acciojuoli</i>, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473;
+l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396"
+name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">
+(retour) </a> <i>De temporibus suis</i>, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
+1539, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397"
+name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">
+(retour) </a> <i>De bello italico adversus Gothos gesto</i>, l. IV;
+<i>Fulginii</i> (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; <i>Commentarium rerum
+Græcarum</i>, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398"
+name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">
+(retour) </a> La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par
+Tomasini, <i>Petrarcha redivivus</i>, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4., p.
+207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la
+bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
+l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399"
+name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">
+(retour) </a> La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
+à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie,
+et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit
+Maittaire, <i>Annal. Typ.</i>, t. I. Cette dernière édition est une
+réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a
+donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de
+<i>Leonardo</i>, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
+livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que
+contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites,
+adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400"
+name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.</blockquote>
+
+<p><i>Poggio Bracciolini</i>, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
+l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties
+licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans
+les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les
+services les plus signalés. Il naquit en 1380<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, d'une famille
+pauvre<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>, au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
+Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
+lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
+Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher
+fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres
+pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années,
+mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les
+appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y
+suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus
+nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la
+dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
+contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes
+distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
+développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé
+à Boniface IX, son premier protecteur, <i>Poggio</i> trouva la même faveur
+auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à
+<i>Leonardo Bruni</i>, qui avait été à Florence le compagnon des études et
+des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de
+lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
+lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à
+l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant
+le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se
+séparèrent sans se désunir. <i>Leonardo</i> resta auprès du pape; <i>Poggio</i>
+alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
+fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
+concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut
+une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude
+pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au
+concile, y mourut. <i>Poggio</i> composa son épitaphe<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>, et prononça son
+oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401"
+name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">
+(retour) </a> <i>Giamb. Recanati</i>, dans sa Vie de <i>Poggio</i>, en tête de
+l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'<i>Histoire de Florence</i> de
+cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i>; M. William Shepher; <i>Life of Poggio Bracciolini</i>, etc. Ce
+dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas été
+traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de
+<i>Poggio</i> telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
+fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de
+<i>Filelfo</i> qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont
+l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la <i>littérature italienne</i>
+proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
+littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402"
+name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">
+(retour) </a> Son père se nommait <i>Guccio Bracciolini</i>; ce prénom est
+un diminutif, à la manière florentine, de <i>Arrigo</i>, Henri; <i>Arrigo</i>,
+<i>Arrighetto</i>, ou <i>Arriguccio</i>, <i>Guccio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403"
+name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">
+(retour) </a> Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par
+Hody, <i>De Græc. ill.</i>, p. 23.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Hic est Emanuel situs,<br>
+ Sermonis decus Attici:<br>
+ Qui dum quarere opem patriæ<br>
+ Afflictæ studeret, huc iit.<br>
+ Res belle cecidit fuis<br>
+ Votis, Italia; hic tibi<br>
+ Linguæ restituit decus<br>
+ Atticæ, ante recondite.<br>
+ Res belle cecidit tuis<br>
+ Votis, Emanuel; solo<br>
+ Consecutus in Italo<br>
+ Æternum decus es, tibi<br>
+ Quale Græcia non dedit,<br>
+ Bella perdita Græcia</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants
+pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus
+dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait
+périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs
+ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des
+routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne
+saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
+grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
+d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en
+vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition
+fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y
+trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais
+souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers
+livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus;
+Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de
+Luctance<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
+tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces
+manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une
+bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et
+humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression
+de <i>Poggio</i> lui-même<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, voulu jeter des criminels condamnés à mort.
+«Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
+cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands
+écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre
+d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore
+un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de
+l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance
+qu'on leur doit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404"
+name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">
+(retour) </a> <i>De utroque homine</i>, ou <i>de opificio hominis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405"
+name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">
+(retour) </a> Lettre publiée par Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol.
+XX, p. 160.</blockquote>
+
+<p>Encouragé par ses illustres amis, <i>Leonardo Bruni</i>, <i>Ambrogio
+Traversari</i>, <i>Niccolo Niccoli</i>, <i>Francesco Barbaro</i>, noble vénitien,
+l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux
+aux lettres, <i>Poggio</i> continua de voyager en Allemagne et en France,
+recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents
+de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres,
+chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se
+hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut
+d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à
+diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
+Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
+Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son
+activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de
+Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de
+Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius
+Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui
+étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du
+Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
+importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la
+perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain
+Nicolas de Trêves, que <i>Poggio</i> employait à ces recherches dans les
+lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des
+douze autres.</p>
+
+<p>La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
+dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et
+Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la
+manière dont il en rend compte dans une lettre à <i>Leonardo Bruni</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>,
+l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné
+réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
+réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des
+injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté
+stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent
+seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
+prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables
+barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses
+sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le
+courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à
+celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de
+Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie
+de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
+scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
+politique <i>Leonardo</i>, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une
+pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir
+reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un
+hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il
+l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec
+plus de réserve<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406"
+name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">
+(retour) </a> Voyez cette lettre, <i>Poggii Opera</i>, p. 301-305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407"
+name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">
+(retour) </a> <i>Leonardi Aret. Epist.</i>, l. IV, ep. 10.</blockquote>
+
+<p>Ce concile fini, <i>Poggio</i> se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau
+pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
+On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de
+voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses
+sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à
+quelques-uns des dangers que le prudent <i>Leonardo</i> avait craints pour
+lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec
+laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé
+de ses plus intimes amis<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>. Il avait sans doute rencontré au concile
+de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le
+nom de cardinal Beaufort<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>, et qui visita ce concile en allant en
+pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir
+l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait
+les plus magnifiques promesses; mais <i>Poggio</i> fut à peine arrivé à
+Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des
+embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour
+lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les
+esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
+la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il
+ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408"
+name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">
+(retour) </a> <i>Poggii Oper.</i>, p. 311; <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>,
+by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
+circonstances de ce voyage de <i>Poggio</i> en Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409"
+name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">
+(retour) </a> Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
+et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, <i>ibid.</i>, p. 123.</blockquote>
+
+<p>Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de
+retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que
+les trois livres <i>de Oratore</i>, le <i>Brutus</i>, ou le Livre des Orateurs
+célèbres, et celui qui est intitulé <i>Orator</i>, reparaissaient pour la
+première fois. C'était Gérard <i>Landriani</i>, évêque de Lodi, qui en avait
+découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère
+était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer;
+mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent
+lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe,
+un sujet d'allégresse publique. <i>Poggio</i>, dans une terre d'exil,
+instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui
+en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur
+d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre <i>Leonardo Bruni</i> et
+<i>Niccolo Niccoli</i>, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
+n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
+les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en
+Angleterre, aboutir à un mince bénéfice<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>, qui eût encore exigé qu'il
+entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce
+qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le
+riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
+voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin
+de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant
+ses magnifiques promesses. <i>Poggio</i> reçut d'Italie, peu de temps après,
+deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
+secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
+professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir
+hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le
+secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de
+précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à
+Rome pour y prendre possession de son emploi<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410"
+name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">
+(retour) </a> Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais
+d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à
+cette modique somme. (M. Shepherd, <i>ub. supr.</i>, p. 136.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411"
+name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Martin V y était revenu<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> après ses aventures de Florence<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>.
+Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations,
+auxquelles il paraît que <i>Poggio</i> ne prit d'autre part que de
+l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements.
+Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il
+put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques
+ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>, dans lequel il
+se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en
+général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
+Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>. Cette
+critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une
+querelle avec ces bons frères<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Il ne s'en effraya point, et tout ce
+qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un
+Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que
+dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur
+les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait
+retrancher des éditions de ses œuvres<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412"
+name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">
+(retour) </a> Le 22 septembre 1420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413"
+name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 296.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414"
+name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">
+(retour) </a> <i>De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque
+concionatoribus</i>. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
+Œuvres de <i>Poggio</i>, édition de Bâle, 1538.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415"
+name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">
+(retour) </a> Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance,
+<i>Fratres Observantiœ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416"
+name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">
+(retour) </a> Voy. <i>The Life of Poggio</i>, etc., p. 177 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417"
+name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">
+(retour) </a> On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé:
+<i>Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum</i>, imprimé d'abord à
+Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions
+considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du
+Dialogue de <i>Poggio</i> sur l'Hypocrisie, et de celui de <i>Léonardo Bruni</i>
+sur le même sujet, donnée par <i>Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
+typographiâ Anissoniâ, Lugduni</i>, 1679, in-16.</blockquote>
+
+<p>Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
+V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence,
+déguisé en moine<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>, <i>Poggio</i> partit pour l'y aller joindre: mais il
+tomba entre les mains des soldats de <i>Piccinnino</i>, partisan soldé par le
+duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
+et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put
+obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à
+Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et
+Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des
+bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de
+crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de
+consolation<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>, que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur,
+seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes,
+autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne
+craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
+hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la
+haine et à la verve satirique de <i>Filelfo</i>, qui se déchaînait alors avec
+fureur contre les Médicis. <i>Filelfo</i> l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
+retenue et sans pudeur; <i>Poggio</i> lui répondit de même; et ce ne fut pas
+le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
+violentes<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules
+sous le titre d'<i>Invectives</i>, qui ne leur convient que trop. En général,
+les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
+les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes.
+Les querelles de <i>Poggio</i> avec <i>Filelfo</i> se renouvelèrent à plusieurs
+reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais
+si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
+<i>Poggio</i> employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une
+aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par
+son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
+le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
+revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute
+leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. <i>Poggio</i>
+avait ce droit plus que personne; et il en usa librement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418"
+name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">
+(retour) </a> Juin 1433.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419"
+name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">
+(retour) </a> Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 312-317.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420"
+name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">
+(retour) </a> Il en eut avec George de Trébizonde, <i>Guarino</i>, de
+Vérone, Laurent <i>Valla</i>, et plusieurs autres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421"
+name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">
+(retour) </a> Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 339-542.</blockquote>
+
+<p>Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le
+reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de
+Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut
+rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des
+arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de
+statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
+l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours
+joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non
+seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de
+pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des
+campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses
+recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette
+collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du
+gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui,
+d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La
+seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de
+se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude
+(ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que
+les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
+des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants
+seraient désormais exempts de toutes charges publiques<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422"
+name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">
+(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 37, 38.</blockquote>
+
+<p>Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé
+dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>
+conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
+siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants
+naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. Il se décida
+enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une
+jeune fille de dix-huit<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, qui lui apporta pour dot six cents
+florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de
+cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait
+le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>. Son
+mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur
+dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet
+avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
+passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de
+travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
+son Dialogue <i>sur la Noblesse</i><a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>, datent de cette heureuse époque. Il
+n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
+plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. <i>Niccolo Niccoli</i>,
+Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas <i>Albergati</i>, cardinal de
+Ste.-Croix, <i>Leonardo Bruni</i>, moururent successivement et à peu d'années
+de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire
+par d'éloquentes oraisons funèbres<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423"
+name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">
+(retour) </a> 1435.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424"
+name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">
+(retour) </a> On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze
+garçons et deux filles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425"
+name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">
+(retour) </a> <i>Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426"
+name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">
+(retour) </a> Il était en forme de Dialogue, et intitulé: <i>An senii sit
+uxor ducenda</i>. <i>Apostolo Zeno</i> en possédait une copie. (Voy. <i>Dissert.
+Voss.</i>, t. I, 48.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427"
+name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">
+(retour) </a> Il le publia en 1440. (Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p.
+64.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428"
+name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">
+(retour) </a> Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de
+<i>Poggio</i>; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de
+l'édition des lettres de <i>Leonardo Bruni</i>, 1741, 2 vol. in-8.</blockquote>
+
+<p>Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel <i>Poggio</i> conserva son
+office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
+eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
+lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un
+Traité <i>du Malheur des princes</i><a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>. À son avènement au trône papal, il
+lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui
+dédia un nouveau traité <i>des Vicissitudes de la fortune</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>, le plus
+intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au
+même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
+protection particulière, en publiant son Dialogue sur
+<i>l'Hypocrisie</i><a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
+les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au
+moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit
+l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
+ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui,
+sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. <i>Poggio</i> remplit
+largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
+longue Invective<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>, et ne traita pas moins durement le noble ermite
+de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>. Il
+entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
+traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de
+Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les
+libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs.
+Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent
+puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429"
+name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 392.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430"
+name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">
+(retour) </a> <i>De Varietate fortunæ</i>, imprimé pour la première fois à
+Paris, en 1723.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431"
+name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">
+(retour) </a> Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432"
+name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">
+(retour) </a> <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 155.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433"
+name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">
+(retour) </a> <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, ch. 10.</blockquote>
+
+<p><i>Poggio</i> donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce
+goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le
+célèbre livre des <i>Facéties</i>. C'est une preuve sans réplique de la
+licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un
+homme alors septuagénaire<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>, un secrétaire apostolique, jouissant de
+l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un
+recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
+plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
+dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement
+les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à
+la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
+Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
+romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
+genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le
+nom de <i>bugiale</i>, dérivé de l'Italien <i>bugia</i>, mensonge, et que <i>Poggio</i>
+rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>. On y
+rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en
+racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
+n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est
+principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques,
+attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les
+contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre
+contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
+distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle,
+et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans
+intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus
+d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami
+de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
+fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
+débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
+utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434"
+name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">
+(retour) </a> C'était en 1450.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435"
+name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">
+(retour) </a> <i>Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
+quædam</i>. Épilogue ou péroraison, à la fin des <i>Facéties</i>.</blockquote>
+
+<p>Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>; c'est le fruit
+des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
+ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques
+vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties
+qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont
+de peu d'intérêt<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>; la troisième est toute philologique; il y est
+question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la
+langue commune, ou seulement celle des savants. <i>Poggio</i> y défend la
+première opinion contre <i>Leonardo Bruni</i>, qui dans leurs entretiens
+avait soutenu la seconde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436"
+name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">
+(retour) </a> <i>Historia disceptative convivalis</i> (et non pas
+<i>convivialis</i>, comme on le lit dans la Vie de <i>Poggio</i>, par M. William
+Shepherd, p. 451) <i>Pogii Oper.</i>, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437"
+name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">
+(retour) </a> Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre,
+celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux
+sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?</blockquote>
+
+<p>En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante,
+la réputation de <i>Poggio</i> et l'influence puissante des Médicis fixèrent
+sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il
+avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
+paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y
+reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé
+l'un des <i>Prieurs des arts</i>. Les soins et les occupations de sa place de
+chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses
+querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il
+eut, avec Laurent <i>Valla</i>, une guerre de plume presque aussi violente
+que celle qu'il avait avec <i>Filelfo</i>. Un fruit plus heureux de ses
+loisirs fut son Dialogue <i>Sur le malheur de la destinée humaine</i><a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>,
+la traduction de l'Âne de Lucien<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a> remplit aussi quelques uns de ses
+moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point
+d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de
+Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438"
+name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">
+(retour) </a> <i>De miseriâ humanæ conditionis, ibid.</i>, p. 86.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439"
+name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">
+(retour) </a> <i>Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è
+græco in latinum conversus</i>. (<i>Poggii Oper.</i>, p. 138.)</blockquote>
+
+<p><i>L'Histoire de Florence</i> est le dernier, comme le plus grand et le
+meilleur ouvrage de <i>Poggio</i>. Elle est divisée en huit livres, et
+comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté
+florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455.
+L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les
+sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet
+important ouvrage<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré
+avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses
+enfants<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a> obtinrent la permission de suspendre son portrait<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>
+dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
+érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de
+l'église de <i>Santa Maria del fiore</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>. Il mérita tous ces honneurs
+rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
+toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses
+connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et
+l'emportement de ses invectives venaient de la même source que
+l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit
+qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La
+liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence
+de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées
+dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il
+jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi
+pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
+monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la
+force de son jugement et l'enjouement de son esprit<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Quant au style
+de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs
+immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès.
+On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré
+d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent
+bientôt après<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440"
+name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">
+(retour) </a> <i>L'Histoire de Florence</i>, écrite par lui en latin, fut
+achevée et traduite en italien par Jacques <i>Bracciolini</i>, l'un de ses
+fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée
+plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
+fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. <i>Recanuti</i>, avec des notes et
+une Vie de <i>Poggio</i>, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441"
+name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">
+(retour) </a> Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille,
+l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi
+l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent
+plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé <i>Jacopo</i>,
+traducteur de l'<i>Histoire Florentine</i>, étant entré au service du
+cardinal <i>Riario</i>, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des
+<i>Pazzi</i> contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple
+aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se
+maria, mais ne laissa que des filles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442"
+name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">
+(retour) </a> Il était peint par Antoine <i>Pollajuolo</i>. Voy. <i>Vasari</i>,
+éd. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443"
+name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">
+(retour) </a> La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans
+des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François,
+grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de
+l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres.
+(<i>Recanati, Vita Poggii</i>, p. <span class="sc">xxxiv</span>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444"
+name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">
+(retour) </a> <i>The Life of Poggio</i>, etc., p. 486.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445"
+name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i> Les Œuvres de <i>Poggio</i> furent recueillies pour la
+première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à
+Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante.
+On doit les joindre à celles de <i>Coluccio Salutato</i>, de <i>Leonardo
+Bruni</i>, de <i>Filelfo</i> et d'<i>Ambrogio</i> le Camaldule, pour la connaissance
+de l'histoire littéraire du quinzième siècle.</blockquote>
+
+<p>Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
+vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre <i>Filelfo</i>. Sa
+vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
+aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent
+aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses
+lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
+imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son
+temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
+défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses
+ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446"
+name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">
+(retour) </a> Il a paru récemment en italien une Vie de <i>Filelfo</i>, qui
+peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée:
+<i>Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
+Raveretano</i>, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement
+pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
+pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette
+Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en
+Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente
+ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je
+ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
+commun, mais <i>Poggio</i> et <i>Filelfo</i>, à l'exemple du plus vraiment
+français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de
+Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.</blockquote>
+
+<p><i>Francesco Filelfo</i> naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la
+Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a> ont dit que sa
+famille était honnête; il vaut mieux les en croire que <i>Poggio</i>, qui
+prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard
+d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les
+plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut
+lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise,
+en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis
+puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le
+désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état
+de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
+jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire,
+à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
+Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature
+grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès
+furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec
+assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses
+succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
+Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de
+conseiller. <i>Filelfo</i> avait déjà fait preuve de talent pour les
+négociations. Le <i>Bailo</i>, ou ambassadeur vénitien auquel il était
+attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
+traiter de la paix entre ce prince et Venise<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>, et le traité avait
+été conclu à la satisfaction de la république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447"
+name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">
+(retour) </a> Cités par M. <i>de' Rosmini, ub. sup.</i>, t. I, p. 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448"
+name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">
+(retour) </a> Lancelot, Mém. sur Philelphe, <i>Académ. des inscr. et
+bell.-lettr.</i>, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
+trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait
+fait cette ambassade. M. <i>de' Rosmini</i> a redressé cette erreur, d'après
+une lettre inédite de <i>Filelfo</i>. Voy. <i>ub. supr.</i>, p. 12.</blockquote>
+
+<p>Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre,
+à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par
+Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes
+de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. <i>Filelfo</i> s'y rendit
+à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>, une
+harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des
+grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
+foule immense de spectateurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449"
+name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">
+(retour) </a> 12 février 1424.</blockquote>
+
+<p>De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il
+reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de
+son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine
+âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. <i>Filelfo</i>, dans l'âge
+des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus
+ardent<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>, devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
+de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont
+Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427.
+C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y
+revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la
+peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient
+oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la
+maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où
+étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de
+quitter Venise; <i>Theodora</i> était effrayée; une de ses femmes était morte
+de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison
+nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et
+déjà menacé du besoin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450"
+name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">
+(retour) </a> Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et
+ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par
+M. <i>de' Rosmini</i>, t. I, p. 113.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo<br>
+ Æstu, quo testes tres mihi bella movent</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
+pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
+offrit, aux conditions les plus avantageuses<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>, et il accepta une
+chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
+quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta,
+chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à
+toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que
+<i>Filelfo</i> vînt s'y fixer. <i>Niccolo Niccoli</i>; <i>Leonardo Bruni</i>,
+<i>Ambrogio</i> le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de
+lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
+réussirent à l'un et à l'autre, et <i>Filelfo</i>, après en avoir obtenu la
+permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il
+commença aussitôt ses leçons<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451"
+name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">
+(retour) </a> Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
+furent comptés d'avance.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452"
+name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">
+(retour) </a> Avril 1429.</blockquote>
+
+<p>Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son
+zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du
+jour, expliquer et commenter les <i>Tusculanes</i> de Cicéron, ou une des
+Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire,
+ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait
+lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses
+Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses
+leçons des lectures sur la morale<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>; et de plus, pour satisfaire de
+jeunes Florentins<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>, admirateurs du Dante, il lisait et commentait
+son poëme les jours de fête, dans l'église de <i>Santa Maria del Fiore</i>,
+sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir
+d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le
+nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les
+plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
+suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus
+considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
+comme tels. Il se fit des querelles avec Charles <i>Marsupini</i> d'Arezzo,
+avec <i>Niccolo Niccoli</i>, ami de Charles, avec <i>Ambrogio</i> le Camaldule,
+amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère,
+amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable <i>Poggio</i>, qui se
+porta pour champion des Médicis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453"
+name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">
+(retour) </a> <i>Ambrosii Traversari Epist.</i>, p. 1007 et 1016.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454"
+name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">
+(retour) </a> M. <i>de' Rosmini</i> l'affirme, d'après l'assertion positive
+de <i>Filelfo</i>, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui
+suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le
+premier, <i>Monumenti inediti</i> du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions
+de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: <i>Da niuno castrecto...
+senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto,
+cominciai quello poeta pubblicamente legere</i>. Ceci dément Tiraboschi,
+qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
+<i>Filelfo</i> était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en
+donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce
+savant les droits de citoyen de Florence, cité par <i>Salvino Salvini</i>,
+dans la Préface de ses <i>Fasti consolari</i>, p. <span class="sc">xviii</span>. Mais Tiraboschi et
+Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il
+est bien dit: <i>Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
+in civitate Florentiæ</i>, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
+spontanément et gratuitement; et l'assertion de <i>Filelfo</i>, énoncée
+devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour
+ne laisser aucun doute.</blockquote>
+
+<p><i>Filelfo</i>, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un
+assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit
+et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était
+alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis
+étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
+emprisonné, mis en danger de la vie et banni. <i>Filelfo</i>, ennemi peu
+généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
+emportées, obscènes et sanglantes<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. Ils revinrent triomphants; il ne
+jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il
+s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il
+continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
+déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois
+après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à
+Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à
+Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de
+Petriolo. <i>Filelfo</i>, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
+nommait Philippe, et le fit arrêter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455"
+name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">
+(retour) </a> Les Satires de <i>Filelfo</i> furent imprimées pour la
+première fois à Milan, sous ce-titre: <i>Philelphi opus Satyrarum seu
+Hecatostichon Decades X</i>, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502,
+in-4., et à Paris, 1508, in-4. Cosme y est désigné sous le nom de
+<i>Munus</i> (traduction latine du nom grec <i>Cosmos</i>); <i>Niccolo Nlccoli</i>,
+sous celui d'<i>Utis</i>; Charles d'<i>Arezzo</i> est appelé <i>Codrus</i>; <i>Poggio</i>
+est nommé <i>Bambalio</i>, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions
+monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et
+d'obscénités.</blockquote>
+
+<p>On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des
+tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à
+une amende de cinq cents livres d'argent. <i>Filelfo</i>, peu satisfait de
+cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
+Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans
+l'intercession de <i>Filelfo</i> lui-même. Ce ne fut point par un mouvement
+de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt
+comme il l'écrivit à <i>Æneas Sylvius</i>, pour que celui qui l'avait voulu
+assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré,
+par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
+conscience<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456"
+name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">
+(retour) </a> <i>Philelfi Epist.</i>, p. 18.</blockquote>
+
+<p>Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet
+assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille.
+De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le
+poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de
+Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
+pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et <i>Filelfo</i>, qu'il accusa
+dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni
+à perpétuité<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de
+pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme
+de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des
+partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat,
+c'est ce que le dernier auteur de la vie de <i>Filelfo</i> ne croit pas,
+faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier;
+il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
+ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
+satisfait<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
+irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de
+telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux,
+et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une
+réconciliation, la désira le premier; <i>Ambrogio</i> le Camaldule
+l'entreprit; il y trouva d'abord <i>Filelfo</i> très-rebelle. «Que Médicis
+emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
+mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je
+méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse
+bienveillance<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>;» mais le bon <i>Ambrogio</i> ne se découragea point, et
+finit par réussir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457"
+name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">
+(retour) </a> La sentence est rapportée par <i>Fabroni, Vita Cosmi Med.</i>,
+t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458"
+name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">
+(retour) </a> <i>Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si
+macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
+come potea, se ne mostrasse contento</i>, etc. <i>Vita di Fr. Filelfo</i>, t. I,
+p. 98.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459"
+name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">
+(retour) </a> <i>Philelphi Epist.</i>, l. II, p. 14.</blockquote>
+
+<p>Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
+agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, <i>Filelfo</i>
+remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
+pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
+vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
+ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine
+des <i>Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines</i> de Plutarque;
+il y commença même ses livres <i>De exilio</i>, ou ses <i>Méditations
+florentines</i><a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de
+lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires,
+d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
+était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la
+véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460"
+name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">
+(retour) </a> Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, <i>Philelphi
+Opuscula</i>, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
+(Debure, <i>Bibl. instr.</i>, ne cite que cette dernière édition.) Les
+<i>Meditationes Florentinæ</i>, <i>De exilio</i>, etc., qui ne sont qu'un seul et
+même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que
+trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont
+restés inédits. <i>Vita di Filelfo</i>, p. 88, note 2.</blockquote>
+
+<p>Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter
+Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours
+croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des
+propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat
+de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de
+Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et
+promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il
+irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
+pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
+ducats, salaire magnifique et sans exemple<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>, et ils lui tinrent
+parole. Il reparut donc à Bologne<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a> dix ans après qu'il en était
+parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le
+fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience
+naturelle de <i>Filelfo</i> augmentait par les obstacles: enfin, sous des
+prétextes assez peu spécieux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>, il quitta Bologne avant les six mois
+expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années
+qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus
+heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison
+richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan,
+rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul
+chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte
+inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à
+l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre
+enfants<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
+au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en
+écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
+retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière
+d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée
+à <i>Filelfo</i> mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui
+donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
+l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461"
+name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">
+(retour) </a> <i>Philelphi Epist.</i>, l. II, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462"
+name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">
+(retour) </a> 16 janvier 1439.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463"
+name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">
+(retour) </a> Voy. <i>Vita di Fr. Filelfo</i>, p. 102.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464"
+name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">
+(retour) </a> Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants,
+comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme <i>Apostolo
+Zeno</i> l'a répété, <i>Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 283. Voyez <i>Vita di
+Filelfo</i>, t. II, p. 11. note 2.</blockquote>
+
+<p>Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier
+Visconti, François Sforce lui ayant succédé<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>, <i>Filelfo</i>, bien traité
+par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi
+de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce
+voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres,
+le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui
+permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
+poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à
+Milan, <i>Filelfo</i>, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
+nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
+l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que <i>Manfredina
+Doria</i>, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles.
+Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à
+l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se
+proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
+pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père
+de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire
+cette démarche; mais il permit à <i>Filelfo</i> de députer, en son propre
+nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
+grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en
+offrant une rançon<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui
+se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
+requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465"
+name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">
+(retour) </a> 25 mars 1450.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466"
+name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">
+(retour) </a> Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
+très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. <i>de Rosmini</i> l'a
+rectifié, <i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 90, et il a publié le premier le
+texte grec de la lettre de <i>Filelfo</i> à Mahomet II, avec une traduction
+italienne, n°. X des <i>Monumenti inediti</i> du même volume, p. 305.</blockquote>
+
+<p><i>Filelfo</i>, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son
+séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins
+laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
+en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en
+vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François
+Sforce, sous le titre de <i>Sfortiados</i>; il en avait achevé les huit
+premiers livres quand le héros du poëme mourut<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>. Galéaz-Marie son
+fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli <i>Filelfo</i>, que
+l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été
+dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la
+gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour
+vivre et soutenir sa famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467"
+name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">
+(retour) </a> Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la <i>Sforciade</i> sont
+restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque
+Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres
+bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, <i>Histor. Typograph.
