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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:56:18 -0700 |
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Ginguené</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 25%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by +Pierre-Louis Ginguené + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire littéraire d'Italie (3/9) + +Author: Pierre-Louis Ginguené + +Editor: Pierre-Claude-François Daunou + +Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2> + +<h1>D'ITALIE,</h1> + +<h2>PAR P. L. GINGUENÉ,</h2> + +<h3>DE L'INSTITUT DE FRANCE.</h3> + +<h3>SECONDE ÉDITION,</h3> + +<h5>REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,<br> +ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE<br> +PAR M. DAUNOU.</h5> +<br> +<h3>TOME TROISIÈME.</h3> +<br> + +<p class="mid">À PARIS,<br> +CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br> +PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.<br> +M. DCCC. XXIV.</p> + +<br><br><hr class="full"><br> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<p class="mid">BOCCACE.</p> + +<p class="mid"><i>Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages, +autres que le Décameron</i>; en latin, <i>Traités mythologiques, historiques, +etc.; seize Églogues</i>; en italien, <i>Poëmes; Romans en prose; la Vie du +Dante; Commentaire sur la Divina Commedia</i>.</p> + +<p>L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y +produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus +heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils +prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils +arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit +aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni +donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même +comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier +des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le +genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il +le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier +rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.</p> + +<p>Jean Boccace naquit en 1313<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, d'une famille estimée dans le commerce, +originaire de <i>Certaldo</i>, château situé à vingt milles de Florence, au +bord de la rivière d'<i>Elsa</i>, dans une vallée qui, du nom de cette +rivière, a pris le nom de <i>Val d'Elsa</i>. Son père, nommé <i>Boccaccio di +Chellino</i>, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de +ses aïeux, quitta <i>Certaldo</i> pour aller s'établir à Florence, où il +acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son +nom les mots <i>da Certaldo</i>, il n'était point né dans ce château; il +voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa +famille. <i>Boccaccio di Chellino</i>, appelé à Paris par les affaires de son +commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean +Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à +Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un +grammairien habile, nommé <i>Giovanni da Strada</i>. Il annonça bientôt les +dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces +pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de +la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en +vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de +son âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Storia della Letter. ital.</i>, t. V, l. III, p. +441.</blockquote> + +<p>Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un +littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était +lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le +plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la +tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à +Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui +continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de +satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à +Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances +inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années +toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses +occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination. +Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour +s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge +de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. En parcourant les +curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce +monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se +déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets +de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace, +Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua +plusieurs fois la <i>Divina Commedia</i>, et l'une de ses premières +compositions poétiques fut peut-être celle des <i>Arguments</i> de ce +poëme<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la +bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir +des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> 1333.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> On trouve ces <i>Argomenti</i> parmi les <i>Rime liriche del +Boccaccio</i>, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802, +in-8. Le même M. Baldelli (<i>Vita di Giovanni Boccaccio</i>, Firenze, 1806, +in-8.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur +celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les +enfants le nommaient déjà <i>le poëte</i>, son père, dans un de ses voyages, +put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand +poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit, +pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa +jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet +âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses +preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il +rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant. +<i>Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí +adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit</i>. Cela peut +vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait +profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître. +<i>Adalescentul</i> ne convient guère à un enfant de sept ans. On est +cependant porté à adopter l'opinion.</blockquote> + +<p>Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement +passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea +seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui +obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes +célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des +Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux +lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude +de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit +en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était +intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette +langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus +hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt +l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé +Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la +philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût +fait de grands progrès.</p> + +<p>Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un +spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut +témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi +Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Il +entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et +l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe +extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à +Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation +généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment +naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la +tendre affection d'un ami.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> 1341.</blockquote> + +<p>Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement +d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne +donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle +figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville +où la corruption des mœurs était extrême, il avait mis peu de réserve et +peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une +église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune +princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou +huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté +parfaite les talents et les qualités les plus aimables<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Devenu +amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une +autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si +souvent désignée sous le nom de <i>Fiammetta</i>, et c'est pour elle qu'il +composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé <i>Filocopo</i>. +Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la <i>Théséide</i>, comme le dit +le comte Mazzuchelli<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, il le composa aussi pour elle: il lui dit même +dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra, +dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à +eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de +leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu +contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans +ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse +peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une +de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt +comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de +rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout +est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des +reines, et Marie, déguisée sous le nom de <i>Fiammetta</i>, n'a l'air que +d'une femme galante, comme tant d'autres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Voyez <i>Vita di Giov. Boccaccio</i>, p. 22, et à la fin de +ouvrage, <i>Illustrazione quinta</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> <i>Scrittor. ital.</i>, vol. II, part. III, p. 1317.</blockquote> + +<p>Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et +ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. +Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps +de la tyrannie du duc d'Athènes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, envoyé par le roi de Naples aux +Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de +sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et +le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses +n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à +tous ces mouvements. Le souvenir de <i>Fiammetta</i>, et la composition de +quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource +contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres +l'<i>Ameto</i> ou l'<i>Admète</i>, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant +son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins +nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son +amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans +d'absence<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa +fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans +corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt +l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus +terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la +paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> 1342.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Gaultier de Brienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> 1344.</blockquote> + +<p>Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics +n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des +cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace +continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans +ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine +Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions, +aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la +conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs +endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses +malheurs;<a name="n1" id="n1"></a> bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui +en furent la suite, le rappelèrent à Florence<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, où il resta désormais +fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part +qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui +illustraient alors cette république.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> 1350.</blockquote> + +<p>L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son +triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé. +Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla +au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel +honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura +autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux +littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette +amitié. Les nœuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante, +quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le +décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la +première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et +ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande +considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux +personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état +républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par +le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à +enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il +ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été +l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son +fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des +ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des +seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis, +marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie +pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur +ambassadeur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV +y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour +concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se +comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en +ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des +Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de +la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore +député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome, +où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> 1352.</blockquote> + +<p>Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la +supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins +équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il +s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne +connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles +lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé, +qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits. +Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne +sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi +d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce +qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus +de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la +prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli, +les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui +avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second +en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans +ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du +<i>Décameron</i>. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à +Florence, trois ans après son retour<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Le bruit que fit cette +publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle +fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il +jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore +fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et +que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> 1353.</blockquote> + +<p>En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire, +il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues +anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à +grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'œuvre qui avaient pu +échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il +faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver +des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il +visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il +recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa +main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait +pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens, +d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un +copiste de profession en eût autant écrit<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Dans une excursion qu'il +fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée +plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours +réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens +manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque +reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y +avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux +fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il +en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La +douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des +moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient +un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des +psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et +aux enfants<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que +trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que, +si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on +leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, <i>Vita del +Boccaccio</i>, p. 127.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <i>Benvenuto da Imola</i>, Comment. sur Dante, <i>Paradis</i>, c. +22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p. +113.</blockquote> + +<p>En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace +ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son +ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait +encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches +présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité +littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de +Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux +écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent +du <i>Traité de S. Augustin sur les Psaumes</i>. Enfin, dans une visite qu'il +lui fit à Milan<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point +vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux +au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à +Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de +son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les +ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni, +ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya +l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> En 1359.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit, +précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°. +3199.</blockquote> + +<p>Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la +littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux +amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite, +quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce +Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour +Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et +l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait +traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le +plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de +Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où +il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de +l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il +part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette +ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le +décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il +persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il +loge dans sa propre maison.</p> + +<p>Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à +Florence<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la +langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à +son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus +sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en +tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes +d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction +latine<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de +Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par +l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres +grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts, +tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à +tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit +enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur +florentin<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits +grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la +générosité de Boccace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour +Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il +regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête, +dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de +manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de +l'<i>Odyssée</i>. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une +copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par +la réponse de Pétrarque, que celle de l'<i>Odyssée</i> n'était pas finie. +(<i>Senil.</i>, l. V, ép. <span class="sc">i</span>.) Cependant cette traduction existait en entier, +ainsi que celle de l'<i>Iliade</i>, dans l'abbaye Florentine, du temps de +l'abbé Mehus. (voyez <i>Vit. Ambr. Camald.</i>, p. 273); et l'<i>Odyssée</i> +seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis +(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois +vers, dans une note sur le premier des éclaircissements +(<i>Illustrazioni</i>) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Giannozzo Manetti.</blockquote> + +<p>Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue, +qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il +devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs +hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de +grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une +connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses +ouvrages d'érudition<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, qui prouvent que le vrai sens des termes lui +échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les +leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées +plus que des mots<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre +le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour +des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués +s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de +colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore +étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps +avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et +dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète +encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la +destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la +renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace, +donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce +qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas +moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les +îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups +d'un vainqueur ignorant et barbare.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> M. Baldelli, <i>Vita del Bocc.</i>, p. 139, note.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les +plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit +oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces +dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout +depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un +dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement, +son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses +goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et +qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent +alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas +ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses +livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace +refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car +il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et +qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y +obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir +partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est +d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes +richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et +une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un +ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous +enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma +plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec +vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira +abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison. +Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus +encore, si vous en doutez<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.» Boccace n'accepta point ces offres +généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si +bon cœur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus, +accompagné d'un redoublement d'amitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Petrarch., <i>Senil.</i>, l. I, ép. 4, tout à la fin.</blockquote> + +<p>Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était +question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la +licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui +parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute +l'autorité d'un père.</p> + +<p>Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent +peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait +singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa +maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait +pas<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la +part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui +n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la +permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où +il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits, et lui fit des +remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur +son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a +chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à +la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous +mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce +chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père +Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage +tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il +lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être +connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des +commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il +irait ensuite trouver Pétrarque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Il se nommait <i>Giovacchino Ciani</i>.</blockquote> + +<p>Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation +de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la +réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa +bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit +part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à +Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété, +mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des +mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la +prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux +vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace, +c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu, +dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la +sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la +Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce +moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir +rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je +dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses +mœurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de +s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de +l'orateur, serviront à m'éclairer<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> <i>Petrarc. Senil</i>, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette +longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus +haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée +comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date +du 29 mai, t. VII, page 228.</blockquote> + +<p>C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors +que Boccace prt l'habit ecclésiastique<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, et qu'il voulut se livrer à +l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture +légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que +cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des +conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux. +Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le +grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu +d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du +maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il +fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si +peu dignes de lui<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, le grand sénéchal prit avec lui des airs de +hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la +bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir +long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière. +Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et +alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts +qu'il venait d'éprouver<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Il y demeura trois mois, et put comparer à +loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité +accordée par l'orgueilleuse grandeur<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il +était fils naturel. Manni nous apprend (<i>Istoria del Decamerone di Giov. +Boccac.</i>, Florence, 1742, in-4., p. 14), que Joseph Marie Suarès, +camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des +recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième +siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute +sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se +procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin, +secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la +recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M. +Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant +d'autre. Voyez <i>Vita del Boccac.</i>, p. 164, note.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les +muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. <i>Prose +di Dante e di Baccaccio</i>, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle +idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce +temps-là!</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> 1363.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> M. Baldelli, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par +la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait +besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position +est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le +premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite +maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus +précieux que ne serait un riche palais<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>. C'est là que, dans une +entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa +même ses ouvrages en langue latine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, qui lui ont obtenu, pendant deux +siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La +considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa +retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux +ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome, +dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour +pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de +Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra +dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui +semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint +pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part +d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa +réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean +Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses +vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux +ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que +lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce +prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection +de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence +et dans la pureté de sa foi<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille +des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses +propres armes, et y fit sculpter cette inscription: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Has olim exiguas coluit Boccatius œdes<br> + Nomine qui terras occupat, astra, polum.</i> +</div></div> + +Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le +dessin, <i>ub sup.</i>, p. <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> <i>De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis</i>, +etc.; <i>de casibus virorum et fœminarum illustrium; de Claris +mulieribus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une +fondation ecclésiastique, <i>Confidens quam plurimum</i>, disait cet évêque, +<i>de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de +Certoldo, civis et clerici florentini</i>. Manni, p. 35; M. Baldelli, p. +191, note.</blockquote> + +<p>Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui +l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il +croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti, +qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son +ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui +rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son +esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de +Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où +il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature. +Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son +compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de +Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance +ce long voyage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>: sa confiance était mal placée: l'abbé<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> évita même +sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les +embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant +à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur +l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à +l'occasion de ce malheureux voyage<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> 1370.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> Il s'appelait <i>Niccolò di Montefalcone</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> On trouve dans la Préface des Nouvelles de <i>Franco +Sacchetti</i>, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue +entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit +en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec +plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de +Calabre. <i>Vita di Giov. Bocc.</i>, p. 195, note.</blockquote> + +<p>De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les +désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque +mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte +d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du +premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la +tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous +côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son +service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait +souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore +augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en +jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à +Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> + 1373.</blockquote> + +<p>À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne, +accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le +rendit un objet dégoûtant pour lui-même<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Ses forces furent bientôt +comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui +permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise +terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans +une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une +révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état, +quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque +d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu +d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait +professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à +son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les +injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son +ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la +place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir +par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le +sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement <i>la divina +Commedia</i>, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les +beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette +chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré +sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si +bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit +aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans +l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est +indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> <i>Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli +la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini, +ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co' +sintomi i più sinistri</i>, etc. M. Baldelli, <i>Vita di Giov. Bocc.</i>, p. 199 +et 200.</blockquote> + +<p>Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces +lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de +temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le +frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il +appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de +Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant, +de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son +testament.</p> + +<p>«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt +donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec +vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers +adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie +la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et +ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de +langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il +pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, où il +continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais, +continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre +lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant +presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa +probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses +vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de +l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur +cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par +les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux +innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit +être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre +épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus +amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que +l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu, +lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble +cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le +temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne, +dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu, +non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera +désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier. +On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même +que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de +Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent +le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute +point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus +éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de +loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en +lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs +entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les +sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des +villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits +des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a +pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En +effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie +de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu +l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes, +s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>In avitum Certaldi agrum.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par +l'abbé Mehus, <i>Vita Ambros. Camald.</i>, pag. 203-205.</blockquote> + +<p>Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir +combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue +comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait +deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et +pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de +lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient +chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt +commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient +ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les +communications, les conseils et les doux épanchements de +l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la +campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il +mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore +jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de +soixante-deux ans.</p> + +<p>Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il +dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux +neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable +est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis +avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain +père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et +sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont +ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle +suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et +orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de +Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les +ornements et les livres<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. On remarque aussi dans ce testament qu'il +n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa +jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui +présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à +Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en +quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont +médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que +Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Patria Certaldum, studium fuit alma poësis</i>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Voyez Mehus, <i>Vita Ambr. Camald.</i>, p. 288.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.<br> + Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum<br> + Mortalis vitœ, Genitor Bocchaccius illi,<br> + Patria</i> etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant +pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et +surtout <i>Franco Sacchetti</i>, firent des vers à sa louange. Il fut frappé +deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans +après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui +ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans +l'église de <i>Sancta-Maria del Fiore</i>; mais ce projet ne fut exécuté pour +aucun de ces trois grands hommes.</p> + +<p>Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour +du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour +de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune +ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés +vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit. +Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les +autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de +ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec +les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant +pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout +dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de +sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage +rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa +taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa +conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie, +l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il +ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à +répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.