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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), par P. L. Ginguené</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (3/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE,</h1>
+
+<h2>PAR P. L. GINGUENÉ,</h2>
+
+<h3>DE L'INSTITUT DE FRANCE.</h3>
+
+<h3>SECONDE ÉDITION,</h3>
+
+<h5>REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,<br>
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE<br>
+PAR M. DAUNOU.</h5>
+<br>
+<h3>TOME TROISIÈME.</h3>
+<br>
+
+<p class="mid">À PARIS,<br>
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br>
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.<br>
+M. DCCC. XXIV.</p>
+
+<br><br><hr class="full"><br>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p class="mid">BOCCACE.</p>
+
+<p class="mid"><i>Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages,
+autres que le Décameron</i>; en latin, <i>Traités mythologiques, historiques,
+etc.; seize Églogues</i>; en italien, <i>Poëmes; Romans en prose; la Vie du
+Dante; Commentaire sur la Divina Commedia</i>.</p>
+
+<p>L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y
+produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus
+heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils
+prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils
+arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit
+aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni
+donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même
+comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier
+des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le
+genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il
+le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier
+rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.</p>
+
+<p>Jean Boccace naquit en 1313<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, d'une famille estimée dans le commerce,
+originaire de <i>Certaldo</i>, château situé à vingt milles de Florence, au
+bord de la rivière d'<i>Elsa</i>, dans une vallée qui, du nom de cette
+rivière, a pris le nom de <i>Val d'Elsa</i>. Son père, nommé <i>Boccaccio di
+Chellino</i>, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de
+ses aïeux, quitta <i>Certaldo</i> pour aller s'établir à Florence, où il
+acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son
+nom les mots <i>da Certaldo</i>, il n'était point né dans ce château; il
+voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa
+famille. <i>Boccaccio di Chellino</i>, appelé à Paris par les affaires de son
+commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean
+Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à
+Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un
+grammairien habile, nommé <i>Giovanni da Strada</i>. Il annonça bientôt les
+dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces
+pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de
+la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en
+vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de
+son âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Storia della Letter. ital.</i>, t. V, l. III, p.
+441.</blockquote>
+
+<p>Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un
+littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était
+lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le
+plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la
+tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à
+Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui
+continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de
+satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à
+Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances
+inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années
+toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses
+occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination.
+Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour
+s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge
+de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. En parcourant les
+curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce
+monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se
+déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets
+de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace,
+Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua
+plusieurs fois la <i>Divina Commedia</i>, et l'une de ses premières
+compositions poétiques fut peut-être celle des <i>Arguments</i> de ce
+poëme<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la
+bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir
+des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> 1333.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> On trouve ces <i>Argomenti</i> parmi les <i>Rime liriche del
+Boccaccio</i>, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802,
+in-8. Le même M. Baldelli (<i>Vita di Giovanni Boccaccio</i>, Firenze, 1806,
+in-8.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur
+celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les
+enfants le nommaient déjà <i>le poëte</i>, son père, dans un de ses voyages,
+put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand
+poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit,
+pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa
+jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet
+âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses
+preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il
+rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant.
+<i>Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí
+adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit</i>. Cela peut
+vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait
+profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître.
+<i>Adalescentul</i> ne convient guère à un enfant de sept ans. On est
+cependant porté à adopter l'opinion.</blockquote>
+
+<p>Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement
+passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea
+seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui
+obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes
+célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des
+Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux
+lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude
+de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit
+en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était
+intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette
+langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus
+hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt
+l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé
+Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la
+philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût
+fait de grands progrès.</p>
+
+<p>Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un
+spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut
+témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi
+Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Il
+entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et
+l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe
+extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à
+Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation
+généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment
+naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la
+tendre affection d'un ami.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> 1341.</blockquote>
+
+<p>Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement
+d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne
+donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle
+figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville
+où la corruption des mœurs était extrême, il avait mis peu de réserve et
+peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une
+église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune
+princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou
+huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté
+parfaite les talents et les qualités les plus aimables<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Devenu
+amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une
+autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si
+souvent désignée sous le nom de <i>Fiammetta</i>, et c'est pour elle qu'il
+composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé <i>Filocopo</i>.
+Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la <i>Théséide</i>, comme le dit
+le comte Mazzuchelli<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, il le composa aussi pour elle: il lui dit même
+dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra,
+dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à
+eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de
+leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu
+contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans
+ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse
+peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une
+de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt
+comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de
+rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout
+est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des
+reines, et Marie, déguisée sous le nom de <i>Fiammetta</i>, n'a l'air que
+d'une femme galante, comme tant d'autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Voyez <i>Vita di Giov. Boccaccio</i>, p. 22, et à la fin de
+ouvrage, <i>Illustrazione quinta</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Scrittor. ital.</i>, vol. II, part. III, p. 1317.</blockquote>
+
+<p>Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et
+ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.
+Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps
+de la tyrannie du duc d'Athènes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, envoyé par le roi de Naples aux
+Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de
+sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et
+le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses
+n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à
+tous ces mouvements. Le souvenir de <i>Fiammetta</i>, et la composition de
+quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource
+contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres
+l'<i>Ameto</i> ou l'<i>Admète</i>, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant
+son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins
+nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son
+amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans
+d'absence<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa
+fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans
+corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt
+l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus
+terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la
+paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> 1342.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Gaultier de Brienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> 1344.</blockquote>
+
+<p>Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics
+n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des
+cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace
+continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans
+ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine
+Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,
+aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la
+conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs
+endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses
+malheurs;<a name="n1" id="n1"></a> bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui
+en furent la suite, le rappelèrent à Florence<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, où il resta désormais
+fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part
+qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui
+illustraient alors cette république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> 1350.</blockquote>
+
+<p>L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son
+triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé.
+Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla
+au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel
+honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura
+autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux
+littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette
+amitié. Les nœuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante,
+quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le
+décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la
+première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et
+ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande
+considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux
+personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état
+républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par
+le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à
+enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il
+ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été
+l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son
+fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des
+ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des
+seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,
+marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie
+pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur
+ambassadeur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV
+y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour
+concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se
+comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en
+ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des
+Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de
+la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore
+député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome,
+où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> 1352.</blockquote>
+
+<p>Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la
+supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins
+équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il
+s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne
+connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles
+lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé,
+qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.
+Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne
+sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi
+d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce
+qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus
+de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la
+prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli,
+les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui
+avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second
+en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans
+ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du
+<i>Décameron</i>. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à
+Florence, trois ans après son retour<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Le bruit que fit cette
+publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle
+fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il
+jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore
+fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et
+que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> 1353.</blockquote>
+
+<p>En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire,
+il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues
+anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à
+grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'œuvre qui avaient pu
+échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il
+faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver
+des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il
+visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il
+recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa
+main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait
+pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,
+d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un
+copiste de profession en eût autant écrit<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Dans une excursion qu'il
+fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée
+plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours
+réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens
+manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque
+reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y
+avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux
+fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il
+en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La
+douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des
+moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient
+un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des
+psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et
+aux enfants<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que
+trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que,
+si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on
+leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, <i>Vita del
+Boccaccio</i>, p. 127.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <i>Benvenuto da Imola</i>, Comment. sur Dante, <i>Paradis</i>, c.
+22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p.
+113.</blockquote>
+
+<p>En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace
+ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son
+ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait
+encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches
+présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité
+littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de
+Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux
+écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent
+du <i>Traité de S. Augustin sur les Psaumes</i>. Enfin, dans une visite qu'il
+lui fit à Milan<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point
+vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux
+au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à
+Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de
+son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les
+ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,
+ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya
+l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> En 1359.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit,
+précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°.
+3199.</blockquote>
+
+<p>Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la
+littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux
+amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,
+quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce
+Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour
+Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et
+l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait
+traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le
+plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de
+Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où
+il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de
+l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il
+part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette
+ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le
+décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il
+persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il
+loge dans sa propre maison.</p>
+
+<p>Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à
+Florence<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la
+langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à
+son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus
+sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en
+tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes
+d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction
+latine<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de
+Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par
+l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres
+grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts,
+tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à
+tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit
+enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur
+florentin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits
+grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la
+générosité de Boccace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour
+Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il
+regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête,
+dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de
+manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de
+l'<i>Odyssée</i>. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une
+copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par
+la réponse de Pétrarque, que celle de l'<i>Odyssée</i> n'était pas finie.
+(<i>Senil.</i>, l. V, ép. <span class="sc">i</span>.) Cependant cette traduction existait en entier,
+ainsi que celle de l'<i>Iliade</i>, dans l'abbaye Florentine, du temps de
+l'abbé Mehus. (voyez <i>Vit. Ambr. Camald.</i>, p. 273); et l'<i>Odyssée</i>
+seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis
+(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois
+vers, dans une note sur le premier des éclaircissements
+(<i>Illustrazioni</i>) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Giannozzo Manetti.</blockquote>
+
+<p>Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue,
+qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il
+devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs
+hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de
+grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une
+connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses
+ouvrages d'érudition<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, qui prouvent que le vrai sens des termes lui
+échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les
+leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées
+plus que des mots<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre
+le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour
+des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués
+s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de
+colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore
+étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps
+avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et
+dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète
+encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la
+destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la
+renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace,
+donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce
+qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas
+moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les
+îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups
+d'un vainqueur ignorant et barbare.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>Vita del Bocc.</i>, p. 139, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les
+plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit
+oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces
+dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout
+depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un
+dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,
+son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses
+goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et
+qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent
+alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas
+ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses
+livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace
+refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car
+il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et
+qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y
+obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir
+partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est
+d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes
+richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et
+une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un
+ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous
+enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma
+plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec
+vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira
+abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison.
+Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus
+encore, si vous en doutez<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.» Boccace n'accepta point ces offres
+généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si
+bon cœur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus,
+accompagné d'un redoublement d'amitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Petrarch., <i>Senil.</i>, l. I, ép. 4, tout à la fin.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était
+question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la
+licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui
+parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute
+l'autorité d'un père.</p>
+
+<p>Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent
+peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait
+singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa
+maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait
+pas<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la
+part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui
+n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la
+permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où
+il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits, et lui fit des
+remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur
+son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a
+chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à
+la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous
+mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce
+chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père
+Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage
+tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il
+lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être
+connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des
+commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il
+irait ensuite trouver Pétrarque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Il se nommait <i>Giovacchino Ciani</i>.</blockquote>
+
+<p>Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation
+de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la
+réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa
+bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit
+part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à
+Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété,
+mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des
+mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la
+prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux
+vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace,
+c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,
+dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la
+sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la
+Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce
+moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir
+rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je
+dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses
+mœurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de
+s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de
+l'orateur, serviront à m'éclairer<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> <i>Petrarc. Senil</i>, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette
+longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus
+haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée
+comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date
+du 29 mai, t. VII, page 228.</blockquote>
+
+<p>C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors
+que Boccace prt l'habit ecclésiastique<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et qu'il voulut se livrer à
+l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture
+légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que
+cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des
+conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.
+Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le
+grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu
+d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du
+maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il
+fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si
+peu dignes de lui<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, le grand sénéchal prit avec lui des airs de
+hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la
+bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir
+long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière.
+Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et
+alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts
+qu'il venait d'éprouver<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Il y demeura trois mois, et put comparer à
+loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité
+accordée par l'orgueilleuse grandeur<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il
+était fils naturel. Manni nous apprend (<i>Istoria del Decamerone di Giov.
+Boccac.</i>, Florence, 1742, in-4., p. 14), que Joseph Marie Suarès,
+camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des
+recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième
+siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute
+sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se
+procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin,
+secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la
+recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M.
+Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant
+d'autre. Voyez <i>Vita del Boccac.</i>, p. 164, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les
+muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. <i>Prose
+di Dante e di Baccaccio</i>, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle
+idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce
+temps-là!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> 1363.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par
+la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait
+besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position
+est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le
+premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite
+maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus
+précieux que ne serait un riche palais<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. C'est là que, dans une
+entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa
+même ses ouvrages en langue latine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, qui lui ont obtenu, pendant deux
+siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La
+considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa
+retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux
+ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome,
+dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour
+pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de
+Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra
+dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui
+semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint
+pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part
+d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa
+réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean
+Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses
+vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux
+ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que
+lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce
+prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection
+de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence
+et dans la pureté de sa foi<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille
+des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses
+propres armes, et y fit sculpter cette inscription:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Has olim exiguas coluit Boccatius œdes<br>
+ Nomine qui terras occupat, astra, polum.</i>
+</div></div>
+
+Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le
+dessin, <i>ub sup.</i>, p. <span class="sc">ii</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> <i>De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis</i>,
+etc.; <i>de casibus virorum et fœminarum illustrium; de Claris
+mulieribus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une
+fondation ecclésiastique, <i>Confidens quam plurimum</i>, disait cet évêque,
+<i>de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de
+Certoldo, civis et clerici florentini</i>. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.
+191, note.</blockquote>
+
+<p>Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui
+l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il
+croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti,
+qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son
+ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui
+rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son
+esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de
+Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où
+il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature.
+Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son
+compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de
+Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance
+ce long voyage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>: sa confiance était mal placée: l'abbé<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> évita même
+sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les
+embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant
+à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur
+l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à
+l'occasion de ce malheureux voyage<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> 1370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Il s'appelait <i>Niccolò di Montefalcone</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> On trouve dans la Préface des Nouvelles de <i>Franco
+Sacchetti</i>, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue
+entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit
+en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec
+plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de
+Calabre. <i>Vita di Giov. Bocc.</i>, p. 195, note.</blockquote>
+
+<p>De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les
+désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque
+mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte
+d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du
+premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la
+tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous
+côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son
+service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait
+souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore
+augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en
+jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à
+Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a>
+ 1373.</blockquote>
+
+<p>À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne,
+accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le
+rendit un objet dégoûtant pour lui-même<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Ses forces furent bientôt
+comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui
+permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise
+terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans
+une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une
+révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état,
+quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque
+d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu
+d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait
+professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à
+son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les
+injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son
+ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la
+place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir
+par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le
+sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement <i>la divina
+Commedia</i>, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les
+beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette
+chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré
+sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si
+bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit
+aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans
+l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est
+indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> <i>Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli
+la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini,
+ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'
+sintomi i più sinistri</i>, etc. M. Baldelli, <i>Vita di Giov. Bocc.</i>, p. 199
+et 200.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces
+lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de
+temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le
+frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il
+appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de
+Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,
+de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son
+testament.</p>
+
+<p>«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt
+donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec
+vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers
+adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie
+la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et
+ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de
+langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il
+pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, où il
+continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais,
+continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre
+lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant
+presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa
+probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses
+vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de
+l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur
+cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par
+les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux
+innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit
+être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre
+épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus
+amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que
+l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu,
+lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble
+cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le
+temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne,
+dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu,
+non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera
+désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.
+On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même
+que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de
+Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent
+le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute
+point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus
+éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de
+loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en
+lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs
+entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les
+sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des
+villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits
+des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a
+pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En
+effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie
+de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu
+l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes,
+s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>In avitum Certaldi agrum.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par
+l'abbé Mehus, <i>Vita Ambros. Camald.</i>, pag. 203-205.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir
+combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue
+comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait
+deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et
+pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de
+lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient
+chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt
+commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient
+ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les
+communications, les conseils et les doux épanchements de
+l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la
+campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il
+mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore
+jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de
+soixante-deux ans.</p>
+
+<p>Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il
+dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux
+neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable
+est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis
+avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain
+père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et
+sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont
+ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle
+suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et
+orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de
+Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les
+ornements et les livres<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. On remarque aussi dans ce testament qu'il
+n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa
+jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui
+présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à
+Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en
+quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont
+médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que
+Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Patria Certaldum, studium fuit alma poësis</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Voyez Mehus, <i>Vita Ambr. Camald.</i>, p. 288.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.<br>
+ Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum<br>
+ Mortalis vitœ, Genitor Bocchaccius illi,<br>
+ Patria</i> etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant
+pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et
+surtout <i>Franco Sacchetti</i>, firent des vers à sa louange. Il fut frappé
+deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans
+après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui
+ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans
+l'église de <i>Sancta-Maria del Fiore</i>; mais ce projet ne fut exécuté pour
+aucun de ces trois grands hommes.</p>
+
+<p>Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour
+du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour
+de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune
+ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés
+vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit.
+Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les
+autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de
+ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec
+les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant
+pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout
+dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de
+sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage
+rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa
+taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa
+conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie,
+l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il
+ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à
+répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.</p>
+
+<p>Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son <i>Traité de
+la généalogie des Dieux</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis
+qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de
+Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en
+quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce
+que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système
+mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres
+particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux
+demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux.
+Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs,
+contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les
+moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite
+ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le
+quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y
+rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire,
+de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait
+entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut
+sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> <i>De Genealogiâ Deorum</i>, lib. XV.</blockquote>
+
+<p>Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, eut alors, et
+dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce
+temps lui prodiguèrent les plus grands éloges<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; toutes les
+bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut
+inventé, les éditions se multiplièrent rapidement<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>: cela devait être.
+Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites
+et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de
+lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même
+sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition
+plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce
+qu'a dit Louis Vivès<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, que ce livre, où Boccace a rassemblé en un
+seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne
+pouvait l'attendre de son siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> En 1373.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> L'une des premières éditions porte ce titre: <i>Genealogiæ
+Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum
+Hierusalem et Cypri regem</i>; et à la fin du volume <i>Venetiis impressum
+anno salutis</i>, 1472, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> <i>Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam
+illo erat sæculo sperandum</i>. Ludov. Vives, <i>de Tradend, Disciplin.</i></blockquote>
+
+<p>On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre
+sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les
+étangs, et les différents noms de mer<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. On le trouve ordinairement,
+et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent.
+Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put
+être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les
+notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve
+expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des
+montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans
+les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les
+variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les
+différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les
+erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,
+Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris</i>, imprimé à Venise,
+en 1473, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le
+premier est un Traité <i>Des infortunes des Hommes et des Femmes
+illustres</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux
+personnages de son temps. Le second est intitulé: <i>Des Femmes
+célèbres</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de
+Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait
+beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus
+fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions,
+une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et
+entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla
+son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut
+jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du
+Traité de Pétrarque, intitulé: <i>Des Choses mémorables</i>; mais la latinité
+n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de
+celle des bons siècles de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> <i>De casibus Virorum et Fæminarum illustrium</i>, lib. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> <i>De claris Mulieribus</i>.</blockquote>
+
+<p>Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la
+prose. Boccace a laissé seize églogues<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>, dont plusieurs sont assez
+longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont
+particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à
+la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi
+difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la
+troisième églogue est intitulée <i>Faunus</i>, et ce Faune, qui est le
+principal interlocuteur, est <i>Francesco degli Ordelaffi</i>, seigneur
+d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui
+avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour
+le séjour des forêts<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. Il eut des aventures extraordinaires, dont
+l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion
+plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si
+l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La
+quatrième est intitulée <i>Dorus</i>; sous ce nom, le poëte a voulu désigner
+Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine
+Jeanne, qui était fugitive comme lui<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, est le sujet de cette églogue.
+Boccace nous apprend lui-même<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> que, comme Louis était sans doute
+dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec
+<i>doris</i>, signifie amertume, il lui a donné le nom de <i>Dorus</i>. Il y a
+deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Imprimées à Florence, par <i>Philippo di Giunta</i>, 1504,
+in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Ces explications des Églogues de Boccace ont été données
+par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées
+en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié
+tous les passages relatifs à ces mêmes explications, <i>Istor. del
+Decamer.</i>, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une
+Dissertation historique de <i>Domenico Antonio Gondolfo</i>, de l'ordre des
+Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704,
+in-4., à l'article de frère <i>Martin de Signa</i>, à qui elle fut adressée
+par l'auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,
+pour venger le meurtre de son frère André.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Dans la lettre citée ci-dessus.</blockquote>
+
+<p>Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce
+que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien
+reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand
+sénéchal<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce
+que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre <i>De
+l'Amitié</i>. La cinquième églogue a pour titre <i>Sylva cadens</i>, la forêt
+tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre,
+mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et
+tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette
+forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes
+et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue
+est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus <i>Dorus</i>, mais
+<i>Alcestus</i>, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se
+portait avec ardeur à la vertu. Or, <i>alce</i>, en grec, selon Boccace,
+signifie vertu; et <i>æstus</i>, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela
+est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du
+même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de
+si près.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Nicolas Acciajuoli.</blockquote>
+
+<p>Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples
+qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette
+république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés
+<i>Jurgium</i>, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est
+l'empereur, et la bergère <i>Florida</i>, qui est Florence; l'autre, qui a
+pour titre <i>Midas</i>, représente la tyrannie d'un maître avare; et le
+poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,
+ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième,
+l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement
+de l'empereur, sont indiqués par le titre de <i>Lipis</i>, attendu que ce
+mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>;
+et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme <i>Batrachos</i>,
+mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur,
+nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des
+grenouilles.» La dixième églogue est intitulée <i>la Vallée obscure</i>,
+parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais.
+L'interlocuteur <i>Lycidas</i>, désigne un tyran, du grec <i>lycos</i>, loup,
+animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur
+<i>Dorilas</i>, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le
+poëte a donné dans une autre églogue le nom de <i>Dorus</i> au roi Louis, et
+qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi,
+il appelle celui-ci, par diminutif, <i>Dorilas. Panthéon</i> est la titre de
+la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses
+divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son
+interlocuteur <i>Glaucus</i>, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,
+Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta
+tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.
+Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se
+jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs
+des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même,
+c'est-à-dire saint<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut
+avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du
+Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux
+que Boccace écrivit en langue vulgaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>Lipis grœcè, latinè dicitur anxietas</i>. Ub. supr.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq
+dernières Églogues. On peut les voir, <i>ub. supr.</i>, p. 60, 61 et 62. Je
+citerai pourtant ici la quinzième, intitulée <i>Philostropus</i>, de
+<i>philos</i>, ami, et <i>strepo</i>, tourner, convertir; Boccace y représente sa
+conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de
+<i>Philostropus</i>, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François
+Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs
+du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon
+à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et
+je me désigne moi-même sous le nom de <i>Thiplos</i>, qui peut aussi convenir
+à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses
+mortelles, parce que <i>thiphos</i>, en grec (il a voulu dire <i>typhlos</i>),
+signifie un aveugle.</blockquote>
+
+<p>La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie:
+<i>studium fuit alma poësis</i>. Nous avons cependant vu comment il traita
+ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne
+furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il
+livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté
+plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir
+essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être
+l'inventeur de l'<i>ottava rima</i>, forme poétique si heureuse, qu'un seul
+poëte excepté<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, elle fut ensuite adoptée par tous les épiques
+italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la
+poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le
+sonnet et la <i>canzone</i> étaient décidément appropriés au genre lyrique.
+La <i>terza rima</i> avait quelque chose de contraint et d'austère, et les
+repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès
+l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des
+six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des
+deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît
+s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate;
+et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense
+sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des
+anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour
+avoir été si généralement adoptée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Le Trissino.</blockquote>
+
+<p>On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la <i>Théséide</i> fut le premier
+poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère
+<i>Fiammetta</i>. C'est donc dans la <i>Théséide</i> que parut, pour la première
+fois, la forme harmonieuse de l'<i>ottava rima</i>, dont Boccace est
+généralement reconnu pour inventeur<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; et ce fut le premier poëme où,
+renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les
+fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des
+anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des
+aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent
+pour faire de la <i>Théséide</i> un monument littéraire qui ne sera jamais
+sans intérêt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Le Trissino, dans sa <i>Poétique</i>; le Crescimbeni, dans son
+<i>Hist. de la Poésie vulgaire</i>, et presque tous les auteurs italiens,
+attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,
+t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux
+Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens
+Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que
+l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient
+aux Toscans. <i>Prose</i>, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de
+l'Allacci (<i>Poeti Antichi raccolti da codici manoscr.</i>, etc., Napoli,
+1661), on trouve une <i>canzone</i> de Giovanni de Buonandrea, dont les
+quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes
+croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont
+été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur
+accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France,
+avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute
+entière, une de ces octaves citée par Pasquier (<i>Recherches de la
+France</i>, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
+<a name="n2" id="n2"></a>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Au Rinouviau de la doulsour d'esté<br>
+ Que reclaircit li doiz à la fontaine,<br>
+ Et que son vert bois, et verger, et pré,<br>
+ Et li rosiers en may florit et graine;<br>
+ Lors chanterai que trop m'ara grevé<br>
+ Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:<br>
+ Et fins amis à tort acoisonnez,<br>
+ Et moult souvent de léger effréez.
+</div></div>
+
+Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du
+comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu
+commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à
+en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la
+chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa
+<i>Théséide</i>, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.</blockquote>
+
+<p>Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en
+est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand
+épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue
+l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes
+Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces
+femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats
+contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine
+Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées
+en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre
+guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux
+guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à
+Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des
+guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer
+contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille
+rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés
+faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces
+derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang
+royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux
+le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et
+les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une
+prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la
+suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en
+cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent
+amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de
+leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.</p>
+
+<p>Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se
+donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et
+point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un
+contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au
+vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie
+échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé
+mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut
+recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il
+expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon,
+qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux
+paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même
+consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi
+que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les
+événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns
+aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les
+descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails,
+mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave
+y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a
+point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie
+soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui
+donner.</p>
+
+<p>Le <i>Filostrato</i> poëme en dix parties, aussi en <i>ottava rima</i>, est à peu
+près du même temps. Boccace l'adresse de même à <i>Fiammetta</i>, ou à la
+princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre
+la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps
+héroïques accommodée à la moderne. <i>Filostrato</i> n'est point le nom du
+héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme
+notre auteur; et il intitule son poëme <i>Philostrate</i>, nom composé, selon
+sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui
+signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur
+qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il
+en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est
+pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon,
+mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié
+dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à
+Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès
+de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède
+à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus.
+Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du <i>Décaméron</i> dans
+la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,
+est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à
+qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne
+pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi
+Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis,
+soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque
+trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon
+ou quelque autre oiseau de chasse.</p>
+
+<p>Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des
+Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans
+plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les
+Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont
+séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs
+avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de
+tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la
+consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable
+que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de
+jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le
+malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de
+penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir
+infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses
+sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa
+douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée,
+tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais
+amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour
+la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie.
+Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était
+pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête
+personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est
+rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La
+famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de
+son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient
+couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais
+il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui
+permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui
+se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les
+moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.</p>
+
+<p>On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes
+défauts que dans la <i>Théséide</i>. Peut-être a-t-il cependant plus
+d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et
+les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels
+que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est
+mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou
+texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça
+comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre
+éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.</p>
+
+<p>Le <i>Ninfale Fiesolano</i> est un petit poëme sans division de chants et de
+livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la
+même époque<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de
+l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les
+siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il
+est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées
+de la chasse, et vouées à la virginité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Manni (<i>Istoria del Decamerone</i>, p. 55), copié ensuite
+par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le
+chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme.
+Selon cette note, le <i>Ninfale</i> avait été composé en 1366; mais M.
+Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet
+ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le <i>Décaméron
+même</i>, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît
+probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les
+chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le
+mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.</blockquote>
+
+<p>Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,
+nommée <i>Mensola</i>, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par
+<i>Africo</i>, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se
+déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se
+baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à
+rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses.
+Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un
+rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au
+jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe
+coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au
+moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui
+passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la
+force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel
+événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à
+moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de
+couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de
+Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des
+collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y
+réunissent leur cours<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>Vita del Boccaccio</i>, p. 65.</blockquote>
+<a name="n3" id="n3"></a>
+<p><i>L'Amorosa visione</i> est un poëme d'un genre tout différent. C'est une
+vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce.
+Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on
+croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq
+parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre
+celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans
+les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la
+Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être
+est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et
+qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile
+singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des
+trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages
+fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit
+voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui
+va suivre prouve que c'est une fausse apparence.</p>
+
+<p>Ce poëme est en tercets ou <i>terza rima</i>, et partagé en cinquante chants
+ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie
+qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le
+Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que
+l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la
+première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement
+du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une <i>canzone</i>, en
+vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans
+lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de <i>Madama Maria</i> y
+est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait
+toujours: <i>Giovanni di Boccaccio da Certaldo</i>, et ce nom forme le
+dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par
+l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans
+le temps de ses amours avec <i>Fiammetta</i>, ou la princesse Marie. Or,
+Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie,
+et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux
+poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de
+supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.</p>
+
+<p>Le roman de Boccace, intitulé <i>Filocopo</i>, paraît être le premier ouvrage
+qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous
+l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en
+Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors
+mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de
+chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être
+écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et
+les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun
+rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, étaient
+de ce nombre; et Boccace, dans son <i>Filocopo</i>, ne fit qu'enrichir de
+quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa
+maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t.
+I, p. 230.</blockquote>
+
+<p>L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le
+deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis
+Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le
+pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa
+messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres.
+Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.
+Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans,
+n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en
+pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout
+simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et
+la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière
+au souverain Jupiter, <i>al sommo Giove</i>. Le Dieu de l'Achéron est fâché
+de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un
+chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie
+de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers
+romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et
+l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi
+marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les
+prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler
+ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et
+ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le
+champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur
+lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit
+l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend
+d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec
+des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son
+mari avait fait <i>au Dieu qu'on y adore</i>, pour en obtenir un enfant. Le
+roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui
+l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui
+est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte
+comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même
+jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première
+très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au
+tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa
+protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son
+palais, où elle la fait élever avec son fils.</p>
+
+<p>Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés
+de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur
+apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire
+<i>le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on
+doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de
+Vénus</i><a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette
+instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont
+amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur
+s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon
+dans le <i>saint livre</i>, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché:
+le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux
+jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous
+prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres.
+Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation,
+chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio
+supporte les siens avec courage. Il prend le nom de <i>Filocopo</i>, composé
+de deux mots grecs qui signifient <i>ami du travail</i>. Dans le cours de ses
+aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est
+accueilli par <i>Fiammetta</i> et par Caléon, son amant. Boccace s'est
+désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous
+celui de <i>Fiammetta</i>. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements,
+prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet
+sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve
+Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave.
+Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au
+feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en
+Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome,
+où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres
+familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du
+christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son
+père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et
+heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> <i>Filocopo</i>, l. II, §. II.</blockquote>
+
+<p>Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de
+Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé,
+plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants
+ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne,
+de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes
+ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou
+dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en
+espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous
+ses autres ouvrages<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>. Ce serait un exemple de plus des faux jugements
+de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse
+qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut
+plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le
+<i>Décaméron</i>, deux Nouvelles tirées du <i>Filocopo</i>, en y faisant des
+changements considérables<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Il eut l'air de les sauver comme d'un
+naufrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Voyez Girolamo Muzio, <i>Battaglie per difesa della Italica
+lingua</i>, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo
+Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Le Muzio, en avançant le fait, <i>loc. cit.</i>, n'indique
+point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux
+dans le cinquième livre du <i>Filocopo</i>. Dans ce livre, Fiammette tient
+une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et
+toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a
+treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la
+dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième
+Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit
+encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni,
+lui-même, qui devait bien connaître <i>le Battaglie</i>, et qui recherche,
+comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement
+historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du <i>Filocopo</i>.</blockquote>
+
+<p>La <i>Fiammetta</i>, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long
+que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,
+moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours
+avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous
+ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à
+<i>Fiammetta</i>, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur
+ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle
+souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte,
+selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit
+infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le
+reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions,
+le titre d'<i>Élégie</i>, et qui souvent est moins un récit qu'une
+complainte.</p>
+
+<p>Le <i>Corbaccio</i>, ou <i>Laberento d'Amore</i>, est une invective amère contre
+une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à
+l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses
+soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin
+elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son
+dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui
+l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le
+défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais
+délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient
+un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître
+un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce
+spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le
+conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal
+affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait
+été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise
+rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas
+moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu,
+le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son
+réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge
+mûr<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques
+en ont fait un cas particulier<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>: les éditions en sont
+très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est
+pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou
+même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve
+dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une
+plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un
+siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des
+lecteurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, <i>Vita del
+Boccaccio</i>, l. II, p. 121.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, <i>Elog. Vivor.
+Florent.</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>L'<i>Ameto</i>, ou l'<i>Admète</i>, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a,
+comme la <i>Théséide</i>, le mérite d'être le premier essai d'une invention
+nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont
+imité depuis Sannazar dans son <i>Arcadie</i>, le Bembo dans son <i>Asolani</i>,
+Menzini dans son <i>Académie tusculane</i>, etc. La scène est dans l'ancienne
+Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à
+son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces
+morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune
+chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou
+autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à
+ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté,
+de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé <i>Lia</i>,
+dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que
+tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces
+nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même
+expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, l'intention
+de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes;
+mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce
+n'est peut-être ce qui regarde <i>Fiammetta</i>. Elle se retrouve encore ici.
+Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons
+déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble
+point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre
+manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir
+concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je
+ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point
+d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout
+aussi obscur qu'auparavant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Celles de 1545 et 1558. <i>Venezia</i>, Gabriel Giolito. Voyez
+aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, <i>Vita di Bocc.</i>,
+p. 49, note.</blockquote>
+
+<p>L'<i>Urbano</i> est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric
+Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune
+villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et
+passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il
+obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de
+grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le
+reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman
+fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur
+qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut
+le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques
+qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>,
+auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes,
+et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un
+argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans
+après sa mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.</blockquote>
+
+<p>L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui
+avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration,
+Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement
+sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long
+de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de
+Florio, de Troïle ou de <i>Fiammetta</i>. On ne lit cependant pas sans
+plaisir cette vie, intitulée: <i>Origine, vita, e costumi di Dante
+Alighieri</i>; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux
+grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de
+confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est
+presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un
+ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur
+ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi
+quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes
+importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si
+illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature
+italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui
+les reçoit<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> <i>Vita del Bocc.</i>, p. 105.</blockquote>
+
+<p>Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du
+Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que
+dans le siècle dernier<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>, sous le titre de <i>Commentaire</i>. Elles
+remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au
+dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> fait un grand
+éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la
+prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de
+style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli
+d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous
+le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour
+reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre
+franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait
+ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il
+sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les
+vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour
+l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever
+jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans
+ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,
+habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;
+il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique,
+géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des
+Pères et des antiquités profanes et sacrées<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce
+titre: <i>Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante</i>,
+vol. V et VI des Œuvres de Boccace.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Pag. 204.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> <i>M. Baldelli</i> avoue ensuite, en homme de goût, que, dans
+ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement
+fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi
+dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il
+attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à
+l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale,
+il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour
+l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que
+l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des
+hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du
+monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient
+nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le
+premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans
+Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire
+lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition.
+La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de
+la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam
+et d'Ève, de Caïn et d'Abel.</blockquote>
+
+<p>Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce
+qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes
+ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que
+tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir
+aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque
+patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont
+comme ensevelies.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace.</i></p>
+
+<p>Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
+ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus
+universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un
+érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait
+des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des
+formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de
+poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements
+romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et
+qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration,
+le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
+nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale
+étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils
+étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans
+l'oubli presque total où ils sont plongés.</p>
+
+<p>D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un
+ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
+peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les
+femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>; auquel
+enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les
+regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il
+attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui
+avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un
+recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels
+il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors
+abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le
+premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait
+dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et
+l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Voyez le Prologue ou <i>Proemio</i> du <i>Décaméron</i>.</blockquote>
+
+<p>L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement
+auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
+matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans
+la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière,
+et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
+ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les
+places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples
+presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept
+jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église
+de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du
+triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses
+compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
+en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un
+lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des
+agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre,
+honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
+quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
+amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
+préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe
+aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne
+agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux
+et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter,
+danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer
+par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les
+gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
+tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose
+de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un
+ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque
+jour sa provision de récits.</p>
+
+<p>On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui
+gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les
+amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
+doit raconter<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
+est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix
+personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
+jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve
+ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix
+nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de <i>Décaméron</i>, formé
+de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple
+qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles
+qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
+pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de
+l'<i>ottava rima</i> pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou
+d'idylles en vers pour la pastorale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la
+liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
+seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs
+traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la
+troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
+d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient
+perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin
+malheureuse; ainsi de toutes les autres.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
+l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen
+naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un
+certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres
+divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
+dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant
+d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans
+l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, un roi,
+qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
+son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne
+son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt,
+conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un
+jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des
+histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Voyez, dans le tom. XLI des <i>Mémoires de l'Académ. des
+Inscrip. et Belles-Let.</i>, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
+manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.</blockquote>
+
+<p>Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et
+méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit
+l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
+des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de
+nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette
+alternative de récits et de résolutions contradictoires qui
+s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
+roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
+maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue,
+qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la
+mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne
+doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition
+humiliante et publique.</p>
+
+<p>On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait
+le fond des <i>Mille et une Nuits</i> où la sultane Shéhérazade qui ne dort
+pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour
+l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de
+Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
+idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de
+temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires.
+Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits
+d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
+nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> fut successivement traduit en
+arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au
+douzième siècle, par un moine français nommé Jean<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>, sous le titre de
+<i>Dolopathos</i> ou de <i>Roman du Roi et des sept Sages</i>. Dans le même
+siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et en
+prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
+la forme et dans le nombre des Nouvelles<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. On y en reconnaît trois du
+<i>Décaméron</i>: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
+mains le <i>Delopathos</i> latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de
+rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
+parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore
+quand il imite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Voyez la Notice de M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. 554.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> De l'abbaye de Haute-Selve, <i>Alta-Silva</i>, ordre de
+Citeaux, diocèse de Metz.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Voyez Du Verdier, <i>Biblioth.</i>, au mot <i>Hébers</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Cette traduction en prose du <i>Dolopathos</i> s'est conservée
+en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n°. 7974, in-4., vélin,
+écriture du treizième siècle; autre, n°. 7534, etc. On a cru que le
+poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
+dans la <i>Bibliothèque</i> de Du Verdier, <i>loc. cit.</i>, dans le <i>Recueil des
+anciens Poëtes français</i>, du président Fauchet, et dans le
+<i>Conservateur</i>, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p.
+557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on
+appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien
+fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers,
+et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un
+style différent du sien. Le roman latin des <i>Sept</i> <i>Sages</i> a été
+imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de <i>Historia de Calumniâ
+novercali</i>. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé
+le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
+Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits
+qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (<i>Sylloge
+Annotationum in Petronium, Helenopoli</i>, 1615, in-8., page 689). Deux ans
+après la publication de l'<i>Historiade Calumniâ novercali</i>, il en parut
+une version française sous ce titre: <i>Livre des Sept Sages de Rome</i>,
+Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le
+traducteur, en annonçant que <i>cette translation est nouvellement faite</i>,
+prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec
+l'ancien <i>Dolopathos</i>, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres
+traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le
+tout, la Notice de M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. 560 et suiv.</blockquote>
+
+<p>C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en
+effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat,
+on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé
+jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
+sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de
+modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du <i>Dolopathos</i>
+d'Hébers, il y en avait encore dans le <i>Décaméron</i> quatre ou cinq dont
+les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
+d'Amiens<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les
+anciens conteurs français<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, que l'Italie, qui est si fière de son
+Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
+si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
+Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises
+par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> Le Grand
+d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé
+toutes les bornes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Du <i>Dolopathos</i> français, le trait de la Femme qui veut se
+jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
+dans le <i>Dolopathos</i> est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
+Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son
+Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
+Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère
+Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
+femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
+auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du
+Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain
+de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
+Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du
+provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> <i>Mém. de l'Acad. des Inscrip.</i>, tom. XX, pag. 375, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Dans la Préface de son <i>Recueil des Fabliaux et Contes des
+Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles</i>, Paris, 1766, 3
+vol. in-12.</blockquote>
+
+<p>Dans son Recueil de Fabliaux<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, dès qu'il voit le moindre rapport
+entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
+si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur
+du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que
+Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
+ses griefs<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat,
+et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à
+Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs
+lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
+Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup
+que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui
+il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour
+l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce
+marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à
+Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
+notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
+autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
+longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez
+multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas
+alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
+magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> Paris, 1779, 3 vol. in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Tom. II, pag. 288.</blockquote>
+
+<p>Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces
+emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de
+n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui <i>qui s'était
+enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée</i>,
+j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de
+s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur
+maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
+que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce
+dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
+parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
+il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de
+peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie,
+qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
+que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
+dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe,
+cette autre des anciennes Nouvelles<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>; en voici une prise de
+l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une
+tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été
+assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
+avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de
+ces emprunts?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> <i>Novelle antiche</i>.</blockquote>
+
+<p>Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il
+était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
+Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
+propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce
+Fabliau<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, mais qu'il l'a tiré du <i>Dolopathos</i> ou du <i>Roman des Sept
+Sages</i>. En effet, c'est un des trois contes<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, dont Fauchet et du
+Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
+l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
+nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que
+Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
+fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté,
+il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est
+avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>,
+que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même
+assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand
+nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle
+environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi
+positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons
+de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon
+Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en
+donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit
+consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui
+donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> <i>Ub. sup.</i>, p. 289.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Journ. VII, Nouv. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> 1787, in-8., p. 28.</blockquote>
+
+<p>Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la
+princesse Marie, et par ses ordres<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, il recueillit toutes les
+traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie
+le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
+n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le
+recueil de Cent Nouvelles anciennes, <i>Cento Novelle antiche</i><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, ou le
+<i>Novellino</i>, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à
+étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
+historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui
+semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui;
+mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté
+encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles,
+avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement
+du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques
+sujets<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques
+traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant
+point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus
+de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des
+anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût
+particulier de <i>Fiammetta</i>; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes
+orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas
+une des cent <i>Novelle antiche</i> n'a, ni dans le sujet, ni dans
+l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
+nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
+L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>: les
+Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs
+savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour
+celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché
+toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit
+anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.
+C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une
+éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
+dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> C'était ainsi qu'il avait écrit le <i>Filocopo</i> et la
+<i>Théséide</i>. Quant au <i>Décaméron</i>, la preuve des ordres qu'il avait
+reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans
+sa vieillesse, à son ami <i>Mainardo de' Cavalcanti</i>, maréchal du royaume
+de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait
+promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
+<i>Décaméron</i> de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami:
+«Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y
+trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos
+dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
+Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en
+prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard
+pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
+vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
+a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour
+m'excuser: Il a écrit en jeune homme, <i>et forcé par des ordres qui
+avaient toute autorité sur lui</i>.» (<i>Vita del Boccaccio</i>, p. 161 et
+162.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> <i>Libro di Novelle e di bel parlar gentile</i>, etc., imprimé
+en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à
+la fin du tom. II, p. 574.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la
+LXXIIe. du <i>Novellino</i>; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe.,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Le Grand d'Aussy a pourtant dit,dans son écrit sur les Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour
+l'inventeur de ces Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé
+dans l'Occident, ce genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme
+en beaucoup d'autres choses.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 63.</blockquote>
+
+<p>Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui
+lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont
+on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms
+de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman
+d'<i>Admète</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame
+Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche
+nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement
+conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même
+sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
+celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant
+pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du
+dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi
+ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la
+fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent
+long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces
+aventures sont le sujet de la <i>Théséide</i>, poëme que Boccace avait fait
+autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y
+a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée
+et Boccace ne font qu'un.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> <i>Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio</i>, etc.
+Firenze, 1742, in-4.</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le <i>Décaméron</i>
+fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
+et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de
+choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute
+avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
+années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout
+l'ouvrage<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de
+mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait
+pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême
+jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent
+licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
+qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la
+faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps.
+La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les
+idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout
+dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
+terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait
+sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un
+des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le
+mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
+contient le <i>Décaméron</i>, il en est peu dont on puisse parler avec
+quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque
+triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand
+peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les
+objets qui y sont représentés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
+1352 ou 1353.</blockquote>
+
+<p>Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
+</div></div>
+
+<p>a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient
+développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
+dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
+la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement
+dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste
+d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il
+suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
+était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si
+digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
+ornements de son histoire<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Chez les Romains, Lucrèce, dans le
+sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des
+tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à
+l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à
+décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle
+d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description
+presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
+troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
+quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses,
+décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
+souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
+études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
+sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs
+endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; mais il eut sous
+les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
+elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
+génie pour trouver les couleurs du tableau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Liv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
+lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de
+Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait
+copiés du premier. <i>Vita del Boccaccio</i>, p. 75, note 1.</blockquote>
+
+<p>Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit
+les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont
+vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
+ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
+observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la
+campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des
+Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
+vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes
+chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés
+sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les
+rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on
+avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait
+frappés.</p>
+
+<p>«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
+pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des
+funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
+Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les
+poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas,
+prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait
+un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se
+retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En
+voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches
+frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa
+s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait
+caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
+que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens
+et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
+choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on
+aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà
+ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte
+des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de
+négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»</p>
+
+<p>Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
+mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte,
+et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
+Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par
+Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois;
+mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en
+images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis
+par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les
+rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
+sixième livre et son poëme.</p>
+
+<p>Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
+poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
+venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
+Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec
+l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité
+l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des
+circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
+hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la
+suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où
+restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de
+la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.</p>
+
+<p>«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses
+étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se
+renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun
+malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
+buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et
+ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
+enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous
+les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
+au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand
+mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et
+de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
+ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de
+tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les
+nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans
+mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
+maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui
+fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était
+d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
+abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même.
+La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait
+et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que
+les malades.</p>
+
+<p>«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la
+vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme
+dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les
+autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne
+pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
+permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
+tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait
+seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
+odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer
+souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
+repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la
+puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres
+étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils
+disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
+Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
+plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs
+propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
+retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais
+plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand
+ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient
+bien encore les abandonnaient à leur tour<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
+Thucydide.</blockquote>
+
+<p>«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun
+voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
+ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point
+qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la
+femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à
+croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner
+leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades,
+dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de
+secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
+des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
+salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait
+d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
+demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
+servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
+cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des
+domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme,
+quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle
+fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service
+un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui,
+comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait.
+Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins
+d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
+et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des
+habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»</p>
+
+<p>Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les
+temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long
+les changements occasionnés par la peste dans la célébration des
+funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de
+voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
+la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne
+l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le
+portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés
+de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même.
+Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un
+très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de
+leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on
+entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des
+bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur
+sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
+appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de
+plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs
+à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à
+l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se
+fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite
+dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la
+classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs
+corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On
+les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus
+d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et
+le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux
+prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
+ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des
+premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
+avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
+cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
+ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
+du plus vil bétail.</p>
+
+<p>«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que
+celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les
+chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
+malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun
+domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se
+relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires
+ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
+leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler
+eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais
+s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
+moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
+animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de
+l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers
+les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la
+ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
+cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre,
+ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
+terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.</p>
+
+<p>«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
+grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
+remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de
+serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages,
+combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien
+d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
+Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de
+santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs
+compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre
+monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce
+que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
+opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions
+modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
+infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
+quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
+imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après
+nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste
+même, lorsque Boccace écrivit son <i>Décaméron</i>; et cette cause de
+désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
+et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence,
+et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.</p>
+
+<p>L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui
+avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris
+de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le
+talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
+ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien
+sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec
+les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière
+est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un
+grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
+pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a
+d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques,
+encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son
+ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce
+qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
+toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la
+même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur
+conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à
+faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud,
+son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
+dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et
+son caractère.</p>
+
+<p>Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines
+livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et
+crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant
+qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des
+seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
+dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières,
+souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux;
+des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
+miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de
+tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
+langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
+goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.</p>
+
+<p>Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des
+matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
+génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
+petites pièces, l'<i>École des Maris</i>, et <i>Georges Dandin</i>, qui est encore
+une école des maris, faisait-il du <i>Décaméron</i> un cas particulier. Ce
+n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques
+comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
+richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même
+les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et
+surtout dans Boccace.</p>
+
+<p>Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand
+maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour
+ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à
+les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation
+entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter
+l'ennui<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
+d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes
+qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
+chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
+peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de
+passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de
+charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance
+et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens
+qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances
+nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
+variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y
+reconnaissent, ainsi que dans l'<i>Admète</i> et dans le <i>Ninfale Fiesolano</i>
+du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des
+recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les
+lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite
+propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les
+paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît
+encore aux plans qu'il en a tracés<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> <i>Prose</i>, l. II, Florence, 1549, in-4., p. 89.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe
+joyeuse, un lieu nommé <i>Poggio Gherardi</i>; dans le magnifique palais
+qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle <i>Villa
+Palmieri</i> (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames
+(<i>delle Donne</i>), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les
+plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
+X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une
+petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
+reposer. (M. Baldelli, <i>Illustrazione III</i>, à la fin de la Vie de
+Boccace, p. 285.)</blockquote>
+
+<p>Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par
+les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
+qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue,
+c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens
+modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
+passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme
+de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du
+moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au
+même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme
+on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de
+Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et
+d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait
+donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les
+genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il
+serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>,
+Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
+plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes,
+il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
+grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours
+harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
+expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
+les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de
+l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand
+une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
+inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
+même à le cacher.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Pag. 80.</blockquote>
+
+<p>«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, naquit et s'accrut
+l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença
+à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on
+avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les
+auteurs florentins étudièrent le <i>Décaméron</i> comme le seul modèle à
+imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et
+les <i>Prose</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> du Bembo, et l'<i>Ercolano</i> de Varchi, et les
+<i>Annotations</i> des Académiciens, et les <i>Avertissements</i> de Léonard
+Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la
+langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
+lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés
+tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre
+jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
+composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués
+et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les
+plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
+son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
+était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
+d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
+l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa
+contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
+de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la
+grâce et de la clarté<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, et qui a produit, il est vrai, de
+très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de
+l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces
+écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et
+des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
+souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et
+du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les
+colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
+à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état
+de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un
+commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
+précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de
+leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes
+incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
+philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des
+faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans
+cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons
+aux imitateurs de Boccace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Pag. 90.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont
+point d'autre titre que <i>Prose</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
+auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé
+que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
+citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.</blockquote>
+
+<p>Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde.
+Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets
+d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont
+une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se
+sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
+de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en
+savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du <i>Décaméron</i> tout ce
+qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
+imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
+n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
+composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
+donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
+tenaient dans les mœurs.</p>
+
+<p>Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
+remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
+gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre
+choix. <i>Sigismond et Guiscard</i> est un des plus beaux morceaux de ce
+versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de
+Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
+amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans
+un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce
+vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père,
+barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir,
+forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique
+simplicité<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>, et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la
+poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur.
+Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
+Troubadour Cabestaing<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> et le roman du sire de Coucy, avait quelque
+chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la
+princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en
+écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille
+de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en
+quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
+tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard
+d'Arezzo la traduisit en prose latine<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>; Michel Accolti, son
+compatriote, en fit le sujet d'un <i>capitolo</i> ou chapitre en <i>terza
+rima</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers
+élégiaques latins<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs
+d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant,
+non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru
+devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
+faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
+intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la
+littérature anglaise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a>
+ Journ. IV, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a>
+ Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée,
+Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle
+qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que
+Manni l'a imprimée, <i>Istor. del Decamer.</i>, p. 308; mais il y a bien plus
+d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a>
+ Manni, <i>ub. supr.</i>, p. 247.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a>
+ <i>Ibid.</i>, p. 257.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a>
+ Manni, <i>ub. supr.</i>, p. 264.</blockquote>
+
+<p>Outre <i>Sigismonde et Guiscard</i>, Dryden a encore imité du Décaméron,
+<i>Théodore et Honorie</i>, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les
+acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; et <i>Cimon et
+Iphigénie</i><a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
+d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces
+deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même
+l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme
+en trois livres, sous le nom de <i>Palémon et Arcite</i>. Il l'a tirée du
+vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
+espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais il a été
+détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du <i>Décaméron</i> que
+Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en
+conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom
+du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et
+Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
+et Palémon sont les deux héros du poëme de la <i>Théséide</i>. Chaucer avait
+tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne
+connut pas. Il ne connut pas davantage le <i>Filostrado</i>; et voici ce qui
+le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé <i>Troïle et
+Criséide</i>; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut
+écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et
+Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros
+du <i>Filostrato</i>, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
+les incidents de ce poëme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Au lieu de Théodore, c'est <i>Nastagio degli Onesti</i>; et au
+lieu d'Honorie, la fille de messire Paul <i>Traversaro</i>. Journée V, Nouv.
+VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Journ. V, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Voyez Préface des <i>Fables ancient and modern.</i>, etc.,
+Dryden's works, vol., II.</blockquote>
+
+<p>Dryden s'est encore trompé en parlant de <i>Griselidis</i>, la dernière et la
+plus intéressante de toutes les Nouvelles du <i>Décaméron</i>. Celle fable,
+dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui
+elle parvint à Chaucer<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
+qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire
+italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
+dans cette erreur. Dans ses <i>Fables de Cantorbery</i> (<i>Cantorbery Tales</i>),
+ouvrage évidemment calqué sur le <i>Décaméron</i> de Boccace, Chaucer a mis
+cette Nouvelle sous le titre de <i>Fable du Clerc</i>, parce que c'est un
+clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
+fait dire à ce conteur dans le prologue<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>: «Je vais vous conter une
+fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
+et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je
+prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque,
+poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur
+l'Italie entière<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
+partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que
+Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui
+approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue
+et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où
+l'ami de Boccace venait de lire le <i>Décaméron</i> pour la première fois. Il
+était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de cette Nouvelle
+de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le
+plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
+traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une
+copie de sa traduction<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>: peut-être enfin est-ce aux éloges que
+Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque
+faire du <i>Décaméron</i> et de son auteur, qu'il dut la première idée de
+composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est
+ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et
+s'éclairent mutuellement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Préface des <i>Fables ancient and modern.</i>, etc., <i>ub.
+supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>I wol you tell a Tale which that I<br>
+ Lerned at Padowe of a worthy Clerk,<br>
+ As preved by his wordes and his werk:<br>
+ He his now ded and nailed in his cheste,<br>
+ I pray to God so yeve his soule reste.<br>
+ Franceis Petrark, the Laureat poete<br>
+ Highte this Clerk, whose rethoric swete<br>
+ Enlumined all Itaille of poetrie</i>; etc.
+</div></div>
+
+<p>Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
+critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou
+<i>proœmium</i> (<i>a proheme</i>), où il fait une description inutile du
+Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
+Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
+d'impertinente (<i>me thinketh it a thing impertinent</i>); elle n'est point
+dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y
+fit en la traduisant. (Voyez <i>Fr. Petrarchœ sp. Basil</i>, 1581, in-fol.,
+p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le <i>Publiciste</i> (24
+octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire
+allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
+n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait
+composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du <i>Décaméron</i> de
+Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre
+fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui
+règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec
+lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre
+autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
+<i>Multæ sunt mansiones in domo patris mei</i>. Je crois cependant que
+Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus
+encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui
+inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
+eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
+rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en
+personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses
+lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
+savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une
+goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces <i>peintures de caractères</i>, ou
+plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et
+allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si
+ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait
+le droit de les en blâmer.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de
+poésie, l'Italie entière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Voyez tom. II, p. 431.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
+conjecture en certitude.</blockquote>
+
+<p>Du <i>Décaméron</i> de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de
+patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de
+Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
+tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le
+même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait
+avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à
+éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont
+embrouillée<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
+Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
+manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
+connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
+depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent
+usage<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière
+simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à
+lui qu'elle appartient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire
+(Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur
+Rabelais, <i>Griselidis</i> était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la
+bibliothèque de M. Foucault, intitulé le <i>Parement des Dames</i>, et que
+c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son
+<i>Illustratione del Boccaccio</i>, en a restitué l'honneur aux Français.»
+Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
+Il dit (<i>Istor. del Decamerone</i>, p. 603): «Le fait a été regardé comme
+véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un
+ancien manuscrit intitulé le <i>Parement des Dames</i>, de la bibliothèque de
+M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note,
+Bouchet, <i>Annal. d'Aquitaine</i>, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
+«Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
+comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
+dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par
+un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de
+Bergame, qui, dans son <i>Supplément des Chroniques</i>, s'exprime ainsi: «Ce
+trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
+écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet
+ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
+Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que
+Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière
+analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même
+question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
+toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce
+Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre
+moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de
+quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de <i>Supplément des Chroniques</i>,
+à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit
+recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques,
+et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473.
+(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le <i>Décaméron</i> de
+Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions
+n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
+connaissait point. Son <i>Supplément des Chroniques</i> ne fut publié
+lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style
+et le peu de critique de l'auteur (Tirab., <i>loc. cit.</i>), il a été
+réimprimé un assez grand nombre de fois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Voyez ci-après, note 4.</blockquote>
+
+<p>Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la
+Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de
+Grisélidis<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est
+peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
+la même que le Fabliau <i>des Deux bons Amis</i><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Boccace n'y a fait,
+selon lui, que <i>quelques légers changements</i>. Il en a fait de bien
+importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à
+leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien,
+l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et
+plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une
+origine orientale<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
+sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
+d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point
+d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
+profusion dans Boccace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Journ. X, Nouv. VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.</blockquote>
+
+<a name="n4" id="n4"></a>
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> M. Chénier est du même avis, dans son <i>Discours sur les
+anciens Fabliaux</i>, imprimé dans le <i>Mercure de France</i>, au commencement
+de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la
+Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer
+ardemment la publication.</blockquote>
+
+<p>Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat
+d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
+envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient
+éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près
+d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais
+il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
+sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses
+parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus
+convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par
+un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les
+volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là,
+commence une seconde action, suite et complément de la première.
+Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à
+Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
+à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se
+déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le
+plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et
+ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé
+d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par
+la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, se fait
+connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
+devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le
+coupable lui-même pour l'amour d'eux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> <i>I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
+di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola</i>, etc. Bocc., <i>loc.
+cit.</i></blockquote>
+
+<p>Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue
+passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de
+Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
+dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
+plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il
+le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux
+violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
+deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où
+la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent
+dans le <i>Décaméron</i> entier, et par conséquent dans toute la littérature
+italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare,
+de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
+grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent
+encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un
+ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui
+de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
+savant Beroalde<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>; elle le fut encore par un jeune cardinal,
+petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.
+Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais
+ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la
+poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les
+produisant au grand jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Voyez sa traduction, Manni, <i>Stor. del Decamer.</i>, p.
+562.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Le cardinal <i>Ruberto Nobili di Montepulciano</i>, V. <i>ib.</i>,
+p. 583.</blockquote>
+
+<p>Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie
+de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il
+avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé
+entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
+de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
+contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
+Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
+parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>,
+est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait,
+par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui
+paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
+plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de
+graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne
+m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
+ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
+le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis,
+décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre
+patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une
+époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une
+dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la
+précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de
+sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même,
+j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même,
+toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
+la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais
+l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on
+avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit,
+qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent
+pas notre langue<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
+traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Voyez <i>Fr. Petrarchœ opera</i>, p. 540.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que
+Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
+Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte
+populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui
+ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
+des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à
+vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être
+écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre
+ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
+de plus fort.» <i>Ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié,
+d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
+libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
+ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se
+bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une
+franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
+femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes
+gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et
+une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même
+qu'elle n'était pas dans les mœurs. Ces libertés attaquaient souvent des
+objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles
+blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
+pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
+prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines
+diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais
+principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
+aussi étendues que violentes, dans divers endroits du <i>Décaméron</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>:
+je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
+qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses
+que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
+hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était
+pas tout-à-fait conforme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III,
+etc.</blockquote>
+
+<p>Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première
+Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra
+dans la première un coquin de <i>Ser Ciappelletto</i>, scélérat impénitent et
+endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de
+confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise,
+et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce
+dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession
+hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots,
+plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
+seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses
+rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend
+le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le
+Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
+sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
+celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
+craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage;
+mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis
+le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans,
+un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand
+scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout
+au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends,
+dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous
+les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre
+religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
+génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans
+cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
+respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement
+et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
+parlons plus.</p>
+
+<p>Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un
+autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
+Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
+ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine
+l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
+dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
+du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille,
+et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait
+laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté
+et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit
+de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau
+parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également
+vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il
+aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la
+préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
+parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même,
+ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses
+fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père
+mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour
+preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui
+embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait
+le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle
+l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données
+aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa
+loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question
+est encore indécise comme celle des trois anneaux.</p>
+
+<p>L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là
+d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être
+celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et
+la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions
+comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
+pays où le <i>Décaméron</i> parut, ce langage devait exciter un grand
+scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs
+autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie,
+mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru
+leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en
+le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme
+s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais,
+contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un
+très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi
+orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de
+lectures sur le <i>Décaméron</i>, où il s'est proposé de le justifier
+pleinement<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la
+première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il
+est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et
+combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
+mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
+dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des
+ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement
+répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans
+différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
+manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde
+Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de
+Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et
+presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi
+que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
+être les soutiens?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé,
+<i>Hist. du Décamér.</i>, pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag.
+433 à 453. M. Baldelli nous apprend, <i>Illustrazione IV</i>, pag. 322, que
+l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu
+communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de
+Boccace, dont je donne ici l'abrégé.</blockquote>
+
+<p>La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus
+graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que
+Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de
+ce livre <i>Des trois Imposteurs</i> qui a fait tant de bruit dans le monde,
+sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de
+cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une
+indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
+l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
+juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
+l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les
+siennes<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa
+brillante et merveilleuse éloquence<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Ses vives et fréquentes
+sorties contre les moines<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a> et la peinture qu'il a souvent faite de
+leurs bons tours<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a> l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes
+consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il
+croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses
+plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes
+que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même
+sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
+le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne
+tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
+s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 82, note I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> <i>E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per
+opera della sua miraculosa eloquenza</i>. M. Baldelli, <i>ub. supr.</i>, p.
+330.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Surtout dans la violente invective de <i>Tedaldo degli
+Elisei</i>, Journ. III, Nouv. VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
+I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
+Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, <i>ibid.</i>, Nouv. X, etc.</blockquote>
+
+<p>Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques.
+Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses
+Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> vient, au
+nom du baron messire Saint-Antoine<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, patron de son couvent,
+recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de
+Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
+voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de
+la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
+portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un
+perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.
+Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le
+tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
+à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
+l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de
+lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit
+remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du
+tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
+se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
+de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les
+reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite
+les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
+sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François,
+un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages
+en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
+diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de
+quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
+un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
+plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui
+avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
+été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une,
+tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement
+pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
+plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
+c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a
+voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
+le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur
+apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
+ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
+donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
+toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa
+main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
+voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires.
+Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde.
+Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence
+d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
+lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> <i>Frate Cipolla</i>, Journ. VI, Nouv. X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> <i>Del barone messer S. Antonio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> <i>Perciò che ancora</i>, dit Boccace avec son éloquence
+accoutumée, <i>non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
+trapassate in Toscana</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>,
+à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut,
+dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins
+qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
+laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables
+toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
+d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la
+forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits,
+dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manœuvres de ceux
+qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion
+les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa
+manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec
+l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force
+contre de semblables impostures<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et
+qui remplissent vingt grandes pages in-4. (433 à 453) de son livre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> M. Baldelli, <i>ub. supr.</i>, p. 334.</blockquote>
+
+<p>Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs,
+le <i>Décaméron</i>, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième
+siècle<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>, circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent
+à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie
+vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on
+croit de Florence<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, une seconde à Venise, l'année suivante, une
+troisième meilleure à Mantoue deux ans après<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, et, depuis lors, un
+grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les
+déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
+éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus
+en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
+échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes
+dans la place publique les <i>Décamérons</i>, les Dantes, les Pétrarques et
+tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
+brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
+rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> 1353.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+in-fol., en caractères inégaux et mal formés.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> <i>Mantova, Petr. Adam de Michaelibus</i>, 1472, in-fol. C'est
+cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
+anciennes.</blockquote>
+
+<p>Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
+succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun
+d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en
+éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de
+quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, la corruption du
+texte paraissait sans remède: les Juntes<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>, les Aldes eux-mêmes<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>
+firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
+lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui
+honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions
+les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et
+produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par
+les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle,
+tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de
+fort savants<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> qui prétendirent corriger le texte à leur manière et
+ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de
+Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et
+celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y
+eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze
+ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
+l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer
+ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus
+parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et
+sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
+consentit à des arrangements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Tels, entre autres, que <i>Niccolò Delfino</i>, patricien de
+Venise, 1516, Venise, <i>Gregor. de' Gregori</i>, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Firenze, <i>Filippo di Giunta</i>, 1516, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Venezia, <i>Aldo</i>, 1522, in-4. Cette édition est la
+meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de
+1527.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Tels que le <i>Dolce</i>, dans les trois éditions de
+<i>Giolito</i>, Venise, 1546, 1550 et 1552; le <i>Ruscelli</i>, Venise, 1552,
+etc.</blockquote>
+
+<p>Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle.
+Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de
+Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le
+grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie
+de Florence, qu'il chargea de faire au <i>Décaméron</i> les corrections qui
+seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde
+Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un
+dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet
+exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils
+jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
+discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces
+trois personnages. Le <i>Décaméron</i>, mutilé par leurs censures, fut
+renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés,
+passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages
+censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec
+Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et
+très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à
+Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette
+correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
+prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans
+après<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>; c'est l'édition dite <i>des Députés</i>. Elle est plus conforme
+que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs
+ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent
+bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en
+prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les
+endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y
+avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde
+correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte
+V, il fut expressément porté que le <i>Décaméron</i> serait corrigé de
+nouveau: ce qui fut exécuté en 1582<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, et ne satisfit pas davantage.
+Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
+Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
+en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les
+corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces
+premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies.
+Vouloir faire du <i>Décaméron</i> un livre entièrement orthodoxe, un livre
+dont on puisse dire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ La mère en prescrira la lecture à sa fille,
+</div></div>
+
+<p>est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> En 1573.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> Le grand duc François Ier. confia cette correction à
+<i>Leonardo Salviati</i>, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et
+formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des
+libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort,
+il n'échappa point à la critique, et <i>Boccalini</i> ne l'épargna pas dans
+sa <i>Pietra di Paragone</i>; mais <i>les Avvertimenti della lingua sopra il
+Decamerone</i>, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont
+un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue.
+Sur toutes ces vicissitudes que le <i>Décaméron</i> a éprouvées, voyez le
+livre de Manni, <i>Istoria del Decamerone</i>, part. III, p. 628 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de
+l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M.
+Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que
+les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
+langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec
+un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a
+peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de
+reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
+générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre
+auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit
+encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs
+et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les
+personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
+traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> <i>Vicende della Letteratura</i>, l. II, cap. 13.</blockquote>
+
+<p>Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût
+que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que
+Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent
+de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est
+permis de tout lire, on peut faire du <i>Décaméron</i> une de ses lectures
+favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des
+mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à
+l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les
+vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
+tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes,
+d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on
+peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
+à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
+variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de
+narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité,
+de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit
+nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à
+l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du
+quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études
+particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans
+le genre du</i> Décaméron; <i>grands poëmes à l'imitation de celui du Dante;
+dernières observations sur le quatorzième siècle</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
+générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation
+des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
+langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent
+presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres
+écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient
+eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs
+disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se
+perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes
+d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué
+l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, l'Arabe
+Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
+l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la
+théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les
+Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés,
+les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent
+découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la
+quantité des autres semblaient aller toujours croissant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> <i>De sui ipsius et multorum ignorantià</i>.</blockquote>
+
+<p>Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
+«Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
+aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
+bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous
+n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres
+inutiles<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne
+cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les
+promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des
+grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités
+des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
+des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
+célèbre école, en nomme un assez grand nombre<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Les auteurs italiens
+lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>; mais ceux dont il parle
+et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en
+sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, aussi profondément
+inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup
+perdu à ce qu'ils le fussent toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> <i>De Remed. utriusq. fortunæ</i>, liv. I, Dial. 46.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
+directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis;
+Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
+qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Voyez Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, l.
+II, c. I.</blockquote>
+
+<p>Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on
+ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était
+toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
+ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les
+Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
+Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
+part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de
+là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire
+XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il
+quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son
+retour<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI
+détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur
+avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et
+lui opposèrent l'anti-pape Clément VII<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>, source de ce grand schisme
+qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume
+de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu
+Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
+reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
+et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
+un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
+s'était souillée dans sa jeunesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
+27 mars 1378.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Robert, cardinal de Genève.</blockquote>
+
+<p>Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
+l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de
+cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
+des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
+mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui
+qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison
+funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il
+fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant
+déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal.
+Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué
+d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
+au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna
+François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour
+se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les
+immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr,
+en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces
+immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de
+lui donner place dans cette immense collection<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Tiraboschi, avec sa
+bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi,
+il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût
+en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je
+ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
+il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts
+pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes
+doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.»
+Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage
+Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Vol. XI, 10 juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, p. 128.</blockquote>
+
+<p>Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis
+Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant
+encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et
+des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie
+qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après
+avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré
+de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa
+patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de
+disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée
+dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps,
+mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était
+méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les
+théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs
+de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre
+des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison
+que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi
+dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de
+Duraz<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife
+intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé
+pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
+cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six
+d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
+échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
+arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
+Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
+ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se
+promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>:
+l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content
+d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à
+s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses
+cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
+vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut
+massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
+tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq
+des cardinaux, y compris Louis Donato<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>. Il eût été plus heureux,
+s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa
+théologie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 130.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> V. <i>Abrégé de l'Hist. ecclés.</i>, Berne, 1767, vol. II, an.
+1385.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Voy. <i>Abrégé de l'Hist. ecc.</i> etc. Voy. aussi <i>Abrégé
+chronologique de l'Hist. ecclés.</i> Paris, 1751, vol. II, même année.</blockquote>
+
+<p>La fin non moins déplorable du poëte astrologue, <i>Cecco d'Ascoli</i>, et
+les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne
+détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois,
+nommé <i>Andalone del Nero</i>, qui se rendit célèbre par ses connaissances
+en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
+dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le
+faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
+de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son
+Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle <i>son vénérable
+maître</i><a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>, et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
+astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans
+l'éloquence. On a de lui un Traité latin <i>de la composition de
+l'astrolabe</i>, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la
+Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des
+planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements
+astrologiques<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>, qui n'a jamais été ni publié ni traduit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Liv. XV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> <i>Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphœra,
+Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica</i>. Catal. des
+Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.</blockquote>
+
+<p>Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande
+réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
+appela <i>le Sage</i>, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
+rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec
+distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait
+prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de
+mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan
+qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en
+français<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
+siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, <i>le Trésor
+de la cité des dames</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>, et quelques autres ouvrages français en
+prose et en vers<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la
+France par ses écrits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le <i>Recueil de
+l'Acad. des Inscript.</i>, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été
+publiée par l'abbé Lebeuf, <i>Dissert. sur l'Hist. de Paris</i>, t. III, p.
+103.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Imprimé à Paris en 1497.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> J'ai parlé du <i>Trésor de la Cité des Dames</i>, au sujet du
+jurisconsulte <i>Giovonni d'Andrea</i> et de sa fille <i>Novella</i>, t. II, de
+cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>On l'a dit avec vérité,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
+</div></div>
+
+<p>Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la
+folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
+l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
+cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie,
+d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
+astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure
+qu'ils prédisaient aux autres<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Leurs noms ont été soigneusement
+recueillis<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>, et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de
+leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et
+dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
+Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques,
+<i>plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué
+plusieurs grands personnages</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, telles encore que les prédictions
+faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi
+d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les
+Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de
+Bourgogne<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
+charlataneries et de leurs bévues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Voy. <i>Catalogue des principaux Astrologues</i>, etc., rédigé
+par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé
+Lebeuf, <i>Dissertat sur l'Hist. de Paris</i>, t. III, p. 448 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Ibid., p. 451.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Voy. <i>Catalogue des principaux Astrologues</i>, etc. etc.</blockquote>
+
+<p>On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
+géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit
+aussi donner le nom de Paul de l'<i>Abbaco</i>. Il ne se bornait pas à
+connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de
+ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements
+étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en
+France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
+son pays même<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>; et
+cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Par ce
+testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés
+dans un couvent de Florence<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>, que les moines en eussent une clef,
+sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se
+trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans
+cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
+clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
+existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce
+jugement<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> <i>Uomini illustri Fiorentini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Mehus, <i>Vit Ambros. Camaldul</i>, p. 194; Manni. <i>Sigili</i>,
+t. XIV, p. 22, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a>: La Sainte-Trinité.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Manni, <i>loc. cit.</i>, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
+Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à
+Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
+qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.</blockquote>
+
+<p>Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on
+trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant
+l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se
+moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
+publiés, soit dans ses lettres<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. Mais c'étaient des paroles jetées
+au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné,
+pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût,
+pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
+alchimistes<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
+très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Voy. surtout une Lettre à Boccace, <i>Senil</i>, l. III, ép.
+I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Voy. <i>De Remed. utr. fortunæ</i>, l. I, Dial. III.</blockquote>
+
+<p>L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme
+l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance.
+La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
+mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à
+ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et
+amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni
+alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession
+l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au
+premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement
+admirées<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
+Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles
+produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres
+professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique.
+Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs
+ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était
+de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent
+à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui
+paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les
+autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le
+restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui
+ait été écrit depuis les anciens<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Ce traité servait encore de texte
+et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort.
+Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
+donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
+qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles
+expériences, et écrit dans son sein<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
+II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
+<i>Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let.</i>, t. XX, p. 440, où il a
+confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
+a redressées, t. V, p. 177 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Voy. Freind, <i>Histor. Medic.</i>, et M. Portal, <i>Histoire de
+l'Anatomie</i>, t. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> Le <i>Traité d'Anatomie</i> de Mondinus a eu plusieurs
+éditions citée par M. Portal, par Fabricius, <i>Bibl. med. et inf.
+latin.</i>, vol. V, etc.</blockquote>
+
+<p>Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement
+de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande
+réputation. Pierre <i>Crezcenzio</i> écrivit, dans un âge fort avancé, sur le
+premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
+treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête
+et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en
+médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
+particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré
+de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des
+simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre
+et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
+publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.</p>
+
+<p><i>Crezcenzio</i> s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des
+dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les
+villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient
+dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
+militaires, sous le titre de capitaines ou de <i>podestà</i>. Elles
+exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de
+loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
+jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
+pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces
+magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne,
+fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
+assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
+<i>Crezcenzio</i> parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
+aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
+conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des
+sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les
+procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier.
+Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses
+observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé
+en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut
+près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin
+de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> <i>Vita di P. Crezcenzio</i>, en tête de la traduction ital.
+de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8.</blockquote>
+
+<p>Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de
+Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
+Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être
+encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la
+connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne,
+que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un
+grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour
+exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les
+engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
+superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles
+les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
+ajouter<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre
+raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la
+végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne
+ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
+distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin,
+fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à
+<i>Crezcenzio</i> lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis
+qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son
+perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où
+l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
+père Bartoli<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, on reconnaît à la perfection de son style qu'il est
+du siècle où l'on écrivait le mieux<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> M. Corniani, <i>I Secoli della Letter. ital.</i>, t. I, p.
+178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> À la fin de la préface du petit Traité de critique
+grammaticale, intitulé: <i>Il Torto ed il dritto del non si può</i>, qu'il a
+donné sous le nom de <i>Ferrante Longobardi</i>, Rome, 1655, pet. in-12.</blockquote>
+
+<a name="n5" id="n5"></a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> La première édition de l'ouvrage latin est de 1471,
+Augsbourg, in-fol., sous ce titre: <i>Petri de Crescentiis ruralium
+commodorum</i>, lib. XII, <i>Augustœ vindeticorum</i>, etc. La traduction
+italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi
+in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
+et de Naples, 1724, 2 vol. in-8.</blockquote>
+
+<p>La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome,
+était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de
+faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
+distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
+n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités
+de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait
+inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
+poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui
+reçut dans ce siècle des honneurs presque divins<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Astre et lumière
+des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des
+aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon
+l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on
+ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses
+immenses travaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.</blockquote>
+
+<p>Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato,
+dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du
+droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite
+à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de
+l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26
+ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
+Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui
+déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
+Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
+à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université
+naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres.
+L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter
+dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont
+pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que
+Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec
+Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Il ne jouit pas
+long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon
+l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa
+vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses
+connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant
+justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge
+sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il
+introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui
+nuisirent, dit ce critique judicieux<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>: possédant toute la misérable
+science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les
+sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du
+péripapéticisme, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> De Sade, <i>Mém. pour la Vie de Pétrar.</i>, t. III, p. 409.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> <i>De origine juris civilis</i>, l. I, §. 164.</blockquote>
+
+<p>La vaste compilation des œuvres de Barthole contient quelques Traités de
+droit public, tels que ceux <i>des Guelphes et des Gibelins</i>; <i>de
+l'Administration de la République</i>; <i>de la Tyrannie</i>, etc. On y en
+trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à
+faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant
+J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.
+<i>Cacodœmon</i> comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de
+toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de
+la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à
+comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain,
+pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première
+fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la
+supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le
+Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
+en étant exclues, selon le Digeste <i>De postulatione</i>: de plus, il la
+déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi <i>De
+appellatione</i>. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont
+admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition
+du paragraphe I, <i>De fœminis</i>, etc., et que le genre humain est
+précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa
+propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre
+<i>Priorem</i>, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée,
+<i>Cacodœmon</i> produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
+comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une
+infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui
+dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge
+prononce la sentence d'absolution <i>formiter</i>, séant <i>pro tribunali</i>, au
+parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le
+palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations,
+procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite
+sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain
+public de la cour céleste<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> <i>Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C.
+inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ</i>, p. 165 et
+suiv. du livre intitulé: <i>Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus</i>,
+Lyon, 1568.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> <i>I secoli della Letter. ital. di Giamb.</i> Corniani, t. I,
+p. 436.</blockquote>
+
+<p>Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde,
+fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette
+rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des
+écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
+eux que d'y croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis
+à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande
+admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif,
+brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
+avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement
+et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère
+laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
+utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
+l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans,
+et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son
+maître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, et Mazzuchelli, <i>Scrit.
+ital.</i></blockquote>
+
+<p>C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
+nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles
+parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
+Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de
+cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent
+XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se
+forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
+pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
+littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
+premier modèle de ces <i>Bibliothèques universelles</i>, et de ces
+<i>Dictionnaires des hommes illustres</i>, qui se sont tant multipliés
+depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
+espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Photius n'avait
+traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume
+de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et
+profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets,
+depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet
+ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux
+titre: <i>De originibus rerum</i><a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, que l'auteur ne lui avait point
+donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de
+Venise<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, porte celui-ci: <i>De viris illustribus</i><a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, qui lui
+convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on
+appelle une <i>Bibliothèque</i>. Les auteurs y sont rangés par ordre
+alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
+permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail,
+on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible
+qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
+mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il
+paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
+ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le
+premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment
+un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les
+premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de
+l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si
+remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage.
+Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
+nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
+personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans
+utilité<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 322.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Le titre entier du livre imprimé est: <i>De Originibus
+rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense</i>, Venet., 1547.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Dans celle de S. Jean et S. Paul (<i>di SS. Giovanni e
+Paolo</i>).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Le titre entier de ce manuscrit est, après le <i>Proemium</i>:
+<i>Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico
+veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> Voy. Maffei, <i>Verona illustr.</i>, part. II, p. 115, et
+Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.</blockquote>
+
+<p>Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
+historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et
+de son père<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>, composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire
+littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
+n'écrivit que les <i>Vies des hommes illustres de Florence</i>. Le comte
+Mazzuchelli en a publié pour la première fois<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, non le texte
+original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
+d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour
+expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
+occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
+mourut peu de temps après. Les titres d'<i>Eliconio</i> et de <i>Solitario</i>,
+que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
+illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques
+fonctions honorables<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>, il s'était ensuite entièrement livré aux
+lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
+auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de
+Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire
+politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux
+Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est
+considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des
+différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
+ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu
+utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
+avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de
+tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur
+du Dante, <i>Benvenuto da Imola</i>. On a de lui, sous le titre de <i>Liber
+Augustalis</i>, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César
+jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse
+et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de
+l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses
+œuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Landolphe
+Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on
+dit de la noble famille des Colonne<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, écrivit, entre autres
+ouvrages, un <i>Breviarum historiale</i>, qui a été imprimé en France<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>,
+et Français <i>Pipino</i> ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des
+rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
+premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant
+lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains,
+il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
+qu'on ne trouve point ailleurs<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Muratori n'a inséré dans sa grande
+collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>.
+Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui
+peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé
+le nombre. On y distingue les deux <i>Cortusi</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>, continuateurs de
+l'histoire de Padoue, commencée par <i>Albertino Mussato</i> dont nous avons
+parlé dans un précédent chapitre<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, mais qui restèrent fort
+au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; <i>Ferreto</i> de
+Vicence<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, l'un des meilleurs historiens de ce temps; <i>Calvano
+Fiamma</i> de Milan<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>, qui ne lui est point inférieur; Jean de
+<i>Cermenate</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, émule et compatriote de <i>Fiamma</i>, et plusieurs autres.
+Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les
+bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à
+perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il
+termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de
+1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> En 1747.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
+Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4., tout à la fin du
+volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 318.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> À Poitiers, en 1479.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 319.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> <i>Guglielmo Cortusio</i> et <i>Albrighetto Cortusio</i>, son
+parent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Tom. II, p. 305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. IX, p. 935.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Auteur du <i>Manipulus Florum, ibid.</i>, vol. XI, p. 533.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, vol. IX, p. 1223.</blockquote>
+
+<p>J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je
+n'oublierai pas ici, <i>Marino Sanuto</i>, noble vénitien, qui ne fut pas, à
+proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
+ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les
+événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage
+d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de
+Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre <i>Secretorum
+fidelium crucis</i>, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les
+mœurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour
+les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de
+ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
+venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
+états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les
+présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des
+cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits;
+il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages
+importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
+1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois,
+par Bongars, dans le <i>Gesta Dei per Francos</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. C'est un des plus
+curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé
+comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle,
+et même des siècles antérieurs<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> Foscarini, <i>Letteratura Veneziana</i>, p. 417.</blockquote>
+
+<p>À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la
+poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé,
+on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore
+mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
+de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie
+qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça
+surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien
+contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de
+ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que
+plaisants. «Jamais, écrit-il<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>, ce que dit Horace ne fut plus vrai
+qu'à présent:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> <i>Famil.</i>, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth.
+impér., n°. 8568; <i>Mém. pour la Vie de Pétr.</i>, t. III, p. 243.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<i>Scribimus indocti doctique poemata pessim.</i>
+<p class="i20"> (Ep. I, l. II. v. 117.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
+être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des
+autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
+épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
+mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
+d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend
+pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je
+reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds
+pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme,
+je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
+encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que
+pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne
+connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
+plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
+et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
+maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
+d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
+autrefois si rare, est commune à présent, etc.»</p>
+
+<p>On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on
+accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette
+langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine
+connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait
+aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
+amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin.
+C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au
+Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
+de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa
+jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même
+triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin
+sans doute de regarder comme son égal. On le nommait <i>Zanobi da Strada</i>.
+Philippe<a name="n6" id="n6"></a> Villani l'a placé parmi les <i>illustres Florentins</i>; mais si la
+couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait
+alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
+célébrité que par cette couronne même.</p>
+
+<p>Zanobi était fils du célèbre grammairien <i>Giovanni da Strada</i>, qui avait
+été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état
+que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le
+connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première
+cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile,
+Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi
+quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait
+obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu
+honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et
+bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié,
+qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
+lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur
+Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui,
+de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
+Mathieu Villani, dans son histoire<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, fait mention de cette
+cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit
+publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de
+l'empereur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> L. V, ch. 26.</blockquote>
+
+<p>Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation
+de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque
+s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis
+particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque
+sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui
+lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette
+espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de
+ses écrits<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
+et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait
+pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
+pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit,
+mais des mœurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte
+fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de
+secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>; mais il ne la
+posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
+âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains
+de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de
+Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.
+L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans
+que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les
+Florentins résolurent<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a> d'élever, aux frais du trésor public, de
+magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils
+y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour
+lui comme pour tous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> <i>Invect. in Med.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> En 1359.</blockquote>
+
+<a name="n7" id="n7"></a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de
+la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du
+reste de cette ancienne traduction est inconnu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> En 1396.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle.
+On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans
+entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues
+d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
+noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de
+François <i>Landino</i>, fils d'un peintre qui avait alors quelque
+réputation, et parent de <i>Landino</i>, célèbre commentateur du Dante. Il
+était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la
+petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>, à sentir
+le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par
+quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant
+qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur
+de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant
+de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des
+progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les
+instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était
+émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
+de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus
+habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des
+instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de
+tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
+couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes
+l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> <i>Vite d' illustri Fiorentini</i>, p. 84.</blockquote>
+
+<p>François <i>Landino</i> n'était pas seulement musicien, il était aussi
+grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui
+fit donner le surnom de <i>Francesco degli Organi</i>, et c'est ainsi qu'il
+est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies
+italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; le style n'en
+est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> Voy. Mehus, <i>Vita Ambrog. Camald.</i>, p. 324. Ces vers sont
+intitulés: <i>Versus Francisci organistœ de Florentiâ</i>.</blockquote>
+
+<p>L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement
+comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se
+trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est <i>Lino Coluccio Salutato</i>.
+<i>Coluccio</i> est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
+des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur
+vie: De <i>Niccolo</i>, on fait <i>Niccoluccio</i>, petit Nicolas; on retranche
+ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste <i>Coluccio</i>, qui
+ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, <i>Lino</i>,
+semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; <i>Niccolo</i>,
+<i>Niccolino</i>, <i>Lino</i>; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation
+de noms antiques qui était alors commune parmi les savants<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>.
+<i>Coluccio Salutato</i> était né en Toscane<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> en 1330. Son père, qui
+était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut
+exilé, et se retira à Bologne. Le jeune <i>Coluccio</i> y fut élevé; il
+annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature;
+mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son
+père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et <i>Coluccio</i>
+quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie.
+On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
+revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il
+était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François <i>Bruni</i> dans
+la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est
+probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à
+Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et
+épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. La
+réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les
+offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
+rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes
+les espérances de fortune la place de chancelier de la république de
+Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
+pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour
+si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la
+république, disait qu'une lettre de <i>Coluccio Salutato</i> lui faisait plus
+de mal que mille cavaliers florentins<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 492.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de
+Pescia.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine
+du château où il était né. Tiraboschi, <i>ub supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
+trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et
+à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet
+continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était
+possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour
+tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les
+auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
+son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
+que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous
+avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
+autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la
+nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
+et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était
+alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et
+continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé
+de lui en prose latine, outre ses lettres<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>, qu'un Traité <i>de la
+noblesse des lois et de la médecine</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Les bibliothèques de Florence
+en possèdent en manuscrit plusieurs autres<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>; la plus grande partie
+des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié
+quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens
+et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
+qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la
+traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé
+Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
+Camaldule<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. <i>Coluccio</i> mourut en 1406, âgé de soixante seize ans.
+Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur
+la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait
+été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais,
+l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut
+décernée qu'après sa mort<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. Elle fut posée sur son cercueil, et les
+honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent
+au tombeau un cadavre insensible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un
+donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que
+la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et
+des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
+1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du
+modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
+Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de <i>Coluccio</i>, par Philippe Villani, p.
+<span class="sc">xxiii</span>, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un
+n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
+contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie
+est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> <i>De Nobilitate legum ac Medicinœ</i>. Venise, 1542.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
+Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, <i>Vit. Ambr.
+Camald.</i>, et dernièrement M. J. B. Corniani, <i>I secoli della Letter.
+ital.</i> t. I, p. 413.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
+plusieurs autres pièces inédites du même auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 496.</blockquote>
+
+<p>Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable
+que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par
+l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde
+le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
+qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent
+eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a> rangent dans cette classe
+la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se
+distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par
+leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose,
+parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
+Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des
+saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant,
+elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale
+et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son
+éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra
+dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas
+l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à
+lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la
+fleur de l'âge<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a> en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un
+style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si
+vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir
+pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
+langage. <i>Girolamo Gigli</i>, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
+édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
+vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y
+donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements
+les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant.
+L'impression de ce <i>Vocabolario Cateriniano</i> était fort avancée, quand
+tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII,
+l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et
+ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de
+l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de
+la littérature italienne<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>, traité comme coupable, non-seulement de
+lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>. Si les vers de sainte
+Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de
+pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le
+quatrième volume de ses Œuvres<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>, et où l'on trouve moins de génie
+que de ferveur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> <i>Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
+poesia</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> À trente-trois ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> M. Giamb. Corniani, <i>I secoli della Letter. ital.</i>, t. I,
+p. 388.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Le <i>Vocabolario Cateriniano</i>, qui fut alors lacéré et
+brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis,
+sous le faux titre de <i>Manille</i>, et sans date, in-4., avec un
+Supplément qui le complète. Gamba, <i>Testi di Lingua</i>, p. 88.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> Pag. 341; elle commence ainsi:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>O Spirito santo, vieni nel mio core<br>
+ Per la tua potenzia traila a te, Dio</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style
+de Pétrarque est <i>Buonaci corso da Montemagno</i>. Il y en eut deux de ce
+nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
+seul. Le chanoine <i>Casotti</i> découvrit le premier qu'ils étaient deux, et
+donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>,
+avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille
+des <i>Montemagno</i>. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle
+avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. <i>Buonaccorso</i>
+l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
+douceur et de la grâce. Gravina<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a> le loue d'avoir approché de
+Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir
+et la variété des sentiments. Le <i>Tassoni</i>, dans ses considérations sur
+Pétrarque, compare souvent des vers de <i>Montemagno</i>, avec ceux de ce
+grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
+pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de
+Pétrarque<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>, soit imité du premier de <i>Montemagno</i><a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>; mais
+lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est <i>Montemagno</i> qui a été
+l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses
+preuves. Plusieurs autres sonnets de <i>Buonaccorso</i>, sans avoir la même
+ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
+pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
+ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de <i>Montemagno</i>
+le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en
+poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
+goût, pour se faire un assez grand nom.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8,
+par <i>Nicolo Pilli</i> de Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de
+<i>Cino</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> <i>Della ragione Poetica</i>, l. II, §. 29 et 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> <i>Era il giorno che al sol si scolorano</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> <i>Erano i miei pensier ristretti al core</i>.</blockquote>
+
+<p>Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut
+même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à
+sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le
+zèle. Il se nommait <i>Zenone de' Zenoni</i>. Son poëme, qu'il intitula:
+<i>Pietosa fonte</i>, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le
+savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
+<i>Deliciœ eruditorum</i>, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
+avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
+expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
+nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de
+quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> Lami, <i>loc. cit.</i>, au commencement de l'avis au lecteur.</blockquote>
+
+<p>Le même volume est terminé par une <i>canzone</i> sur ce même sujet de la
+mort de Pétrarque<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son
+auteur est <i>Franco Sacchetti</i>, auteur justement célèbre à d'autres
+titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque
+dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
+sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures,
+après celles du <i>Décaméron</i>, quoique loin encore de les égaler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Elle a pour titre: <i>Morale di Franco Sacchetti da Firence
+per la morte di M. Francesco Petrarca</i>.</blockquote>
+
+<p><i>Franco Sacchetti</i>, né à Florence, vers l'an 1335<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, d'une famille
+ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça
+de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il
+composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de
+Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre.
+Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa
+tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics,
+dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des
+tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en
+vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune <i>Sacchetti</i>
+pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la
+morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets
+qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que
+la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite,
+puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On
+lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du
+lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à
+la façade du palais des prieurs<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>. Il fit ce distique remarquable par
+sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Corona porto per la patria degna<br>
+ Acciocchè liberta ciascun mantegna</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le
+titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> Aujourd'hui le <i>Palazzo Vecchio</i>.
+</blockquote>
+
+<p><i>Franco Sacchetti</i> fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à
+Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea
+aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et
+à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous
+états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont
+il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
+une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, <i>Giannozzo
+Sacchetti</i>, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379.
+L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les
+frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés
+rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs
+(magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges
+de magistrature. <i>Sacchetti</i> fut seul excepté de cette disposition
+sévère, et cela, dit l'historien <i>Ammirato</i>, parce qu'il était tenu pour
+homme de bien, <i>per esser tenuto uomo buono</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>; mais cette faveur ne
+put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies
+graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus.
+Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il
+voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
+de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à
+Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
+manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
+sentit long-temps de cette chute.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> <i>Stor. fiorent.</i>, l. XIV.</blockquote>
+
+<p>Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés
+par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par
+les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa
+par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans
+la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
+la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de <i>Franco
+Sacchetti</i>, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et
+lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
+milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de
+cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
+consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
+aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il
+mourut peu d'années après la fin de ce siècle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. C'était un homme
+d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité
+de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans
+presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le
+plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non
+seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
+faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
+premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
+parfaitement. Dans un manuscrit où ses <i>madrigali</i> et ses ballades,
+portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
+plusieurs fois, écrit en marge, le sien même<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>. Ce n'est pas
+seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
+poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais
+on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
+sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le
+premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure
+par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
+sonnet signifie à peu près<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Malheureux! si je pense encore<br>
+ Au peu qu'a gagné par ses vers<br>
+ Le grand Pétrarque auprès de Laure,<br>
+ Aux longs tourments qu'il a soufferts...<br>
+ Je frémis, je me sens de glace:<br>
+ J'écris pourtant, et le temps passe.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> Bottari, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> <i>Intonata per Francum Sacchetti</i>, ou <i>Francus dedit
+sonum</i>. Bottari, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>E quando io penso al mio signor Petrarca,<br>
+ Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,<br>
+ Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Peu de ses poésies sont imprimées<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>. Le vocabulaire de la Crusca, qui
+les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
+appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la
+bibliothèque de cette famille<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Il contenait environ cent
+soixante-dix sonnets, trente-huit <i>canzoni</i> de différents genres,
+quarante-neuf ballades, un grand nombre de <i>madrigali</i> et d'autres
+poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes
+latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
+quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême
+et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont
+pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, <i>Stor.