+Litter. mediolan.</i> de Sassi, p. 178 et suiv., et <i>Catalog. cod. latin.
+biblioth. Laurent.</i>, de <i>Bandini</i>, t. II, col. 129. M. <i>de' Rosmini</i> a
+donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le
+plan et la marche, <i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 159-174.</blockquote>
+
+<p>Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette
+position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une
+force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant
+sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses
+principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment
+être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des
+lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été
+son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses
+éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
+fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
+forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et
+par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
+son amour-propre<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>, il ouvrit, peu de temps après, son cours, en
+expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il
+fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y
+allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
+malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
+perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
+quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
+de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une
+catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils
+Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait
+sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; <i>Filelfo</i>
+craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle
+cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son
+retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance
+suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait
+le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma
+pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques.
+Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
+engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le
+reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et
+mourut le 31 juillet 1481.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468"
+name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">
+(retour) </a> 1474.</blockquote>
+
+<p>Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le
+fut autant jusqu'à la fin que celle de <i>Filelfo</i>; aucune n'aurait été
+plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à
+son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la
+vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la
+magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux,
+d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
+souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
+cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le
+produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les
+besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non
+seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son
+siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
+pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses
+lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce
+peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les
+hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces
+dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes
+qu'il eut si souvent à soutenir.</p>
+
+<p>Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes,
+parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
+littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
+montra modéré que dans la dernière. Georges <i>Merula</i>, son disciple, non
+moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger
+prétexte<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>, par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
+<i>Filelfo</i>, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité
+peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois;
+mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
+défenseur<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>. Il en avait fait un grand nombre dans les différents
+professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte
+plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le
+suivant<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait
+revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui
+devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
+vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
+quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né
+à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse,
+mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
+agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de
+ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur,
+philosophe et poëte. <i>Filelfo</i>, qui était excellent père, et qui aimait
+ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes
+douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469"
+name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">
+(retour) </a> <i>Filelfo</i> avait critiqué avec raison le mot <i>turcos</i> dont
+<i>Merula</i> se servait au lieu de <i>turcas</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470"
+name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">
+(retour) </a> Ce fut le jeune Gabriel <i>Pavero Fontana</i>, de Plaisance.
+Il publia contre <i>Merula</i>, dont le véritable nom était <i>Merlani</i>, une
+<i>Merlanica prima</i>, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la
+mort de <i>Filelfo</i> mit fin à cette guerre entreprise pour lui.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471"
+name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">
+(retour) </a> On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
+<i>Agostino Dati</i>, auteur de l'<i>Histoire de Sienne</i>; le célèbre
+jurisconsulte <i>Francesco Accolti d'Arezzo</i>; <i>Alexander ub Alexandro</i>,
+auteur des <i>Genetialium Dierum</i>; <i>Bernardo Giusiniani</i>, l'historien de
+Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
+eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang,
+tels que le pape Pie II, <i>Æneus Sylvius</i>, et Pierre de Médicis, fils de
+Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.</blockquote>
+
+<p>Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les
+autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront
+peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des
+traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités
+d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
+Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités
+philosophiques, tels que ses <i>Convivia Mediolanensia</i>, ou Banquet de
+Milan, dialogues faits, comme ceux de <i>Poggio</i>, sur le modèle du Banquet
+de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
+discutant à table des questions relatives aux sciences et à la
+philosophie morale<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>; ou tels que le Traité <i>de Morali Disciplinâ</i>,
+ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>;
+c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
+d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés
+en un seul recueil<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>; on y distingue, peut-être au dessus de tout le
+reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son
+fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non
+seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
+philosophie et même d'éloquence<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>; ce sont enfin des poésies latines,
+dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
+réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la
+couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans
+toute sa vie, l'avait le plus flatté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472"
+name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">
+(retour) </a> Il devait y avoir trois Dialogues, mais <i>Filelfo</i> n'en
+écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie
+des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
+l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de
+l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
+lune, de ses influences, etc. etc. Les <i>Convivia Meliod.</i> ont été
+imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
+1552, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473"
+name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">
+(retour) </a> Venise, 1552.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474"
+name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">
+(retour) </a> <i>Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
+Opusculis</i>. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux
+de l'auteur. Debure, <i>Bibl. instr. Belles-Lettr.</i>, t. II, p. 275, ne
+cite que la réimpression de 1492.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475"
+name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">
+(retour) </a> <i>Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
+equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio</i>. Rome, 1475,
+in-fol. <i>Marcello</i> fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à
+l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
+sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus
+étonnant, c'est que <i>Filelfo</i>, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il
+passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin
+chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. <i>Franc.
+Philelphi Epist.</i> liv. XVIII, p. 127.</blockquote>
+
+<p>J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il
+se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades,
+chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
+tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>. Il voulait en
+faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
+livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
+Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
+odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
+s'astreignit rigoureusement à ce plan<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>. Il voulut s'y soumettre
+encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les
+unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
+<i>De jocis et seriis</i> en était le titre; dix mille vers partagés en dix
+livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique,
+mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du
+manuscrit<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>, et a publié dans les <i>Monuments inédits</i> de ses trois
+volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
+décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
+publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de <i>Filelfo</i>,
+jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres
+familières, imprimées précédemment<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>, elles laissent peu d'obscurités
+sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
+des circonstances importantes de l'histoire de son temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476"
+name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477"
+name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">
+(retour) </a> <i>Odæ et Carmina</i>, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à
+Brescia. <i>Filelfo</i> avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies
+grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque
+Laurentienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478"
+name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">
+(retour) </a> Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque
+Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et
+dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479"
+name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">
+(retour) </a> La première édition, qui ne contient que seize livres,
+est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
+la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
+point fait entrer en ligne de compte, parmi les Œuvres de <i>Filelfo</i>, son
+poëme italien en quarante-huit chants et en <i>terza rima</i>, sur la Vie de
+S. Jean-Baptiste, <i>Vita di S. Giovanni Battista</i>, Milan, 1494, édition
+unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait
+entrer son Commentaire sur le <i>Canzoniere</i> de Pétrarque, imprimé pour la
+première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
+extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure,
+contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec
+Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
+l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy.
+<i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 15, note 1.</blockquote>
+
+<p>Le style de <i>Filelfo</i>, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
+pas celui de <i>Poggio</i>; il approche moins de l'élégance et de la pureté
+des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur.
+Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la
+langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de
+Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si
+inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur
+Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il
+ne la connaissait pas.</p>
+
+<p>Laurent <i>Valla</i>, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut
+être placé après <i>Poggio</i> et <i>Filelfo</i>, comme leur égal en réputation,
+en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
+violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit
+à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta
+jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où
+sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles
+qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y
+retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de
+Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
+affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un
+faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une
+peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui
+eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le
+célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces
+plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
+dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
+telle fureur contre <i>Valla</i>, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne
+l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au
+moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière
+fut dispersée<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480"
+name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">
+(retour) </a> 1431.</blockquote>
+
+<p>Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
+commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. <i>Valla</i>
+semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut
+paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
+s'établir à Rome<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. La persécution l'y attendait; il avait commencé,
+sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur <i>la Donation de
+Constantin</i>, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
+empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se
+permettait de traiter les papes avec peu de respect<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>. Il n'avait
+encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les
+cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
+<i>Valla</i>, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès
+d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les
+honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un
+diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et
+humaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481"
+name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">
+(retour) </a> 1443.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482"
+name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">
+(retour) </a> Ce Traité est imprimé dans le premier volume du
+<i>Fasciculus Rerum expetend. et fugiend.</i>, dont il est parlé ci-dessus,
+p. 314], note 1.</blockquote>
+
+<p><i>Valla</i> ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa
+réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et
+de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue
+lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à
+la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
+prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des
+articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze
+apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
+mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut
+cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de
+l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans
+la protection du roi<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
+comme lui dans cette cour, avec Barthélemy <i>Fazio</i>, Antoine <i>Panormita</i>,
+et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la
+guerre, selon le style de ce temps, avec des <i>Invectives</i>, des calomnies
+et des injures<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les
+honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations
+de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>.
+Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait
+pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur
+de Cicéron. <i>Valla</i> l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges
+était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa
+doctrine cicéronienne: <i>Valla</i>, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des
+traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté
+une école d'éloquence, pour soutenir son <i>Quintilianisme</i>: mais au
+reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
+troublèrent point la vie de leurs deux chefs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483"
+name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">
+(retour) </a> Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, <i>Vallœ
+Antidotus in Poggium</i>, p. 210, 211 et 218.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484"
+name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">
+(retour) </a> L'invective de <i>Valla</i> contre Barth. <i>Fazio</i> et le
+<i>Panormita</i> (<i>Beccadelli</i>), est divisée en quatre livres, et remplit
+cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par <i>Ascensius</i>,
+in-fol., 1528.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485"
+name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">
+(retour) </a> 1447.</blockquote>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre <i>Valla</i> et
+<i>Poggio</i>. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
+copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on
+prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style.
+Il attribua ces notes à <i>Valla</i>; quoique celui-ci ait toujours protesté
+qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un
+véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
+lutte plus furieuse et plus envenimée. Les <i>Invectives</i> de <i>Poggio</i>
+contre <i>Valla</i>, les <i>Antidotes</i> et les dialogues de <i>Valla</i> contre
+<i>Poggio</i>, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu
+le jour<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. Ce qu'il y a de singulier, c'est que <i>Valla</i> dédia au pape
+son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
+rixe scandaleuse. Elle le fut au point que <i>Filelfo</i>, si emporté dans
+ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit
+avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
+put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, <i>Valla</i>
+se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, et la
+soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
+<i>Lucius</i> et <i>Aruntius</i> étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
+l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
+pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la
+famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486"
+name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">
+(retour) </a> C'est dans sa seconde Invective que <i>Poggio</i> accuse
+<i>Valla</i> d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme
+d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux,
+exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. <i>Accusatus</i>,
+ajoute-t-il ironiquement, <i>convictus, damnatus, antè tempus legitimum,
+absque ullà dispensatione episcopus factus es</i>. Cette plaisanterie a été
+prise au sérieux par l'auteur du <i>Poggiana</i> (l'Enfant): «On trouve ici,
+dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent <i>Valla</i>;
+c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense,
+il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le
+palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. <i>Life
+of Poggio</i>, p. 471, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487"
+name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">
+(retour) </a> Benedetto Morando.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, <i>Valla</i> ne
+discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
+termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents
+écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
+secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de
+la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à
+la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée
+contre lui; je veux dire son Traité <i>de la Donation de Constantin</i>. Mais
+cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la
+liberté d'écrire.</p>
+
+<p>Le livre parut<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>, et <i>Valla</i> ne fut point persécuté. Il se rendit à
+Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi
+Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction
+d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de
+cinquante-huit ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488"
+name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">
+(retour) </a> On le trouve parmi ses Œuvres; Bâle, 1540, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa
+vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et
+variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages
+d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>. Son
+Histoire de Ferdinand<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>, roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu
+plusieurs éditions, mais moins encore que ses <i>Elegantiæ Linguæ
+latinæ</i><a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>, qui contiennent des règles grammaticales, et des
+réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il
+était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en
+prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de
+Thucydide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489"
+name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">
+(retour) </a> Voy. <i>Laurent. Vallensis Opera</i>, ub. sup.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490"
+name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">
+(retour) </a> <i>De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege</i>, l. III.
+Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. <i>Hispania illustrata</i>. Francfort,
+1579, t. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491"
+name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">
+(retour) </a> Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont
+de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Il fit aussi des notes sur le <i>Nouveau-Testament</i>, mais comme
+helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
+autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce
+mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta,
+pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui
+rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la
+philosophie, de la poésie et du goût.</p>
+
+<p>J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus
+encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de
+Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé <i>la Maison
+joyeuse</i>, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
+école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a
+depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui
+dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait
+réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique,
+d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de
+musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation;
+et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet
+excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre
+prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont
+laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à
+rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge
+avancé.</p>
+
+<p>Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des
+services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne
+devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
+pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
+Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les
+ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
+furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les
+archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les
+amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
+courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire,
+on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit;
+une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations
+monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur
+prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science
+scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
+Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent,
+Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
+Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts;
+troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin
+du quinzième siècle.</i></p>
+<br>
+
+<p>L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en
+Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait
+plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de
+la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les
+sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui
+avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant
+pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu
+philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile
+de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait
+opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des
+points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était
+vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien.
+Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie
+d'Aristote et celle de Platon<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>; il y traita d'étrange paradoxe
+l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
+s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement
+opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
+admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs,
+prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir
+pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
+plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492"
+name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">
+(retour) </a> Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.</blockquote>
+
+<p>Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre
+le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était
+allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il
+l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer
+évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de
+Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu
+par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant
+l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a
+reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une
+faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la
+pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il
+parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il
+fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
+doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses
+richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une
+académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de
+lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
+récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à
+Bologne<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université,
+qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements,
+qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les
+murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
+largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des
+promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à
+qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y
+entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à
+la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
+grecs, qui, selon <i>Platina</i>, lui avait coûté trente mille écus d'or, et
+qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce
+savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
+latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre:
+<i>Contre le calomniateur de Platon</i>; ce calomniateur était l'autre Grec,
+Georges de Trébisonde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493"
+name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">
+(retour) </a> De 1450 à 1455.</blockquote>
+
+<p>Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux
+porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
+d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le
+prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
+latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme
+d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends,
+prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des
+querelles très-vives avec <i>Guarino</i> de Vérone, avec <i>Poggio</i>, avec le
+Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut
+pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de
+Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
+Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>. Il est vrai
+qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était
+platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur
+législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au
+disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa
+philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
+général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
+ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
+vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit.
+On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>, où
+le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494"
+name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">
+(retour) </a> <i>Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis</i>,
+écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495"
+name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">
+(retour) </a> <i>Hist. Crit. Philosoph.</i>, t. IV.</blockquote>
+
+<p>Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient
+établis en Italie<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>, prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
+Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal
+protégeait<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a> en fit une moins mesurée, et traita avec le plus
+souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a> lui
+répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
+platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère
+que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
+mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y
+soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour
+Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés
+pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le
+cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie,
+et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
+universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut
+uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont
+elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique
+objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur
+enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>: mais
+peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre
+toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496"
+name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">
+(retour) </a> Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
+1430.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497"
+name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">
+(retour) </a> <i>Michaël Apostolius</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498"
+name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">
+(retour) </a> <i>Andronicus Calistus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499"
+name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">
+(retour) </a> Tiraboschi va plus loin: <i>Il lor trasporto per esso</i>
+(<i>Piatone</i>), dit-il, <i>gli condusse sino a scriver pazzie che non si
+possono leggere senza risa</i>. (Tom. VI, part. II, p. 278.)</blockquote>
+
+<p>Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se
+présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
+1433<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en
+cette faculté à l'Université de Bologne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500"
+name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 279.</blockquote>
+
+<p>Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant
+fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec
+lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son
+extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
+réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en
+faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors
+le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses
+études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile
+le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation
+philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si
+grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses
+quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
+Christophe <i>Landino</i> à qui il les montra en firent de grands éloges;
+mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier,
+pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra
+à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
+science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
+attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la
+musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
+plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
+ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
+l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son
+bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
+bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison
+à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
+magnifiquement exécutés et reliés.</p>
+
+<p>Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut
+achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme
+n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié
+pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
+qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
+eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et
+leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
+fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul.
+Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux
+ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande
+aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et,
+content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout
+son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son
+temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa
+vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait
+la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes
+amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il
+était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
+offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
+Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
+goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les
+Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.</p>
+
+<p>On a recueilli ses Œuvres en deux volumes <i>in-folio</i>. Presque toutes ont
+pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les
+principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
+etc., sans compter la traduction des Œuvres entières de Platon. Depuis
+sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute
+sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
+philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
+pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école
+d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était
+formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est
+énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais
+des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
+franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> sur
+cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501"
+name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">
+(retour) </a> <i>De Vità cœlitus comparandâ</i>, lib. III.</blockquote>
+
+<p>Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean
+Pic de la Mirandole<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène,
+et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort
+prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la
+maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur
+force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son
+savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
+était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
+Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur
+de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça
+un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant
+lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde,
+commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
+paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais
+à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition
+ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra
+aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès
+rapides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502"
+name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore
+de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
+ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de
+l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus
+illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
+par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles
+que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses.
+Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
+idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
+temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des
+langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de
+l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
+lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient
+été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les
+plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
+expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries
+cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre,
+et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus
+précieux pour lui que son argent.</p>
+
+<p>De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous
+le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa
+vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
+dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique,
+de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens
+latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit
+d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
+présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut
+que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si
+étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles
+excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
+Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion
+proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait
+être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces
+propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les
+défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le
+pape.</p>
+
+<p>Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa
+personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du
+moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs.
+Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières,
+il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du
+plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses
+poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal
+objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
+temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à
+Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie,
+lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
+alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
+et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à
+peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France,
+Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
+entrée à Florence<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503"
+name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">
+(retour) </a> 17 novembre 1494.</blockquote>
+
+<p>Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie
+platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres
+qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire;
+on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
+écrit intitulé <i>Heptaple</i>, ou Explication du commencement de la Genèse,
+dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde,
+éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de
+Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé <i>de l'Être et de
+l'Unité</i><a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
+exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la
+dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de
+lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
+en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
+science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison.
+Un des poëtes les plus estimés de ce temps, <i>Girolamo Benivieni</i>, ayant
+fait une <i>canzone</i> sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
+l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
+est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la
+<i>canzone</i> de <i>Guido Cavalcanti</i>; on entend un peu mieux le texte quand
+on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques
+essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies
+d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez
+propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504"
+name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">
+(retour) </a> <i>De Ente et Uno</i>.</blockquote>
+
+<p>Christophe <i>Landino</i>, doit être mis le troisième dans cette association
+savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit
+et comme poëte. Né à Florence, en 1424<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>, après avoir fait ses
+premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de
+s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
+Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et
+le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra
+surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des
+principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait
+fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de
+belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de
+cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour
+achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
+attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. <i>Landino</i>
+fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui
+lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de
+soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
+laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
+appointements. Alors, il se retira à la campagne, à <i>Prato Vecchio</i>,
+dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses
+dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504,
+âgé de quatre-vingts ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505"
+name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.</blockquote>
+
+<p>Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées
+manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
+sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien,
+l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
+discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
+ses Questions ou Discussions Camaldules<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>, un Traité de la noblesse
+d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut,
+pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune
+Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études
+platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient
+qu'il fût ici rangé après son ami <i>Landino</i>; mais, s'étant attaché de
+bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et
+ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve
+continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à
+elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les
+souvenirs qui lui sont dus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506"
+name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">
+(retour) </a> <i>Disputationum Camaldulensium</i> libri IV, <i>in quibus de
+vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono</i>, etc., in-fol., sans date,
+mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, <i>Bibl. instr.</i>), et
+réimprimé à Strasbourg, 1508.</blockquote>
+
+<p>Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un
+généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas,
+homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par
+sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de
+Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des
+premières places de la république des lettres. C'est sous le premier
+aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et
+mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus
+haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le
+tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
+pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons
+ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et
+sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la
+littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.</p>
+
+<p>À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense
+fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans
+ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses
+talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas
+toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la
+nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour
+l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs
+ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
+qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter
+sans cesse les riches collections qu'il avait formées.</p>
+
+<p>Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à
+Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>, et
+qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De
+concert avec Léon-Baptiste <i>Alberti</i>, citoyen distingué, architecte
+célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec
+beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui
+voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que
+ce fût, le sujet <i>de la véritable amitié</i>, eussent à envoyer, avant la
+fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur
+ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix
+était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces
+officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les
+concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de
+l'église de <i>Santa Maria del Fiore</i>, et pour faire honneur au pape
+Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux
+secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le
+prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement,
+les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un
+nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur
+de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie;
+le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort
+l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande
+attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
+Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils
+venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout
+embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie.
+La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis
+proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans
+doute, et ce fut l'église qui l'obtint.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507"
+name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">
+(retour) </a> En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.</blockquote>
+
+<p>Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils,
+Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>, avait
+annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses
+pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
+instituteur fut un bon ecclésiastique nommé <i>Gentile d'Urbino</i>, dont il
+fit ensuite un évêque<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. Christophe <i>Landino</i> fut le second. C'est à
+lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec
+Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
+l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
+ses avantages, celui d'avoir eu pour mère <i>Lucretia Tornabuoni</i>, femme
+aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée
+des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
+poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put
+dire, comme Hippolyte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,<br>
+ Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508"
+name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">
+(retour) </a> <i>Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita</i>. Pise,
+1784, in-4., William Roscoë, <i>the Life of Lorenzo de' Medici</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509"
+name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">
+(retour) </a> <i>D'Arezzo</i>.</blockquote>
+
+<p>Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et
+prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était
+commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé
+le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation,
+dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces
+désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
+augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
+L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
+délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il
+réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
+pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il
+prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours
+languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans
+plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa
+capacité.</p>
+
+<p>Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre
+qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès
+fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils
+l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le
+goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut
+dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>
+. Tous deux y
+donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le
+prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars.
+C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses
+amis<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>
+. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette
+magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces
+deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux
+poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée
+en vers par <i>Luca Pulci</i>, frère de ce <i>Pulci</i> que nous verrons bientôt
+entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien
+le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en
+langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore
+aujourd'hui cité parmi les chefs-d'œuvre de cette langue. Ce poëte
+naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était
+Ange Politien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510"
+name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">
+(retour) </a> En 1468.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511"
+name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">
+(retour) </a> <i>Eracelo Martello</i>.</blockquote>
+
+<p>Il était né, le 24 juillet 1454<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, à <i>Monte Palciano</i> ou <i>Poliziano</i>,
+petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom
+à son nom de famille, et s'appela <i>Poliziano</i>, au lieu de s'appeler
+<i>Ambrogini</i>, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez
+pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange
+Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
+latin de Christophe <i>Landino</i>, la philosophie platonicienne de Marsile
+Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres
+distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande
+supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la
+traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors,
+qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
+l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées
+les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins
+ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus
+d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il
+saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors
+comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme,
+quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent
+fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce
+qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
+Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses
+besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512"
+name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.</blockquote>
+
+<p>La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
+personne de la famille des <i>Donati</i><a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a> était l'objet d'une passion
+poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de
+Pétrarque<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son
+père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
+<i>Orsini</i>. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre
+mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme,
+et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les
+funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et
+tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit
+l'historien <i>Ammirato</i><a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>, aurait pu exciter l'envie du peuple contre
+ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants
+que de le paraître.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513"
+name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">
+(retour) </a> Elle se nommait <i>Lucretia</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514"
+name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">
+(retour) </a> Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que
+sur le poëme de Politien et sur celui de <i>Luca Pulci</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515"
+name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">
+(retour) </a> <i>Istor. Fior.</i>, vol. III, p. 106.</blockquote>
+
+<p>Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
+des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
+consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la
+culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par
+son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce
+qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des
+savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur
+encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus
+encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce
+qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les
+lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
+concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire,
+et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
+ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière
+décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu.
+Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce
+projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes
+les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six
+mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit
+l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
+simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont
+elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.</p>
+
+<p>La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites;
+l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint
+l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en
+l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans
+l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
+disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze
+cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à
+Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant
+plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie
+platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin
+de ce siècle.</p>
+
+<p>La conjuration des <i>Pazzi</i> vint troubler ces nobles jouissances. Cette
+famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans
+la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut
+engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
+Jérôme <i>Riario</i>. Le jeune cardinal <i>Riario</i>, neveu de ce Jérôme,
+<i>Salviati</i>, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire
+apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on
+remarque Jacques <i>Bracciolini</i>, fils du célèbre <i>Poggio</i>, furent leurs
+complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le
+dimanche<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, dans l'église de la <i>Riparata</i>, en présence du cardinal,
+pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba
+percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en
+défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché
+des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut
+pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le
+même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à
+l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
+toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et
+celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale
+victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia
+Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république,
+l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir
+prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516"
+name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">
+(retour) </a> 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
+conjuration des <i>Pazzi</i>, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
+443, sur ce qui la fit manquer, <i>ibid.</i>, p. 456 et 458.</blockquote>
+
+<p>La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que
+contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti
+magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
+suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
+ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette
+ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces
+événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
+rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des
+<i>Pazzi</i>, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire
+écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
+talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir
+dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus
+doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne
+l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à
+Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société
+était aussi souvent composée des trois frères <i>Pulci</i> et de quelques
+autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
+aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il
+était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de
+l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
+enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui
+le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait
+avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita
+souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il
+n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur
+la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi
+claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
+obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire
+italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive
+et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin,
+quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être
+chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du
+carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient
+avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait
+lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus
+singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et
+des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes
+les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient
+presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
+voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais,
+venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
+une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer
+chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
+qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.</p>
+
+<p>Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les
+affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente,
+sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de
+l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
+Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête
+à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne
+administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle
+des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée
+par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
+soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
+manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut
+admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il
+était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
+Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
+d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je
+fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
+entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
+nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en
+fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de
+Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
+y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses
+prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
+les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et
+ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour
+Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
+rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.</p>
+
+<p>L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit
+un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui
+le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on
+en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les
+richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à
+corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
+imprimés avec la plus grande correction. Christophe <i>Landino</i>, Politien,
+et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail
+minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et
+latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
+Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
+d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
+plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
+fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes
+les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
+secours. Enfin, les savants Mélanges ou <i>Miscellanea</i> de Politien sont
+encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque
+de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant
+ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et
+aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour
+l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.</p>
+
+<p>Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
+autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y
+examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie
+judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à
+la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une
+construction savante, était construite pour Laurent<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>. Plusieurs
+traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs
+auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît
+alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
+consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et
+d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
+genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur
+l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
+ses exemples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517"
+name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">
+(retour) </a> Voy. sur cette machine ingénieuse de <i>Lorenzo Volpaja</i>,
+Politien, ép. 8, l. IV.</blockquote>
+
+<p>Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait
+quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une
+existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
+sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire
+des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre <i>Giotto</i>
+un buste de marbre dans l'église de <i>Santa-Maria del Fiore</i>. Il voulut
+obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote
+<i>Filippo Lippi</i>, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée;
+sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger
+ce monument à Spolète même, par <i>Filippo</i> le jeune, sculpteur habile,
+fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
+pour ces deux monuments. Alors, <i>Antonio Pollajuolo</i>, <i>Domenico
+Ghirlandajo</i>, <i>Baldovinetti</i>, <i>Luca Signorelli</i>, se distinguèrent à la
+fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture.
+Dès le commencement de ce siècle, <i>Donatello</i> et <i>Ghiberti</i> avaient
+beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de <i>Donatello</i>
+que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de
+sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et
+dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son
+fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux,
+des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une
+destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un
+bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à
+servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les
+bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes
+et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
+au sculpteur <i>Bertoldo</i>, élève de <i>Donatello</i>, déjà avancé en âge, et
+pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
+fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans
+cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans
+leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs
+progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat
+surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du
+quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le
+reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que
+l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit
+Michel-Ange.</p>
+
+<p>Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange <i>Buonarotti</i> avait
+été placé, par son père, à l'école de <i>Ghirlandajo</i>. À la demande de
+Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir
+continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
+ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques,
+en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces
+admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes
+idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
+dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les
+arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis.
+Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de
+son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses
+ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait
+de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et
+de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
+fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les
+artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant
+avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait
+toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient
+abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût,
+parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste,
+destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
+avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
+Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui
+peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de
+Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les
+médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection
+immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants,
+qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science.
+La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il
+se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
+cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études
+qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut
+dans le palais de Médicis?</p>
+
+<p>Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent
+voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une
+connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus
+habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement
+établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe <i>Strozzi</i>,
+égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans
+avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
+fit bâtir un lui-même à <i>Poggio Cajano</i>, il fit concourir, pour les
+plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
+décida pour celui de <i>Giuliano</i>, architecte alors peu connu, devenu
+depuis célèbre sous le nom de <i>San Galio</i><a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>, et dont cet édifice
+commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et
+de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
+d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre
+autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La
+mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les
+parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût,
+une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute
+l'Italie, et de là dans l'Europe entière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518"
+name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">
+(retour) </a> Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent
+lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de <i>San-Gallo</i>.
+
+<p>D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de
+Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
+frère montait alors à 235,157 florins d'or.</p>
+
+<p>Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage
+de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins;
+elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.</p>
+
+<p>Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de
+46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une
+once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or
+neuf en était la trente-deuxième. (V. <i>Ricordi di Lorenzo de Médici
+Roscoë append.</i>, l. III, p. 41, 44.)</p>
+
+<p>La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en
+bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant,
+poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait
+à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à
+environ 32,000,000 de francs. (<i>Ibid.</i>, p. 45.)</p></blockquote>
+
+<p>On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de
+Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un
+grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le
+repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de
+s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
+<i>Porretane</i>, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute
+occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
+permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles,
+auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au
+tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le
+suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
+Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
+furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
+leurs bras<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
+devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité
+d'un sage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519"
+name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">
+(retour) </a> 8 avril 1492.</blockquote>
+
+<p>La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des
+lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de
+l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
+éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore
+les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues
+ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès
+le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus
+heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les
+fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût
+peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan
+exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.</p>
+
+<p>Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et
+Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les
+persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions
+les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte
+IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé
+d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
+l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant
+<i>Filelfo</i>, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la
+bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
+qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
+lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université
+de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou
+directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il
+payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur
+ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
+protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement
+le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>. Le
+faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les
+lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
+plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à
+flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des
+répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
+trouvé quelque bien à en dire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520"
+name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">
+(retour) </a> Journal de <i>Stefano Infessura</i>, dans le Recueil de
+Muratori, <i>Scrip. Rer. ital.</i>, vol. III, part. II, p. 1054.</blockquote>
+
+<p>Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
+Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des
+lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les
+princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
+savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie,
+le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de
+rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie,
+ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de
+ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un
+enfant<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a> et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe
+et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
+sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
+Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
+l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
+grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la
+fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie
+fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de
+professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu
+des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée;
+mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un
+roi qui l'avait désapprouvée<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, renversèrent ce brillant édifice,
+livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes
+d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa
+l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit,
+pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis
+qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait
+descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
+pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521"
+name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">
+(retour) </a> Jean-Galéaz-Marie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522"
+name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">
+(retour) </a> Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de
+remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que
+Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII,
+qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où
+il le renversa.</blockquote>
+
+<p>La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et
+pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les
+lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
+savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et
+nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où
+ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des
+Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son
+fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son
+habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé
+des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile
+où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des
+fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa
+Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les
+troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
+par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
+des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits
+dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques,
+vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail
+que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et
+ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses,
+accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul
+jour<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523"
+name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo de' Medici</i>, ch. <span class="sc">i</span>, pour
+certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
+cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. <span class="sc">ix</span>, et
+<i>Bernardo Ruccellai, de Bella ital.</i>, qu'il a presque littéralement
+traduit. <i>Ruccellai</i> termine ainsi le récit de ce désastre: <i>Hæc omnia
+magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in
+deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis
+visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta
+Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit</i>.</blockquote>
+
+<p>Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas
+plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
+visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le
+maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses
+partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de
+rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
+se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples,
+et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya
+misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
+la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
+avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus
+puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de
+Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de
+servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
+humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
+puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en
+contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la
+superstition qui l'aveugle et l'avilit.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle;
+Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes
+latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie</i>.</p>
+<br>
+
+<p>On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des
+anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à
+l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et
+la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On
+en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
+servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur
+tour à expliquer les monuments.</p>
+
+<p>L'un des premiers à employer cette méthode fut <i>Flavio Biondo</i> ou
+<i>Flavius Blondus</i>, né à Forli en 1388<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>. On a peu de détails
+certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune
+lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de
+quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur
+de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV;
+il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les
+accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
+s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités.
+Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour
+s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en
+1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans
+fortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524"
+name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.</blockquote>
+
+<p>Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en
+étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une
+description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices,
+des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui
+existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il
+exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé <i>Rome
+renouvelée</i><a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>, dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour
+le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa <i>Rome
+triomphante</i><a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>, où il entreprît de décrire fort en détail les lois,
+le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état
+militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième
+ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'<i>Italie
+expliquée</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>, la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle
+l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de
+chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre
+de l'Histoire de Venise<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
+qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de
+l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à
+l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre
+de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
+imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à
+ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et
+dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les
+premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y
+remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait
+l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et
+d'un immense travail.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525"
+name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">
+(retour) </a> <i>Romœ instauratœ</i>, lib. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526"
+name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">
+(retour) </a> <i>Romœ triumphantis</i>, lib. X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527"
+name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">
+(retour) </a> <i>Italiœ illustratœ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528"
+name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">
+(retour) </a> <i>De Origine et Gestis Venetorum</i>.</blockquote>
+
+<p>La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
+plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, <i>Bernardo
+Ruccellai</i>, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore,
+à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en
+1449<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>. Sa mère était fille du célèbre Pallas <i>Strozzi</i>, l'un des
+citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
+était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et
+des antiquités, le rival de <i>Niccolo Niccoli</i> et des Médicis eux-mêmes.
+<i>Bernardo</i> entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces
+derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et
+sœur de Laurent. Jean <i>Ruccellai</i> son père, avec une magnificence
+royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille
+florins. Le jeune <i>Bernardo</i>, après son mariage, continua ses études
+avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
+pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de
+Médicis, l'académie platonicienne trouva dans <i>Bernardo</i> un généreux
+protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des
+bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés
+des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à
+grands frais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529"
+name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 9.</blockquote>
+
+<p>Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires
+publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république
+l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia
+encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et
+les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
+emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle,
+et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée.
+Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de
+Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence
+extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal
+ouvrage de <i>Bernardo Ruccellai</i>, a pour titre, <i>De la ville de
+Rome</i><a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les
+anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette
+capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit
+avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous
+égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le
+nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'<i>Oricellarius</i>; c'est
+pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres
+pendant long-temps sous le nom d'<i>Orti Oricellarii</i>. Son ouvrage n'a
+été publié à Florence que dans le dernier siècle<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>. Il laissa de plus
+une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
+Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>: enfin on a
+publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats
+romains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil
+imprimé des Chants du carnaval (<i>Canti carnascialeschi</i>), il y en a un
+de lui qui porte le titre de <i>Triomphe de la Calomnie</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530"
+name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">
+(retour) </a> <i>De urbe Româ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531"
+name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">
+(retour) </a> Dans le Recueil intitulé: <i>Rerum ital. Scriptores
+Florentini</i>, t. II, p. 755.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532"
+name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">
+(retour) </a> Sous la date de Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533"
+name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">
+(retour) </a> <i>De Magistratibus romanis</i>. C'est le savant antiquaire
+<i>Gori</i> qui l'envoya de Florence à l'éditeur.</blockquote>
+
+<p>Le fameux <i>Annius</i> de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais
+d'une autre espèce. Son nom était Jean <i>Nanni</i>, <i>Nannius</i>, et ce fut
+pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
+celui d'<i>Annius</i>. Né à Viterbe, vers l'an 1432<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>, il entra fort jeune
+dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement
+le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues
+orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité.
+Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
+crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui
+le nomma, en 1499, maître du sacré palais. <i>Annius</i> mourut environ trois
+ans après<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a>
+<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>, âgé de soixante-dix ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534"
+name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535"
+name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">
+(retour) </a> Le 13 novembre 1502.</blockquote>
+
+<p>Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
+qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est
+son <i>Traité de l'Empire des Turcs</i><a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a>
+<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>, et celui qu'il intitula: <i>Des
+Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins</i><a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a>
+<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>.
+Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le
+grand recueil d'<i>Antiquités diverses</i><a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a>
+<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>, qu'il publia à Rome en 1498,
+et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé
+et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
+de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
+Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et
+quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
+chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans
+un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
+Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536"
+name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">
+(retour) </a> <i>Tractatus de imperio Turcarum</i>, Gênes, 1471.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537"
+name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">
+(retour) </a> <i>De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
+Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos</i>, Gênes, 1480,
+in-4. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est
+qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent
+des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions
+véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
+Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait
+une si grande réputation.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538"
+name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">
+(retour) </a> <i>Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
+Joannis Annii Vilerbiensis</i>, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise,
+et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans
+les Commentaires.</blockquote>
+
+<p>On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les
+auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la
+résurrection de ceux d'<i>Annius</i>; mais si l'Italie entière commença par
+être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. <i>Annius</i>
+y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
+dans le dix-septième siècle<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a>
+<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>; mais la critique éclairée du
+dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
+encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit
+<i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a>
+<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>, une perte inutile de temps, que d'alléguer des
+preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
+impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de
+savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent
+pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
+authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même
+pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
+diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
+habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
+L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à
+concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également
+indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
+d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
+d'impostures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539"
+name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">
+(retour) </a> Voy. les détails de cette querelle entre <i>Mazza</i>,
+dominicain, qui publia une Apologie d'<i>Annius</i>, <i>Sparavieri</i> de Vérone,
+qui écrivit contre, et François <i>Macedo</i>, qui répondit pour <i>Mazza</i>;
+<i>Apostolo Zeno, Dissert, Voss.</i>, t. II, p. 189 à 192.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540"
+name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">
+(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 17.</blockquote>
+
+<p>Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a
+laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
+ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais
+le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de
+confiance: c'est <i>Ciriaco</i> d'Ancône, né dans cette ville vers l'an
+1391<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a>
+<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette
+passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un
+ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
+accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
+oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à
+voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de
+l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques,
+qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
+qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
+dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans
+l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans
+les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens,
+et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles,
+d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection
+d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil
+qu'il en devait attendre. <i>Ciriaco</i> se mit alors à rechercher les
+antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près
+de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois
+en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes
+études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
+Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541"
+name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.</blockquote>
+
+<p>Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps
+après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son
+voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a>
+<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>. Son
+<i>Itinéraire</i>, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les
+antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a>
+<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>, et sur un manuscrit si mal
+en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
+faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
+Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en
+1763<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a>
+<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Des antiquaires attentifs reconnaissent que <i>Ciriaco</i>
+d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et
+d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de
+plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
+chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique
+éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches
+d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à
+tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant
+sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de
+peu de lumières ou de mauvaise foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542"
+name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">
+(retour) </a> À Rome, par <i>Moroni</i>, bibliothécaire du cardinal
+<i>Barberini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543"
+name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">
+(retour) </a> À Florence, par l'abbé Mehus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544"
+name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">
+(retour) </a> À Pesaro, avec des notes d'Annibal <i>degli Abati
+Olivieri</i>.</blockquote>
+
+<p>Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités,
+et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est <i>Giulio
+Pomponio Leto</i>. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard
+de l'illustre maison de <i>Sanseverino</i>, dans le royaume de Naples<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a>
+<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>;
+il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même
+brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
+cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer
+dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus
+heureux, il répondit laconiquement: «<i>Pomponio Leto</i> à ses parents et à
+ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a>
+<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>.» Il
+se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile
+grammairien de ce temps<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a>
+<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>, et ensuite sous Laurent <i>Valla</i>. Celui-ci
+étant mort en 1457, <i>Pomponio</i> fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce
+fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents
+orages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545"
+name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 11.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote546"
+name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">
+(retour) </a> <i>Pomponius Lœtus cognatis et propinquis suis salutem.
+Quod petitis fieri non potest. Valete.</i> Id. ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote547"
+name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">
+(retour) </a> <i>Pietro da Monopoli</i>.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité,
+s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
+retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
+des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
+plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les
+dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms
+anciens: le fondateur choisit celui de <i>Pomponio Leto</i>, ou plutôt
+<i>Pomponius Lœtus</i>; Philippe <i>Buonaccorsi</i>, s'appela <i>Callimaco
+Esperiente</i>, ou <i>Callimachus Experiens</i>, ainsi des autres. Peut-être ces
+jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
+d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
+où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du
+pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre
+l'église, et enfin en conspiration contre son chef.</p>
+
+<p><i>Platina</i>, dans son <i>Histoire des Papes</i>, raconte au long toute cette
+affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
+romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a>
+<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>, lorsqu'on
+vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de
+l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre
+autres celle de <i>Platina</i> lui-même. Tous les académiciens qu'on put
+prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et
+souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a>
+<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, jeune homme
+de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. <i>Pomponio
+Leto</i> était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la
+maison <i>Cornaro</i>, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment
+le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit
+pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en
+soit, le malheureux <i>Pomponio</i> fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et
+torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu
+de ce qui n'existait pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote548"
+name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">
+(retour) </a> 1468.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote549"
+name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">
+(retour) </a> <i>Agostino Campano</i>.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la
+procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château
+St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
+conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit
+ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens,
+qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde
+fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que
+la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour
+hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en
+plaisantant, le nom d'académie<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a>
+<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Il ne rendit pourtant point encore
+la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année
+révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur
+permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
+coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence.
+Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV,
+qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à <i>Platina</i> la garde de
+la bibliothèque du Vatican, et permit à <i>Pomponio Leto</i> de reprendre sa
+chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et
+de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des
+conspirateurs ni des hérétiques. <i>Pomponio</i> parvint même à réunir son
+académie dispersée. On trouve, dans un historien<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a>
+<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a> du temps, le récit
+de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de
+solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de <i>Platina</i>, l'autre de la
+naissance ou de la fondation de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote550"
+name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">
+(retour) </a> <i>Paulus tamen hœreticos eos pronunciavit qui nomen
+Academiœ, vel serio vel joco deinceps commemorarent</i>. (<i>Platina ia Paulo
+II.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote551"
+name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">
+(retour) </a> Journal de <i>Jacopo da Volterra</i>, publié par Muratori,
+<i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXIII, p. 144.</blockquote>
+
+<p><i>Pomponio</i> vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé
+d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure
+<i>Valerianus</i><a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a>
+<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>, qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux
+infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
+Il en a oublié une de <i>Pomponio</i>, qui méritait cependant d'être citée;
+c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa
+maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de
+s'enfuir en désordre<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a>
+<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>, un bâton à la main. Mais cette perte fut
+bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers
+lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi
+dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer
+par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de
+ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre
+vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne
+pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces
+monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
+rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
+à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe
+extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être
+réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de
+considération et d'estime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote552"
+name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">
+(retour) </a> <i>De Infelicitate Litterat.</i>, l. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote553"
+name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">
+(retour) </a> <i>In giupetto coi borzacchini</i>, Journal de <i>Stephano
+Infessura</i>; <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. III, part. II, p. 1163.</blockquote>
+
+<p>On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les mœurs, les
+coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne
+Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
+les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
+Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a>
+<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>
+pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à
+expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières
+éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées
+avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les
+Œuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
+le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
+Virgile<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a>
+<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote554"
+name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">
+(retour) </a> Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare,
+sous le titre de: <i>Opera Pomponii Lœti varia</i>, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce
+volume contient: <i>Romanæ Historiæ compendium</i>, etc., <i>de Romanorum
+Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
+Antiquitatibus urbis Romæ</i> (on croit que ce Traité n'est pas de lui),
+<i>Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
+Sabetlicum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote555"
+name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">
+(retour) </a> Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux
+de Laurent <i>Valla</i>, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
+selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. <i>Apostolo Zeno</i> en cite une autre
+édition, Bâle, 1544, in-8., <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. II, p. 247.</blockquote>
+
+<p>L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions
+qu'éprouvèrent <i>Pomponio Leto</i> et son académie, et qui y fut exposé
+lui-même, <i>Bartolemeo Platina</i>, était né à <i>Pladena</i>, dans le territoire
+de Crémone<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a>
+<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. Le nom de sa famille était <i>de' Sacchi</i>; il y substitua
+celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord
+le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit
+qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de
+<i>Feltro</i>. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès
+du pape Pie II, il en obtint une place<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a>
+<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>, qu'il perdit sous Paul II,
+et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce
+pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les
+compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
+hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de
+savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais œil par un
+pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il
+jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
+de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
+toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.</p>
+
+<p>Celui des ouvrages de <i>Platina</i> qui a le plus de célébrité, ce sont ses
+Vies des pontifes romains<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a>
+<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote556"
+name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote557"
+name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">
+(retour) </a> Dans le collége ou conseil des <i>Abbréviateurs</i>, créé par
+Pie II, et détruit par son successeur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote558"
+name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">
+(retour) </a> La première édition porte ce titre: <i>Excellentissimi
+Historici B. Platinœ in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
+max. prœclarum opus</i>, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
+ouvrages de <i>Platina</i> sont: 1°. <i>Historia inclytæ urbis Mantuæ, et
+serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa</i>, etc. Elle n'a été
+imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4., avec des notes de <i>Lambecius</i>.
+2°. <i>De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X</i>, imprimé pour la
+première fois à <i>Cividale del Friuli</i> (<i>in Civitate Austriæ</i>), 1481,
+in-4. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre
+ces mois: <i>de Obsoniis</i>; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
+ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que <i>Platina</i> avait fait
+<i>ex professo</i>, un livre sur la cuisine. Voyez <i>Apostolo Zeno, Dissert.
+Voss.</i>, t. I, p. 254.</blockquote>
+
+<p>Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors
+très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine
+critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
+monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même,
+principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle
+plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
+aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas
+toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son
+siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne
+l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul
+II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de
+l'ouvrage, que <i>Platina</i> ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
+prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
+dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé
+nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste
+vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles
+doivent être bannis de l'Histoire.</p>
+
+<p>Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle,
+comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
+plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières;
+mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
+faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir.
+L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est <i>Matteo
+Palmieri</i>, Florentin. Né en 1405<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a>
+<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>, il étudia sous les plus habiles
+maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'<i>Arezzo</i> et <i>Ambrogio</i> le
+Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de
+plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de
+gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale,
+depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée
+toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le
+milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a>
+<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>. Elle fut
+continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu
+près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son
+compatriote. <i>Mattia Palmieri</i> de Pise est le nom de ce continuateur. Il
+fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et
+latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce
+qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la
+Chronique de <i>Matteo</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote559"
+name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote560"
+name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">
+(retour) </a> Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la
+suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
+1475, in-4. gr.); Voy. <i>Apostolo Zeno</i>, <i>Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 110;
+cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde,
+Venise, 1483, in-4., etc.</blockquote>
+
+<p>Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas <i>Acciajuoli</i>,
+grand sénéchal du royaume de Naples<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a>
+<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>, et un livre sur la prise de la
+ville de Pise<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a>
+<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>. On a de lui, en italien, quatre livres de <i>la Vie
+civile</i><a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a>
+<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>, imprimés plusieurs fois, et même traduits en
+français<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a>
+<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en <i>terza rima</i>, à
+l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt
+théologique<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a>
+<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>, qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa
+théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que
+nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte
+contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à
+l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui
+n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
+bibliothèques d'Italie<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a>
+<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur
+avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a>
+<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a> que
+cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à <i>Matteo Palmieri</i>, des
+funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que
+<i>Rinuccini</i> prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie,
+ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé
+sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote561"
+name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">
+(retour) </a> Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote562"
+name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">
+(retour) </a> <i>De captivitate Pisarum, ibid.</i>, vol. XIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote563"
+name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">
+(retour) </a> <i>Libro della Vita civile</i>, Florence, 1529, in-8. Ce
+livre est écrit en Dialogues.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote564"
+name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">
+(retour) </a> Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote565"
+name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">
+(retour) </a> Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre:
+<i>Matheo Palmerio poetœ theologico</i>, épist. 45, l. I. Sur ce poëme,
+intitulé: <i>Cità di Vita</i>, et qui est divisé en trois livres et en cent
+chapitres, voy. <i>Apostolo Zeno, ub. supr.</i>, p. 113 à 121.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote566"
+name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">
+(retour) </a> <i>Apostolo Zeno, loc. cit.</i>, en compte trois principaux
+manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et
+de <i>Strozzi</i>, à Florence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote567"
+name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, et surtout p. 119.</blockquote>
+
+<p>D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se
+bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre
+est <i>Æneas Sylvius Piccolomini</i>, qui devint pape sous le nom de Pie II.
+Il naquit en 1405<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a>
+<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>, dans un château voisin de Sienne<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a>
+<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>, et fit
+ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
+Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui
+éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut
+du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant
+plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
+d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus
+légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à
+trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années,
+secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans
+presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie,
+en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de
+missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas
+V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
+lui-même<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a>
+<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune
+avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix.
+Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un
+vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
+fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
+avait lieu d'attendre de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote568"
+name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote569"
+name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">
+(retour) </a> À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale
+quand il fut devenu pape, et que, de son nom de <i>Pio</i>, il nomma
+<i>Pienza</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote570"
+name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">
+(retour) </a> 1458.</blockquote>
+
+<p>Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale
+de ses Œuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce
+sont des <i>Commentaires</i> en douze livres, sur les événements arrivés de
+son temps en Italie<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a>
+<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>. On peut les considérer comme une histoire
+générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
+qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec
+force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses
+Œuvres<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a>
+<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a> contiennent d'abord deux autres livres de <i>Commentaires</i> sur
+les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce
+concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les
+protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer
+souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il
+dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur
+d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
+rétractation qu'<i>Æneas Sylvius</i> publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
+les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de
+connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de
+voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune
+dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et
+pape.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote571"
+name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">
+(retour) </a> <i>Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quœ
+temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
+diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
+ex vetusto originali, recogniti</i>, Rome, 1584, in-4., réimprimé à
+Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom
+d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife
+lui-même. Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 322.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote572"
+name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">
+(retour) </a> Édition de Bâle, 1571, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême,
+celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la
+description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits
+les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de <i>Biondo Flavio</i>, et
+quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
+philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de
+philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de
+quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
+morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire
+tragique de deux amants<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a>
+<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>, où l'on croit qu'il raconte, sous des noms
+supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
+l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le
+mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans
+un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc
+quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
+éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et
+qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote573"
+name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">
+(retour) </a> <i>Historia de Euriato et Lucretia se amantibus</i>, ep. CXIV,
+p. 623.</blockquote>
+
+<p>Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par
+<i>Jacopo degli Ammanati</i>, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
+bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de
+Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard
+d'<i>Arezzo</i>, sous <i>Guarino</i> de Vérone, et <i>Gianozzo Manetti</i>. S'étant
+rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire.
+Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
+pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
+plus indispensables dépenses<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a>
+<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>. Calixte III le fit secrétaire
+apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
+sorte, lui donna son nom<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a>
+<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et
+au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire
+littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de
+lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de
+Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
+Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de
+Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque
+de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour
+le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans
+précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
+réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que
+depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à
+ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
+joint un recueil de près de sept cents lettres<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a>
+<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>, qui ne jettent pas
+peu de lumières sur les événements de ce siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote574"
+name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">
+(retour) </a> <i>Appena avea di che farsi rader la barba</i>. Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i> p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote575"
+name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">
+(retour) </a> <i>Piccolomini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote576"
+name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">
+(retour) </a> <i>Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
+papiensis</i>, Milan, 1506, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
+historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent,
+sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces
+villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
+d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
+dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les
+Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
+de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui
+consacrât les événements les plus mémorables de leur république.
+Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles
+les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
+fut <i>Marc-Antonio Coccio</i>, né en 1436, dans la campagne de Rome<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a>
+<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>,
+sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à
+son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de <i>Sabellico</i>. Il était
+élève de <i>Pomponio Leto</i>, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme
+professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en
+1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et
+ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les
+trente-trois livres de son <i>Histoire vénitienne</i>; il les publia en
+1487<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a>
+<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>, et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
+décret, une pension annuelle de deux cents sequins. <i>Sebellico</i>, par
+reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
+le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
+dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la
+République.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote577"
+name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">
+(retour) </a> À Vicovaro. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote578"
+name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">
+(retour) </a> <i>Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ</i>.</blockquote>
+
+<p>Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent
+point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est
+celui qu'il intitula <i>Rapsodie des Histoires</i><a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a>
+<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>, et qui est une
+histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette
+histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez
+dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son
+auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des
+discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
+beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes
+in-folio<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a>
+<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>. <i>Sabellico</i> a encore donné des notes et des commentaires
+sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère
+Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le
+succès de son <i>Histoire de Venise</i>, il faut avouer, et il avoue
+lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours
+d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge
+André <i>Dandolo</i>, dépôt le plus authentique et le plus ancien de
+l'histoire des premiers temps de la république<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a>
+<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>; cette négligence, à
+quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
+accordé à <i>Sabellico</i> pour la rédaction de son ouvrage, sont les
+principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs
+qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie
+longue et douloureuse, en 1506<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a>
+<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote579"
+name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">
+(retour) </a> <i>Rhapsodiæ Historiarum Enneades</i>. Chacune de ces Ennéades
+contient neuf livres. <i>Sabellico</i> en publia sept, ou soixante-trois
+livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades,
+et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote580"
+name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">
+(retour) </a> <i>Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan.
+Hervagium</i>, 1560.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote581"
+name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">
+(retour) </a> Voy. <i>Foscarini, Letter. Venez.</i>, p. 232.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote582"
+name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">
+(retour) </a> Voy. <i>Valerion. de infel. Literat.</i>, l. I.</blockquote>
+
+<p><i>Bernardo Giustiniani</i> forma, vers le même temps à peu près, le même
+dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de
+mérite littéraire. Né à Venise en 1408<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a>
+<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, il eut pour maîtres dans
+les lettres, <i>Guarino</i>, <i>Filelfo</i> et Georges de Trébizonde. Il entra de
+bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa
+conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs
+ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur
+de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
+ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
+origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant
+<i>Foscarini</i><a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a>
+<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>, le premier essai d'un travail bien conçu sur
+l'Histoire vénitienne, et <i>Giustiniani</i> doit être regardé comme le
+premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme
+<i>Dandolo</i> le fut dans des temps encore barbares.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote583"
+name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 52.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote584"
+name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">
+(retour) </a> <i>Letter. Venez.</i> pag. 245.</blockquote>
+
+<p>Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour
+historien Pierre-Paul <i>Vergerio</i>, dont je dois faire mention, non à
+cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
+grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né
+dès l'an 1349<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a>
+<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a> à <i>Giustinopoli</i> ou <i>Capo d'Istria</i>. Après avoir
+parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes
+de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la
+langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance,
+passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur
+Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son
+histoire des princes de Carrare<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a>
+<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>, une Vie de Pétrarque<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a>
+<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a> et
+quelques autres ouvrages de différents genres, on a de <i>Vergerio</i> un
+livre intitulé <i>des Mœurs honnêtes</i><a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a>
+<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, qui eut alors un succès si
+prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il
+traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
+d'Alexandre par Arrien<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a>
+<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>. Il fit aussi des vers, et même une comédie
+latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque
+Ambroisienne<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a>
+<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années
+de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait
+plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la
+raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie
+même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est
+cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs
+facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
+fatiguent le plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote585"
+name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote586"
+name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">
+(retour) </a> Publiée d'abord dans le <i>Thesaur. Antiq. ital.</i>, t. VI,
+part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le
+grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote587"
+name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">
+(retour) </a> Insérée par <i>Tomasini</i>, dans son <i>Petrarcha redivivus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote588"
+name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588">
+(retour) </a> <i>De Ingenuis Moribus</i>, première édition, avec d'autres
+Opuscules, Milan, 1474, in-4.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs
+fois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote589"
+name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">
+(retour) </a> Cette traduction est restée inédite; <i>Apostolo Zeno</i> en a
+publié l'épître dédicatoire à Sigismond, <i>Dissert. Voss.</i> t. I, p. 55 et
+56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote590"
+name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">
+(retour) </a> Elle est intitulée <i>Paulus</i>; c'est une comédie morale
+qu'il avait composée dans sa jeunesse; <i>Sassi</i> en a donné la Notice, et
+publié le Prologue, dans son <i>Histoire typographique de Milan</i>, colonne
+393.</blockquote>
+
+<p>L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires,
+les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne
+pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
+parmi eux <i>Pier Candido Decembrio</i>, pour la même raison qui nous a fait
+parler de <i>Vergerio</i>; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux
+des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle.