</p> + +<p>Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son <i>Traité de +la généalogie des Dieux</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis +qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de +Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en +quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce +que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système +mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres +particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux +demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux. +Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs, +contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les +moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite +ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le +quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y +rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire, +de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait +entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut +sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> <i>De Genealogiâ Deorum</i>, lib. XV.</blockquote> + +<p>Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, eut alors, et +dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce +temps lui prodiguèrent les plus grands éloges<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>; toutes les +bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut +inventé, les éditions se multiplièrent rapidement<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>: cela devait être. +Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites +et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de +lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même +sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition +plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce +qu'a dit Louis Vivès<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, que ce livre, où Boccace a rassemblé en un +seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne +pouvait l'attendre de son siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> En 1373.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti, +etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> L'une des premières éditions porte ce titre: <i>Genealogiæ +Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum +Hierusalem et Cypri regem</i>; et à la fin du volume <i>Venetiis impressum +anno salutis</i>, 1472, in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> <i>Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam +illo erat sæculo sperandum</i>. Ludov. Vives, <i>de Tradend, Disciplin.</i></blockquote> + +<p>On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre +sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les +étangs, et les différents noms de mer<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. On le trouve ordinairement, +et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent. +Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put +être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les +notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve +expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des +montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans +les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les +variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les +différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les +erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <i>De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus, +Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris</i>, imprimé à Venise, +en 1473, in-fol.</blockquote> + +<p>Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le +premier est un Traité <i>Des infortunes des Hommes et des Femmes +illustres</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux +personnages de son temps. Le second est intitulé: <i>Des Femmes +célèbres</i><a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de +Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait +beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus +fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions, +une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et +entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla +son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut +jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du +Traité de Pétrarque, intitulé: <i>Des Choses mémorables</i>; mais la latinité +n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de +celle des bons siècles de Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> <i>De casibus Virorum et Fæminarum illustrium</i>, lib. IX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> <i>De claris Mulieribus</i>.</blockquote> + +<p>Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la +prose. Boccace a laissé seize églogues<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>, dont plusieurs sont assez +longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont +particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à +la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi +difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la +troisième églogue est intitulée <i>Faunus</i>, et ce Faune, qui est le +principal interlocuteur, est <i>Francesco degli Ordelaffi</i>, seigneur +d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui +avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour +le séjour des forêts<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. Il eut des aventures extraordinaires, dont +l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion +plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si +l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La +quatrième est intitulée <i>Dorus</i>; sous ce nom, le poëte a voulu désigner +Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine +Jeanne, qui était fugitive comme lui<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, est le sujet de cette églogue. +Boccace nous apprend lui-même<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a> que, comme Louis était sans doute +dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec +<i>doris</i>, signifie amertume, il lui a donné le nom de <i>Dorus</i>. Il y a +deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Imprimées à Florence, par <i>Philippo di Giunta</i>, 1504, +in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Ces explications des Églogues de Boccace ont été données +par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées +en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié +tous les passages relatifs à ces mêmes explications, <i>Istor. del +Decamer.</i>, p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une +Dissertation historique de <i>Domenico Antonio Gondolfo</i>, de l'ordre des +Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704, +in-4., à l'article de frère <i>Martin de Signa</i>, à qui elle fut adressée +par l'auteur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples, +pour venger le meurtre de son frère André.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Dans la lettre citée ci-dessus.</blockquote> + +<p>Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce +que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien +reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand +sénéchal<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce +que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre <i>De +l'Amitié</i>. La cinquième églogue a pour titre <i>Sylva cadens</i>, la forêt +tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre, +mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et +tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette +forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes +et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue +est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus <i>Dorus</i>, mais +<i>Alcestus</i>, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se +portait avec ardeur à la vertu. Or, <i>alce</i>, en grec, selon Boccace, +signifie vertu; et <i>æstus</i>, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela +est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du +même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de +si près.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Nicolas Acciajuoli.</blockquote> + +<p>Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples +qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette +république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés +<i>Jurgium</i>, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est +l'empereur, et la bergère <i>Florida</i>, qui est Florence; l'autre, qui a +pour titre <i>Midas</i>, représente la tyrannie d'un maître avare; et le +poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas, +ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième, +l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement +de l'empereur, sont indiqués par le titre de <i>Lipis</i>, attendu que ce +mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>; +et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme <i>Batrachos</i>, +mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur, +nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des +grenouilles.» La dixième églogue est intitulée <i>la Vallée obscure</i>, +parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais. +L'interlocuteur <i>Lycidas</i>, désigne un tyran, du grec <i>lycos</i>, loup, +animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur +<i>Dorilas</i>, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le +poëte a donné dans une autre églogue le nom de <i>Dorus</i> au roi Louis, et +qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi, +il appelle celui-ci, par diminutif, <i>Dorilas. Panthéon</i> est la titre de +la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses +divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son +interlocuteur <i>Glaucus</i>, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il, +Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta +tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins. +Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se +jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs +des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même, +c'est-à-dire saint<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut +avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du +Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux +que Boccace écrivit en langue vulgaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>Lipis grœcè, latinè dicitur anxietas</i>. Ub. supr.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq +dernières Églogues. On peut les voir, <i>ub. supr.</i>, p. 60, 61 et 62. Je +citerai pourtant ici la quinzième, intitulée <i>Philostropus</i>, de +<i>philos</i>, ami, et <i>strepo</i>, tourner, convertir; Boccace y représente sa +conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de +<i>Philostropus</i>, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François +Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs +du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon +à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et +je me désigne moi-même sous le nom de <i>Thiplos</i>, qui peut aussi convenir +à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses +mortelles, parce que <i>thiphos</i>, en grec (il a voulu dire <i>typhlos</i>), +signifie un aveugle.</blockquote> + +<p>La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie: +<i>studium fuit alma poësis</i>. Nous avons cependant vu comment il traita +ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne +furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il +livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté +plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir +essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être +l'inventeur de l'<i>ottava rima</i>, forme poétique si heureuse, qu'un seul +poëte excepté<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, elle fut ensuite adoptée par tous les épiques +italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la +poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le +sonnet et la <i>canzone</i> étaient décidément appropriés au genre lyrique. +La <i>terza rima</i> avait quelque chose de contraint et d'austère, et les +repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès +l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des +six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des +deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît +s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate; +et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense +sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des +anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour +avoir été si généralement adoptée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Le Trissino.</blockquote> + +<p>On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la <i>Théséide</i> fut le premier +poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère +<i>Fiammetta</i>. C'est donc dans la <i>Théséide</i> que parut, pour la première +fois, la forme harmonieuse de l'<i>ottava rima</i>, dont Boccace est +généralement reconnu pour inventeur<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>; et ce fut le premier poëme où, +renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les +fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des +anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des +aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent +pour faire de la <i>Théséide</i> un monument littéraire qui ne sera jamais +sans intérêt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Le Trissino, dans sa <i>Poétique</i>; le Crescimbeni, dans son +<i>Hist. de la Poésie vulgaire</i>, et presque tous les auteurs italiens, +attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant, +t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux +Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens +Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que +l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient +aux Toscans. <i>Prose</i>, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de +l'Allacci (<i>Poeti Antichi raccolti da codici manoscr.</i>, etc., Napoli, +1661), on trouve une <i>canzone</i> de Giovanni de Buonandrea, dont les +quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes +croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont +été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur +accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France, +avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute +entière, une de ces octaves citée par Pasquier (<i>Recherches de la +France</i>, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.) +<a name="n2" id="n2"></a> +<div class="poem"><div class="stanza"> + Au Rinouviau de la doulsour d'esté<br> + Que reclaircit li doiz à la fontaine,<br> + Et que son vert bois, et verger, et pré,<br> + Et li rosiers en may florit et graine;<br> + Lors chanterai que trop m'ara grevé<br> + Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:<br> + Et fins amis à tort acoisonnez,<br> + Et moult souvent de léger effréez. +</div></div> + +Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du +comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu +commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à +en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la +chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa +<i>Théséide</i>, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.</blockquote> + +<p>Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en +est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand +épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue +l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes +Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces +femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats +contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine +Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées +en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre +guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux +guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à +Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des +guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer +contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille +rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés +faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces +derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang +royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux +le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et +les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une +prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la +suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en +cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent +amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de +leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.</p> + +<p>Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se +donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et +point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un +contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au +vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie +échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé +mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut +recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il +expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon, +qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux +paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même +consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi +que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les +événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns +aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les +descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails, +mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave +y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a +point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie +soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui +donner.</p> + +<p>Le <i>Filostrato</i> poëme en dix parties, aussi en <i>ottava rima</i>, est à peu +près du même temps. Boccace l'adresse de même à <i>Fiammetta</i>, ou à la +princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre +la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps +héroïques accommodée à la moderne. <i>Filostrato</i> n'est point le nom du +héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme +notre auteur; et il intitule son poëme <i>Philostrate</i>, nom composé, selon +sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui +signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur +qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il +en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est +pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon, +mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié +dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à +Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès +de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède +à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus. +Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du <i>Décaméron</i> dans +la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste, +est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à +qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne +pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi +Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis, +soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque +trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon +ou quelque autre oiseau de chasse.</p> + +<p>Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des +Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans +plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les +Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont +séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs +avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de +tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la +consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable +que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de +jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le +malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de +penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir +infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses +sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa +douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée, +tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais +amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour +la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie. +Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était +pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête +personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est +rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La +famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de +son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient +couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais +il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui +permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui +se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les +moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.</p> + +<p>On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes +défauts que dans la <i>Théséide</i>. Peut-être a-t-il cependant plus +d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et +les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels +que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est +mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou +texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça +comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre +éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.</p> + +<p>Le <i>Ninfale Fiesolano</i> est un petit poëme sans division de chants et de +livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la +même époque<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de +l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les +siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il +est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées +de la chasse, et vouées à la virginité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Manni (<i>Istoria del Decamerone</i>, p. 55), copié ensuite +par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le +chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme. +Selon cette note, le <i>Ninfale</i> avait été composé en 1366; mais M. +Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet +ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le <i>Décaméron +même</i>, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît +probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les +chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le +mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.</blockquote> + +<p>Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles, +nommée <i>Mensola</i>, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par +<i>Africo</i>, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se +déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se +baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à +rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses. +Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un +rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au +jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe +coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au +moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui +passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la +force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel +événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à +moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de +couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de +Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des +collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y +réunissent leur cours<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> M. Baldelli, <i>Vita del Boccaccio</i>, p. 65.</blockquote> +<a name="n3" id="n3"></a> +<p><i>L'Amorosa visione</i> est un poëme d'un genre tout différent. C'est une +vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce. +Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on +croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq +parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre +celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans +les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la +Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être +est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et +qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile +singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des +trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages +fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit +voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui +va suivre prouve que c'est une fausse apparence.</p> + +<p>Ce poëme est en tercets ou <i>terza rima</i>, et partagé en cinquante chants +ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie +qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le +Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que +l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la +première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement +du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une <i>canzone</i>, en +vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans +lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de <i>Madama Maria</i> y +est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait +toujours: <i>Giovanni di Boccaccio da Certaldo</i>, et ce nom forme le +dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par +l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans +le temps de ses amours avec <i>Fiammetta</i>, ou la princesse Marie. Or, +Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie, +et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux +poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de +supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.</p> + +<p>Le roman de Boccace, intitulé <i>Filocopo</i>, paraît être le premier ouvrage +qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous +l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en +Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors +mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de +chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être +écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et +les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun +rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>, étaient +de ce nombre; et Boccace, dans son <i>Filocopo</i>, ne fit qu'enrichir de +quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa +maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t. +I, p. 230.</blockquote> + +<p>L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le +deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis +Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le +pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa +messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres. +Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux. +Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans, +n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en +pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout +simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et +la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière +au souverain Jupiter, <i>al sommo Giove</i>. Le Dieu de l'Achéron est fâché +de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un +chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie +de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers +romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et +l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi +marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les +prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler +ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et +ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le +champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur +lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit +l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend +d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec +des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son +mari avait fait <i>au Dieu qu'on y adore</i>, pour en obtenir un enfant. Le +roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui +l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui +est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte +comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même +jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première +très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au +tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa +protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son +palais, où elle la fait élever avec son fils.</p> + +<p>Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés +de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur +apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire +<i>le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on +doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de +Vénus</i><a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette +instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont +amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur +s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon +dans le <i>saint livre</i>, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché: +le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux +jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous +prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres. +Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation, +chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio +supporte les siens avec courage. Il prend le nom de <i>Filocopo</i>, composé +de deux mots grecs qui signifient <i>ami du travail</i>. Dans le cours de ses +aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est +accueilli par <i>Fiammetta</i> et par Caléon, son amant. Boccace s'est +désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous +celui de <i>Fiammetta</i>. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements, +prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet +sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve +Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave. +Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au +feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en +Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome, +où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres +familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du +christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son +père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et +heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> <i>Filocopo</i>, l. II, §. II.</blockquote> + +<p>Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de +Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé, +plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants +ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne, +de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes +ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou +dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en +espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous +ses autres ouvrages<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>. Ce serait un exemple de plus des faux jugements +de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse +qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut +plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le +<i>Décaméron</i>, deux Nouvelles tirées du <i>Filocopo</i>, en y faisant des +changements considérables<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Il eut l'air de les sauver comme d'un +naufrage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Voyez Girolamo Muzio, <i>Battaglie per difesa della Italica +lingua</i>, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo +Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Le Muzio, en avançant le fait, <i>loc. cit.</i>, n'indique +point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux +dans le cinquième livre du <i>Filocopo</i>. Dans ce livre, Fiammette tient +une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et +toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a +treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la +dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième +Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit +encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni, +lui-même, qui devait bien connaître <i>le Battaglie</i>, et qui recherche, +comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement +historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du <i>Filocopo</i>.</blockquote> + +<p>La <i>Fiammetta</i>, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long +que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut, +moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours +avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous +ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à +<i>Fiammetta</i>, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur +ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle +souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte, +selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit +infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le +reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions, +le titre d'<i>Élégie</i>, et qui souvent est moins un récit qu'une +complainte.</p> + +<p>Le <i>Corbaccio</i>, ou <i>Laberento d'Amore</i>, est une invective amère contre +une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à +l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses +soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin +elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son +dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui +l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le +défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais +délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient +un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître +un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce +spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le +conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal +affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait +été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise +rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas +moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu, +le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son +réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge +mûr<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques +en ont fait un cas particulier<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>: les éditions en sont +très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est +pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou +même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve +dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une +plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un +siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des +lecteurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, <i>Vita del +Boccaccio</i>, l. II, p. 121.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, <i>Elog. Vivor. +Florent.</i>, etc.</blockquote> + +<p>L'<i>Ameto</i>, ou l'<i>Admète</i>, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a, +comme la <i>Théséide</i>, le mérite d'être le premier essai d'une invention +nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont +imité depuis Sannazar dans son <i>Arcadie</i>, le Bembo dans son <i>Asolani</i>, +Menzini dans son <i>Académie tusculane</i>, etc. La scène est dans l'ancienne +Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à +son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces +morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune +chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou +autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à +ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté, +de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé <i>Lia</i>, +dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que +tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces +nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même +expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, l'intention +de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes; +mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce +n'est peut-être ce qui regarde <i>Fiammetta</i>. Elle se retrouve encore ici. +Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons +déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble +point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre +manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir +concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je +ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point +d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout +aussi obscur qu'auparavant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Celles de 1545 et 1558. <i>Venezia</i>, Gabriel Giolito. Voyez +aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, <i>Vita di Bocc.</i>, +p. 49, note.</blockquote> + +<p>L'<i>Urbano</i> est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric +Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune +villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et +passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il +obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de +grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le +reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman +fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur +qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut +le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques +qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, +auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes, +et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un +argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans +après sa mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.</blockquote> + +<p>L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui +avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration, +Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement +sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long +de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de +Florio, de Troïle ou de <i>Fiammetta</i>. On ne lit cependant pas sans +plaisir cette vie, intitulée: <i>Origine, vita, e costumi di Dante +Alighieri</i>; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux +grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de +confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est +presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un +ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur +ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi +quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes +importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si +illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature +italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui +les reçoit<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> <i>Vita del Bocc.</i>, p. 105.</blockquote> + +<p>Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du +Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que +dans le siècle dernier<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>, sous le titre de <i>Commentaire</i>. Elles +remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au +dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> fait un grand +éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la +prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de +style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli +d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous +le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour +reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre +franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait +ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il +sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les +vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour +l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever +jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans +ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes, +habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue; +il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique, +géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des +Pères et des antiquités profanes et sacrées<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce +titre: <i>Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante</i>, +vol. V et VI des Œuvres de Boccace.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Pag. 204.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> <i>M. Baldelli</i> avoue ensuite, en homme de goût, que, dans +ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement +fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi +dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il +attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à +l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale, +il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour +l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que +l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des +hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du +monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient +nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le +premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans +Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire +lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition. +La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de +la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam +et d'Ève, de Caïn et d'Abel.</blockquote> + +<p>Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce +qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes +ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que +tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir +aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque +patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont +comme ensevelies.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XVI.</h3> + +<p class="mid"><i>Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace.</i></p> + +<p>Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui +ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus +universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un +érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait +des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des +formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de +poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements +romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et +qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration, +le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous +nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale +étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils +étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans +l'oubli presque total où ils sont plongés.</p> + +<p>D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un +ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait +peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les +femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>; auquel +enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les +regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il +attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui +avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un +recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels +il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors +abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le +premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait +dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et +l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Voyez le Prologue ou <i>Proemio</i> du <i>Décaméron</i>.