+della Volg. Poesia</i>, l. II, n°. 8; la <i>canzone</i> sur la mort de
+Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre <i>canzone</i> qui vaut
+mieux, dans le Recueil des <i>Rime Antiche</i>, qui suit la <i>Bella Mano</i>,
+réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> Bottari, <i>ub. supr.</i> Le marquis <i>Matteo Sacchetti</i>,
+descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce
+manuscrit. <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier
+magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles
+étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux
+cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace,
+dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions
+et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il
+a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité
+dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au
+langage commun que celui du <i>Décaméron</i>; et c'est surtout dans les
+sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y
+acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes
+toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur
+force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y
+en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore
+pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La
+plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les
+mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des
+hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et
+offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point
+ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence,
+ces traits servent quelquefois à les éclaircir.</p>
+
+<p>Les Nouvelles de <i>Franco Sacchetti</i> sont en général plus courtes que
+celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés,
+moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui
+forment dans le <i>Décaméron</i> une admirable variété. Elles sont presque
+toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui,
+pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en
+prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques
+expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette
+excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages
+contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers,
+bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître
+Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus
+original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde,
+depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à
+Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni
+aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu
+pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous
+l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>. Ce
+que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a> et
+de Philippe de Valois, roi de France<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>, prouve, il est vrai, combien
+les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez
+pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et
+d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette
+espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un
+pauvre imbécille, nommé Albert<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>, le menace de le faire brûler comme
+Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui
+fait dire sur le <i>Pater noster</i>. Fort bien, dit <i>Franco Sacchetti</i>, mais
+si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait
+peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers,
+pour n'être pas torturé ou brûlé<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle
+n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à
+recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de
+devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter
+alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que
+l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape
+magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le
+roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle.
+(Nouv. CCXII.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain
+(<i>vagliatare</i>), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se
+jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense
+magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le
+nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus
+habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes
+mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup;
+il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui
+le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige
+qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis
+devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton.
+Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit
+naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups
+de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais
+lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.
+CXCV.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> Nouv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> <i>E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo
+inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe
+ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato</i>. (Nouv.
+II.)</blockquote>
+
+<p>Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>.
+On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y
+avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout
+noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être
+historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Des
+artistes célèbres y figurent aussi, tels que <i>Giotto</i>, <i>Buffamalco</i>,
+<i>l'Orcagna</i>, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés
+à <i>S. Miniato</i>, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église,
+sont représentés<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, discutant et se disputant après boire, pour
+savoir quel avait été, <i>Giotto</i> toujours excepté, le plus grand peintre.
+L'un dit <i>Cimabuè</i>, l'autre <i>Stefano</i>, élève de <i>Giotto</i>, un troisième
+<i>Buffamalco</i>. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur
+<i>Alberti</i>; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette
+proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la
+toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle
+suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les
+dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures
+légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins
+s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des
+officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder
+contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils
+arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre
+aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont
+prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de
+dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les
+boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,
+ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et
+l'on est obligé de révoquer la loi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> Nouv. VIII, CXIV, CXV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> Voy. Nouv. CXXI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> Nouv. CXXXVI.</blockquote>
+
+<p><i>Sacchetti</i> ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines,
+les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand
+nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition
+n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun
+index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont
+toujours été lues et réimprimées librement.</p>
+
+<p>En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était
+alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs
+grossiers exerçaient sur le peuple<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. L'auteur raconte que, se
+trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les
+Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il
+entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de
+St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et
+si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous
+fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement
+aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si
+vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se
+mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons.
+Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont
+proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de
+vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés
+les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent
+encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés,
+parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru
+ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes
+les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur
+tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous
+n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant.
+Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant
+qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais
+d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là
+certainement un bon citoyen et un brave moine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Nouv. LXXI.</blockquote>
+
+<p>Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il
+raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire,
+un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes
+sottises<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché
+de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous
+les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et
+tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il
+put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le
+Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva
+comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui
+part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète;
+bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables
+l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau
+sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait
+fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le
+prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il
+lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce
+mal, reprit <i>Franco Sacchetti</i>, est donc continu et ne le quitte jamais;
+car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois
+encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous
+les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans
+quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une
+certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles
+reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs
+d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces
+superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de
+gré que la raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> Nouv. LXXII.</blockquote>
+
+<p>Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que
+<i>Franco Sacchetti</i>, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur
+d'un Recueil qui porte le singulier titre de <i>Pecorone</i>. Cet augmentatif
+de <i>pecora</i> signifie en italien la même chose qu'en français, une
+pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre
+par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au
+mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le
+reste. En voici à peu près le sens:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Ce livre est nommé <i>la Pécore</i>.<br>
+ J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,<br>
+ Ce beau titre qui le décore;<br>
+ Il semble pour lui fait exprès,<br>
+ Tant on y voit d'hommes niais.<br>
+ Moi qui suis plus niais encore,<br>
+ À leur tête je vais bêlant:<br>
+ Je fais des livres et j'ignore<br>
+ Ce que c'est que style et talent.<br>
+ Enfin, j'en veux faire à ma tête;<br>
+ Et si mon projet réussit,<br>
+ Si je deviens homme d'esprit,<br>
+ De l'avis de plus d'une bête,<br>
+ Ne t'en étonne pas, lecteur,<br>
+ Le livre est fait comme l'auteur<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Poniam che'l facci a tempo e per cagione
+<p class="i2"> Che la mia fama ne fasse onorata,</p>
+<p class="i2"> Come sarà da zotiche persone,</p>
+<p class="i2"> Non ti maravigliar di ciò, lettore;</p>
+<p class="i2"> Che'l libro è fatto com' è l'autore.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la
+date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du
+moins son prénom, <i>Ser Giovanni</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>. On ne l'appelle en effet que
+<i>Ser Giovanni Fiorentino</i>; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que
+ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les
+circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il
+les écrivit à Dovadola<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, château dans une vallée de la Romagne, à
+neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que
+dans le siècle suivant<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a> à la république de Florence. <i>Ser Giovanni</i>,
+né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte
+d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les
+Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait
+sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,
+comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre
+les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du
+savant chanoine <i>Biscioni</i>, qui en fait un moine franciscain, et le
+premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il
+appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le
+moins autant de douter qu'elle soit fondée<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>. Le titre de <i>ser</i> ou
+<i>sere</i> que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il
+était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette
+profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Mille trecento con settant' alto anni
+<p class="i2"> Veri correvan, quando incominciate</p>
+<p class="i2"> Fu questo libro, scritto et ordinato,</p>
+<p class="i2"> Come vedete, per me Ser Gioviani.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> <i>Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato
+da la fortuna</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> En 1440.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Voy. la préface de <i>Gaetano Poggiali</i>, en tête de
+l'édition du <i>Pecorone</i>, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,
+p. <span class="sc">xxi</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. <span class="sc">xiv</span>.</blockquote>
+
+<p>S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du <i>Pecorone</i>, il n'y
+en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu
+au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du
+style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait
+autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les
+placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de
+l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et
+n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.</p>
+
+<p>Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et
+plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la
+plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur
+Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques,
+que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de
+vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était
+répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune
+homme nommé <i>Auretto</i>, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs
+et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son
+bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement
+amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à
+Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la
+jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation
+de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à
+Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps
+après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,
+qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des
+sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement
+l'auteur, que ledit frère <i>Auretto</i>, regardant honnêtement plusieurs
+fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs
+regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin
+qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant
+des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent,
+et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à
+une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et
+solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer
+ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils
+s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre
+une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce
+qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de
+cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées
+avec adresse: car ce frère <i>Auretto</i> et cette sœur Saturnine, qui ne
+font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,
+s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade
+(car cette imitation du <i>Décaméron</i> ne manque point à ce recueil), se
+lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour
+revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et
+finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.</p>
+
+<p>Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre
+ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs
+visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela
+n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent
+quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si
+sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles
+sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les
+détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus
+décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome,
+l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre
+à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde
+à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes
+ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne
+guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de
+l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un
+trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer
+embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de
+tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger
+pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à
+Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de
+quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés
+que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni
+Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux
+mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour
+faire connaissance avec la manière de l'auteur.</p>
+
+<p>Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient
+souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître
+Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il
+était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions
+moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si
+maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses
+sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche,
+il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde
+chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et
+lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie
+du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de
+Boccace<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et,
+selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta
+de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout
+entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il
+s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser
+seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et
+rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le
+matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un
+autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à
+l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus
+gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de
+patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en
+grande amitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.</blockquote>
+
+<p>Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours,
+croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la
+France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le
+regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait
+de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis
+si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein
+consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses
+subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble
+tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils
+délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus
+savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un
+consistoire où l'on examinera la question proposée par maître
+Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître
+Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,
+le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme
+simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain
+insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le
+mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme
+beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans
+cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule.
+L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés;
+Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de
+la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.</p>
+
+<p>Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du
+pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa
+proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les
+plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant
+que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la
+chape, et crie d'une voix forte le mot <i>jube</i>. C'était la forme pour
+obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour
+demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la
+tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue
+cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la
+première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a
+sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi
+amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un
+grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le
+fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va
+se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission
+de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il
+monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les
+preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa
+réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui
+dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain
+se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire
+cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans
+une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise
+le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à
+l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est
+très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule
+que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la
+croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par
+le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue
+par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du
+<i>Pecorone</i> comme du Recueil de <i>Franco Sacchetti</i>, il n'a jamais été
+prohibé ni mis à l'index.</p>
+
+<p>Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce
+qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais
+ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire
+y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de
+l'ancienne Rome, il y eut, dit-il<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, dans la ville d'Albe un roi qui
+descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut
+deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et
+fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans <i>un monastère</i> de la déesse
+Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au
+monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais
+s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le
+conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette
+preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela
+d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars
+qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en
+homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et
+cela n'est pas vrai<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>. L'origine de Florence vient après celle de
+Rome<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des
+modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus
+Métellus revient <i>de France</i> avec son armée; Catilina l'apprend, et
+sachant que Métellus est déjà en <i>Lombardie</i>, il se décide à sortir de
+Fiésole. Il arrive dans la plaine de <i>Pistoja</i>, range ses troupes en
+bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et
+vaillants<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y
+a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait
+celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un <i>maréchal</i>
+de son armée, nommé <i>Florino</i>, est tué dans cette guerre, et enterré
+près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après,
+une ville qui s'appela d'abord <i>Floria</i>, tant à cause du nom de
+<i>Florino</i>, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de
+Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de <i>Florentia</i>,
+<i>Fiorenza</i>, <i>Firenze</i>, Florence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> Journ. X, Nouv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> <i>Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati
+dal dio Marte, e questo non è vero</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Journ. XI, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> <i>Signori, siate gagliardi</i>.</blockquote>
+
+<p>Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>
+comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la
+tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle
+suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en
+Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que
+cet Atlas laissa trois fils, <i>Sicanus</i>, <i>Italus</i> et <i>Dardanus</i>; que ce
+dernier passa en Asie avec Apollon <i>Astrologue</i> et une suite nombreuse;
+qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville
+d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils
+Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de
+Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis
+des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne
+de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du
+texte<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes
+d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer,
+en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant
+l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface
+VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre <i>ser
+Giovanni</i> n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un <i>on dit</i>,
+sœur Saturnine raconte très nettement la chose<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, et frère <i>Auretto</i>
+lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche
+Nouvelle<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que
+l'on fait cas du <i>Pecorone</i>, c'est pour celle de la langue, et pour la
+manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> Journ. XV, Nouv. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> <i>Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte
+Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una
+femmina</i>. (Journ. VIII, Nouv. I.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Journ. XIII, Nouv. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> <i>Per certo questa è stata una ricca Novella</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps
+de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui
+florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une
+mention particulière de <i>Fazio degli Uberti</i><a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. Je ne l'ai considéré
+alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme
+quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce
+poëme appartient. <i>Fazio</i> était encore jeune quand il le commença; mais
+il ne le termina que dans sa vieillesse<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, et même il ne vécut pas
+assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du
+Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le
+purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire
+la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les
+peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du
+poëme est composé de deux mots latins <i>dicta mundi</i>, les dits du monde;
+on écrit par corruption <i>ditta mundi</i>, <i>detta mondi</i> et <i>detta mondo</i>.
+Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de
+chapitres, et écrit en <i>terza rima</i>: ou tercets, comme la <i>Divina
+Commedia</i>. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et
+l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante
+avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres
+rencontres. Le <i>Dittamondo</i> étant absolument inconnu en France, et
+très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction
+générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du
+sujet dans le reste de l'ouvrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> Tom. II, p. 316.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> Vers l'an 1367.</blockquote>
+
+<p>Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque
+le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui
+signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul
+vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie
+humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de
+contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la
+mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour
+laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra
+faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui
+l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des
+hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met
+aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore
+engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait
+encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant
+parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour,
+accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche,
+s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son
+dessein.</p>
+
+<p>Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si
+noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue
+d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur
+laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la
+race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette
+lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec
+des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées
+dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans
+une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de
+ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu
+as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à
+cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus
+voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de
+ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton
+corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur,
+de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les
+fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec
+Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob.
+Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une
+ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant
+cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.</p>
+
+<p>A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce
+mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du
+plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour
+s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la
+peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste
+cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent
+devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces
+chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son
+esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le
+reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les
+discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre,
+pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que
+les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne
+trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même,
+a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de
+même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une
+fervente prière.</p>
+
+<p>Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un
+éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui
+lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en
+celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son
+intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui
+une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec
+légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et
+sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait
+jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui
+ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui.
+L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le
+regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas
+besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il
+est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il
+l'invite à passer la nuit auprès de lui.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil
+ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait
+part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant
+obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine
+fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire,
+lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il
+en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa
+répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de
+près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.
+Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il
+mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne
+voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras,
+insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la
+sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la
+vie. Si la terre, répond le poëte<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, ne couvre pas mon corps, le ciel
+le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas
+pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en
+terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque
+d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.--Cela vaut mieux,
+réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir
+par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est
+le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons
+notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui
+prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et
+ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la
+chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en
+murmurant et disparaît.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2"> <i>E se non fia coperta da la terra,</i></p>
+<p class="i2"> <i>Il cielo il coprirà, ne con più degno</i></p>
+<p class="i2"> Coperchio niun corpo mai si serra.</p>
+ Non fu trovà de le tumbe la'ngegno
+<p class="i2"> Accio che' morti ne havesser dolcezza,</p>
+ Ma pergli vivi che è d'honore un segno.
+<p class="i20"> (Dittam. ch. 4.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait
+commencé ce poëme dans sa jeunesse.</blockquote>
+
+<p>Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme
+d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre
+dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il
+l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils
+pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui
+apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la
+terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles,
+les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y
+voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte
+le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce
+qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des
+fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle
+femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point
+éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des
+exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa
+force.</p>
+
+<p>Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec
+le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un
+sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il
+a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage
+est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de
+guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.
+Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire
+voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,
+seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles
+renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui
+les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie
+pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui
+apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite
+ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au
+bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.</p>
+
+<p>Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la
+plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée,
+baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de
+poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant
+un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa
+personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne
+puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par
+le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers
+habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et
+jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire
+romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée
+commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans
+mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix
+des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements
+qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui
+est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.</p>
+
+<p>C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui
+leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour
+aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la
+marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans
+la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence,
+redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin
+expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la
+connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un
+vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la
+Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il
+serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison
+pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux
+en Afrique et en Asie.</p>
+
+<p>Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son
+plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans
+l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et
+c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on
+croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme,
+du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et
+des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint
+l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme.
+Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a
+jamais eu que deux éditions<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, toutes deux fort rares, faites sans
+soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,
+mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter
+cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du
+Dante, c'est, après la <i>Divina Commedia</i>, l'ouvrage le plus considérable
+que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force
+qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une
+édition moins rare et plus lisible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> <i>Vicenza</i>, 1474. in-fol., et <i>Venezia</i>, 1501, in-4.</blockquote>
+
+<p>C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même
+siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le <i>Dittamondo</i>, sur
+le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près,
+et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue
+poétique. Il se nommait <i>Federigo Frezzi da Foligno</i>, et <i>Il
+Quadriregio</i> est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la
+vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on
+ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut
+maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en
+1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après,
+comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un
+des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. On
+ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il
+donna le titre de <i>Quadriregio</i> ou <i>Quadriregno</i>. Il eut l'idée, non
+moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour,
+de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre
+livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était
+jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas
+encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont
+les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et
+combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en
+action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume
+d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux
+de Saint-Dominique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> <i>Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e
+l'autore</i>, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725,
+in-4. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la
+seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence,
+au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les
+académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne;
+elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de
+l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette
+Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du
+Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>. Dans
+cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une
+flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière,
+pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses
+traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre
+à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son
+carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de
+plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à
+son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et
+sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il
+veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus
+modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra
+sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse
+conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane,
+suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la
+chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine
+qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se
+jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de
+sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de
+ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le
+poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est
+cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du
+pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un
+satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du
+plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes,
+réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte
+ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui
+font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris
+aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui
+promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>La Dea che'l terzo ciel volvendo move<br>
+ Avea concorde seco ogni pianeto,<br>
+ Congiunta al Sole ed al suo padre Giove</i>.<br>
+ ......................................................<br>
+ <i>E tuti i prati e tutti gli arboscelli<br>
+ Eran fronduti, ed amorosi canti<br>
+ Con dolci melodie facean gli uccelli.<br>
+ E gia il cor de' Giovinetti amanti<br>
+ Destava amore, e'l raggio della stella<br>
+ Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait
+donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon
+l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et
+l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui
+veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé
+la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.
+Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur
+l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise
+à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.
+La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix
+qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le
+poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir
+habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa
+mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.</p>
+
+<p>Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans
+les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont
+quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre
+auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur
+conduite<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus
+réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte
+trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte
+lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec
+lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa
+patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie
+Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième
+vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le
+reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui
+fait aussi l'éloge de la famille <i>Trinci</i> dont le chef y dominait alors,
+avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des
+Troyens<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni
+plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,
+qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie,
+comme elle le lui a promis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Io vidi dame e vidi ermafroditi,<br>
+ Uomini e donne insieme, venir nudi<br>
+ Ove natura vuol che sien vestiti,<br>
+ Alviso con le man mi feci scudi<br>
+ Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,<br>
+ Misse, colle man così ti chiudi?<br>
+ Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,<br>
+ E ciò che vuol natura che sia occolto,<br>
+ Enorme par che'n publico s'adocchi</i>.
+<p class="i20"> (Lib. I, cap. 16.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un
+petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le
+beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens
+<i>Trinci</i>, et à toute la maison Trincia.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Come si trova nell' antiche carte<br>
+ Da Tros di Troja un suo nipote scese</i>,<br>
+ <i>Detto anche Tros, e venne in quella parte...<br>
+ Ove il Topino et la Timia corre...</i><br>
+ ..............................................<br>
+ <i>Da questo Tros vien la progenie degna<br>
+ De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,<br>
+ Che anco ivi dimora ed ivi regna</i>.
+<p class="i20"> (Liv. I, cap. 18.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>En lisant pour titre du second livre de ce poëme, <i>il Regno di
+Satanasso</i>, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le
+conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes.
+C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de <i>Trinci</i>, qui
+est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est
+entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide
+vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit
+encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le
+premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis
+long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les
+hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants,
+menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure
+tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la
+Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette
+constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme,
+d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous
+les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux
+lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est
+en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve
+beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou <i>Bolge</i>, Juda, Caïn,
+Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,
+Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan
+au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à
+l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de
+choses arrivées dans les divers états d'Italie.</p>
+
+<p>Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre
+corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont
+les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais
+avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des
+proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus
+vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par
+Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible
+adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit
+l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus
+d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes
+des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les
+définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les
+effets, les modifications différentes et comme les ramifications de
+chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de <i>Brunetto Latini</i>,
+dans le <i>Tesoretto</i>, et de <i>Cecco d'Ascoli</i>, dans l'<i>Acerba</i>, mais plus
+approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.</p>
+
+<p>Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus.
+Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis
+terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et
+Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils
+sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve
+répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du
+paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'<i>Agneau de
+Dieu</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a> lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit
+adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on
+doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de
+Saint-Bernard. <i>Federigo Frezzi</i> fait des adieux presque aussi tendres à
+Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a
+reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Minerva allor rispose: io l'ho menato;<br>
+ L'Agnol di Dio a lui la porta aperse</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du
+lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont
+ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et
+sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des
+Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième
+livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche
+de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième
+aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est
+aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins
+hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de
+toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa
+principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées
+qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout
+aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour
+l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang
+qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante
+pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de
+son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets
+nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des
+tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes
+de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine,
+toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si
+elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral,
+on admirerait peut-être encore l'auteur de la <i>Divina Commedia</i>, à cause
+de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis
+long-temps on ne lirait plus.</p>
+
+<p>Si l'on ne lit guère le <i>Quadriregio</i> ni le <i>Dittamondo</i>, qui cependant
+ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins
+encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce
+siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de
+leur temps. Un certain <i>Boezio di Rainaldo</i>, qu'on appelle communément
+<i>Buccio Renalto</i>, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins,
+et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,
+depuis 1252 jusqu'à 1352. <i>Antonio di Boezio</i>, ou <i>di Buccio</i>, continua
+cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382.
+Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités
+italiennes<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>, à cause des renseignements qu'elles fournissent à
+l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection
+des historiens d'Italie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384,
+écrite en <i>terza rima</i>, par le notaire <i>Ser Gorello de' Sinigardi</i>, qui
+n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> <i>Antiquit. ital.</i>, t. VI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> T. XV.</blockquote>
+
+<p>La poésie plaisante était un peu plus heureuse. <i>Antonio Pucci</i> donnait
+naissance à ce genre léger et mordant, que le <i>Berni</i> perfectionna dans
+la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce
+métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un <i>capitolo</i> sur
+Florence<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>, composé en 1373, et une vingtaine de sonnets<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>, où
+l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le
+genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop
+souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas
+sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus
+graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son
+métier, il dit dans son premier sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Hélas! le temps, l'heure et les cloches,<br>
+ Dont tous mes sens sont étourdis,<br>
+ Me répètent souvent l'avis<br>
+ De la mort et de ses approches.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> Voy. après la <i>Bella Mano</i> de <i>Giusto de' Conti</i>, éd. de
+Verone, 1750.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> Voy. <i>Raccolta</i> de l'Allacci.</blockquote>
+
+<p>Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à
+ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici
+le sens d'un sonnet que <i>Pucci</i> lui adresse: «Dante dans sa <i>Comédie</i>
+parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque
+avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes,
+et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait
+tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être
+enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne
+voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme
+déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet
+usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même <i>Antonio Pucci</i>
+voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou <i>terza rima</i> la
+chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil
+intitulé <i>Délices des érudits toscans</i><a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>; recueil où l'on trouve
+beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire
+les délices des gens de goût.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> <i>Delizie degli eruditi Toscani</i>, t. III.</blockquote>
+
+<p>Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous
+occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire
+des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir
+entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur
+nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention;
+elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce
+mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie
+aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis
+trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses
+routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un
+instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager
+en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La
+première embrasse les études publiques, et l'autre les études
+particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs
+professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de
+ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de
+l'enseignement public, occupe l'autre.</p>
+
+<p>Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus
+l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y
+fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs,
+autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des
+élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans
+les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on
+montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,
+où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte
+Béthisie <i>Gozzadini</i>. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou
+qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme
+autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient
+entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles
+ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait
+ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université
+donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient
+le <i>concurrent</i> et le <i>disputant</i>, et ces combats étaient à outrance.
+Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois,
+et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>.
+Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on
+argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on
+s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits;
+qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument
+rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le
+savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes,
+quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce
+n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait
+ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait
+qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples
+pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres
+magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime
+des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent
+les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de
+dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> Voy. tom. I, p. 374 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et
+déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en
+furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute
+entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de
+Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour
+Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont
+les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les
+heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font
+plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de
+l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études,
+depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.</p>
+
+<p>Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour
+des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies
+dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions
+lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque,
+qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est
+principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui
+sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et
+leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de
+ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des
+hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race
+particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques,
+souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie
+de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par
+les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les
+négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun
+usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants
+inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les
+universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis
+de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la
+connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,
+et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette
+variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des
+vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les
+professeurs<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes
+accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où
+commencèrent à tomber les savants de collége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, part. I, c. 5.</blockquote>
+
+<p>Dans l'origine<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance
+et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et
+enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois,
+leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres.
+Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de
+l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les
+schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent
+plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en
+quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font
+la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par
+lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans
+la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus
+que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles,
+retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces
+querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite
+dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et
+croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république
+littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et
+dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son
+siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux
+associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour
+faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et
+surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se
+propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres
+épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus
+étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se
+donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers;
+et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la
+fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent
+des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même
+aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies
+par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et
+languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans
+vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui
+corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent
+les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des
+choses humaines<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> <i>Idem, ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, part. I, c. 5.</blockquote>
+
+<p>Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus
+éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien,
+celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de
+la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas
+toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les
+lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en
+Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.
+Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes
+découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas
+immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent
+rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque
+sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie
+pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme
+d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres
+puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la
+maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence;
+Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses
+richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts</i>.</p>
+
+<br>
+
+<p>Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
+siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de
+trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la
+connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
+bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
+mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la
+théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé
+des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient
+pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette
+lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
+d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes
+qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères,
+rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil
+et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait
+accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les
+lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble
+et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette
+époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
+parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre
+d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il
+n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et
+transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni
+d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
+attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque
+et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes
+célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et
+encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
+augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs
+contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit
+pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses
+que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des
+gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient
+entre eux cette protection et cette faveur.</p>
+
+<p>Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation
+politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans
+chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale
+qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui
+signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de
+l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
+le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque
+dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle
+se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire
+en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si
+forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que,
+dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années
+avant la découverte de l'imprimerie ou après.</p>
+
+<p>La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes
+les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse,
+pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
+pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière
+qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
+influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
+déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII,
+les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient
+réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
+prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de
+l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations
+purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
+les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti
+qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
+tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les
+cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409,
+au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
+pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait
+être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des
+partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux
+papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était
+Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
+en eut trois.</p>
+
+<p>Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de
+Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa,
+successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire
+dans sa jeunesse<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, et avait acquis de grandes richesses dans ce
+métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient
+un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête,
+déguisé en palefrenier ou en postillon<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. Arrêté à Fribourg, renfermé
+dans un château fort<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, le concile lui fit son procès, articula
+contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
+atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les
+termes de la sentence, <i>de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
+justice ou la miséricorde</i>. Captif, et sans moyens de résistance, il se
+soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît,
+destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls
+cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et
+par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut
+résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
+royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y
+mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
+moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de
+Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul
+sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu
+dix ans auparavant par le concile de Constance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> <i>Abrégé de l'Hist. ecclés.</i>, t. II, p. 134.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> Jacques l'Enfant, <i>Hist. du Concile de Constance</i>, liv.
+I, p. 125, éd. de 1727.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben,
+à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
+Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
+aussi renfermé. <i>Ibid.</i>, p. 298.</blockquote>
+
+<p>On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>, Martin
+étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile
+général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la
+translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre
+l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
+deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un
+contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
+tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer
+le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque,
+hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi
+renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de
+Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans
+une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une
+grasse abbaye qu'un ermitage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> En 1431.
+</blockquote>
+
+<p>L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV;
+mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir
+tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme
+au milieu du siècle, à un an près<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, soixante-douze ans après la
+naissance du premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> En 1449.
+</blockquote>
+
+<p>Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
+n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres;
+quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus
+tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI,
+Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire
+apostolique, le savant <i>Coluccio Salutato</i>. <i>Poggio Bracciolini</i>, que
+nous nommons le Pogge, <i>Leonardo Bruni</i> d'Arezzo, et d'autres encore de
+ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès
+d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
+l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre,
+plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme
+éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
+Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
+son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou
+dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans
+son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
+François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
+moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui
+procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de
+Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas
+Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques;
+Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement
+plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
+le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au
+concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
+<i>le Maître de Sentences</i>, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
+dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre
+d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a
+été imprimé<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>; mais à en juger par les éloges des auteurs
+contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et
+les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
+elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
+commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un
+genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un
+mourait d'une manière imprévue<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>; c'est une légèreté d'opinion qui ne
+fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
+données, est à peu près la même dans tous les temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> C'est un Traité sur l'immaculée Conception.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> <i>E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
+allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più
+presto che non si sarebbe pensato</i>. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)</blockquote>
+
+<p>Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres
+affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de
+lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa
+cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
+inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine.
+Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des
+préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
+libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume
+de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
+colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est
+pas aisé de les offenser impunément<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Mais aucun de ces papes ne
+fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane,
+son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus
+hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
+nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une
+ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
+application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
+pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son
+érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
+un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation
+avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les
+attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois
+<i>Poggio</i>, Georges de Trébizonde, <i>Léonardi Bruni</i> d'Arezzo, <i>Giannozzo
+Manetti</i>, Fr. Philelphe, Laurent <i>Valla</i>, Théodore <i>Gaza</i>, Jean
+<i>Aurispa</i> et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
+donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait
+libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
+grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie
+de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
+d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres
+d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les
+Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne
+l'avaient été. <i>Poggio</i> dit, dans la préface de sa traduction de
+Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife;
+il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la
+fortune<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
+de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>.
+Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée,
+il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus
+d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la
+fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces
+propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans
+suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>. Ce même pape assigna à <i>Giannozzo Manetti</i>, outre ses
+appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par
+an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il
+donna, à <i>Guarino</i> de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction
+de Strabon, et cinq cents ducats à <i>Perotti</i>, pour celle de Polybe, en
+lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser
+dignement<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Ciacono, cité par Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 46.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> <i>Pog. Oper.</i>, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> Antidot. IV, <i>in Pog.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> <i>Philelf. Epist.</i> l. XXVI, ép. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 49 et 50.</blockquote>
+
+<p>On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons
+poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas
+être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que
+ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>? Joignons
+à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les
+docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens
+de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
+parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les
+papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation
+du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque
+réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
+qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
+cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement
+célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
+en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
+pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
+prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
+envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
+les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
+arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices
+aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son
+siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait
+une partie à secourir les pauvres et les malheureux<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Il eut enfin
+toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et
+délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 49 et 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 50.</blockquote>
+
+<p>Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas
+les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent
+qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les
+gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects,
+et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les
+écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis;
+mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la
+dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même
+hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour
+vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude
+trouva tant d'encouragements et de secours<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Nicolas V est le
+premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres.
+Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la
+reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
+place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des
+circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> <i>ibid.</i>, p. 51, 52.</blockquote>
+
+<p>Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au
+commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup
+plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
+des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes,
+partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
+Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé.
+Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal
+assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et
+cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs
+mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des
+hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
+républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois
+frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré
+après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états,
+éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
+tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait
+abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il
+vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les
+murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses
+jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui
+succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec
+François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine
+lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent
+bientôt après au souverain pouvoir.</p>
+
+<p>Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
+cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
+Vie<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a> le représente cependant comme ayant reçu une éducation
+littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent;
+étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
+illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
+pu être que des romans<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Il accorda des distinctions et des
+récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait
+attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y
+venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue
+lui-même qu'il en était tout hors de lui<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>. Si Philippe-Marie ne fit
+rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui
+qu'à sa fortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> <i>Candido Decembrio</i>; voy. <i>Script. Rer. ital.</i> de
+Muratori, vol. XX, p. 1014.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> Tom. VI, part. I, p. 14.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> <i>A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei
+penè reddiderit</i>. (<i>Philelf. Epist.</i> l. III, ép. 6.)</blockquote>
+
+<p>Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà
+célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
+faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
+rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de
+régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut
+bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui
+laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il
+aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
+par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à
+<i>Guarino</i>, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
+fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se
+distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de
+l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des
+connaissances au-dessus de son âge<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. Parvenu au gouvernement, en
+1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat
+égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura
+d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans
+leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la
+poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux
+de la plupart des poëtes du même temps<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> Voy. <i>Antichi Annali Estensi</i>, dans les <i>Scrip. Rer.
+ital.</i>, vol. XX, p. 453.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> Dans le recueil intitulé <i>Rime de' Poeti Ferraresi</i>.</blockquote>
+
+<p>Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François
+de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les
+sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de
+ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors
+célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une
+célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
+assigna de forts appointements<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, et fit meubler pour lui une maison
+entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries,
+des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient
+des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la <i>Maison
+joyeuse</i>. L'historien de la vie de Victorin<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> fait une description
+touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon
+professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
+élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
+toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de
+la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à
+celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas
+seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il
+ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
+en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au
+recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un
+siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle
+aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que
+portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il
+faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle,
+mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons
+d'éducation à la <i>Maison joyeuse</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Vingt écus d'or par mois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> Fr. <i>Prendilacqua</i> de Mantoue, son contemporain et son
+élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par <i>Natale delle
+Laste</i>, à Padoue, en 1774.</blockquote>
+
+<p>Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
+l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne
+s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis
+politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence
+commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les
+lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en
+servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis,
+quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles
+distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
+par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
+parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
+nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du
+crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en
+joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
+d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la
+modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la
+source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné,
+avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait
+la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si
+grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
+Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents
+dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu
+par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la
+générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable,
+et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>.
+On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa
+mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint
+aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
+l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des
+Médicis, et trop légèrement adopté par Platina<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, est une calomnie
+dont Scipion <i>Ammirato</i> a démontré l'absurdité dans le dix-huitième
+livre de son histoire<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> William Roscoe, <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, t. I, p. 11,
+éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet
+ouvrage, par M. Thurot.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> <i>Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ
+Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut</i>, etc. Platin., <i>in Vita
+Martini V.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Tom. II, p. 985. A. B.</blockquote>
+
+<p>Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
+ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre
+lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
+suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature
+suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent
+point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation
+adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la
+constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à
+l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans
+Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et
+des beaux-arts.</p>
+
+<p>À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la
+magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un
+souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner
+à ses frais, par le célèbre architecte florentin <i>Michellozzo</i>, qui
+l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de
+St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un
+monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son
+amour pour les lettres et de sa libéralité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>. Ce furent-là, dit
+Vasari<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
+Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence,
+tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés
+sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>,
+voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de
+son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses
+goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
+encourageait les travaux, et dont la société instructive était le
+délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens
+manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
+cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna
+rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser.
+Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et
+l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
+moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
+genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et
+comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des
+esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors
+littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût
+été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement
+ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les
+différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée
+de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient,
+avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui
+leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus
+lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La
+chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
+l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
+grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
+les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme
+laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par
+Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une
+réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque
+<i>Mediceo-Laurentienne</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> Angelo Fabroni, <i>Magni Cosmi Medicei Vita</i>. Florent.,
+1789, in-4., p. 42.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> <i>Vita di Michellozzo Michellozi</i>, t. I, p. 287. Ed. de
+Rome, 1789, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> L'historien anglais de la <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, M.
+Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de
+cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est
+vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
+ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier
+auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait
+pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
+et de la vérité. Voy. <i>Angelo Fabroni, ub. supr.</i>, p. 49, 50 et 51
+surtout dans ce passage: <i>Horrere soleo cum reminiscor tot aut
+nobilitate aut gestis magistratibus claros viros</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Un autre citoyen de Florence, <i>Niccolo Niccoli</i>, faisait à peu près le
+même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la
+dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents
+volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable.
+Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
+des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait
+le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
+c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de
+critique<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut
+l'idée d'une bibliothèque publique<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. A sa mort<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, il laissa, par
+son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
+curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté,
+qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation
+des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir
+qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal
+parmi ses concitoyens. <i>Niccolo</i> avait laissé beaucoup de dettes, qui
+pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
+par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il
+paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition,
+il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des
+Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus
+grande magnificence, et pour laquelle, selon <i>Vasari</i><a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>, il n'avait
+pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
+autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de
+bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour
+fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que <i>Niccolo Niccoli</i>
+lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit
+aider par Thomas de Sarzane<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>, alors pauvre ecclésiastique, mais
+homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné
+à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré.
+Peu d'années après<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, ce copiste était devenu pape; et ce fut lui
+qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce
+qu'il avait vu Médicis faire à Florence<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> <i>Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
+veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit
+emendutque</i>. (Mehus, <i>Prœf. in Vit. Ambrosii Camald.</i> p. 50.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> <i>Poggio</i>, Oraison funèbre de <i>Niccolo Nicoli</i>, <i>Poggii
+Opera</i>, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> En 1436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> <i>Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr.</i>, p. 291.
+Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand
+édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
+soixante-six ducats par an pour leur nourriture.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> En 1447.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 244.</blockquote>
+
+<p>Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
+satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
+développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son
+concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le
+transporter à Florence<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. Il s'agissait de la réunion de l'Église
+grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et
+les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
+métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>, que Florence
+allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la
+charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses
+frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs
+qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
+séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
+sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
+plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à
+ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> 1439.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> Jean Paléologue.</blockquote>
+
+<p>Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la
+controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent
+Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait
+langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
+l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la
+moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres,
+avait été envoyé à Venise par son empereur<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>, pour y solliciter des
+secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de
+lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour
+à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
+offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque,
+avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
+rendit vers la fin de 1396, et<a name="n8" id="n8"></a> c'est de son école que sortirent
+<i>Ambrogio Traversari</i> général des Camaldules, <i>Léonardo Bruni</i> d'Arezzo,
+<i>Giannozzo Manetti</i>, <i>Palla Strozzi</i>, <i>Poggio</i>, <i>Filelfo</i>, et d'autres
+encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque.
+Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du
+quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui
+venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout
+où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions
+importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le
+pape Alexandre V<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, auprès du patriarche de Constantinople; par Jean
+XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> Manuel Paléologue, en 1393.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Hodius, <i>de Græcis illustribus</i>, etc., l. I, cap. 2;
+Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
+vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras.
+Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie
+platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
+chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès
+que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
+à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les
+propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
+frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont
+l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
+genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
+jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et
+qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
+L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande
+célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la
+science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors
+universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme
+qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la
+gloire de l'avoir fondée.</p>
+
+<p>Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le
+plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour
+successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses
+Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église
+chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean
+Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se
+réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que
+les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient
+contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait
+argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient
+envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les
+secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins
+raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de
+reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
+signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous
+le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses
+sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
+Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
+les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées
+humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout
+à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès
+précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis
+pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants
+fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils
+avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
+soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle
+d'Aristote<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> M. Roscoe, p. 46, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces
+douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont
+il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce
+pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de
+celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de
+l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
+ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
+avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse
+lui-même, que les Espagnols appellent <i>le Sage</i> et <i>le Magnanime</i>, doit,
+malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
+dans l'histoire des lettres.</p>
+
+<p>Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres
+extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient
+tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de
+Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
+Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il
+était mort excommunié et empoisonné<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, <i>è
+fama</i>, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il
+sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en
+empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
+naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
+les effets du poison. Voy. <i>Istoria civile del regno di Napoli</i>, LXXIV,
+c. 8.</blockquote>
+
+<p>Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses
+faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle
+s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
+d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui
+d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par
+François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier
+exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après,
+et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de
+Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître
+de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de
+René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent
+long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
+de la même reine.</p>
+
+<p>Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien
+qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
+que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les
+plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de
+Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs
+des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés
+de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
+quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par
+des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou
+qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
+droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient
+du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de
+l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
+oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait
+l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
+d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine
+de Palerme, ou <i>Panormita</i>, lui lut la vie d'Alexandre, par
+Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut
+pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le
+<i>Panormita</i> qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
+qu'il a écrite en latin<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, et il pourrait bien avoir exagéré l'effet
+de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne
+laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
+Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons
+orateurs. Lorsque <i>Ginnnozzo Manetti</i> fut envoyé par les Florentins en
+ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et
+l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas
+la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est
+peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté
+par deux historiens contemporains<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, que notre bon La Fontaine fait
+allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
+la mouche dit avec orgueil:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> <i>De dictis et factis Alphonsi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, <i>Vita Jannotii
+Manetti</i>; voy. Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote>
+
+<p>Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
+Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où
+il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
+philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
+ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
+manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses
+dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et
+de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où
+il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes
+qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
+équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la
+prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
+trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les
+portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans
+le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut
+mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui
+s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice
+d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>.
+Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle
+sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où
+le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la
+paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi
+voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il
+méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême
+plaisir<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> Crinitus, <i>de honestâ Disciplinâ</i>, l. XVIII, c. 9;
+Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. sup.</i></blockquote>
+
+<p>Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son
+efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important
+encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à
+la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour
+en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la
+multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
+Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura
+toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en
+eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition
+d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On
+a observé avec justesse<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> que cette invention parut précisément dans
+le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était
+née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni
+des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de
+lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés
+de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les
+jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
+bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au
+moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à
+peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de
+toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore
+fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida
+plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut
+pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que
+l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de
+l'écriture et la création de l'alphabet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.</blockquote>
+
+<p>Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de
+lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
+Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, semblaient avoir épuisé
+cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat
+le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
+l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean
+Guttimberg de Mayence l'employa le premier<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, et que le premier livre
+qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut
+de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois
+exemplaires<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus
+attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
+dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
+Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les
+érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins,
+est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie
+s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans
+la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
+furent deux imprimeurs allemands<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> qui transportèrent leurs
+instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes
+ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au
+monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines
+allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers
+de ce pays.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> <i>Histoire de l'Imprimerie</i>, Paris, 1689, in-4.;
+<i>l'Origine de l'Imprimerie de Paris</i>, Paris, 1694, in-4.; <i>Annales
+Typographici</i>, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; <i>Histoire
+de l'Imprimerie</i>, La Haye, 1740, in-4.; <i>Origine e progressi della
+stampa</i>, Bononiæ, 1722, in-4.; <i>Vindiciœ Typographicœ</i>, Argentinæ, 1760,
+in-4.; <i>Origines Typographycœ</i>, La Haye, 1765, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
+entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
+l'<i>Essai historique</i> qui précède son <i>Dictionnaire bibliographique
+choisi du quinzième siècle</i>, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien à
+désirer ni à dire sur cet objet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a> L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin:
+l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à
+la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque
+Mazarine. (Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. I, p.
+121.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> Sweinheim et Pannartz.</blockquote>
+
+<p>Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre
+dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à
+quelques-unes de ses maisons de campagne<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>, tout le temps qu'il
+pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres,
+dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
+l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement.
+Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque
+part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de
+son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses
+affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
+exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens
+philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites.
+Se sentant près de mourir, il fit appeler <i>Contessina</i>, son épouse, et
+Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
+celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller
+avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent
+et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande
+simplicité, et mourut six jours après<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, âgé de soixante-quinze ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Careggi et Caffagiolo.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> Le Ier. jour du mois d'août 1464.</blockquote>
+
+<p>Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son
+fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, elles
+furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
+douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les
+magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
+c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de
+Médicis, après sa mort, le titre de <i>Père de la patrie</i><a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> Voyez le détail de tous ces frais dans un article des
+<i>Ricordi di Pietro de' Medici</i>, note 141, à la fin de la Vie de Cosme,
+écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> Voyez ce décret, <i>ibidem</i>, note 142, p. 257, 258.</blockquote>
+
+<p>Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages
+extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la
+protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les
+encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour
+ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les
+circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut
+aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
+ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la
+splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
+fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
+d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les
+artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami
+que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce
+qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient
+dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
+laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux
+qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa
+magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des
+sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. <i>Michellozzi</i> et
+<i>Brunelleschi</i>, dont l'un, dit M. Roscoe<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, était un homme de talent,
+et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il
+employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
+fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans
+de <i>Michellozzi</i>, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette
+maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi
+les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
+<i>Masaccio</i>, qui substituait un nouveau style, une composition plus
+expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de <i>Giotto</i>
+et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que <i>Filippo Lippi</i>, son
+élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en
+même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, <i>Masaccio</i> et
+<i>Lippi</i> orner des productions de leur pinceau les églises et les
+palais, <i>Donatello</i> donner au marbre l'expression et la vie,
+<i>Brunelleschi</i>, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique
+coupole de <i>Santa Maria del Fiore</i>, et <i>Ghiberti</i> couler en bronze les
+admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
+Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>; tandis
+que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
+de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui
+leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les
+chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes,
+et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient
+avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de
+ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du
+temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> <i>Life of Lorenzo de' Medici</i>, chap. <span class="sc">i</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> <i>Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
+questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
+eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
+porte del paradiso</i>. Vasari, <i>Vita di Lorenzo Ghiberti</i>, éd. de Rome,
+1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails
+les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables
+portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les
+arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que <i>Lorenzo
+Ghiberti</i>, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
+sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
+L'ouvrage de <i>Ghiberti</i>, jugé infiniment supérieur par une assemblée de
+trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins
+qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
+adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première,
+dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du
+poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris,
+vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, <i>ibid.</i>, et
+qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une
+richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces
+deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans
+une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402,
+et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, <i>loc. cit.</i>, la description des
+figures et des ornements, et le détail des opérations de <i>Ghiberti</i>.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de
+Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
+Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla</i>; etc.</p>
+
+<br>
+
+<p>L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie
+avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition
+substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
+laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors,
+n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi
+vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
+et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à
+expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir,
+entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
+multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et
+parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas
+toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.</p>
+
+<p>À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait
+qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime
+qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence
+d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence
+étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
+l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les
+trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et
+fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
+ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
+la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les
+tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
+vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans
+les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y
+avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux,
+l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à
+examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
+inspirations du génie.</p>
+
+<p>Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des
+efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
+vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à
+apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
+devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les
+grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
+littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus
+important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la
+plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux
+grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
+Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>, par
+Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et
+n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son
+humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort
+de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue,
+et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
+deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, ou
+que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville,
+opinion qui paraît plus vraisemblable<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son
+temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres,
+qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus
+illustres<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé,
+pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du
+Dante<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
+1420<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre
+professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi
+parlé<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>, ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à
+donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> Voy. t. II, p. 421 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> L'abbé Ginanni, <i>Scritt. Ravenn.</i>, t. I, p. 214, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, p.
+513 et 514.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> Rafaello Volterrano, <i>Anthropol.</i>, l. XXI, Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> Salvino Salvini, dans la Préface de ses <i>Fasti
+Consolari</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a> <i>Vita Ambros. Camald.</i>, p. 324.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, 260 et 261.</blockquote>
+
+<p><i>Guarino</i> de Vérone, première tige d'une famille héréditairement
+illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces
+deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>.
+Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
+littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour
+apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point
+encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième
+siècle<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce
+voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
+grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête
+affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
+il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
+Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent
+de fabuleux<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs
+circonstances, que <i>Guarino</i> était fort jeune quand il passa en Grèce,
+et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
+pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
+peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une
+raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent
+cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que
+ce fait est rapporté. <i>Guarino</i>, de retour en Italie, tint d'abord
+école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue,
+Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il
+séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a> pour lui confier
+l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut
+finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
+l'Université de Ferrare<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>, dont le marquis Nicolas avait la
+prospérité fort à cœur. <i>Guarino</i> remplissait cette fonction lorsque se
+tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les
+Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup
+d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le
+cardinal Querini<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. Il passa avec eux à Florence, lors de la
+translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les
+conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare,
+où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste
+Guarini, auteur du <i>Pastor Fido</i>, dit dans la Vie de ce poëte, en
+parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était
+<i>noble Véronais</i>. Voy. supplément au <i>Giornale de' Letterati d'Italia</i>,
+t. II, p. 155.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> <i>Pontico Virunio</i>, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
+cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: <i>De parum fidis Græca linguæ
+magistris</i>, 1587, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> <i>È favoletta raccontata da Pontico Virunio</i>; Mafféi,
+<i>Verona illustrata</i>, part. II, l. III, p. 134. <i>Questo racconta del
+Virunio ha un' aria di favoletta</i>. Apostolo Zeno, <i>Dissertaz. Voss.</i>, t.