+Son père, <i>Uberto Decembrio</i>, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur
+distingué. <i>Pier Candido</i> naquit à Pavie 1399<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a>
+<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>. Il fut, dès sa
+jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce
+duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la
+liberté, <i>Pier Candido</i> fut un des plus ardents défenseurs de leur
+cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
+et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan
+qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans
+l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
+qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
+quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts
+inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
+Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux
+insérées dans le grand recueil de Muratori<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a>
+<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>. Dans la première il a
+pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes
+particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers
+hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette
+espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont
+des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques
+hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs
+Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
+l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
+qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce
+sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans
+plusieurs bibliothèques d'Italie<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a>
+<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>. Elles ne pourraient que jeter un
+nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote591"
+name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote592"
+name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, t. XX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote593"
+name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">
+(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 208.</blockquote>
+
+<p>Jean <i>Simonetta</i>, frère du célèbre <i>Cicco Simonetta</i>, premier ministre
+de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup
+d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à
+portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères
+<i>Simonetta</i>, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils
+furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne
+pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à
+Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de
+condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son
+père<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a>
+<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>, se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire,
+écrite par Jean <i>Simonetta</i>, divisée en trente-un livres, est insérée
+dans le recueil de Muratori<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a>
+<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à
+1466, époque de la mort du duc François.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote594"
+name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 71.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote595"
+name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXI.</blockquote>
+
+<p>Les <i>Visconti</i> eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un
+élève de <i>Filelfo</i>, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte
+avec son maître. Né à Alexandrie <i>de la Paille</i>, il avait changé son nom
+de famille <i>de' Merlani</i> pour celui de <i>Merula</i>. Pendant presque toute
+sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à
+Milan, où il mourut en 1494<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a>
+<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>. Son <i>Histoire des Visconti</i><a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a>
+<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a> ne
+s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
+Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement
+adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
+famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et
+d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de
+monuments<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a>
+<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place
+honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est
+d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de
+l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre
+auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
+Palladius<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a>
+<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>, et le premier encore à donner une édition de
+Plaute<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a>
+<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien,
+parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes
+et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
+grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
+Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de
+son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle
+surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul
+savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les
+moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères.
+La fureur de <i>Merula</i> contre <i>Filelfo</i> n'était venue que pour un <i>o</i>
+employé au lieu d'un <i>a</i><a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a>
+<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>; il eut des querelles à peu près
+semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un <i>Traité de
+l'Homme</i><a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a>
+<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>; avec l'érudit <i>Domizio Calderini</i>, qui avait osé le
+soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
+l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à
+la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de
+<i>Merula</i>, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de
+témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on
+effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote596"
+name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 72.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote597"
+name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">
+(retour) </a> <i>Georgii Merulœ Alexandrini antiquitates Vicecomitum</i>,
+lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze
+premières années du seizième siècle). <i>Dissert. Voss.</i>, t. II, p. 74,
+réimprimées plusieurs fois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote598"
+name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote599"
+name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">
+(retour) </a> Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
+notes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote600"
+name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, même année, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote601"
+name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 343, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote602"
+name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">
+(retour) </a> <i>Galeotto Marzio</i>.</blockquote>
+
+<p><i>Tristano Calchi</i><a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a>
+<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>, l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son
+<i>Histoire des Visconti</i>. En examinant de près l'ouvrage de son maître,
+il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
+mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima
+mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la
+recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an
+1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
+est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité
+convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le
+dix-septième siècle<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a>
+<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>, plus de cent ans après la mort de l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote603"
+name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">
+(retour) </a> Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p.
+78.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote604"
+name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">
+(retour) </a> Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux
+derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie,
+reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
+fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
+cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en
+langue italienne. <i>Bernardino Corio</i>, d'une famille noble et ancienne,
+né en 1459<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a>
+<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>, était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils
+et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
+commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
+pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
+publia la même année. Cette première édition de l'histoire de <i>Corio</i>,
+qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
+remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans
+vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en
+souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
+rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
+Boccace et <i>Villani</i> avaient écrit en italien plus d'un siècle
+auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
+récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
+il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
+renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent
+ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais
+d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des
+titres originaux et des monuments authentiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote605"
+name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<p>On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette <i>Histoire
+de Milan</i>, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le
+Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires
+dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la
+dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse,
+ou de son fils. Ainsi le livre du <i>Panormita</i> sur les dits et les faits
+de cet Alphonse<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a>
+<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>, celui de Laurent <i>Valla</i> sur les exploits de son
+père Ferdinand Ier.<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a>
+<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>, l'histoire que <i>Bartolomeo Fazio</i> avait
+écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi
+Ferdinand<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a>
+<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>, exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
+auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence
+honorable à la cour de Naples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote606"
+name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">
+(retour) </a> <i>De Dictis et Factis Alphonsi regis</i>, lib. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote607"
+name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 354.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote608"
+name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">
+(retour) </a> Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce
+titre: <i>De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
+Commentariorum</i>, lib. X, in-4.</blockquote>
+
+<p><i>Bartolomeo Fazio</i> était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève
+de <i>Guarino</i> de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il
+fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
+et mourut en 1457<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a>
+<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>. <i>Fazio</i> fut un des plus violents ennemis de
+Laurent <i>Valla</i>; il l'attaqua même le premier: <i>Valla</i>, en pareille
+occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et
+quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent
+<i>Valla</i> existent dans le recueil de ses Œuvres<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a>
+<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>; on n'a imprimé
+qu'incomplètement et par fragments les Invectives de <i>Fazio</i>. Outre son
+Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en
+1377, entre les Vénitiens et les Génois<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a>
+<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>; quelques Opuscules de
+philosophie morale, et un livre <i>des Hommes illustres</i>, intéressant pour
+l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle
+dernier<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a>
+<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>. <i>Fazio</i> y raconte brièvement la vie des hommes les plus
+célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
+les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable,
+critique impartial et éclairé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote609"
+name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">
+(retour) </a> Mehus, <i>Vita Bartholom. Facii</i> (voy. p. suiv. note 2);
+Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote610"
+name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610">
+(retour) </a> Édition de Bâle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote611"
+name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">
+(retour) </a>: <i>De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
+liber.</i> Lyon, 1568, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote612"
+name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">
+(retour) </a> <i>De Viris illustribus liber</i>, publié par l'abbé Mehus,
+avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4.</blockquote>
+
+<p>Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a
+été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de <i>Paolo
+Cortese</i>, sur les hommes célèbres par leur savoir<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a>
+<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. Il est en forme
+de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac
+Bolsena avec un certain <i>Antonio</i>, et avec Alexandre Farnèse, qui fut
+depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
+célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents
+littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de
+<i>Fazio</i>. <i>Cortese</i> paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de
+Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
+lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement
+très-solide et une grande maturité d'esprit<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a>
+<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>. Il était né à Rome en
+1465<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a>
+<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>, d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à
+la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe;
+son frère, Alexandre <i>Cortese</i>, se distingua de bonne heure par son
+talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
+enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul
+<i>Cortese</i>, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait
+alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
+Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
+éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
+opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie,
+où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
+anciens auteurs latins<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a>
+<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>. Il a aussi laissé un livre fort estimé à
+Rome, sur le cardinalat<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a>
+<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>, dans lequel il traite avec beaucoup
+d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la
+science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
+et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet
+ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de
+réimprimer la seconde partie, à cause de la première.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote613"
+name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">
+(retour) </a> <i>De Hominibus doctis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote614"
+name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">
+(retour) </a> Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées,
+ainsi que l'édition, à <i>Domenico-Maria Manni</i>. Tiraboschi, t. VI, part.
+II, p. 104.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote615"
+name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, t. VI, part I, p. 228.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote616"
+name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote617"
+name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">
+(retour) </a> <i>De Cardinalatu</i>, publié après sa mort, par son frère
+Lactance <i>Cortese</i>.</blockquote>
+
+<p>Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
+langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne
+s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
+<i>Collenuccio</i> embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps
+les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de
+Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
+traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux
+langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
+trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste
+l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la
+ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire,
+à l'infame César <i>Borgia</i>, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce,
+seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux <i>Collenuccio</i>
+l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a>
+<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote618"
+name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.</blockquote>
+
+<p>On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
+<i>Collenuccio</i> et <i>Corio</i> furent les seuls qui écrivissent en italien,
+quoique, dans le siècle précédent, <i>Villani</i> en eût donné un bel
+exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir
+versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder
+cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des
+deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla
+tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle
+serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le
+latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de
+volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on
+s'est piqué de tout recueillir<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a>
+<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>. Je ne parlerai que des poëtes
+latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus
+ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque
+singularité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote619"
+name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital</i>; le Quadrio,
+<i>Storia e Ragione d'ogni posia</i>; Fabricius, <i>Biblioteca mediæ et infiæœ
+ætatis</i>.</blockquote>
+
+<p>Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine
+connus aujourd'hui, se trouve celui de <i>Maffeo Vegio</i>, né à Lodi en
+1406<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a>
+<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>, dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas
+à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour
+complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans
+l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à
+Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II,
+et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
+presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort
+d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la
+vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents
+sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
+facilité que d'élégance<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a>
+<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
+s'étant imaginé que l'<i>Énéide</i> était un poëme imparfait et sans
+dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'<i>Énéide</i>
+s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe
+encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme,
+dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a>
+<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>.
+J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
+italiens<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a>
+<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>, il les a eus aussi en vers français<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a>
+<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote620"
+name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote621"
+name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">
+(retour) </a> Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597,
+in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote622"
+name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622">
+(retour) </a> Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote623"
+name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623">
+(retour) </a> En vers libres ou <i>sciolti</i>; Milan, 1600, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote624"
+name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624">
+(retour) </a> Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée
+avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des
+deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
+in-fol.</blockquote>
+
+<p>Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être
+davantage, est <i>Basinio</i> ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers
+l'an 1421<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a>
+<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>, il eut pour maîtres Victorin de <i>Feltro</i> à Mantoue,
+ensuite Théodore <i>Gaza</i> et <i>Guarino</i> à Ferrare, où il devint lui-même
+professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe
+<i>Malatesta</i>, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à
+vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
+ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la
+mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de
+Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière
+une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel
+<i>Basinio</i> semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément.
+Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
+d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
+<i>degli Atti</i>. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait
+autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre
+Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une
+autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de
+Sigismond <i>Malatesta</i>, nous apprend à juger de l'une de ces
+comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux
+traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; <i>Basinio</i> est l'un des trois.
+Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a>
+<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>, ne met point de
+différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte
+le titre d'<i>Isottœus</i>, copie faite en 1455, du vivant de <i>Basinio</i>,
+presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
+attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize
+livres, intitulé <i>Hespéridos</i>; un autre, en deux livres seulement, sur
+l'<i>Astronomie</i>; un troisième, aussi en deux livres, sur la <i>Conquête des
+Argonautes</i>; un poëme, sous le titre d'<i>Épître</i> sur la Guerre d'Ascoli,
+entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres
+ouvrages inédits du même auteur<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a>
+<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>. Cette négligence à imprimer les
+Œuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses
+célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de
+ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit
+en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote625"
+name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote626"
+name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626">
+(retour) </a> <i>Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
+Trebanii Opuscula nunc primum edita.</i>, Paris, Christophe Preudhomme,
+1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le
+premier est intitulé, <i>de Amore Jovis in Isottam</i>; les quatre autres
+sont aussi à la louange d'Isotte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote627"
+name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p><i>Leonardo Griffi</i> de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a
+laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a>
+<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>, un poëme sur la
+<i>Défaite de Braccio de Pérouse</i>, imprimé dans le grand recueil de
+<i>Muratori</i><a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a>
+<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>, et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce
+siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. <i>Ugolino
+Verini</i>, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond
+que grand poëte<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a>
+<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>, écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur
+l'<i>Embellissement de Florence</i><a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a>
+<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>, et la <i>Vie du Roi Mathias
+Corvin</i><a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a>
+<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>, qui ont été imprimés<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a>
+<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>. Je ne sais si cette Vie peut
+faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent
+citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme
+et Laurent de Médicis. <i>Verini</i> eut un fils nommé Michel, dont on a
+imprimé des Distiques sur les Mœurs des Enfants<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a>
+<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>, composés dans cet
+âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
+de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents
+précoces, et par l'intacte pureté de ses mœurs. Il la poussa si loin,
+qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter
+atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
+les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote628"
+name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628">
+(retour) </a> Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i>, p. 205.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote629"
+name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote630"
+name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630">
+(retour) </a> Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième
+siècle ou au commencement du seizième. Negri, <i>Fiorentini Scritt.</i>, p.
+320.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote631"
+name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631">
+(retour) </a> <i>Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus
+conscripti</i>, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote632"
+name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632">
+(retour) </a> <i>Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis</i>, Lyon, 1679,
+in-12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote633"
+name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633">
+(retour) </a> Voy. dans le P. Negri, <i>ub. supr.</i>, la longue liste des
+poésies inédites du même auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote634"
+name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634">
+(retour) </a> <i>De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
+præceptori suo inscripta</i>, Florence, 1487, in-4.</blockquote>
+
+<p>Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque
+réputation, pour parler des deux <i>Strozzi</i>, père et fils, dans lesquels
+on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on
+peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur
+patrie, <i>Guarino</i> de Vérone et Jean <i>Aurispa</i>. Les <i>Strozzi</i> ou
+<i>Strozza</i> de Ferrare descendaient de ceux de Florence<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a>
+<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>, <i>Tito
+Vespasiano Strozzi</i>, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent
+dans les lettres<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a>
+<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>, les éclipsa tous. Les ducs <i>Borso</i> et Hercule
+d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne
+fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le
+talent de se faire aimer<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a>
+<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>. Ses poésies imprimées par Alde<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a>
+<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>,
+sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de
+sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare
+au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage
+encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
+vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
+avait épousé <i>Barbara Torella</i>, veuve riche et bien née; un homme d'un
+haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire,
+trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence
+même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire
+taire les lois<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a>
+<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Les poésies d'Hercule <i>Strozzi</i>, imprimées avec
+celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de
+sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit,
+dont plusieurs sont imparfaites, entre autres <i>la Borséide</i>, que son
+père avait commencée à la louange du duc <i>Borso</i>, et qu'en mourant il
+l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans
+quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été
+mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le
+quarante-deuxième chant de l'<i>Orlando</i><a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a>
+<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote635"
+name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote636"
+name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636">
+(retour) </a> Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote637"
+name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 208.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote638"
+name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638">
+(retour) </a> <i>Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in œdibus Aldi
+et Andreœ Asulani Soceri</i>, 1513, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote639"
+name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639">
+(retour) </a> <i>Neque cœdis quisquam authorem, silente prœtore,
+nominavit</i>. Paul Jove, <i>Elogia doctorum Virorum</i>, p. 104.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote640"
+name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,<br>
+ Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo</i>. (St. 84.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p><i>Bartolommeo Prignani</i>, qu'on appelle aussi <i>Paganelli</i>, né à Prignano,
+dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de
+lui trois livres d'Élégies<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a>
+<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>, un Poëme en vers élégiaques et en
+quatre livres, intitulé de l'<i>Empire d'Amour</i><a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a>
+<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>, et un petit poëme
+philosophique sur la Vie tranquille<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a>
+<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>, où il se proposa de répondre
+aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui
+lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus
+sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
+ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour
+la plupart complètement ignorés aujourd'hui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote641"
+name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641">
+(retour) </a> En 1488.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote642"
+name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642">
+(retour) </a> <i>De imperio Cupidinis</i>, 1492.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote643"
+name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643">
+(retour) </a> <i>De Vitâ quietâ</i>. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène,
+mais à Reggio, 1497.</blockquote>
+
+<p><i>Panfilo Sassi</i> de Modène, poëte italien et latin, improvisait
+facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si
+prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une
+épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de
+plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute
+entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se
+défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais <i>Sassi</i> le tira
+d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur
+tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515,
+et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été
+imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de
+<i>Giraldi</i><a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a>
+<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a> elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
+prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote644"
+name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644">
+(retour) </a> <i>De poetis suorum temporum</i>. Dialog. I, col. 541.</blockquote>
+
+<p>Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup
+plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez
+étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a>
+<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>; parmi une
+vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que <i>Pacifico
+Massimo</i> d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont
+on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette
+fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On
+ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette
+comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité
+replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
+au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, <i>Pacifico Massimo</i> fut un
+poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
+l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et
+poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas
+de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le <i>Marino</i>. Sa mère y
+fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à
+l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à
+son fils le nom de <i>Pacifico</i>. Après quelques années d'une vie fugitive,
+ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des
+progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les
+mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la
+jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
+plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal
+objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques,
+philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes,
+vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort
+libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été
+réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre,
+dont j'aurai bientôt occasion de parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote645"
+name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645">
+(retour) </a> Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.</blockquote>
+
+<p>Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils
+jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement
+connus. <i>Giannantonio Campano</i>, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de
+la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
+porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
+troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de
+talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre
+Laurent Valla. <i>Campano</i> voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté
+en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y
+trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à
+ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec
+distinction cette chaire<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a>
+<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>, lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse
+pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
+peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de <i>Terame</i><a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a>
+<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>. Sa
+faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne
+pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte
+IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement
+gouverneur de <i>Todi</i>, de <i>Foligno</i>, et de <i>Città di Castello</i>; mais ce
+pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants
+avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, <i>Campano</i>, touché des
+désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une
+liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son
+gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné
+prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait
+espéré, il se retira dans son évêché de <i>Teramo</i>, où il mourut en 1477,
+à l'âge de cinquante ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote646"
+name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646">
+(retour) </a> En 1459.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote647"
+name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647">
+(retour) </a> Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans
+l'Abruzze.</blockquote>
+
+<p>Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent
+d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours,
+harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres,
+intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire
+politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II,
+l'histoire de <i>Braccio</i> de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit
+livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur
+des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces
+poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte;
+c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
+dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
+l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces
+sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du
+moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux
+connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de
+travail.</p>
+
+<p>Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de
+facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu
+en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il
+était de la famille <i>Spagnuoli</i> de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
+n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son
+ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet
+plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
+de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
+repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé
+de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits
+est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
+toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
+poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on
+ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge
+d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
+temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
+compatriote<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a>
+<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle
+de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier
+jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté
+supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout,
+augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement
+de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et
+qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages,
+imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes
+<i>in-fol.</i><a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a>
+<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>, avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
+volumes <i>in</i>-8. sans commentaires<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a>
+<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Les principaux sont dix
+Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces
+en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à
+commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de
+<i>Parthenice Ia</i>., <i>Parthenice IIa.</i>, <i>IIIa.</i>, <i>IVa.</i>, etc.; quatre
+livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des
+Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont
+remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût
+encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que
+Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue
+de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote648"
+name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648">
+(retour) </a> <i>Epist.</i>, vol. II, ép. 395.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote649"
+name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649">
+(retour) </a> Paris, 1513.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote650"
+name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650">
+(retour) </a> Anvers, 1576.</blockquote>
+
+<p>Jean <i>Aurelio Augurello</i> valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
+est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a>
+<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>, d'une
+famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres
+dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les
+droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme
+intitulé <i>Chrysopœia</i>, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
+d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
+plusieurs éditions de ce poëme<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a>
+<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a> et de ses autres poésies
+latines<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a>
+<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a> qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont
+au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour
+le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des
+anciens. Les poésies italiennes d'<i>Augurello</i> ont aussi été imprimées
+plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque,
+les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
+souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote651"
+name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651">
+(retour) </a> Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote652"
+name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652">
+(retour) </a> La première à Venise, avec son autre poëme intitulé
+<i>Geronticon</i>, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II
+des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par <i>Grattarolo</i>,
+Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du <i>Théâtre chimique</i>, Strasbourg, 1613 et
+1659; vol. II de la <i>Bibliothèque chimique</i> de Manget, Genève, 1702,
+in-fol., etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote653"
+name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653">
+(retour) </a> <i>Carmina</i>, Vérone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505,
+in-8.</blockquote>
+
+<p>Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des
+connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la
+passion. Il se nommait <i>Bologni</i>. Sa première étude fut celle des lois;
+la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit
+beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a>
+<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>, et dont
+on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
+d'<i>Augurello</i>, et cependant <i>Bologni</i> obtint de l'empereur Frédéric III
+la couronne poétique que <i>Augurello</i> ne reçut pas. Cette couronne fut
+accordée par le même empereur à <i>Giovanni Stefano</i> de Vicence, qui se
+fait appeler en tête de ses poésies <i>Ælius Quintius Emilianus
+Cimbriacus</i>. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
+du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand
+Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna
+du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs
+qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien,
+successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se
+donnaient alors à la protection, et souvent même, selon <i>Tiraboschi</i>,
+pour de l'argent<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a>
+<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>, ce qui en avait considérablement diminué la
+valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le
+<i>Cimbriaco</i>, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il
+fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
+vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux
+empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses
+ouvrages qui aient été imprimés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote654"
+name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654">
+(retour) </a> Dans la famille <i>Soderini</i>. Tiraboschi, <i>ub. sup.</i>, p.
+232.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote655"
+name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655">
+(retour) </a> <i>Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al
+merito</i>, t. VI, part. II, p. 233.</blockquote>
+
+<p>J'ai déjà parlé d'un improvisateur<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a>
+<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>, et nous retrouverons souvent,
+dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais
+aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'<i>Aurelio
+Brandolini</i>, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né
+d'une famille noble de Florence<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a>
+<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>, il eut, dès sa première enfance,
+le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le
+talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus
+difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de
+Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le
+plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
+<i>Aurelio</i>. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son
+oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à
+Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote656"
+name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656">
+(retour) </a> <i>Panfilo Sassi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote657"
+name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 236.</blockquote>
+
+<p>Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle,
+il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
+des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
+sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a>
+<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>,
+entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même
+auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique
+d'<i>Aurelio</i>: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
+poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
+fait, lui, et les chante en <i>impromptu</i>. Il fait briller, dans cet
+exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
+génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine
+croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les
+plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat
+même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
+toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita
+enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie.
+Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans
+interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle,
+Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à
+cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
+tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire
+naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
+et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
+toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand
+on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
+autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être,
+etc.<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a>
+<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en
+italien, un cavalier <i>Perfetti</i>, une <i>Corilla Olimpica</i>, un <i>Luigi
+Serio</i>, que possède aujourd'hui comme eux un <i>Gianni</i>; don que l'on peut
+déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît
+toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en
+état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote658"
+name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658">
+(retour) </a> <i>Matteo Bosso, Epist. Famil. II</i>, ép. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote659"
+name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 237 et 238.</blockquote>
+
+<p><i>Aurelio</i> jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
+célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
+à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il
+mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en
+prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son
+<i>Traité de l'Art d'Écrire</i><a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a>
+<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>, où il explique les secrets du style
+avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le
+désigne ordinairement sous le nom de <i>Lippo Fiorentino</i>, du mot latin
+<i>lippus</i>, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé
+de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël <i>Brandolini</i>,
+poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette
+infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de <i>Lippo</i><a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a>
+<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>. Raphaël
+séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit
+maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour
+récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce
+brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne
+fut jamais payé de ses éloges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote660"
+name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660">
+(retour) </a> <i>De Ratione Scribendi</i>. La meilleure édition est celle de
+Rome, 1735.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote661"
+name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 240.</blockquote>
+
+<p>À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de
+leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
+dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à
+l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que
+les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit
+la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la
+grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes
+de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
+<i>Pontano</i> qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
+aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les
+suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares,
+et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style
+antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un
+autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
+<i>Beccadelli</i> ou <i>Beccatelli</i>, surnommé <i>Panormita</i>, à cause de Palerme
+sa patrie, en latin <i>Panormus</i>. Il y était né en 1394<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a>
+<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>. À l'âge de
+vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les
+lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
+<i>Visconti</i>. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais
+sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus
+d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
+Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à
+Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples,
+auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
+constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le
+combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
+l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
+importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur
+Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le
+<i>Panormita</i> ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché
+de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à
+soixante-dix-sept ans, en 1471.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote662"
+name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.</blockquote>
+
+<p>Son histoire intitulée <i>Des Dits et Faits du roi Alphonse</i><a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a>
+<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>, fut
+récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de
+Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies
+et d'autres Poésies latines sur divers sujets<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a>
+<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>. Celles qui ont fait
+le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé
+en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres,
+mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre
+d'<i>Hermaphroditus</i>, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
+n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
+deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les
+occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère
+de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive
+liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste,
+avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme
+par le cynisme d'expression<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a>
+<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>. Les copies qui s'en répandirent,
+excitèrent contre l'auteur un violent orage. <i>Filelfo</i> et Laurent
+<i>Valla</i> l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui
+publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à
+Ferrare et à Milan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote663"
+name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663">
+(retour) </a> <i>De Dictis et Factis Alphonsi regis</i>, lib. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote664"
+name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664">
+(retour) </a> <i>Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina prœterea
+quœdam</i>, etc. Venise, 1555, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote665"
+name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665">
+(retour) </a> Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (<span class="sc">Boil</span>.)</blockquote>
+
+<p><i>Valla</i>, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne
+jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a>
+<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>.
+<i>Poggio</i> lui-même, qui n'est pas, dans ses <i>Facéties</i>, un modèle de
+chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha
+dans ses lettres. <i>Panormita</i> se défendit par l'exemple des anciens qui
+ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes.
+<i>Guarino</i> de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du
+manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit
+l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'<i>Hermaphrodite</i>, qu'on
+n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les mœurs
+publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a>
+<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>.
+L'éditeur a jugé sans doute que nos mœurs étaient de force à n'en avoir
+plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
+bibliothèques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote666"
+name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666">
+(retour) </a> <i>Tertiò per se ipsum cremandus ut spero</i>. Laurent <i>Valla,
+in Facium Invectiva IIa</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote667"
+name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667">
+(retour) </a> En 1791, <i>chez Molini, rue Mignon</i>; ce qui est indiqué
+par cette adresse singulière: <i>Prostat ad Pistrinum in vico suavi</i>.
+C'est la première partie du recueil intitulé: <i>Quinque illustrium
+poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
+Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem</i>, etc., in-8.</blockquote>
+
+<p>Antoine <i>Panormita</i> jouissait à Naples d'une grande considération et
+d'une haute faveur, lorsque le jeune <i>Pontano</i> y arriva. Il était né à
+la fin de 1426<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a>
+<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>, à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a>
+<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>.
+Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La
+guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi
+les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut
+accueilli par le <i>Panormita</i>, qui voulut achever lui-même son éducation
+littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son
+élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
+poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. <i>Pontano</i>
+lui dut aussi son avancement et sa fortune; <i>Panormita</i> le produisit
+auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils
+Alphonse II, dont <i>Pontano</i> fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi
+Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les
+accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se
+trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
+mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler
+d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert
+d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
+chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en
+obtenir la paix. <i>Pontano</i> y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
+mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les
+témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
+paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à
+Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à
+prendre. «Mais <i>Pontano</i> ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui
+que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui
+ne les abandonna jamais<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a>
+<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>.» Alphonse II, qui avait été son élève,
+conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans
+sa tente avec plusieurs généraux de son armée. <i>Pontano</i> y entre, le roi
+se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le
+maître<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a>
+<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>.» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël
+<i>Brandolini</i>, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
+public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le
+prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de
+la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le <i>Panormita</i>, de
+soixante-dix-sept ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote668"
+name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 241.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote669"
+name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669">
+(retour) </a> Il se nommait <i>Giovanni</i> ou <i>Joannes</i>, et changea, selon
+l'usage, ce nom pour celui de <i>Gioviano, Jovianus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote670"
+name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670">
+(retour) </a> <i>Jovian. Pontan. de Sermone</i>, l. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote671"
+name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, l. VI.</blockquote>
+
+<p>On a de cet élégant et fécond écrivain<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a>
+<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, une Histoire en six livres,
+de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
+plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une
+manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne
+suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on
+estime surtout son Traité <i>De Fortitudine</i>, du Courage. On trouve encore
+dans ses Œuvres deux livres sur l'aspiration, six livres <i>De Sermone</i>,
+du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec
+une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais
+c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement
+célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres
+très-différents<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a>
+<a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes,
+Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq
+livres, sur l'astronomie<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a>
+<a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>, un autre sur les météores, et un
+troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: <i>Du
+Jardin des Hespérides</i><a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a>
+<a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>. Dans tous ces genres, il se montre
+également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont
+il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut
+de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable,
+dit <i>Gravina</i>, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait
+enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse
+veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et
+s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
+l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la
+grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
+dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour
+lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à <i>Pontano</i> que
+l'économie et le travail<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a>
+<a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote672"
+name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672">
+(retour) </a> <i>Joviani Pontani Opera</i>, t. II, Basileæ, 1538. Cette
+édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote673"
+name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673">
+(retour) </a> Venise, Alde, 2 vol. in-8.; le premier en 1505,
+réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été
+réimprimé.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote674"
+name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674">
+(retour) </a><i>Urania</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote675"
+name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675">
+(retour) </a> <i>De hortis Hesperidum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote676"
+name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676">
+(retour) </a> <i>Della Ragion poetica</i>, l. XXXIV.</blockquote>
+
+<p>C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le
+<i>Panormita</i> l'avait fondée, mais ce fut <i>Pontano</i> qui la soutint, la
+perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien
+<i>Giannone</i> l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a
+donné la liste exacte de ses membres<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a>
+<a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>. On y voit plusieurs noms dont
+l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du
+monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au
+quinzième, tels que celui de Sannazar.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote677"
+name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677">
+(retour) </a> <i>Stor. di Nap.</i>, l. XXVIII, c. 3.</blockquote>
+
+<p>Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
+siècle, on ne doit pas oublier Marulle, <i>Michele Marullo Tarcagnota</i>,
+Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la
+prise de Constantinople, sa patrie<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a>
+<a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>. Il étudia les lettres grecques
+et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour
+subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
+des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies
+ingénieuses que nous avons de lui<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a>
+<a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>. Elles consistent en quatre
+livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait,
+intitulé de l'<i>Éducation des Princes</i><a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a>
+<a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>. Les épigrammes sont dédiées
+à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et
+ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte
+ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents
+vers élégiaques, adressée à <i>Neœra</i>, dans laquelle il retrace une partie
+de ses malheurs, et il presse cette belle <i>Neœra</i>, souvent célébrée dans
+ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour
+époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais <i>Alessandra
+Scala</i>, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
+aimables personnes de Florence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote678"
+name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678">
+(retour) </a>
+ Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 452.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote679"
+name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679">
+(retour) </a>
+ Florence, 1497, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote680"
+name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680">
+(retour) </a>
+ <i>De principum Institutione</i>.</blockquote>
+
+<p>Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent
+les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec
+violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
+de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En
+général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne
+blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes
+les plus célèbres de son temps.</p>
+
+<p>Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a>
+<a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>, parce qu'il y traite
+souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
+du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à
+Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à
+Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
+troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé
+Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa
+force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus
+paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra,
+où il avait visité un de ses amis<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a>
+<a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>, il se noya dans une rivière peu
+connue, nommée le <i>Cecina</i>, à qui cet accident doit donner, dans
+l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote681"
+name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681">
+(retour) </a> <i>Hymni Naturales</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote682"
+name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682">
+(retour) </a> <i>Rafaël Volterano</i>.</blockquote>
+
+<p>Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi
+considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
+et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans
+les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens,
+philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie
+latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en
+manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la
+renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de
+versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
+couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
+était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que
+Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne
+doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et
+l'avilissement.</p>
+
+<p>Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de
+faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte
+par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de
+laurier. Il accorda ces distinctions au <i>Panormita</i>, qui les méritait
+sans doute, et à un certain <i>Cambiatore</i>, que j'ai à peine cru devoir
+nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement
+libéral. Sans compter <i>Sylvius</i>, qui devint pape, et Nicolas <i>Perotti</i>,
+tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a>
+<a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>]; il en
+décora aussi le <i>Cimbriaco</i>, le <i>Bologni</i>, dont nous avons parlé sans
+vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme
+<i>Amasei</i>, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un <i>Rolandello</i>
+encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis <i>Lazarelli</i>, qui a
+du moins l'honneur d'avoir fait avant <i>Vida</i> un poëme sur le ver à
+soie<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a>
+<a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
+cette distinction devenue presque banale. <i>Filelfo</i> la reçut d'Alphonse
+Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse;
+un certain <i>Benedetto</i> de Césène, du pape Nicolas V, et <i>Bernardo
+Belincioni</i> de Louis Sforce, duc de Milan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote683"
+name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683">
+(retour) </a> Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
+la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses Œuvres, et l'autre pièce plus
+mauvaise encore, qui la suit, intitulée: <i>Decastichon de Laudatissimâ
+Mariâ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote684"
+name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684">
+(retour) </a> Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé
+<i>Lancelotti</i>.</blockquote>
+
+<p>Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné
+<i>Ciriaco</i> d'Ancône, et même <i>Leonardo Bruni</i> après sa mort. Vérone
+décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à <i>Giovanni Panteo</i>,
+dont Mafféi parle avec de grands éloges<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a>
+<a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>, mais qui n'est guère
+connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine,
+couronna <i>Aurelini</i>, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
+<i>Pingonio</i> de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de
+Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être
+plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte
+lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
+croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit
+par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient
+simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie.
+Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive
+immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
+dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les
+accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
+être honorés. Ni Politien ni <i>Pontano</i> ne furent proclamés poëtes par un
+diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote685"
+name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685">
+(retour) </a> <i>Veron. Ill.</i>, part. II, p. 210.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent
+alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de
+Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni,
+Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,
+l'Achillini</i>, etc.; <i>Femmes poëtes</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à
+la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique;
+tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes
+savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans
+l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès,
+celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les
+autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses
+forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que
+devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue
+du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de
+parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les
+autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement
+inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des
+poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence,
+avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la
+poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la
+poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait
+suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs
+pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie
+du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas
+des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que
+vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle
+annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,
+placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît
+jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même
+et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,
+et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.</p>
+
+<p>Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est <i>Giusto de'
+Conti</i>, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais
+on sait peu de détails sur sa vie<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a>
+<a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>. Il était né à Rome vers la fin
+du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut
+orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans
+doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a
+célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe
+Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste
+<i>Alberti</i>, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un
+tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore.
+C'est-là tout ce que l'on sait de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote686"
+name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686">
+(retour) </a> Voy. la Préface de l'édition de <i>la Bella Mano</i>,
+Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne,
+1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donnée par Corbinelli,
+1595, in-12.</blockquote>
+
+<p>Son recueil est intitulé <i>la Bella Mano</i>, parce qu'il y chante souvent
+la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du
+reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi
+l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient
+toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers,
+tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main
+renferme tout son bonheur<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a>
+<a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>; c'est elle qui attache ensemble à son
+cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le
+retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son
+cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les
+rompre. «Ô belle et blanche main<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a>
+<a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, s'écrie-t-il dans un autre
+sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main
+charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel
+degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes
+pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend
+quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce
+poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il
+n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit
+penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les
+recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort,
+la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu,
+puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait
+dans <i>la Bella Mano</i>, si jamais le <i>Canzoniere</i> de Pétrarque était
+perdu; mais quoique <i>Giusto de Conti</i> ne soit pas à beaucoup près sans
+mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie,
+le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les
+grâces inimitables du modèle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote687"
+name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687">
+(retour) </a> <i>O man leggiadra, ove il mio bene alberga</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote688"
+name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688">
+(retour) </a> <i>O bella e bianca man, o man soave</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Un second <i>Buonaccorso da Montemagno</i>, petit-fils du contemporain de
+Pétrarque<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a>
+<a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>, vivait à peu près dans le même temps que <i>Giusto de'
+Conti</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote689"
+name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 176.</blockquote>
+
+<p>Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son
+aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à
+un seul <i>Buonacccorso</i>, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir
+à deux<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a>
+<a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et
+orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et
+juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les
+sonnets imprimés avec ceux de <i>Buonaccorso</i> l'ancien, quelques discours
+latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de
+remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en
+traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient <i>Déclamations</i>.
+Dans l'un, qui traite <i>de la Noblesse</i>, un jeune romain de la noble et
+riche famille <i>Cornelia</i>, et un autre de la maison moins illustre et
+moins opulente des <i>Flaminius</i>, mais doué de plus de talents, de
+qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse
+libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des
+deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux
+s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son
+existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a
+point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il
+fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle
+de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première.
+Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat
+de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est
+attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont
+ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le
+précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait
+moins à la dialectique de l'école.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote690"
+name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690">
+(retour) </a> Voy. la Préface de l'édition des deux <i>Buonaccorso da
+Montemagno</i>, Florence, 1718.</blockquote>
+
+<p>On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au
+nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à
+entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être
+inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux
+<i>Burchiello</i><a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a>
+<a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa
+naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à
+environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son
+vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier
+comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448.
+Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits
+d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de
+notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus
+disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques
+personnes pensent qu'il prit ce nom de <i>Burchiello</i>, parce qu'en langage
+toscan, <i>alla burchia</i> veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous
+ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique
+des mœurs et des ridicules de son siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote691"
+name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691">
+(retour) </a> Voy. Manni, <i>Veglie piacevoli</i>, t. I, p. 28.</blockquote>
+
+<p>Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens
+de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre
+d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de
+ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus
+grands éloges<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a>
+<a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>; d'autres les ont mises au rang des folies les plus
+insipides. «Il me paraît, dit <i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a>
+<a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a>, que ceux qui l'ont
+attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais
+plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette
+peine, et entre autres <i>Doni</i>, qui, selon <i>Apostola Zeno</i>, aurait encore
+plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en
+effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du
+texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots
+populaires, de ce que les Florentins appellent <i>riboboli</i>, espèces de
+quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent
+impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,
+tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le
+texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est
+doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie
+française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans
+Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce
+qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et
+se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,
+et qui ont fait appeler <i>coq-à-l'âne</i> des propos sans signification et
+sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de
+<i>Burchiello</i>. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le
+mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à
+son sujet, la Poésie et le Rasoir<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a>
+<a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a>. La première dit au second:
+«Pourquoi enlèves-tu mon <i>Burchiello</i> à son cabinet? Le Rasoir se fait
+de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:
+Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans
+moi, sans l'eau chaude et le savon, <i>Burchiello</i> serait d'une couleur
+tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond
+l'autre; son cœur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si
+bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui
+m'aime le plus paie mon vin.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote692"
+name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692">
+(retour) </a> Tel que <i>Leonardo Dati</i>, évêque de Massa, et secrétaire
+apostolique sous Paul II, Christophe <i>Lundino</i>, <i>Benedetto</i>, <i>Varchi</i>,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote693"
+name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693">
+(retour) </a> Tom. VI, part. II, p. 147.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote694"
+name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694">
+(retour) </a> <i>La Poesia combatte col Rasoio</i>.</blockquote>
+
+<p>Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite
+d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut
+qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le
+sage <i>Tiraboschi</i> lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce
+poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels,
+dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification
+précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui
+charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à
+mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on
+peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la
+nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la
+grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la
+justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des
+inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au
+travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer
+un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à
+notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de
+mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte
+originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce
+que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses
+ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a>
+<a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote695"
+name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695">
+(retour) </a> Préface de l'édition des sonnets du <i>Burchiello</i>, sous la
+date de Londres, 1757, in-8.</blockquote>
+
+<p>Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se
+moquer des poésies du <i>Burchiello</i>, on reconnaît, dans plusieurs poëtes
+de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent
+d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de
+<i>Domenico da Urbino</i>, de <i>Niccolò Cieco d'Arezzo</i>, de <i>Francesco
+Alberti</i>, d'<i>Antonio Alamanni</i>, du <i>Bellincioni</i>, d'<i>Alessandro
+Adimari</i>, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi
+extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du
+<i>Burchiello</i> même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part;
+cela s'appelle écrire ou rimer à la <i>Burchiellesca</i>, et les poëtes qui
+ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite
+est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation,
+sont des poëtes <i>Burchiellesques</i>; Voltaire a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
+</div></div>
+
+<p>Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me
+semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à
+s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie
+<i>Burchiellesque</i> dans l'une de ces subdivisions.</p>
+
+<p>Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien
+éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain <i>Niccolò Malpigli</i>
+de Bologne, un autre <i>Niccolò</i> d'Arezzo qui était aveugle, et dont la
+réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un
+<i>Tommaso Cambiatore</i> de Reggio, qui traduisit le premier, en vers
+italiens, l'<i>Énéide</i> de Virgile<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a>
+<a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>, et fut couronné poëte à Parme, en
+1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le
+moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent
+principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie
+italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la
+première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la
+seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour
+tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie,
+son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements
+de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et
+son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût
+pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été,
+par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques
+détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu,
+suffiront pour le prouver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote696"
+name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696">
+(retour) </a> <i>In terza rima</i>, traduction imprimée à Venise en 1532.</blockquote>
+
+<p>Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses,
+des sonnets et des <i>canzoni</i>. Ce ne fut cependant point l'amour qui le
+rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit
+amant<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a>
+<a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la
+rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies.
+Une jeune dame, que l'on croit être la belle <i>Simonetta</i><a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a>
+<a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>, maîtresse
+de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs
+regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi
+la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il
+s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son
+amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait
+d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a>
+<a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. L'habitude des
+sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à
+Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et
+d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après
+sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne
+la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame
+aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle
+fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a
+nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de
+l'illustre famille des <i>Donati</i>. Cette passion fut, à ce qu'il paraît,
+toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une
+vingtaine de <i>canzoni</i>, les espérances, les craintes, les désirs de
+l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les
+douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec
+moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais
+quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de
+simplicité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote697"
+name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., ch. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote698"
+name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698">
+(retour) </a> C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme
+de Politien. Voy. <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., édit. de Bâle, t. II, p.
+113, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote699"
+name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699">
+(retour) </a> C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le
+folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans
+son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire
+à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par
+la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il
+est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire,
+précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que
+celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se
+trouve.</blockquote>
+
+<p>Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465
+qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de
+Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la
+poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus
+dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa
+main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya
+quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a>
+<a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>,
+il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses <i>canzoni</i>, pour rappeler
+plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle
+attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,
+qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de
+ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote700"
+name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700">
+(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno</i>, notes sur <i>Fontanini</i>, t. II, p. 3,
+et <i>Lettres</i>, t. III, p. 335.</blockquote>
+
+<p>L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai
+poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette
+imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la
+nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut
+peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus
+frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de
+ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et
+vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de
+fleurs<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a>
+<a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité
+l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir
+Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une
+épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient
+alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et
+rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la
+fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de
+l'Amour et par ses larmes<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a>
+<a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>. S'il entreprend d'expliquer dans une
+<i>canzone</i> le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa
+dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui
+entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une
+fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est
+peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières
+à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que
+l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu
+bizarre<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a>
+<a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote701"
+name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701">
+(retour) </a> <i>Oimè che belle lagrime fur quelle</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote702"
+name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702">
+(retour) </a> <i>Non di verdi giardini, ornati e colti</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote703"
+name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703">
+(retour) </a> Voy. dans la <i>canzone</i> XIII, Partan leggieri e pronti, la
+deuxième strophe, <i>Delle caverne antiche</i>, etc., et la suivante.</blockquote>
+
+<p>C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,
+et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son cœur, lui
+retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure
+maison des abeilles<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a>
+<a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>; il se représente aussitôt l'essaim réveillé,
+volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre
+est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres
+stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres
+repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur
+industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de
+feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la
+saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas
+chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et
+l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une
+imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une
+prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie
+champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et
+une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote704"
+name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704">
+(retour) </a> <i>Quando raggio di sole</i>, Canz. X.</blockquote>
+
+<p>Dans le sonnet et dans la <i>canzone</i>, Laurent suivit les mêmes formes
+dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle.
+Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent
+réimprimées sous le titre de <i>Selve d'Amore</i><a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a>
+<a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>, à l'exemple des
+<i>Sylves</i> du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer
+la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et
+qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de
+mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se
+plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à
+toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est
+changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des
+images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si
+l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les
+rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a>
+<a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>; les buissons
+arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;
+les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers
+reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où
+ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces
+bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et
+leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent
+ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet
+heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents.
+Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire
+le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin
+obscur<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a>
+<a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>, pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du
+jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.
+C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en
+trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils
+comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre
+elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est
+l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a>
+<a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Mais à la fin de
+cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut
+dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De
+toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi
+que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses
+prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui
+annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et
+celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui
+suit la volonté, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote705"
+name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705">
+(retour) </a> Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par
+M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: <i>Stanze bellissime et
+ornatissime intitulate le Selve d'Amore</i>, etc. Dans l'édition d'Alde,
+elles n'ont d'autre titre que <i>Stanze</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote706"
+name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706">
+(retour) </a> <i>Lieta e maravigliosa i rami secchi</i>, etc.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <span class="sc">Selve d'Amore</span>, St. 21.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote707"
+name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707">
+(retour) </a> <i>Solo una vecchia in un oscuro canto</i>, etc. St. 39.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote708"
+name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708">
+(retour) </a> <i>E una donna di statura immensa</i>, etc. St. 67.</blockquote>
+
+<p>Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est
+particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments
+naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le
+goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se
+servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de
+naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: <i>La Nencia da
+Barberino</i>. Il y introduit le villageois <i>Vallero</i>, qui fait l'éloge de
+<i>Nencia</i>, sa maîtresse, paysanne du village de <i>Barberino</i>. Rien de plus
+naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier
+modèle de ce genre; que l'on appelle <i>Rusticale</i> ou <i>Contadinesco</i>,
+villageois. Louis <i>Pulci</i> voulut l'imiter dans sa <i>Deca da Dicomano</i>;
+mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à
+la <i>Nencia</i>, que les plaintes de <i>Cecco da Varlango</i><a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a>
+<a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a> qui parurent
+dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage
+rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue
+commune, mêlé de plus de proverbes et de <i>riboboli</i> toscans, et qui, par
+cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis
+qu'avec un peu d'attention, la <i>Nencia</i>, la charmante <i>Nencia</i> peut être
+entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les
+genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la
+clarté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote709"
+name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709">
+(retour) </a> <i>Lamento di Cecco da Varlango</i>, de <i>Fr. Baldovini</i>. La
+meilleure édition est celle de 1755, in-4., avec des notes et des
+éclaircissements, par <i>Orazio Marini</i>. C'est dans ce même langage que
+Michel-Ange <i>Buonanotti</i> le jeune a fait sa jolie comédie de <i>la
+Tancia</i>; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie
+en cinq actes et des stances telles que celles de <i>la Nencia</i>, de <i>la
+Deca</i> et de <i>Cecco</i>.</blockquote>
+
+<p>Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus
+relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la
+philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il
+entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,
+applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette
+clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses
+explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une
+grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de
+quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et
+les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il
+vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la
+richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre,
+souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé
+en six chapitres, qui porte le titre d'<i>Altercation</i><a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a>
+<a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>, il se
+représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des
+plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son
+troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous,
+lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie
+cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous
+possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles
+racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit
+point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue
+contraire à son propre cœur; celui dont les actions sont les meilleures
+est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le cœur
+soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à
+dissimuler et à farder la vérité.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote710"
+name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710">
+(retour) </a>
+ Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la
+fin du quinzième siècle, sous te titre: <span class="sc">Altercatione</span>, <i>overo Dialogo
+composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici</i>, etc.
+in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se
+trouve ni dans la Bibliothèque italienne de <i>Fontanini</i>, ni dans celle
+de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.
+Il remplit quarante pages in-4. de la belle édition des Poésies de
+<i>Lorenzo de' Medici</i>, donnée à Londres, 1801, in-4., pour servir de
+supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.</blockquote>
+
+<p>Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet
+les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels
+auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de
+lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et
+d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le
+philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le
+prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes
+de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la
+valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce
+n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame
+que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans
+l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont
+imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du
+bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de
+maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,
+ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle,
+puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce
+monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle
+lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles
+idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et
+dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par
+l'élévation des idées et des sentiments.</p>
+
+<p>D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent
+des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus
+poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce <i>capitolo</i> que
+l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses
+erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a>
+<a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>, sors de ce sommeil qui
+couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi
+enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et
+trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux
+éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce
+qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de
+ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien
+mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière,
+qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus
+remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni
+le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses <i>capitoli</i>; c'est celui
+d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme
+l'inventeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote711"
+name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711">
+(retour) </a> <i>Destati, pigro ingegno, da quel sogno</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par
+chapitres et en <i>terza rima</i> qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses
+<i>Beoni</i>, ou ses Buveurs, divisés en neuf <i>capitoli</i>, dont il n'acheva
+pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie.
+Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence,
+par le chemin qui aboutit à la porte de <i>Faenza</i>, il voit tant de gens
+marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.
+Parmi eux, il reconnaît <i>Bartolino</i>, son ancien ami, dit-il, et qu'il
+connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule
+et cet empressement. <i>Bartolino</i>, chancelant et se soutenant à peine,
+s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de <i>Rifredi</i>, prendre
+leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient
+d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il
+voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé
+d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;
+l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse,
+et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle
+le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il
+commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines
+ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs
+manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»</p>
+
+<p>Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique
+les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être
+alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la
+vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce
+d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans
+tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est <i>Bartolino</i> que le poëte
+interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui
+fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il
+ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon
+guide me répondit: <i>Allor dissi al mio duca</i>, ou <i>Quando il mio duca
+disse</i>, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu
+d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la <i>Divina Commedia</i>,
+celui des <i>Beoni</i> est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et
+naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans
+leurs <i>capitoli</i>, l'Arioste, <i>Berni</i>, <i>Bentivoglio</i> et la plupart des
+autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre
+nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à
+l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque
+d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit
+sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que <i>le
+temps ne fait rien à l'affaire</i>, quand les vers sont mauvais, sans
+doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,
+qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide
+est sûrement un mérite de plus.</p>
+
+<p>Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui
+passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout
+fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent
+poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui
+faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient
+habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa
+prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers,
+parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober
+aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il
+possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à <i>Poggio Cajono</i>,
+était son séjour favori. L'<i>Ombrone</i> y formait une île nommée <i>Ambra</i>,
+qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que
+l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la
+rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent
+inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les
+travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que
+les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que
+des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa
+chère <i>Ambra</i> devint une nymphe, aimée du jeune <i>Lauro</i>, berger des
+Alpes: Elle se baignait dans l'<i>Ombrone</i> pendant la chaleur du jour. Le
+Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long
+du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses
+eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de
+l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la
+nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le
+fleuve qui la suit. Fidèle à son cher <i>Lauro</i>, elle implore le secours
+des dieux. Au moment où l'<i>Ombrone</i> croit l'atteindre, il ne voit plus
+qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une
+île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,
+et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas
+de rochers.</p>
+
+<p>Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première
+fois par M. Roscoe<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a>
+<a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>, est plein de descriptions charmantes, tracées
+avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière
+d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans <i>la
+Chasse au Faucon</i>, autre poëme à peu près de même étendue, que nous
+devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des
+chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la
+chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits;
+enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier
+de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails,
+semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le
+fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus
+souple et le plus heureux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote712"
+name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712">
+(retour) </a> Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa
+Vie de Laurent de Médicis, <i>Ambra</i> est la première pièce, et <i>la Caccia
+col Falcone</i> la seconde.</blockquote>
+
+<p>J'ai parlé plus haut<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a>
+<a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a> des fêtes du carnaval, des spectacles
+ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du
+parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa
+popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec
+beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars,
+des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes
+analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un
+vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et
+des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait
+aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il
+s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du
+cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple
+répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui
+plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de
+variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de
+faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle
+ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par
+des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents
+caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et
+habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand
+nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux,
+éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui
+remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit,
+douze et même quinze ou seize voix, des <i>canzoni</i>, des ballades et
+d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au
+caractère qu'ils représentaient<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a>
+<a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. Médicis donnait lui-même l'idée et
+les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,
+qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce
+temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien
+exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe
+convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à
+saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,
+les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,
+appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec
+art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par
+une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le
+premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre
+qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a>
+<a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote713"
+name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713">
+(retour) </a> Pages 385 et 386.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote714"
+name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714">
+(retour) </a> Préface de l'édition des <i>Canti Carnascialeschi</i>, 1750,
+in-4., p. <span class="sc">x</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote715"
+name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715">
+(retour) </a> Épitre dédicatoire de la première édition au prince
+François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. <span class="sc">xxxix</span>.</blockquote>
+
+<p>Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et
+l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que
+la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de
+poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et
+c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine <i>Grazzini</i>, surnommé le
+<i>Lasca</i>, fit imprimer un recueil<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a>
+<a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a> qui tient sa place parmi les
+productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants
+de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à
+une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les
+personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se
+moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou
+de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites,
+des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce
+sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de
+Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus
+agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des
+anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a>
+<a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Qu'elle est belle la jeunesse<br>
+ Qui passe et fuit si grand train!<br>
+ Rions, aimons, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote716"
+name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716">
+(retour) </a> <i>Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti
+carnascialeschi andati per Firenze</i>, etc. Florence, 1559, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote717"
+name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Quant' è bella giovinezza<br>
+ Che si fugge tutta via!<br>
+ Chi vuol esser' lieto sia<br>
+ Di doman non c'è certezza</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils
+savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;
+les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme
+eux,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Épris d'amour et de vin,<br>
+ Comme eux répètent sans cesse;<br>
+ Rions, aimons, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<p>Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu
+mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Maintenant le dieu du vin<br>
+ Seul a toute leur tendresse;<br>
+ Buvons comme eux, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<p>Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et
+joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Il veut se dresser en vain;<br>
+ Mais il rit et boit sans cesse;<br>
+ Rions aussi, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<p>C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à
+quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Quel triste et fâcheux destin<br>
+ Que d'être altéré sans cesse!<br>
+ Rions plutôt, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain, etc.
+</div></div>
+
+<p>Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le
+plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux
+que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose
+des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement
+licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments
+qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de
+quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit
+aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment
+distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la
+bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la
+licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait
+des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,
+Laurent savait l'égayer sans l'avilir.</p>
+
+<p>Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des
+réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours
+de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que
+souvent, comme je l'ai dit<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a>
+<a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a>, il chantait et dansait avec le peuple.
+Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart
+ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes
+même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les
+plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces
+deux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben venga maggio<br>
+ E'l gonfalon selvaggio</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote718"
+name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier
+joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des
+premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe
+profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence
+diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être
+de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de
+lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles
+cabinets de l'Italie et de l'Europe.</p>
+
+<p>Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées.
+Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en
+composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins
+dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer
+le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes.