</blockquote> + +<p>L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement +auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir +matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans +la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière, +et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre +ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les +places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples +presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept +jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église +de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du +triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses +compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion, +en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un +lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des +agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre, +honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans +quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville, +amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les +préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe +aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne +agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux +et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter, +danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer +par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les +gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles +tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose +de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un +ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque +jour sa provision de récits.</p> + +<p>On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui +gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les +amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on +doit raconter<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, le rang dans lequel on doit parler quand le cercle +est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix +personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix +jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve +ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix +nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de <i>Décaméron</i>, formé +de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple +qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles +qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit, +pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de +l'<i>ottava rima</i> pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou +d'idylles en vers pour la pastorale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la +liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la +seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs +traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la +troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup +d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient +perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin +malheureuse; ainsi de toutes les autres.</blockquote> + +<p>Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou +l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen +naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un +certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres +divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun +dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant +d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans +l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, un roi, +qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour +son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne +son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt, +conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un +jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des +histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> Voyez, dans le tom. XLI des <i>Mémoires de l'Académ. des +Inscrip. et Belles-Let.</i>, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un +manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.</blockquote> + +<p>Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et +méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit +l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi +des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de +nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette +alternative de récits et de résolutions contradictoires qui +s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le +roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa +maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue, +qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la +mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne +doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition +humiliante et publique.</p> + +<p>On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait +le fond des <i>Mille et une Nuits</i> où la sultane Shéhérazade qui ne dort +pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour +l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de +Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette +idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de +temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires. +Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits +d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on +nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> fut successivement traduit en +arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au +douzième siècle, par un moine français nommé Jean<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>, sous le titre de +<i>Dolopathos</i> ou de <i>Roman du Roi et des sept Sages</i>. Dans le même +siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et en +prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans +la forme et dans le nombre des Nouvelles<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. On y en reconnaît trois du +<i>Décaméron</i>: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les +mains le <i>Delopathos</i> latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de +rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira +parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore +quand il imite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Voyez la Notice de M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. 554.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> De l'abbaye de Haute-Selve, <i>Alta-Silva</i>, ordre de +Citeaux, diocèse de Metz.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Voyez Du Verdier, <i>Biblioth.</i>, au mot <i>Hébers</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Cette traduction en prose du <i>Dolopathos</i> s'est conservée +en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n°. 7974, in-4., vélin, +écriture du treizième siècle; autre, n°. 7534, etc. On a cru que le +poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments +dans la <i>Bibliothèque</i> de Du Verdier, <i>loc. cit.</i>, dans le <i>Recueil des +anciens Poëtes français</i>, du président Fauchet, et dans le +<i>Conservateur</i>, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. +557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on +appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien +fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers, +et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un +style différent du sien. Le roman latin des <i>Sept</i> <i>Sages</i> a été +imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de <i>Historia de Calumniâ +novercali</i>. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé +le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de +Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits +qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (<i>Sylloge +Annotationum in Petronium, Helenopoli</i>, 1615, in-8., page 689). Deux ans +après la publication de l'<i>Historiade Calumniâ novercali</i>, il en parut +une version française sous ce titre: <i>Livre des Sept Sages de Rome</i>, +Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le +traducteur, en annonçant que <i>cette translation est nouvellement faite</i>, +prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec +l'ancien <i>Dolopathos</i>, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres +traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le +tout, la Notice de M. Dacier, <i>ub. sup.</i>, p. 560 et suiv.</blockquote> + +<p>C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en +effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat, +on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé +jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien +sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de +modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du <i>Dolopathos</i> +d'Hébers, il y en avait encore dans le <i>Décaméron</i> quatre ou cinq dont +les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace +d'Amiens<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les +anciens conteurs français<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, que l'Italie, qui est si fière de son +Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages, +si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de +Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises +par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> Le Grand +d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé +toutes les bornes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Du <i>Dolopathos</i> français, le trait de la Femme qui veut se +jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui, +dans le <i>Dolopathos</i> est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf, +Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son +Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean, +Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère +Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa +femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une +auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du +Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain +de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de +Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du +provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> <i>Mém. de l'Acad. des Inscrip.</i>, tom. XX, pag. 375, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Dans la Préface de son <i>Recueil des Fabliaux et Contes des +Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles</i>, Paris, 1766, 3 +vol. in-12.</blockquote> + +<p>Dans son Recueil de Fabliaux<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, dès qu'il voit le moindre rapport +entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner +si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur +du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que +Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous +ses griefs<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat, +et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à +Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs +lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa +Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup +que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui +il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour +l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce +marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à +Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit +notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait +autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces +longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez +multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas +alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un +magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> Paris, 1779, 3 vol. in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> Tom. II, pag. 288.</blockquote> + +<p>Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces +emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de +n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui <i>qui s'était +enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée</i>, +j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de +s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur +maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire +que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce +dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres +parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont +il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de +peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie, +qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas +que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a +dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe, +cette autre des anciennes Nouvelles<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>; en voici une prise de +l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une +tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été +assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit +avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de +ces emprunts?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> <i>Novelle antiche</i>.</blockquote> + +<p>Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il +était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre +Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en +propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce +Fabliau<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, mais qu'il l'a tiré du <i>Dolopathos</i> ou du <i>Roman des Sept +Sages</i>. En effet, c'est un des trois contes<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, dont Fauchet et du +Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de +l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons +nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que +Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du +fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté, +il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est +avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>, +que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même +assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand +nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle +environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi +positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons +de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon +Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en +donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit +consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui +donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> <i>Ub. sup.</i>, p. 289.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Journ. VII, Nouv. IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> 1787, in-8., p. 28.</blockquote> + +<p>Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la +princesse Marie, et par ses ordres<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, il recueillit toutes les +traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie +le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il +n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le +recueil de Cent Nouvelles anciennes, <i>Cento Novelle antiche</i><a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, ou le +<i>Novellino</i>, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à +étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des +historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui +semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui; +mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté +encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles, +avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement +du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques +sujets<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques +traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant +point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus +de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des +anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût +particulier de <i>Fiammetta</i>; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes +orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas +une des cent <i>Novelle antiche</i> n'a, ni dans le sujet, ni dans +l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de +nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles. +L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>: les +Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs +savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour +celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché +toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit +anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. +C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une +éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne +dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> C'était ainsi qu'il avait écrit le <i>Filocopo</i> et la +<i>Théséide</i>. Quant au <i>Décaméron</i>, la preuve des ordres qu'il avait +reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans +sa vieillesse, à son ami <i>Mainardo de' Cavalcanti</i>, maréchal du royaume +de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait +promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le +<i>Décaméron</i> de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami: +«Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y +trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos +dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur. +Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en +prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard +pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un +vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y +a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour +m'excuser: Il a écrit en jeune homme, <i>et forcé par des ordres qui +avaient toute autorité sur lui</i>.» (<i>Vita del Boccaccio</i>, p. 161 et +162.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> <i>Libro di Novelle e di bel parlar gentile</i>, etc., imprimé +en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à +la fin du tom. II, p. 574.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la +LXXIIe. du <i>Novellino</i>; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe., +etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Le Grand d'Aussy a pourtant dit,dans son écrit sur les Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour +l'inventeur de ces Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé +dans l'Occident, ce genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme +en beaucoup d'autres choses.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 63.</blockquote> + +<p>Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui +lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont +on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms +de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman +d'<i>Admète</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame +Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche +nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement +conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même +sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous +celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant +pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du +dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi +ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la +fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent +long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces +aventures sont le sujet de la <i>Théséide</i>, poëme que Boccace avait fait +autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y +a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée +et Boccace ne font qu'un.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> <i>Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio</i>, etc. +Firenze, 1742, in-4.</blockquote> + +<p>Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le <i>Décaméron</i> +fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348, +et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de +choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute +avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois +années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout +l'ouvrage<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de +mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait +pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême +jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent +licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse +qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la +faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps. +La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les +idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout +dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image +terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait +sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un +des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le +mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que +contient le <i>Décaméron</i>, il en est peu dont on puisse parler avec +quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque +triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand +peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les +objets qui y sont représentés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en +1352 ou 1353.</blockquote> + +<p>Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom, +</div></div> + +<p>a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient +développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate, +dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible; +la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement +dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste +d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il +suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide +était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si +digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux +ornements de son histoire<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Chez les Romains, Lucrèce, dans le +sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des +tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à +l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à +décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle +d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description +presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le +troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent, +quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses, +décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit +souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses +études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait +sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs +endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; mais il eut sous +les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste +elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son +génie pour trouver les couleurs du tableau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> Liv. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il +lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de +Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait +copiés du premier. <i>Vita del Boccaccio</i>, p. 75, note 1.</blockquote> + +<p>Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit +les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont +vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de +ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons +observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la +campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des +Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils +vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes +chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés +sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les +rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on +avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait +frappés.</p> + +<p>«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect +pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des +funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put. +Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les +poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, +prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait +un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se +retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En +voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches +frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa +s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait +caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus +que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens +et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des +choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on +aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà +ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte +des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de +négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»</p> + +<p>Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un +mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte, +et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre. +Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par +Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois; +mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en +images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis +par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les +rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son +sixième livre et son poëme.</p> + +<p>Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en +poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait +venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi. +Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec +l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité +l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des +circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les +hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la +suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où +restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de +la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.</p> + +<p>«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses +étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se +renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun +malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils +buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et +ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie, +enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous +les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres, +au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand +mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et +de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes +ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de +tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les +nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans +mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les +maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui +fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était +d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre, +abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même. +La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait +et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que +les malades.</p> + +<p>«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la +vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme +dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les +autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne +pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se +permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de +tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait +seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes +odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer +souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de +repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la +puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres +étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils +disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir. +Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant +plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs +propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se +retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais +plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand +ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient +bien encore les abandonnaient à leur tour<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> La plupart de ces traits sont aussi dans la description de +Thucydide.</blockquote> + +<p>«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun +voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou +ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point +qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la +femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à +croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner +leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades, +dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de +secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice +des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros +salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait +d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils +demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en +servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De +cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des +domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme, +quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle +fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service +un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui, +comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait. +Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins +d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause +et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des +habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»</p> + +<p>Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les +temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long +les changements occasionnés par la peste dans la célébration des +funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de +voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches, +la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne +l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le +portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés +de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même. +Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un +très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de +leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on +entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des +bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur +sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement +appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de +plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs +à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à +l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se +fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite +dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la +classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs +corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On +les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus +d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et +le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux +prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois +ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des +premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en +avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni +cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on +ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui +du plus vil bétail.</p> + +<p>«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que +celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les +chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et +malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun +domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se +relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires +ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de +leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler +eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais +s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les +moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les +animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de +l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers +les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la +ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou +cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre, +ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie +terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.</p> + +<p>«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de +grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant +remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de +serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages, +combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien +d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que +Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de +santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs +compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre +monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce +que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs +opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions +modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai +infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants, +quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des +imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après +nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste +même, lorsque Boccace écrivit son <i>Décaméron</i>; et cette cause de +désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps +et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence, +et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.</p> + +<p>L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui +avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris +de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le +talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la +ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien +sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec +les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière +est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un +grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont +pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a +d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques, +encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son +ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce +qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte +toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la +même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur +conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à +faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud, +son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et +dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et +son caractère.</p> + +<p>Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines +livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et +crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant +qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des +seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des +dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières, +souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux; +des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux +miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de +tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur +langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du +goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.</p> + +<p>Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des +matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son +génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses +petites pièces, l'<i>École des Maris</i>, et <i>Georges Dandin</i>, qui est encore +une école des maris, faisait-il du <i>Décaméron</i> un cas particulier. Ce +n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques +comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos +richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même +les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et +surtout dans Boccace.</p> + +<p>Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand +maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour +ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à +les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation +entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter +l'ennui<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin +d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes +qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent +chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont +peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de +passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de +charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance +et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens +qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances +nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de +variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y +reconnaissent, ainsi que dans l'<i>Admète</i> et dans le <i>Ninfale Fiesolano</i> +du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des +recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les +lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite +propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les +paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît +encore aux plans qu'il en a tracés<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> <i>Prose</i>, l. II, Florence, 1549, in-4., p. 89.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe +joyeuse, un lieu nommé <i>Poggio Gherardi</i>; dans le magnifique palais +qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle <i>Villa +Palmieri</i> (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames +(<i>delle Donne</i>), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les +plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv. +X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une +petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y +reposer. (M. Baldelli, <i>Illustrazione III</i>, à la fin de la Vie de +Boccace, p. 285.)</blockquote> + +<p>Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par +les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et +qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue, +c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens +modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a +passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme +de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du +moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au +même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme +on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de +Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et +d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait +donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les +genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il +serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, +Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les +plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes, +il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la +grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours +harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans +expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots +les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de +l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand +une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et +inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art +même à le cacher.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Pag. 80.</blockquote> + +<p>«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, naquit et s'accrut +l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença +à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on +avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les +auteurs florentins étudièrent le <i>Décaméron</i> comme le seul modèle à +imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et +les <i>Prose</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> du Bembo, et l'<i>Ercolano</i> de Varchi, et les +<i>Annotations</i> des Académiciens, et les <i>Avertissements</i> de Léonard +Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la +langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui +lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés +tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre +jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la +composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués +et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les +plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect +son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il +était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli, +d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure +l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa +contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint +de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la +grâce et de la clarté<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, et qui a produit, il est vrai, de +très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de +l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces +écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et +des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie, +souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et +du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les +colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre +à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état +de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un +commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent +précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de +leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes +incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de +philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des +faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans +cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons +aux imitateurs de Boccace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Pag. 90.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont +point d'autre titre que <i>Prose</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet +auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé +que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le +citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.</blockquote> + +<p>Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde. +Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets +d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont +une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se +sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire +de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en +savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du <i>Décaméron</i> tout ce +qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les +imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble +n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la +composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a +donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils +tenaient dans les mœurs.