+I, p. 214.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> En 1429.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357</b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> En 1436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> <i>Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar.</i>, p. 511; Tiraboschi, t.
+VI, part. II. p. 260.</blockquote>
+
+<p>Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
+grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
+œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, sont les
+principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie
+d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
+grecque<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a> et une grammaire latine<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, des commentaires sur
+plusieurs auteurs des deux langues<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>, plusieurs discours latins
+prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et
+un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. C'est lui
+qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière
+dans un grenier, et presque détruites<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Il les restaura, les
+corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un
+petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que
+ni <i>Guarino</i>, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
+ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres,
+et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à
+Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria;
+mais, à la demande du sénateur vénitien <i>Marcello</i>, <i>Guarino</i> traduisit
+aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
+plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, <i>Verona
+illustrata</i>, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
+livres, écrit tout entier de la main même de <i>Guarino</i>, et qui était
+alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur <i>Soranzo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> <i>Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in
+compendium redacta, à Guarino Veronensi</i>, etc. <i>Ferrariæ</i>, 1509, in-8.
+Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras,
+mais avec des additions et des notes de <i>Guarino</i>. Ce livre est devenu
+fort rare.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> <i>Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem</i>,
+sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en
+1540; premier modèle, selon Mafféi (<i>ub. sup.</i> p. 149) de toutes celles
+qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, <i>Carmina
+differentiala</i>. <i>Liber de Diphtongis</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur
+Perse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> Voyez-en la notice dans Mafféi, <i>ub. supr.</i>, p. 150.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine
+qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à <i>Guarino</i>,
+voy. Apostolo Zeno, <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. I, p. 223.</blockquote>
+
+<p>Il y a peu de proportion entre ces travaux de <i>Guarino</i> et l'immense
+réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges
+suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
+cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
+forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des
+bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un
+des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études
+qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de
+son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité
+prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux
+choses, dit l'un d'eux<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, décorent la vieillesse de notre <i>Guarino</i>,
+qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres;
+c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la
+lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui,
+et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
+jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au
+moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou <i>Girolamo</i> fut
+secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
+professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père.
+Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres <i>Giglia
+Giraldi</i> et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont
+imprimées<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>; un Traité des études<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a> qui l'est aussi, sans compter
+un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
+Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition
+des Commentaires de Servius sur Virgile<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>; il travailla beaucoup et
+avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son
+père<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et
+le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de
+services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
+point les séparer dans leur reconnaissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. <i>ub. sup.</i> p. 221,
+col. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> <i>Baptistœ Guarini Veronensis poemata latina</i>, Modène,
+1496.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> <i>De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
+Brixianum discipulum suum</i>, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
+une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi <i>Verona illustr.</i>, t.
+II, p. 157.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> C'est du moins ce que dit Mafféi, <i>loc. cit.</i>; mais
+l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
+en vers latins, où <i>Guarino</i> est nommé, et l'on en cite une de Rome,
+sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente,
+1470. Voy. Debure, <i>Bibl. instr., Belles-Lettres</i>, t. I, p. 291.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse
+que son fils Alexandre <i>Guarino</i> a donnée de ce poëte, Venise, 1521,
+in-4.</blockquote>
+
+<p>Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes
+qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre <i>Guarino</i> de
+Vérone et Jean <i>Aurispa</i><a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Leur longue vie, le genre de leurs
+travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance
+frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de
+la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur
+infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, <i>Aurispa</i>, pour
+dernier trait de sympathie, passa comme <i>Guarino</i> à Constantinople,
+uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369.
+La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières
+années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité
+qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès.
+À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits
+d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de
+Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de
+Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de
+Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
+le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune
+empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait
+Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de
+1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que
+l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira
+l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta
+un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
+commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>. On se
+rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de
+Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre
+des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans
+les Universités, et que l'on y faisait encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.</blockquote>
+
+<p>On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean <i>Aurispa</i>.
+On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
+préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
+l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les
+littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
+d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le
+retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de
+Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV,
+qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le
+confirma dans cette place<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il n'est pas étonnant qu'un pontife
+aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué.
+Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa
+vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour
+romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y
+retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans,
+et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
+en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout
+ce qui reste d'<i>Aurispa</i>. C'est à son long professorat, aux manuscrits
+précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia
+les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
+mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues
+anciennes, qu'il dut, comme <i>Guarino</i>, sa juste célébrité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> En 1447.</blockquote>
+
+<p><i>Gasparino Barzizza</i>, autre célèbre professeur et orateur de ce temps,
+prit son nom du village de <i>Barzizza</i>, près de Bergame, où il était né
+en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même
+ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les
+belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans
+cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
+revenant du concile de Constance. <i>Barzizza</i> fut choisi pour le
+complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé
+des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de
+rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
+duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et
+à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.</p>
+
+<p>Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour
+être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante
+latinité: il l'est surtout, comme <i>Aurispa</i> et <i>Guarino</i>, pour son zèle
+à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la
+recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous
+autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de
+Sorbonne<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois
+ouvriers imprimeurs<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a> qui dressèrent leurs presses dans une salle de
+cette maison, les lettres de <i>Gasparino</i> furent le premier produit de
+cet art, nouveau pour Paris et pour la France<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>. Tous ses ouvrages
+ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son
+fils <i>Guiniforte</i>, par le cardinal <i>Furietti</i><a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. Ce fils était né à
+Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et
+d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il
+expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence,
+lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse
+d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant
+d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ
+son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les
+côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de
+retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
+Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui
+est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point <i>Guiniforte</i>
+d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
+souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
+dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et
+Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant
+donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet
+emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
+Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se
+sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
+Friburger.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> <i>Gasp.</i> (c'est-à-dire, Gasparini) <i>Pergamensis</i> (ce
+devrait être <i>Bergomensis</i>) <i>epistolæ</i>, in-4., sans date, mais du
+commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi
+sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> Rome, 1723, in-4.</blockquote>
+
+<p><i>Ambrogio Traversari</i>, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
+élèves d'Emmanuel <i>Chrysoloras</i>. Né en 1386<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> à Portico, château de
+la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence,
+il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre
+siècle, dans l'Ordre<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a> dont le nom se trouve toujours réuni avec le
+sien; car on ne l'appelle point autrement qu'<i>Ambrogio</i> le Camuldule. Il
+s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune
+fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les
+savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres
+suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts
+d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
+composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce
+temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant
+que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis,
+<i>Niccolo Niccoli</i>, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui
+aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son
+Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
+moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses
+loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en
+visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
+<i>Hodæporicon</i>, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail
+de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
+lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>, fournit beaucoup de
+lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres
+latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> Son père se nommait <i>Beneivenni de' Traversari</i>. Les avis
+ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la
+pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> À Florence, dans le couvent des Camaldules, <i>degli
+Angioli</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> <i>Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431
+ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ
+medicâ editum à Nicolao Bartholini</i>, Florentiæ, in-4. Debure, <i>Bibl.
+instr.</i>, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est
+sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. <i>Et
+quamvis</i>, dit-il (<i>Prœf. ad Vitam Ambr. Camald.</i>, p. 91). <i>Bartholini
+editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex
+codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam
+fuisse</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
+publié un recueil des Lettres d'<i>Ambrogio Traversari</i> (<i>Amplissima
+collectio veter Monum.</i> t. III). Elles ont été réimprimées avec de
+nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous
+ce titre: <i>Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
+ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ</i>, etc., 2 vol. gr.
+in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
+plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un
+riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite
+avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec
+surabondance et confusion.</blockquote>
+
+<p>Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, <i>Ambrogio</i> le fut
+ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y
+recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
+conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux
+Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de
+cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce
+concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
+théologique, et sa connaissance égale des deux langues. <i>Ambrogio</i> le
+Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir
+par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les
+bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis,
+répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence,
+aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
+puissamment contribué.</p>
+
+<p>Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
+Chrysoloras, que ce <i>Leonardo Bruni</i>, l'un de ceux qui illustrèrent le
+nom <i>d'Arétin</i>, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
+valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
+lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore.
+<i>Leonardo</i> naquit en 1369<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>; il n'avait que quinze ans lorsque les
+troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux
+bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
+et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a>
+<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>, et
+lui dans un autre<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un
+portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et
+cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand
+homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il
+continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à
+Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi
+les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé
+à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. <i>Leonardo</i> quitta les
+lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans
+son sommeil, comme il l'assure lui-même<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>, ce qu'il avait appris
+pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut
+appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de
+secrétaire apostolique<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>. Il partagea les dangers et les vicissitudes
+de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il
+conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore
+sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
+même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu
+moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance,
+<i>Leonardo</i> revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans
+cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On
+chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, <i>Papa
+Martino, non vale un quattrino</i><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Le pape prit la chose au sérieux;
+il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
+ville, pour une chanson: ce fut <i>Leonardo</i> qui le fléchit par un
+discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>. Il avait
+déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde
+fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des
+obsèques magnifiques. <i>Giannozzo Manetti</i> prononça son oraison funèbre.
+Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça
+sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin;
+enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à
+Florence, dans l'église de Sainte-Croix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381"
+name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. II,
+p. 33; Mazzuchelli, <i>Scritt. ital.</i>, t. II, part. IV; Mehus, <i>Vita
+Leonardi Aretini</i>, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382"
+name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">
+(retour) </a> <i>Pietramala</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383"
+name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">
+(retour) </a> <i>Quarana</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384"
+name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">
+(retour) </a> <i>De temporibus suis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385"
+name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">
+(retour) </a> En 1405.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386"
+name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387"
+name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">
+(retour) </a> <i>De temp. suis com.</i>, p. 38.</blockquote>
+
+<p><i>Leonardo Bruni</i> ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
+son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus
+aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de
+dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des
+Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir
+de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le
+visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se
+relever<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
+orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
+donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une
+fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de
+légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
+de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par
+<i>Niccolo Niccoli</i>, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des
+lettres<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>, mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs
+n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388"
+name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">
+(retour) </a> <i>Vespasiano Fiorentino</i>, cité par Mazzuchelli, <i>ub.
+supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389"
+name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 257.</blockquote>
+
+<p><i>Leonardo</i> et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure
+scandaleuse les brouilla. <i>Niccolo Niccoli</i> avait cinq frères; il enleva
+publiquement à un d'entre eux sa maîtresse<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>; celle-ci eut
+l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
+pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.
+<i>Niccolo</i> fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler.
+<i>Leonardo</i> s'abstint de l'aller voir: <i>Niccolo</i> remarqua son absence, et
+lui en fit faire des reproches. <i>Leonardo</i> ne répondit peut-être pas
+avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop
+fidèlement rendue, mit <i>Niccolo</i> dans une véritable fureur. Il abjura
+son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
+injurieux et les plus amers. <i>Leonardo</i>, quoique d'un caractère doux,
+perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une <i>Invective</i>, où
+il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui,
+heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. Cette
+malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs
+essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut <i>Poggio Bracciolini</i> qui
+en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et
+d'autre, et leur amitié reprit son premier cours<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390"
+name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">
+(retour) </a> Elle se nommait <i>Benvenuta</i>. M. William Shepherd, dans la
+Vie de <i>Poggio Bracciolini</i>, qu'il a publiée en anglais (Liverpool,
+1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
+extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'<i>Ambrogio</i> le Camaldule,
+religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir,
+en écrivant à <i>Niccolo Niccoli</i>, le prie souvent de présenter ses
+compliments à sa <i>Benvenuta</i>, qu'il distingue par le titre de <i>fœmina
+fidelissima</i>; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391"
+name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">
+(retour) </a> Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de
+ce châtiment public infligé à Benvenuta, <i>plaudentibus vivinis et totâ
+multitudine comprobante</i>, dans une longue lettre de <i>Leonardo Bruni</i> au
+<i>Poggio</i>, lorsque celui-ci était en Angleterre; <i>Leonardi Aretini
+Epistolæ</i>, l. V, ép. 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392"
+name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">
+(retour) </a> L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
+<i>Léonardo</i>, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus
+bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: <i>Leonardi
+Florentini oratio in nebulonem maledicum</i>. Il en cite un manuscrit
+conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10.
+M. W. Shepherd, <i>Life of Paggio</i>, p. 135, affirme qu'une vérification
+exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit
+n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette
+bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est
+trompé, en disant, <i>loc. cit.</i>, que <i>Leonardo</i>, dans cet écrit, traite
+son ancien ami de <i>nebulo malefiens</i>. On voit par le titre ci-dessus que
+c'est <i>maledicus</i> et non <i>malefiens</i> qu'il faut lire; c'est beaucoup
+trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
+changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
+Catalogue de l'abbé Mehus, que cette <i>Invective</i> est conservée dans la
+bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un
+aperçu de ce qu'il contient.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393"
+name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">
+(retour) </a> <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, ch. 3 et 4.</blockquote>
+
+<p>Si <i>Leonardo</i> n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les
+premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec
+cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées.
+Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une
+discussion philosophique dans laquelle <i>Giannozzo Manetti</i>, qui était
+très-jeune, remporta de tels applaudissements, que <i>Leonardo</i> en fut
+piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. <i>Manetti</i>
+lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
+toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard
+pour sa dignité, il se rendit seul chez <i>Manetti</i>. Celui-ci témoigna
+beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande
+autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison.
+<i>Leonardo</i>, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
+disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'<i>Arno</i>, au
+milieu de la ville, il se retourne, et dit à <i>Giannozzo</i>, à haute voix:
+«Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai
+aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
+ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander
+excuse<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>.» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et
+sensible, qui aimait et respectait <i>Leonardo</i> comme son maître, et qui
+le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un
+tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de <i>Leonardo</i> est une bonne
+leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
+les magistrats arrogants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394"
+name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">
+(retour) </a> Ce trait est raconté par <i>Naldo Naldi</i>, auteur
+contemporain, dans la Vie de <i>Giannozzo Manetti</i>, que Muratori a
+insérée, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote>
+
+<p>Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
+variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend
+depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>. Il a
+aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de
+son temps<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
+plutôt des imitations de Polybe et de Procope<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. Il traduisit
+littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
+quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et
+d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de
+plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux
+qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le
+goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
+de Pétrarque, toutes deux en langue italienne<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>. On a de lui, tant
+imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
+différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et
+latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été
+imprimées plusieurs fois<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, et qui sont, comme celles d'<i>Ambrogio</i> le
+Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son
+style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous
+les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il
+ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses
+ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
+plaisir et avec fruit<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395"
+name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">
+(retour) </a> <i>Historiarum populi Florentini lib. XII</i>. <i>Léonardo</i>
+écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par <i>Donato
+Acciojuoli</i>, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473;
+l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396"
+name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">
+(retour) </a> <i>De temporibus suis</i>, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
+1539, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397"
+name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">
+(retour) </a> <i>De bello italico adversus Gothos gesto</i>, l. IV;
+<i>Fulginii</i> (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; <i>Commentarium rerum
+Græcarum</i>, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398"
+name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">
+(retour) </a> La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par
+Tomasini, <i>Petrarcha redivivus</i>, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4., p.
+207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la
+bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
+l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399"
+name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">
+(retour) </a> La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
+à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie,
+et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit
+Maittaire, <i>Annal. Typ.</i>, t. I. Cette dernière édition est une
+réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a
+donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de
+<i>Leonardo</i>, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
+livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que
+contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites,
+adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400"
+name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.</blockquote>
+
+<p><i>Poggio Bracciolini</i>, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
+l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties
+licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans
+les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les
+services les plus signalés. Il naquit en 1380<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, d'une famille
+pauvre<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>, au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
+Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
+lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
+Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher
+fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres
+pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années,
+mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les
+appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y
+suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus
+nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la
+dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
+contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes
+distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
+développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé
+à Boniface IX, son premier protecteur, <i>Poggio</i> trouva la même faveur
+auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à
+<i>Leonardo Bruni</i>, qui avait été à Florence le compagnon des études et
+des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de
+lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
+lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à
+l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant
+le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se
+séparèrent sans se désunir. <i>Leonardo</i> resta auprès du pape; <i>Poggio</i>
+alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
+fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
+concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut
+une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude
+pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au
+concile, y mourut. <i>Poggio</i> composa son épitaphe<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>, et prononça son
+oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401"
+name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">
+(retour) </a> <i>Giamb. Recanati</i>, dans sa Vie de <i>Poggio</i>, en tête de
+l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'<i>Histoire de Florence</i> de
+cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i>; M. William Shepher; <i>Life of Poggio Bracciolini</i>, etc. Ce
+dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas été
+traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de
+<i>Poggio</i> telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
+fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de
+<i>Filelfo</i> qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont
+l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la <i>littérature italienne</i>
+proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
+littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402"
+name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">
+(retour) </a> Son père se nommait <i>Guccio Bracciolini</i>; ce prénom est
+un diminutif, à la manière florentine, de <i>Arrigo</i>, Henri; <i>Arrigo</i>,
+<i>Arrighetto</i>, ou <i>Arriguccio</i>, <i>Guccio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403"
+name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">
+(retour) </a> Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par
+Hody, <i>De Græc. ill.</i>, p. 23.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Hic est Emanuel situs,<br>
+ Sermonis decus Attici:<br>
+ Qui dum quarere opem patriæ<br>
+ Afflictæ studeret, huc iit.<br>
+ Res belle cecidit fuis<br>
+ Votis, Italia; hic tibi<br>
+ Linguæ restituit decus<br>
+ Atticæ, ante recondite.<br>
+ Res belle cecidit tuis<br>
+ Votis, Emanuel; solo<br>
+ Consecutus in Italo<br>
+ Æternum decus es, tibi<br>
+ Quale Græcia non dedit,<br>
+ Bella perdita Græcia</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants
+pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus
+dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait
+périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs
+ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des
+routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne
+saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
+grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
+d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en
+vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition
+fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y
+trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais
+souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers
+livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus;
+Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de
+Luctance<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
+tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces
+manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une
+bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et
+humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression
+de <i>Poggio</i> lui-même<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, voulu jeter des criminels condamnés à mort.
+«Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
+cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands
+écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre
+d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore
+un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de
+l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance
+qu'on leur doit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404"
+name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">
+(retour) </a> <i>De utroque homine</i>, ou <i>de opificio hominis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405"
+name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">
+(retour) </a> Lettre publiée par Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol.
+XX, p. 160.</blockquote>
+
+<p>Encouragé par ses illustres amis, <i>Leonardo Bruni</i>, <i>Ambrogio
+Traversari</i>, <i>Niccolo Niccoli</i>, <i>Francesco Barbaro</i>, noble vénitien,
+l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux
+aux lettres, <i>Poggio</i> continua de voyager en Allemagne et en France,
+recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents
+de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres,
+chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se
+hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut
+d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à
+diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
+Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
+Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son
+activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de
+Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de
+Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius
+Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui
+étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du
+Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
+importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la
+perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain
+Nicolas de Trêves, que <i>Poggio</i> employait à ces recherches dans les
+lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des
+douze autres.</p>
+
+<p>La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
+dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et
+Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la
+manière dont il en rend compte dans une lettre à <i>Leonardo Bruni</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>,
+l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné
+réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
+réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des
+injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté
+stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent
+seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
+prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables
+barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses
+sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le
+courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à
+celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de
+Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie
+de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
+scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
+politique <i>Leonardo</i>, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une
+pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir
+reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un
+hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il
+l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec
+plus de réserve<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406"
+name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">
+(retour) </a> Voyez cette lettre, <i>Poggii Opera</i>, p. 301-305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407"
+name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">
+(retour) </a> <i>Leonardi Aret. Epist.</i>, l. IV, ep. 10.</blockquote>
+
+<p>Ce concile fini, <i>Poggio</i> se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau
+pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
+On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de
+voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses
+sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à
+quelques-uns des dangers que le prudent <i>Leonardo</i> avait craints pour
+lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec
+laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé
+de ses plus intimes amis<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>. Il avait sans doute rencontré au concile
+de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le
+nom de cardinal Beaufort<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>, et qui visita ce concile en allant en
+pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir
+l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait
+les plus magnifiques promesses; mais <i>Poggio</i> fut à peine arrivé à
+Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des
+embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour
+lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les
+esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
+la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il
+ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408"
+name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">
+(retour) </a> <i>Poggii Oper.</i>, p. 311; <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>,
+by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
+circonstances de ce voyage de <i>Poggio</i> en Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409"
+name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">
+(retour) </a> Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
+et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, <i>ibid.</i>, p. 123.</blockquote>
+
+<p>Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de
+retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que
+les trois livres <i>de Oratore</i>, le <i>Brutus</i>, ou le Livre des Orateurs
+célèbres, et celui qui est intitulé <i>Orator</i>, reparaissaient pour la
+première fois. C'était Gérard <i>Landriani</i>, évêque de Lodi, qui en avait
+découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère
+était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer;
+mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent
+lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe,
+un sujet d'allégresse publique. <i>Poggio</i>, dans une terre d'exil,
+instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui
+en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur
+d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre <i>Leonardo Bruni</i> et
+<i>Niccolo Niccoli</i>, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
+n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
+les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en
+Angleterre, aboutir à un mince bénéfice<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>, qui eût encore exigé qu'il
+entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce
+qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le
+riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
+voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin
+de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant
+ses magnifiques promesses. <i>Poggio</i> reçut d'Italie, peu de temps après,
+deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
+secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
+professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir
+hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le
+secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de
+précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à
+Rome pour y prendre possession de son emploi<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410"
+name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">
+(retour) </a> Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais
+d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à
+cette modique somme. (M. Shepherd, <i>ub. supr.</i>, p. 136.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411"
+name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Martin V y était revenu<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> après ses aventures de Florence<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>.
+Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations,
+auxquelles il paraît que <i>Poggio</i> ne prit d'autre part que de
+l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements.
+Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il
+put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques
+ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>, dans lequel il
+se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en
+général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
+Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>. Cette
+critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une
+querelle avec ces bons frères<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Il ne s'en effraya point, et tout ce
+qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un
+Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que
+dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur
+les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait
+retrancher des éditions de ses œuvres<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412"
+name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">
+(retour) </a> Le 22 septembre 1420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413"
+name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 296.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414"
+name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">
+(retour) </a> <i>De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque
+concionatoribus</i>. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
+Œuvres de <i>Poggio</i>, édition de Bâle, 1538.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415"
+name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">
+(retour) </a> Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance,
+<i>Fratres Observantiœ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416"
+name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">
+(retour) </a> Voy. <i>The Life of Poggio</i>, etc., p. 177 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417"
+name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">
+(retour) </a> On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé:
+<i>Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum</i>, imprimé d'abord à
+Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions
+considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du
+Dialogue de <i>Poggio</i> sur l'Hypocrisie, et de celui de <i>Léonardo Bruni</i>
+sur le même sujet, donnée par <i>Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
+typographiâ Anissoniâ, Lugduni</i>, 1679, in-16.</blockquote>
+
+<p>Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
+V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence,
+déguisé en moine<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>, <i>Poggio</i> partit pour l'y aller joindre: mais il
+tomba entre les mains des soldats de <i>Piccinnino</i>, partisan soldé par le
+duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
+et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put
+obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à
+Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et
+Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des
+bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de
+crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de
+consolation<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>, que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur,
+seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes,
+autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne
+craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
+hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la
+haine et à la verve satirique de <i>Filelfo</i>, qui se déchaînait alors avec
+fureur contre les Médicis. <i>Filelfo</i> l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
+retenue et sans pudeur; <i>Poggio</i> lui répondit de même; et ce ne fut pas
+le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
+violentes<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules
+sous le titre d'<i>Invectives</i>, qui ne leur convient que trop. En général,
+les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
+les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes.
+Les querelles de <i>Poggio</i> avec <i>Filelfo</i> se renouvelèrent à plusieurs
+reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais
+si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
+<i>Poggio</i> employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une
+aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par
+son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
+le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
+revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute
+leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. <i>Poggio</i>
+avait ce droit plus que personne; et il en usa librement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418"
+name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">
+(retour) </a> Juin 1433.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419"
+name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">
+(retour) </a> Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 312-317.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420"
+name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">
+(retour) </a> Il en eut avec George de Trébizonde, <i>Guarino</i>, de
+Vérone, Laurent <i>Valla</i>, et plusieurs autres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421"
+name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">
+(retour) </a> Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 339-542.</blockquote>
+
+<p>Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le
+reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de
+Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut
+rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des
+arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de
+statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
+l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours
+joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non
+seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de
+pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des
+campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses
+recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette
+collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du
+gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui,
+d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La
+seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de
+se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude
+(ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que
+les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
+des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants
+seraient désormais exempts de toutes charges publiques<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422"
+name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">
+(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 37, 38.</blockquote>
+
+<p>Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé
+dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>
+conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
+siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants
+naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. Il se décida
+enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une
+jeune fille de dix-huit<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, qui lui apporta pour dot six cents
+florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de
+cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait
+le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>. Son
+mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur
+dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet
+avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
+passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de
+travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
+son Dialogue <i>sur la Noblesse</i><a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>, datent de cette heureuse époque. Il
+n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
+plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. <i>Niccolo Niccoli</i>,
+Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas <i>Albergati</i>, cardinal de
+Ste.-Croix, <i>Leonardo Bruni</i>, moururent successivement et à peu d'années
+de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire
+par d'éloquentes oraisons funèbres<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423"
+name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">
+(retour) </a> 1435.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424"
+name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">
+(retour) </a> On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze
+garçons et deux filles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425"
+name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">
+(retour) </a> <i>Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426"
+name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">
+(retour) </a> Il était en forme de Dialogue, et intitulé: <i>An senii sit
+uxor ducenda</i>. <i>Apostolo Zeno</i> en possédait une copie. (Voy. <i>Dissert.
+Voss.</i>, t. I, 48.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427"
+name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">
+(retour) </a> Il le publia en 1440. (Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p.
+64.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428"
+name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">
+(retour) </a> Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de
+<i>Poggio</i>; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de
+l'édition des lettres de <i>Leonardo Bruni</i>, 1741, 2 vol. in-8.</blockquote>
+
+<p>Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel <i>Poggio</i> conserva son
+office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
+eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
+lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un
+Traité <i>du Malheur des princes</i><a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>. À son avènement au trône papal, il
+lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui
+dédia un nouveau traité <i>des Vicissitudes de la fortune</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>, le plus
+intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au
+même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
+protection particulière, en publiant son Dialogue sur
+<i>l'Hypocrisie</i><a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
+les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au
+moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit
+l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
+ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui,
+sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. <i>Poggio</i> remplit
+largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
+longue Invective<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>, et ne traita pas moins durement le noble ermite
+de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>. Il
+entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
+traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de
+Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les
+libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs.
+Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent
+puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429"
+name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 392.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430"
+name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">
+(retour) </a> <i>De Varietate fortunæ</i>, imprimé pour la première fois à
+Paris, en 1723.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431"
+name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">
+(retour) </a> Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432"
+name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">
+(retour) </a> <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 155.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433"
+name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">
+(retour) </a> <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, ch. 10.</blockquote>
+
+<p><i>Poggio</i> donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce
+goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le
+célèbre livre des <i>Facéties</i>. C'est une preuve sans réplique de la
+licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un
+homme alors septuagénaire<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>, un secrétaire apostolique, jouissant de
+l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un
+recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
+plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
+dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement
+les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à
+la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
+Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
+romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
+genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le
+nom de <i>bugiale</i>, dérivé de l'Italien <i>bugia</i>, mensonge, et que <i>Poggio</i>
+rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>. On y
+rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en
+racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
+n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est
+principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques,
+attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les
+contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre
+contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
+distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle,
+et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans
+intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus
+d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami
+de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
+fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
+débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
+utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434"
+name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">
+(retour) </a> C'était en 1450.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435"
+name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">
+(retour) </a> <i>Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
+quædam</i>. Épilogue ou péroraison, à la fin des <i>Facéties</i>.</blockquote>
+
+<p>Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>; c'est le fruit
+des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
+ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques
+vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties
+qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont
+de peu d'intérêt<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>; la troisième est toute philologique; il y est
+question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la
+langue commune, ou seulement celle des savants. <i>Poggio</i> y défend la
+première opinion contre <i>Leonardo Bruni</i>, qui dans leurs entretiens
+avait soutenu la seconde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436"
+name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">
+(retour) </a> <i>Historia disceptative convivalis</i> (et non pas
+<i>convivialis</i>, comme on le lit dans la Vie de <i>Poggio</i>, par M. William
+Shepherd, p. 451) <i>Pogii Oper.</i>, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437"
+name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">
+(retour) </a> Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre,
+celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux
+sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?</blockquote>
+
+<p>En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante,
+la réputation de <i>Poggio</i> et l'influence puissante des Médicis fixèrent
+sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il
+avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
+paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y
+reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé
+l'un des <i>Prieurs des arts</i>. Les soins et les occupations de sa place de
+chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses
+querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il
+eut, avec Laurent <i>Valla</i>, une guerre de plume presque aussi violente
+que celle qu'il avait avec <i>Filelfo</i>. Un fruit plus heureux de ses
+loisirs fut son Dialogue <i>Sur le malheur de la destinée humaine</i><a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>,
+la traduction de l'Âne de Lucien<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a> remplit aussi quelques uns de ses
+moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point
+d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de
+Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438"
+name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">
+(retour) </a> <i>De miseriâ humanæ conditionis, ibid.</i>, p. 86.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439"
+name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">
+(retour) </a> <i>Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è
+græco in latinum conversus</i>. (<i>Poggii Oper.</i>, p. 138.)</blockquote>
+
+<p><i>L'Histoire de Florence</i> est le dernier, comme le plus grand et le
+meilleur ouvrage de <i>Poggio</i>. Elle est divisée en huit livres, et
+comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté
+florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455.
+L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les
+sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet
+important ouvrage<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré
+avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses
+enfants<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a> obtinrent la permission de suspendre son portrait<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>
+dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
+érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de
+l'église de <i>Santa Maria del fiore</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>. Il mérita tous ces honneurs
+rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
+toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses
+connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et
+l'emportement de ses invectives venaient de la même source que
+l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit
+qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La
+liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence
+de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées
+dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il
+jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi
+pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
+monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la
+force de son jugement et l'enjouement de son esprit<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Quant au style
+de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs
+immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès.
+On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré
+d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent
+bientôt après<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440"
+name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">
+(retour) </a> <i>L'Histoire de Florence</i>, écrite par lui en latin, fut
+achevée et traduite en italien par Jacques <i>Bracciolini</i>, l'un de ses
+fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée
+plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
+fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. <i>Recanuti</i>, avec des notes et
+une Vie de <i>Poggio</i>, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441"
+name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">
+(retour) </a> Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille,
+l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi
+l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent
+plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé <i>Jacopo</i>,
+traducteur de l'<i>Histoire Florentine</i>, étant entré au service du
+cardinal <i>Riario</i>, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des
+<i>Pazzi</i> contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple
+aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se
+maria, mais ne laissa que des filles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442"
+name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">
+(retour) </a> Il était peint par Antoine <i>Pollajuolo</i>. Voy. <i>Vasari</i>,
+éd. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443"
+name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">
+(retour) </a> La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans
+des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François,
+grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de
+l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres.
+(<i>Recanati, Vita Poggii</i>, p. <span class="sc">xxxiv</span>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444"
+name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">
+(retour) </a> <i>The Life of Poggio</i>, etc., p. 486.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445"
+name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i> Les Œuvres de <i>Poggio</i> furent recueillies pour la
+première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à
+Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante.
+On doit les joindre à celles de <i>Coluccio Salutato</i>, de <i>Leonardo
+Bruni</i>, de <i>Filelfo</i> et d'<i>Ambrogio</i> le Camaldule, pour la connaissance
+de l'histoire littéraire du quinzième siècle.</blockquote>
+
+<p>Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
+vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre <i>Filelfo</i>. Sa
+vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
+aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent
+aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses
+lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
+imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son
+temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
+défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses
+ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446"
+name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">
+(retour) </a> Il a paru récemment en italien une Vie de <i>Filelfo</i>, qui
+peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée:
+<i>Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
+Raveretano</i>, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement
+pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
+pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette
+Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en
+Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente
+ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je
+ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
+commun, mais <i>Poggio</i> et <i>Filelfo</i>, à l'exemple du plus vraiment
+français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de
+Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.</blockquote>
+
+<p><i>Francesco Filelfo</i> naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la
+Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a> ont dit que sa
+famille était honnête; il vaut mieux les en croire que <i>Poggio</i>, qui
+prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard
+d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les
+plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut
+lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise,
+en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis
+puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le
+désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état
+de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
+jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire,
+à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
+Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature
+grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès
+furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec
+assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses
+succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
+Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de
+conseiller. <i>Filelfo</i> avait déjà fait preuve de talent pour les
+négociations. Le <i>Bailo</i>, ou ambassadeur vénitien auquel il était
+attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
+traiter de la paix entre ce prince et Venise<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>, et le traité avait
+été conclu à la satisfaction de la république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447"
+name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">
+(retour) </a> Cités par M. <i>de' Rosmini, ub. sup.</i>, t. I, p. 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448"
+name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">
+(retour) </a> Lancelot, Mém. sur Philelphe, <i>Académ. des inscr. et
+bell.-lettr.</i>, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
+trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait
+fait cette ambassade. M. <i>de' Rosmini</i> a redressé cette erreur, d'après
+une lettre inédite de <i>Filelfo</i>. Voy. <i>ub. supr.</i>, p. 12.</blockquote>
+
+<p>Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre,
+à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par
+Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes
+de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. <i>Filelfo</i> s'y rendit
+à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>, une
+harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des
+grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
+foule immense de spectateurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449"
+name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">
+(retour) </a> 12 février 1424.</blockquote>
+
+<p>De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il
+reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de
+son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine
+âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. <i>Filelfo</i>, dans l'âge
+des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus
+ardent<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>, devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
+de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont
+Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427.
+C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y
+revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la
+peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient
+oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la
+maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où
+étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de
+quitter Venise; <i>Theodora</i> était effrayée; une de ses femmes était morte
+de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison
+nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et
+déjà menacé du besoin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450"
+name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">
+(retour) </a> Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et
+ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par
+M. <i>de' Rosmini</i>, t. I, p. 113.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo<br>
+ Æstu, quo testes tres mihi bella movent</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
+pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
+offrit, aux conditions les plus avantageuses<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>, et il accepta une
+chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
+quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta,
+chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à
+toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que
+<i>Filelfo</i> vînt s'y fixer. <i>Niccolo Niccoli</i>; <i>Leonardo Bruni</i>,
+<i>Ambrogio</i> le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de
+lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
+réussirent à l'un et à l'autre, et <i>Filelfo</i>, après en avoir obtenu la
+permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il
+commença aussitôt ses leçons<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451"
+name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">
+(retour) </a> Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
+furent comptés d'avance.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452"
+name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">
+(retour) </a> Avril 1429.</blockquote>
+
+<p>Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son
+zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du
+jour, expliquer et commenter les <i>Tusculanes</i> de Cicéron, ou une des
+Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire,
+ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait
+lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses
+Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses
+leçons des lectures sur la morale<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>; et de plus, pour satisfaire de
+jeunes Florentins<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>, admirateurs du Dante, il lisait et commentait
+son poëme les jours de fête, dans l'église de <i>Santa Maria del Fiore</i>,
+sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir
+d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le
+nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les
+plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
+suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus
+considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
+comme tels. Il se fit des querelles avec Charles <i>Marsupini</i> d'Arezzo,
+avec <i>Niccolo Niccoli</i>, ami de Charles, avec <i>Ambrogio</i> le Camaldule,
+amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère,
+amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable <i>Poggio</i>, qui se
+porta pour champion des Médicis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453"
+name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">
+(retour) </a> <i>Ambrosii Traversari Epist.</i>, p. 1007 et 1016.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454"
+name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">
+(retour) </a> M. <i>de' Rosmini</i> l'affirme, d'après l'assertion positive
+de <i>Filelfo</i>, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui
+suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le
+premier, <i>Monumenti inediti</i> du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions
+de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: <i>Da niuno castrecto...
+senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto,
+cominciai quello poeta pubblicamente legere</i>. Ceci dément Tiraboschi,
+qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
+<i>Filelfo</i> était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en
+donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce
+savant les droits de citoyen de Florence, cité par <i>Salvino Salvini</i>,
+dans la Préface de ses <i>Fasti consolari</i>, p. <span class="sc">xviii</span>. Mais Tiraboschi et
+Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il
+est bien dit: <i>Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
+in civitate Florentiæ</i>, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
+spontanément et gratuitement; et l'assertion de <i>Filelfo</i>, énoncée
+devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour
+ne laisser aucun doute.</blockquote>
+
+<p><i>Filelfo</i>, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un
+assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit
+et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était
+alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis
+étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
+emprisonné, mis en danger de la vie et banni. <i>Filelfo</i>, ennemi peu
+généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
+emportées, obscènes et sanglantes<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. Ils revinrent triomphants; il ne
+jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il
+s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il
+continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
+déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois
+après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à
+Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à
+Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de
+Petriolo. <i>Filelfo</i>, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
+nommait Philippe, et le fit arrêter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455"
+name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">
+(retour) </a> Les Satires de <i>Filelfo</i> furent imprimées pour la
+première fois à Milan, sous ce-titre: <i>Philelphi opus Satyrarum seu
+Hecatostichon Decades X</i>, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502,
+in-4., et à Paris, 1508, in-4. Cosme y est désigné sous le nom de
+<i>Munus</i> (traduction latine du nom grec <i>Cosmos</i>); <i>Niccolo Nlccoli</i>,
+sous celui d'<i>Utis</i>; Charles d'<i>Arezzo</i> est appelé <i>Codrus</i>; <i>Poggio</i>
+est nommé <i>Bambalio</i>, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions
+monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et
+d'obscénités.</blockquote>
+
+<p>On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des
+tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à
+une amende de cinq cents livres d'argent. <i>Filelfo</i>, peu satisfait de
+cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
+Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans
+l'intercession de <i>Filelfo</i> lui-même. Ce ne fut point par un mouvement
+de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt
+comme il l'écrivit à <i>Æneas Sylvius</i>, pour que celui qui l'avait voulu
+assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré,
+par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
+conscience<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456"
+name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">
+(retour) </a> <i>Philelfi Epist.</i>, p. 18.</blockquote>
+
+<p>Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet
+assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille.
+De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le
+poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de
+Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
+pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et <i>Filelfo</i>, qu'il accusa
+dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni
+à perpétuité<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de
+pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme
+de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des
+partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat,
+c'est ce que le dernier auteur de la vie de <i>Filelfo</i> ne croit pas,
+faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier;
+il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
+ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
+satisfait<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
+irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de
+telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux,
+et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une
+réconciliation, la désira le premier; <i>Ambrogio</i> le Camaldule
+l'entreprit; il y trouva d'abord <i>Filelfo</i> très-rebelle. «Que Médicis
+emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
+mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je
+méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse
+bienveillance<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>;» mais le bon <i>Ambrogio</i> ne se découragea point, et
+finit par réussir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457"
+name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">
+(retour) </a> La sentence est rapportée par <i>Fabroni, Vita Cosmi Med.</i>,
+t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458"
+name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">
+(retour) </a> <i>Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si
+macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
+come potea, se ne mostrasse contento</i>, etc. <i>Vita di Fr. Filelfo</i>, t. I,
+p. 98.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459"
+name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">
+(retour) </a> <i>Philelphi Epist.</i>, l. II, p. 14.</blockquote>
+
+<p>Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
+agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, <i>Filelfo</i>
+remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
+pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
+vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
+ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine
+des <i>Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines</i> de Plutarque;
+il y commença même ses livres <i>De exilio</i>, ou ses <i>Méditations
+florentines</i><a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de
+lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires,
+d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
+était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la
+véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460"
+name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">
+(retour) </a> Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, <i>Philelphi
+Opuscula</i>, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
+(Debure, <i>Bibl. instr.</i>, ne cite que cette dernière édition.) Les
+<i>Meditationes Florentinæ</i>, <i>De exilio</i>, etc., qui ne sont qu'un seul et
+même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que
+trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont
+restés inédits. <i>Vita di Filelfo</i>, p. 88, note 2.</blockquote>
+
+<p>Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter
+Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours
+croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des
+propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat
+de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de
+Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et
+promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il
+irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
+pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
+ducats, salaire magnifique et sans exemple<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>, et ils lui tinrent
+parole. Il reparut donc à Bologne<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a> dix ans après qu'il en était
+parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le
+fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience
+naturelle de <i>Filelfo</i> augmentait par les obstacles: enfin, sous des
+prétextes assez peu spécieux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>, il quitta Bologne avant les six mois
+expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années
+qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus
+heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison
+richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan,
+rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul
+chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte
+inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à
+l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre
+enfants<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
+au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en
+écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
+retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière
+d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée
+à <i>Filelfo</i> mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui
+donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
+l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461"
+name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">
+(retour) </a> <i>Philelphi Epist.</i>, l. II, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462"
+name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">
+(retour) </a> 16 janvier 1439.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463"
+name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">
+(retour) </a> Voy. <i>Vita di Fr. Filelfo</i>, p. 102.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464"
+name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">
+(retour) </a> Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants,
+comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme <i>Apostolo
+Zeno</i> l'a répété, <i>Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 283. Voyez <i>Vita di
+Filelfo</i>, t. II, p. 11. note 2.</blockquote>
+
+<p>Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier
+Visconti, François Sforce lui ayant succédé<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>, <i>Filelfo</i>, bien traité
+par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi
+de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce
+voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres,
+le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui
+permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
+poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à
+Milan, <i>Filelfo</i>, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
+nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
+l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que <i>Manfredina
+Doria</i>, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles.
+Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à
+l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se
+proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
+pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père
+de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire
+cette démarche; mais il permit à <i>Filelfo</i> de députer, en son propre
+nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
+grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en
+offrant une rançon<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui
+se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
+requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465"
+name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">
+(retour) </a> 25 mars 1450.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466"
+name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">
+(retour) </a> Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
+très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. <i>de Rosmini</i> l'a
+rectifié, <i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 90, et il a publié le premier le
+texte grec de la lettre de <i>Filelfo</i> à Mahomet II, avec une traduction
+italienne, n°. X des <i>Monumenti inediti</i> du même volume, p. 305.</blockquote>
+
+<p><i>Filelfo</i>, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son
+séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins
+laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
+en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en
+vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François
+Sforce, sous le titre de <i>Sfortiados</i>; il en avait achevé les huit
+premiers livres quand le héros du poëme mourut<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>. Galéaz-Marie son
+fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli <i>Filelfo</i>, que
+l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été
+dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la
+gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour
+vivre et soutenir sa famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467"
+name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">
+(retour) </a> Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la <i>Sforciade</i> sont
+restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque
+Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres
+bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, <i>Histor. Typograph.
+Litter. mediolan.</i> de Sassi, p. 178 et suiv., et <i>Catalog. cod. latin.
+biblioth. Laurent.</i>, de <i>Bandini</i>, t. II, col. 129. M. <i>de' Rosmini</i> a
+donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le
+plan et la marche, <i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 159-174.</blockquote>
+
+<p>Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette
+position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une
+force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant
+sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses
+principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment
+être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des
+lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été
+son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses
+éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
+fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
+forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et
+par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
+son amour-propre<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>, il ouvrit, peu de temps après, son cours, en
+expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il
+fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y
+allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
+malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
+perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
+quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
+de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une
+catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils
+Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait
+sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; <i>Filelfo</i>
+craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle
+cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son
+retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance
+suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait
+le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma
+pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques.
+Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
+engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le
+reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et
+mourut le 31 juillet 1481.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468"
+name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">
+(retour) </a> 1474.</blockquote>
+
+<p>Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le
+fut autant jusqu'à la fin que celle de <i>Filelfo</i>; aucune n'aurait été
+plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à
+son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la
+vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la
+magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux,
+d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
+souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
+cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le
+produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les
+besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non
+seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son
+siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
+pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses
+lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce
+peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les
+hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces
+dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes
+qu'il eut si souvent à soutenir.</p>
+
+<p>Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes,
+parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
+littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
+montra modéré que dans la dernière. Georges <i>Merula</i>, son disciple, non
+moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger
+prétexte<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>, par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
+<i>Filelfo</i>, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité
+peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois;
+mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
+défenseur<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>. Il en avait fait un grand nombre dans les différents
+professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte
+plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le
+suivant<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait
+revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui
+devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
+vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
+quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né
+à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse,
+mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
+agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de
+ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur,
+philosophe et poëte. <i>Filelfo</i>, qui était excellent père, et qui aimait
+ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes
+douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469"
+name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">
+(retour) </a> <i>Filelfo</i> avait critiqué avec raison le mot <i>turcos</i> dont
+<i>Merula</i> se servait au lieu de <i>turcas</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470"
+name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">
+(retour) </a> Ce fut le jeune Gabriel <i>Pavero Fontana</i>, de Plaisance.
+Il publia contre <i>Merula</i>, dont le véritable nom était <i>Merlani</i>, une
+<i>Merlanica prima</i>, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la
+mort de <i>Filelfo</i> mit fin à cette guerre entreprise pour lui.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471"
+name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">
+(retour) </a> On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
+<i>Agostino Dati</i>, auteur de l'<i>Histoire de Sienne</i>; le célèbre
+jurisconsulte <i>Francesco Accolti d'Arezzo</i>; <i>Alexander ub Alexandro</i>,
+auteur des <i>Genetialium Dierum</i>; <i>Bernardo Giusiniani</i>, l'historien de
+Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
+eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang,
+tels que le pape Pie II, <i>Æneus Sylvius</i>, et Pierre de Médicis, fils de
+Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.</blockquote>
+
+<p>Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les
+autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront
+peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des
+traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités
+d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
+Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités
+philosophiques, tels que ses <i>Convivia Mediolanensia</i>, ou Banquet de
+Milan, dialogues faits, comme ceux de <i>Poggio</i>, sur le modèle du Banquet
+de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
+discutant à table des questions relatives aux sciences et à la
+philosophie morale<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>; ou tels que le Traité <i>de Morali Disciplinâ</i>,
+ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>;
+c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
+d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés
+en un seul recueil<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>; on y distingue, peut-être au dessus de tout le
+reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son
+fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non
+seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
+philosophie et même d'éloquence<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>; ce sont enfin des poésies latines,
+dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
+réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la
+couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans
+toute sa vie, l'avait le plus flatté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472"
+name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">
+(retour) </a> Il devait y avoir trois Dialogues, mais <i>Filelfo</i> n'en
+écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie
+des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
+l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de
+l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
+lune, de ses influences, etc. etc. Les <i>Convivia Meliod.</i> ont été
+imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
+1552, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473"
+name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">
+(retour) </a> Venise, 1552.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474"
+name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">
+(retour) </a> <i>Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
+Opusculis</i>. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux
+de l'auteur. Debure, <i>Bibl. instr. Belles-Lettr.</i>, t. II, p. 275, ne
+cite que la réimpression de 1492.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475"
+name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">
+(retour) </a> <i>Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
+equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio</i>. Rome, 1475,
+in-fol. <i>Marcello</i> fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à
+l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
+sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus
+étonnant, c'est que <i>Filelfo</i>, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il
+passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin
+chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. <i>Franc.