+Les quatre prières ou <i>Oraisons</i> que l'on trouve dans cette partie de
+ses Œuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou
+laudes, <i>Laude</i>, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre
+populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur
+des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces
+compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du
+peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage.
+On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur
+l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme
+nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques
+de notre abbé Pélegrin<a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a>
+<a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote719"
+name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719">
+(retour) </a> Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis,
+commençant par ces mots:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ecco'l Messia<br>
+ E la madre Maria</i>,
+</div></div>
+
+<p>mis sur l'air:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben venga maggio<br>
+ E'l gonfalon selvaggio</i>,
+</div></div>
+
+<p>on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin,
+tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Adieu paniers,<br>
+ Vendanges sont faites.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point
+encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne
+connaissait que ces représentations pieuses, appelées <i>Mystères</i>. À
+Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi
+aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur
+opulence et se concilier la faveur publique<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a>
+<a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>. On peut croire que
+Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean
+et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à
+l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François
+Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de
+la pièce furent représentés par ses autres enfants<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a>
+<a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>. Ce qui le fait
+penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à
+ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir
+particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient
+suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a>
+<a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote720"
+name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., ch. 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote721"
+name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721">
+(retour) </a> Voy. <i>Cionacci</i>, Préface de la <i>Reppresentezione di S.
+Giovanni e S. Paolo</i>, avec les autres Poésies sacrées de Laurent,
+Florence, 1680.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote722"
+name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît
+qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean
+l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de
+Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.
+Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un
+miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains
+de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et
+c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes
+eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de
+la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une
+bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont
+le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui
+s'appelle S. Mercure.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit,
+ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se
+démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait
+croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent
+de Médicis avait composé ce <i>Mystère</i>. On peut, en poussant plus loin
+cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie
+dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné
+était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il
+était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui
+causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense
+que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette
+pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier,
+qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais
+aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une
+conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame
+informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même;
+il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était
+alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a>
+<a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>.
+«Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup
+plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le
+discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette
+supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité.
+Constantin, parlant comme il le fait<a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a>
+<a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>, quoiqu'en assez beaux vers,
+des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une
+morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous
+le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa
+prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête
+publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un
+sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote723"
+name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Spesso chi chiama Constantin felice,<br>
+ Sta meglio assai di me, e'l ver non dice</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote724"
+name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724">
+(retour) </a> <i>Sappiate che chi vuole 'l popol reggere</i>. (St. 99 et
+suiv.)</blockquote>
+
+<p>On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence
+extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église.
+On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations
+changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient
+le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des
+tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets
+royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène.
+Dans cette <i>représentation</i> de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès
+apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau
+du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient
+portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint
+Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour
+blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la
+cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour
+célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés
+sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille
+pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des
+chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.</p>
+
+<p>En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis,
+nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à
+prendre tous les tons; dans le sonnet et la <i>canzone</i>, un style
+inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les
+autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans
+la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une
+grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la
+satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres
+plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui
+écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des
+principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en
+silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier
+succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.</p>
+
+<p>Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui
+semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du
+quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en
+quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.</p>
+
+<p>Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui
+était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un
+érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les
+Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne
+répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines
+qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans
+cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet
+Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses <i>Stances</i> pour la
+joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la
+supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je
+dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et
+quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.</p>
+
+<p>Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a>
+<a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>. Celui
+où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre,
+peu de jours après. <i>Luca Pulci</i> célébra dans un poëme la victoire de
+Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,
+Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent,
+quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en
+amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études.
+Tel est le sentiment de <i>Tiraboschi</i>; tel est celui du savant abbé
+<i>Serassi</i>, dans sa <i>Vie d'Ange Politien</i><a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a>
+<a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>; de William Roscoe, dans
+son excellente <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, et de plusieurs autres
+écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité
+littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus
+on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si
+riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un
+style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un
+enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à
+l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme
+de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps
+comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas.
+Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote725"
+name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725">
+(retour) </a>
+ Voy. ci-dessus, p. 377.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote726"
+name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726">
+(retour) </a>
+ En tête de l'édition des <i>Stanze</i>, Padoue, 1765, in-8.</blockquote>
+
+<p>À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes,
+qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis
+était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république.
+Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque
+production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui
+de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les
+couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien,
+mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de
+cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui
+justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une
+entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou
+de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le
+moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait
+encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut
+terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent,
+et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût
+alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore,
+mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il
+s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent
+fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les
+plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant
+d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent
+qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état
+de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant
+plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478
+vint. Julien fut assassiné par les <i>Pazzi</i>; Politien n'avait encore que
+vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester
+imparfait.</p>
+
+<p>Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de
+raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai <i>per
+brevità</i>, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du
+poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en
+faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se
+réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces
+du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige
+sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque
+considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique
+les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une
+manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut
+cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions
+de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils
+qu'après la sienne.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce
+(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze
+ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus
+brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la
+fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On
+blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires
+dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en
+apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il
+donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un
+tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître
+l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en
+est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de
+savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?</p>
+
+<p>Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de
+Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en
+butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu
+des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une
+grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le
+vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le
+fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la
+poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une
+nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche,
+aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et
+angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse
+Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant
+d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec
+eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère
+dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de
+cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde
+moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.
+Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie
+descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et
+d'Armide.</p>
+
+<p>Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre
+la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle
+veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire
+remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours
+de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à
+Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis
+qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil
+et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et
+d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet
+qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune
+héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la
+forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable,
+couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.
+C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt
+d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de
+vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la
+Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice,
+en portant leur bannière.</p>
+
+<p>Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout
+imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la
+littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de
+Politien. L'<i>ottava rima</i>, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait
+donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui
+conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection,
+reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite,
+qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le
+Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et
+languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le
+style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et
+de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges
+suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à
+cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins
+d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de
+Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers
+ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de
+ces deux enchanteresses.</p>
+
+<p>Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus
+fameuses, l'une dans l'<i>Orlando</i>, l'autre dans la <i>Jérusalem</i>. Tout le
+monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor,
+qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui
+le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière
+où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien
+de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et
+ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre
+premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien<a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a>
+<a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote727"
+name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Come orsa che l'alpestre cacciatore<br>
+ Ne la pietrosa tana assalit' habbia,<br>
+ Sta sopra i figli con incerto core,<br>
+ E freme in suono di pietà e di rabbia</i>. (<span class="sc">L'Arioste</span>.)<br>
+<br>
+ <i>Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana<br>
+ Ha tolto il cacciator suoi cari figli:<br>
+ Rabbiosa il segue per la selva ircana,<br>
+ Che tosto crede insanguinar gli artigli</i>. (<span class="sc">Politien</span>.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans
+aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,
+comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces
+vers du quatrième chant de la <i>Jérusalem</i>, où le son rauque de la
+trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave
+effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout
+de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de <i>la tartarea
+tromba</i>, avec les deux rimes des vers suivants, <i>rimbomba</i>, et <i>piomba</i>.
+Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du
+tartare et son double retentissement<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a>
+<a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote728"
+name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Chiama gli habitator dell' ombre eterne<br>
+ Il rauco suon della tartarea tromba;<br>
+ Treman le spatiose atre caverne,<br>
+ E l'aer cieco a quel romor rimbomba;<br>
+ Ne sì stridendo mai da le superne<br>
+ Regioni del cielo il folgor piomba</i>, etc. (<span class="sc">Le Tasse</span>.)<br>
+<br>
+ <i>Con tal romor, qualor l'aer discorda,<br>
+ Di Giove il foco d'alta nube piomba:<br>
+ Con tal tumulto, onde la gente assorda,<br>
+ Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:<br>
+ Con tal' orror del latin sangue ingorda<br>
+ Sono Megera la tartarea tromba</i>. (<span class="sc">Politien</span>.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont
+on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque
+dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de
+l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment
+une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa <i>Favola
+di Orfeo</i> en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la
+première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses
+absurdités qu'on appelait des <i>Mystères</i>; la première écrite avec
+élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante
+et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée
+a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un
+autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que
+l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il
+veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée
+paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui
+annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un
+serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir
+exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières,
+par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui
+est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle
+retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre
+au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes,
+et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de
+toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,
+poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête
+à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en
+l'honneur de Bacchus.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui
+très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de
+l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs
+tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du
+dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment
+écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant
+d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des
+Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier,
+plein d'inspiration, de verve et de chaleur<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a>
+<a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>, est le premier modèle
+d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé
+depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand
+il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en
+vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête
+se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une
+singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue
+vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait
+beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît
+aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines
+de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a
+retrouvé<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a>
+<a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a> un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est
+remplacée par un chœur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les
+Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après
+ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui
+l'avaient précédée<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a>
+<a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>, et c'est d'après ce texte seulement que l'on
+peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne
+cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique
+parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur
+d'avoir applaudi la première<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a>
+<a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a> un spectacle plus intéressant et plus
+noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries
+qui amusaient alors toute l'Europe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote729"
+name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ognun segua, Bacco, le;<br>
+ Bacco, Bacco, Evoè</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote730"
+name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730">
+(retour) </a> En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote731"
+name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731">
+(retour) </a> <span class="sc">L'Orfeo</span>, <i>tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò</i>.
+Venise, 1776, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote732"
+name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, démontre que la représentation
+de l'<i>Orfeo</i> date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de
+Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.</blockquote>
+
+<p>Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont
+des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants
+populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple
+pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des
+<i>canzoni a ballo</i>, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les
+autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces
+diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et
+studieux, on distingue une <i>canzone</i> d'amour remplie d'images
+charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a>
+<a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>;
+c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de
+ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire
+que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style
+poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un
+siècle; l'<i>ottava rima</i> de Boccace améliorée et portée au dernier degré
+de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet
+heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote733"
+name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733">
+(retour) </a> <i>Monti, valli, antri e colli</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application
+continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination
+vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les
+attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes
+latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent
+celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre <i>sylves</i> ou
+petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne
+a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait
+publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses
+cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière
+de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes
+en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant
+l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a
+pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda
+l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés
+renfermées dans ses deux poëmes<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a>
+<a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Ces pièces, dont chacune est de
+quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails
+intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au
+style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains
+modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la
+pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de
+la conjuration des <i>Pazzi</i> l'est en prose<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a>
+<a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>, du latin le plus
+élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence,
+non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style
+et celui de <i>Pontano</i>, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou
+contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont
+peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit,
+est excusable de ne pas saisir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote734"
+name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734">
+(retour) </a> Il intitula ces quatre pièces: <i>Nutricia</i>, <i>Rusticus</i>,
+<i>Manto</i> et <i>Ambra</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote735"
+name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 383.</blockquote>
+
+<p>Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des
+savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à
+Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études.
+Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers
+accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient
+l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses
+<i>Miscellanea</i>, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment,
+mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel
+d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de
+plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie
+grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres
+familières<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a>
+<a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>, tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire
+littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se
+rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce
+siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance
+avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les
+plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous
+témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et
+pour ses talents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote736"
+name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736">
+(retour) </a> <i>Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in
+quibus sunt Epistolarum libri XII</i>, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,
+1512, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis
+et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie
+italienne. Ce furent les trois frères <i>Pulci</i>, de l'une des plus nobles
+et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur
+origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ
+de Charlemagne<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a>
+<a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>. <i>Bernardo Pulci</i>, l'aîné des trois frères, se fit
+d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de
+Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle <i>Simonetta</i>, maîtresse
+de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première
+fois qu'elles aient été traduites en italien<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a>
+<a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>. Il fit de plus un
+poëme sur la Passion de J.-C.<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a>
+<a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>, et mit plus de poésie dans son
+style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne
+semble le permettre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote737"
+name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737">
+(retour) </a> Préface du <i>Morgante Maggiore</i>, de <i>Luigi Pulci</i>, Naples,
+sous le nom de Florence, 1732, in 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote738"
+name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738">
+(retour) </a> Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia
+d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de
+quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques,
+imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (<i>The Life of
+Lorenzo</i>, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et
+qu'on n'a point, de <i>Bernardo Pulci</i>, d'autres églogues que celles de
+Virgile qu'il a traduites.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote739"
+name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739">
+(retour) </a> Imprimé à Florence, 1490, in-4.</blockquote>
+
+<p>Le second frère, <i>Luca Pulci</i>, avait, comme nous l'avons vu, célébré par
+un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté
+celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le
+style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y
+est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des
+préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les
+divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de
+rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après
+avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change
+de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le
+premier prix de l'adresse et de la valeur.</p>
+
+<p>Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des
+moindres productions de <i>Luca Pulci</i>. Son <i>Driadeo d'Amore</i> est un poëme
+pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour
+l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique
+Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement
+et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de
+l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la
+mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une
+Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta
+sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent
+ces montagnes. C'est là que la Dryade <i>Lora</i>, fille d'Apollon, est aimée
+du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour;
+Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. <i>Lora</i> le poursuit
+à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. <i>Lora</i>,
+qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois;
+une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son
+amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait
+dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit
+pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la
+<i>Lora</i> se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de
+la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont
+encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures
+variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu
+sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable
+principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi <i>Luca Pulci</i>
+n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture
+de son <i>Driadeo d'Amore</i>.</p>
+
+<p>Le <i>Ciriffo Calvaneo</i> est un poëme plus considérable du même auteur.
+C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production
+de ce genre, après le <i>Buovo d'Antona</i> et la reine <i>Ancroja</i>, qui ne
+sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si
+plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter
+la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du <i>Ciriffo</i>.
+<i>Paliprenda</i>, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est
+abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne.
+Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où
+elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le
+bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée
+Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait
+été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades,
+et abandonnée par son amant, dans le même état où était <i>Paliprenda</i>. Un
+corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses
+malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens,
+où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée
+d'un fils, à qui elle avait donné le nom de <i>Ciriffo</i>, et, à cause des
+monts où elle était réfugiée, le surnom de <i>Calvaneo</i>. Quand le terme
+est arrivé, <i>Paliprenda</i> se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme
+simplement <i>Povero</i>, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'<i>Avveduto</i>, le
+prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que
+devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps
+après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et
+l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la
+même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont
+leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers
+contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à
+souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez
+malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on,
+d'un vieux manuscrit, intitulé <i>Liber pauperis prudentis</i>, le Livre du
+Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au <i>Ciriffo</i><a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a>
+<a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>. <i>Pulci</i>
+laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en
+sept chants; Laurent de Médicis chargea <i>Bernardo Giambullari</i> de
+l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a
+été imprimé d'abord<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a>
+<a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a>; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept
+chants de <i>Luca Pulci</i><a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a>
+<a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>, avec ses stances sur la joûte de Laurent,
+et ses héroïdes ou épîtres en vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote740"
+name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740">
+(retour) </a> Cité par <i>Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent.</i>, vol. V,
+part. <span class="sc">xiv</span>, cod. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote741"
+name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741">
+(retour) </a> Venise, 1535, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote742"
+name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742">
+(retour) </a> Florence, Giunt, 1572, in-4.</blockquote>
+
+<p>Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a
+seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est
+de <i>Lucretia à Lauro</i>, c'est-à-dire, de la belle <i>Lucretia Donati</i> à
+Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres
+sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à
+Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au
+grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit
+dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de <i>Pulci</i>;
+mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que
+devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop
+d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi
+commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion,
+de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins
+pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.</p>
+
+<p><i>Luigi Pulci</i> est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il
+était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de
+Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne
+sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a
+donné le plus d'éclat à son nom, est le <i>Morgante Maggiore</i>, premier
+modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de
+Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce
+<i>Tornabuoni</i>, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le
+chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai
+rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de
+cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme
+épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai
+la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre
+chronologique; je réserve le <i>Morgante</i> pour le placer en tête de ce
+genre si riche et si varié.</p>
+
+<p>On a de <i>Luigi Pulci</i> quelques autres poésies, entre autres une suite de
+sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas
+tous de lui. <i>Matteo Franco</i>, poëte florentin du même temps, et l'un de
+ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent
+de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser<a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a>
+<a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>, de se faire une guerre
+à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures
+les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être
+amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs.
+Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le
+style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le
+genre proverbial et décousu des bouffonneries du <i>Burchiello</i>. Il est
+fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux
+champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil
+n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote743"
+name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743">
+(retour) </a> <i>Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo
+del loro Mecenate</i>, Préface de l'édition de 1759, in-8.</blockquote>
+
+<p>Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les
+injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais
+la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur
+lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et
+la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des
+sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être
+aussi le plus clair, <i>Pulci</i> examine à sa manière ce que c'est que
+l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après
+Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe
+dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain
+fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y
+a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y
+peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y
+trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de
+bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux.
+Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire,
+où nous n'entendrons plus chanter <i>Alleluia</i><a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a>
+<a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. Louis <i>Pulci</i> se
+repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir
+conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en
+conséquence sa <i>Confession</i> à la Vierge, espèce de poëme en tercets,
+très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec
+l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller
+avec tous les amis des vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote744"
+name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744">
+(retour) </a> Son. 145.</blockquote>
+
+<p>Le succès qu'eut dans le monde la <i>Nencia da Barberino</i> de Laurent de
+Médicis, engagea Louis <i>Pulci</i> à l'imiter dans sa <i>Beca da Dicomano</i>.
+C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais
+non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa
+simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la
+<i>Nencia</i>; on lit une fois la <i>Beca</i>, et l'on n'y revient plus. On dirait
+que <i>Pulci</i> eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces
+deux pièces, dans les deux premiers vers de sa <i>Beca</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ognun la Nencia tutta notte canta,<br>
+ E della Beca non se ne ragiona</i>.
+</div></div>
+
+<p>En dernier résultat, le <i>Morgante</i> est le seul fondement solide de la
+réputation de Louis <i>Pulci</i>. On n'a rien de certain sur le temps ni sur
+les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler
+dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne
+parlerait plus de son auteur.</p>
+
+<p>Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le
+lise presque plus, est le <i>Roland amoureux</i> du <i>Bojardo</i>. L'Arioste, en
+le continuant, et le <i>Berni</i>, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur
+mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes.
+<i>Matteo Maria Bojardo</i>, comte de <i>Scandiano</i>, naquit dans ce château,
+près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a>
+<a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>. Il fit ses études dans
+l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour
+des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc
+<i>Borso</i>, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna <i>Borso</i> dans
+son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule
+pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé,
+en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène;
+puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des
+hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il
+ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,
+d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les
+langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie
+italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait
+à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote,
+et du latin, l'<i>Âne d'or</i> d'Apulée. On a de lui des poésies latines<a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a>
+<a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>
+et italiennes<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a>
+<a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a> d'un style moins élégant que facile, et dans
+lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de
+l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote745"
+name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Biblioth. Modan.</i>, t. I, article
+<i>Bojardo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote746"
+name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746">
+(retour) </a> <i>Carmen Bucolicon</i>, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528.
+Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule
+Ier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote747"
+name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747">
+(retour) </a> <i>Sonetti e Canzoni</i>, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501,
+in-4.</blockquote>
+
+<p>Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour
+des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques
+ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout
+l'appareil des théâtres anciens. Les <i>Ménechmes</i>, l'<i>Amphitrion</i>, la
+<i>Cassine</i>, la <i>Mostellaire</i> de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce
+fut pour ces fêtes brillantes que le <i>Bojardo</i> écrivit sa comédie de
+<i>Timon</i>, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée
+en tercets, ou <i>terza rima</i><a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a>
+<a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a>. Ce n'est pas une bonne comédie, mais
+comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a
+traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le <i>Timon</i> peut
+être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue
+vulgaire. Quant à son <i>Orlando innamorato</i>, ce n'est pas ici le lieu
+d'en parler. Je le renvoie, avec le <i>Morgante</i>, au volume suivant, où
+je traiterai de la poésie épique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote748"
+name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 302, pense que la première
+édition du <i>Timon</i> est celle de <i>Scandiano</i>, février 1500, in-4., et
+que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pièce a
+été réimprimée, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, <i>id.</i></blockquote>
+
+<p>J'y dois renvoyer de même le <i>Mambriano</i> de <i>Francesco Cieco da
+Ferrant</i>. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était <i>Bello</i>,
+mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de
+bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son
+poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire,
+en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques
+dans le genre du <i>Burchiello</i>, qui font croire qu'il supportait assez
+gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler
+le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui
+protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils
+dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu
+qu'il ne fût pas triste.</p>
+
+<p>Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie
+bizarre et satirique, c'est <i>Bernardo Bellincioni</i>. Né à Florence, il se
+fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.
+Ses poésies furent imprimées deux ans après<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a>
+<a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>. Elles sont au nombre
+de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait
+pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que
+dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui
+pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la
+différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple.
+On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette
+réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu.
+<i>Francesco Cei</i>, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était
+regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis
+connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses
+rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité
+poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu
+lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce
+temps que <i>Gasparo Visconti</i>, poëte milanais, mort jeune, en 1499<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a>
+<a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a>;
+mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut
+ranger à peu près dans la même classe <i>Agostino Staccoli d'Urbino</i>, que
+le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape
+fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il
+cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de
+souplesse et de facilité dans son style.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote749"
+name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749">
+(retour) </a> <i>Sonetti</i>, <i>Canzoni</i>, <i>Capitoli</i>, <i>Sestine et altre
+rime</i>, Milan, 1493, in-4. Cette première édition est fort rare, mais
+très-incorrecte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote750"
+name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750">
+(retour) </a> Il n'avait que trente-huit ans.</blockquote>
+
+<p><i>Serafino</i>, surnommé <i>Aquilano</i>, parce qu'il était d'Aquila dans
+l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé
+d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et
+vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il
+fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan,
+d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre
+ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses
+poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette
+époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus
+profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur,
+c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en
+s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout
+lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient
+improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour
+que cet effet soit peu durable.</p>
+
+<p><i>Serafino</i> eut un compétiteur et un rival dans <i>Antonio Tebaldeo</i> de
+Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît
+s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il
+s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et
+s'accompagnait d'un instrument, comme l'<i>Aquilano</i>, et ses succès
+étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il
+écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux
+et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels
+que le <i>Bembo</i>, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane
+l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième
+siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et
+témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée
+à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les
+lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,
+comme l'ont fait quelques critiques<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a>
+<a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>, parmi les corrupteurs du bon
+goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son
+temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des
+pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au
+<i>Tebaldeo</i>; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du
+quinzième siècle et du commencement du seizième<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a>
+<a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>, qui prétendaient
+imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes
+au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote751"
+name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751">
+(retour) </a> Muratori, <i>Perf. Poes.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote752"
+name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. II,
+p. 156.</blockquote>
+
+<p>Tel fut <i>Bernardo Accolti</i> d'Arezzo, fils de <i>Benedittino Accolti</i>,
+historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de
+celui d'<i>Accolti</i>, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents
+et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'<i>Unique</i><a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a>
+<a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>.
+Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à
+Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les
+boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on
+plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les
+hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient
+autour de l'<i>Unique</i>, et il était souvent interrompu par des
+applaudissements universels<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a>
+<a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>. Rien ne prouve mieux le néant de ce
+qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du
+moment. Le <i>Notturno</i>, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre
+nom, et l'<i>Altissimo</i>, Florentin, qui s'appelait <i>Cristoforo</i>, et qui
+préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'<i>Unique</i>, combien tout le
+reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait
+superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de
+plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et
+servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement
+étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote753"
+name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753">
+(retour) </a> <i>Unico Aretino</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote754"
+name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 157.</blockquote>
+
+<p><i>Antonio Fregoso</i> ou <i>Fulgoso</i>, patricien génois, ne s'éleva pas
+beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde:
+si nous en croyons même le surnom de <i>Fileremo</i> qu'il prit et qu'il
+porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme
+à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de <i>Ris
+de Démocrite</i>, et de tristes qu'il intitule <i>Pleurs d'Héraclite</i>,
+divisées en trente <i>capitoli</i>, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche
+blanche, <i>la Cerva bianca</i>, est un poëme moral et amoureux, en octaves,
+dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible
+et médiocre. Enfin, sous le nom de <i>Selve</i>, on trouve dans son recueil
+un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce
+poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement
+pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste
+lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.
+<i>Timoteo Bendedei</i>, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit
+prendre le nom de <i>Filomuso</i>; le <i>Cariteo</i>, que l'on croit né espagnol,
+mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; <i>Benedetto da Cingoli</i>,
+dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se
+présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où
+l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et
+insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.</p>
+
+<p><i>Gian Filoteo Achillini</i> mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il
+ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au
+contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est
+plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par
+imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs
+profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la
+philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes
+scientifiques et moraux, l'un intitulé <i>Il Viridario</i>, en octaves<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a>
+<a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>,
+et l'autre <i>Il Fedele</i>, en <i>terza rima</i><a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a>
+<a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>, il a semé, sinon beaucoup
+de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues
+et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le
+brillant et le faux éclat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote755"
+name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755">
+(retour) </a> <i>Canti IX</i>, Bologne, 1513, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote756"
+name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756">
+(retour) </a> Lib. V, <i>Cantilene cento</i>, Bologne, 1523, in-8. Ces deux
+poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.</blockquote>
+
+<p><i>Antonio Cornazzano</i> demande aussi une mention particulière, quoiqu'il
+ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été
+mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec
+Dante et Pétrarque<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a>
+<a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à
+Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas
+précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à
+Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut
+pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre
+d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres,
+sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin <i>de Re
+militari</i><a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a>
+<a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes
+recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'<i>Art de
+gouverner et de régner</i>; le second, <i>les Vicissitudes de la Fortune</i>; le
+troisième, <i>sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont
+le plus excellé dans cet art</i>. Tous ces titres sont aussi en latin,
+quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou <i>terza
+rima</i><a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a>
+<a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une
+pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même
+impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, <i>canzoni</i>, etc.<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a>
+<a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a> sont
+moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son
+temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de <i>Cornazzano</i>, tant en
+prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite,
+mais n'ont malheureusement aucun attrait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote757"
+name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757">
+(retour) </a> <i>Antonium Cornazzanum</i>, dit un orateur de ce temps, <i>in
+versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham</i>. Discours d'<i>Alberto da
+Ripalta, Script. Rer. ital.</i>, vol. XX, p. 934.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote758"
+name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758">
+(retour) </a> Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote759"
+name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759">
+(retour) </a> Venise, 1517, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote760"
+name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760">
+(retour) </a> Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, <i>ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état
+général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de
+poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût.
+Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les
+premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent
+les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, <i>Girolamo
+Benivieni</i>. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier
+fit, comme on l'a vu<a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a>
+<a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>, un très-savant commentaire sur la <i>canzone</i>
+de <i>Benivieni</i>, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour
+divin. Il y a dans cette <i>canzone</i> dans ses sonnets et dans ses autres
+poésies<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a>
+<a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>, une clarté, un naturel et une pureté de goût qui
+appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à
+une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au
+seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent
+alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.