</p> + +<p>Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus +remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets +gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre +choix. <i>Sigismond et Guiscard</i> est un des plus beaux morceaux de ce +versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de +Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard, +amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans +un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce +vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père, +barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir, +forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique +simplicité<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>, et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la +poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur. +Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du +Troubadour Cabestaing<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> et le roman du sire de Coucy, avait quelque +chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la +princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en +écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille +de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en +quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut +tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard +d'Arezzo la traduisit en prose latine<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>; Michel Accolti, son +compatriote, en fit le sujet d'un <i>capitolo</i> ou chapitre en <i>terza +rima</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers +élégiaques latins<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs +d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant, +non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru +devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a +faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront +intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la +littérature anglaise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> + Journ. IV, Nouv. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> + Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée, +Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle +qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que +Manni l'a imprimée, <i>Istor. del Decamer.</i>, p. 308; mais il y a bien plus +d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> + Manni, <i>ub. supr.</i>, p. 247.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> + <i>Ibid.</i>, p. 257.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> + Manni, <i>ub. supr.</i>, p. 264.</blockquote> + +<p>Outre <i>Sigismonde et Guiscard</i>, Dryden a encore imité du Décaméron, +<i>Théodore et Honorie</i>, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les +acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; et <i>Cimon et +Iphigénie</i><a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas +d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces +deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même +l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme +en trois livres, sous le nom de <i>Palémon et Arcite</i>. Il l'a tirée du +vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait +espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais il a été +détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du <i>Décaméron</i> que +Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en +conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom +du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et +Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite +et Palémon sont les deux héros du poëme de la <i>Théséide</i>. Chaucer avait +tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne +connut pas. Il ne connut pas davantage le <i>Filostrado</i>; et voici ce qui +le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé <i>Troïle et +Criséide</i>; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut +écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et +Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros +du <i>Filostrato</i>, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous +les incidents de ce poëme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Au lieu de Théodore, c'est <i>Nastagio degli Onesti</i>; et au +lieu d'Honorie, la fille de messire Paul <i>Traversaro</i>. Journée V, Nouv. +VIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Journ. V, Nouv. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Voyez Préface des <i>Fables ancient and modern.</i>, etc., +Dryden's works, vol., II.</blockquote> + +<p>Dryden s'est encore trompé en parlant de <i>Griselidis</i>, la dernière et la +plus intéressante de toutes les Nouvelles du <i>Décaméron</i>. Celle fable, +dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui +elle parvint à Chaucer<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas +qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire +italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber +dans cette erreur. Dans ses <i>Fables de Cantorbery</i> (<i>Cantorbery Tales</i>), +ouvrage évidemment calqué sur le <i>Décaméron</i> de Boccace, Chaucer a mis +cette Nouvelle sous le titre de <i>Fable du Clerc</i>, parce que c'est un +clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il +fait dire à ce conteur dans le prologue<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>: «Je vais vous conter une +fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles +et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je +prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque, +poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur +l'Italie entière<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit +partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que +Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui +approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue +et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où +l'ami de Boccace venait de lire le <i>Décaméron</i> pour la première fois. Il +était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de cette Nouvelle +de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le +plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la +traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une +copie de sa traduction<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>: peut-être enfin est-ce aux éloges que +Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque +faire du <i>Décaméron</i> et de son auteur, qu'il dut la première idée de +composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est +ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et +s'éclairent mutuellement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Préface des <i>Fables ancient and modern.</i>, etc., <i>ub. +supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>I wol you tell a Tale which that I<br> + Lerned at Padowe of a worthy Clerk,<br> + As preved by his wordes and his werk:<br> + He his now ded and nailed in his cheste,<br> + I pray to God so yeve his soule reste.<br> + Franceis Petrark, the Laureat poete<br> + Highte this Clerk, whose rethoric swete<br> + Enlumined all Itaille of poetrie</i>; etc. +</div></div> + +<p>Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe, +critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou +<i>proœmium</i> (<i>a proheme</i>), où il fait une description inutile du +Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du +Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description +d'impertinente (<i>me thinketh it a thing impertinent</i>); elle n'est point +dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y +fit en la traduisant. (Voyez <i>Fr. Petrarchœ sp. Basil</i>, 1581, in-fol., +p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le <i>Publiciste</i> (24 +octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire +allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui +n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait +composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du <i>Décaméron</i> de +Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre +fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui +règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec +lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre +autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais: +<i>Multæ sunt mansiones in domo patris mei</i>. Je crois cependant que +Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus +encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui +inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en +eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None, +rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en +personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses +lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle +savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une +goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces <i>peintures de caractères</i>, ou +plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et +allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si +ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait +le droit de les en blâmer.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de +poésie, l'Italie entière.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Voyez tom. II, p. 431.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette +conjecture en certitude.</blockquote> + +<p>Du <i>Décaméron</i> de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de +patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de +Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur +tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le +même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait +avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à +éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont +embrouillée<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que +Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux +manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu +connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue +depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent +usage<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière +simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à +lui qu'elle appartient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire +(Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur +Rabelais, <i>Griselidis</i> était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la +bibliothèque de M. Foucault, intitulé le <i>Parement des Dames</i>, et que +c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son +<i>Illustratione del Boccaccio</i>, en a restitué l'honneur aux Français.» +Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat. +Il dit (<i>Istor. del Decamerone</i>, p. 603): «Le fait a été regardé comme +véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un +ancien manuscrit intitulé le <i>Parement des Dames</i>, de la bibliothèque de +M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note, +Bouchet, <i>Annal. d'Aquitaine</i>, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore: +«Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire +comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que +dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par +un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de +Bergame, qui, dans son <i>Supplément des Chroniques</i>, s'exprime ainsi: «Ce +trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve +écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet +ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de +Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que +Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière +analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même +question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc +toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce +Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre +moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de +quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de <i>Supplément des Chroniques</i>, +à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit +recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques, +et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473. +(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le <i>Décaméron</i> de +Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions +n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les +connaissait point. Son <i>Supplément des Chroniques</i> ne fut publié +lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style +et le peu de critique de l'auteur (Tirab., <i>loc. cit.</i>), il a été +réimprimé un assez grand nombre de fois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Voyez ci-après, note 4.</blockquote> + +<p>Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la +Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de +Grisélidis<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est +peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit +la même que le Fabliau <i>des Deux bons Amis</i><a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Boccace n'y a fait, +selon lui, que <i>quelques légers changements</i>. Il en a fait de bien +importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à +leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien, +l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et +plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une +origine orientale<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a +sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant +d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point +d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec +profusion dans Boccace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Journ. X, Nouv. VIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.</blockquote> + +<a name="n4" id="n4"></a> +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> M. Chénier est du même avis, dans son <i>Discours sur les +anciens Fabliaux</i>, imprimé dans le <i>Mercure de France</i>, au commencement +de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la +Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer +ardemment la publication.</blockquote> + +<p>Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat +d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain +envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient +éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près +d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais +il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le +sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses +parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus +convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par +un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les +volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là, +commence une seconde action, suite et complément de la première. +Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à +Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner +à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se +déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le +plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et +ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé +d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par +la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, se fait +connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave, +devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le +coupable lui-même pour l'amour d'eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> <i>I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion +di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola</i>, etc. Bocc., <i>loc. +cit.</i></blockquote> + +<p>Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue +passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de +Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis, +dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de +plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il +le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux +violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux +deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où +la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent +dans le <i>Décaméron</i> entier, et par conséquent dans toute la littérature +italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare, +de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces +grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent +encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un +ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui +de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le +savant Beroalde<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>; elle le fut encore par un jeune cardinal, +petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. +Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais +ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la +poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les +produisant au grand jour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Voyez sa traduction, Manni, <i>Stor. del Decamer.</i>, p. +562.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Le cardinal <i>Ruberto Nobili di Montepulciano</i>, V. <i>ib.</i>, +p. 583.</blockquote> + +<p>Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie +de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il +avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé +entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle +de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes +contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur +Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le +parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>, +est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait, +par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui +paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses +plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de +graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne +m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme +ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que +le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis, +décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre +patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une +époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une +dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la +précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de +sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même, +j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même, +toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de +la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais +l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on +avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit, +qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent +pas notre langue<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne +traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Voyez <i>Fr. Petrarchœ opera</i>, p. 540.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que +Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de +Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte +populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui +ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien +des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à +vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être +écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre +ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a +de plus fort.» <i>Ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié, +d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les +libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne +ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se +bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une +franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes +femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes +gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et +une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même +qu'elle n'était pas dans les mœurs. Ces libertés attaquaient souvent des +objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles +blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la +pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les +prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines +diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais +principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs, +aussi étendues que violentes, dans divers endroits du <i>Décaméron</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>: +je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et +qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses +que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands +hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était +pas tout-à-fait conforme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III, +etc.</blockquote> + +<p>Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première +Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra +dans la première un coquin de <i>Ser Ciappelletto</i>, scélérat impénitent et +endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de +confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise, +et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce +dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession +hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots, +plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la +seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses +rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend +le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le +Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils +sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que +celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami +craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage; +mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis +le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans, +un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand +scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout +au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends, +dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous +les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre +religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur +génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans +cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus +respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement +et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en +parlons plus.</p> + +<p>Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un +autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent. +Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane, +ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine +l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui +dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague +du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille, +et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait +laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté +et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit +de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau +parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également +vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il +aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la +préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si +parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même, +ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses +fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père +mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour +preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui +embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait +le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle +l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données +aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa +loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question +est encore indécise comme celle des trois anneaux.</p> + +<p>L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là +d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être +celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et +la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions +comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le +pays où le <i>Décaméron</i> parut, ce langage devait exciter un grand +scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs +autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie, +mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru +leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en +le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme +s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais, +contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un +très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi +orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de +lectures sur le <i>Décaméron</i>, où il s'est proposé de le justifier +pleinement<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la +première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il +est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et +combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit +mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage, +dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des +ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement +répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans +différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas +manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde +Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de +Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et +presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi +que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en +être les soutiens?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé, +<i>Hist. du Décamér.</i>, pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag. +433 à 453. M. Baldelli nous apprend, <i>Illustrazione IV</i>, pag. 322, que +l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu +communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de +Boccace, dont je donne ici l'abrégé.</blockquote> + +<p>La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus +graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que +Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de +ce livre <i>Des trois Imposteurs</i> qui a fait tant de bruit dans le monde, +sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de +cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une +indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu +l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier +juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans +l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les +siennes<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa +brillante et merveilleuse éloquence<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Ses vives et fréquentes +sorties contre les moines<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a> et la peinture qu'il a souvent faite de +leurs bons tours<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a> l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes +consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il +croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses +plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes +que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même +sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas +le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne +tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que, +s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 82, note I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> <i>E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per +opera della sua miraculosa eloquenza</i>. M. Baldelli, <i>ub. supr.</i>, p. +330.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Surtout dans la violente invective de <i>Tedaldo degli +Elisei</i>, Journ. III, Nouv. VII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv. +I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas, +Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, <i>ibid.</i>, Nouv. X, etc.</blockquote> + +<p>Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques. +Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses +Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> vient, au +nom du baron messire Saint-Antoine<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, patron de son couvent, +recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de +Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera +voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de +la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il +portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un +perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>. +Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le +tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons +à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant +l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de +lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit +remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du +tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et +se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait +de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les +reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite +les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi +sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François, +un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages +en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le +diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de +quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille, +un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la +plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui +avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont +été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une, +tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement +pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la +plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois, +c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a +voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est +le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur +apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes +ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et +donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les +toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa +main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les +voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires. +Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde. +Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence +d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne +lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> <i>Frate Cipolla</i>, Journ. VI, Nouv. X.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> <i>Del barone messer S. Antonio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> <i>Perciò che ancora</i>, dit Boccace avec son éloquence +accoutumée, <i>non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte, +trapassate in Toscana</i>, etc.</blockquote> + +<p>Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>, +à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut, +dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins +qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y +laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables +toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu +d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la +forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits, +dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manœuvres de ceux +qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion +les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa +manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec +l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force +contre de semblables impostures<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et +qui remplissent vingt grandes pages in-4. (433 à 453) de son livre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> M. Baldelli, <i>ub. supr.</i>, p. 334.</blockquote> + +<p>Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs, +le <i>Décaméron</i>, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième +siècle<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>, circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent +à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie +vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on +croit de Florence<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, une seconde à Venise, l'année suivante, une +troisième meilleure à Mantoue deux ans après<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, et, depuis lors, un +grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les +déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les +éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus +en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole +échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes +dans la place publique les <i>Décamérons</i>, les Dantes, les Pétrarques et +tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les +brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a +rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> 1353.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur, +in-fol., en caractères inégaux et mal formés.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> <i>Mantova, Petr. Adam de Michaelibus</i>, 1472, in-fol. C'est +cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les +anciennes.</blockquote> + +<p>Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se +succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun +d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en +éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de +quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, la corruption du +texte paraissait sans remède: les Juntes<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>, les Aldes eux-mêmes<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> +firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes +lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui +honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions +les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et +produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par +les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle, +tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de +fort savants<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> qui prétendirent corriger le texte à leur manière et +ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de +Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et +celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y +eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze +ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que +l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer +ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus +parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et +sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il +consentit à des arrangements.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Tels, entre autres, que <i>Niccolò Delfino</i>, patricien de +Venise, 1516, Venise, <i>Gregor. de' Gregori</i>, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Firenze, <i>Filippo di Giunta</i>, 1516, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> Venezia, <i>Aldo</i>, 1522, in-4. Cette édition est la +meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de +1527.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Tels que le <i>Dolce</i>, dans les trois éditions de +<i>Giolito</i>, Venise, 1546, 1550 et 1552; le <i>Ruscelli</i>, Venise, 1552, +etc.</blockquote> + +<p>Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle. +Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de +Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le +grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie +de Florence, qu'il chargea de faire au <i>Décaméron</i> les corrections qui +seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde +Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un +dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet +exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils +jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la +discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces +trois personnages. Le <i>Décaméron</i>, mutilé par leurs censures, fut +renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés, +passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages +censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec +Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et +très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à +Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette +correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le +prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans +après<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>; c'est l'édition dite <i>des Députés</i>. Elle est plus conforme +que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs +ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent +bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en +prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les +endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y +avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde +correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte +V, il fut expressément porté que le <i>Décaméron</i> serait corrigé de +nouveau: ce qui fut exécuté en 1582<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, et ne satisfit pas davantage. +Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper. +Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et +en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les +corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces +premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies. +Vouloir faire du <i>Décaméron</i> un livre entièrement orthodoxe, un livre +dont on puisse dire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + La mère en prescrira la lecture à sa fille, +</div></div> + +<p>est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> En 1573.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> Le grand duc François Ier. confia cette correction à +<i>Leonardo Salviati</i>, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et +formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des +libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort, +il n'échappa point à la critique, et <i>Boccalini</i> ne l'épargna pas dans +sa <i>Pietra di Paragone</i>; mais <i>les Avvertimenti della lingua sopra il +Decamerone</i>, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont +un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue. +Sur toutes ces vicissitudes que le <i>Décaméron</i> a éprouvées, voyez le +livre de Manni, <i>Istoria del Decamerone</i>, part. III, p. 628 et suiv.</blockquote> + +<p>Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de +l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M. +Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que +les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la +langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec +un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a +peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de +reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition +générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre +auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit +encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs +et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les +personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de +traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> <i>Vicende della Letteratura</i>, l. II, cap. 13.</blockquote> + +<p>Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût +que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que +Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent +de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est +permis de tout lire, on peut faire du <i>Décaméron</i> une de ses lectures +favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des +mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à +l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les +vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de +tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes, +d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on +peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait +à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production +variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de +narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité, +de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit +nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à +l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XVII.</h3> + +<p class="mid"><i>État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du +quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études +particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans +le genre du</i> Décaméron; <i>grands poëmes à l'imitation de celui du Dante; +dernières observations sur le quatorzième siècle</i>.</p> +<br> + +<p>Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si +générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation +des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la +langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent +presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres +écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient +eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs +disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se +perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes +d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué +l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, l'Arabe +Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient +l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la +théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les +Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés, +les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent +découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la +quantité des autres semblaient aller toujours croissant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> <i>De sui ipsius et multorum ignorantià</i>.</blockquote> + +<p>Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres. +«Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science; +aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et +bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous +n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres +inutiles<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne +cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les +promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des +grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités +des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs +des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette +célèbre école, en nomme un assez grand nombre<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Les auteurs italiens +lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>; mais ceux dont il parle +et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en +sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, aussi profondément +inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup +perdu à ce qu'ils le fussent toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> <i>De Remed. utriusq. fortunæ</i>, liv. I, Dial. 46.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et +directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis; +Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques, +qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre, +etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Voyez Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, l. +II, c. I.