+Philelphi Epist.</i> liv. XVIII, p. 127.</blockquote>
+
+<p>J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il
+se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades,
+chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
+tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>. Il voulait en
+faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
+livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
+Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
+odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
+s'astreignit rigoureusement à ce plan<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>. Il voulut s'y soumettre
+encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les
+unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
+<i>De jocis et seriis</i> en était le titre; dix mille vers partagés en dix
+livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique,
+mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du
+manuscrit<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>, et a publié dans les <i>Monuments inédits</i> de ses trois
+volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
+décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
+publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de <i>Filelfo</i>,
+jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres
+familières, imprimées précédemment<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>, elles laissent peu d'obscurités
+sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
+des circonstances importantes de l'histoire de son temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476"
+name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477"
+name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">
+(retour) </a> <i>Odæ et Carmina</i>, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à
+Brescia. <i>Filelfo</i> avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies
+grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque
+Laurentienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478"
+name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">
+(retour) </a> Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque
+Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et
+dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479"
+name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">
+(retour) </a> La première édition, qui ne contient que seize livres,
+est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
+la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
+point fait entrer en ligne de compte, parmi les Œuvres de <i>Filelfo</i>, son
+poëme italien en quarante-huit chants et en <i>terza rima</i>, sur la Vie de
+S. Jean-Baptiste, <i>Vita di S. Giovanni Battista</i>, Milan, 1494, édition
+unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait
+entrer son Commentaire sur le <i>Canzoniere</i> de Pétrarque, imprimé pour la
+première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
+extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure,
+contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec
+Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
+l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy.
+<i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 15, note 1.</blockquote>
+
+<p>Le style de <i>Filelfo</i>, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
+pas celui de <i>Poggio</i>; il approche moins de l'élégance et de la pureté
+des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur.
+Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la
+langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de
+Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si
+inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur
+Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il
+ne la connaissait pas.</p>
+
+<p>Laurent <i>Valla</i>, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut
+être placé après <i>Poggio</i> et <i>Filelfo</i>, comme leur égal en réputation,
+en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
+violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit
+à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta
+jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où
+sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles
+qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y
+retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de
+Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
+affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un
+faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une
+peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui
+eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le
+célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces
+plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
+dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
+telle fureur contre <i>Valla</i>, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne
+l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au
+moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière
+fut dispersée<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480"
+name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">
+(retour) </a> 1431.</blockquote>
+
+<p>Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
+commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. <i>Valla</i>
+semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut
+paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
+s'établir à Rome<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. La persécution l'y attendait; il avait commencé,
+sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur <i>la Donation de
+Constantin</i>, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
+empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se
+permettait de traiter les papes avec peu de respect<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>. Il n'avait
+encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les
+cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
+<i>Valla</i>, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès
+d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les
+honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un
+diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et
+humaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481"
+name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">
+(retour) </a> 1443.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482"
+name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">
+(retour) </a> Ce Traité est imprimé dans le premier volume du
+<i>Fasciculus Rerum expetend. et fugiend.</i>, dont il est parlé ci-dessus,
+p. 314], note 1.</blockquote>
+
+<p><i>Valla</i> ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa
+réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et
+de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue
+lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à
+la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
+prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des
+articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze
+apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
+mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut
+cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de
+l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans
+la protection du roi<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
+comme lui dans cette cour, avec Barthélemy <i>Fazio</i>, Antoine <i>Panormita</i>,
+et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la
+guerre, selon le style de ce temps, avec des <i>Invectives</i>, des calomnies
+et des injures<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les
+honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations
+de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>.
+Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait
+pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur
+de Cicéron. <i>Valla</i> l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges
+était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa
+doctrine cicéronienne: <i>Valla</i>, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des
+traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté
+une école d'éloquence, pour soutenir son <i>Quintilianisme</i>: mais au
+reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
+troublèrent point la vie de leurs deux chefs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483"
+name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">
+(retour) </a> Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, <i>Vallœ
+Antidotus in Poggium</i>, p. 210, 211 et 218.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484"
+name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">
+(retour) </a> L'invective de <i>Valla</i> contre Barth. <i>Fazio</i> et le
+<i>Panormita</i> (<i>Beccadelli</i>), est divisée en quatre livres, et remplit
+cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par <i>Ascensius</i>,
+in-fol., 1528.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485"
+name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">
+(retour) </a> 1447.</blockquote>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre <i>Valla</i> et
+<i>Poggio</i>. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
+copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on
+prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style.
+Il attribua ces notes à <i>Valla</i>; quoique celui-ci ait toujours protesté
+qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un
+véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
+lutte plus furieuse et plus envenimée. Les <i>Invectives</i> de <i>Poggio</i>
+contre <i>Valla</i>, les <i>Antidotes</i> et les dialogues de <i>Valla</i> contre
+<i>Poggio</i>, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu
+le jour<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. Ce qu'il y a de singulier, c'est que <i>Valla</i> dédia au pape
+son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
+rixe scandaleuse. Elle le fut au point que <i>Filelfo</i>, si emporté dans
+ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit
+avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
+put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, <i>Valla</i>
+se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, et la
+soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
+<i>Lucius</i> et <i>Aruntius</i> étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
+l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
+pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la
+famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486"
+name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">
+(retour) </a> C'est dans sa seconde Invective que <i>Poggio</i> accuse
+<i>Valla</i> d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme
+d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux,
+exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. <i>Accusatus</i>,
+ajoute-t-il ironiquement, <i>convictus, damnatus, antè tempus legitimum,
+absque ullà dispensatione episcopus factus es</i>. Cette plaisanterie a été
+prise au sérieux par l'auteur du <i>Poggiana</i> (l'Enfant): «On trouve ici,
+dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent <i>Valla</i>;
+c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense,
+il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le
+palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. <i>Life
+of Poggio</i>, p. 471, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487"
+name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">
+(retour) </a> Benedetto Morando.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, <i>Valla</i> ne
+discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
+termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents
+écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
+secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de
+la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à
+la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée
+contre lui; je veux dire son Traité <i>de la Donation de Constantin</i>. Mais
+cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la
+liberté d'écrire.</p>
+
+<p>Le livre parut<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>, et <i>Valla</i> ne fut point persécuté. Il se rendit à
+Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi
+Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction
+d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de
+cinquante-huit ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488"
+name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">
+(retour) </a> On le trouve parmi ses Œuvres; Bâle, 1540, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa
+vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et
+variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages
+d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>. Son
+Histoire de Ferdinand<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>, roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu
+plusieurs éditions, mais moins encore que ses <i>Elegantiæ Linguæ
+latinæ</i><a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>, qui contiennent des règles grammaticales, et des
+réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il
+était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en
+prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de
+Thucydide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489"
+name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">
+(retour) </a> Voy. <i>Laurent. Vallensis Opera</i>, ub. sup.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490"
+name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">
+(retour) </a> <i>De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege</i>, l. III.
+Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. <i>Hispania illustrata</i>. Francfort,
+1579, t. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491"
+name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">
+(retour) </a> Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont
+de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Il fit aussi des notes sur le <i>Nouveau-Testament</i>, mais comme
+helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
+autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce
+mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta,
+pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui
+rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la
+philosophie, de la poésie et du goût.</p>
+
+<p>J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus
+encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de
+Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé <i>la Maison
+joyeuse</i>, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
+école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a
+depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui
+dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait
+réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique,
+d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de
+musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation;
+et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet
+excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre
+prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont
+laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à
+rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge
+avancé.</p>
+
+<p>Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des
+services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne
+devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
+pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
+Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les
+ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
+furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les
+archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les
+amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
+courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire,
+on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit;
+une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations
+monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur
+prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science
+scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
+Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent,
+Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
+Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts;
+troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin
+du quinzième siècle.</i></p>
+<br>
+
+<p>L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en
+Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait
+plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de
+la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les
+sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui
+avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant
+pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu
+philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile
+de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait
+opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des
+points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était
+vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien.
+Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie
+d'Aristote et celle de Platon<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>; il y traita d'étrange paradoxe
+l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
+s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement
+opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
+admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs,
+prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir
+pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
+plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492"
+name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">
+(retour) </a> Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.</blockquote>
+
+<p>Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre
+le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était
+allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il
+l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer
+évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de
+Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu
+par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant
+l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a
+reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une
+faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la
+pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il
+parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il
+fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
+doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses
+richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une
+académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de
+lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
+récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à
+Bologne<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université,
+qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements,
+qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les
+murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
+largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des
+promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à
+qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y
+entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à
+la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
+grecs, qui, selon <i>Platina</i>, lui avait coûté trente mille écus d'or, et
+qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce
+savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
+latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre:
+<i>Contre le calomniateur de Platon</i>; ce calomniateur était l'autre Grec,
+Georges de Trébisonde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493"
+name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">
+(retour) </a> De 1450 à 1455.</blockquote>
+
+<p>Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux
+porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
+d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le
+prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
+latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme
+d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends,
+prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des
+querelles très-vives avec <i>Guarino</i> de Vérone, avec <i>Poggio</i>, avec le
+Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut
+pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de
+Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
+Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>. Il est vrai
+qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était
+platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur
+législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au
+disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa
+philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
+général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
+ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
+vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit.
+On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>, où
+le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494"
+name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">
+(retour) </a> <i>Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis</i>,
+écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495"
+name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">
+(retour) </a> <i>Hist. Crit. Philosoph.</i>, t. IV.</blockquote>
+
+<p>Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient
+établis en Italie<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>, prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
+Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal
+protégeait<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a> en fit une moins mesurée, et traita avec le plus
+souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a> lui
+répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
+platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère
+que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
+mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y
+soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour
+Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés
+pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le
+cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie,
+et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
+universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut
+uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont
+elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique
+objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur
+enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>: mais
+peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre
+toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496"
+name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">
+(retour) </a> Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
+1430.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497"
+name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">
+(retour) </a> <i>Michaël Apostolius</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498"
+name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">
+(retour) </a> <i>Andronicus Calistus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499"
+name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">
+(retour) </a> Tiraboschi va plus loin: <i>Il lor trasporto per esso</i>
+(<i>Piatone</i>), dit-il, <i>gli condusse sino a scriver pazzie che non si
+possono leggere senza risa</i>. (Tom. VI, part. II, p. 278.)</blockquote>
+
+<p>Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se
+présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
+1433<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en
+cette faculté à l'Université de Bologne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500"
+name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 279.</blockquote>
+
+<p>Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant
+fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec
+lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son
+extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
+réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en
+faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors
+le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses
+études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile
+le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation
+philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si
+grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses
+quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
+Christophe <i>Landino</i> à qui il les montra en firent de grands éloges;
+mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier,
+pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra
+à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
+science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
+attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la
+musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
+plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
+ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
+l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son
+bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
+bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison
+à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
+magnifiquement exécutés et reliés.</p>
+
+<p>Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut
+achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme
+n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié
+pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
+qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
+eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et
+leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
+fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul.
+Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux
+ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande
+aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et,
+content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout
+son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son
+temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa
+vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait
+la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes
+amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il
+était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
+offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
+Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
+goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les
+Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.</p>
+
+<p>On a recueilli ses Œuvres en deux volumes <i>in-folio</i>. Presque toutes ont
+pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les
+principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
+etc., sans compter la traduction des Œuvres entières de Platon. Depuis
+sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute
+sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
+philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
+pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école
+d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était
+formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est
+énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais
+des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
+franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> sur
+cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501"
+name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">
+(retour) </a> <i>De Vità cœlitus comparandâ</i>, lib. III.</blockquote>
+
+<p>Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean
+Pic de la Mirandole<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène,
+et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort
+prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la
+maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur
+force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son
+savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
+était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
+Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur
+de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça
+un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant
+lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde,
+commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
+paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais
+à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition
+ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra
+aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès
+rapides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502"
+name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore
+de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
+ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de
+l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus
+illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
+par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles
+que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses.
+Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
+idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
+temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des
+langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de
+l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
+lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient
+été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les
+plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
+expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries
+cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre,
+et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus
+précieux pour lui que son argent.</p>
+
+<p>De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous
+le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa
+vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
+dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique,
+de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens
+latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit
+d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
+présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut
+que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si
+étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles
+excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
+Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion
+proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait
+être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces
+propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les
+défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le
+pape.</p>
+
+<p>Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa
+personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du
+moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs.
+Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières,
+il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du
+plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses
+poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal
+objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
+temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à
+Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie,
+lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
+alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
+et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à
+peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France,
+Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
+entrée à Florence<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503"
+name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">
+(retour) </a> 17 novembre 1494.</blockquote>
+
+<p>Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie
+platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres
+qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire;
+on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
+écrit intitulé <i>Heptaple</i>, ou Explication du commencement de la Genèse,
+dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde,
+éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de
+Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé <i>de l'Être et de
+l'Unité</i><a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
+exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la
+dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de
+lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
+en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
+science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison.
+Un des poëtes les plus estimés de ce temps, <i>Girolamo Benivieni</i>, ayant
+fait une <i>canzone</i> sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
+l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
+est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la
+<i>canzone</i> de <i>Guido Cavalcanti</i>; on entend un peu mieux le texte quand
+on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques
+essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies
+d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez
+propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504"
+name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">
+(retour) </a> <i>De Ente et Uno</i>.</blockquote>
+
+<p>Christophe <i>Landino</i>, doit être mis le troisième dans cette association
+savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit
+et comme poëte. Né à Florence, en 1424<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>, après avoir fait ses
+premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de
+s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
+Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et
+le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra
+surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des
+principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait
+fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de
+belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de
+cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour
+achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
+attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. <i>Landino</i>
+fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui
+lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de
+soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
+laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
+appointements. Alors, il se retira à la campagne, à <i>Prato Vecchio</i>,
+dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses
+dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504,
+âgé de quatre-vingts ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505"
+name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.</blockquote>
+
+<p>Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées
+manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
+sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien,
+l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
+discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
+ses Questions ou Discussions Camaldules<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>, un Traité de la noblesse
+d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut,
+pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune
+Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études
+platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient
+qu'il fût ici rangé après son ami <i>Landino</i>; mais, s'étant attaché de
+bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et
+ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve
+continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à
+elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les
+souvenirs qui lui sont dus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506"
+name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">
+(retour) </a> <i>Disputationum Camaldulensium</i> libri IV, <i>in quibus de
+vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono</i>, etc., in-fol., sans date,
+mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, <i>Bibl. instr.</i>), et
+réimprimé à Strasbourg, 1508.</blockquote>
+
+<p>Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un
+généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas,
+homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par
+sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de
+Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des
+premières places de la république des lettres. C'est sous le premier
+aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et
+mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus
+haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le
+tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
+pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons
+ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et
+sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la
+littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.</p>
+
+<p>À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense
+fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans
+ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses
+talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas
+toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la
+nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour
+l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs
+ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
+qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter
+sans cesse les riches collections qu'il avait formées.</p>
+
+<p>Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à
+Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>, et
+qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De
+concert avec Léon-Baptiste <i>Alberti</i>, citoyen distingué, architecte
+célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec
+beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui
+voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que
+ce fût, le sujet <i>de la véritable amitié</i>, eussent à envoyer, avant la
+fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur
+ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix
+était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces
+officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les
+concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de
+l'église de <i>Santa Maria del Fiore</i>, et pour faire honneur au pape
+Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux
+secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le
+prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement,
+les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un
+nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur
+de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie;
+le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort
+l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande
+attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
+Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils
+venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout
+embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie.
+La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis
+proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans
+doute, et ce fut l'église qui l'obtint.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507"
+name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">
+(retour) </a> En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.</blockquote>
+
+<p>Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils,
+Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>, avait
+annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses
+pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
+instituteur fut un bon ecclésiastique nommé <i>Gentile d'Urbino</i>, dont il
+fit ensuite un évêque<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. Christophe <i>Landino</i> fut le second. C'est à
+lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec
+Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
+l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
+ses avantages, celui d'avoir eu pour mère <i>Lucretia Tornabuoni</i>, femme
+aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée
+des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
+poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put
+dire, comme Hippolyte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,<br>
+ Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508"
+name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">
+(retour) </a> <i>Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita</i>. Pise,
+1784, in-4., William Roscoë, <i>the Life of Lorenzo de' Medici</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509"
+name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">
+(retour) </a> <i>D'Arezzo</i>.</blockquote>
+
+<p>Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et
+prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était
+commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé
+le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation,
+dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces
+désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
+augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
+L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
+délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il
+réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
+pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il
+prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours
+languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans
+plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa
+capacité.</p>
+
+<p>Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre
+qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès
+fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils
+l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le
+goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut
+dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>
+. Tous deux y
+donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le
+prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars.
+C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses
+amis<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>
+. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette
+magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces
+deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux
+poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée
+en vers par <i>Luca Pulci</i>, frère de ce <i>Pulci</i> que nous verrons bientôt
+entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien
+le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en
+langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore
+aujourd'hui cité parmi les chefs-d'œuvre de cette langue. Ce poëte
+naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était
+Ange Politien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510"
+name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">
+(retour) </a> En 1468.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511"
+name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">
+(retour) </a> <i>Eracelo Martello</i>.</blockquote>
+
+<p>Il était né, le 24 juillet 1454<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, à <i>Monte Palciano</i> ou <i>Poliziano</i>,
+petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom
+à son nom de famille, et s'appela <i>Poliziano</i>, au lieu de s'appeler
+<i>Ambrogini</i>, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez
+pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange
+Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
+latin de Christophe <i>Landino</i>, la philosophie platonicienne de Marsile
+Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres
+distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande
+supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la
+traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors,
+qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
+l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées
+les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins
+ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus
+d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il
+saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors
+comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme,
+quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent
+fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce
+qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
+Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses
+besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512"
+name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.</blockquote>
+
+<p>La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
+personne de la famille des <i>Donati</i><a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a> était l'objet d'une passion
+poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de
+Pétrarque<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son
+père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
+<i>Orsini</i>. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre
+mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme,
+et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les
+funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et
+tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit
+l'historien <i>Ammirato</i><a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>, aurait pu exciter l'envie du peuple contre
+ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants
+que de le paraître.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513"
+name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">
+(retour) </a> Elle se nommait <i>Lucretia</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514"
+name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">
+(retour) </a> Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que
+sur le poëme de Politien et sur celui de <i>Luca Pulci</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515"
+name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">
+(retour) </a> <i>Istor. Fior.</i>, vol. III, p. 106.</blockquote>
+
+<p>Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
+des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
+consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la
+culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par
+son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce
+qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des
+savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur
+encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus
+encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce
+qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les
+lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
+concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire,
+et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
+ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière
+décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu.
+Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce
+projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes
+les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six
+mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit
+l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
+simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont
+elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.</p>
+
+<p>La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites;
+l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint
+l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en
+l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans
+l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
+disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze
+cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à
+Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant
+plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie
+platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin
+de ce siècle.</p>
+
+<p>La conjuration des <i>Pazzi</i> vint troubler ces nobles jouissances. Cette
+famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans
+la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut
+engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
+Jérôme <i>Riario</i>. Le jeune cardinal <i>Riario</i>, neveu de ce Jérôme,
+<i>Salviati</i>, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire
+apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on
+remarque Jacques <i>Bracciolini</i>, fils du célèbre <i>Poggio</i>, furent leurs
+complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le
+dimanche<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, dans l'église de la <i>Riparata</i>, en présence du cardinal,
+pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba
+percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en
+défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché
+des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut
+pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le
+même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à
+l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
+toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et
+celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale
+victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia
+Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république,
+l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir
+prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516"
+name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">
+(retour) </a> 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
+conjuration des <i>Pazzi</i>, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
+443, sur ce qui la fit manquer, <i>ibid.</i>, p. 456 et 458.</blockquote>
+
+<p>La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que
+contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti
+magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
+suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
+ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette
+ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces
+événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
+rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des
+<i>Pazzi</i>, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire
+écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
+talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.</p>
+
+<p>Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir
+dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus
+doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne
+l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à
+Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société
+était aussi souvent composée des trois frères <i>Pulci</i> et de quelques
+autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
+aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il
+était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de
+l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
+enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui
+le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait
+avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita
+souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il
+n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur
+la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi
+claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
+obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire
+italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive
+et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin,
+quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être
+chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du
+carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient
+avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait
+lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus
+singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et
+des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes
+les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient
+presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
+voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais,
+venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
+une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer
+chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
+qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.</p>
+
+<p>Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les
+affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente,
+sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de
+l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
+Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête
+à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne
+administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle
+des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée
+par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
+soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
+manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut
+admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il
+était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
+Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
+d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je
+fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
+entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
+nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en
+fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de
+Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
+y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses
+prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
+les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et
+ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour
+Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
+rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.</p>
+
+<p>L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit
+un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui
+le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on
+en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les
+richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à
+corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
+imprimés avec la plus grande correction. Christophe <i>Landino</i>, Politien,
+et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail
+minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et
+latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
+Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
+d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
+plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
+fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes
+les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
+secours. Enfin, les savants Mélanges ou <i>Miscellanea</i> de Politien sont
+encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque
+de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant
+ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et
+aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour
+l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.</p>
+
+<p>Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
+autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y
+examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie
+judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à
+la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une
+construction savante, était construite pour Laurent<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>. Plusieurs
+traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs
+auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît
+alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
+consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et
+d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
+genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur
+l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
+ses exemples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517"
+name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">
+(retour) </a> Voy. sur cette machine ingénieuse de <i>Lorenzo Volpaja</i>,
+Politien, ép. 8, l. IV.</blockquote>
+
+<p>Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait
+quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une
+existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
+sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire
+des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre <i>Giotto</i>
+un buste de marbre dans l'église de <i>Santa-Maria del Fiore</i>. Il voulut
+obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote
+<i>Filippo Lippi</i>, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée;
+sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger
+ce monument à Spolète même, par <i>Filippo</i> le jeune, sculpteur habile,
+fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
+pour ces deux monuments. Alors, <i>Antonio Pollajuolo</i>, <i>Domenico
+Ghirlandajo</i>, <i>Baldovinetti</i>, <i>Luca Signorelli</i>, se distinguèrent à la
+fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture.
+Dès le commencement de ce siècle, <i>Donatello</i> et <i>Ghiberti</i> avaient
+beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de <i>Donatello</i>
+que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de
+sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et
+dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son
+fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux,
+des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une
+destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un
+bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à
+servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les
+bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes
+et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
+au sculpteur <i>Bertoldo</i>, élève de <i>Donatello</i>, déjà avancé en âge, et
+pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
+fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans
+cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans
+leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs
+progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat
+surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du
+quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le
+reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que
+l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit
+Michel-Ange.</p>
+
+<p>Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange <i>Buonarotti</i> avait
+été placé, par son père, à l'école de <i>Ghirlandajo</i>. À la demande de
+Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir
+continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
+ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques,
+en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces
+admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes
+idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
+dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les
+arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis.
+Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de
+son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses
+ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait
+de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et
+de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
+fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les
+artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant
+avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait
+toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient
+abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût,
+parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste,
+destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
+avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
+Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui
+peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de
+Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les
+médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection
+immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants,
+qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science.
+La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il
+se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
+cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études
+qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut
+dans le palais de Médicis?</p>
+
+<p>Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent
+voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une
+connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus
+habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement
+établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe <i>Strozzi</i>,
+égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans
+avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
+fit bâtir un lui-même à <i>Poggio Cajano</i>, il fit concourir, pour les
+plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
+décida pour celui de <i>Giuliano</i>, architecte alors peu connu, devenu
+depuis célèbre sous le nom de <i>San Galio</i><a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>, et dont cet édifice
+commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et
+de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
+d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre
+autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La
+mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les
+parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût,
+une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute
+l'Italie, et de là dans l'Europe entière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518"
+name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">
+(retour) </a> Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent
+lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de <i>San-Gallo</i>.
+
+<p>D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de
+Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
+frère montait alors à 235,157 florins d'or.</p>
+
+<p>Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage
+de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins;
+elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.</p>
+
+<p>Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de
+46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une
+once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or
+neuf en était la trente-deuxième. (V. <i>Ricordi di Lorenzo de Médici
+Roscoë append.</i>, l. III, p. 41, 44.)</p>
+
+<p>La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en
+bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant,
+poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait
+à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à
+environ 32,000,000 de francs. (<i>Ibid.</i>, p. 45.)</p></blockquote>
+
+<p>On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de
+Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un
+grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le
+repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de
+s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
+<i>Porretane</i>, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute
+occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
+permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles,
+auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au
+tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le
+suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
+Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
+furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
+leurs bras<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
+devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité
+d'un sage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519"
+name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">
+(retour) </a> 8 avril 1492.</blockquote>
+
+<p>La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des
+lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de
+l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
+éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore
+les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues
+ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès
+le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus
+heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les
+fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût
+peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan
+exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.</p>
+
+<p>Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et
+Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les
+persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions
+les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte
+IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé
+d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
+l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant
+<i>Filelfo</i>, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la
+bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
+qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
+lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université
+de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou
+directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il
+payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur
+ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
+protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement
+le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>. Le
+faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les
+lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
+plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à
+flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des
+répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
+trouvé quelque bien à en dire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520"
+name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">
+(retour) </a> Journal de <i>Stefano Infessura</i>, dans le Recueil de
+Muratori, <i>Scrip. Rer. ital.</i>, vol. III, part. II, p. 1054.</blockquote>
+
+<p>Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
+Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des
+lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les
+princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
+savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie,
+le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de
+rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie,
+ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de
+ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un
+enfant<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a> et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe
+et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
+sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
+Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
+l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
+grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la
+fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie
+fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de
+professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu
+des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée;
+mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un
+roi qui l'avait désapprouvée<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, renversèrent ce brillant édifice,
+livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes
+d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa
+l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit,
+pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis
+qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait
+descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
+pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521"
+name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">
+(retour) </a> Jean-Galéaz-Marie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522"
+name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">
+(retour) </a> Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de
+remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que
+Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII,
+qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où
+il le renversa.</blockquote>
+
+<p>La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et
+pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les
+lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
+savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et
+nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où
+ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des
+Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son
+fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son
+habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé
+des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile
+où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des
+fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa
+Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les
+troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
+par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
+des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits
+dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques,
+vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail
+que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et
+ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses,
+accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul
+jour<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523"
+name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo de' Medici</i>, ch. <span class="sc">i</span>, pour
+certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
+cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. <span class="sc">ix</span>, et
+<i>Bernardo Ruccellai, de Bella ital.</i>, qu'il a presque littéralement
+traduit. <i>Ruccellai</i> termine ainsi le récit de ce désastre: <i>Hæc omnia
+magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in
+deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis
+visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta
+Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit</i>.</blockquote>
+
+<p>Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas
+plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
+visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le
+maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses
+partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de
+rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
+se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples,
+et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya
+misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
+la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
+avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus
+puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de
+Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de
+servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
+humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
+puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en
+contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la
+superstition qui l'aveugle et l'avilit.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle;
+Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes
+latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie</i>.</p>
+<br>
+
+<p>On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des
+anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à
+l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et
+la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On
+en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
+servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur
+tour à expliquer les monuments.</p>
+
+<p>L'un des premiers à employer cette méthode fut <i>Flavio Biondo</i> ou
+<i>Flavius Blondus</i>, né à Forli en 1388<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>. On a peu de détails
+certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune
+lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de
+quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur
+de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV;
+il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les
+accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
+s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités.
+Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour
+s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en
+1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans
+fortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524"
+name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.</blockquote>
+
+<p>Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en
+étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une
+description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices,
+des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui
+existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il
+exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé <i>Rome
+renouvelée</i><a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>, dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour
+le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa <i>Rome
+triomphante</i><a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>, où il entreprît de décrire fort en détail les lois,
+le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état
+militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième
+ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'<i>Italie
+expliquée</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>, la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle
+l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de
+chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre
+de l'Histoire de Venise<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
+qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de
+l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à
+l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre
+de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
+imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à
+ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et
+dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les
+premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y
+remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait
+l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et
+d'un immense travail.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525"
+name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">
+(retour) </a> <i>Romœ instauratœ</i>, lib. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526"
+name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">
+(retour) </a> <i>Romœ triumphantis</i>, lib. X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527"
+name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">
+(retour) </a> <i>Italiœ illustratœ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528"
+name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">
+(retour) </a> <i>De Origine et Gestis Venetorum</i>.</blockquote>
+
+<p>La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
+plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, <i>Bernardo
+Ruccellai</i>, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore,
+à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en
+1449<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>. Sa mère était fille du célèbre Pallas <i>Strozzi</i>, l'un des
+citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
+était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et
+des antiquités, le rival de <i>Niccolo Niccoli</i> et des Médicis eux-mêmes.
+<i>Bernardo</i> entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces
+derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et
+sœur de Laurent. Jean <i>Ruccellai</i> son père, avec une magnificence
+royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille
+florins. Le jeune <i>Bernardo</i>, après son mariage, continua ses études
+avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
+pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de
+Médicis, l'académie platonicienne trouva dans <i>Bernardo</i> un généreux
+protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des
+bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés
+des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à
+grands frais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529"
+name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 9.</blockquote>
+
+<p>Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires
+publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république
+l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia
+encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et
+les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
+emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle,
+et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée.
+Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de
+Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence
+extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal
+ouvrage de <i>Bernardo Ruccellai</i>, a pour titre, <i>De la ville de
+Rome</i><a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les
+anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette
+capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit
+avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous
+égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le
+nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'<i>Oricellarius</i>; c'est
+pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres
+pendant long-temps sous le nom d'<i>Orti Oricellarii</i>. Son ouvrage n'a
+été publié à Florence que dans le dernier siècle<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>. Il laissa de plus
+une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
+Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>: enfin on a
+publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats
+romains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil
+imprimé des Chants du carnaval (<i>Canti carnascialeschi</i>), il y en a un
+de lui qui porte le titre de <i>Triomphe de la Calomnie</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530"
+name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">
+(retour) </a> <i>De urbe Româ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531"
+name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">
+(retour) </a> Dans le Recueil intitulé: <i>Rerum ital. Scriptores
+Florentini</i>, t. II, p. 755.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532"
+name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">
+(retour) </a> Sous la date de Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533"
+name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">
+(retour) </a> <i>De Magistratibus romanis</i>. C'est le savant antiquaire
+<i>Gori</i> qui l'envoya de Florence à l'éditeur.</blockquote>
+
+<p>Le fameux <i>Annius</i> de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais
+d'une autre espèce. Son nom était Jean <i>Nanni</i>, <i>Nannius</i>, et ce fut
+pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
+celui d'<i>Annius</i>. Né à Viterbe, vers l'an 1432<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>, il entra fort jeune
+dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement
+le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues
+orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité.
+Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
+crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui
+le nomma, en 1499, maître du sacré palais. <i>Annius</i> mourut environ trois
+ans après<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a>
+<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>, âgé de soixante-dix ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534"
+name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535"
+name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">
+(retour) </a> Le 13 novembre 1502.</blockquote>
+
+<p>Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
+qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est
+son <i>Traité de l'Empire des Turcs</i><a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a>
+<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>, et celui qu'il intitula: <i>Des
+Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins</i><a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a>
+<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>.
+Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le
+grand recueil d'<i>Antiquités diverses</i><a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a>
+<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>, qu'il publia à Rome en 1498,
+et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé
+et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
+de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
+Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et
+quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
+chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans
+un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
+Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536"
+name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">
+(retour) </a> <i>Tractatus de imperio Turcarum</i>, Gênes, 1471.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537"
+name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">
+(retour) </a> <i>De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
+Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos</i>, Gênes, 1480,
+in-4. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est
+qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent
+des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions
+véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
+Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait
+une si grande réputation.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538"
+name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">
+(retour) </a> <i>Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
+Joannis Annii Vilerbiensis</i>, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise,
+et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans
+les Commentaires.</blockquote>
+
+<p>On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les
+auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la
+résurrection de ceux d'<i>Annius</i>; mais si l'Italie entière commença par
+être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. <i>Annius</i>
+y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
+dans le dix-septième siècle<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a>
+<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>; mais la critique éclairée du
+dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
+encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit
+<i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a>
+<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>, une perte inutile de temps, que d'alléguer des
+preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
+impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de
+savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent
+pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
+authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même
+pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
+diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
+habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
+L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à
+concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également
+indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
+d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
+d'impostures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539"
+name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">
+(retour) </a> Voy. les détails de cette querelle entre <i>Mazza</i>,
+dominicain, qui publia une Apologie d'<i>Annius</i>, <i>Sparavieri</i> de Vérone,
+qui écrivit contre, et François <i>Macedo</i>, qui répondit pour <i>Mazza</i>;
+<i>Apostolo Zeno, Dissert, Voss.</i>, t. II, p. 189 à 192.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540"
+name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">
+(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 17.</blockquote>
+
+<p>Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a
+laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
+ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais
+le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de
+confiance: c'est <i>Ciriaco</i> d'Ancône, né dans cette ville vers l'an
+1391<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a>
+<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette
+passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un
+ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
+accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
+oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à
+voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de
+l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques,
+qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
+qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
+dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans
+l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans
+les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens,
+et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles,
+d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection
+d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil
+qu'il en devait attendre. <i>Ciriaco</i> se mit alors à rechercher les
+antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près
+de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois
+en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes
+études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
+Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541"
+name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.</blockquote>
+
+<p>Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps
+après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son
+voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a>
+<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>. Son
+<i>Itinéraire</i>, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les
+antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a>
+<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>, et sur un manuscrit si mal
+en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
+faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
+Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en
+1763<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a>
+<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Des antiquaires attentifs reconnaissent que <i>Ciriaco</i>
+d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et
+d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de
+plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
+chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique
+éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches
+d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à
+tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant
+sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de
+peu de lumières ou de mauvaise foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542"
+name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">
+(retour) </a> À Rome, par <i>Moroni</i>, bibliothécaire du cardinal
+<i>Barberini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543"
+name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">
+(retour) </a> À Florence, par l'abbé Mehus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544"
+name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">
+(retour) </a> À Pesaro, avec des notes d'Annibal <i>degli Abati
+Olivieri</i>.</blockquote>
+
+<p>Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités,
+et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est <i>Giulio
+Pomponio Leto</i>. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard
+de l'illustre maison de <i>Sanseverino</i>, dans le royaume de Naples<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a>
+<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>;
+il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même
+brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
+cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer
+dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus
+heureux, il répondit laconiquement: «<i>Pomponio Leto</i> à ses parents et à
+ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a>
+<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>.» Il
+se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile
+grammairien de ce temps<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a>
+<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>, et ensuite sous Laurent <i>Valla</i>. Celui-ci
+étant mort en 1457, <i>Pomponio</i> fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce
+fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents
+orages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545"
+name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 11.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote546"
+name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">
+(retour) </a> <i>Pomponius Lœtus cognatis et propinquis suis salutem.
+Quod petitis fieri non potest. Valete.</i> Id. ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote547"
+name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">
+(retour) </a> <i>Pietro da Monopoli</i>.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité,
+s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
+retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
+des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
+plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les
+dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms
+anciens: le fondateur choisit celui de <i>Pomponio Leto</i>, ou plutôt
+<i>Pomponius Lœtus</i>; Philippe <i>Buonaccorsi</i>, s'appela <i>Callimaco
+Esperiente</i>, ou <i>Callimachus Experiens</i>, ainsi des autres. Peut-être ces
+jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
+d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
+où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du
+pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre
+l'église, et enfin en conspiration contre son chef.</p>
+
+<p><i>Platina</i>, dans son <i>Histoire des Papes</i>, raconte au long toute cette
+affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
+romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a>
+<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>, lorsqu'on
+vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de
+l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre
+autres celle de <i>Platina</i> lui-même. Tous les académiciens qu'on put
+prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et
+souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a>
+<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, jeune homme
+de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. <i>Pomponio
+Leto</i> était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la
+maison <i>Cornaro</i>, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment
+le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit
+pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en
+soit, le malheureux <i>Pomponio</i> fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et
+torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu
+de ce qui n'existait pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote548"
+name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">
+(retour) </a> 1468.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote549"
+name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">
+(retour) </a> <i>Agostino Campano</i>.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la
+procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château
+St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
+conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit
+ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens,
+qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde
+fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que
+la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour
+hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en
+plaisantant, le nom d'académie<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a>
+<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Il ne rendit pourtant point encore
+la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année
+révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur
+permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
+coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence.
+Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV,
+qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à <i>Platina</i> la garde de
+la bibliothèque du Vatican, et permit à <i>Pomponio Leto</i> de reprendre sa
+chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et
+de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des
+conspirateurs ni des hérétiques. <i>Pomponio</i> parvint même à réunir son
+académie dispersée. On trouve, dans un historien<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a>
+<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a> du temps, le récit
+de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de
+solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de <i>Platina</i>, l'autre de la
+naissance ou de la fondation de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote550"
+name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">
+(retour) </a> <i>Paulus tamen hœreticos eos pronunciavit qui nomen
+Academiœ, vel serio vel joco deinceps commemorarent</i>. (<i>Platina ia Paulo
+II.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote551"
+name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">
+(retour) </a> Journal de <i>Jacopo da Volterra</i>, publié par Muratori,
+<i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXIII, p. 144.</blockquote>
+
+<p><i>Pomponio</i> vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé
+d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure
+<i>Valerianus</i><a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a>
+<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>, qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux
+infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
+Il en a oublié une de <i>Pomponio</i>, qui méritait cependant d'être citée;
+c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa
+maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de
+s'enfuir en désordre<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a>
+<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>, un bâton à la main. Mais cette perte fut
+bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers
+lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi
+dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer
+par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de
+ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre
+vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne
+pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces
+monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
+rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
+à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe
+extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être
+réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de
+considération et d'estime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote552"
+name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">
+(retour) </a> <i>De Infelicitate Litterat.</i>, l. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote553"
+name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">
+(retour) </a> <i>In giupetto coi borzacchini</i>, Journal de <i>Stephano
+Infessura</i>; <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. III, part. II, p. 1163.</blockquote>
+
+<p>On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les mœurs, les
+coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne
+Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
+les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
+Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a>
+<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>
+pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à
+expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières
+éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées
+avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les
+Œuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
+le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
+Virgile<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a>
+<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote554"
+name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">
+(retour) </a> Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare,
+sous le titre de: <i>Opera Pomponii Lœti varia</i>, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce
+volume contient: <i>Romanæ Historiæ compendium</i>, etc., <i>de Romanorum
+Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
+Antiquitatibus urbis Romæ</i> (on croit que ce Traité n'est pas de lui),
+<i>Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
+Sabetlicum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote555"
+name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">
+(retour) </a> Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux
+de Laurent <i>Valla</i>, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
+selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. <i>Apostolo Zeno</i> en cite une autre
+édition, Bâle, 1544, in-8., <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. II, p. 247.</blockquote>
+
+<p>L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions
+qu'éprouvèrent <i>Pomponio Leto</i> et son académie, et qui y fut exposé
+lui-même, <i>Bartolemeo Platina</i>, était né à <i>Pladena</i>, dans le territoire
+de Crémone<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a>
+<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. Le nom de sa famille était <i>de' Sacchi</i>; il y substitua
+celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord
+le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit
+qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de
+<i>Feltro</i>. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès
+du pape Pie II, il en obtint une place<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a>
+<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>, qu'il perdit sous Paul II,
+et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce
+pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les
+compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
+hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de
+savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais œil par un
+pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il
+jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
+de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
+toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.</p>
+
+<p>Celui des ouvrages de <i>Platina</i> qui a le plus de célébrité, ce sont ses
+Vies des pontifes romains<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a>
+<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote556"
+name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote557"
+name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">
+(retour) </a> Dans le collége ou conseil des <i>Abbréviateurs</i>, créé par
+Pie II, et détruit par son successeur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote558"
+name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">
+(retour) </a> La première édition porte ce titre: <i>Excellentissimi
+Historici B. Platinœ in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
+max. prœclarum opus</i>, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
+ouvrages de <i>Platina</i> sont: 1°. <i>Historia inclytæ urbis Mantuæ, et
+serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa</i>, etc. Elle n'a été
+imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4., avec des notes de <i>Lambecius</i>.
+2°. <i>De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X</i>, imprimé pour la
+première fois à <i>Cividale del Friuli</i> (<i>in Civitate Austriæ</i>), 1481,
+in-4. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre
+ces mois: <i>de Obsoniis</i>; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
+ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que <i>Platina</i> avait fait
+<i>ex professo</i>, un livre sur la cuisine. Voyez <i>Apostolo Zeno, Dissert.
+Voss.</i>, t. I, p. 254.</blockquote>
+
+<p>Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors
+très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine
+critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
+monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même,
+principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle
+plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
+aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas
+toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son
+siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne
+l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul
+II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de
+l'ouvrage, que <i>Platina</i> ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
+prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
+dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé
+nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste
+vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles
+doivent être bannis de l'Histoire.</p>
+
+<p>Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle,
+comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
+plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières;
+mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
+faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir.
+L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est <i>Matteo
+Palmieri</i>, Florentin. Né en 1405<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a>
+<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>, il étudia sous les plus habiles
+maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'<i>Arezzo</i> et <i>Ambrogio</i> le
+Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de
+plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de
+gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale,
+depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée
+toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le
+milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a>
+<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>. Elle fut
+continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu
+près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son
+compatriote. <i>Mattia Palmieri</i> de Pise est le nom de ce continuateur. Il
+fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et
+latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce
+qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la
+Chronique de <i>Matteo</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote559"
+name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote560"
+name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">
+(retour) </a> Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la
+suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
+1475, in-4. gr.); Voy. <i>Apostolo Zeno</i>, <i>Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 110;
+cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde,
+Venise, 1483, in-4., etc.</blockquote>
+
+<p>Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas <i>Acciajuoli</i>,
+grand sénéchal du royaume de Naples<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a>
+<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>, et un livre sur la prise de la
+ville de Pise<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a>
+<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>. On a de lui, en italien, quatre livres de <i>la Vie
+civile</i><a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a>
+<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>, imprimés plusieurs fois, et même traduits en
+français<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a>
+<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en <i>terza rima</i>, à
+l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt
+théologique<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a>
+<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>, qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa
+théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que
+nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte
+contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à
+l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui
+n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
+bibliothèques d'Italie<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a>
+<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur
+avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a>
+<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a> que
+cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à <i>Matteo Palmieri</i>, des
+funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que
+<i>Rinuccini</i> prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie,
+ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé
+sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote561"
+name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">
+(retour) </a> Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote562"
+name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">
+(retour) </a> <i>De captivitate Pisarum, ibid.</i>, vol. XIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote563"
+name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">
+(retour) </a> <i>Libro della Vita civile</i>, Florence, 1529, in-8. Ce
+livre est écrit en Dialogues.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote564"
+name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">
+(retour) </a> Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote565"
+name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">
+(retour) </a> Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre:
+<i>Matheo Palmerio poetœ theologico</i>, épist. 45, l. I. Sur ce poëme,
+intitulé: <i>Cità di Vita</i>, et qui est divisé en trois livres et en cent
+chapitres, voy. <i>Apostolo Zeno, ub. supr.</i>, p. 113 à 121.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote566"
+name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">
+(retour) </a> <i>Apostolo Zeno, loc. cit.</i>, en compte trois principaux
+manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et
+de <i>Strozzi</i>, à Florence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote567"
+name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, et surtout p. 119.</blockquote>
+
+<p>D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se
+bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre
+est <i>Æneas Sylvius Piccolomini</i>, qui devint pape sous le nom de Pie II.
+Il naquit en 1405<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a>
+<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>, dans un château voisin de Sienne<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a>
+<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>, et fit
+ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
+Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui
+éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut
+du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant
+plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
+d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus
+légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à
+trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années,
+secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans
+presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie,
+en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de
+missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas
+V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
+lui-même<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a>
+<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune
+avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix.
+Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un
+vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
+fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
+avait lieu d'attendre de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote568"
+name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote569"
+name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">
+(retour) </a> À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale
+quand il fut devenu pape, et que, de son nom de <i>Pio</i>, il nomma
+<i>Pienza</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote570"
+name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">
+(retour) </a> 1458.</blockquote>
+
+<p>Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale
+de ses Œuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce
+sont des <i>Commentaires</i> en douze livres, sur les événements arrivés de
+son temps en Italie<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a>
+<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>. On peut les considérer comme une histoire
+générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
+qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec
+force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses
+Œuvres<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a>
+<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a> contiennent d'abord deux autres livres de <i>Commentaires</i> sur
+les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce
+concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les
+protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer
+souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il
+dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur
+d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
+rétractation qu'<i>Æneas Sylvius</i> publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
+les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de
+connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de
+voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune
+dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et
+pape.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote571"
+name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">
+(retour) </a> <i>Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quœ
+temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
+diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
+ex vetusto originali, recogniti</i>, Rome, 1584, in-4., réimprimé à
+Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom
+d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife
+lui-même. Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 322.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote572"
+name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">
+(retour) </a> Édition de Bâle, 1571, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême,
+celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la
+description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits
+les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de <i>Biondo Flavio</i>, et
+quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
+philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de
+philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de
+quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
+morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire
+tragique de deux amants<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a>
+<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>, où l'on croit qu'il raconte, sous des noms
+supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
+l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le
+mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans
+un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc
+quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
+éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et
+qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote573"
+name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">
+(retour) </a> <i>Historia de Euriato et Lucretia se amantibus</i>, ep. CXIV,
+p. 623.</blockquote>
+
+<p>Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par
+<i>Jacopo degli Ammanati</i>, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
+bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de
+Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard
+d'<i>Arezzo</i>, sous <i>Guarino</i> de Vérone, et <i>Gianozzo Manetti</i>. S'étant
+rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire.
+Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
+pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
+plus indispensables dépenses<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a>
+<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>. Calixte III le fit secrétaire
+apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
+sorte, lui donna son nom<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a>
+<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et
+au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire
+littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de
+lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de
+Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
+Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de
+Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque
+de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour
+le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans
+précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
+réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que
+depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à
+ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
+joint un recueil de près de sept cents lettres<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a>
+<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>, qui ne jettent pas
+peu de lumières sur les événements de ce siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote574"
+name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">
+(retour) </a> <i>Appena avea di che farsi rader la barba</i>. Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i> p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote575"
+name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">
+(retour) </a> <i>Piccolomini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote576"
+name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">
+(retour) </a> <i>Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
+papiensis</i>, Milan, 1506, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
+historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent,
+sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces
+villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
+d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
+dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les
+Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
+de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui
+consacrât les événements les plus mémorables de leur république.
+Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles
+les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
+fut <i>Marc-Antonio Coccio</i>, né en 1436, dans la campagne de Rome<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a>
+<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>,
+sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à
+son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de <i>Sabellico</i>. Il était
+élève de <i>Pomponio Leto</i>, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme
+professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en
+1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et
+ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les
+trente-trois livres de son <i>Histoire vénitienne</i>; il les publia en
+1487<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a>
+<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>, et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
+décret, une pension annuelle de deux cents sequins. <i>Sebellico</i>, par
+reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
+le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
+dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la
+République.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote577"
+name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">
+(retour) </a> À Vicovaro. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote578"
+name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">
+(retour) </a> <i>Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ</i>.</blockquote>
+
+<p>Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent
+point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est
+celui qu'il intitula <i>Rapsodie des Histoires</i><a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a>
+<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>, et qui est une
+histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette
+histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez
+dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son
+auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des
+discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
+beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes
+in-folio<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a>
+<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>. <i>Sabellico</i> a encore donné des notes et des commentaires
+sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère
+Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le
+succès de son <i>Histoire de Venise</i>, il faut avouer, et il avoue
+lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours
+d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge
+André <i>Dandolo</i>, dépôt le plus authentique et le plus ancien de
+l'histoire des premiers temps de la république<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a>
+<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>; cette négligence, à
+quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
+accordé à <i>Sabellico</i> pour la rédaction de son ouvrage, sont les
+principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs
+qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie
+longue et douloureuse, en 1506<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a>
+<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote579"
+name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">
+(retour) </a> <i>Rhapsodiæ Historiarum Enneades</i>. Chacune de ces Ennéades
+contient neuf livres. <i>Sabellico</i> en publia sept, ou soixante-trois
+livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades,
+et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote580"
+name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">
+(retour) </a> <i>Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan.
+Hervagium</i>, 1560.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote581"
+name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">
+(retour) </a> Voy. <i>Foscarini, Letter. Venez.</i>, p. 232.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote582"
+name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">
+(retour) </a> Voy. <i>Valerion. de infel. Literat.</i>, l. I.</blockquote>
+
+<p><i>Bernardo Giustiniani</i> forma, vers le même temps à peu près, le même
+dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de
+mérite littéraire. Né à Venise en 1408<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a>
+<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, il eut pour maîtres dans
+les lettres, <i>Guarino</i>, <i>Filelfo</i> et Georges de Trébizonde. Il entra de
+bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa
+conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs
+ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur
+de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
+ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
+origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant
+<i>Foscarini</i><a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a>
+<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>, le premier essai d'un travail bien conçu sur
+l'Histoire vénitienne, et <i>Giustiniani</i> doit être regardé comme le
+premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme
+<i>Dandolo</i> le fut dans des temps encore barbares.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote583"
+name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 52.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote584"
+name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">
+(retour) </a> <i>Letter. Venez.</i> pag. 245.</blockquote>
+
+<p>Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour
+historien Pierre-Paul <i>Vergerio</i>, dont je dois faire mention, non à
+cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
+grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né
+dès l'an 1349<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a>
+<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a> à <i>Giustinopoli</i> ou <i>Capo d'Istria</i>. Après avoir
+parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes
+de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la
+langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance,
+passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur
+Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son
+histoire des princes de Carrare<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a>
+<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>, une Vie de Pétrarque<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a>
+<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a> et
+quelques autres ouvrages de différents genres, on a de <i>Vergerio</i> un
+livre intitulé <i>des Mœurs honnêtes</i><a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a>
+<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, qui eut alors un succès si
+prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il
+traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
+d'Alexandre par Arrien<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a>
+<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>. Il fit aussi des vers, et même une comédie
+latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque
+Ambroisienne<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a>
+<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années
+de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait
+plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la
+raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie
+même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est
+cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs
+facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
+fatiguent le plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote585"
+name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote586"
+name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">
+(retour) </a> Publiée d'abord dans le <i>Thesaur. Antiq. ital.</i>, t. VI,
+part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le
+grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote587"
+name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">
+(retour) </a> Insérée par <i>Tomasini</i>, dans son <i>Petrarcha redivivus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote588"
+name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588">
+(retour) </a> <i>De Ingenuis Moribus</i>, première édition, avec d'autres
+Opuscules, Milan, 1474, in-4.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs
+fois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote589"
+name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">
+(retour) </a> Cette traduction est restée inédite; <i>Apostolo Zeno</i> en a
+publié l'épître dédicatoire à Sigismond, <i>Dissert. Voss.</i> t. I, p. 55 et
+56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote590"
+name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">
+(retour) </a> Elle est intitulée <i>Paulus</i>; c'est une comédie morale
+qu'il avait composée dans sa jeunesse; <i>Sassi</i> en a donné la Notice, et
+publié le Prologue, dans son <i>Histoire typographique de Milan</i>, colonne
+393.</blockquote>
+
+<p>L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires,
+les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne
+pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
+parmi eux <i>Pier Candido Decembrio</i>, pour la même raison qui nous a fait
+parler de <i>Vergerio</i>; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux
+des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle.
+Son père, <i>Uberto Decembrio</i>, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur
+distingué. <i>Pier Candido</i> naquit à Pavie 1399<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a>
+<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>. Il fut, dès sa
+jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce
+duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la
+liberté, <i>Pier Candido</i> fut un des plus ardents défenseurs de leur
+cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
+et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan
+qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans
+l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
+qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
+quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts
+inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
+Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux
+insérées dans le grand recueil de Muratori<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a>
+<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>. Dans la première il a
+pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes
+particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers
+hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette
+espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont
+des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques
+hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs
+Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
+l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
+qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce
+sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans
+plusieurs bibliothèques d'Italie<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a>
+<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>. Elles ne pourraient que jeter un
+nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote591"
+name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote592"
+name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, t. XX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote593"
+name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">
+(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 208.</blockquote>
+
+<p>Jean <i>Simonetta</i>, frère du célèbre <i>Cicco Simonetta</i>, premier ministre
+de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup
+d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à
+portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères
+<i>Simonetta</i>, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils
+furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne
+pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à
+Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de
+condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son
+père<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a>
+<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>, se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire,
+écrite par Jean <i>Simonetta</i>, divisée en trente-un livres, est insérée
+dans le recueil de Muratori<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a>
+<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à
+1466, époque de la mort du duc François.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote594"
+name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 71.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote595"
+name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXI.</blockquote>
+
+<p>Les <i>Visconti</i> eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un
+élève de <i>Filelfo</i>, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte
+avec son maître. Né à Alexandrie <i>de la Paille</i>, il avait changé son nom
+de famille <i>de' Merlani</i> pour celui de <i>Merula</i>. Pendant presque toute
+sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à
+Milan, où il mourut en 1494<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a>
+<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>. Son <i>Histoire des Visconti</i><a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a>
+<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a> ne
+s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
+Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement
+adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
+famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et
+d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de
+monuments<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a>
+<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place
+honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est
+d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de
+l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre
+auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
+Palladius<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a>
+<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>, et le premier encore à donner une édition de
+Plaute<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a>
+<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien,
+parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes
+et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
+grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
+Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de
+son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle
+surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul
+savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les
+moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères.
+La fureur de <i>Merula</i> contre <i>Filelfo</i> n'était venue que pour un <i>o</i>
+employé au lieu d'un <i>a</i><a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a>
+<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>; il eut des querelles à peu près
+semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un <i>Traité de
+l'Homme</i><a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a>
+<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>; avec l'érudit <i>Domizio Calderini</i>, qui avait osé le
+soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
+l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à
+la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de
+<i>Merula</i>, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de
+témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on
+effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote596"
+name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 72.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote597"
+name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">
+(retour) </a> <i>Georgii Merulœ Alexandrini antiquitates Vicecomitum</i>,
+lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze
+premières années du seizième siècle). <i>Dissert. Voss.</i>, t. II, p. 74,
+réimprimées plusieurs fois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote598"
+name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote599"
+name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">
+(retour) </a> Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
+notes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote600"
+name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, même année, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote601"
+name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 343, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote602"
+name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">
+(retour) </a> <i>Galeotto Marzio</i>.</blockquote>
+
+<p><i>Tristano Calchi</i><a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a>
+<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>, l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son
+<i>Histoire des Visconti</i>. En examinant de près l'ouvrage de son maître,
+il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
+mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima
+mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la
+recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an
+1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
+est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité
+convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le
+dix-septième siècle<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a>
+<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>, plus de cent ans après la mort de l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote603"
+name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">
+(retour) </a> Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p.
+78.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote604"
+name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">
+(retour) </a> Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux
+derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.</blockquote>
+
+<p>Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie,
+reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
+fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
+cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en
+langue italienne. <i>Bernardino Corio</i>, d'une famille noble et ancienne,
+né en 1459<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a>
+<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>, était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils
+et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
+commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
+pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
+publia la même année. Cette première édition de l'histoire de <i>Corio</i>,
+qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
+remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans
+vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en
+souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
+rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
+Boccace et <i>Villani</i> avaient écrit en italien plus d'un siècle
+auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
+récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
+il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
+renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent
+ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais
+d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des
+titres originaux et des monuments authentiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote605"
+name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<p>On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette <i>Histoire
+de Milan</i>, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le
+Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires
+dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la
+dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse,
+ou de son fils. Ainsi le livre du <i>Panormita</i> sur les dits et les faits
+de cet Alphonse<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a>
+<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>, celui de Laurent <i>Valla</i> sur les exploits de son
+père Ferdinand Ier.<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a>
+<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>, l'histoire que <i>Bartolomeo Fazio</i> avait
+écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi
+Ferdinand<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a>
+<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>, exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
+auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence
+honorable à la cour de Naples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote606"
+name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">
+(retour) </a> <i>De Dictis et Factis Alphonsi regis</i>, lib. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote607"
+name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 354.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote608"
+name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">
+(retour) </a> Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce
+titre: <i>De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
+Commentariorum</i>, lib. X, in-4.</blockquote>
+
+<p><i>Bartolomeo Fazio</i> était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève
+de <i>Guarino</i> de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il
+fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
+et mourut en 1457<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a>
+<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>. <i>Fazio</i> fut un des plus violents ennemis de
+Laurent <i>Valla</i>; il l'attaqua même le premier: <i>Valla</i>, en pareille
+occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et
+quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent
+<i>Valla</i> existent dans le recueil de ses Œuvres<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a>
+<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>; on n'a imprimé
+qu'incomplètement et par fragments les Invectives de <i>Fazio</i>. Outre son
+Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en
+1377, entre les Vénitiens et les Génois<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a>
+<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>; quelques Opuscules de
+philosophie morale, et un livre <i>des Hommes illustres</i>, intéressant pour
+l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle
+dernier<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a>
+<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>. <i>Fazio</i> y raconte brièvement la vie des hommes les plus
+célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
+les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable,
+critique impartial et éclairé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote609"
+name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">
+(retour) </a> Mehus, <i>Vita Bartholom. Facii</i> (voy. p. suiv. note 2);
+Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote610"
+name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610">
+(retour) </a> Édition de Bâle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote611"
+name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">
+(retour) </a>: <i>De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
+liber.</i> Lyon, 1568, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote612"
+name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">
+(retour) </a> <i>De Viris illustribus liber</i>, publié par l'abbé Mehus,
+avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4.</blockquote>
+
+<p>Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a
+été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de <i>Paolo
+Cortese</i>, sur les hommes célèbres par leur savoir<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a>
+<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. Il est en forme
+de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac
+Bolsena avec un certain <i>Antonio</i>, et avec Alexandre Farnèse, qui fut
+depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
+célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents
+littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de
+<i>Fazio</i>. <i>Cortese</i> paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de
+Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
+lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement
+très-solide et une grande maturité d'esprit<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a>
+<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>. Il était né à Rome en
+1465<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a>
+<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>, d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à
+la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe;
+son frère, Alexandre <i>Cortese</i>, se distingua de bonne heure par son
+talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
+enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul
+<i>Cortese</i>, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait
+alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
+Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
+éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
+opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie,
+où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
+anciens auteurs latins<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a>
+<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>. Il a aussi laissé un livre fort estimé à
+Rome, sur le cardinalat<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a>
+<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>, dans lequel il traite avec beaucoup
+d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la
+science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
+et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet
+ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de
+réimprimer la seconde partie, à cause de la première.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote613"
+name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">
+(retour) </a> <i>De Hominibus doctis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote614"
+name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">
+(retour) </a> Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées,
+ainsi que l'édition, à <i>Domenico-Maria Manni</i>. Tiraboschi, t. VI, part.
+II, p. 104.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote615"
+name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">
+(retour) </a> <i>Id.</i>, t. VI, part I, p. 228.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote616"
+name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote617"
+name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">
+(retour) </a> <i>De Cardinalatu</i>, publié après sa mort, par son frère
+Lactance <i>Cortese</i>.</blockquote>
+
+<p>Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
+langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne
+s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
+<i>Collenuccio</i> embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps
+les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de
+Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
+traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux
+langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
+trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste
+l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la
+ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire,
+à l'infame César <i>Borgia</i>, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce,
+seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux <i>Collenuccio</i>
+l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a>
+<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote618"
+name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.</blockquote>
+
+<p>On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
+<i>Collenuccio</i> et <i>Corio</i> furent les seuls qui écrivissent en italien,
+quoique, dans le siècle précédent, <i>Villani</i> en eût donné un bel
+exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir
+versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder
+cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des
+deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla
+tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle
+serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le
+latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de
+volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on
+s'est piqué de tout recueillir<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a>
+<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>. Je ne parlerai que des poëtes
+latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus
+ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque
+singularité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote619"
+name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital</i>; le Quadrio,
+<i>Storia e Ragione d'ogni posia</i>; Fabricius, <i>Biblioteca mediæ et infiæœ
+ætatis</i>.</blockquote>
+
+<p>Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine
+connus aujourd'hui, se trouve celui de <i>Maffeo Vegio</i>, né à Lodi en
+1406<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a>
+<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>, dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas
+à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour
+complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans
+l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à
+Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II,
+et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
+presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort
+d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la
+vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents
+sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
+facilité que d'élégance<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a>
+<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
+s'étant imaginé que l'<i>Énéide</i> était un poëme imparfait et sans
+dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'<i>Énéide</i>
+s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe
+encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme,
+dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a>
+<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>.
+J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
+italiens<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a>
+<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>, il les a eus aussi en vers français<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a>
+<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote620"
+name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote621"
+name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">
+(retour) </a> Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597,
+in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote622"
+name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622">
+(retour) </a> Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote623"
+name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623">
+(retour) </a> En vers libres ou <i>sciolti</i>; Milan, 1600, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote624"
+name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624">
+(retour) </a> Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée
+avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des
+deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
+in-fol.</blockquote>
+
+<p>Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être
+davantage, est <i>Basinio</i> ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers
+l'an 1421<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a>
+<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>, il eut pour maîtres Victorin de <i>Feltro</i> à Mantoue,
+ensuite Théodore <i>Gaza</i> et <i>Guarino</i> à Ferrare, où il devint lui-même
+professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe
+<i>Malatesta</i>, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à
+vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
+ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la
+mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de
+Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière
+une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel
+<i>Basinio</i> semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément.
+Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
+d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
+<i>degli Atti</i>. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait
+autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre
+Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une
+autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de
+Sigismond <i>Malatesta</i>, nous apprend à juger de l'une de ces
+comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux
+traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; <i>Basinio</i> est l'un des trois.
+Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a>
+<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>, ne met point de
+différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte
+le titre d'<i>Isottœus</i>, copie faite en 1455, du vivant de <i>Basinio</i>,
+presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
+attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize
+livres, intitulé <i>Hespéridos</i>; un autre, en deux livres seulement, sur
+l'<i>Astronomie</i>; un troisième, aussi en deux livres, sur la <i>Conquête des
+Argonautes</i>; un poëme, sous le titre d'<i>Épître</i> sur la Guerre d'Ascoli,
+entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres
+ouvrages inédits du même auteur<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a>
+<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>. Cette négligence à imprimer les
+Œuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses
+célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de
+ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit
+en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote625"
+name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote626"
+name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626">
+(retour) </a> <i>Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
+Trebanii Opuscula nunc primum edita.</i>, Paris, Christophe Preudhomme,
+1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le
+premier est intitulé, <i>de Amore Jovis in Isottam</i>; les quatre autres
+sont aussi à la louange d'Isotte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote627"
+name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p><i>Leonardo Griffi</i> de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a
+laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a>
+<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>, un poëme sur la
+<i>Défaite de Braccio de Pérouse</i>, imprimé dans le grand recueil de
+<i>Muratori</i><a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a>
+<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>, et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce
+siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. <i>Ugolino
+Verini</i>, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond
+que grand poëte<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a>
+<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>, écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur
+l'<i>Embellissement de Florence</i><a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a>
+<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>, et la <i>Vie du Roi Mathias
+Corvin</i><a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a>
+<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>, qui ont été imprimés<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a>
+<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>. Je ne sais si cette Vie peut
+faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent
+citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme
+et Laurent de Médicis. <i>Verini</i> eut un fils nommé Michel, dont on a
+imprimé des Distiques sur les Mœurs des Enfants<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a>
+<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>, composés dans cet
+âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
+de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents
+précoces, et par l'intacte pureté de ses mœurs. Il la poussa si loin,
+qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter
+atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
+les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote628"
+name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628">
+(retour) </a> Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi,
+<i>ub. supr.</i>, p. 205.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote629"
+name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote630"
+name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630">
+(retour) </a> Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième
+siècle ou au commencement du seizième. Negri, <i>Fiorentini Scritt.</i>, p.
+320.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote631"
+name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631">
+(retour) </a> <i>Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus
+conscripti</i>, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote632"
+name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632">
+(retour) </a> <i>Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis</i>, Lyon, 1679,
+in-12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote633"
+name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633">
+(retour) </a> Voy. dans le P. Negri, <i>ub. supr.</i>, la longue liste des
+poésies inédites du même auteur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote634"
+name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634">
+(retour) </a> <i>De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
+præceptori suo inscripta</i>, Florence, 1487, in-4.</blockquote>
+
+<p>Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque
+réputation, pour parler des deux <i>Strozzi</i>, père et fils, dans lesquels
+on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on
+peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur
+patrie, <i>Guarino</i> de Vérone et Jean <i>Aurispa</i>. Les <i>Strozzi</i> ou
+<i>Strozza</i> de Ferrare descendaient de ceux de Florence<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a>
+<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>, <i>Tito
+Vespasiano Strozzi</i>, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent
+dans les lettres<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a>
+<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>, les éclipsa tous. Les ducs <i>Borso</i> et Hercule
+d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne
+fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le
+talent de se faire aimer<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a>
+<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>. Ses poésies imprimées par Alde<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a>
+<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>,
+sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de
+sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare
+au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage
+encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
+vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
+avait épousé <i>Barbara Torella</i>, veuve riche et bien née; un homme d'un
+haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire,
+trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence
+même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire
+taire les lois<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a>
+<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Les poésies d'Hercule <i>Strozzi</i>, imprimées avec
+celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de
+sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit,
+dont plusieurs sont imparfaites, entre autres <i>la Borséide</i>, que son
+père avait commencée à la louange du duc <i>Borso</i>, et qu'en mourant il
+l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans
+quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été
+mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le
+quarante-deuxième chant de l'<i>Orlando</i><a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a>
+<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote635"
+name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote636"
+name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636">
+(retour) </a> Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote637"
+name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 208.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote638"
+name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638">
+(retour) </a> <i>Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in œdibus Aldi
+et Andreœ Asulani Soceri</i>, 1513, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote639"
+name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639">
+(retour) </a> <i>Neque cœdis quisquam authorem, silente prœtore,
+nominavit</i>. Paul Jove, <i>Elogia doctorum Virorum</i>, p. 104.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote640"
+name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,<br>
+ Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo</i>. (St. 84.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p><i>Bartolommeo Prignani</i>, qu'on appelle aussi <i>Paganelli</i>, né à Prignano,
+dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de
+lui trois livres d'Élégies<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a>
+<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>, un Poëme en vers élégiaques et en
+quatre livres, intitulé de l'<i>Empire d'Amour</i><a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a>
+<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>, et un petit poëme
+philosophique sur la Vie tranquille<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a>
+<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>, où il se proposa de répondre
+aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui
+lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus
+sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
+ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour
+la plupart complètement ignorés aujourd'hui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote641"
+name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641">
+(retour) </a> En 1488.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote642"
+name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642">
+(retour) </a> <i>De imperio Cupidinis</i>, 1492.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote643"
+name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643">
+(retour) </a> <i>De Vitâ quietâ</i>. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène,
+mais à Reggio, 1497.</blockquote>
+
+<p><i>Panfilo Sassi</i> de Modène, poëte italien et latin, improvisait
+facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si
+prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une
+épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de
+plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute
+entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se
+défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais <i>Sassi</i> le tira
+d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur
+tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515,
+et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été
+imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de
+<i>Giraldi</i><a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a>
+<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a> elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
+prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote644"
+name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644">
+(retour) </a> <i>De poetis suorum temporum</i>. Dialog. I, col. 541.</blockquote>
+
+<p>Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup
+plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez
+étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a>
+<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>; parmi une
+vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que <i>Pacifico
+Massimo</i> d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont
+on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette
+fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On
+ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette
+comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité
+replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
+au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, <i>Pacifico Massimo</i> fut un
+poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
+l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et
+poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas
+de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le <i>Marino</i>. Sa mère y
+fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à
+l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à
+son fils le nom de <i>Pacifico</i>. Après quelques années d'une vie fugitive,
+ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des
+progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les
+mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la
+jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
+plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal
+objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques,
+philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes,
+vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort
+libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été
+réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre,
+dont j'aurai bientôt occasion de parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote645"
+name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645">
+(retour) </a> Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.</blockquote>
+
+<p>Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils
+jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement
+connus. <i>Giannantonio Campano</i>, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de
+la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
+porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
+troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de
+talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre
+Laurent Valla. <i>Campano</i> voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté
+en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y
+trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à
+ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec
+distinction cette chaire<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a>
+<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>, lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse
+pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
+peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de <i>Terame</i><a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a>
+<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>. Sa
+faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne
+pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte
+IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement
+gouverneur de <i>Todi</i>, de <i>Foligno</i>, et de <i>Città di Castello</i>; mais ce
+pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants
+avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, <i>Campano</i>, touché des
+désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une
+liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son
+gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné
+prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait
+espéré, il se retira dans son évêché de <i>Teramo</i>, où il mourut en 1477,
+à l'âge de cinquante ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote646"
+name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646">
+(retour) </a> En 1459.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote647"
+name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647">
+(retour) </a> Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans
+l'Abruzze.</blockquote>
+
+<p>Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent
+d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours,
+harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres,
+intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire
+politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II,
+l'histoire de <i>Braccio</i> de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit
+livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur
+des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces
+poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte;
+c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
+dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
+l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces
+sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du
+moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux
+connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de
+travail.</p>
+
+<p>Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de
+facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu
+en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il
+était de la famille <i>Spagnuoli</i> de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
+n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son
+ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet
+plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
+de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
+repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé
+de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits
+est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
+toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
+poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on
+ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge
+d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
+temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
+compatriote<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a>
+<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle
+de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier
+jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté
+supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout,
+augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement
+de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et
+qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages,
+imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes
+<i>in-fol.</i><a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a>
+<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>, avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
+volumes <i>in</i>-8. sans commentaires<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a>
+<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Les principaux sont dix
+Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces
+en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à
+commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de
+<i>Parthenice Ia</i>., <i>Parthenice IIa.</i>, <i>IIIa.</i>, <i>IVa.</i>, etc.; quatre
+livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des
+Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont
+remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût
+encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que
+Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue
+de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote648"
+name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648">
+(retour) </a> <i>Epist.</i>, vol. II, ép. 395.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote649"
+name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649">
+(retour) </a> Paris, 1513.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote650"
+name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650">
+(retour) </a> Anvers, 1576.</blockquote>
+
+<p>Jean <i>Aurelio Augurello</i> valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
+est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a>
+<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>, d'une
+famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres
+dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les
+droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme
+intitulé <i>Chrysopœia</i>, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
+d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
+plusieurs éditions de ce poëme<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a>
+<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a> et de ses autres poésies
+latines<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a>
+<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a> qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont
+au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour
+le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des
+anciens. Les poésies italiennes d'<i>Augurello</i> ont aussi été imprimées
+plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque,
+les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
+souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote651"
+name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651">
+(retour) </a> Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote652"
+name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652">
+(retour) </a> La première à Venise, avec son autre poëme intitulé
+<i>Geronticon</i>, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II
+des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par <i>Grattarolo</i>,
+Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du <i>Théâtre chimique</i>, Strasbourg, 1613 et
+1659; vol. II de la <i>Bibliothèque chimique</i> de Manget, Genève, 1702,
+in-fol., etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote653"
+name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653">
+(retour) </a> <i>Carmina</i>, Vérone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505,
+in-8.</blockquote>
+
+<p>Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des
+connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la
+passion. Il se nommait <i>Bologni</i>. Sa première étude fut celle des lois;
+la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit
+beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a>
+<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>, et dont
+on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
+d'<i>Augurello</i>, et cependant <i>Bologni</i> obtint de l'empereur Frédéric III
+la couronne poétique que <i>Augurello</i> ne reçut pas. Cette couronne fut
+accordée par le même empereur à <i>Giovanni Stefano</i> de Vicence, qui se
+fait appeler en tête de ses poésies <i>Ælius Quintius Emilianus
+Cimbriacus</i>. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
+du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand
+Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna
+du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs
+qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien,
+successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se
+donnaient alors à la protection, et souvent même, selon <i>Tiraboschi</i>,
+pour de l'argent<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a>
+<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>, ce qui en avait considérablement diminué la
+valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le
+<i>Cimbriaco</i>, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il
+fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
+vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux
+empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses
+ouvrages qui aient été imprimés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote654"
+name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654">
+(retour) </a> Dans la famille <i>Soderini</i>. Tiraboschi, <i>ub. sup.</i>, p.
+232.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote655"
+name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655">
+(retour) </a> <i>Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al
+merito</i>, t. VI, part. II, p. 233.</blockquote>
+
+<p>J'ai déjà parlé d'un improvisateur<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a>
+<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>, et nous retrouverons souvent,
+dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais
+aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'<i>Aurelio
+Brandolini</i>, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né
+d'une famille noble de Florence<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a>
+<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>, il eut, dès sa première enfance,
+le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le
+talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus
+difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de
+Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le
+plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
+<i>Aurelio</i>. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son
+oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à
+Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote656"
+name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656">
+(retour) </a> <i>Panfilo Sassi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote657"
+name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 236.</blockquote>
+
+<p>Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle,
+il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
+des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
+sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a>
+<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>,
+entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même
+auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique
+d'<i>Aurelio</i>: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
+poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
+fait, lui, et les chante en <i>impromptu</i>. Il fait briller, dans cet
+exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
+génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine
+croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les
+plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat
+même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
+toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita
+enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie.
+Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans
+interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle,
+Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à
+cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
+tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire
+naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
+et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
+toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand
+on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
+autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être,
+etc.<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a>
+<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en
+italien, un cavalier <i>Perfetti</i>, une <i>Corilla Olimpica</i>, un <i>Luigi
+Serio</i>, que possède aujourd'hui comme eux un <i>Gianni</i>; don que l'on peut
+déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît
+toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en
+état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote658"
+name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658">
+(retour) </a> <i>Matteo Bosso, Epist. Famil. II</i>, ép. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote659"
+name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 237 et 238.</blockquote>
+
+<p><i>Aurelio</i> jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
+célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
+à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il
+mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en
+prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son
+<i>Traité de l'Art d'Écrire</i><a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a>
+<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>, où il explique les secrets du style
+avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le
+désigne ordinairement sous le nom de <i>Lippo Fiorentino</i>, du mot latin
+<i>lippus</i>, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé
+de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël <i>Brandolini</i>,
+poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette
+infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de <i>Lippo</i><a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a>
+<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>. Raphaël
+séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit
+maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour
+récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce
+brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne
+fut jamais payé de ses éloges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote660"
+name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660">
+(retour) </a> <i>De Ratione Scribendi</i>. La meilleure édition est celle de
+Rome, 1735.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote661"
+name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 240.</blockquote>
+
+<p>À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de
+leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
+dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à
+l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que
+les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit
+la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la
+grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes
+de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
+<i>Pontano</i> qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
+aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les
+suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares,
+et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style
+antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un
+autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
+<i>Beccadelli</i> ou <i>Beccatelli</i>, surnommé <i>Panormita</i>, à cause de Palerme
+sa patrie, en latin <i>Panormus</i>. Il y était né en 1394<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a>
+<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>. À l'âge de
+vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les
+lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
+<i>Visconti</i>. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais
+sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus
+d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
+Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à
+Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples,
+auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
+constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le
+combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
+l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
+importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur
+Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le
+<i>Panormita</i> ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché
+de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à
+soixante-dix-sept ans, en 1471.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote662"
+name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.</blockquote>
+
+<p>Son histoire intitulée <i>Des Dits et Faits du roi Alphonse</i><a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a>
+<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>, fut
+récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de
+Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies
+et d'autres Poésies latines sur divers sujets<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a>
+<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>. Celles qui ont fait
+le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé
+en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres,
+mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre
+d'<i>Hermaphroditus</i>, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
+n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
+deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les
+occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère
+de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive
+liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste,
+avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme
+par le cynisme d'expression<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a>
+<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>. Les copies qui s'en répandirent,
+excitèrent contre l'auteur un violent orage. <i>Filelfo</i> et Laurent
+<i>Valla</i> l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui
+publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à
+Ferrare et à Milan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote663"
+name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663">
+(retour) </a> <i>De Dictis et Factis Alphonsi regis</i>, lib. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote664"
+name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664">
+(retour) </a> <i>Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina prœterea
+quœdam</i>, etc. Venise, 1555, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote665"
+name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665">
+(retour) </a> Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (<span class="sc">Boil</span>.)</blockquote>
+
+<p><i>Valla</i>, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne
+jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a>
+<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>.
+<i>Poggio</i> lui-même, qui n'est pas, dans ses <i>Facéties</i>, un modèle de
+chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha
+dans ses lettres. <i>Panormita</i> se défendit par l'exemple des anciens qui
+ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes.
+<i>Guarino</i> de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du
+manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit
+l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'<i>Hermaphrodite</i>, qu'on
+n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les mœurs
+publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a>
+<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>.
+L'éditeur a jugé sans doute que nos mœurs étaient de force à n'en avoir
+plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
+bibliothèques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote666"
+name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666">
+(retour) </a> <i>Tertiò per se ipsum cremandus ut spero</i>. Laurent <i>Valla,
+in Facium Invectiva IIa</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote667"
+name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667">
+(retour) </a> En 1791, <i>chez Molini, rue Mignon</i>; ce qui est indiqué
+par cette adresse singulière: <i>Prostat ad Pistrinum in vico suavi</i>.
+C'est la première partie du recueil intitulé: <i>Quinque illustrium
+poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
+Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem</i>, etc., in-8.</blockquote>
+
+<p>Antoine <i>Panormita</i> jouissait à Naples d'une grande considération et
+d'une haute faveur, lorsque le jeune <i>Pontano</i> y arriva. Il était né à
+la fin de 1426<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a>
+<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>, à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a>
+<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>.
+Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La
+guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi
+les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut
+accueilli par le <i>Panormita</i>, qui voulut achever lui-même son éducation
+littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son
+élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
+poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. <i>Pontano</i>
+lui dut aussi son avancement et sa fortune; <i>Panormita</i> le produisit
+auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils
+Alphonse II, dont <i>Pontano</i> fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi
+Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les
+accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se
+trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
+mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler
+d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert
+d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
+chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en
+obtenir la paix. <i>Pontano</i> y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
+mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les
+témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
+paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à
+Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à
+prendre. «Mais <i>Pontano</i> ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui
+que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui
+ne les abandonna jamais<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a>
+<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>.» Alphonse II, qui avait été son élève,
+conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans
+sa tente avec plusieurs généraux de son armée. <i>Pontano</i> y entre, le roi
+se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le
+maître<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a>
+<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>.» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël
+<i>Brandolini</i>, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
+public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le
+prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de
+la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le <i>Panormita</i>, de
+soixante-dix-sept ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote668"
+name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 241.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote669"
+name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669">
+(retour) </a> Il se nommait <i>Giovanni</i> ou <i>Joannes</i>, et changea, selon
+l'usage, ce nom pour celui de <i>Gioviano, Jovianus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote670"
+name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670">
+(retour) </a> <i>Jovian. Pontan. de Sermone</i>, l. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote671"
+name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, l. VI.</blockquote>
+
+<p>On a de cet élégant et fécond écrivain<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a>
+<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, une Histoire en six livres,
+de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
+plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une
+manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne
+suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on
+estime surtout son Traité <i>De Fortitudine</i>, du Courage. On trouve encore
+dans ses Œuvres deux livres sur l'aspiration, six livres <i>De Sermone</i>,
+du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec
+une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais
+c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement
+célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres
+très-différents<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a>
+<a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes,
+Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq
+livres, sur l'astronomie<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a>
+<a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>, un autre sur les météores, et un
+troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: <i>Du
+Jardin des Hespérides</i><a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a>
+<a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>. Dans tous ces genres, il se montre
+également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont
+il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut
+de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable,
+dit <i>Gravina</i>, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait
+enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse
+veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et
+s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
+l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la
+grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
+dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour
+lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à <i>Pontano</i> que
+l'économie et le travail<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a>
+<a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote672"
+name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672">
+(retour) </a> <i>Joviani Pontani Opera</i>, t. II, Basileæ, 1538. Cette
+édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote673"
+name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673">
+(retour) </a> Venise, Alde, 2 vol. in-8.; le premier en 1505,
+réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été
+réimprimé.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote674"
+name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674">
+(retour) </a><i>Urania</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote675"
+name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675">
+(retour) </a> <i>De hortis Hesperidum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote676"
+name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676">
+(retour) </a> <i>Della Ragion poetica</i>, l. XXXIV.</blockquote>
+
+<p>C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le
+<i>Panormita</i> l'avait fondée, mais ce fut <i>Pontano</i> qui la soutint, la
+perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien
+<i>Giannone</i> l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a
+donné la liste exacte de ses membres<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a>
+<a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>. On y voit plusieurs noms dont
+l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du
+monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au
+quinzième, tels que celui de Sannazar.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote677"
+name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677">
+(retour) </a> <i>Stor. di Nap.</i>, l. XXVIII, c. 3.</blockquote>
+
+<p>Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
+siècle, on ne doit pas oublier Marulle, <i>Michele Marullo Tarcagnota</i>,
+Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la
+prise de Constantinople, sa patrie<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a>
+<a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>. Il étudia les lettres grecques
+et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour
+subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
+des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies
+ingénieuses que nous avons de lui<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a>
+<a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>. Elles consistent en quatre
+livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait,
+intitulé de l'<i>Éducation des Princes</i><a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a>
+<a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>. Les épigrammes sont dédiées
+à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et
+ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte
+ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents
+vers élégiaques, adressée à <i>Neœra</i>, dans laquelle il retrace une partie
+de ses malheurs, et il presse cette belle <i>Neœra</i>, souvent célébrée dans
+ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour
+époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais <i>Alessandra
+Scala</i>, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
+aimables personnes de Florence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote678"
+name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678">
+(retour) </a>
+ Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 452.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote679"
+name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679">
+(retour) </a>
+ Florence, 1497, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote680"
+name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680">
+(retour) </a>
+ <i>De principum Institutione</i>.</blockquote>
+
+<p>Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent
+les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec
+violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
+de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En
+général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne
+blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes
+les plus célèbres de son temps.</p>
+
+<p>Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a>
+<a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>, parce qu'il y traite
+souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
+du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à
+Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à
+Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
+troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé
+Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa
+force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus
+paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra,
+où il avait visité un de ses amis<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a>
+<a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>, il se noya dans une rivière peu
+connue, nommée le <i>Cecina</i>, à qui cet accident doit donner, dans
+l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote681"
+name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681">
+(retour) </a> <i>Hymni Naturales</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote682"
+name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682">
+(retour) </a> <i>Rafaël Volterano</i>.</blockquote>
+
+<p>Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi
+considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
+et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans
+les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens,
+philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie
+latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en
+manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la
+renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de
+versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
+couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
+était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que
+Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne
+doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et
+l'avilissement.</p>
+
+<p>Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de
+faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte
+par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de
+laurier. Il accorda ces distinctions au <i>Panormita</i>, qui les méritait
+sans doute, et à un certain <i>Cambiatore</i>, que j'ai à peine cru devoir
+nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement
+libéral. Sans compter <i>Sylvius</i>, qui devint pape, et Nicolas <i>Perotti</i>,
+tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a>
+<a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>]; il en
+décora aussi le <i>Cimbriaco</i>, le <i>Bologni</i>, dont nous avons parlé sans
+vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme
+<i>Amasei</i>, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un <i>Rolandello</i>
+encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis <i>Lazarelli</i>, qui a
+du moins l'honneur d'avoir fait avant <i>Vida</i> un poëme sur le ver à
+soie<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a>
+<a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
+cette distinction devenue presque banale. <i>Filelfo</i> la reçut d'Alphonse
+Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse;
+un certain <i>Benedetto</i> de Césène, du pape Nicolas V, et <i>Bernardo
+Belincioni</i> de Louis Sforce, duc de Milan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote683"
+name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683">
+(retour) </a> Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
+la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses Œuvres, et l'autre pièce plus
+mauvaise encore, qui la suit, intitulée: <i>Decastichon de Laudatissimâ
+Mariâ</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote684"
+name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684">
+(retour) </a> Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé
+<i>Lancelotti</i>.</blockquote>
+
+<p>Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné
+<i>Ciriaco</i> d'Ancône, et même <i>Leonardo Bruni</i> après sa mort. Vérone
+décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à <i>Giovanni Panteo</i>,
+dont Mafféi parle avec de grands éloges<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a>
+<a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>, mais qui n'est guère
+connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine,
+couronna <i>Aurelini</i>, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
+<i>Pingonio</i> de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de
+Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être
+plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte
+lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
+croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit
+par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient
+simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie.
+Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive
+immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
+dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les
+accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
+être honorés. Ni Politien ni <i>Pontano</i> ne furent proclamés poëtes par un
+diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote685"
+name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685">
+(retour) </a> <i>Veron. Ill.</i>, part. II, p. 210.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent
+alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de
+Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni,
+Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,
+l'Achillini</i>, etc.; <i>Femmes poëtes</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à
+la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique;
+tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes
+savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans
+l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès,
+celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les
+autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses
+forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que
+devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue
+du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de
+parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les
+autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement
+inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des
+poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence,
+avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la
+poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la
+poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait
+suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs
+pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie
+du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas
+des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que
+vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle
+annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,
+placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît
+jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même
+et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,
+et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.</p>
+
+<p>Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est <i>Giusto de'
+Conti</i>, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais
+on sait peu de détails sur sa vie<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a>
+<a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>. Il était né à Rome vers la fin
+du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut
+orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans
+doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a
+célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe
+Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste
+<i>Alberti</i>, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un
+tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore.
+C'est-là tout ce que l'on sait de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote686"
+name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686">
+(retour) </a> Voy. la Préface de l'édition de <i>la Bella Mano</i>,
+Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne,
+1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donnée par Corbinelli,
+1595, in-12.</blockquote>
+
+<p>Son recueil est intitulé <i>la Bella Mano</i>, parce qu'il y chante souvent
+la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du
+reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi
+l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient
+toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers,
+tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main
+renferme tout son bonheur<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a>
+<a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>; c'est elle qui attache ensemble à son
+cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le
+retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son
+cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les
+rompre. «Ô belle et blanche main<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a>
+<a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, s'écrie-t-il dans un autre
+sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main
+charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel
+degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes
+pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend
+quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce
+poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il
+n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit
+penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les
+recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort,
+la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu,
+puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait
+dans <i>la Bella Mano</i>, si jamais le <i>Canzoniere</i> de Pétrarque était
+perdu; mais quoique <i>Giusto de Conti</i> ne soit pas à beaucoup près sans
+mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie,
+le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les
+grâces inimitables du modèle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote687"
+name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687">
+(retour) </a> <i>O man leggiadra, ove il mio bene alberga</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote688"
+name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688">
+(retour) </a> <i>O bella e bianca man, o man soave</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Un second <i>Buonaccorso da Montemagno</i>, petit-fils du contemporain de
+Pétrarque<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a>
+<a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>, vivait à peu près dans le même temps que <i>Giusto de'
+Conti</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote689"
+name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 176.</blockquote>
+
+<p>Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son
+aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à
+un seul <i>Buonacccorso</i>, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir
+à deux<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a>
+<a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et
+orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et
+juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les
+sonnets imprimés avec ceux de <i>Buonaccorso</i> l'ancien, quelques discours
+latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de
+remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en
+traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient <i>Déclamations</i>.
+Dans l'un, qui traite <i>de la Noblesse</i>, un jeune romain de la noble et
+riche famille <i>Cornelia</i>, et un autre de la maison moins illustre et
+moins opulente des <i>Flaminius</i>, mais doué de plus de talents, de
+qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse
+libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des
+deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux
+s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son
+existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a
+point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il
+fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle
+de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première.
+Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat
+de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est
+attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont
+ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le
+précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait
+moins à la dialectique de l'école.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote690"
+name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690">
+(retour) </a> Voy. la Préface de l'édition des deux <i>Buonaccorso da
+Montemagno</i>, Florence, 1718.</blockquote>
+
+<p>On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au
+nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à
+entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être
+inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux
+<i>Burchiello</i><a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a>
+<a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa
+naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à
+environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son
+vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier
+comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448.
+Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits
+d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de
+notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus
+disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques
+personnes pensent qu'il prit ce nom de <i>Burchiello</i>, parce qu'en langage
+toscan, <i>alla burchia</i> veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous
+ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique
+des mœurs et des ridicules de son siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote691"
+name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691">
+(retour) </a> Voy. Manni, <i>Veglie piacevoli</i>, t. I, p. 28.</blockquote>
+
+<p>Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens
+de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre
+d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de
+ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus
+grands éloges<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a>
+<a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>; d'autres les ont mises au rang des folies les plus
+insipides. «Il me paraît, dit <i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a>
+<a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a>, que ceux qui l'ont
+attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais
+plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette
+peine, et entre autres <i>Doni</i>, qui, selon <i>Apostola Zeno</i>, aurait encore
+plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en
+effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du
+texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots
+populaires, de ce que les Florentins appellent <i>riboboli</i>, espèces de
+quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent
+impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,
+tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le
+texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est
+doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie
+française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans
+Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce
+qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et
+se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,
+et qui ont fait appeler <i>coq-à-l'âne</i> des propos sans signification et
+sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de
+<i>Burchiello</i>. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le
+mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à
+son sujet, la Poésie et le Rasoir<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a>
+<a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a>. La première dit au second:
+«Pourquoi enlèves-tu mon <i>Burchiello</i> à son cabinet? Le Rasoir se fait
+de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:
+Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans
+moi, sans l'eau chaude et le savon, <i>Burchiello</i> serait d'une couleur
+tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond
+l'autre; son cœur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si
+bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui
+m'aime le plus paie mon vin.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote692"
+name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692">
+(retour) </a> Tel que <i>Leonardo Dati</i>, évêque de Massa, et secrétaire
+apostolique sous Paul II, Christophe <i>Lundino</i>, <i>Benedetto</i>, <i>Varchi</i>,
+etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote693"
+name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693">
+(retour) </a> Tom. VI, part. II, p. 147.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote694"
+name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694">
+(retour) </a> <i>La Poesia combatte col Rasoio</i>.</blockquote>
+
+<p>Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite
+d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut
+qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le
+sage <i>Tiraboschi</i> lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce
+poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels,
+dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification
+précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui
+charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à
+mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on
+peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la
+nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la
+grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la
+justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des
+inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au
+travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer
+un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à
+notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de
+mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte
+originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce
+que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses
+ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a>
+<a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote695"
+name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695">
+(retour) </a> Préface de l'édition des sonnets du <i>Burchiello</i>, sous la
+date de Londres, 1757, in-8.</blockquote>
+
+<p>Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se
+moquer des poésies du <i>Burchiello</i>, on reconnaît, dans plusieurs poëtes
+de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent
+d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de
+<i>Domenico da Urbino</i>, de <i>Niccolò Cieco d'Arezzo</i>, de <i>Francesco
+Alberti</i>, d'<i>Antonio Alamanni</i>, du <i>Bellincioni</i>, d'<i>Alessandro
+Adimari</i>, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi
+extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du
+<i>Burchiello</i> même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part;
+cela s'appelle écrire ou rimer à la <i>Burchiellesca</i>, et les poëtes qui
+ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite
+est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation,
+sont des poëtes <i>Burchiellesques</i>; Voltaire a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
+</div></div>
+
+<p>Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me
+semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à
+s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie
+<i>Burchiellesque</i> dans l'une de ces subdivisions.</p>
+
+<p>Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien
+éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain <i>Niccolò Malpigli</i>
+de Bologne, un autre <i>Niccolò</i> d'Arezzo qui était aveugle, et dont la
+réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un
+<i>Tommaso Cambiatore</i> de Reggio, qui traduisit le premier, en vers
+italiens, l'<i>Énéide</i> de Virgile<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a>
+<a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>, et fut couronné poëte à Parme, en
+1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le
+moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent
+principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie
+italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la
+première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la
+seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour
+tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie,
+son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements
+de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et
+son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût
+pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été,
+par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques
+détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu,
+suffiront pour le prouver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote696"
+name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696">
+(retour) </a> <i>In terza rima</i>, traduction imprimée à Venise en 1532.</blockquote>
+
+<p>Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses,
+des sonnets et des <i>canzoni</i>. Ce ne fut cependant point l'amour qui le
+rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit
+amant<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a>
+<a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la
+rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies.
+Une jeune dame, que l'on croit être la belle <i>Simonetta</i><a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a>
+<a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>, maîtresse
+de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs
+regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi
+la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il
+s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son
+amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait
+d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a>
+<a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. L'habitude des
+sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à
+Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et
+d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après
+sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne
+la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame
+aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle
+fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a
+nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de
+l'illustre famille des <i>Donati</i>. Cette passion fut, à ce qu'il paraît,
+toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une
+vingtaine de <i>canzoni</i>, les espérances, les craintes, les désirs de
+l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les
+douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec
+moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais
+quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de
+simplicité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote697"
+name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., ch. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote698"
+name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698">
+(retour) </a> C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme
+de Politien. Voy. <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., édit. de Bâle, t. II, p.
+113, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote699"
+name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699">
+(retour) </a> C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le
+folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans
+son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire
+à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par
+la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il
+est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire,
+précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que
+celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se
+trouve.</blockquote>
+
+<p>Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465
+qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de
+Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la
+poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus
+dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa
+main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya
+quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a>
+<a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>,
+il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses <i>canzoni</i>, pour rappeler
+plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle
+attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,
+qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de
+ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote700"
+name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700">
+(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno</i>, notes sur <i>Fontanini</i>, t. II, p. 3,
+et <i>Lettres</i>, t. III, p. 335.</blockquote>
+
+<p>L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai
+poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette
+imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la
+nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut
+peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus
+frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de
+ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et
+vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de
+fleurs<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a>
+<a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité
+l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir
+Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une
+épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient
+alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et
+rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la
+fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de
+l'Amour et par ses larmes<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a>
+<a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>. S'il entreprend d'expliquer dans une
+<i>canzone</i> le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa
+dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui
+entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une
+fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est
+peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières
+à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que
+l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu
+bizarre<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a>
+<a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote701"
+name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701">
+(retour) </a> <i>Oimè che belle lagrime fur quelle</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote702"
+name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702">
+(retour) </a> <i>Non di verdi giardini, ornati e colti</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote703"
+name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703">
+(retour) </a> Voy. dans la <i>canzone</i> XIII, Partan leggieri e pronti, la
+deuxième strophe, <i>Delle caverne antiche</i>, etc., et la suivante.</blockquote>
+
+<p>C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,
+et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son cœur, lui
+retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure
+maison des abeilles<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a>
+<a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>; il se représente aussitôt l'essaim réveillé,
+volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre
+est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres
+stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres
+repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur
+industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de
+feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la
+saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas
+chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et
+l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une
+imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une
+prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie
+champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et
+une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote704"
+name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704">
+(retour) </a> <i>Quando raggio di sole</i>, Canz. X.</blockquote>
+
+<p>Dans le sonnet et dans la <i>canzone</i>, Laurent suivit les mêmes formes
+dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle.
+Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent
+réimprimées sous le titre de <i>Selve d'Amore</i><a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a>
+<a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>, à l'exemple des
+<i>Sylves</i> du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer
+la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et
+qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de
+mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se
+plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à
+toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est
+changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des
+images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si
+l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les
+rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a>
+<a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>; les buissons
+arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;
+les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers
+reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où
+ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces
+bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et
+leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent
+ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet
+heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents.
+Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire
+le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin
+obscur<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a>
+<a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>, pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du
+jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.
+C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en
+trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils
+comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre
+elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est
+l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a>
+<a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Mais à la fin de
+cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut
+dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De
+toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi
+que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses
+prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui
+annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et
+celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui
+suit la volonté, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote705"
+name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705">
+(retour) </a> Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par
+M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: <i>Stanze bellissime et
+ornatissime intitulate le Selve d'Amore</i>, etc. Dans l'édition d'Alde,
+elles n'ont d'autre titre que <i>Stanze</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote706"
+name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706">
+(retour) </a> <i>Lieta e maravigliosa i rami secchi</i>, etc.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <span class="sc">Selve d'Amore</span>, St. 21.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote707"
+name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707">
+(retour) </a> <i>Solo una vecchia in un oscuro canto</i>, etc. St. 39.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote708"
+name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708">
+(retour) </a> <i>E una donna di statura immensa</i>, etc. St. 67.</blockquote>
+
+<p>Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est
+particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments
+naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le
+goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se
+servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de
+naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: <i>La Nencia da
+Barberino</i>. Il y introduit le villageois <i>Vallero</i>, qui fait l'éloge de
+<i>Nencia</i>, sa maîtresse, paysanne du village de <i>Barberino</i>. Rien de plus
+naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier
+modèle de ce genre; que l'on appelle <i>Rusticale</i> ou <i>Contadinesco</i>,
+villageois. Louis <i>Pulci</i> voulut l'imiter dans sa <i>Deca da Dicomano</i>;
+mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à
+la <i>Nencia</i>, que les plaintes de <i>Cecco da Varlango</i><a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a>
+<a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a> qui parurent
+dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage
+rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue
+commune, mêlé de plus de proverbes et de <i>riboboli</i> toscans, et qui, par
+cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis
+qu'avec un peu d'attention, la <i>Nencia</i>, la charmante <i>Nencia</i> peut être
+entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les
+genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la
+clarté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote709"
+name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709">
+(retour) </a> <i>Lamento di Cecco da Varlango</i>, de <i>Fr. Baldovini</i>. La
+meilleure édition est celle de 1755, in-4., avec des notes et des
+éclaircissements, par <i>Orazio Marini</i>. C'est dans ce même langage que
+Michel-Ange <i>Buonanotti</i> le jeune a fait sa jolie comédie de <i>la
+Tancia</i>; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie
+en cinq actes et des stances telles que celles de <i>la Nencia</i>, de <i>la
+Deca</i> et de <i>Cecco</i>.</blockquote>
+
+<p>Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus
+relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la
+philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il
+entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,
+applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette
+clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses
+explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une
+grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de
+quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et
+les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il
+vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la
+richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre,
+souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé
+en six chapitres, qui porte le titre d'<i>Altercation</i><a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a>
+<a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>, il se
+représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des
+plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son
+troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous,
+lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie
+cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous
+possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles
+racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit
+point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue
+contraire à son propre cœur; celui dont les actions sont les meilleures
+est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le cœur
+soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à
+dissimuler et à farder la vérité.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote710"
+name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710">
+(retour) </a>
+ Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la
+fin du quinzième siècle, sous te titre: <span class="sc">Altercatione</span>, <i>overo Dialogo
+composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici</i>, etc.
+in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se
+trouve ni dans la Bibliothèque italienne de <i>Fontanini</i>, ni dans celle
+de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.
+Il remplit quarante pages in-4. de la belle édition des Poésies de
+<i>Lorenzo de' Medici</i>, donnée à Londres, 1801, in-4., pour servir de
+supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.</blockquote>
+
+<p>Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet
+les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels
+auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de
+lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et
+d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le
+philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le
+prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes
+de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la
+valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce
+n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame
+que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans
+l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont
+imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du
+bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de
+maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,
+ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle,
+puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce
+monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle
+lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles
+idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et
+dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par
+l'élévation des idées et des sentiments.</p>
+
+<p>D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent
+des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus
+poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce <i>capitolo</i> que
+l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses
+erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a>
+<a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>, sors de ce sommeil qui
+couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi
+enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et
+trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux
+éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce
+qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de
+ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien
+mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière,
+qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus
+remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni
+le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses <i>capitoli</i>; c'est celui
+d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme
+l'inventeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote711"
+name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711">
+(retour) </a> <i>Destati, pigro ingegno, da quel sogno</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par
+chapitres et en <i>terza rima</i> qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses
+<i>Beoni</i>, ou ses Buveurs, divisés en neuf <i>capitoli</i>, dont il n'acheva
+pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie.
+Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence,
+par le chemin qui aboutit à la porte de <i>Faenza</i>, il voit tant de gens
+marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.
+Parmi eux, il reconnaît <i>Bartolino</i>, son ancien ami, dit-il, et qu'il
+connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule
+et cet empressement. <i>Bartolino</i>, chancelant et se soutenant à peine,
+s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de <i>Rifredi</i>, prendre
+leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient
+d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il
+voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé
+d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;
+l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse,
+et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle
+le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il
+commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines
+ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs
+manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»</p>
+
+<p>Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique
+les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être
+alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la
+vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce
+d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans
+tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est <i>Bartolino</i> que le poëte
+interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui
+fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il
+ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon
+guide me répondit: <i>Allor dissi al mio duca</i>, ou <i>Quando il mio duca
+disse</i>, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu
+d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la <i>Divina Commedia</i>,
+celui des <i>Beoni</i> est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et
+naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans
+leurs <i>capitoli</i>, l'Arioste, <i>Berni</i>, <i>Bentivoglio</i> et la plupart des
+autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre
+nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à
+l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque
+d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit
+sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que <i>le
+temps ne fait rien à l'affaire</i>, quand les vers sont mauvais, sans
+doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,
+qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide
+est sûrement un mérite de plus.</p>
+
+<p>Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui
+passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout
+fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent
+poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui
+faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient
+habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa
+prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers,
+parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober
+aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il
+possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à <i>Poggio Cajono</i>,
+était son séjour favori. L'<i>Ombrone</i> y formait une île nommée <i>Ambra</i>,
+qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que
+l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la
+rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent
+inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les
+travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que
+les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que
+des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa
+chère <i>Ambra</i> devint une nymphe, aimée du jeune <i>Lauro</i>, berger des
+Alpes: Elle se baignait dans l'<i>Ombrone</i> pendant la chaleur du jour. Le
+Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long
+du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses
+eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de
+l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la
+nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le
+fleuve qui la suit. Fidèle à son cher <i>Lauro</i>, elle implore le secours
+des dieux. Au moment où l'<i>Ombrone</i> croit l'atteindre, il ne voit plus
+qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une
+île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,
+et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas
+de rochers.</p>
+
+<p>Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première
+fois par M. Roscoe<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a>
+<a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>, est plein de descriptions charmantes, tracées
+avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière
+d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans <i>la
+Chasse au Faucon</i>, autre poëme à peu près de même étendue, que nous
+devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des
+chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la
+chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits;
+enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier
+de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails,
+semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le
+fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus
+souple et le plus heureux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote712"
+name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712">
+(retour) </a> Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa
+Vie de Laurent de Médicis, <i>Ambra</i> est la première pièce, et <i>la Caccia
+col Falcone</i> la seconde.</blockquote>
+
+<p>J'ai parlé plus haut<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a>
+<a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a> des fêtes du carnaval, des spectacles
+ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du
+parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa
+popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec
+beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars,
+des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes
+analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un
+vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et
+des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait
+aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il
+s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du
+cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple
+répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui
+plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de
+variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de
+faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle
+ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par
+des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents
+caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et
+habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand
+nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux,
+éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui
+remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit,
+douze et même quinze ou seize voix, des <i>canzoni</i>, des ballades et
+d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au
+caractère qu'ils représentaient<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a>
+<a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. Médicis donnait lui-même l'idée et
+les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,
+qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce
+temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien
+exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe
+convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à
+saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,
+les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,
+appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec
+art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par
+une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le
+premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre
+qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a>
+<a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote713"
+name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713">
+(retour) </a> Pages 385 et 386.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote714"
+name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714">
+(retour) </a> Préface de l'édition des <i>Canti Carnascialeschi</i>, 1750,
+in-4., p. <span class="sc">x</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote715"
+name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715">
+(retour) </a> Épitre dédicatoire de la première édition au prince
+François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. <span class="sc">xxxix</span>.</blockquote>
+
+<p>Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et
+l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que
+la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de
+poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et
+c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine <i>Grazzini</i>, surnommé le
+<i>Lasca</i>, fit imprimer un recueil<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a>
+<a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a> qui tient sa place parmi les
+productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants
+de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à
+une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les
+personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se
+moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou
+de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites,
+des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce
+sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de
+Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus
+agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des
+anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a>
+<a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Qu'elle est belle la jeunesse<br>
+ Qui passe et fuit si grand train!<br>
+ Rions, aimons, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote716"
+name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716">
+(retour) </a> <i>Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti
+carnascialeschi andati per Firenze</i>, etc. Florence, 1559, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote717"
+name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Quant' è bella giovinezza<br>
+ Che si fugge tutta via!<br>
+ Chi vuol esser' lieto sia<br>
+ Di doman non c'è certezza</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils
+savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;
+les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme
+eux,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Épris d'amour et de vin,<br>
+ Comme eux répètent sans cesse;<br>
+ Rions, aimons, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<p>Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu
+mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Maintenant le dieu du vin<br>
+ Seul a toute leur tendresse;<br>
+ Buvons comme eux, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<p>Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et
+joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Il veut se dresser en vain;<br>
+ Mais il rit et boit sans cesse;<br>
+ Rions aussi, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain.
+</div></div>
+
+<p>C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à
+quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Quel triste et fâcheux destin<br>
+ Que d'être altéré sans cesse!<br>
+ Rions plutôt, le temps presse:<br>
+ Rien n'est moins sûr que demain, etc.
+</div></div>
+
+<p>Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le
+plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux
+que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose
+des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement
+licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments
+qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de
+quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit
+aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment
+distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la
+bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la
+licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait
+des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,
+Laurent savait l'égayer sans l'avilir.</p>
+
+<p>Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des
+réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours
+de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que
+souvent, comme je l'ai dit<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a>
+<a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a>, il chantait et dansait avec le peuple.
+Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart
+ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes
+même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les
+plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces
+deux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben venga maggio<br>
+ E'l gonfalon selvaggio</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote718"
+name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier
+joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des
+premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe
+profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence
+diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être
+de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de
+lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles
+cabinets de l'Italie et de l'Europe.</p>
+
+<p>Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées.
+Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en
+composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins
+dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer
+le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes.
+Les quatre prières ou <i>Oraisons</i> que l'on trouve dans cette partie de
+ses Œuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou
+laudes, <i>Laude</i>, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre
+populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur
+des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces
+compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du
+peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage.
+On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur
+l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme
+nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques
+de notre abbé Pélegrin<a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a>
+<a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote719"
+name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719">
+(retour) </a> Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis,
+commençant par ces mots:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ecco'l Messia<br>
+ E la madre Maria</i>,
+</div></div>
+
+<p>mis sur l'air:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ben venga maggio<br>
+ E'l gonfalon selvaggio</i>,
+</div></div>
+
+<p>on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin,
+tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Adieu paniers,<br>
+ Vendanges sont faites.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point
+encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne
+connaissait que ces représentations pieuses, appelées <i>Mystères</i>. À
+Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi
+aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur
+opulence et se concilier la faveur publique<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a>
+<a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>. On peut croire que
+Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean
+et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à
+l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François
+Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de
+la pièce furent représentés par ses autres enfants<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a>
+<a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>. Ce qui le fait
+penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à
+ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir
+particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient
+suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a>
+<a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote720"
+name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., ch. 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote721"
+name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721">
+(retour) </a> Voy. <i>Cionacci</i>, Préface de la <i>Reppresentezione di S.
+Giovanni e S. Paolo</i>, avec les autres Poésies sacrées de Laurent,
+Florence, 1680.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote722"
+name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722">
+(retour) </a> W. Roscoe, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît
+qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean
+l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de
+Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.
+Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un
+miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains
+de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et
+c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes
+eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de
+la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une
+bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont
+le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui
+s'appelle S. Mercure.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit,
+ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se
+démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait
+croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent
+de Médicis avait composé ce <i>Mystère</i>. On peut, en poussant plus loin
+cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie
+dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné
+était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il
+était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui
+causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense
+que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette
+pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier,
+qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais
+aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une
+conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame
+informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même;
+il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était
+alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a>
+<a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>.
+«Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup
+plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le
+discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette
+supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité.
+Constantin, parlant comme il le fait<a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a>
+<a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>, quoiqu'en assez beaux vers,
+des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une
+morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous
+le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa
+prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête
+publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un
+sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote723"
+name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Spesso chi chiama Constantin felice,<br>
+ Sta meglio assai di me, e'l ver non dice</i>.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote724"
+name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724">
+(retour) </a> <i>Sappiate che chi vuole 'l popol reggere</i>. (St. 99 et
+suiv.)</blockquote>
+
+<p>On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence
+extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église.
+On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations
+changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient
+le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des
+tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets
+royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène.
+Dans cette <i>représentation</i> de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès
+apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau
+du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient
+portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint
+Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour
+blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la
+cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour
+célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés
+sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille
+pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des
+chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.</p>
+
+<p>En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis,
+nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à
+prendre tous les tons; dans le sonnet et la <i>canzone</i>, un style
+inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les
+autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans
+la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une
+grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la
+satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres
+plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui
+écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des
+principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en
+silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier
+succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.</p>
+
+<p>Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui
+semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du
+quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en
+quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.</p>
+
+<p>Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui
+était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un
+érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les
+Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne
+répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines
+qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans
+cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet
+Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses <i>Stances</i> pour la
+joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la
+supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je
+dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et
+quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.</p>
+
+<p>Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a>
+<a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>. Celui
+où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre,
+peu de jours après. <i>Luca Pulci</i> célébra dans un poëme la victoire de
+Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,
+Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent,
+quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en
+amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études.
+Tel est le sentiment de <i>Tiraboschi</i>; tel est celui du savant abbé
+<i>Serassi</i>, dans sa <i>Vie d'Ange Politien</i><a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a>
+<a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>; de William Roscoe, dans
+son excellente <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, et de plusieurs autres
+écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité
+littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus
+on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si
+riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un
+style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un
+enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à
+l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme
+de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps
+comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas.
+Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote725"
+name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725">
+(retour) </a>
+ Voy. ci-dessus, p. 377.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote726"
+name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726">
+(retour) </a>
+ En tête de l'édition des <i>Stanze</i>, Padoue, 1765, in-8.</blockquote>
+
+<p>À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes,
+qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis
+était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république.
+Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque
+production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui
+de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les
+couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien,
+mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de
+cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui
+justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une
+entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou
+de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le
+moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait
+encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut
+terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent,
+et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût
+alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore,
+mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il
+s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent
+fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les
+plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant
+d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent
+qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état
+de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant
+plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478
+vint. Julien fut assassiné par les <i>Pazzi</i>; Politien n'avait encore que
+vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester
+imparfait.</p>
+
+<p>Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de
+raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai <i>per
+brevità</i>, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du
+poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en
+faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se
+réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces
+du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige
+sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque
+considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique
+les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une
+manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut
+cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions
+de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils
+qu'après la sienne.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce
+(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze
+ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus
+brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la
+fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On
+blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires
+dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en
+apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il
+donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un
+tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître
+l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en
+est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de
+savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?</p>
+
+<p>Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de
+Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en
+butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu
+des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une
+grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le
+vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le
+fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la
+poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une
+nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche,
+aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et
+angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse
+Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant
+d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec
+eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère
+dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de
+cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde
+moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.
+Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie
+descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et
+d'Armide.</p>
+
+<p>Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre
+la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle
+veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire
+remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours
+de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à
+Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis
+qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil
+et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et
+d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet
+qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune
+héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la
+forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable,
+couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.
+C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt
+d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de
+vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la
+Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice,
+en portant leur bannière.</p>
+
+<p>Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout
+imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la
+littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de
+Politien. L'<i>ottava rima</i>, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait
+donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui
+conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection,
+reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite,
+qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le
+Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et
+languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le
+style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et
+de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges
+suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à
+cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins
+d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de
+Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers
+ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de
+ces deux enchanteresses.</p>
+
+<p>Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus
+fameuses, l'une dans l'<i>Orlando</i>, l'autre dans la <i>Jérusalem</i>. Tout le
+monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor,
+qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui
+le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière
+où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien
+de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et
+ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre
+premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien<a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a>
+<a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote727"
+name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Come orsa che l'alpestre cacciatore<br>
+ Ne la pietrosa tana assalit' habbia,<br>
+ Sta sopra i figli con incerto core,<br>
+ E freme in suono di pietà e di rabbia</i>. (<span class="sc">L'Arioste</span>.)<br>
+<br>
+ <i>Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana<br>
+ Ha tolto il cacciator suoi cari figli:<br>
+ Rabbiosa il segue per la selva ircana,<br>
+ Che tosto crede insanguinar gli artigli</i>. (<span class="sc">Politien</span>.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans
+aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,
+comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces
+vers du quatrième chant de la <i>Jérusalem</i>, où le son rauque de la
+trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave
+effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout
+de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de <i>la tartarea
+tromba</i>, avec les deux rimes des vers suivants, <i>rimbomba</i>, et <i>piomba</i>.
+Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du
+tartare et son double retentissement<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a>
+<a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote728"
+name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Chiama gli habitator dell' ombre eterne<br>
+ Il rauco suon della tartarea tromba;<br>
+ Treman le spatiose atre caverne,<br>
+ E l'aer cieco a quel romor rimbomba;<br>
+ Ne sì stridendo mai da le superne<br>
+ Regioni del cielo il folgor piomba</i>, etc. (<span class="sc">Le Tasse</span>.)<br>
+<br>
+ <i>Con tal romor, qualor l'aer discorda,<br>
+ Di Giove il foco d'alta nube piomba:<br>
+ Con tal tumulto, onde la gente assorda,<br>
+ Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:<br>
+ Con tal' orror del latin sangue ingorda<br>
+ Sono Megera la tartarea tromba</i>. (<span class="sc">Politien</span>.)
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont
+on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque
+dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de
+l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment
+une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa <i>Favola
+di Orfeo</i> en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la
+première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses
+absurdités qu'on appelait des <i>Mystères</i>; la première écrite avec
+élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante
+et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée
+a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un
+autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que
+l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il
+veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée
+paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui
+annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un
+serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir
+exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières,
+par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui
+est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle
+retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre
+au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes,
+et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de
+toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,
+poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête
+à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en
+l'honneur de Bacchus.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui
+très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de
+l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs
+tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du
+dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment
+écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant
+d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des
+Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier,
+plein d'inspiration, de verve et de chaleur<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a>
+<a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>, est le premier modèle
+d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé
+depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand
+il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en
+vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête
+se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une
+singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue
+vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait
+beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît
+aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines
+de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a
+retrouvé<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a>
+<a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a> un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est
+remplacée par un chœur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les
+Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après
+ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui
+l'avaient précédée<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a>
+<a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>, et c'est d'après ce texte seulement que l'on
+peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne
+cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique
+parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur
+d'avoir applaudi la première<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a>
+<a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a> un spectacle plus intéressant et plus
+noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries
+qui amusaient alors toute l'Europe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote729"
+name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ognun segua, Bacco, le;<br>
+ Bacco, Bacco, Evoè</i>, etc.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote730"
+name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730">
+(retour) </a> En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote731"
+name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731">
+(retour) </a> <span class="sc">L'Orfeo</span>, <i>tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò</i>.
+Venise, 1776, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote732"
+name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, démontre que la représentation
+de l'<i>Orfeo</i> date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de
+Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.</blockquote>
+
+<p>Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont
+des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants
+populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple
+pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des
+<i>canzoni a ballo</i>, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les
+autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces
+diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et
+studieux, on distingue une <i>canzone</i> d'amour remplie d'images
+charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a>
+<a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>;
+c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de
+ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire
+que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style
+poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un
+siècle; l'<i>ottava rima</i> de Boccace améliorée et portée au dernier degré
+de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet
+heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote733"
+name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733">
+(retour) </a> <i>Monti, valli, antri e colli</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application
+continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination
+vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les
+attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes
+latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent
+celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre <i>sylves</i> ou
+petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne
+a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait
+publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses
+cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière
+de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes
+en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant
+l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a
+pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda
+l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés
+renfermées dans ses deux poëmes<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a>
+<a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Ces pièces, dont chacune est de
+quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails
+intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au
+style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains
+modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la
+pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de
+la conjuration des <i>Pazzi</i> l'est en prose<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a>
+<a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>, du latin le plus
+élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence,
+non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style
+et celui de <i>Pontano</i>, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou
+contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont
+peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit,
+est excusable de ne pas saisir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote734"
+name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734">
+(retour) </a> Il intitula ces quatre pièces: <i>Nutricia</i>, <i>Rusticus</i>,
+<i>Manto</i> et <i>Ambra</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote735"
+name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 383.</blockquote>
+
+<p>Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des
+savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à
+Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études.
+Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers
+accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient
+l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses
+<i>Miscellanea</i>, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment,
+mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel
+d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de
+plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie
+grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres
+familières<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a>
+<a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>, tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire
+littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se
+rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce
+siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance
+avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les
+plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous
+témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et
+pour ses talents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote736"
+name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736">
+(retour) </a> <i>Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in
+quibus sunt Epistolarum libri XII</i>, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,
+1512, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis
+et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie
+italienne. Ce furent les trois frères <i>Pulci</i>, de l'une des plus nobles
+et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur
+origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ
+de Charlemagne<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a>
+<a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>. <i>Bernardo Pulci</i>, l'aîné des trois frères, se fit
+d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de
+Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle <i>Simonetta</i>, maîtresse
+de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première
+fois qu'elles aient été traduites en italien<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a>
+<a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>. Il fit de plus un
+poëme sur la Passion de J.-C.<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a>
+<a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>, et mit plus de poésie dans son
+style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne
+semble le permettre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote737"
+name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737">
+(retour) </a> Préface du <i>Morgante Maggiore</i>, de <i>Luigi Pulci</i>, Naples,
+sous le nom de Florence, 1732, in 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote738"
+name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738">
+(retour) </a> Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia
+d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de
+quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques,
+imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (<i>The Life of
+Lorenzo</i>, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et
+qu'on n'a point, de <i>Bernardo Pulci</i>, d'autres églogues que celles de
+Virgile qu'il a traduites.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote739"
+name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739">
+(retour) </a> Imprimé à Florence, 1490, in-4.</blockquote>
+
+<p>Le second frère, <i>Luca Pulci</i>, avait, comme nous l'avons vu, célébré par
+un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté
+celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le
+style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y
+est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des
+préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les
+divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de
+rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après
+avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change
+de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le
+premier prix de l'adresse et de la valeur.</p>
+
+<p>Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des
+moindres productions de <i>Luca Pulci</i>. Son <i>Driadeo d'Amore</i> est un poëme
+pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour
+l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique
+Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement
+et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de
+l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la
+mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une
+Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta
+sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent
+ces montagnes. C'est là que la Dryade <i>Lora</i>, fille d'Apollon, est aimée
+du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour;
+Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. <i>Lora</i> le poursuit
+à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. <i>Lora</i>,
+qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois;
+une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son
+amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait
+dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit
+pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la
+<i>Lora</i> se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de
+la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont
+encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures
+variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu
+sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable
+principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi <i>Luca Pulci</i>
+n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture
+de son <i>Driadeo d'Amore</i>.</p>
+
+<p>Le <i>Ciriffo Calvaneo</i> est un poëme plus considérable du même auteur.
+C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production
+de ce genre, après le <i>Buovo d'Antona</i> et la reine <i>Ancroja</i>, qui ne
+sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si
+plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter
+la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du <i>Ciriffo</i>.
+<i>Paliprenda</i>, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est
+abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne.
+Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où
+elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le
+bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée
+Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait
+été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades,
+et abandonnée par son amant, dans le même état où était <i>Paliprenda</i>. Un
+corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses
+malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens,
+où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée
+d'un fils, à qui elle avait donné le nom de <i>Ciriffo</i>, et, à cause des
+monts où elle était réfugiée, le surnom de <i>Calvaneo</i>. Quand le terme
+est arrivé, <i>Paliprenda</i> se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme
+simplement <i>Povero</i>, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'<i>Avveduto</i>, le
+prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que
+devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps
+après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et
+l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la
+même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont
+leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers
+contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à
+souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez
+malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on,
+d'un vieux manuscrit, intitulé <i>Liber pauperis prudentis</i>, le Livre du
+Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au <i>Ciriffo</i><a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a>
+<a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>. <i>Pulci</i>
+laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en
+sept chants; Laurent de Médicis chargea <i>Bernardo Giambullari</i> de
+l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a
+été imprimé d'abord<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a>
+<a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a>; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept
+chants de <i>Luca Pulci</i><a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a>
+<a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>, avec ses stances sur la joûte de Laurent,
+et ses héroïdes ou épîtres en vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote740"
+name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740">
+(retour) </a> Cité par <i>Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent.</i>, vol. V,
+part. <span class="sc">xiv</span>, cod. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote741"
+name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741">
+(retour) </a> Venise, 1535, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote742"
+name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742">
+(retour) </a> Florence, Giunt, 1572, in-4.</blockquote>
+
+<p>Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a
+seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est
+de <i>Lucretia à Lauro</i>, c'est-à-dire, de la belle <i>Lucretia Donati</i> à
+Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres
+sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à
+Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au
+grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit
+dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de <i>Pulci</i>;
+mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que
+devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop
+d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi
+commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion,
+de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins
+pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.</p>
+
+<p><i>Luigi Pulci</i> est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il
+était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de
+Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne
+sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a
+donné le plus d'éclat à son nom, est le <i>Morgante Maggiore</i>, premier
+modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de
+Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce
+<i>Tornabuoni</i>, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le
+chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai
+rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de
+cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme
+épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai
+la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre
+chronologique; je réserve le <i>Morgante</i> pour le placer en tête de ce
+genre si riche et si varié.</p>
+
+<p>On a de <i>Luigi Pulci</i> quelques autres poésies, entre autres une suite de
+sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas
+tous de lui. <i>Matteo Franco</i>, poëte florentin du même temps, et l'un de
+ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent
+de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser<a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a>
+<a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>, de se faire une guerre
+à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures
+les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être
+amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs.
+Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le
+style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le
+genre proverbial et décousu des bouffonneries du <i>Burchiello</i>. Il est
+fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux
+champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil
+n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote743"
+name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743">
+(retour) </a> <i>Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo
+del loro Mecenate</i>, Préface de l'édition de 1759, in-8.</blockquote>
+
+<p>Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les
+injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais
+la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur
+lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et
+la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des
+sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être
+aussi le plus clair, <i>Pulci</i> examine à sa manière ce que c'est que
+l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après
+Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe
+dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain
+fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y
+a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y
+peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y
+trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de
+bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux.
+Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire,
+où nous n'entendrons plus chanter <i>Alleluia</i><a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a>
+<a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. Louis <i>Pulci</i> se
+repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir
+conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en
+conséquence sa <i>Confession</i> à la Vierge, espèce de poëme en tercets,
+très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec
+l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller
+avec tous les amis des vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote744"
+name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744">
+(retour) </a> Son. 145.</blockquote>
+
+<p>Le succès qu'eut dans le monde la <i>Nencia da Barberino</i> de Laurent de
+Médicis, engagea Louis <i>Pulci</i> à l'imiter dans sa <i>Beca da Dicomano</i>.
+C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais
+non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa
+simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la
+<i>Nencia</i>; on lit une fois la <i>Beca</i>, et l'on n'y revient plus. On dirait
+que <i>Pulci</i> eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces
+deux pièces, dans les deux premiers vers de sa <i>Beca</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ognun la Nencia tutta notte canta,<br>
+ E della Beca non se ne ragiona</i>.
+</div></div>
+
+<p>En dernier résultat, le <i>Morgante</i> est le seul fondement solide de la
+réputation de Louis <i>Pulci</i>. On n'a rien de certain sur le temps ni sur
+les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler
+dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne
+parlerait plus de son auteur.</p>
+
+<p>Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le
+lise presque plus, est le <i>Roland amoureux</i> du <i>Bojardo</i>. L'Arioste, en
+le continuant, et le <i>Berni</i>, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur
+mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes.
+<i>Matteo Maria Bojardo</i>, comte de <i>Scandiano</i>, naquit dans ce château,
+près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a>
+<a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>. Il fit ses études dans
+l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour
+des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc
+<i>Borso</i>, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna <i>Borso</i> dans
+son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule
+pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé,
+en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène;
+puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des
+hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il
+ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,
+d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les
+langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie
+italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait
+à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote,
+et du latin, l'<i>Âne d'or</i> d'Apulée. On a de lui des poésies latines<a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a>
+<a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>
+et italiennes<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a>
+<a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a> d'un style moins élégant que facile, et dans
+lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de
+l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote745"
+name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745">
+(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Biblioth. Modan.</i>, t. I, article
+<i>Bojardo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote746"
+name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746">
+(retour) </a> <i>Carmen Bucolicon</i>, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528.
+Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule
+Ier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote747"
+name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747">
+(retour) </a> <i>Sonetti e Canzoni</i>, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501,
+in-4.</blockquote>
+
+<p>Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour
+des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques
+ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout
+l'appareil des théâtres anciens. Les <i>Ménechmes</i>, l'<i>Amphitrion</i>, la
+<i>Cassine</i>, la <i>Mostellaire</i> de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce
+fut pour ces fêtes brillantes que le <i>Bojardo</i> écrivit sa comédie de
+<i>Timon</i>, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée
+en tercets, ou <i>terza rima</i><a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a>
+<a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a>. Ce n'est pas une bonne comédie, mais
+comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a
+traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le <i>Timon</i> peut
+être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue
+vulgaire. Quant à son <i>Orlando innamorato</i>, ce n'est pas ici le lieu
+d'en parler. Je le renvoie, avec le <i>Morgante</i>, au volume suivant, où
+je traiterai de la poésie épique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote748"
+name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 302, pense que la première
+édition du <i>Timon</i> est celle de <i>Scandiano</i>, février 1500, in-4., et
+que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pièce a
+été réimprimée, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, <i>id.</i></blockquote>
+
+<p>J'y dois renvoyer de même le <i>Mambriano</i> de <i>Francesco Cieco da
+Ferrant</i>. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était <i>Bello</i>,
+mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de
+bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son
+poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire,
+en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques
+dans le genre du <i>Burchiello</i>, qui font croire qu'il supportait assez
+gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler
+le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui
+protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils
+dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu
+qu'il ne fût pas triste.</p>
+
+<p>Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie
+bizarre et satirique, c'est <i>Bernardo Bellincioni</i>. Né à Florence, il se
+fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.
+Ses poésies furent imprimées deux ans après<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a>
+<a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>. Elles sont au nombre
+de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait
+pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que
+dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui
+pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la
+différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple.
+On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette
+réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu.
+<i>Francesco Cei</i>, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était
+regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis
+connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses
+rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité
+poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu
+lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce
+temps que <i>Gasparo Visconti</i>, poëte milanais, mort jeune, en 1499<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a>
+<a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a>;
+mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut
+ranger à peu près dans la même classe <i>Agostino Staccoli d'Urbino</i>, que
+le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape
+fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il
+cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de
+souplesse et de facilité dans son style.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote749"
+name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749">
+(retour) </a> <i>Sonetti</i>, <i>Canzoni</i>, <i>Capitoli</i>, <i>Sestine et altre
+rime</i>, Milan, 1493, in-4. Cette première édition est fort rare, mais
+très-incorrecte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote750"
+name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750">
+(retour) </a> Il n'avait que trente-huit ans.</blockquote>
+
+<p><i>Serafino</i>, surnommé <i>Aquilano</i>, parce qu'il était d'Aquila dans
+l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé
+d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et
+vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il
+fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan,
+d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre
+ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses
+poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette
+époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus
+profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur,
+c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en
+s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout
+lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient
+improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour
+que cet effet soit peu durable.</p>
+
+<p><i>Serafino</i> eut un compétiteur et un rival dans <i>Antonio Tebaldeo</i> de
+Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît
+s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il
+s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et
+s'accompagnait d'un instrument, comme l'<i>Aquilano</i>, et ses succès
+étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il
+écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux
+et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels
+que le <i>Bembo</i>, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane
+l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième
+siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et
+témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée
+à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les
+lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,
+comme l'ont fait quelques critiques<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a>
+<a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>, parmi les corrupteurs du bon
+goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son
+temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des
+pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au
+<i>Tebaldeo</i>; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du
+quinzième siècle et du commencement du seizième<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a>
+<a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>, qui prétendaient
+imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes
+au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote751"
+name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751">
+(retour) </a> Muratori, <i>Perf. Poes.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote752"
+name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. II,
+p. 156.</blockquote>
+
+<p>Tel fut <i>Bernardo Accolti</i> d'Arezzo, fils de <i>Benedittino Accolti</i>,
+historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de
+celui d'<i>Accolti</i>, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents
+et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'<i>Unique</i><a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a>
+<a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>.
+Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à
+Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les
+boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on
+plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les
+hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient
+autour de l'<i>Unique</i>, et il était souvent interrompu par des
+applaudissements universels<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a>
+<a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>. Rien ne prouve mieux le néant de ce
+qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du
+moment. Le <i>Notturno</i>, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre
+nom, et l'<i>Altissimo</i>, Florentin, qui s'appelait <i>Cristoforo</i>, et qui
+préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'<i>Unique</i>, combien tout le
+reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait
+superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de
+plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et
+servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement
+étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote753"
+name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753">
+(retour) </a> <i>Unico Aretino</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote754"
+name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 157.</blockquote>
+
+<p><i>Antonio Fregoso</i> ou <i>Fulgoso</i>, patricien génois, ne s'éleva pas
+beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde:
+si nous en croyons même le surnom de <i>Fileremo</i> qu'il prit et qu'il
+porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme
+à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de <i>Ris
+de Démocrite</i>, et de tristes qu'il intitule <i>Pleurs d'Héraclite</i>,
+divisées en trente <i>capitoli</i>, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche
+blanche, <i>la Cerva bianca</i>, est un poëme moral et amoureux, en octaves,
+dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible
+et médiocre. Enfin, sous le nom de <i>Selve</i>, on trouve dans son recueil
+un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce
+poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement
+pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste
+lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.
+<i>Timoteo Bendedei</i>, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit
+prendre le nom de <i>Filomuso</i>; le <i>Cariteo</i>, que l'on croit né espagnol,
+mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; <i>Benedetto da Cingoli</i>,
+dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se
+présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où
+l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et
+insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.</p>
+
+<p><i>Gian Filoteo Achillini</i> mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il
+ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au
+contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est
+plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par
+imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs
+profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la
+philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes
+scientifiques et moraux, l'un intitulé <i>Il Viridario</i>, en octaves<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a>
+<a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>,
+et l'autre <i>Il Fedele</i>, en <i>terza rima</i><a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a>
+<a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>, il a semé, sinon beaucoup
+de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues
+et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le
+brillant et le faux éclat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote755"
+name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755">
+(retour) </a> <i>Canti IX</i>, Bologne, 1513, in-4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote756"
+name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756">
+(retour) </a> Lib. V, <i>Cantilene cento</i>, Bologne, 1523, in-8. Ces deux
+poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.</blockquote>
+
+<p><i>Antonio Cornazzano</i> demande aussi une mention particulière, quoiqu'il
+ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été
+mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec
+Dante et Pétrarque<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a>
+<a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à
+Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas
+précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à
+Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut
+pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre
+d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres,
+sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin <i>de Re
+militari</i><a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a>
+<a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes
+recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'<i>Art de
+gouverner et de régner</i>; le second, <i>les Vicissitudes de la Fortune</i>; le
+troisième, <i>sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont
+le plus excellé dans cet art</i>. Tous ces titres sont aussi en latin,
+quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou <i>terza
+rima</i><a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a>
+<a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une
+pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même
+impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, <i>canzoni</i>, etc.<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a>
+<a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a> sont
+moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son
+temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de <i>Cornazzano</i>, tant en
+prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite,
+mais n'ont malheureusement aucun attrait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote757"
+name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757">
+(retour) </a> <i>Antonium Cornazzanum</i>, dit un orateur de ce temps, <i>in
+versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham</i>. Discours d'<i>Alberto da
+Ripalta, Script. Rer. ital.</i>, vol. XX, p. 934.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote758"
+name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758">
+(retour) </a> Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote759"
+name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759">
+(retour) </a> Venise, 1517, in-8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote760"
+name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760">
+(retour) </a> Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, <i>ibid.</i></blockquote>
+
+<p>Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état
+général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de
+poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût.
+Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les
+premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent
+les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, <i>Girolamo
+Benivieni</i>. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier
+fit, comme on l'a vu<a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a>
+<a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>, un très-savant commentaire sur la <i>canzone</i>
+de <i>Benivieni</i>, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour
+divin. Il y a dans cette <i>canzone</i> dans ses sonnets et dans ses autres
+poésies<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a>
+<a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>, une clarté, un naturel et une pureté de goût qui
+appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à
+une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au
+seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent
+alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.
+<i>Benivieni</i> fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour
+seconder les vues de ce prédicant politique, des <i>canzoni a ballo</i>, ou
+chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de
+Médicis; il en commençait une par ces mots:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Non fu mai'l più bel solazzo,<br>
+ Più giocondo ne maggiore<br>
+ Che, per zelo e per amore<br>
+ Di Gesù, diventar pazzo</i>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote761"
+name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761">
+(retour) </a> Ci-dessus, p 370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote762"
+name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762">
+(retour) </a> Florence, héritiers <i>Giunti</i>, 1519, in-8.</blockquote>
+
+<p>Ce refrain revient douze fois dans la <i>canzone</i>, et le dernier vers de
+chacun des douze couplets, finit encore par le mot <i>pazzo</i>; et le poëte,
+en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri
+général:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <i>Ognun gridi com' io grido<br>
+ Sempre pazzo, pazzo, pazzo.<br>
+ Non fu mai più bel solazzo</i>, etc.
+</div></div>
+
+<p>Mettant à part ces pieuses folies, <i>Girolamo Benivieni</i> écrivit jusqu'à
+la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa
+jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il
+vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie
+italienne toute sa splendeur.</p>
+
+<p>Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je
+n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque
+siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées
+à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs
+et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient
+mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes
+savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,
+ce vers passé en adage:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;
+</div></div>
+
+<p>Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième
+siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs
+d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires,
+sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent
+poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent
+d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à
+chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une
+princesse Battiste, fille d'Antoine de <i>Montefeltro</i><a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a>
+<a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a>, dont on a des
+poésies, et surtout une <i>canzone</i> pleine d'énergie et de force, adressée
+aux princes italiens<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a>
+<a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a>, qui harangua en latin, dans plusieurs
+occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et
+plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la
+philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés,
+et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, <i>Galeotto</i> ou
+<i>Galeazzo Malatesta</i>, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se
+fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de
+réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par
+ses talents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote763"
+name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote764"
+name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764">
+(retour) </a> Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.</blockquote>
+
+<p>On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,
+élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la
+poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de
+son talent dans une occasion importante pour sa famille. <i>Piergentile
+Varano</i>, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de <i>Camerino</i>; il
+avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait
+laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était
+privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte
+François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune
+Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un
+discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le
+domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée
+par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans
+toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même
+objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa
+seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle
+rentra avec lui à <i>Camerino</i>, et adressa au peuple une autre harangue
+latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année
+suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis
+plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux
+ans.</p>
+
+<p>Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès
+l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était
+élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance
+remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro,
+dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne
+passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle
+ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés.
+Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour
+le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un
+homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui
+répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle
+de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien
+des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre,
+prononcée par le célèbre <i>Campano</i>, et imprimée parmi les Œuvres de ce
+savant évêque<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a>
+<a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>, que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être
+pas indignes de l'histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote765"
+name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765">
+(retour) </a> C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a
+recueillies.</blockquote>
+
+<p>Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi
+commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé
+d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait
+l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La
+jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de
+Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres
+grecques par le célèbre Constantin <i>Lascaris</i>. Elle prononça dans
+plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le
+pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On
+sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une
+petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi
+qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans
+entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite <i>Solari</i>. Jacques
+Philippe <i>Tomasini</i> a écrit la vie et publié<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a>
+<a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a> les lettres latines
+d'une <i>Laura Cereta</i>, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son
+savoir. Enfin, <i>Alessandra Scala</i>, fille de l'historien Barthélemi
+<i>Scala</i>, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a
+d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,
+imprimés dans les Œuvres de Politien, dont elle fut aimée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote766"
+name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766">
+(retour) </a> En 1680. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 167.</blockquote>
+
+<p>J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de
+<i>Rimini</i><a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a>
+<a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>, à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation
+de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre
+Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était
+fille de Léonard <i>Nogarola</i> de Vérone. Quand le docte Louis <i>Foscarini</i>,
+patricien de Venise, était podestat de Vérone<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a>
+<a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>, Isotte assistait aux
+assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des
+questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la
+première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte
+fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on
+l'imprima un siècle après à Venise<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a>
+<a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>, avec une de ses élégies
+latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui
+l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de
+trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas
+III; à Milan, <i>Domitilla Trivulci</i>, fille d'un sénateur de ce nom, se
+distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique
+et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des
+lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en
+vers dans ces deux langues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote767"
+name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767">
+(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 446.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote768"
+name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768">
+(retour) </a> En 1451. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 169.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote769"
+name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769">
+(retour) </a> En 1563.</blockquote>
+
+<p>Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que
+<i>Cassandra Fedele</i>, née à Venise, vers l'an 1465. Son père <i>Angiolo
+Fedeli</i> lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la
+philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle
+faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les
+épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une
+lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des
+expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit
+Politien<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a>
+<a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>, des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes,
+vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale,
+et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi
+votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne
+de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent
+d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que
+dans la dialectique vous savez compliquer des nœuds que personne ne peut
+dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait
+devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez
+également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers<a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a>
+<a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>.
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote770"
+name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770">
+(retour) </a> <i>Epist.</i>, l. III, ép. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote771"
+name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771">
+(retour) </a> <i>Audetque viris concurrere virgo</i>. (<span class="sc">Virgile</span>.)</blockquote>
+
+<p>Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en
+vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et
+tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez,
+vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la
+terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même
+temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà
+certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la
+femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent
+renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les
+femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint
+d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de
+plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à
+leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux
+unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate,
+je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur
+érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent
+presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour
+faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le
+mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à
+l'éducation et aux études.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans
+les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie,
+Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations
+générales.</i></p>
+<br>
+
+<p>Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant
+ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
+l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
+occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
+appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
+annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle<a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a>
+<a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>, que nous
+donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à
+la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
+proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute
+entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
+époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude
+firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
+enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la
+lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'œuvre de
+l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore
+quelque chose.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote772"
+name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772">
+(retour) </a> Tom. I, p. 374.</blockquote>
+
+<p>Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et
+des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette
+période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté
+peut-être celle de Bologne<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a>
+<a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>; vers le commencement du siècle, elle
+joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine,
+et eut pour professeurs <i>Guarino</i> de Vérone, Jean <i>Aurispa</i>, et
+<i>Filelfo</i>. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des
+troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a>
+<a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a> et le
+reprit<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a>
+<a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie,
+l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en
+disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq
+cents<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a>
+<a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille.
+Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a>
+<a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>,
+l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
+jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent
+avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian,
+roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un
+trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce
+roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
+courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
+l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur
+lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs
+qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et
+plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y
+monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir
+au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande
+vénération par leur savoir<a id="footnotetag778" name="footnotetag778"></a>
+<a href="#footnote778"><sup class="sml">778</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote773"
+name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote774"
+name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774">
+(retour) </a> En 1428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote775"
+name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775">
+(retour) </a> En 1431.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote776"
+name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776">
+(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i> de Muratori, vol. XVIII, p. 641.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote777"
+name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777">
+(retour) </a> De 1450 à 1455.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote778"
+name="footnote778"><b>Note 778: </b></a><a href="#footnotetag778">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 60.</blockquote>
+
+<p>L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de
+l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la
+république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda
+un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état
+vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la
+grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul
+II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui
+accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce
+nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et
+en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait
+être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise,
+laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier
+siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient
+eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent
+bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de
+leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de
+Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent
+convenablement<a id="footnotetag779" name="footnotetag779"></a>
+<a href="#footnote779"><sup class="sml">779</sup></a>. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
+les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois
+par la peste<a id="footnotetag780" name="footnotetag780"></a>
+<a href="#footnote780"><sup class="sml">780</sup></a>, qui en écarta les professeurs et les disciples; mais
+elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les
+troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane,
+pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
+put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus
+cessé de jouir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote779"
+name="footnote779"><b>Note 779: </b></a><a href="#footnotetag779">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote780"
+name="footnote780"><b>Note 780: </b></a><a href="#footnotetag780">
+(retour) </a> En 1481 et 1485.</blockquote>
+
+<p>Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent
+constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
+d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de
+remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent
+alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de
+Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe<a id="footnotetag781" name="footnotetag781"></a>
+<a href="#footnote781"><sup class="sml">781</sup></a>. Amédée
+VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
+augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit
+tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle
+n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à
+Chieri<a id="footnotetag782" name="footnotetag782"></a>
+<a href="#footnote782"><sup class="sml">782</sup></a>, à Savigliano<a id="footnotetag783" name="footnotetag783"></a>
+<a href="#footnote783"><sup class="sml">783</sup></a>], à Montcalier; elle revint enfin à
+Turin<a id="footnotetag784" name="footnotetag784"></a>
+<a href="#footnote784"><sup class="sml">784</sup></a>, où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours<a id="footnotetag785" name="footnotetag785"></a>
+<a href="#footnote785"><sup class="sml">785</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote781"
+name="footnote781"><b>Note 781: </b></a><a href="#footnotetag781">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote782"
+name="footnote782"><b>Note 782: </b></a><a href="#footnotetag782">
+(retour) </a> 1428; elle y resta huit ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote783"
+name="footnote783"><b>Note 783: </b></a><a href="#footnotetag783">
+(retour) </a> 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta
+encore pour la même cause à Montcalier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote784"
+name="footnote784"><b>Note 784: </b></a><a href="#footnotetag784">
+(retour) </a> En 1459.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote785"
+name="footnote785"><b>Note 785: </b></a><a href="#footnotetag785">
+(retour) </a> Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle
+suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par
+Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.</blockquote>
+
+<p>Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent
+alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes
+occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
+de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et
+de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans
+ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques
+élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés
+de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les
+jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
+carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de
+plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible,
+dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour
+nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
+dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages,
+l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le
+bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui
+mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire
+connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.</p>
+
+<p>L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à
+la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
+étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété
+venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint,
+le B. Bernardin de <i>Feltro</i>, de l'ordre des frères mineurs<a id="footnotetag786" name="footnotetag786"></a>
+<a href="#footnote786"><sup class="sml">786</sup></a>. Trois
+papes les avaient autorisés<a id="footnotetag787" name="footnotetag787"></a>
+<a href="#footnote787"><sup class="sml">787</sup></a>; et cependant quelques théologiens et
+quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un
+saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant
+illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis
+trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce
+qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se
+termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions
+utiles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote786"
+name="footnote786"><b>Note 786: </b></a><a href="#footnotetag786">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 227.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote787"
+name="footnote787"><b>Note 787: </b></a><a href="#footnotetag787">
+(retour) </a> Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.</blockquote>
+
+<p>L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour
+premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un
+saint<a id="footnotetag788" name="footnotetag788"></a>
+<a href="#footnote788"><sup class="sml">788</sup></a>. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462,
+affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion,
+était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
+de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait
+pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à
+Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à
+rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
+De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
+dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il
+voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et
+devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses
+adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
+foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
+l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant
+d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et
+ensanglanté le monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote788"
+name="footnote788"><b>Note 788: </b></a><a href="#footnotetag788">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ibid.</i>, p. 223.</blockquote>
+
+<p>Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
+matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce
+dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme
+pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
+l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
+aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques<a id="footnotetag789" name="footnotetag789"></a>
+<a href="#footnote789"><sup class="sml">789</sup></a>;
+c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
+les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui
+n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote789"
+name="footnote789"><b>Note 789: </b></a><a href="#footnotetag789">
+(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 234.</blockquote>
+
+<p>Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de
+saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre
+d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y
+trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même<a id="footnotetag790" name="footnotetag790"></a>
+<a href="#footnote790"><sup class="sml">790</sup></a>, quelques
+opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de
+soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
+cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la
+base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
+s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
+<i>Malerbi</i>. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il
+n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
+première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais
+style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise
+en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été
+réimprimée plusieurs fois<a id="footnotetag791" name="footnotetag791"></a>
+<a href="#footnote791"><sup class="sml">791</sup></a>, et ne laisse pas d'être encore
+recherchée des curieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote790"
+name="footnote790"><b>Note 790: </b></a><a href="#footnotetag790">
+(retour) </a> Page 235.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote791"
+name="footnote791"><b>Note 791: </b></a><a href="#footnotetag791">
+(retour) </a> La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol.
+in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de <i>Squarciafico</i>, où il
+atteste avoir aidé <i>Malerbi</i> dans son travail; ce qui prouve que
+<i>Fontanini</i> (<i>Biblioth. ital.</i>, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4.),
+a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.</blockquote>
+
+<p>Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce
+qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et
+dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait
+guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus
+épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des
+lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la
+prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et
+n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que
+dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la
+fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul<a id="footnotetag792" name="footnotetag792"></a>
+<a href="#footnote792"><sup class="sml">792</sup></a>, que l'on a
+souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois
+maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens,
+qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise,
+moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine,
+professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain
+de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
+libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt
+des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent
+l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
+n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et
+apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote792"
+name="footnote792"><b>Note 792: </b></a><a href="#footnotetag792">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 248.</blockquote>
+
+<p>Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même
+célébrité, <i>Niccolò Fava</i>, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans
+un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
+de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin
+de Sienne<a id="footnotetag793" name="footnotetag793"></a>
+<a href="#footnote793"><sup class="sml">793</sup></a>, qui était pourtant rival et antagoniste de <i>Fava</i>, le
+voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours.
+Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs
+arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
+qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de <i>Fava</i>,
+dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois
+point surpris, répondit <i>Fava</i>; rien ne convient mieux à des hommes
+grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les
+moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
+frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de
+l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le
+sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: <i>Fava</i> le combattait
+corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa
+dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se
+contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant
+adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est <i>Fava</i>
+qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère,
+s'écria sur-le-champ: <i>Bone Deus</i>! Voilà Hérode et Pilate devenus amis!
+Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire,
+et leva la séance<a id="footnotetag794" name="footnotetag794"></a>
+<a href="#footnote794"><sup class="sml">794</sup></a>; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne
+l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote793"
+name="footnote793"><b>Note 793: </b></a><a href="#footnotetag793">
+(retour) </a> <i>Ugo Benzi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote794"
+name="footnote794"><b>Note 794: </b></a><a href="#footnotetag794">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i>, p. 250 et 251.</blockquote>
+
+<p>Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours
+pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de
+règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort<a id="footnotetag795" name="footnotetag795"></a>
+<a href="#footnote795"><sup class="sml">795</sup></a>, et
+qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans
+l'Université de Padoue. On imprima aussi<a id="footnotetag796" name="footnotetag796"></a>
+<a href="#footnote796"><sup class="sml">796</sup></a> ses commentaires sur
+plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les
+livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des
+météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité,
+ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs
+autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
+de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote795"
+name="footnote795"><b>Note 795: </b></a><a href="#footnotetag795">
+(retour) </a> Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut
+en 1474.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote796"
+name="footnote796"><b>Note 796: </b></a><a href="#footnotetag796">
+(retour) </a> En 1476.</blockquote>
+
+<p>L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
+de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On
+connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et
+les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais
+expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
+étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
+On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec
+lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
+gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la
+dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation
+des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.</p>
+
+<p>La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait
+le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune<a id="footnotetag797" name="footnotetag797"></a>
+<a href="#footnote797"><sup class="sml">797</sup></a>.
+Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus.
+Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi
+leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et
+s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire.
+On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
+devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
+plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du
+savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les
+monarques des lois, comme Christophe de <i>Castiglione</i>, conseiller de
+Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
+jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et
+plusieurs autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote797"
+name="footnote797"><b>Note 797: </b></a><a href="#footnotetag797">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 371.</blockquote>
+
+<p>Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre
+de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de
+l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
+venait de rouvrir<a id="footnotetag798" name="footnotetag798"></a>
+<a href="#footnote798"><sup class="sml">798</sup></a>, trois cents de ses écoliers le suivirent, et six
+cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre<a id="footnotetag799" name="footnotetag799"></a>
+<a href="#footnote799"><sup class="sml">799</sup></a>. Ce Jean
+d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il
+était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre <i>Tartagni</i>, il
+ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des
+ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les
+Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés
+selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut
+croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et
+trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit
+féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
+blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la
+raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un
+commentateur célèbre dans Antoine de <i>Prato Vecchio</i>, créé comte et
+conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé
+plusieurs ouvrages<a id="footnotetag800" name="footnotetag800"></a>
+<a href="#footnote800"><sup class="sml">800</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote798"
+name="footnote798"><b>Note 798: </b></a><a href="#footnotetag798">
+(retour) </a> En 1402.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote799"
+name="footnote799"><b>Note 799: </b></a><a href="#footnotetag799">
+(retour) </a> <i>Papadopoli, Hist. Gymn. Palav.</i>, vol. I, p. 212.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote800"
+name="footnote800"><b>Note 800: </b></a><a href="#footnotetag800">
+(retour) </a> Entre autres, Un <i>Répertoire</i> ou <i>Lexique du Droit,
+Repertorium vel Lexicon juridicum</i>, Milan, 1481, et deux autres
+<i>Répertoires</i>, sur les <i>Œuvres de Barthole</i>, et sur les <i>Œuvres de
+Balde</i>, qui ont aussi été imprimés depuis.</blockquote>
+
+<p>Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et
+si universelle que François <i>Accolti</i> d'Arezzo, ville féconde en hommes
+illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui
+d'<i>Aretino</i>, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur
+famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au
+quatorzième siècle, François <i>Accolti</i> le fut au quinzième<a id="footnotetag801" name="footnotetag801"></a>
+<a href="#footnote801"><sup class="sml">801</sup></a>. Il
+professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de
+Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis
+<i>Borso</i> d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre
+d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur
+les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de
+jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du
+grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres
+attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le
+Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo,
+à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs
+fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais <i>Mazachelli</i> et
+<i>Tiraboschi</i> lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de
+faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
+s'allier avec des études graves et des emplois importants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote801"
+name="footnote801"><b>Note 801: </b></a><a href="#footnotetag801">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 394.</blockquote>
+
+<p>Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy
+<i>Cipolla</i>, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité
+<i>des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne</i><a id="footnotetag802" name="footnotetag802"></a>
+<a href="#footnote802"><sup class="sml">802</sup></a>; et plus
+encore un Pierre <i>Tommai</i> de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de
+son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
+peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend
+une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous
+les siècles. À vingt ans, il savait par cœur tout le code<a id="footnotetag803" name="footnotetag803"></a>
+<a href="#footnote803"><sup class="sml">803</sup></a>; on lui
+indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
+faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
+de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les
+difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les
+écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les
+récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les
+dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les
+répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon,
+cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de
+l'ame; le jeune <i>Tommai</i> les répéta tous devant lui. Il retenait des
+sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait
+rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
+répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus
+fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième
+écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; <i>Tommai</i>
+dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait
+prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements
+qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et
+toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote802"
+name="footnote802"><b>Note 802: </b></a><a href="#footnotetag802">
+(retour) </a> <i>De Servitutibus urbanorum et rusticorum prœdiorum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote803"
+name="footnote803"><b>Note 803: </b></a><a href="#footnotetag803">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 411.</blockquote>
+
+<p>Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son
+esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
+merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le
+titre du Phœnix<a id="footnotetag804" name="footnotetag804"></a>
+<a href="#footnote804"><sup class="sml">804</sup></a>, livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui
+pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
+Bibliothèque de la moyenne et basse latinité<a id="footnotetag805" name="footnotetag805"></a>
+<a href="#footnote805"><sup class="sml">805</sup></a>, qu'il l'a trouvé si
+obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
+s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si
+difficiles à saisir. C'est ce Pierre <i>Tommai</i>, communément désigné sous
+le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
+de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle<a id="footnotetag806" name="footnotetag806"></a>
+<a href="#footnote806"><sup class="sml">806</sup></a>. Le duc de Poméranie,
+Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps
+à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il
+voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre
+de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise,
+obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le
+professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient
+Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec
+les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant
+perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en
+Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par
+le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême
+vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes
+honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
+conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
+mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique
+chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
+peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que
+deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les
+plus étendus et les renommées les plus brillantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote804"
+name="footnote804"><b>Note 804: </b></a><a href="#footnotetag804">
+(retour) </a> <i>Phœnix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
+quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote805"
+name="footnote805"><b>Note 805: </b></a><a href="#footnotetag805">
+(retour) </a> Vol. VI, p. 58.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote806"
+name="footnote806"><b>Note 806: </b></a><a href="#footnotetag806">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 414.</blockquote>
+
+<p>On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
+professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut
+engager à conserver, ceux de Barthélemy <i>Soccino</i> de Sienne, et de son
+antagoniste le célèbre Jason <i>dal Maino</i>; ils disputèrent souvent
+ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de
+bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour,
+exprès le voyage<a id="footnotetag807" name="footnotetag807"></a>
+<a href="#footnote807"><sup class="sml">807</sup></a>. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale
+de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé
+par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ
+un texte et de le citer à l'appui de son opinion. <i>Soccino</i> s'en
+aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la
+sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre
+ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens
+de citer toi-même.» <i>Soccino</i> était un homme d'un esprit mordant,
+joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il
+remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre<a id="footnotetag808" name="footnotetag808"></a>
+<a href="#footnote808"><sup class="sml">808</sup></a>, et ne
+laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une
+conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut
+chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit
+avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
+prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
+le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se
+rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui
+inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université
+avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita
+une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
+professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
+familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
+ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le
+pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas
+indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait<a id="footnotetag809" name="footnotetag809"></a>
+<a href="#footnote809"><sup class="sml">809</sup></a>,
+dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
+témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
+On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort<a id="footnotetag810" name="footnotetag810"></a>
+<a href="#footnote810"><sup class="sml">810</sup></a>, peut-être du
+chagrin de ne le pas avoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote807"
+name="footnote807"><b>Note 807: </b></a><a href="#footnotetag807">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 421.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote808"
+name="footnote808"><b>Note 808: </b></a><a href="#footnotetag808">
+(retour) </a> En 1507.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote809"
+name="footnote809"><b>Note 809: </b></a><a href="#footnotetag809">
+(retour) </a> <i>Elog. Doctor. Vir.</i>, p. 126.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote810"
+name="footnote810"><b>Note 810: </b></a><a href="#footnotetag810">
+(retour) </a> Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.</blockquote>
+
+<p>Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si
+envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de
+professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières,
+on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
+verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux
+Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces
+canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
+a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention
+particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
+sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par
+cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par
+conséquent la civilisation imparfaite.</p>
+
+<p>Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il
+prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
+et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
+vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
+les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine
+quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et
+l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
+changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au
+quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait
+aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans
+système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on
+commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans
+presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne
+menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
+elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la
+base très-solide de l'attachement à la vie.</p>
+
+<p>Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie
+Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne
+leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse,
+partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre
+douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
+écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre.
+Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à
+sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa
+cour<a id="footnotetag811" name="footnotetag811"></a>
+<a href="#footnote811"><sup class="sml">811</sup></a>. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
+Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand
+nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils
+furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
+siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs,
+dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui
+des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne
+voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
+des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter
+ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs
+effacés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote811"
+name="footnote811"><b>Note 811: </b></a><a href="#footnotetag811">
+(retour) </a> <i>Pier Candido Decembrio</i> dans sa Vie de Philippe-Marie
+<i>Visconti, Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote>
+
+<p>Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières
+attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et
+grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre
+quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient
+d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
+Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection<a id="footnotetag812" name="footnotetag812"></a>
+<a href="#footnote812"><sup class="sml">812</sup></a>. Pierre
+<i>Leoni</i> de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la
+philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
+sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort
+entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il
+fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était
+jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
+de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
+dans une de ses élégies italiennes<a id="footnotetag813" name="footnotetag813"></a>
+<a href="#footnote813"><sup class="sml">813</sup></a>, et à qui l'histoire impute
+cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de
+Laurent<a id="footnotetag814" name="footnotetag814"></a>
+<a href="#footnote814"><sup class="sml">814</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote812"
+name="footnote812"><b>Note 812: </b></a><a href="#footnotetag812">
+(retour) </a> <i>Scriptor. Rer. ital.</i>, vol. XXIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote813"
+name="footnote813"><b>Note 813: </b></a><a href="#footnotetag813">
+(retour) </a> C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino,
+1723, in-4., p. 412.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote814"
+name="footnote814"><b>Note 814: </b></a><a href="#footnotetag814">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, p. 345.</blockquote>
+
+<p>Gabriel <i>Zerbi</i>, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après
+avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise
+lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave,
+y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge,
+partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait
+très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage.
+À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès,
+retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien
+de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui
+avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
+fit périr du même supplice<a id="footnotetag815" name="footnotetag815"></a>
+<a href="#footnote815"><sup class="sml">815</sup></a>. Ce malheureux <i>Zerbi</i> a laissé un livre
+de métaphysique, et un autre d'anatomie<a id="footnotetag816" name="footnotetag816"></a>
+<a href="#footnote816"><sup class="sml">816</sup></a>, dont M. Portal donne un
+extrait dans l'histoire de cette science<a id="footnotetag817" name="footnotetag817"></a>
+<a href="#footnote817"><sup class="sml">817</sup></a>. Jean <i>Marliani</i>, de
+Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il
+donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
+suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un
+Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne
+nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
+magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan<a id="footnotetag818" name="footnotetag818"></a>
+<a href="#footnote818"><sup class="sml">818</sup></a>.
+<i>Marliani</i> écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup
+d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
+réputation de l'auteur<a id="footnotetag819" name="footnotetag819"></a>
+<a href="#footnote819"><sup class="sml">819</sup></a>. Alexandre <i>Achillini</i>, Bolonais, frère du
+poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe
+que médecin<a id="footnotetag820" name="footnotetag820"></a>
+<a href="#footnote820"><sup class="sml">820</sup></a>, et ce nom d'<i>Achillini</i>, porté, dans le siècle
+suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus
+illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote815"
+name="footnote815"><b>Note 815: </b></a><a href="#footnotetag815">
+(retour) </a> <i>Valerianus, de Infel. Liter.</i>, l. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote816"
+name="footnote816"><b>Note 816: </b></a><a href="#footnotetag816">
+(retour) </a> <i>Medicus theoricus</i>, c'est-à-dire, le professeur de
+médecine théorique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote817"
+name="footnote817"><b>Note 817: </b></a><a href="#footnotetag817">
+(retour) </a> Tom. I, p. 247 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote818"
+name="footnote818"><b>Note 818: </b></a><a href="#footnotetag818">
+(retour) </a> Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre
+1483.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote819"
+name="footnote819"><b>Note 819: </b></a><a href="#footnotetag819">
+(retour) </a> Voyez-en la liste dans <i>Argelati, Bibl. Script. Mediol</i>,
+t. II, part. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote820"
+name="footnote820"><b>Note 820: </b></a><a href="#footnotetag820">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 359.</blockquote>
+
+<p><i>Niccolò Leoniceno</i>, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme
+médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts
+érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le
+premier, en latin, les Œuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je
+sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
+j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il
+examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit
+sur les simples employés comme médicaments<a id="footnotetag821" name="footnotetag821"></a>
+<a href="#footnote821"><sup class="sml">821</sup></a>, ce livre lui fit des
+querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
+entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes
+ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé
+inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans.
+Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
+Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
+écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle <i>mal
+français</i>, qu'on nomme en France <i>mal de Naples</i>, et qui, dit-on, ne
+commença à être connue en Europe qu'en 1494<a id="footnotetag822" name="footnotetag822"></a>
+<a href="#footnote822"><sup class="sml">822</sup></a>. On a enfin de lui
+trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
+qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote821"
+name="footnote821"><b>Note 821: </b></a><a href="#footnotetag821">
+(retour) </a> <i>Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
+medicaminibus scripserunt errores notati</i>, etc.; Bude, 1532, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote822"
+name="footnote822"><b>Note 822: </b></a><a href="#footnotetag822">
+(retour) </a> <i>De Morbo Gallico</i>, Venise, Alde, 1497. Les Œuvres de
+<i>Leoniceno</i> ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.</blockquote>
+
+<p>L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de
+l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
+déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de
+la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était
+pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie<a id="footnotetag823" name="footnotetag823"></a>
+<a href="#footnote823"><sup class="sml">823</sup></a> nomme avec
+soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes
+superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
+Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à
+leur donner de l'emploi<a id="footnotetag824" name="footnotetag824"></a>
+<a href="#footnote824"><sup class="sml">824</sup></a>; leurs noms ne furent plus prononcés sous
+son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent
+à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
+astronomiques, on distingue Jean <i>Bianchini</i>, Bolonais, selon les uns,
+et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où
+sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées
+plusieurs fois dans le siècle suivant<a id="footnotetag825" name="footnotetag825"></a>
+<a href="#footnote825"><sup class="sml">825</sup></a>, et valurent à leur auteur,
+de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour
+ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes<a id="footnotetag826" name="footnotetag826"></a>
+<a href="#footnote826"><sup class="sml">826</sup></a>. Un autre
+Ferrarois, Dominique-Marie <i>Novara</i>, fit un présent plus précieux au
+monde; il lui donna le grand Copernic. Ce <i>Novara</i> était un génie hardi
+et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
+impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes
+ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de
+son Système du monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote823"
+name="footnote823"><b>Note 823: </b></a><a href="#footnotetag823">
+(retour) </a> <i>Pier Candido Decembrio, ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote824"
+name="footnote824"><b>Note 824: </b></a><a href="#footnotetag824">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote825"
+name="footnote825"><b>Note 825: </b></a><a href="#footnotetag825">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 299.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote826"
+name="footnote826"><b>Note 826: </b></a><a href="#footnotetag826">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 302.</blockquote>
+
+<p>J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
+astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants
+musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles
+publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le
+plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle
+qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement
+parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une
+pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut
+<i>Franchino Gaffurio</i>. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451<a id="footnotetag827" name="footnotetag827"></a>
+<a href="#footnote827"><sup class="sml">827</sup></a>; dans
+sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et
+jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les
+incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux
+enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure<a id="footnotetag828" name="footnotetag828"></a>
+<a href="#footnote828"><sup class="sml">828</sup></a>. Il y
+composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet
+art<a id="footnotetag829" name="footnotetag829"></a>
+<a href="#footnote829"><sup class="sml">829</sup></a>, et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
+auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en
+astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
+et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la
+chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa
+chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
+temps après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote827"
+name="footnote827"><b>Note 827: </b></a><a href="#footnotetag827">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote828"
+name="footnote828"><b>Note 828: </b></a><a href="#footnotetag828">
+(retour) </a> En 1484.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote829"
+name="footnote829"><b>Note 829: </b></a><a href="#footnotetag829">
+(retour) </a> <i>Theoricum opus harmonicæ disciplinæ</i>, Milan, 1492,
+in-fol.; <i>Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid.</i>, 1496; <i>de armo nicâ
+Musicorum instrumentorum, ibid.</i>, 1418.</blockquote>
+
+<p>La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques
+furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
+où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que
+Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic
+de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
+Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa
+mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
+astronome et astrologue <i>Lucio Bellanti</i> y répondit par une <i>Défense de
+l'astrologie</i><a id="footnotetag830" name="footnotetag830"></a>
+<a href="#footnote830"><sup class="sml">830</sup></a>, aussi en douze livres, précédés d'un livre de
+questions <i>sur la vérité de l'astrologie</i><a id="footnotetag831" name="footnotetag831"></a>
+<a href="#footnote831"><sup class="sml">831</sup></a>. L'auteur paraît de la
+meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
+estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son
+ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne
+doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu
+digne de lui<a id="footnotetag832" name="footnotetag832"></a>
+<a href="#footnote832"><sup class="sml">830</sup></a>. <i>Lorenzo Buonincontri</i> de <i>San Miniato</i> mêla aussi
+les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait,
+plus qu'aucun autre, d'en être exempt<a id="footnotetag833" name="footnotetag833"></a>
+<a href="#footnote833"><sup class="sml">833</sup></a>. Obligé de quitter sa patrie
+dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante.
+Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme
+de l'<i>Astronomie</i> de Manilius, et compta le célèbre <i>Pontano</i> parmi ses
+disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
+prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres,
+intitulé <i>Des Choses naturelles et divines</i><a id="footnotetag834" name="footnotetag834"></a>
+<a href="#footnote834"><sup class="sml">834</sup></a>, où il mêle, selon son
+caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies
+astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie
+et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
+dont une partie est imprimée dans le grand recueil de <i>Muratori</i><a id="footnotetag835" name="footnotetag835"></a>
+<a href="#footnote835"><sup class="sml">835</sup></a>,
+et l'<i>Histoire des Rois de Naples</i>, aussi imprimée en grande partie dans
+un autre recueil<a id="footnotetag836" name="footnotetag836"></a>
+<a href="#footnote836"><sup class="sml">836</sup></a>. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il
+vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal
+<i>Riario</i> de ne pas mourir de misère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote830"
+name="footnote830"><b>Note 830: </b></a><a href="#footnotetag830">
+(retour) </a> <i>Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote831"
+name="footnote831"><b>Note 831: </b></a><a href="#footnotetag831">
+(retour) </a> <i>De Astrologiæ veritate liber Quæstionum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote832"
+name="footnote832"><b>Note 832: </b></a><a href="#footnotetag832">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote833"
+name="footnote833"><b>Note 833: </b></a><a href="#footnotetag833">
+(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 306.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote834"
+name="footnote834"><b>Note 834: </b></a><a href="#footnotetag834">
+(retour) </a> <i>Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus cœlestibus
+libri tres</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote835"
+name="footnote835"><b>Note 835: </b></a><a href="#footnotetag835">
+(retour) </a> Depuis 1360 jusqu'en 1458. <i>Script. Rer. ital.</i>, vol.
+XXI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote836"
+name="footnote836"><b>Note 836: </b></a><a href="#footnotetag836">
+(retour) </a> <i>Delitiœ eruditorum</i>, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.</blockquote>
+
+<p>Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre,
+et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors
+cette science, c'est Paul <i>Toscanelli</i>, né à Florence, en 1397<a id="footnotetag837" name="footnotetag837"></a>
+<a href="#footnote837"><sup class="sml">837</sup></a>,
+auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant
+La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de
+solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de <i>Toscanelli</i> était
+si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
+Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
+orientales. <i>Toscanelli</i> répondit aux questions qui lui furent faites,
+par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de
+Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de
+navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
+conseils, au succès de l'entreprise<a id="footnotetag838" name="footnotetag838"></a>
+<a href="#footnote838"><sup class="sml">838</sup></a>. C'est aux astronomes, c'est
+aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
+les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant
+de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
+toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y
+arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et
+l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à
+jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle
+mémorable, et qui en doit terminer le tableau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote837"
+name="footnote837"><b>Note 837: </b></a><a href="#footnotetag837">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 308.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote838"
+name="footnote838"><b>Note 838: </b></a><a href="#footnotetag838">
+(retour) </a> Voy. la Vie de Christophe <i>Colombo</i>, par Ferdinand
+<i>Colombo</i> son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé
+Ximenès.</blockquote>
+
+<p>La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en
+Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait
+publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
+à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de
+l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
+merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième
+siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par
+le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
+coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
+été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont
+disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement
+prouvé appartenir au Montferrat<a id="footnotetag839" name="footnotetag839"></a>
+<a href="#footnote839"><sup class="sml">839</sup></a>. Celui-ci s'élançant plus loin
+dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une
+quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un
+nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir
+démontré que <i>Colombo</i> était né dans le Montferrat, au château de
+<i>Cuccaro</i>, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie
+nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur
+les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé
+décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une
+influence funeste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote839"
+name="footnote839"><b>Note 839: </b></a><a href="#footnotetag839">
+(retour) </a> Après avoir examiné les trois opinions contradictoires
+qui existaient au sujet de la patrie de Christophe <i>Colombo</i>, Tiraboschi
+s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
+<i>Galeani Napione</i>, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une
+Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre
+académie (<i>Littérature et Beaux-Arts</i>, année 1805), réimprimée depuis,
+avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8.; et il
+parait avoir démontré que <i>Colombo</i> était né dans le Montferrat, au
+château de <i>Cuccaro</i>. qui appartenait à sa famille.</blockquote>
+
+<p><i>Cristoforo Colombo</i>, né en 1442 à <i>Cuccaro</i>, dans le Montferrat, de
+parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra,
+dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage
+avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait
+un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy
+<i>Colombo</i>, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à
+l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où
+Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère,
+et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de
+leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut
+alors qu'il écrivit à Paul <i>Toscanelli</i>, et qu'il en reçut une réponse
+propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
+dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. <i>Colombo</i> fit d'abord au
+sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de
+visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
+commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à <i>Colombo</i> ses
+cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
+heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
+Portugal comme il en était parti. <i>Colombo</i> indigné abandonne ce pays,
+envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant
+partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il
+écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine
+franciscain, nommé <i>Marchena</i><a id="footnotetag840" name="footnotetag840"></a>
+<a href="#footnote840"><sup class="sml">840</sup></a>
+, reparla de lui à la cour d'Espagne;
+on l'écouta enfin; mais les prétentions de <i>Colombo</i> parurent trop
+fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter
+l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
+dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette
+conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta
+définitivement le projet. <i>Colombo</i> fut appelé, reçu avec honneur, et
+créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans
+toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et
+gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils
+pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote840"
+name="footnote840"><b>Note 840: </b></a><a href="#footnotetag840">
+(retour) </a> <i>Fra Giovanni Perez de Marchena</i>.</blockquote>
+
+<p>Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec
+trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
+tentée<a id="footnotetag841" name="footnotetag841"></a>
+<a href="#footnote841"><sup class="sml">841</sup></a>. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les
+découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui
+fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept
+vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi
+glorieuse que la première, fut troublée par les manœuvres de l'envie.
+<i>Colombo</i> revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à
+son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour
+plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la
+Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore
+pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: <i>Colombo</i> fut destitué
+de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se
+faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la
+grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage<a id="footnotetag842" name="footnotetag842"></a>
+<a href="#footnote842"><sup class="sml">842</sup></a>
+s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat
+des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne,
+en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle
+n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de <i>Colombo</i>, n'eut
+plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines
+promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense
+de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la
+Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce
+grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
+fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote841"
+name="footnote841"><b>Note 841: </b></a><a href="#footnotetag841">
+(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote842"
+name="footnote842"><b>Note 842: </b></a><a href="#footnotetag842">
+(retour) </a> En 1502.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un
+autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet
+amiral, nommé Alphonse d'<i>Ojeda</i>, avait sur sa flotte un homme destiné à
+recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux
+<i>Colombo</i>. Il se nommait <i>Amerigo Vespucci</i>. Né à Florence le 9 mars
+1451<a id="footnotetag843" name="footnotetag843"></a>
+<a href="#footnote843"><sup class="sml">843</sup></a>, d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne,
+pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les
+découvertes de <i>Colombo</i> lui inspirèrent le désir d'en faire de
+semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et
+avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par
+des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
+la flotte d'Alphonse d'<i>Ojeda</i> partit, il obtint du roi d'y être
+employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de
+cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On
+l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
+erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé
+le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant <i>Colombo</i> avait
+découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs
+voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description
+dans des lettres que l'on possède imprimées<a id="footnotetag844" name="footnotetag844"></a>
+<a href="#footnote844"><sup class="sml">844</sup></a>, il revint en Espagne,
+et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
+emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes
+qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables,
+dit le judicieux <i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag845" name="footnotetag845"></a>
+<a href="#footnote845"><sup class="sml">845</sup></a>, pour un homme versé dans la science
+de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait
+commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau
+monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
+immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant
+les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il
+indiquait le nouveau continent par le nom d'<i>America</i><a id="footnotetag846" name="footnotetag846"></a>
+<a href="#footnote846"><sup class="sml">846</sup></a>, et ce nom,
+répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel.
+Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au
+Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'<i>Amerigo
+Vespucci</i> pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et
+très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages<a id="footnotetag847" name="footnotetag847"></a>
+<a href="#footnote847"><sup class="sml">847</sup></a>, après une si
+longue possession, il est trop tard pour les combattre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote843"
+name="footnote843"><b>Note 843: </b></a><a href="#footnotetag843">
+(retour) </a> <i>Bandini, Vita di Amerigo Vespucci</i>, Florence, 1745,
+in-4., cap. II, p. <span class="sc">xxiv</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote844"
+name="footnote844"><b>Note 844: </b></a><a href="#footnotetag844">
+(retour) </a> À la suite de sa Vie, écrite et publiée par <i>Angelo Maria
+Bandini, ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote845"
+name="footnote845"><b>Note 845: </b></a><a href="#footnotetag845">
+(retour) </a> Tom. VI, part. I, p. 190.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote846"
+name="footnote846"><b>Note 846: </b></a><a href="#footnotetag846">
+(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote847"
+name="footnote847"><b>Note 847: </b></a><a href="#footnotetag847">
+(retour) </a> Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.</blockquote>
+
+<p>Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes mœurs l'usage de
+tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent
+celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
+Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par
+les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils
+tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le
+<i>Fanale</i> qui le fut devant sa maison, par décret de la république<a id="footnotetag848" name="footnotetag848"></a>
+<a href="#footnote848"><sup class="sml">848</sup></a>.
+C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient
+bien mérité de la patrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote848"
+name="footnote848"><b>Note 848: </b></a><a href="#footnotetag848">
+(retour) </a> <i>Bandini, Vita</i>, etc., p. <span class="sc">xlv</span>.</blockquote>
+
+<p>Quand le bruit des voyages d'<i>Amerigo Vespucci</i> et l'éclat de son nom se
+répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie
+envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent
+allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait <i>il
+Fanale</i>. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient
+obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
+palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi
+que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.</p>
+
+<p>Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire
+du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue
+entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses
+époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au
+commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
+siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon
+littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils
+ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à
+leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur
+les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la
+sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
+également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
+naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des
+anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
+langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On
+redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments.
+Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage
+n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un
+commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de
+consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses
+de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et
+jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
+littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates,
+non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands
+génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
+bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
+trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
+Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
+retrouve son lycée et Platon son académie.</p>
+
+<p>Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui
+avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant
+de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri,
+pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses
+fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu
+réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes.
+L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la
+vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît
+plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a
+d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré
+dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il
+s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
+d'arracher à la nature ses derniers secrets.</p>
+
+<p>Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles
+passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
+elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités
+nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
+humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races,
+accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
+de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la
+malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
+donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité
+primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
+furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en
+proportion le nombre et l'intensité de ses maux.</p>
+
+<p>Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons
+pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit
+humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que
+du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de
+plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au
+dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été
+croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous
+voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et
+l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop
+connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles;
+qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les
+plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
+multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est
+adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de
+bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
+sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et
+pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de
+la félicité convenable à sa nature.</p>
+
+<p>Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les
+autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des
+époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
+dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme
+font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie
+et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les
+esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
+siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h2>NOTES AJOUTÉES.</h2>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p><a href="#n1">Page 9, ligne 24.</a> «Bientôt la mort de son père et les soins de famille
+qui en furent la suite le rappelèrent (Boccace) à Florence.»--Une des
+lettres attribuées à Boccace, et imprimées, t. IV de ses Œuvres, édition
+de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on
+donne ici à la mort de son père, et même celle de plusieurs autres
+événements de sa Vie. Cette lettre, adressée à <i>Cino da Pistoja</i> (<i>ub.
+supr.</i> p. 34), est datée du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort
+récente de son père, qui le laissa, à l'âge de vingt-cinq ans, maître
+de ses volontés. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a
+été supposée par <i>Doni</i>, qui la publia le premier dans les <i>Prose
+Antiche di Boccacio</i>, etc., que <i>Cino</i> ne fut point le maître de
+Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle
+contient ne peuvent être d'aucune autorité. (Voy. <i>Mazzuchelli, Scritt.
+ital.</i>, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)</p>
+
+<p>
+<a href="#n2">Page 46, note.--</a><i>Au Rinouviau</i>, etc. Je parle ici selon le préjugé
+commun, en attribuant, comme M. <i>Baldelli</i>, au roi de Navarre cette
+chanson, qui offre le premier modèle de l'<i>ottava rima</i>; elle ne se
+trouve point dans les manuscrits des poésies de Thibault. La Ravallière,
+qui les a publiées, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans
+son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent à Gace
+Brulés; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le
+savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet à ce vieux poëte
+qu'elle appartient.</p>
+
+<p><a href="#n3">Page 53, ligne 27 et suiv</a>. «L'ouvrage (l'<i>Amorosa Visione</i> de Boccace),
+dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre
+du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une
+<i>canzone</i> en vers très-réguliers, etc.» Voici, pour exemple, le premier
+des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de poésie, mais de
+patience, et une singularité poétique.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ Mirabil cosa forse la presente
+ <p class="i2"> Vision vi parrà, donna gentile,</p>
+ <p class="i2"> A riguardar, si per lo nuovo stile,</p>
+ <p class="i2"> Sì per la fantasia ch' è nella mente.</p>
+ Rimirando vi un dì subitamente
+ <p class="i2"> Bella, leggiadra et in abit' umile,</p>
+ <p class="i2"> In volontà mi venue con sottile</p>
+ <p class="i2"> Rima tractar, parlando brievemente.</p>
+ Adunque a voi cu'i tengho, donna mia,
+ <p class="i2"> Et chui senpre disio di servire,</p>
+<p class="i2"> La raccomando, madama Maria,</p>
+ E priegho vi se fosse nel mio dire
+ <p class="i2"> Difecto alcun per vostra cortesia</p>
+ <p class="i2"> Corregiate amendando il mio fallire.</p>
+ Cara fiamma, per cui'l core o caldo,
+<p class="i2"> Que' che vi manda questa visione</p>
+<p class="i2"> Giovanni è di Boccaccio da Certaldo.</p>
+</div></div>
+
+<p>Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la
+première de l'un des tercets du poëme; ainsi le premier vers: <i>Mirabil
+cosa forse la presente</i>, ayant vingt-six lettres, contient les premières
+lettre de vingt-six tercets, et répond aux soixante-dix-huit premiers
+vers du poëme. Le premier mot lui seul, <i>mirabil</i>, correspond aux vingt
+et un premiers vers, de cette manière:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ 1. Move nuovo disio l'audace mente,
+<p class="i4"> Donna leggiadra, per voler cantare</p>
+<p class="i4"> Narrando quel ch' amor mi fè presente</p>
+<br>
+ 2. In vision, piacendol dimostrare
+<p class="i4"> All' alma mia da voi presa e ferita</p>
+<p class="i4"> Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.</p>
+<br>
+ 3. Recando adunque la mente smarrita,
+<p class="i4"> Per la vostra virtu, pensier' al cuore,</p>
+<p class="i4"> Che già temeva di sua poca vita,</p>
+<br>
+ 4. Accese lui d'un sì fervente ardore
+<p class="i4"> Ch' uscita fuor di se la fantasia</p>
+<p class="i4"> Subito corse in non usitato errorè.</p>
+<br>
+ 5. Ben ritenne però il pensier di pria
+<p class="i4"> Con fermo freno, et oltra ciò rilenne</p>
+<p class="i4"> Quel che più caro di nuovo sentia,</p>
+<br>
+ 6. In cui veghiand', allor mi sopravennè
+<p class="i4"> Ne' membr' un sonno sì dolce soave</p>
+<p class="i4"> Ch' alcun di lor' in se non si sostennè.</p>
+<br>
+ 7. Li me posai, e ciascun' occhio grave
+<p class="i4"> Al dormir diedi, per li quai gli aguati</p>
+<p class="i4"> Conobbi chiusi sotto dolce chiave.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>Claricio d'Imola</i>, qui a imprimé ces deux sonnets et la <i>canzone</i>, ou
+plutôt le <i>madrigale</i>, à la fin de son apologie de Boccace, après le
+poëme de l'<i>Amorosa Visione</i>, première édition, 1521, in-4., a fort
+bien observé que ces trois pièces peuvent servir à faire connaître
+l'orthographe que Boccace employait, et les différences survenues à cet
+égard du quatorzième au seizième siècle. On voit en effet, par le
+sixième vers du sonnet, qu'on n'écrivait pas alors <i>et</i> autrement qu'en
+latin, et que cette particule ne prenait pas un <i>d</i> devant une voyelle,
+par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitième
+vers, qu'on écrivait <i>tractare</i> par un <i>c</i>, comme les Latins, au lieu du
+double <i>tt, trattare, etc.</i> En mettant au premier de ces deux mots un
+<i>d</i>, et au second un double <i>t</i>, on ne retrouverait plus les initiales
+des tercets correspondants. Cette observation paraît avoir échappé à M.
+<i>Baldelli</i>, qui a inséré ces trois pièces dans le Recueil qu'il a publié
+des <i>Rime di Messer Giov. Boccacci</i>, Livourne, 1802, in-8., p. 105 et
+suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de
+l'ancienne, et notamment dans ce huitième vers du premier sonnet,
+<i>trattar</i>, au lieu de <i>tractar</i>. La même remarque s'applique aux mots
+<i>tengo</i>, du neuvième vers, qu'il faut écrire <i>tengho</i> pour se retrouver
+avec l'orthographe du poëme; <i>difetto</i>, du treizième vers, qui est ici
+au lieu de <i>difecto</i>; et, ce qui est plus remarquable, <i>ho</i>, au lieu de
+<i>o</i>, dans le premier vers du tercet ajouté: <i>Cara fiamma per ciu'l core
+o caldo</i>. Cette première personne du présent; écrite par l'<i>o</i> simple,
+et non pas par <i>ho</i>, comme dans M. <i>Baldelli</i>, prouve que Boccace
+l'écrivait ainsi; il n'écrivait donc pas <i>ho</i>, comme on l'a fait depuis,
+et comme Métastase et d'autres écrivains en vers et en prose ont
+récemment cessé de le faire.</p>
+
+<p>À cette gêne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore
+celle de diviser son <i>Amorosa Visione</i> en cinquante chants, tous d'un
+nombre de vers parfaitement égal. Chacun de ces chants a vingt-neuf
+tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de <i>chiusa</i>, pour
+chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le poëme entier, quatre
+mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant,
+où il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers à la somme
+totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un poëme dans ce
+genre pour sa maîtresse, on en concluerait qu'il ne serait ni poëte ni
+amoureux: Boccace était cependant l'un et l'autre; mais les temps sont
+changés.</p>
+
+<p><a href="#n4">Page 114, note(121)</a>--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chénier n'était
+point encore attaqué de sa dernière maladie; et, malgré l'état
+habituellement inquiétant de sa santé, on pouvait encore espérer de le
+conserver long-temps: on était loin de croire aussi prochaine la perte
+irréparable qu'ont faite en lui la Littérature française et l'Institut.</p>
+
+<p><a href="#n5">Page 153, addition à la note(181)</a>.--L'édition de Florence, Giunta, 1605,
+est celle qui fut faite d'après l'excellent travail de <i>Bastiano de'
+Rossi</i>, surnommé l'<i>Inferigno</i> dans l'académie de la Crusca. Les
+éditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de <i>Cresenzio</i>
+s'étaient multipliées, et il n'y en avait aucune qui ne fût remplie des
+fautes les plus grossières; il y en avait même un très-grand nombre dans
+la première édition de 1478. Les académiciens voulant se servir
+fréquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant
+aucune édition à laquelle ils pussent se fier, <i>Bastiano de' Rossi</i> se
+chargea d'en préparer une qui pût être regardée comme classique. Il
+conféra les principales éditions entre elles et avec les six meilleurs
+manuscrits, et parvint à redonner au texte de cette élégante traduction,
+sa pureté primitive. C'est se savant philologue qui a réduit l'ouvrage
+dans la forme où il est aujourd'hui.</p>
+
+<p><a href="#n6">Page 167, ligne 10.</a> «<i>Villani</i>, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait
+mention de cette cérémonie, dans laquelle <i>Zanobi</i>, la couronne sur la
+tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous
+les barons de l'empereur.» Il compare ensuite <i>Zanobi</i> avec Pétrarque,
+qui avait reçu le même honneur à Rome; il reconnaît que Pétrarque lui
+était supérieur, et avait traité de plus grands sujets; qu'il avait
+aussi écrit davantage, parce qu'il avait commencé plus tôt, <i>et avait
+vécut plus long-temps</i>. «Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est
+pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages étaient peu
+connus <i>pendant leur vie</i>; et, quoiqu'ils fussent agréables à entendre,
+les talents théologiques <i>de nos jours</i> les font regarder comme de peu
+de valeur au jugement des sages: <i>Le virtu' theologiche a' nostri di le
+fanno riputare a vile nel cospetto de' savii</i>.» Le jugement des sages a
+varié depuis ce temps-là, du moins à l'égard de l'un de ces deux poëtes.
+On doit pourtant observer que <i>Villani</i> ne parle ici que de poésies
+latines; mais ce passage donne lieu à une autre observation. Mathieu
+<i>Villani</i>, qui mourut en 1363, parle de <i>Zanobi</i> et de Pétrarque comme
+s'ils étaient morts tous deux depuis long-temps. Cependant <i>Zanobi</i> ne
+mourut que deux ans avant Mathieu, et Pétrarque survécut à ce dernier
+plus de dix ans. <i>Villani</i> aurait-il vécu et écrit beaucoup plus
+long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquième
+livre de son Histoire aurait-il été altéré, peut-être même interpollé,
+dans des temps postérieurs, par quelque théologien zélé pour l'honneur
+de sa science? L'une ou l'autre de ces conséquences est certaine, et
+plus vraisemblablement la dernière; c'est une question sur laquelle je
+ne puis m'arrêter, et que je me borne à présenter aux bons critiques
+italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. <i>Zanobi</i>, couronné en
+1355, meurt en 1361; Mathieu <i>Villani</i> en 1363, et Pétrarque en 1374
+seulement. Mathieu, arrêté par la mort dans la composition de son
+histoire, en a laissé onze livres: le passage que je suspecte est dans
+le cinquième. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de <i>Zanobi</i>, mort
+depuis si peu de temps, et de Pétrarque, vivant encore, comme il en est
+parlé dans ce passage? <i>E nota che</i> IN QUESTO TEMPO <i>erano due
+eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca età.
+L'altro c'</i> HAVEA. <i>nome messere Francesco di ser Petraccolo</i>... ERA <i>di
+maggiore eccelenzia, e maggiori e più alte materie compose, e più, però
+ch' e'</i> VIVETTE PIU LUNGAMENTE, <i>e cominciò prima. Ma le loro cose</i>,
+NELLA LORO VITA <i>a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono
+dilettevoli a udire, le virtù theologiche</i> A' NOSTRI DÌ, <i>le fanno
+riputare a vile nel cospetto de' savii</i>. Je persiste donc à regarder ce
+trait comme une interpollation théologique, faite dans le texte de
+<i>Villani</i>.</p>
+
+<p><a href="#n7">Page 169, addition à la note(213).</a>--<i>Zanobi</i> avait commencé dans sa
+jeunesse un poëme à louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit
+que Pétrarque traitait le même sujet, il l'abandonna aussitôt. On a de
+lui une traduction assez élégante en prose des <i>Morales de S. Grégoire</i>;
+il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe
+sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conservée en manuscrit à
+Milan, dans la bibliothèque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer
+à <i>Zanobi</i>, par quelques personnes, un poëme sur la sphère, qui n'existe
+pas.</p>
+
+<p><a href="#n8">Page 262, ligne 3 et suiv.</a> «C'est de son école (d'Emmanuel Chrysoloras),
+que sortirent <i>Ambrogio Traversari</i>... <i>Palla Strozzi</i>, etc.» Ce dernier
+ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de
+Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des
+lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littéraire, et dans
+l'histoire politique. Depuis le commencement du siècle jusque vers l'an
+1434, on le voit remplir dans cette république, des ambassades et
+d'autres grands emplois. C'est à lui que Florence dut le rétablissement
+de son Université. Sa maison fut pendant plusieurs années l'asyle de
+Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. <i>Palla Strozzi</i>
+le soutint par ses libéralités, jusqu'au temps où Thomas passa dans la
+maison des Médicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer à Florence
+Emmanuel Chrysoloras. Il manquait à ce savant des livres grecs pour
+servir de texte à ses leçons; <i>Palla Strozzi</i> en fit venir de Grèce un
+grand nombre à ses frais, et en fit présent à son maître. Il était, en
+un mot, rival de Cosme de Médicis, en amour des lettres et en
+libéralité; malheureusement il l'était aussi en politique; il fut un des
+principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi
+du bannissement des chefs du parti contraire. <i>Palla Strozzi</i>, exilé à
+Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de
+forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours
+des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote
+sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est
+inconnu, lui faisait dans la même langue d'autres lectures, et il ne se
+passait point de jour où il s'exerçât lui-même à traduire du grec en
+latin. Le pouvoir toujours croissant des Médicis empêcha qu'il fût
+jamais rappelé dans sa patrie. Il mourut à Padoue en 1462, âgé de
+quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p>
+
+<br>
+
+<h5><span style="text-decoration: overline">MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N°. 27.</span></h5>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) ***
+
+***** This file should be named 31720-h.htm or 31720-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31720/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+creating derivative works based on this work or any other Project
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+