+<i>Benivieni</i> fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour
+seconder les vues de ce prédicant politique, des <i>canzoni a ballo</i>, ou
+chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de
+Médicis; il en commençait une par ces mots:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Non fu mai'l più bel solazzo,<br>
+ Più giocondo ne maggiore<br>
+ Che, per zelo e per amore<br>
+ Di Gesù, diventar pazzo</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote761"
+name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761">
+(retour) </a> Ci-dessus, p 370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote762"
+name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762">
+(retour) </a> Florence, héritiers <i>Giunti</i>, 1519, in-8.</blockquote>
+
+<p>Ce refrain revient douze fois dans la <i>canzone</i>, et le dernier vers de
+chacun des douze couplets, finit encore par le mot <i>pazzo</i>; et le poëte,
+en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri
+général:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ognun gridi com' io grido<br>
+ Sempre pazzo, pazzo, pazzo.<br>
+ Non fu mai più bel solazzo</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p>Mettant à part ces pieuses folies, <i>Girolamo Benivieni</i> écrivit jusqu'à
+la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa
+jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il
+vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie
+italienne toute sa splendeur.</p>
+
+<p>Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je
+n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque
+siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées
+à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs
+et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient
+mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes
+savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,
+ce vers passé en adage:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;
+</div></div>
+
+<p>Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième
+siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs
+d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires,
+sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent
+poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent
+d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à
+chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une
+princesse Battiste, fille d'Antoine de <i>Montefeltro</i><a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a>
+<a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a>, dont on a des
+poésies, et surtout une <i>canzone</i> pleine d'énergie et de force, adressée
+aux princes italiens<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a>
+<a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a>, qui harangua en latin, dans plusieurs
+occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et
+plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la
+philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés,
+et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, <i>Galeotto</i> ou
+<i>Galeazzo Malatesta</i>, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se
+fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de
+réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par
+ses talents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote763"
+name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote764"
+name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764">
+(retour) </a> Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.</blockquote>
+
+<p>On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,
+élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la
+poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de
+son talent dans une occasion importante pour sa famille. <i>Piergentile
+Varano</i>, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de <i>Camerino</i>; il
+avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait
+laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était
+privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte
+François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune
+Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un
+discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le
+domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée
+par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans
+toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même
+objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa
+seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle
+rentra avec lui à <i>Camerino</i>, et adressa au peuple une autre harangue
+latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année
+suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis
+plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux
+ans.</p>
+
+<p>Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès
+l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était
+élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance
+remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro,
+dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne
+passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle
+ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés.
+Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour
+le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un
+homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui
+répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle
+de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien
+des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre,
+prononcée par le célèbre <i>Campano</i>, et imprimée parmi les Œuvres de ce
+savant évêque<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a>
+<a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>, que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être
+pas indignes de l'histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote765"
+name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765">
+(retour) </a> C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a
+recueillies.</blockquote>
+
+<p>Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi
+commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé
+d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait
+l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La
+jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de
+Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres
+grecques par le célèbre Constantin <i>Lascaris</i>. Elle prononça dans
+plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le
+pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On
+sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une
+petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi
+qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans
+entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite <i>Solari</i>. Jacques
+Philippe <i>Tomasini</i> a écrit la vie et publié<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a>
+<a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a> les lettres latines
+d'une <i>Laura Cereta</i>, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son
+savoir. Enfin, <i>Alessandra Scala</i>, fille de l'historien Barthélemi
+<i>Scala</i>, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a
+d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,
+imprimés dans les Œuvres de Politien, dont elle fut aimée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote766"
+name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766">
+(retour) </a> En 1680. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 167.</blockquote>
+
+<p>J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de
+<i>Rimini</i><a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a>
+<a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>, à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation
+de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre
+Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était
+fille de Léonard <i>Nogarola</i> de Vérone. Quand le docte Louis <i>Foscarini</i>,
+patricien de Venise, était podestat de Vérone<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a>
+<a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>, Isotte assistait aux
+assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des
+questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la
+première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte
+fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on
+l'imprima un siècle après à Venise<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a>
+<a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>, avec une de ses élégies
+latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui
+l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de
+trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas
+III; à Milan, <i>Domitilla Trivulci</i>, fille d'un sénateur de ce nom, se
+distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique
+et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des
+lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en
+vers dans ces deux langues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote767"
+name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 446.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote768"
+name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768">
+(retour) </a> En 1451. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 169.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote769"
+name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769">
+(retour) </a> En 1563.</blockquote>
+
+<p>Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que
+<i>Cassandra Fedele</i>, née à Venise, vers l'an 1465. Son père <i>Angiolo
+Fedeli</i> lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la
+philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle
+faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les
+épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une
+lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des
+expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit
+Politien<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a>
+<a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>, des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes,
+vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale,
+et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi
+votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne
+de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent
+d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que
+dans la dialectique vous savez compliquer des nœuds que personne ne peut
+dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait
+devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez
+également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers<a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a>
+<a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote770"
+name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770">
+(retour) </a> <i>Epist.</i>, l. III, ép. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote771"
+name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771">
+(retour) </a> <i>Audetque viris concurrere virgo</i>. (<span class="sc">Virgile</span>.)</blockquote>
+
+<p>Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en
+vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et
+tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez,
+vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la
+terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même
+temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà
+certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la
+femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent
+renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les
+femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint
+d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de
+plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à
+leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux
+unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate,
+je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur
+érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent
+presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour
+faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le
+mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à
+l'éducation et aux études.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans
+les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie,
+Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations
+générales.</i></p>
+<br>
+
+<p>Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant
+ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
+l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
+occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
+appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
+annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle<a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a>
+<a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>, que nous
+donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à
+la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
+proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute
+entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
+époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude
+firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
+enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la
+lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'œuvre de
+l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore
+quelque chose.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote772"
+name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772">
+(retour) </a> Tom. I, p. 374.</blockquote>
+
+<p>Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et
+des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette
+période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté
+peut-être celle de Bologne<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a>
+<a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>; vers le commencement du siècle, elle
+joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine,
+et eut pour professeurs <i>Guarino</i> de Vérone, Jean <i>Aurispa</i>, et
+<i>Filelfo</i>. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des
+troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a>
+<a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a> et le
+reprit<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a>
+<a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie,
+l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en
+disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq
+cents<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a>
+<a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille.
+Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a>
+<a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>,
+l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
+jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent
+avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian,
+roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un
+trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce
+roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
+courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
+l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur
+lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs
+qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et
+plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y
+monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir
+au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande
+vénération par leur savoir<a id="footnotetag778" name="footnotetag778"></a>
+<a href="#footnote778"><sup class="sml">778</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote773"
+name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote774"
+name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774">
+(retour) </a> En 1428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote775"
+name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775">
+(retour) </a> En 1431.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote776"
+name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i> de Muratori, vol. XVIII, p. 641.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote777"
+name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777">
+(retour) </a> De 1450 à 1455.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote778"
+name="footnote778"><b>Note 778: </b></a><a href="#footnotetag778">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 60.</blockquote>
+
+<p>L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de
+l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la
+république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda
+un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état
+vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la
+grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul
+II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui
+accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce
+nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et
+en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait
+être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise,
+laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier
+siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient
+eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent
+bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de
+leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de
+Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent
+convenablement<a id="footnotetag779" name="footnotetag779"></a>
+<a href="#footnote779"><sup class="sml">779</sup></a>. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
+les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois
+par la peste<a id="footnotetag780" name="footnotetag780"></a>
+<a href="#footnote780"><sup class="sml">780</sup></a>, qui en écarta les professeurs et les disciples; mais
+elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les
+troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane,
+pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
+put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus
+cessé de jouir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote779"
+name="footnote779"><b>Note 779: </b></a><a href="#footnotetag779">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote780"
+name="footnote780"><b>Note 780: </b></a><a href="#footnotetag780">
+(retour) </a> En 1481 et 1485.</blockquote>
+
+<p>Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent
+constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
+d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de
+remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent
+alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de
+Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe<a id="footnotetag781" name="footnotetag781"></a>
+<a href="#footnote781"><sup class="sml">781</sup></a>. Amédée
+VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
+augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit
+tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle
+n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à
+Chieri<a id="footnotetag782" name="footnotetag782"></a>
+<a href="#footnote782"><sup class="sml">782</sup></a>, à Savigliano<a id="footnotetag783" name="footnotetag783"></a>
+<a href="#footnote783"><sup class="sml">783</sup></a>], à Montcalier; elle revint enfin à
+Turin<a id="footnotetag784" name="footnotetag784"></a>
+<a href="#footnote784"><sup class="sml">784</sup></a>, où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours<a id="footnotetag785" name="footnotetag785"></a>
+<a href="#footnote785"><sup class="sml">785</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote781"
+name="footnote781"><b>Note 781: </b></a><a href="#footnotetag781">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote782"
+name="footnote782"><b>Note 782: </b></a><a href="#footnotetag782">
+(retour) </a> 1428; elle y resta huit ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote783"
+name="footnote783"><b>Note 783: </b></a><a href="#footnotetag783">
+(retour) </a> 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta
+encore pour la même cause à Montcalier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote784"
+name="footnote784"><b>Note 784: </b></a><a href="#footnotetag784">
+(retour) </a> En 1459.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote785"
+name="footnote785"><b>Note 785: </b></a><a href="#footnotetag785">
+(retour) </a> Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle
+suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par
+Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.</blockquote>
+
+<p>Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent
+alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes
+occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
+de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et
+de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans
+ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques
+élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés
+de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les
+jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
+carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de
+plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible,
+dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour
+nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
+dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages,
+l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le
+bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui
+mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire
+connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.</p>
+
+<p>L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à
+la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
+étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété
+venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint,
+le B. Bernardin de <i>Feltro</i>, de l'ordre des frères mineurs<a id="footnotetag786" name="footnotetag786"></a>
+<a href="#footnote786"><sup class="sml">786</sup></a>. Trois
+papes les avaient autorisés<a id="footnotetag787" name="footnotetag787"></a>
+<a href="#footnote787"><sup class="sml">787</sup></a>; et cependant quelques théologiens et
+quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un
+saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant
+illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis
+trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce
+qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se
+termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions
+utiles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote786"
+name="footnote786"><b>Note 786: </b></a><a href="#footnotetag786">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 227.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote787"
+name="footnote787"><b>Note 787: </b></a><a href="#footnotetag787">
+(retour) </a> Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.</blockquote>
+
+<p>L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour
+premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un
+saint<a id="footnotetag788" name="footnotetag788"></a>
+<a href="#footnote788"><sup class="sml">788</sup></a>. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462,
+affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion,
+était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
+de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait
+pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à
+Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à
+rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
+De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
+dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il
+voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et
+devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses
+adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
+foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
+l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant
+d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et
+ensanglanté le monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote788"
+name="footnote788"><b>Note 788: </b></a><a href="#footnotetag788">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ibid.</i>, p. 223.</blockquote>
+
+<p>Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
+matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce
+dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme
+pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
+l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
+aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques<a id="footnotetag789" name="footnotetag789"></a>
+<a href="#footnote789"><sup class="sml">789</sup></a>;
+c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
+les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui
+n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote789"
+name="footnote789"><b>Note 789: </b></a><a href="#footnotetag789">
+(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 234.</blockquote>
+
+<p>Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de
+saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre
+d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y
+trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même<a id="footnotetag790" name="footnotetag790"></a>
+<a href="#footnote790"><sup class="sml">790</sup></a>, quelques
+opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de
+soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
+cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la
+base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
+s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
+<i>Malerbi</i>. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il
+n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
+première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais
+style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise
+en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été
+réimprimée plusieurs fois<a id="footnotetag791" name="footnotetag791"></a>
+<a href="#footnote791"><sup class="sml">791</sup></a>, et ne laisse pas d'être encore
+recherchée des curieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote790"
+name="footnote790"><b>Note 790: </b></a><a href="#footnotetag790">
+(retour) </a> Page 235.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote791"
+name="footnote791"><b>Note 791: </b></a><a href="#footnotetag791">
+(retour) </a> La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol.
+in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de <i>Squarciafico</i>, où il
+atteste avoir aidé <i>Malerbi</i> dans son travail; ce qui prouve que
+<i>Fontanini</i> (<i>Biblioth. ital.</i>, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4.),
+a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.</blockquote>
+
+<p>Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce
+qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et
+dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait
+guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus
+épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des
+lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la
+prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et
+n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que
+dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la
+fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul<a id="footnotetag792" name="footnotetag792"></a>
+<a href="#footnote792"><sup class="sml">792</sup></a>, que l'on a
+souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois
+maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens,
+qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise,
+moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine,
+professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain
+de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
+libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt
+des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent
+l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
+n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et
+apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote792"
+name="footnote792"><b>Note 792: </b></a><a href="#footnotetag792">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 248.</blockquote>
+
+<p>Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même
+célébrité, <i>Niccolò Fava</i>, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans
+un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
+de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin
+de Sienne<a id="footnotetag793" name="footnotetag793"></a>
+<a href="#footnote793"><sup class="sml">793</sup></a>, qui était pourtant rival et antagoniste de <i>Fava</i>, le
+voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours.
+Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs
+arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
+qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de <i>Fava</i>,
+dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois
+point surpris, répondit <i>Fava</i>; rien ne convient mieux à des hommes
+grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les
+moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
+frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de
+l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le
+sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: <i>Fava</i> le combattait
+corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa
+dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se
+contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant
+adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est <i>Fava</i>
+qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère,
+s'écria sur-le-champ: <i>Bone Deus</i>! Voilà Hérode et Pilate devenus amis!
+Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire,
+et leva la séance<a id="footnotetag794" name="footnotetag794"></a>
+<a href="#footnote794"><sup class="sml">794</sup></a>; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne
+l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote793"
+name="footnote793"><b>Note 793: </b></a><a href="#footnotetag793">
+(retour) </a> <i>Ugo Benzi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote794"
+name="footnote794"><b>Note 794: </b></a><a href="#footnotetag794">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i>, p. 250 et 251.</blockquote>
+
+<p>Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours
+pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de
+règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort<a id="footnotetag795" name="footnotetag795"></a>
+<a href="#footnote795"><sup class="sml">795</sup></a>, et
+qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans
+l'Université de Padoue. On imprima aussi<a id="footnotetag796" name="footnotetag796"></a>
+<a href="#footnote796"><sup class="sml">796</sup></a> ses commentaires sur
+plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les
+livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des
+météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité,
+ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs
+autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
+de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote795"
+name="footnote795"><b>Note 795: </b></a><a href="#footnotetag795">
+(retour) </a> Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut
+en 1474.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote796"
+name="footnote796"><b>Note 796: </b></a><a href="#footnotetag796">
+(retour) </a> En 1476.</blockquote>
+
+<p>L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
+de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On
+connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et
+les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais
+expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
+étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
+On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec
+lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
+gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la
+dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation
+des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.</p>
+
+<p>La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait
+le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune<a id="footnotetag797" name="footnotetag797"></a>
+<a href="#footnote797"><sup class="sml">797</sup></a>.
+Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus.
+Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi
+leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et
+s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire.
+On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
+devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
+plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du
+savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les
+monarques des lois, comme Christophe de <i>Castiglione</i>, conseiller de
+Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
+jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et
+plusieurs autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote797"
+name="footnote797"><b>Note 797: </b></a><a href="#footnotetag797">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 371.</blockquote>
+
+<p>Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre
+de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de
+l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
+venait de rouvrir<a id="footnotetag798" name="footnotetag798"></a>
+<a href="#footnote798"><sup class="sml">798</sup></a>, trois cents de ses écoliers le suivirent, et six
+cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre<a id="footnotetag799" name="footnotetag799"></a>
+<a href="#footnote799"><sup class="sml">799</sup></a>. Ce Jean
+d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il
+était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre <i>Tartagni</i>, il
+ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des
+ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les
+Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés
+selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut
+croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et
+trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit
+féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
+blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la
+raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un
+commentateur célèbre dans Antoine de <i>Prato Vecchio</i>, créé comte et
+conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé
+plusieurs ouvrages<a id="footnotetag800" name="footnotetag800"></a>
+<a href="#footnote800"><sup class="sml">800</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote798"
+name="footnote798"><b>Note 798: </b></a><a href="#footnotetag798">
+(retour) </a> En 1402.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote799"
+name="footnote799"><b>Note 799: </b></a><a href="#footnotetag799">
+(retour) </a> <i>Papadopoli, Hist. Gymn. Palav.</i>, vol. I, p. 212.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote800"
+name="footnote800"><b>Note 800: </b></a><a href="#footnotetag800">
+(retour) </a> Entre autres, Un <i>Répertoire</i> ou <i>Lexique du Droit,
+Repertorium vel Lexicon juridicum</i>, Milan, 1481, et deux autres
+<i>Répertoires</i>, sur les <i>Œuvres de Barthole</i>, et sur les <i>Œuvres de
+Balde</i>, qui ont aussi été imprimés depuis.</blockquote>
+
+<p>Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et
+si universelle que François <i>Accolti</i> d'Arezzo, ville féconde en hommes
+illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui
+d'<i>Aretino</i>, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur
+famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au
+quatorzième siècle, François <i>Accolti</i> le fut au quinzième<a id="footnotetag801" name="footnotetag801"></a>
+<a href="#footnote801"><sup class="sml">801</sup></a>. Il
+professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de
+Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis
+<i>Borso</i> d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre
+d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur
+les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de
+jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du
+grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres
+attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le
+Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo,
+à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs
+fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais <i>Mazachelli</i> et
+<i>Tiraboschi</i> lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de
+faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
+s'allier avec des études graves et des emplois importants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote801"
+name="footnote801"><b>Note 801: </b></a><a href="#footnotetag801">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 394.</blockquote>
+
+<p>Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy
+<i>Cipolla</i>, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité
+<i>des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne</i><a id="footnotetag802" name="footnotetag802"></a>
+<a href="#footnote802"><sup class="sml">802</sup></a>; et plus
+encore un Pierre <i>Tommai</i> de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de
+son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
+peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend
+une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous
+les siècles. À vingt ans, il savait par cœur tout le code<a id="footnotetag803" name="footnotetag803"></a>
+<a href="#footnote803"><sup class="sml">803</sup></a>; on lui
+indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
+faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
+de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les
+difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les
+écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les
+récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les
+dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les
+répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon,
+cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de
+l'ame; le jeune <i>Tommai</i> les répéta tous devant lui. Il retenait des
+sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait
+rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
+répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus
+fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième
+écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; <i>Tommai</i>
+dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait
+prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements
+qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et
+toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote802"
+name="footnote802"><b>Note 802: </b></a><a href="#footnotetag802">
+(retour) </a> <i>De Servitutibus urbanorum et rusticorum prœdiorum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote803"
+name="footnote803"><b>Note 803: </b></a><a href="#footnotetag803">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 411.</blockquote>
+
+<p>Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son
+esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
+merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le
+titre du Phœnix<a id="footnotetag804" name="footnotetag804"></a>
+<a href="#footnote804"><sup class="sml">804</sup></a>, livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui
+pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
+Bibliothèque de la moyenne et basse latinité<a id="footnotetag805" name="footnotetag805"></a>
+<a href="#footnote805"><sup class="sml">805</sup></a>, qu'il l'a trouvé si
+obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
+s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si
+difficiles à saisir. C'est ce Pierre <i>Tommai</i>, communément désigné sous
+le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
+de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle<a id="footnotetag806" name="footnotetag806"></a>
+<a href="#footnote806"><sup class="sml">806</sup></a>. Le duc de Poméranie,
+Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps
+à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il
+voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre
+de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise,
+obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le
+professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient
+Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec
+les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant
+perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en
+Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par
+le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême
+vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes
+honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
+conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
+mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique
+chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
+peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que
+deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les
+plus étendus et les renommées les plus brillantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote804"
+name="footnote804"><b>Note 804: </b></a><a href="#footnotetag804">
+(retour) </a> <i>Phœnix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
+quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote805"
+name="footnote805"><b>Note 805: </b></a><a href="#footnotetag805">
+(retour) </a> Vol. VI, p. 58.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote806"
+name="footnote806"><b>Note 806: </b></a><a href="#footnotetag806">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 414.</blockquote>
+
+<p>On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
+professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut
+engager à conserver, ceux de Barthélemy <i>Soccino</i> de Sienne, et de son
+antagoniste le célèbre Jason <i>dal Maino</i>; ils disputèrent souvent
+ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de
+bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour,
+exprès le voyage<a id="footnotetag807" name="footnotetag807"></a>
+<a href="#footnote807"><sup class="sml">807</sup></a>. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale
+de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé
+par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ
+un texte et de le citer à l'appui de son opinion. <i>Soccino</i> s'en
+aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la
+sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre
+ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens
+de citer toi-même.» <i>Soccino</i> était un homme d'un esprit mordant,
+joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il
+remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre<a id="footnotetag808" name="footnotetag808"></a>
+<a href="#footnote808"><sup class="sml">808</sup></a>, et ne
+laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une
+conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut
+chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit
+avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
+prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
+le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se
+rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui
+inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université
+avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita
+une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
+professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
+familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
+ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le
+pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas
+indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait<a id="footnotetag809" name="footnotetag809"></a>
+<a href="#footnote809"><sup class="sml">809</sup></a>,
+dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
+témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
+On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort<a id="footnotetag810" name="footnotetag810"></a>
+<a href="#footnote810"><sup class="sml">810</sup></a>, peut-être du
+chagrin de ne le pas avoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote807"
+name="footnote807"><b>Note 807: </b></a><a href="#footnotetag807">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 421.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote808"
+name="footnote808"><b>Note 808: </b></a><a href="#footnotetag808">
+(retour) </a> En 1507.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote809"
+name="footnote809"><b>Note 809: </b></a><a href="#footnotetag809">
+(retour) </a> <i>Elog. Doctor. Vir.</i>, p. 126.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote810"
+name="footnote810"><b>Note 810: </b></a><a href="#footnotetag810">
+(retour) </a> Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.</blockquote>
+
+<p>Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si
+envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de
+professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières,
+on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
+verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux
+Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces
+canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
+a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention
+particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
+sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par
+cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par
+conséquent la civilisation imparfaite.</p>
+
+<p>Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il
+prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
+et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
+vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
+les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine
+quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et
+l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
+changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au
+quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait
+aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans
+système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on
+commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans
+presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne
+menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
+elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la
+base très-solide de l'attachement à la vie.</p>
+
+<p>Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie
+Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne
+leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse,
+partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre
+douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
+écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre.
+Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à
+sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa
+cour<a id="footnotetag811" name="footnotetag811"></a>
+<a href="#footnote811"><sup class="sml">811</sup></a>. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
+Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand
+nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils
+furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
+siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs,
+dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui
+des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne
+voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
+des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter
+ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs
+effacés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote811"
+name="footnote811"><b>Note 811: </b></a><a href="#footnotetag811">
+(retour) </a> <i>Pier Candido Decembrio</i> dans sa Vie de Philippe-Marie
+<i>Visconti, Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote>
+
+<p>Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières
+attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et
+grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre
+quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient
+d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
+Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection<a id="footnotetag812" name="footnotetag812"></a>
+<a href="#footnote812"><sup class="sml">812</sup></a>. Pierre
+<i>Leoni</i> de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la
+philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
+sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort
+entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il
+fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était
+jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
+de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
+dans une de ses élégies italiennes<a id="footnotetag813" name="footnotetag813"></a>
+<a href="#footnote813"><sup class="sml">813</sup></a>, et à qui l'histoire impute
+cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de
+Laurent<a id="footnotetag814" name="footnotetag814"></a>
+<a href="#footnote814"><sup class="sml">814</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote812"
+name="footnote812"><b>Note 812: </b></a><a href="#footnotetag812">
+(retour) </a> <i>Scriptor. Rer. ital.</i>, vol. XXIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote813"
+name="footnote813"><b>Note 813: </b></a><a href="#footnotetag813">
+(retour) </a> C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino,
+1723, in-4., p. 412.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote814"
+name="footnote814"><b>Note 814: </b></a><a href="#footnotetag814">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, p. 345.</blockquote>
+
+<p>Gabriel <i>Zerbi</i>, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après
+avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise
+lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave,
+y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge,
+partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait
+très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage.
+À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès,
+retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien
+de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui
+avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
+fit périr du même supplice<a id="footnotetag815" name="footnotetag815"></a>
+<a href="#footnote815"><sup class="sml">815</sup></a>. Ce malheureux <i>Zerbi</i> a laissé un livre
+de métaphysique, et un autre d'anatomie<a id="footnotetag816" name="footnotetag816"></a>
+<a href="#footnote816"><sup class="sml">816</sup></a>, dont M. Portal donne un
+extrait dans l'histoire de cette science<a id="footnotetag817" name="footnotetag817"></a>
+<a href="#footnote817"><sup class="sml">817</sup></a>. Jean <i>Marliani</i>, de
+Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il
+donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
+suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un
+Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne
+nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
+magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan<a id="footnotetag818" name="footnotetag818"></a>
+<a href="#footnote818"><sup class="sml">818</sup></a>.
+<i>Marliani</i> écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup
+d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
+réputation de l'auteur<a id="footnotetag819" name="footnotetag819"></a>
+<a href="#footnote819"><sup class="sml">819</sup></a>. Alexandre <i>Achillini</i>, Bolonais, frère du
+poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe
+que médecin<a id="footnotetag820" name="footnotetag820"></a>
+<a href="#footnote820"><sup class="sml">820</sup></a>, et ce nom d'<i>Achillini</i>, porté, dans le siècle
+suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus
+illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote815"
+name="footnote815"><b>Note 815: </b></a><a href="#footnotetag815">
+(retour) </a> <i>Valerianus, de Infel. Liter.</i>, l. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote816"
+name="footnote816"><b>Note 816: </b></a><a href="#footnotetag816">
+(retour) </a> <i>Medicus theoricus</i>, c'est-à-dire, le professeur de
+médecine théorique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote817"
+name="footnote817"><b>Note 817: </b></a><a href="#footnotetag817">
+(retour) </a> Tom. I, p. 247 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote818"
+name="footnote818"><b>Note 818: </b></a><a href="#footnotetag818">
+(retour) </a> Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre
+1483.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote819"
+name="footnote819"><b>Note 819: </b></a><a href="#footnotetag819">
+(retour) </a> Voyez-en la liste dans <i>Argelati, Bibl. Script. Mediol</i>,
+t. II, part. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote820"
+name="footnote820"><b>Note 820: </b></a><a href="#footnotetag820">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 359.</blockquote>
+
+<p><i>Niccolò Leoniceno</i>, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme
+médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts
+érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le
+premier, en latin, les Œuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je
+sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
+j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il
+examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit
+sur les simples employés comme médicaments<a id="footnotetag821" name="footnotetag821"></a>
+<a href="#footnote821"><sup class="sml">821</sup></a>, ce livre lui fit des
+querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
+entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes
+ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé
+inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans.
+Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
+Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
+écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle <i>mal
+français</i>, qu'on nomme en France <i>mal de Naples</i>, et qui, dit-on, ne
+commença à être connue en Europe qu'en 1494<a id="footnotetag822" name="footnotetag822"></a>
+<a href="#footnote822"><sup class="sml">822</sup></a>. On a enfin de lui
+trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
+qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote821"
+name="footnote821"><b>Note 821: </b></a><a href="#footnotetag821">
+(retour) </a> <i>Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
+medicaminibus scripserunt errores notati</i>, etc.; Bude, 1532, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote822"
+name="footnote822"><b>Note 822: </b></a><a href="#footnotetag822">
+(retour) </a> <i>De Morbo Gallico</i>, Venise, Alde, 1497. Les Œuvres de
+<i>Leoniceno</i> ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.</blockquote>
+
+<p>L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de
+l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
+déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de
+la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était
+pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie<a id="footnotetag823" name="footnotetag823"></a>
+<a href="#footnote823"><sup class="sml">823</sup></a> nomme avec
+soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes
+superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
+Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à
+leur donner de l'emploi<a id="footnotetag824" name="footnotetag824"></a>
+<a href="#footnote824"><sup class="sml">824</sup></a>; leurs noms ne furent plus prononcés sous
+son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent
+à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
+astronomiques, on distingue Jean <i>Bianchini</i>, Bolonais, selon les uns,
+et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où
+sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées
+plusieurs fois dans le siècle suivant<a id="footnotetag825" name="footnotetag825"></a>
+<a href="#footnote825"><sup class="sml">825</sup></a>, et valurent à leur auteur,
+de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour
+ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes<a id="footnotetag826" name="footnotetag826"></a>
+<a href="#footnote826"><sup class="sml">826</sup></a>. Un autre
+Ferrarois, Dominique-Marie <i>Novara</i>, fit un présent plus précieux au
+monde; il lui donna le grand Copernic. Ce <i>Novara</i> était un génie hardi
+et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
+impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes
+ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de
+son Système du monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote823"
+name="footnote823"><b>Note 823: </b></a><a href="#footnotetag823">
+(retour) </a> <i>Pier Candido Decembrio, ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote824"
+name="footnote824"><b>Note 824: </b></a><a href="#footnotetag824">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote825"
+name="footnote825"><b>Note 825: </b></a><a href="#footnotetag825">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 299.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote826"
+name="footnote826"><b>Note 826: </b></a><a href="#footnotetag826">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 302.</blockquote>
+
+<p>J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
+astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants
+musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles
+publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le
+plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle
+qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement
+parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une
+pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut
+<i>Franchino Gaffurio</i>. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451<a id="footnotetag827" name="footnotetag827"></a>
+<a href="#footnote827"><sup class="sml">827</sup></a>; dans
+sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et
+jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les
+incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux
+enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure<a id="footnotetag828" name="footnotetag828"></a>
+<a href="#footnote828"><sup class="sml">828</sup></a>. Il y
+composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet
+art<a id="footnotetag829" name="footnotetag829"></a>
+<a href="#footnote829"><sup class="sml">829</sup></a>, et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
+auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en
+astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
+et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la
+chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa
+chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
+temps après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote827"
+name="footnote827"><b>Note 827: </b></a><a href="#footnotetag827">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote828"
+name="footnote828"><b>Note 828: </b></a><a href="#footnotetag828">
+(retour) </a> En 1484.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote829"
+name="footnote829"><b>Note 829: </b></a><a href="#footnotetag829">
+(retour) </a> <i>Theoricum opus harmonicæ disciplinæ</i>, Milan, 1492,
+in-fol.; <i>Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid.</i>, 1496; <i>de armo nicâ
+Musicorum instrumentorum, ibid.</i>, 1418.</blockquote>
+
+<p>La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques
+furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
+où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que
+Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic
+de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
+Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa
+mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
+astronome et astrologue <i>Lucio Bellanti</i> y répondit par une <i>Défense de
+l'astrologie</i><a id="footnotetag830" name="footnotetag830"></a>
+<a href="#footnote830"><sup class="sml">830</sup></a>, aussi en douze livres, précédés d'un livre de
+questions <i>sur la vérité de l'astrologie</i><a id="footnotetag831" name="footnotetag831"></a>
+<a href="#footnote831"><sup class="sml">831</sup></a>. L'auteur paraît de la
+meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
+estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son
+ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne
+doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu
+digne de lui<a id="footnotetag832" name="footnotetag832"></a>
+<a href="#footnote832"><sup class="sml">830</sup></a>. <i>Lorenzo Buonincontri</i> de <i>San Miniato</i> mêla aussi
+les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait,
+plus qu'aucun autre, d'en être exempt<a id="footnotetag833" name="footnotetag833"></a>
+<a href="#footnote833"><sup class="sml">833</sup></a>. Obligé de quitter sa patrie
+dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante.
+Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme
+de l'<i>Astronomie</i> de Manilius, et compta le célèbre <i>Pontano</i> parmi ses
+disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
+prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres,
+intitulé <i>Des Choses naturelles et divines</i><a id="footnotetag834" name="footnotetag834"></a>
+<a href="#footnote834"><sup class="sml">834</sup></a>, où il mêle, selon son
+caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies
+astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie
+et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
+dont une partie est imprimée dans le grand recueil de <i>Muratori</i><a id="footnotetag835" name="footnotetag835"></a>
+<a href="#footnote835"><sup class="sml">835</sup></a>,
+et l'<i>Histoire des Rois de Naples</i>, aussi imprimée en grande partie dans
+un autre recueil<a id="footnotetag836" name="footnotetag836"></a>
+<a href="#footnote836"><sup class="sml">836</sup></a>. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il
+vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal
+<i>Riario</i> de ne pas mourir de misère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote830"
+name="footnote830"><b>Note 830: </b></a><a href="#footnotetag830">
+(retour) </a> <i>Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote831"
+name="footnote831"><b>Note 831: </b></a><a href="#footnotetag831">
+(retour) </a> <i>De Astrologiæ veritate liber Quæstionum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote832"
+name="footnote832"><b>Note 832: </b></a><a href="#footnotetag832">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote833"
+name="footnote833"><b>Note 833: </b></a><a href="#footnotetag833">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 306.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote834"
+name="footnote834"><b>Note 834: </b></a><a href="#footnotetag834">
+(retour) </a> <i>Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus cœlestibus
+libri tres</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote835"
+name="footnote835"><b>Note 835: </b></a><a href="#footnotetag835">
+(retour) </a> Depuis 1360 jusqu'en 1458. <i>Script. Rer. ital.</i>, vol.
+XXI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote836"
+name="footnote836"><b>Note 836: </b></a><a href="#footnotetag836">
+(retour) </a> <i>Delitiœ eruditorum</i>, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.</blockquote>
+
+<p>Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre,
+et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors
+cette science, c'est Paul <i>Toscanelli</i>, né à Florence, en 1397<a id="footnotetag837" name="footnotetag837"></a>
+<a href="#footnote837"><sup class="sml">837</sup></a>,
+auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant
+La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de
+solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de <i>Toscanelli</i> était
+si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
+Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
+orientales. <i>Toscanelli</i> répondit aux questions qui lui furent faites,
+par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de
+Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de
+navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
+conseils, au succès de l'entreprise<a id="footnotetag838" name="footnotetag838"></a>
+<a href="#footnote838"><sup class="sml">838</sup></a>. C'est aux astronomes, c'est
+aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
+les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant
+de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
+toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y
+arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et
+l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à
+jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle
+mémorable, et qui en doit terminer le tableau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote837"
+name="footnote837"><b>Note 837: </b></a><a href="#footnotetag837">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 308.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote838"
+name="footnote838"><b>Note 838: </b></a><a href="#footnotetag838">
+(retour) </a> Voy. la Vie de Christophe <i>Colombo</i>, par Ferdinand
+<i>Colombo</i> son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé
+Ximenès.</blockquote>
+
+<p>La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en
+Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait
+publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
+à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de
+l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
+merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième
+siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par
+le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
+coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
+été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont
+disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement
+prouvé appartenir au Montferrat<a id="footnotetag839" name="footnotetag839"></a>
+<a href="#footnote839"><sup class="sml">839</sup></a>. Celui-ci s'élançant plus loin
+dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une
+quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un
+nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir
+démontré que <i>Colombo</i> était né dans le Montferrat, au château de
+<i>Cuccaro</i>, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie
+nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur
+les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé
+décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une
+influence funeste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote839"
+name="footnote839"><b>Note 839: </b></a><a href="#footnotetag839">
+(retour) </a> Après avoir examiné les trois opinions contradictoires
+qui existaient au sujet de la patrie de Christophe <i>Colombo</i>, Tiraboschi
+s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
+<i>Galeani Napione</i>, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une
+Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre
+académie (<i>Littérature et Beaux-Arts</i>, année 1805), réimprimée depuis,
+avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8.; et il
+parait avoir démontré que <i>Colombo</i> était né dans le Montferrat, au
+château de <i>Cuccaro</i>. qui appartenait à sa famille.</blockquote>
+
+<p><i>Cristoforo Colombo</i>, né en 1442 à <i>Cuccaro</i>, dans le Montferrat, de
+parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra,
+dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage
+avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait
+un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy
+<i>Colombo</i>, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à
+l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où
+Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère,
+et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de
+leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut
+alors qu'il écrivit à Paul <i>Toscanelli</i>, et qu'il en reçut une réponse
+propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
+dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. <i>Colombo</i> fit d'abord au
+sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de
+visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
+commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à <i>Colombo</i> ses
+cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
+heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
+Portugal comme il en était parti. <i>Colombo</i> indigné abandonne ce pays,
+envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant
+partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il
+écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine
+franciscain, nommé <i>Marchena</i><a id="footnotetag840" name="footnotetag840"></a>
+<a href="#footnote840"><sup class="sml">840</sup></a>
+, reparla de lui à la cour d'Espagne;
+on l'écouta enfin; mais les prétentions de <i>Colombo</i> parurent trop
+fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter
+l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
+dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette
+conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta
+définitivement le projet. <i>Colombo</i> fut appelé, reçu avec honneur, et
+créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans
+toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et
+gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils
+pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote840"
+name="footnote840"><b>Note 840: </b></a><a href="#footnotetag840">
+(retour) </a> <i>Fra Giovanni Perez de Marchena</i>.</blockquote>
+
+<p>Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec
+trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
+tentée<a id="footnotetag841" name="footnotetag841"></a>
+<a href="#footnote841"><sup class="sml">841</sup></a>. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les
+découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui
+fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept
+vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi
+glorieuse que la première, fut troublée par les manœuvres de l'envie.
+<i>Colombo</i> revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à
+son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour
+plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la
+Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore
+pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: <i>Colombo</i> fut destitué
+de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se
+faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la
+grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage<a id="footnotetag842" name="footnotetag842"></a>
+<a href="#footnote842"><sup class="sml">842</sup></a>
+s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat
+des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne,
+en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle
+n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de <i>Colombo</i>, n'eut
+plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines
+promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense
+de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la
+Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce
+grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
+fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote841"
+name="footnote841"><b>Note 841: </b></a><a href="#footnotetag841">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote842"
+name="footnote842"><b>Note 842: </b></a><a href="#footnotetag842">
+(retour) </a> En 1502.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un
+autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet
+amiral, nommé Alphonse d'<i>Ojeda</i>, avait sur sa flotte un homme destiné à
+recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux
+<i>Colombo</i>. Il se nommait <i>Amerigo Vespucci</i>. Né à Florence le 9 mars
+1451<a id="footnotetag843" name="footnotetag843"></a>
+<a href="#footnote843"><sup class="sml">843</sup></a>, d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne,
+pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les
+découvertes de <i>Colombo</i> lui inspirèrent le désir d'en faire de
+semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et
+avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par
+des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
+la flotte d'Alphonse d'<i>Ojeda</i> partit, il obtint du roi d'y être
+employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de
+cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On
+l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
+erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé
+le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant <i>Colombo</i> avait
+découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs
+voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description
+dans des lettres que l'on possède imprimées<a id="footnotetag844" name="footnotetag844"></a>
+<a href="#footnote844"><sup class="sml">844</sup></a>, il revint en Espagne,
+et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
+emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes
+qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables,
+dit le judicieux <i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag845" name="footnotetag845"></a>
+<a href="#footnote845"><sup class="sml">845</sup></a>, pour un homme versé dans la science
+de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait
+commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau
+monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
+immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant
+les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il
+indiquait le nouveau continent par le nom d'<i>America</i><a id="footnotetag846" name="footnotetag846"></a>
+<a href="#footnote846"><sup class="sml">846</sup></a>, et ce nom,
+répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel.
+Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au
+Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'<i>Amerigo
+Vespucci</i> pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et
+très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages<a id="footnotetag847" name="footnotetag847"></a>
+<a href="#footnote847"><sup class="sml">847</sup></a>, après une si
+longue possession, il est trop tard pour les combattre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote843"
+name="footnote843"><b>Note 843: </b></a><a href="#footnotetag843">
+(retour) </a> <i>Bandini, Vita di Amerigo Vespucci</i>, Florence, 1745,
+in-4., cap. II, p. <span class="sc">xxiv</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote844"
+name="footnote844"><b>Note 844: </b></a><a href="#footnotetag844">
+(retour) </a> À la suite de sa Vie, écrite et publiée par <i>Angelo Maria
+Bandini, ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote845"
+name="footnote845"><b>Note 845: </b></a><a href="#footnotetag845">
+(retour) </a> Tom. VI, part. I, p. 190.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote846"
+name="footnote846"><b>Note 846: </b></a><a href="#footnotetag846">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote847"
+name="footnote847"><b>Note 847: </b></a><a href="#footnotetag847">
+(retour) </a> Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.</blockquote>
+
+<p>Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes mœurs l'usage de
+tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent
+celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
+Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par
+les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils
+tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le
+<i>Fanale</i> qui le fut devant sa maison, par décret de la république<a id="footnotetag848" name="footnotetag848"></a>
+<a href="#footnote848"><sup class="sml">848</sup></a>.
+C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient
+bien mérité de la patrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote848"
+name="footnote848"><b>Note 848: </b></a><a href="#footnotetag848">
+(retour) </a> <i>Bandini, Vita</i>, etc., p. <span class="sc">xlv</span>.</blockquote>
+
+<p>Quand le bruit des voyages d'<i>Amerigo Vespucci</i> et l'éclat de son nom se
+répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie
+envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent
+allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait <i>il
+Fanale</i>. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient
+obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
+palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi
+que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.</p>
+
+<p>Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire
+du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue
+entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses
+époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au
+commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
+siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon
+littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils
+ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à
+leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur
+les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la
+sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
+également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
+naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des
+anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
+langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On
+redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments.
+Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage
+n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un
+commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de
+consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses
+de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et
+jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
+littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates,
+non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands
+génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
+bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
+trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
+Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
+retrouve son lycée et Platon son académie.</p>
+
+<p>Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui
+avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant
+de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri,
+pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses
+fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu
+réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes.
+L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la
+vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît
+plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a
+d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré
+dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il
+s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
+d'arracher à la nature ses derniers secrets.</p>
+
+<p>Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles
+passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
+elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités
+nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
+humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races,
+accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
+de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la
+malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
+donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité
+primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
+furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en
+proportion le nombre et l'intensité de ses maux.</p>
+
+<p>Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons
+pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit
+humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que
+du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de
+plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au
+dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été
+croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous
+voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et
+l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop
+connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles;
+qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les
+plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
+multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est
+adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de
+bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
+sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et
+pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de
+la félicité convenable à sa nature.</p>
+
+<p>Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les
+autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des
+époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
+dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme
+font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie
+et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les
+esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
+siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h2>NOTES AJOUTÉES.</h2>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p><a href="#n1">Page 9, ligne 24.</a> «Bientôt la mort de son père et les soins de famille
+qui en furent la suite le rappelèrent (Boccace) à Florence.»--Une des
+lettres attribuées à Boccace, et imprimées, t. IV de ses Œuvres, édition
+de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on
+donne ici à la mort de son père, et même celle de plusieurs autres
+événements de sa Vie. Cette lettre, adressée à <i>Cino da Pistoja</i> (<i>ub.
+supr.</i> p. 34), est datée du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort
+récente de son père, qui le laissa, à l'âge de vingt-cinq ans, maître
+de ses volontés. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a
+été supposée par <i>Doni</i>, qui la publia le premier dans les <i>Prose
+Antiche di Boccacio</i>, etc., que <i>Cino</i> ne fut point le maître de
+Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle
+contient ne peuvent être d'aucune autorité. (Voy. <i>Mazzuchelli, Scritt.
+ital.</i>, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)</p>
+
+<p>
+<a href="#n2">Page 46, note.--</a><i>Au Rinouviau</i>, etc. Je parle ici selon le préjugé
+commun, en attribuant, comme M. <i>Baldelli</i>, au roi de Navarre cette
+chanson, qui offre le premier modèle de l'<i>ottava rima</i>; elle ne se
+trouve point dans les manuscrits des poésies de Thibault. La Ravallière,
+qui les a publiées, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans
+son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent à Gace
+Brulés; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le
+savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet à ce vieux poëte
+qu'elle appartient.</p>
+
+<p><a href="#n3">Page 53, ligne 27 et suiv</a>. «L'ouvrage (l'<i>Amorosa Visione</i> de Boccace),
+dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre
+du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une
+<i>canzone</i> en vers très-réguliers, etc.» Voici, pour exemple, le premier
+des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de poésie, mais de
+patience, et une singularité poétique.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Mirabil cosa forse la presente
+ <p class="i2"> Vision vi parrà, donna gentile,</p>
+ <p class="i2"> A riguardar, si per lo nuovo stile,</p>
+ <p class="i2"> Sì per la fantasia ch' è nella mente.</p>
+ Rimirando vi un dì subitamente
+ <p class="i2"> Bella, leggiadra et in abit' umile,</p>
+ <p class="i2"> In volontà mi venue con sottile</p>
+ <p class="i2"> Rima tractar, parlando brievemente.</p>
+ Adunque a voi cu'i tengho, donna mia,
+ <p class="i2"> Et chui senpre disio di servire,</p>
+<p class="i2"> La raccomando, madama Maria,</p>
+ E priegho vi se fosse nel mio dire
+ <p class="i2"> Difecto alcun per vostra cortesia</p>
+ <p class="i2"> Corregiate amendando il mio fallire.</p>
+ Cara fiamma, per cui'l core o caldo,
+<p class="i2"> Que' che vi manda questa visione</p>
+<p class="i2"> Giovanni è di Boccaccio da Certaldo.</p>
+</div></div>
+
+<p>Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la
+première de l'un des tercets du poëme; ainsi le premier vers: <i>Mirabil
+cosa forse la presente</i>, ayant vingt-six lettres, contient les premières
+lettre de vingt-six tercets, et répond aux soixante-dix-huit premiers
+vers du poëme. Le premier mot lui seul, <i>mirabil</i>, correspond aux vingt
+et un premiers vers, de cette manière:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ 1. Move nuovo disio l'audace mente,
+<p class="i4"> Donna leggiadra, per voler cantare</p>
+<p class="i4"> Narrando quel ch' amor mi fè presente</p>
+<br>
+ 2. In vision, piacendol dimostrare
+<p class="i4"> All' alma mia da voi presa e ferita</p>
+<p class="i4"> Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.</p>
+<br>
+ 3. Recando adunque la mente smarrita,
+<p class="i4"> Per la vostra virtu, pensier' al cuore,</p>
+<p class="i4"> Che già temeva di sua poca vita,</p>
+<br>
+ 4. Accese lui d'un sì fervente ardore
+<p class="i4"> Ch' uscita fuor di se la fantasia</p>
+<p class="i4"> Subito corse in non usitato errorè.</p>
+<br>
+ 5. Ben ritenne però il pensier di pria
+<p class="i4"> Con fermo freno, et oltra ciò rilenne</p>
+<p class="i4"> Quel che più caro di nuovo sentia,</p>
+<br>
+ 6. In cui veghiand', allor mi sopravennè
+<p class="i4"> Ne' membr' un sonno sì dolce soave</p>
+<p class="i4"> Ch' alcun di lor' in se non si sostennè.</p>
+<br>
+ 7. Li me posai, e ciascun' occhio grave
+<p class="i4"> Al dormir diedi, per li quai gli aguati</p>
+<p class="i4"> Conobbi chiusi sotto dolce chiave.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>Claricio d'Imola</i>, qui a imprimé ces deux sonnets et la <i>canzone</i>, ou
+plutôt le <i>madrigale</i>, à la fin de son apologie de Boccace, après le
+poëme de l'<i>Amorosa Visione</i>, première édition, 1521, in-4., a fort
+bien observé que ces trois pièces peuvent servir à faire connaître
+l'orthographe que Boccace employait, et les différences survenues à cet
+égard du quatorzième au seizième siècle. On voit en effet, par le
+sixième vers du sonnet, qu'on n'écrivait pas alors <i>et</i> autrement qu'en
+latin, et que cette particule ne prenait pas un <i>d</i> devant une voyelle,
+par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitième
+vers, qu'on écrivait <i>tractare</i> par un <i>c</i>, comme les Latins, au lieu du
+double <i>tt, trattare, etc.</i> En mettant au premier de ces deux mots un
+<i>d</i>, et au second un double <i>t</i>, on ne retrouverait plus les initiales
+des tercets correspondants. Cette observation paraît avoir échappé à M.
+<i>Baldelli</i>, qui a inséré ces trois pièces dans le Recueil qu'il a publié
+des <i>Rime di Messer Giov. Boccacci</i>, Livourne, 1802, in-8., p. 105 et
+suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de
+l'ancienne, et notamment dans ce huitième vers du premier sonnet,
+<i>trattar</i>, au lieu de <i>tractar</i>. La même remarque s'applique aux mots
+<i>tengo</i>, du neuvième vers, qu'il faut écrire <i>tengho</i> pour se retrouver
+avec l'orthographe du poëme; <i>difetto</i>, du treizième vers, qui est ici
+au lieu de <i>difecto</i>; et, ce qui est plus remarquable, <i>ho</i>, au lieu de
+<i>o</i>, dans le premier vers du tercet ajouté: <i>Cara fiamma per ciu'l core
+o caldo</i>. Cette première personne du présent; écrite par l'<i>o</i> simple,
+et non pas par <i>ho</i>, comme dans M. <i>Baldelli</i>, prouve que Boccace
+l'écrivait ainsi; il n'écrivait donc pas <i>ho</i>, comme on l'a fait depuis,
+et comme Métastase et d'autres écrivains en vers et en prose ont
+récemment cessé de le faire.</p>
+
+<p>À cette gêne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore
+celle de diviser son <i>Amorosa Visione</i> en cinquante chants, tous d'un
+nombre de vers parfaitement égal. Chacun de ces chants a vingt-neuf
+tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de <i>chiusa</i>, pour
+chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le poëme entier, quatre
+mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant,
+où il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers à la somme
+totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un poëme dans ce
+genre pour sa maîtresse, on en concluerait qu'il ne serait ni poëte ni
+amoureux: Boccace était cependant l'un et l'autre; mais les temps sont
+changés.</p>
+
+<p><a href="#n4">Page 114, note(121)</a>--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chénier n'était
+point encore attaqué de sa dernière maladie; et, malgré l'état
+habituellement inquiétant de sa santé, on pouvait encore espérer de le
+conserver long-temps: on était loin de croire aussi prochaine la perte
+irréparable qu'ont faite en lui la Littérature française et l'Institut.</p>
+
+<p><a href="#n5">Page 153, addition à la note(181)</a>.--L'édition de Florence, Giunta, 1605,
+est celle qui fut faite d'après l'excellent travail de <i>Bastiano de'
+Rossi</i>, surnommé l'<i>Inferigno</i> dans l'académie de la Crusca. Les
+éditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de <i>Cresenzio</i>
+s'étaient multipliées, et il n'y en avait aucune qui ne fût remplie des
+fautes les plus grossières; il y en avait même un très-grand nombre dans
+la première édition de 1478. Les académiciens voulant se servir
+fréquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant
+aucune édition à laquelle ils pussent se fier, <i>Bastiano de' Rossi</i> se
+chargea d'en préparer une qui pût être regardée comme classique. Il
+conféra les principales éditions entre elles et avec les six meilleurs
+manuscrits, et parvint à redonner au texte de cette élégante traduction,
+sa pureté primitive. C'est se savant philologue qui a réduit l'ouvrage
+dans la forme où il est aujourd'hui.</p>
+
+<p><a href="#n6">Page 167, ligne 10.</a> «<i>Villani</i>, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait
+mention de cette cérémonie, dans laquelle <i>Zanobi</i>, la couronne sur la
+tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous
+les barons de l'empereur.» Il compare ensuite <i>Zanobi</i> avec Pétrarque,
+qui avait reçu le même honneur à Rome; il reconnaît que Pétrarque lui
+était supérieur, et avait traité de plus grands sujets; qu'il avait
+aussi écrit davantage, parce qu'il avait commencé plus tôt, <i>et avait
+vécut plus long-temps</i>. «Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est
+pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages étaient peu
+connus <i>pendant leur vie</i>; et, quoiqu'ils fussent agréables à entendre,
+les talents théologiques <i>de nos jours</i> les font regarder comme de peu
+de valeur au jugement des sages: <i>Le virtu' theologiche a' nostri di le
+fanno riputare a vile nel cospetto de' savii</i>.» Le jugement des sages a
+varié depuis ce temps-là, du moins à l'égard de l'un de ces deux poëtes.
+On doit pourtant observer que <i>Villani</i> ne parle ici que de poésies
+latines; mais ce passage donne lieu à une autre observation. Mathieu
+<i>Villani</i>, qui mourut en 1363, parle de <i>Zanobi</i> et de Pétrarque comme
+s'ils étaient morts tous deux depuis long-temps. Cependant <i>Zanobi</i> ne
+mourut que deux ans avant Mathieu, et Pétrarque survécut à ce dernier
+plus de dix ans. <i>Villani</i> aurait-il vécu et écrit beaucoup plus
+long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquième
+livre de son Histoire aurait-il été altéré, peut-être même interpollé,
+dans des temps postérieurs, par quelque théologien zélé pour l'honneur
+de sa science? L'une ou l'autre de ces conséquences est certaine, et
+plus vraisemblablement la dernière; c'est une question sur laquelle je
+ne puis m'arrêter, et que je me borne à présenter aux bons critiques
+italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. <i>Zanobi</i>, couronné en
+1355, meurt en 1361; Mathieu <i>Villani</i> en 1363, et Pétrarque en 1374
+seulement. Mathieu, arrêté par la mort dans la composition de son
+histoire, en a laissé onze livres: le passage que je suspecte est dans
+le cinquième. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de <i>Zanobi</i>, mort
+depuis si peu de temps, et de Pétrarque, vivant encore, comme il en est
+parlé dans ce passage? <i>E nota che</i> IN QUESTO TEMPO <i>erano due
+eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca età.
+L'altro c'</i> HAVEA. <i>nome messere Francesco di ser Petraccolo</i>... ERA <i>di
+maggiore eccelenzia, e maggiori e più alte materie compose, e più, però
+ch' e'</i> VIVETTE PIU LUNGAMENTE, <i>e cominciò prima. Ma le loro cose</i>,
+NELLA LORO VITA <i>a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono
+dilettevoli a udire, le virtù theologiche</i> A' NOSTRI DÌ, <i>le fanno
+riputare a vile nel cospetto de' savii</i>. Je persiste donc à regarder ce
+trait comme une interpollation théologique, faite dans le texte de
+<i>Villani</i>.</p>
+
+<p><a href="#n7">Page 169, addition à la note(213).</a>--<i>Zanobi</i> avait commencé dans sa
+jeunesse un poëme à louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit
+que Pétrarque traitait le même sujet, il l'abandonna aussitôt. On a de
+lui une traduction assez élégante en prose des <i>Morales de S. Grégoire</i>;
+il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe
+sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conservée en manuscrit à
+Milan, dans la bibliothèque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer
+à <i>Zanobi</i>, par quelques personnes, un poëme sur la sphère, qui n'existe
+pas.</p>
+
+<p><a href="#n8">Page 262, ligne 3 et suiv.</a> «C'est de son école (d'Emmanuel Chrysoloras),
+que sortirent <i>Ambrogio Traversari</i>... <i>Palla Strozzi</i>, etc.» Ce dernier
+ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de
+Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des
+lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littéraire, et dans
+l'histoire politique. Depuis le commencement du siècle jusque vers l'an
+1434, on le voit remplir dans cette république, des ambassades et
+d'autres grands emplois. C'est à lui que Florence dut le rétablissement
+de son Université. Sa maison fut pendant plusieurs années l'asyle de
+Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. <i>Palla Strozzi</i>
+le soutint par ses libéralités, jusqu'au temps où Thomas passa dans la
+maison des Médicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer à Florence
+Emmanuel Chrysoloras. Il manquait à ce savant des livres grecs pour
+servir de texte à ses leçons; <i>Palla Strozzi</i> en fit venir de Grèce un
+grand nombre à ses frais, et en fit présent à son maître. Il était, en
+un mot, rival de Cosme de Médicis, en amour des lettres et en
+libéralité; malheureusement il l'était aussi en politique; il fut un des
+principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi
+du bannissement des chefs du parti contraire. <i>Palla Strozzi</i>, exilé à
+Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de
+forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours
+des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote
+sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est
+inconnu, lui faisait dans la même langue d'autres lectures, et il ne se
+passait point de jour où il s'exerçât lui-même à traduire du grec en
+latin. Le pouvoir toujours croissant des Médicis empêcha qu'il fût
+jamais rappelé dans sa patrie. Il mourut à Padoue en 1462, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p>
+
+<br>
+
+<h5><span style="text-decoration: overline">MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N°. 27.</span></h5>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+***** This file should be named 31720-h.htm or 31720-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31720/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..4cf6038
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #31720 (https://www.gutenberg.org/ebooks/31720)