</blockquote> + +<p>Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on +ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était +toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par +ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les +Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la +Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre +part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de +là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire +XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il +quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son +retour<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI +détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur +avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et +lui opposèrent l'anti-pape Clément VII<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>, source de ce grand schisme +qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume +de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu +Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le +reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat, +et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par +un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle +s'était souillée dans sa jeunesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le +27 mars 1378.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Robert, cardinal de Genève.</blockquote> + +<p>Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui +l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de +cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un +des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore +mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui +qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison +funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il +fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant +déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal. +Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué +d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre +au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna +François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour +se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les +immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr, +en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces +immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de +lui donner place dans cette immense collection<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Tiraboschi, avec sa +bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi, +il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût +en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je +ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont +il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts +pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes +doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.» +Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage +Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Vol. XI, 10 juin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, p. 128.</blockquote> + +<p>Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis +Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant +encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et +des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie +qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après +avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré +de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa +patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de +disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée +dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps, +mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était +méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les +théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs +de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre +des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison +que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi +dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de +Duraz<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife +intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé +pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si +cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six +d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour +échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit +arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux +Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain +ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se +promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>: +l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content +d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à +s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses +cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez +vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut +massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette +tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq +des cardinaux, y compris Louis Donato<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>. Il eût été plus heureux, +s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa +théologie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 130.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> V. <i>Abrégé de l'Hist. ecclés.</i>, Berne, 1767, vol. II, an. +1385.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Voy. <i>Abrégé de l'Hist. ecc.</i> etc. Voy. aussi <i>Abrégé +chronologique de l'Hist. ecclés.</i> Paris, 1751, vol. II, même année.</blockquote> + +<p>La fin non moins déplorable du poëte astrologue, <i>Cecco d'Ascoli</i>, et +les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne +détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois, +nommé <i>Andalone del Nero</i>, qui se rendit célèbre par ses connaissances +en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul +dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le +faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris +de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son +Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle <i>son vénérable +maître</i><a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>, et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des +astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans +l'éloquence. On a de lui un Traité latin <i>de la composition de +l'astrolabe</i>, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la +Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des +planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements +astrologiques<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>, qui n'a jamais été ni publié ni traduit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Liv. XV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> <i>Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphœra, +Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica</i>. Catal. des +Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.</blockquote> + +<p>Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande +réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on +appela <i>le Sage</i>, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des +rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec +distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait +prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de +mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan +qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en +français<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son +siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, <i>le Trésor +de la cité des dames</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>, et quelques autres ouvrages français en +prose et en vers<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la +France par ses écrits.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le <i>Recueil de +l'Acad. des Inscript.</i>, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été +publiée par l'abbé Lebeuf, <i>Dissert. sur l'Hist. de Paris</i>, t. III, p. +103.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> Imprimé à Paris en 1497.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> J'ai parlé du <i>Trésor de la Cité des Dames</i>, au sujet du +jurisconsulte <i>Giovonni d'Andrea</i> et de sa fille <i>Novella</i>, t. II, de +cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>On l'a dit avec vérité,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Quand un roi veut le crime, il est trop obéi. +</div></div> + +<p>Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la +folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait +l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour +cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie, +d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres +astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure +qu'ils prédisaient aux autres<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Leurs noms ont été soigneusement +recueillis<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>, et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de +leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et +dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de +Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques, +<i>plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué +plusieurs grands personnages</i><a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, telles encore que les prédictions +faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi +d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les +Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de +Bourgogne<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs +charlataneries et de leurs bévues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Voy. <i>Catalogue des principaux Astrologues</i>, etc., rédigé +par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé +Lebeuf, <i>Dissertat sur l'Hist. de Paris</i>, t. III, p. 448 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Ibid., p. 451.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> Voy. <i>Catalogue des principaux Astrologues</i>, etc. etc.</blockquote> + +<p>On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le +géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit +aussi donner le nom de Paul de l'<i>Abbaco</i>. Il ne se bornait pas à +connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de +ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements +étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en +France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans +son pays même<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>; et +cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Par ce +testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés +dans un couvent de Florence<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>, que les moines en eussent une clef, +sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se +trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans +cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces +clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui +existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce +jugement<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> <i>Uomini illustri Fiorentini</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Mehus, <i>Vit Ambros. Camaldul</i>, p. 194; Manni. <i>Sigili</i>, +t. XIV, p. 22, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a>: La Sainte-Trinité.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Manni, <i>loc. cit.</i>, et Mazzuchelli, notes sur Philippe +Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à +Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et +qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.</blockquote> + +<p>Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on +trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant +l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se +moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages +publiés, soit dans ses lettres<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. Mais c'étaient des paroles jetées +au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné, +pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût, +pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des +alchimistes<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre, +très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Voy. surtout une Lettre à Boccace, <i>Senil</i>, l. III, ép. +I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Voy. <i>De Remed. utr. fortunæ</i>, l. I, Dial. III.</blockquote> + +<p>L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme +l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance. +La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre; +mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à +ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et +amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni +alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession +l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au +premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement +admirées<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise, +Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles +produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres +professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique. +Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs +ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était +de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent +à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui +paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les +autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le +restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui +ait été écrit depuis les anciens<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Ce traité servait encore de texte +et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort. +Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir +donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie, +qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles +expériences, et écrit dans son sein<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t. +II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation, +<i>Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let.</i>, t. XX, p. 440, où il a +confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi +a redressées, t. V, p. 177 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Voy. Freind, <i>Histor. Medic.</i>, et M. Portal, <i>Histoire de +l'Anatomie</i>, t. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> Le <i>Traité d'Anatomie</i> de Mondinus a eu plusieurs +éditions citée par M. Portal, par Fabricius, <i>Bibl. med. et inf. +latin.</i>, vol. V, etc.</blockquote> + +<p>Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement +de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande +réputation. Pierre <i>Crezcenzio</i> écrivit, dans un âge fort avancé, sur le +premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au +treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête +et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en +médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus +particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré +de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des +simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre +et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires +publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.</p> + +<p><i>Crezcenzio</i> s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des +dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les +villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient +dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et +militaires, sous le titre de capitaines ou de <i>podestà</i>. Elles +exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de +loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui +jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque +pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces +magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne, +fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des +assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que +<i>Crezcenzio</i> parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice +aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages +conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des +sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les +procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier. +Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses +observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé +en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut +près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin +de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> <i>Vita di P. Crezcenzio</i>, en tête de la traduction ital. +de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8.</blockquote> + +<p>Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de +Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations. +Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être +encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la +connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne, +que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un +grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour +exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les +engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre +superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles +les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien +ajouter<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre +raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la +végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne +ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des +distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin, +fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à +<i>Crezcenzio</i> lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis +qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son +perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où +l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le +père Bartoli<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, on reconnaît à la perfection de son style qu'il est +du siècle où l'on écrivait le mieux<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> M. Corniani, <i>I Secoli della Letter. ital.</i>, t. I, p. +178.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> À la fin de la préface du petit Traité de critique +grammaticale, intitulé: <i>Il Torto ed il dritto del non si può</i>, qu'il a +donné sous le nom de <i>Ferrante Longobardi</i>, Rome, 1655, pet. in-12.</blockquote> + +<a name="n5" id="n5"></a> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> La première édition de l'ouvrage latin est de 1471, +Augsbourg, in-fol., sous ce titre: <i>Petri de Crescentiis ruralium +commodorum</i>, lib. XII, <i>Augustœ vindeticorum</i>, etc. La traduction +italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi +in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605, +et de Naples, 1724, 2 vol. in-8.</blockquote> + +<p>La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome, +était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de +faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y +distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme +n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités +de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait +inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la +poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui +reçut dans ce siècle des honneurs presque divins<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Astre et lumière +des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des +aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon +l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on +ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses +immenses travaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.</blockquote> + +<p>Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato, +dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du +droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite +à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de +l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26 +ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres. +Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui +déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur +Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter +à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université +naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres. +L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter +dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont +pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que +Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec +Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Il ne jouit pas +long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon +l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa +vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses +connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant +justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge +sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il +introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui +nuisirent, dit ce critique judicieux<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>: possédant toute la misérable +science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les +sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du +péripapéticisme, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> De Sade, <i>Mém. pour la Vie de Pétrar.</i>, t. III, p. 409.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> <i>De origine juris civilis</i>, l. I, §. 164.</blockquote> + +<p>La vaste compilation des œuvres de Barthole contient quelques Traités de +droit public, tels que ceux <i>des Guelphes et des Gibelins</i>; <i>de +l'Administration de la République</i>; <i>de la Tyrannie</i>, etc. On y en +trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à +faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant +J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. +<i>Cacodœmon</i> comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de +toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de +la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à +comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain, +pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première +fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la +supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le +Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes +en étant exclues, selon le Digeste <i>De postulatione</i>: de plus, il la +déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi <i>De +appellatione</i>. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont +admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition +du paragraphe I, <i>De fœminis</i>, etc., et que le genre humain est +précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa +propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre +<i>Priorem</i>, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée, +<i>Cacodœmon</i> produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain, +comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une +infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui +dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge +prononce la sentence d'absolution <i>formiter</i>, séant <i>pro tribunali</i>, au +parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le +palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations, +procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite +sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain +public de la cour céleste<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> <i>Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C. +inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ</i>, p. 165 et +suiv. du livre intitulé: <i>Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus</i>, +Lyon, 1568.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> <i>I secoli della Letter. ital. di Giamb.</i> Corniani, t. I, +p. 436.</blockquote> + +<p>Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde, +fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette +rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des +écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec +eux que d'y croire<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis +à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande +admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif, +brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il +avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement +et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère +laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus +utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que +l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans, +et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son +maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, et Mazzuchelli, <i>Scrit. +ital.</i></blockquote> + +<p>C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que +nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles +parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du +Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de +cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent +XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se +forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est +pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire +littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le +premier modèle de ces <i>Bibliothèques universelles</i>, et de ces +<i>Dictionnaires des hommes illustres</i>, qui se sont tant multipliés +depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette +espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Photius n'avait +traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume +de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et +profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets, +depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet +ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux +titre: <i>De originibus rerum</i><a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, que l'auteur ne lui avait point +donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de +Venise<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, porte celui-ci: <i>De viris illustribus</i><a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, qui lui +convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on +appelle une <i>Bibliothèque</i>. Les auteurs y sont rangés par ordre +alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que +permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail, +on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible +qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs, +mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il +paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de +ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le +premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment +un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les +premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de +l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si +remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage. +Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une +nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni +personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans +utilité<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 322.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Le titre entier du livre imprimé est: <i>De Originibus +rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense</i>, Venet., 1547.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Dans celle de S. Jean et S. Paul (<i>di SS. Giovanni e +Paolo</i>).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Le titre entier de ce manuscrit est, après le <i>Proemium</i>: +<i>Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico +veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> Voy. Maffei, <i>Verona illustr.</i>, part. II, p. 115, et +Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.</blockquote> + +<p>Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres +historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et +de son père<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>, composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire +littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et +n'écrivit que les <i>Vies des hommes illustres de Florence</i>. Le comte +Mazzuchelli en a publié pour la première fois<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, non le texte +original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec +d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour +expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait +occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il +mourut peu de temps après. Les titres d'<i>Eliconio</i> et de <i>Solitario</i>, +que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes +illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques +fonctions honorables<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>, il s'était ensuite entièrement livré aux +lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier +auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de +Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire +politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux +Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est +considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des +différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus +ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu +utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires +avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de +tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur +du Dante, <i>Benvenuto da Imola</i>. On a de lui, sous le titre de <i>Liber +Augustalis</i>, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César +jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse +et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de +l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses +œuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Landolphe +Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on +dit de la noble famille des Colonne<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, écrivit, entre autres +ouvrages, un <i>Breviarum historiale</i>, qui a été imprimé en France<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>, +et Français <i>Pipino</i> ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des +rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des +premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant +lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains, +il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers +qu'on ne trouve point ailleurs<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Muratori n'a inséré dans sa grande +collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. +Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui +peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé +le nombre. On y distingue les deux <i>Cortusi</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>, continuateurs de +l'histoire de Padoue, commencée par <i>Albertino Mussato</i> dont nous avons +parlé dans un précédent chapitre<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, mais qui restèrent fort +au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; <i>Ferreto</i> de +Vicence<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, l'un des meilleurs historiens de ce temps; <i>Calvano +Fiamma</i> de Milan<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>, qui ne lui est point inférieur; Jean de +<i>Cermenate</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, émule et compatriote de <i>Fiamma</i>, et plusieurs autres. +Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les +bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à +perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il +termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de +1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> En 1747.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy. +Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4., tout à la fin du +volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 318.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> À Poitiers, en 1479.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 319.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. IX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> <i>Guglielmo Cortusio</i> et <i>Albrighetto Cortusio</i>, son +parent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> Tom. II, p. 305.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. IX, p. 935.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> Auteur du <i>Manipulus Florum, ibid.</i>, vol. XI, p. 533.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, vol. IX, p. 1223.</blockquote> + +<p>J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je +n'oublierai pas ici, <i>Marino Sanuto</i>, noble vénitien, qui ne fut pas, à +proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un +ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les +événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage +d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de +Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre <i>Secretorum +fidelium crucis</i>, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les +mœurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour +les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de +ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour +venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs +états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les +présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des +cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits; +il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages +importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an +1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois, +par Bongars, dans le <i>Gesta Dei per Francos</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. C'est un des plus +curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé +comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle, +et même des siècles antérieurs<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> Foscarini, <i>Letteratura Veneziana</i>, p. 417.</blockquote> + +<p>À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la +poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé, +on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore +mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini +de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie +qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça +surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien +contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de +ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que +plaisants. «Jamais, écrit-il<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>, ce que dit Horace ne fut plus vrai +qu'à présent:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> <i>Famil.</i>, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth. +impér., n°. 8568; <i>Mém. pour la Vie de Pétr.</i>, t. III, p. 243.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<i>Scribimus indocti doctique poemata pessim.</i> +<p class="i20"> (Ep. I, l. II. v. 117.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux +être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des +autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des +épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie: +mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne, +d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend +pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je +reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds +pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme, +je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait +encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que +pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne +connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des +plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile +et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les +maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que +d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste, +autrefois si rare, est commune à présent, etc.»</p> + +<p>On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on +accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette +langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine +connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait +aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un +amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin. +C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au +Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite +de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa +jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même +triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin +sans doute de regarder comme son égal. On le nommait <i>Zanobi da Strada</i>. +Philippe<a name="n6" id="n6"></a> Villani l'a placé parmi les <i>illustres Florentins</i>; mais si la +couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait +alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque +célébrité que par cette couronne même.</p> + +<p>Zanobi était fils du célèbre grammairien <i>Giovanni da Strada</i>, qui avait +été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état +que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le +connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première +cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile, +Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi +quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait +obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu +honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et +bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié, +qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses +lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur +Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui, +de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe. +Mathieu Villani, dans son histoire<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, fait mention de cette +cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit +publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de +l'empereur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> L. V, ch. 26.</blockquote> + +<p>Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation +de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque +s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis +particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque +sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui +lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette +espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de +ses écrits<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge +et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait +pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas +pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit, +mais des mœurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte +fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de +secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>; mais il ne la +posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361, +âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains +de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de +Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. +L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans +que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les +Florentins résolurent<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a> d'élever, aux frais du trésor public, de +magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils +y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour +lui comme pour tous.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> <i>Invect. in Med.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> En 1359.</blockquote> + +<a name="n7" id="n7"></a> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de +la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du +reste de cette ancienne traduction est inconnu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> En 1396.</blockquote> + +<p>Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle. +On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans +entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues +d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces +noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de +François <i>Landino</i>, fils d'un peintre qui avait alors quelque +réputation, et parent de <i>Landino</i>, célèbre commentateur du Dante. Il +était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la +petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>, à sentir +le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par +quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant +qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur +de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant +de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des +progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les +instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était +émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et +de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus +habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des +instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de +tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement +couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes +l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> <i>Vite d' illustri Fiorentini</i>, p. 84.</blockquote> + +<p>François <i>Landino</i> n'était pas seulement musicien, il était aussi +grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui +fit donner le surnom de <i>Francesco degli Organi</i>, et c'est ainsi qu'il +est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies +italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; le style n'en +est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> Voy. Mehus, <i>Vita Ambrog. Camald.</i>, p. 324. Ces vers sont +intitulés: <i>Versus Francisci organistœ de Florentiâ</i>.</blockquote> + +<p>L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement +comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se +trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est <i>Lino Coluccio Salutato</i>. +<i>Coluccio</i> est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms +des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur +vie: De <i>Niccolo</i>, on fait <i>Niccoluccio</i>, petit Nicolas; on retranche +ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste <i>Coluccio</i>, qui +ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, <i>Lino</i>, +semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; <i>Niccolo</i>, +<i>Niccolino</i>, <i>Lino</i>; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation +de noms antiques qui était alors commune parmi les savants<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>. +<i>Coluccio Salutato</i> était né en Toscane<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> en 1330. Son père, qui +était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut +exilé, et se retira à Bologne. Le jeune <i>Coluccio</i> y fut élevé; il +annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature; +mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son +père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et <i>Coluccio</i> +quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie. +On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de +revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il +était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François <i>Bruni</i> dans +la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est +probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à +Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et +épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. La +réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les +offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des +rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes +les espérances de fortune la place de chancelier de la république de +Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement +pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour +si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la +république, disait qu'une lettre de <i>Coluccio Salutato</i> lui faisait plus +de mal que mille cavaliers florentins<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. V, p. 492.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de +Pescia.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine +du château où il était né. Tiraboschi, <i>ub supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il +trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et +à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet +continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était +possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour +tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les +auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de +son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents +que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous +avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses +autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la +nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose +et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était +alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et +continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé +de lui en prose latine, outre ses lettres<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>, qu'un Traité <i>de la +noblesse des lois et de la médecine</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Les bibliothèques de Florence +en possèdent en manuscrit plusieurs autres<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>; la plus grande partie +des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié +quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens +et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce +qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la +traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé +Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le +Camaldule<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>. <i>Coluccio</i> mourut en 1406, âgé de soixante seize ans. +Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur +la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait +été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais, +l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut +décernée qu'après sa mort<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. Elle fut posée sur son cercueil, et les +honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent +au tombeau un cadavre insensible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un +donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que +la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et +des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence, +1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du +modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement. +Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de <i>Coluccio</i>, par Philippe Villani, p. +<span class="sc">xxiii</span>, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un +n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils +contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie +est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> <i>De Nobilitate legum ac Medicinœ</i>. Venise, 1542.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497; +Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, <i>Vit. Ambr. +Camald.</i>, et dernièrement M. J. B. Corniani, <i>I secoli della Letter. +ital.</i> t. I, p. 413.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de +plusieurs autres pièces inédites du même auteur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 496.</blockquote> + +<p>Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable +que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par +l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde +le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens +qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent +eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a> rangent dans cette classe +la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se +distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par +leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose, +parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte +Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des +saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant, +elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale +et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son +éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra +dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas +l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à +lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la +fleur de l'âge<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a> en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un +style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si +vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir +pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du +langage. <i>Girolamo Gigli</i>, savant Siennois, qui donna, en 1707, une +édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un +vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y +donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements +les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant. +L'impression de ce <i>Vocabolario Cateriniano</i> était fort avancée, quand +tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII, +l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et +ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de +l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de +la littérature italienne<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>, traité comme coupable, non-seulement de +lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>. Si les vers de sainte +Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de +pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le +quatrième volume de ses Œuvres<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>, et où l'on trouve moins de génie +que de ferveur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> <i>Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni +poesia</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> À trente-trois ans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> M. Giamb. Corniani, <i>I secoli della Letter. ital.</i>, t. I, +p. 388.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> Le <i>Vocabolario Cateriniano</i>, qui fut alors lacéré et +brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis, +sous le faux titre de <i>Manille</i>, et sans date, in-4., avec un +Supplément qui le complète. Gamba, <i>Testi di Lingua</i>, p. 88.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> Pag. 341; elle commence ainsi: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>O Spirito santo, vieni nel mio core<br> + Per la tua potenzia traila a te, Dio</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style +de Pétrarque est <i>Buonaci corso da Montemagno</i>. Il y en eut deux de ce +nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un +seul. Le chanoine <i>Casotti</i> découvrit le premier qu'ils étaient deux, et +donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>, +avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille +des <i>Montemagno</i>. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle +avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. <i>Buonaccorso</i> +l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la +douceur et de la grâce. Gravina<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a> le loue d'avoir approché de +Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir +et la variété des sentiments. Le <i>Tassoni</i>, dans ses considérations sur +Pétrarque, compare souvent des vers de <i>Montemagno</i>, avec ceux de ce +grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit +pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de +Pétrarque<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>, soit imité du premier de <i>Montemagno</i><a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>; mais +lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est <i>Montemagno</i> qui a été +l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses +preuves. Plusieurs autres sonnets de <i>Buonaccorso</i>, sans avoir la même +ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on +pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil +ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de <i>Montemagno</i> +le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en +poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de +goût, pour se faire un assez grand nom.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8, +par <i>Nicolo Pilli</i> de Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de +<i>Cino</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> <i>Della ragione Poetica</i>, l. II, §. 29 et 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> <i>Era il giorno che al sol si scolorano</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> <i>Erano i miei pensier ristretti al core</i>.</blockquote> + +<p>Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut +même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à +sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le +zèle. Il se nommait <i>Zenone de' Zenoni</i>. Son poëme, qu'il intitula: +<i>Pietosa fonte</i>, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le +savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses +<i>Deliciœ eruditorum</i>, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il +avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les +expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop +nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de +quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> Lami, <i>loc. cit.</i>, au commencement de l'avis au lecteur.</blockquote> + +<p>Le même volume est terminé par une <i>canzone</i> sur ce même sujet de la +mort de Pétrarque<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son +auteur est <i>Franco Sacchetti</i>, auteur justement célèbre à d'autres +titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque +dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans +sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures, +après celles du <i>Décaméron</i>, quoique loin encore de les égaler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> Elle a pour titre: <i>Morale di Franco Sacchetti da Firence +per la morte di M. Francesco Petrarca</i>.</blockquote> + +<p><i>Franco Sacchetti</i>, né à Florence, vers l'an 1335<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, d'une famille +ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça +de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il +composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de +Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre. +Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa +tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics, +dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des +tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en +vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune <i>Sacchetti</i> +pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la +morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets +qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que +la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite, +puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On +lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du +lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à +la façade du palais des prieurs<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>. Il fit ce distique remarquable par +sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Corona porto per la patria degna<br> + Acciocchè liberta ciascun mantegna</i>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le +titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> Aujourd'hui le <i>Palazzo Vecchio</i>. +</blockquote> + +<p><i>Franco Sacchetti</i> fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à +Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea +aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et +à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous +états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont +il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans +une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, <i>Giannozzo +Sacchetti</i>, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379. +L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les +frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés +rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs +(magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges +de magistrature. <i>Sacchetti</i> fut seul excepté de cette disposition +sévère, et cela, dit l'historien <i>Ammirato</i>, parce qu'il était tenu pour +homme de bien, <i>per esser tenuto uomo buono</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>; mais cette faveur ne +put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies +graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus. +Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il +voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups +de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à +Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le +manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se +sentit long-temps de cette chute.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> <i>Stor. fiorent.</i>, l. XIV.</blockquote> + +<p>Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés +par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par +les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa +par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans +la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de +la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de <i>Franco +Sacchetti</i>, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et +lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au +milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de +cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des +consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant +aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il +mourut peu d'années après la fin de ce siècle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. C'était un homme +d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité +de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans +presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le +plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non +seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue +faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les +premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait +parfaitement. Dans un manuscrit où ses <i>madrigali</i> et ses ballades, +portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit +plusieurs fois, écrit en marge, le sien même<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>. Ce n'est pas +seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses +poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais +on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un +sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le +premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure +par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du +sonnet signifie à peu près<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Malheureux! si je pense encore<br> + Au peu qu'a gagné par ses vers<br> + Le grand Pétrarque auprès de Laure,<br> + Aux longs tourments qu'il a soufferts...<br> + Je frémis, je me sens de glace:<br> + J'écris pourtant, et le temps passe. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> Bottari, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> <i>Intonata per Francum Sacchetti</i>, ou <i>Francus dedit +sonum</i>. Bottari, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>E quando io penso al mio signor Petrarca,<br> + Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,<br> + Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Peu de ses poésies sont imprimées<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>. Le vocabulaire de la Crusca, qui +les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui +appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la +bibliothèque de cette famille<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Il contenait environ cent +soixante-dix sonnets, trente-huit <i>canzoni</i> de différents genres, +quarante-neuf ballades, un grand nombre de <i>madrigali</i> et d'autres +poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes +latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier, +quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême +et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont +pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, <i>Stor. +della Volg. Poesia</i>, l. II, n°. 8; la <i>canzone</i> sur la mort de +Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre <i>canzone</i> qui vaut +mieux, dans le Recueil des <i>Rime Antiche</i>, qui suit la <i>Bella Mano</i>, +réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> Bottari, <i>ub. supr.</i> Le marquis <i>Matteo Sacchetti</i>, +descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce +manuscrit. <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier +magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles +étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux +cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace, +dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions +et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il +a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité +dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au +langage commun que celui du <i>Décaméron</i>; et c'est surtout dans les +sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y +acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes +toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur +force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y +en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore +pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La +plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les +mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des +hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et +offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point +ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence, +ces traits servent quelquefois à les éclaircir.</p> + +<p>Les Nouvelles de <i>Franco Sacchetti</i> sont en général plus courtes que +celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés, +moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui +forment dans le <i>Décaméron</i> une admirable variété. Elles sont presque +toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui, +pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en +prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques +expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette +excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages +contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers, +bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître +Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus +original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde, +depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à +Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni +aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu +pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous +l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>. Ce +que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a> et +de Philippe de Valois, roi de France<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>, prouve, il est vrai, combien +les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez +pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et +d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette +espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un +pauvre imbécille, nommé Albert<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>, le menace de le faire brûler comme +Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui +fait dire sur le <i>Pater noster</i>. Fort bien, dit <i>Franco Sacchetti</i>, mais +si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait +peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers, +pour n'être pas torturé ou brûlé<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle +n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à +recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de +devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter +alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que +l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape +magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le +roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle. +(Nouv. CCXII.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain +(<i>vagliatare</i>), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se +jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense +magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le +nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus +habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes +mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup; +il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui +le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige +qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis +devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton. +Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit +naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups +de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais +lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv. +CXCV.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> Nouv. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> <i>E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo +inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe +ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato</i>. (Nouv. +II.)</blockquote> + +<p>Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. +On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y +avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout +noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être +historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Des +artistes célèbres y figurent aussi, tels que <i>Giotto</i>, <i>Buffamalco</i>, +<i>l'Orcagna</i>, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés +à <i>S. Miniato</i>, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église, +sont représentés<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, discutant et se disputant après boire, pour +savoir quel avait été, <i>Giotto</i> toujours excepté, le plus grand peintre. +L'un dit <i>Cimabuè</i>, l'autre <i>Stefano</i>, élève de <i>Giotto</i>, un troisième +<i>Buffamalco</i>. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur +<i>Alberti</i>; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette +proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la +toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle +suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les +dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures +légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins +s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des +officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder +contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils +arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre +aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont +prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de +dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les +boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine, +ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et +l'on est obligé de révoquer la loi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> Nouv. VIII, CXIV, CXV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> Voy. Nouv. CXXI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> Nouv. CXXXVI.</blockquote> + +<p><i>Sacchetti</i> ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines, +les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand +nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition +n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun +index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont +toujours été lues et réimprimées librement.</p> + +<p>En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était +alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs +grossiers exerçaient sur le peuple<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. L'auteur raconte que, se +trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les +Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il +entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de +St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et +si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous +fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement +aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si +vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se +mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons. +Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont +proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de +vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés +les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent +encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés, +parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru +ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes +les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur +tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous +n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant. +Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant +qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais +d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là +certainement un bon citoyen et un brave moine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> Nouv. LXXI.</blockquote> + +<p>Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il +raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire, +un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes +sottises<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché +de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous +les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et +tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il +put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le +Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva +comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui +part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète; +bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables +l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau +sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait +fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le +prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il +lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce +mal, reprit <i>Franco Sacchetti</i>, est donc continu et ne le quitte jamais; +car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois +encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous +les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans +quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une +certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles +reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs +d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces +superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de +gré que la raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> Nouv. LXXII.</blockquote> + +<p>Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que +<i>Franco Sacchetti</i>, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur +d'un Recueil qui porte le singulier titre de <i>Pecorone</i>. Cet augmentatif +de <i>pecora</i> signifie en italien la même chose qu'en français, une +pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre +par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au +mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le +reste. En voici à peu près le sens:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Ce livre est nommé <i>la Pécore</i>.<br> + J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,<br> + Ce beau titre qui le décore;<br> + Il semble pour lui fait exprès,<br> + Tant on y voit d'hommes niais.<br> + Moi qui suis plus niais encore,<br> + À leur tête je vais bêlant:<br> + Je fais des livres et j'ignore<br> + Ce que c'est que style et talent.<br> + Enfin, j'en veux faire à ma tête;<br> + Et si mon projet réussit,<br> + Si je deviens homme d'esprit,<br> + De l'avis de plus d'une bête,<br> + Ne t'en étonne pas, lecteur,<br> + Le livre est fait comme l'auteur<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Poniam che'l facci a tempo e per cagione +<p class="i2"> Che la mia fama ne fasse onorata,</p> +<p class="i2"> Come sarà da zotiche persone,</p> +<p class="i2"> Non ti maravigliar di ciò, lettore;</p> +<p class="i2"> Che'l libro è fatto com' è l'autore.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la +date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du +moins son prénom, <i>Ser Giovanni</i><a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>. On ne l'appelle en effet que +<i>Ser Giovanni Fiorentino</i>; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que +ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les +circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il +les écrivit à Dovadola<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, château dans une vallée de la Romagne, à +neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que +dans le siècle suivant<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a> à la république de Florence. <i>Ser Giovanni</i>, +né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte +d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les +Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait +sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie, +comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre +les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du +savant chanoine <i>Biscioni</i>, qui en fait un moine franciscain, et le +premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il +appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le +moins autant de douter qu'elle soit fondée<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>. Le titre de <i>ser</i> ou +<i>sere</i> que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il +était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette +profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Mille trecento con settant' alto anni +<p class="i2"> Veri correvan, quando incominciate</p> +<p class="i2"> Fu questo libro, scritto et ordinato,</p> +<p class="i2"> Come vedete, per me Ser Gioviani.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> <i>Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato +da la fortuna</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> En 1440.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> Voy. la préface de <i>Gaetano Poggiali</i>, en tête de +l'édition du <i>Pecorone</i>, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793, +p. <span class="sc">xxi</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. <span class="sc">xiv</span>.</blockquote> + +<p>S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du <i>Pecorone</i>, il n'y +en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu +au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du +style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait +autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les +placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de +l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et +n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.</p> + +<p>Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et +plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la +plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur +Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques, +que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de +vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était +répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune +homme nommé <i>Auretto</i>, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs +et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son +bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement +amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à +Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la +jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation +de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à +Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps +après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place, +qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des +sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement +l'auteur, que ledit frère <i>Auretto</i>, regardant honnêtement plusieurs +fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs +regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin +qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant +des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent, +et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à +une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et +solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer +ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils +s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre +une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce +qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de +cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées +avec adresse: car ce frère <i>Auretto</i> et cette sœur Saturnine, qui ne +font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main, +s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade +(car cette imitation du <i>Décaméron</i> ne manque point à ce recueil), se +lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour +revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et +finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.</p> + +<p>Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre +ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs +visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela +n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent +quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si +sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles +sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les +détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus +décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome, +l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre +à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde +à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes +ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne +guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de +l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un +trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer +embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de +tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger +pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à +Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de +quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés +que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni +Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux +mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour +faire connaissance avec la manière de l'auteur.</p> + +<p>Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient +souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître +Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il +était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions +moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si +maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses +sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche, +il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde +chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et +lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie +du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de +Boccace<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et, +selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta +de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout +entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il +s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser +seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et +rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le +matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un +autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à +l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus +gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de +patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en +grande amitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.</blockquote> + +<p>Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours, +croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la +France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le +regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait +de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis +si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein +consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses +subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble +tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils +délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus +savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un +consistoire où l'on examinera la question proposée par maître +Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître +Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit, +le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme +simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain +insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le +mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme +beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans +cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule. +L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés; +Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de +la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.</p> + +<p>Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du +pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa +proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les +plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant +que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la +chape, et crie d'une voix forte le mot <i>jube</i>. C'était la forme pour +obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour +demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la +tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue +cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la +première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a +sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi +amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un +grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le +fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va +se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission +de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il +monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les +preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa +réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui +dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain +se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire +cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans +une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise +le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à +l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est +très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule +que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la +croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par +le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue +par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du +<i>Pecorone</i> comme du Recueil de <i>Franco Sacchetti</i>, il n'a jamais été +prohibé ni mis à l'index.</p> + +<p>Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce +qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais +ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire +y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de +l'ancienne Rome, il y eut, dit-il<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, dans la ville d'Albe un roi qui +descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut +deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et +fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans <i>un monastère</i> de la déesse +Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au +monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais +s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le +conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette +preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela +d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars +qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en +homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et +cela n'est pas vrai<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>. L'origine de Florence vient après celle de +Rome<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des +modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus +Métellus revient <i>de France</i> avec son armée; Catilina l'apprend, et +sachant que Métellus est déjà en <i>Lombardie</i>, il se décide à sortir de +Fiésole. Il arrive dans la plaine de <i>Pistoja</i>, range ses troupes en +bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et +vaillants<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y +a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait +celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un <i>maréchal</i> +de son armée, nommé <i>Florino</i>, est tué dans cette guerre, et enterré +près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après, +une ville qui s'appela d'abord <i>Floria</i>, tant à cause du nom de +<i>Florino</i>, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de +Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de <i>Florentia</i>, +<i>Fiorenza</i>, <i>Firenze</i>, Florence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> Journ. X, Nouv. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> <i>Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati +dal dio Marte, e questo non è vero</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> Journ. XI, Nouv. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> <i>Signori, siate gagliardi</i>.</blockquote> + +<p>Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> +comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la +tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle +suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en +Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que +cet Atlas laissa trois fils, <i>Sicanus</i>, <i>Italus</i> et <i>Dardanus</i>; que ce +dernier passa en Asie avec Apollon <i>Astrologue</i> et une suite nombreuse; +qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville +d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils +Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de +Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis +des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne +de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du +texte<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes +d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer, +en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant +l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface +VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre <i>ser +Giovanni</i> n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un <i>on dit</i>, +sœur Saturnine raconte très nettement la chose<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, et frère <i>Auretto</i> +lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche +Nouvelle<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que +l'on fait cas du <i>Pecorone</i>, c'est pour celle de la langue, et pour la +manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> Journ. XV, Nouv. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> <i>Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte +Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una +femmina</i>. (Journ. VIII, Nouv. I.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> Journ. XIII, Nouv. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> <i>Per certo questa è stata una ricca Novella</i>.</blockquote> + +<p>Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps +de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui +florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une +mention particulière de <i>Fazio degli Uberti</i><a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. Je ne l'ai considéré +alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme +quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce +poëme appartient. <i>Fazio</i> était encore jeune quand il le commença; mais +il ne le termina que dans sa vieillesse<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, et même il ne vécut pas +assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du +Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le +purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire +la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les +peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du +poëme est composé de deux mots latins <i>dicta mundi</i>, les dits du monde; +on écrit par corruption <i>ditta mundi</i>, <i>detta mondi</i> et <i>detta mondo</i>. +Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de +chapitres, et écrit en <i>terza rima</i>: ou tercets, comme la <i>Divina +Commedia</i>. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et +l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante +avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres +rencontres. Le <i>Dittamondo</i> étant absolument inconnu en France, et +très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction +générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du +sujet dans le reste de l'ouvrage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> Tom. II, p. 316.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> Vers l'an 1367.</blockquote> + +<p>Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque +le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui +signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul +vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie +humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de +contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la +mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour +laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra +faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui +l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des +hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met +aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore +engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait +encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant +parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour, +accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche, +s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son +dessein.</p> + +<p>Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si +noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue +d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur +laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la +race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette +lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec +des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées +dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans +une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de +ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu +as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à +cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus +voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de +ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton +corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur, +de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les +fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec +Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob. +Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une +ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant +cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.</p> + +<p>A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce +mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du +plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour +s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la +peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste +cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent +devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces +chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son +esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le +reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les +discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre, +pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que +les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne +trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même, +a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de +même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une +fervente prière.</p> + +<p>Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un +éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui +lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en +celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son +intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui +une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec +légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et +sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait +jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui +ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui. +L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le +regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas +besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il +est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il +l'invite à passer la nuit auprès de lui.</p> + +<p>Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil +ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait +part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant +obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine +fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire, +lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il +en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa +répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de +près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux. +Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il +mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne +voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras, +insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la +sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la +vie. Si la terre, répond le poëte<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, ne couvre pas mon corps, le ciel +le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas +pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en +terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque +d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.--Cela vaut mieux, +réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir +par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est +le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons +notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui +prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et +ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la +chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en +murmurant et disparaît.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2"> <i>E se non fia coperta da la terra,</i></p> +<p class="i2"> <i>Il cielo il coprirà, ne con più degno</i></p> +<p class="i2"> Coperchio niun corpo mai si serra.</p> + Non fu trovà de le tumbe la'ngegno +<p class="i2"> Accio che' morti ne havesser dolcezza,</p> + Ma pergli vivi che è d'honore un segno. +<p class="i20"> (Dittam. ch. 4.) +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait +commencé ce poëme dans sa jeunesse.</blockquote> + +<p>Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme +d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre +dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il +l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils +pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui +apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la +terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles, +les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y +voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte +le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce +qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des +fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle +femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point +éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des +exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa +force.</p> + +<p>Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec +le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un +sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il +a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage +est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de +guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre. +Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire +voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde, +seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles +renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui +les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie +pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui +apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite +ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au +bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.</p> + +<p>Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la +plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée, +baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de +poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant +un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa +personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne +puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par +le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers +habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et +jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire +romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée +commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans +mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix +des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements +qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui +est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.</p> + +<p>C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui +leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour +aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la +marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans +la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence, +redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin +expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la +connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un +vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la +Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il +serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison +pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux +en Afrique et en Asie.</p> + +<p>Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son +plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans +l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et +c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on +croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme, +du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et +des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint +l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme. +Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a +jamais eu que deux éditions<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, toutes deux fort rares, faites sans +soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes, +mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter +cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du +Dante, c'est, après la <i>Divina Commedia</i>, l'ouvrage le plus considérable +que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force +qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une +édition moins rare et plus lisible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> <i>Vicenza</i>, 1474. in-fol., et <i>Venezia</i>, 1501, in-4.</blockquote> + +<p>C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même +siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le <i>Dittamondo</i>, sur +le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près, +et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue +poétique. Il se nommait <i>Federigo Frezzi da Foligno</i>, et <i>Il +Quadriregio</i> est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la +vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on +ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut +maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en +1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après, +comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un +des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. On +ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il +donna le titre de <i>Quadriregio</i> ou <i>Quadriregno</i>. Il eut l'idée, non +moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour, +de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre +livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était +jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas +encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont +les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et +combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en +action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume +d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux +de Saint-Dominique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> <i>Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e +l'autore</i>, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725, +in-4. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la +seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence, +au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les +académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne; +elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de +l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette +Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.</blockquote> + +<p>Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du +Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>. Dans +cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une +flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière, +pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses +traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre +à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son +carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de +plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à +son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et +sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il +veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus +modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra +sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse +conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane, +suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la +chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine +qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se +jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de +sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de +ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le +poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est +cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du +pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un +satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du +plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes, +réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte +ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui +font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris +aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui +promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>La Dea che'l terzo ciel volvendo move<br> + Avea concorde seco ogni pianeto,<br> + Congiunta al Sole ed al suo padre Giove</i>.<br> + ......................................................<br> + <i>E tuti i prati e tutti gli arboscelli<br> + Eran fronduti, ed amorosi canti<br> + Con dolci melodie facean gli uccelli.<br> + E gia il cor de' Giovinetti amanti<br> + Destava amore, e'l raggio della stella<br> + Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait +donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon +l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et +l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui +veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé +la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible. +Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur +l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise +à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes. +La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix +qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le +poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir +habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa +mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.</p> + +<p>Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans +les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont +quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre +auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur +conduite<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus +réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte +trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte +lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec +lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa +patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie +Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième +vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le +reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui +fait aussi l'éloge de la famille <i>Trinci</i> dont le chef y dominait alors, +avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des +Troyens<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni +plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu, +qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie, +comme elle le lui a promis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Io vidi dame e vidi ermafroditi,<br> + Uomini e donne insieme, venir nudi<br> + Ove natura vuol che sien vestiti,<br> + Alviso con le man mi feci scudi<br> + Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,<br> + Misse, colle man così ti chiudi?<br> + Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,<br> + E ciò che vuol natura che sia occolto,<br> + Enorme par che'n publico s'adocchi</i>. +<p class="i20"> (Lib. I, cap. 16.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un +petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le +beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens +<i>Trinci</i>, et à toute la maison Trincia. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Come si trova nell' antiche carte<br> + Da Tros di Troja un suo nipote scese</i>,<br> + <i>Detto anche Tros, e venne in quella parte...<br> + Ove il Topino et la Timia corre...</i><br> + ..............................................<br> + <i>Da questo Tros vien la progenie degna<br> + De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,<br> + Che anco ivi dimora ed ivi regna</i>. +<p class="i20"> (Liv. I, cap. 18.)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>En lisant pour titre du second livre de ce poëme, <i>il Regno di +Satanasso</i>, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le +conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes. +C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de <i>Trinci</i>, qui +est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est +entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide +vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit +encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le +premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis +long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les +hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants, +menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure +tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la +Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette +constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme, +d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous +les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux +lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est +en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve +beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou <i>Bolge</i>, Juda, Caïn, +Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye, +Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan +au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à +l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de +choses arrivées dans les divers états d'Italie.</p> + +<p>Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre +corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont +les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais +avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des +proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus +vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par +Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible +adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit +l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus +d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes +des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les +définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les +effets, les modifications différentes et comme les ramifications de +chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de <i>Brunetto Latini</i>, +dans le <i>Tesoretto</i>, et de <i>Cecco d'Ascoli</i>, dans l'<i>Acerba</i>, mais plus +approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.</p> + +<p>Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus. +Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis +terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et +Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils +sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve +répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du +paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'<i>Agneau de +Dieu</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a> lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit +adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on +doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de +Saint-Bernard. <i>Federigo Frezzi</i> fait des adieux presque aussi tendres à +Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a +reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Minerva allor rispose: io l'ho menato;<br> + L'Agnol di Dio a lui la porta aperse</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du +lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont +ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et +sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des +Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième +livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche +de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième +aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est +aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins +hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de +toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa +principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées +qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout +aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour +l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang +qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante +pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de +son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets +nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des +tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes +de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine, +toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si +elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral, +on admirerait peut-être encore l'auteur de la <i>Divina Commedia</i>, à cause +de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis +long-temps on ne lirait plus.</p> + +<p>Si l'on ne lit guère le <i>Quadriregio</i> ni le <i>Dittamondo</i>, qui cependant +ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins +encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce +siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de +leur temps. Un certain <i>Boezio di Rainaldo</i>, qu'on appelle communément +<i>Buccio Renalto</i>, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins, +et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie, +depuis 1252 jusqu'à 1352. <i>Antonio di Boezio</i>, ou <i>di Buccio</i>, continua +cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382. +Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités +italiennes<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>, à cause des renseignements qu'elles fournissent à +l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection +des historiens d'Italie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384, +écrite en <i>terza rima</i>, par le notaire <i>Ser Gorello de' Sinigardi</i>, qui +n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> <i>Antiquit. ital.</i>, t. VI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> T. XV.</blockquote> + +<p>La poésie plaisante était un peu plus heureuse. <i>Antonio Pucci</i> donnait +naissance à ce genre léger et mordant, que le <i>Berni</i> perfectionna dans +la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce +métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un <i>capitolo</i> sur +Florence<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>, composé en 1373, et une vingtaine de sonnets<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>, où +l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le +genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop +souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas +sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus +graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son +métier, il dit dans son premier sonnet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Hélas! le temps, l'heure et les cloches,<br> + Dont tous mes sens sont étourdis,<br> + Me répètent souvent l'avis<br> + De la mort et de ses approches. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> Voy. après la <i>Bella Mano</i> de <i>Giusto de' Conti</i>, éd. de +Verone, 1750.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> Voy. <i>Raccolta</i> de l'Allacci.</blockquote> + +<p>Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à +ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici +le sens d'un sonnet que <i>Pucci</i> lui adresse: «Dante dans sa <i>Comédie</i> +parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque +avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes, +et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait +tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être +enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne +voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme +déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet +usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même <i>Antonio Pucci</i> +voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou <i>terza rima</i> la +chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil +intitulé <i>Délices des érudits toscans</i><a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>; recueil où l'on trouve +beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire +les délices des gens de goût.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> <i>Delizie degli eruditi Toscani</i>, t. III.</blockquote> + +<p>Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous +occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire +des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir +entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur +nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention; +elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce +mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie +aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis +trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses +routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un +instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager +en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La +première embrasse les études publiques, et l'autre les études +particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs +professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de +ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de +l'enseignement public, occupe l'autre.</p> + +<p>Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus +l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y +fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs, +autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des +élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans +les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on +montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune, +où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte +Béthisie <i>Gozzadini</i>. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou +qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme +autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient +entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles +ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait +ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université +donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient +le <i>concurrent</i> et le <i>disputant</i>, et ces combats étaient à outrance. +Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois, +et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>. +Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on +argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on +s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits; +qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument +rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le +savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes, +quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce +n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait +ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait +qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples +pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres +magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime +des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent +les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de +dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> Voy. tom. I, p. 374 et suiv.</blockquote> + +<p>Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et +déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en +furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute +entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de +Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour +Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont +les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les +heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font +plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de +l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études, +depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.</p> + +<p>Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour +des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies +dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions +lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque, +qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est +principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui +sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et +leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de +ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des +hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race +particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques, +souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie +de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par +les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les +négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun +usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants +inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les +universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis +de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la +connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire, +et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette +variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des +vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les +professeurs<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes +accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où +commencèrent à tomber les savants de collége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, part. I, c. 5.</blockquote> + +<p>Dans l'origine<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance +et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et +enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois, +leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres. +Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de +l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les +schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent +plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en +quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font +la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par +lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans +la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus +que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles, +retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces +querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite +dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et +croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république +littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et +dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son +siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux +associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour +faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et +surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se +propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres +épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus +étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se +donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers; +et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la +fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent +des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même +aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies +par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et +languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans +vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui +corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent +les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des +choses humaines<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> <i>Idem, ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> Bettinelli, <i>Risorgim. d'Ital.</i>, part. I, c. 5.</blockquote> + +<p>Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus +éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien, +celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de +la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas +toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les +lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en +Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit. +Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes +découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas +immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent +rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque +sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<p class="mid"><i>Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie +pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme +d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres +puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la +maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence; +Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses +richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts</i>.</p> + +<br> + +<p>Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le +siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de +trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la +connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute +bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de +mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la +théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé +des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient +pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette +lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait +d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes +qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères, +rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil +et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait +accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les +lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble +et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette +époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes +parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre +d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il +n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et +transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni +d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine +attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque +et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes +célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et +encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses, +augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs +contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit +pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses +que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des +gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient +entre eux cette protection et cette faveur.</p> + +<p>Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation +politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans +chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale +qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui +signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de +l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors +le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque +dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle +se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire +en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si +forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que, +dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années +avant la découverte de l'imprimerie ou après.</p> + +<p>La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes +les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse, +pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance +pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière +qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son +influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait +déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII, +les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient +réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se +prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de +l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations +purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et +les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti +qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient +tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les +cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409, +au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son +pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait +être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des +partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux +papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était +Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on +en eut trois.</p> + +<p>Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de +Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa, +successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire +dans sa jeunesse<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, et avait acquis de grandes richesses dans ce +métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient +un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête, +déguisé en palefrenier ou en postillon<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. Arrêté à Fribourg, renfermé +dans un château fort<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, le concile lui fit son procès, articula +contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus +atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les +termes de la sentence, <i>de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la +justice ou la miséricorde</i>. Captif, et sans moyens de résistance, il se +soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît, +destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls +cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et +par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut +résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du +royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y +mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non +moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de +Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul +sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu +dix ans auparavant par le concile de Constance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> <i>Abrégé de l'Hist. ecclés.</i>, t. II, p. 134.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> Jacques l'Enfant, <i>Hist. du Concile de Constance</i>, liv. +I, p. 125, éd. de 1727.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben, +à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean +Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait +aussi renfermé. <i>Ibid.</i>, p. 298.</blockquote> + +<p>On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>, Martin +étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile +général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la +translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre +l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438, +deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un +contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait, +tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer +le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque, +hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi +renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de +Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans +une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une +grasse abbaye qu'un ermitage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> En 1431. +</blockquote> + +<p>L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV; +mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir +tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme +au milieu du siècle, à un an près<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, soixante-douze ans après la +naissance du premier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> En 1449. +</blockquote> + +<p>Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes +n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres; +quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus +tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI, +Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire +apostolique, le savant <i>Coluccio Salutato</i>. <i>Poggio Bracciolini</i>, que +nous nommons le Pogge, <i>Leonardo Bruni</i> d'Arezzo, et d'autres encore de +ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès +d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec +l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre, +plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme +éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein. +Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait +son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou +dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans +son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint +François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non +moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui +procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de +Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas +Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques; +Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement +plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par +le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au +concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur +<i>le Maître de Sentences</i>, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit +dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre +d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a +été imprimé<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>; mais à en juger par les éloges des auteurs +contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et +les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour +elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion +commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un +genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un +mourait d'une manière imprévue<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>; c'est une légèreté d'opinion qui ne +fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances +données, est à peu près la même dans tous les temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> C'est un Traité sur l'immaculée Conception.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> <i>E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che +allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più +presto che non si sarebbe pensato</i>. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)</blockquote> + +<p>Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres +affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de +lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa +cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise +inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine. +Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des +préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses +libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume +de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur +colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est +pas aisé de les offenser impunément<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Mais aucun de ces papes ne +fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane, +son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus +hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre +nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une +ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande +application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire +pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son +érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par +un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation +avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les +attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois +<i>Poggio</i>, Georges de Trébizonde, <i>Léonardi Bruni</i> d'Arezzo, <i>Giannozzo +Manetti</i>, Fr. Philelphe, Laurent <i>Valla</i>, Théodore <i>Gaza</i>, Jean +<i>Aurispa</i> et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur +donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait +libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs +grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie +de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien +d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres +d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les +Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne +l'avaient été. <i>Poggio</i> dit, dans la préface de sa traduction de +Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife; +il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la +fortune<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction +de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>. +Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée, +il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus +d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la +fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces +propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans +suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>. Ce même pape assigna à <i>Giannozzo Manetti</i>, outre ses +appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par +an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il +donna, à <i>Guarino</i> de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction +de Strabon, et cinq cents ducats à <i>Perotti</i>, pour celle de Polybe, en +lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser +dignement<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> Ciacono, cité par Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 46.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> <i>Pog. Oper.</i>, p. 32.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> Antidot. IV, <i>in Pog.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> <i>Philelf. Epist.</i> l. XXVI, ép. <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 49 et 50.</blockquote> + +<p>On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons +poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas +être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que +ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>? Joignons +à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les +docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens +de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes +parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les +papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation +du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque +réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier +qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de +cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement +célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre, +en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne +pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au +prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les +envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de +les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les +arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices +aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son +siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait +une partie à secourir les pauvres et les malheureux<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Il eut enfin +toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et +délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 49 et 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 50.</blockquote> + +<p>Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas +les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent +qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les +gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects, +et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les +écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis; +mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la +dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même +hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour +vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude +trouva tant d'encouragements et de secours<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Nicolas V est le +premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres. +Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la +reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la +place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des +circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> <i>ibid.</i>, p. 51, 52.</blockquote> + +<p>Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au +commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup +plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant +des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes, +partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et +Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé. +Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal +assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et +cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs +mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des +hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les +républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois +frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré +après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états, +éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune, +tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait +abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il +vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les +murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses +jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui +succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec +François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine +lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent +bientôt après au souverain pouvoir.</p> + +<p>Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour +cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa +Vie<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a> le représente cependant comme ayant reçu une éducation +littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent; +étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes +illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir +pu être que des romans<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Il accorda des distinctions et des +récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait +attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y +venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue +lui-même qu'il en était tout hors de lui<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>. Si Philippe-Marie ne fit +rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui +qu'à sa fortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> <i>Candido Decembrio</i>; voy. <i>Script. Rer. ital.</i> de +Muratori, vol. XX, p. 1014.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" +name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> Tom. VI, part. I, p. 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" +name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> <i>A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei +penè reddiderit</i>. (<i>Philelf. Epist.</i> l. III, ép. 6.)</blockquote> + +<p>Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà +célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils +faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit +rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de +régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut +bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui +laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il +aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa +par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à +<i>Guarino</i>, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus +fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se +distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de +l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des +connaissances au-dessus de son âge<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. Parvenu au gouvernement, en +1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat +égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura +d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans +leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la +poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux +de la plupart des poëtes du même temps<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" +name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> Voy. <i>Antichi Annali Estensi</i>, dans les <i>Scrip. Rer. +ital.</i>, vol. XX, p. 453.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" +name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> Dans le recueil intitulé <i>Rime de' Poeti Ferraresi</i>.</blockquote> + +<p>Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François +de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les +sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de +ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors +célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une +célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui +assigna de forts appointements<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, et fit meubler pour lui une maison +entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries, +des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient +des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la <i>Maison +joyeuse</i>. L'historien de la vie de Victorin<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> fait une description +touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon +professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres +élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de +toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de +la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à +celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas +seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il +ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours +en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au +recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un +siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle +aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que +portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il +faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle, +mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons +d'éducation à la <i>Maison joyeuse</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" +name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> Vingt écus d'or par mois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" +name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> Fr. <i>Prendilacqua</i> de Mantoue, son contemporain et son +élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par <i>Natale delle +Laste</i>, à Padoue, en 1774.</blockquote> + +<p>Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels +l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne +s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis +politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence +commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les +lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en +servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis, +quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles +distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce, +par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au +parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des +nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du +crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en +joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse +d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la +modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la +source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné, +avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait +la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si +grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de +Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents +dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu +par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la +générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable, +et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>. +On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa +mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint +aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de +l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des +Médicis, et trop légèrement adopté par Platina<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, est une calomnie +dont Scipion <i>Ammirato</i> a démontré l'absurdité dans le dix-huitième +livre de son histoire<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" +name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> William Roscoe, <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, t. I, p. 11, +éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet +ouvrage, par M. Thurot.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" +name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> <i>Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ +Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut</i>, etc. Platin., <i>in Vita +Martini V.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" +name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> Tom. II, p. 985. A. B.</blockquote> + +<p>Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir, +ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre +lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la +suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature +suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent +point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation +adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la +constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à +l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans +Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et +des beaux-arts.</p> + +<p>À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la +magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un +souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner +à ses frais, par le célèbre architecte florentin <i>Michellozzo</i>, qui +l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de +St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un +monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son +amour pour les lettres et de sa libéralité<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>. Ce furent-là, dit +Vasari<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil. +Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence, +tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés +sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>, +voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de +son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses +goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il +encourageait les travaux, et dont la société instructive était le +délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens +manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa +cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna +rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser. +Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et +l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes +moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce +genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et +comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des +esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors +littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût +été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement +ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les +différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée +de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient, +avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui +leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus +lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La +chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita +l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues +grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent +les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme +laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par +Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une +réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque +<i>Mediceo-Laurentienne</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" +name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> Angelo Fabroni, <i>Magni Cosmi Medicei Vita</i>. Florent., +1789, in-4., p. 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" +name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> <i>Vita di Michellozzo Michellozi</i>, t. I, p. 287. Ed. de +Rome, 1789, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" +name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> L'historien anglais de la <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, M. +Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de +cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est +vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour +ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier +auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait +pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice +et de la vérité. Voy. <i>Angelo Fabroni, ub. supr.</i>, p. 49, 50 et 51 +surtout dans ce passage: <i>Horrere soleo cum reminiscor tot aut +nobilitate aut gestis magistratibus claros viros</i>, etc.</blockquote> + +<p>Un autre citoyen de Florence, <i>Niccolo Niccoli</i>, faisait à peu près le +même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la +dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents +volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable. +Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur +des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait +le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et +c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de +critique<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut +l'idée d'une bibliothèque publique<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. A sa mort<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, il laissa, par +son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize +curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté, +qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation +des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir +qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal +parmi ses concitoyens. <i>Niccolo</i> avait laissé beaucoup de dettes, qui +pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner +par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il +paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition, +il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des +Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus +grande magnificence, et pour laquelle, selon <i>Vasari</i><a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>, il n'avait +pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une +autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de +bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour +fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que <i>Niccolo Niccoli</i> +lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit +aider par Thomas de Sarzane<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>, alors pauvre ecclésiastique, mais +homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné +à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré. +Peu d'années après<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, ce copiste était devenu pape; et ce fut lui +qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce +qu'il avait vu Médicis faire à Florence<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" +name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> <i>Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum +veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit +emendutque</i>. (Mehus, <i>Prœf. in Vit. Ambrosii Camald.</i> p. 50.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" +name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> <i>Poggio</i>, Oraison funèbre de <i>Niccolo Nicoli</i>, <i>Poggii +Opera</i>, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" +name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> En 1436.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" +name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> <i>Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr.</i>, p. 291. +Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand +édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent +soixante-six ducats par an pour leur nourriture.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" +name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" +name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> En 1447.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" +name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 244.</blockquote> + +<p>Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de +satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau +développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son +concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le +transporter à Florence<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. Il s'agissait de la réunion de l'Église +grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et +les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses +métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>, que Florence +allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la +charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses +frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs +qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur +séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta +sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en +plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à +ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" +name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> 1439.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" +name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> Jean Paléologue.</blockquote> + +<p>Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la +controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent +Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait +langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras +l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la +moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres, +avait été envoyé à Venise par son empereur<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>, pour y solliciter des +secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de +lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour +à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui +offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque, +avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y +rendit vers la fin de 1396, et<a name="n8" id="n8"></a> c'est de son école que sortirent +<i>Ambrogio Traversari</i> général des Camaldules, <i>Léonardo Bruni</i> d'Arezzo, +<i>Giannozzo Manetti</i>, <i>Palla Strozzi</i>, <i>Poggio</i>, <i>Filelfo</i>, et d'autres +encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque. +Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du +quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui +venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout +où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions +importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le +pape Alexandre V<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, auprès du patriarche de Constantinople; par Jean +XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" +name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> Manuel Paléologue, en 1393.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" +name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" +name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> Hodius, <i>de Græcis illustribus</i>, etc., l. I, cap. 2; +Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le +vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras. +Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie +platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie, +chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès +que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait +à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les +propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si +frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont +l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un +genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin, +jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et +qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui. +L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande +célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la +science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors +universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme +qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la +gloire de l'avoir fondée.</p> + +<p>Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le +plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour +successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses +Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église +chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean +Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se +réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que +les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient +contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait +argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient +envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les +secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins +raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de +reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient +signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous +le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses +sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par +Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans +les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées +humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout +à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès +précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis +pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants +fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils +avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux +soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle +d'Aristote<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" +name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> M. Roscoe, p. 46, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces +douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont +il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce +pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de +celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de +l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans +ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa +avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse +lui-même, que les Espagnols appellent <i>le Sage</i> et <i>le Magnanime</i>, doit, +malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place +dans l'histoire des lettres.</p> + +<p>Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres +extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient +tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de +Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons +Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il +était mort excommunié et empoisonné<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" +name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, <i>è +fama</i>, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il +sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en +empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une +naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et +les effets du poison. Voy. <i>Istoria civile del regno di Napoli</i>, LXXIV, +c. 8.</blockquote> + +<p>Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses +faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle +s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut +d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui +d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par +François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier +exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après, +et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de +Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître +de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de +René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent +long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions +de la même reine.</p> + +<p>Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien +qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres +que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les +plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de +Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs +des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés +de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours +quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par +des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou +qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le +droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient +du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de +l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans +oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait +l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux +d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine +de Palerme, ou <i>Panormita</i>, lui lut la vie d'Alexandre, par +Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut +pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le +<i>Panormita</i> qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse +qu'il a écrite en latin<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, et il pourrait bien avoir exagéré l'effet +de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne +laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des +Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons +orateurs. Lorsque <i>Ginnnozzo Manetti</i> fut envoyé par les Florentins en +ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et +l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas +la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est +peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté +par deux historiens contemporains<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, que notre bon La Fontaine fait +allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi, +la mouche dit avec orgueil:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi? +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" +name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> <i>De dictis et factis Alphonsi</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" +name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, <i>Vita Jannotii +Manetti</i>; voy. Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote> + +<p>Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi +Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où +il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la +philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous +ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens +manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses +dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et +de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où +il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes +qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins +équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la +prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de +trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les +portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans +le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut +mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui +s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice +d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>. +Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle +sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où +le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la +paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi +voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il +méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême +plaisir<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" +name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> Crinitus, <i>de honestâ Disciplinâ</i>, l. XVIII, c. 9; +Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" +name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son +efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important +encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à +la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour +en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la +multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur. +Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura +toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en +eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition +d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On +a observé avec justesse<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> que cette invention parut précisément dans +le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était +née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni +des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de +lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés +de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les +jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le +bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au +moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à +peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de +toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore +fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida +plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut +pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que +l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de +l'écriture et la création de l'alphabet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" +name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.</blockquote> + +<p>Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de +lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper +Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, semblaient avoir épuisé +cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat +le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de +l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean +Guttimberg de Mayence l'employa le premier<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, et que le premier livre +qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut +de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois +exemplaires<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus +attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des +dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en +Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les +érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins, +est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie +s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans +la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce +furent deux imprimeurs allemands<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> qui transportèrent leurs +instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes +ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au +monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines +allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers +de ce pays.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" +name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> <i>Histoire de l'Imprimerie</i>, Paris, 1689, in-4.; +<i>l'Origine de l'Imprimerie de Paris</i>, Paris, 1694, in-4.; <i>Annales +Typographici</i>, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; <i>Histoire +de l'Imprimerie</i>, La Haye, 1740, in-4.; <i>Origine e progressi della +stampa</i>, Bononiæ, 1722, in-4.; <i>Vindiciœ Typographicœ</i>, Argentinæ, 1760, +in-4.; <i>Origines Typographycœ</i>, La Haye, 1765, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" +name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est +entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans +l'<i>Essai historique</i> qui précède son <i>Dictionnaire bibliographique +choisi du quinzième siècle</i>, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien à +désirer ni à dire sur cet objet.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" +name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338"> +(retour) </a> L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin: +l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à +la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque +Mazarine. (Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. I, p. +121.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" +name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> Sweinheim et Pannartz.</blockquote> + +<p>Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre +dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à +quelques-unes de ses maisons de campagne<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>, tout le temps qu'il +pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres, +dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et +l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement. +Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque +part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de +son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses +affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles +exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens +philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites. +Se sentant près de mourir, il fit appeler <i>Contessina</i>, son épouse, et +Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de +celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller +avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent +et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande +simplicité, et mourut six jours après<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, âgé de soixante-quinze ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" +name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> Careggi et Caffagiolo.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" +name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> Le Ier. jour du mois d'août 1464.</blockquote> + +<p>Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son +fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, elles +furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la +douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les +magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage, +c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de +Médicis, après sa mort, le titre de <i>Père de la patrie</i><a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" +name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> Voyez le détail de tous ces frais dans un article des +<i>Ricordi di Pietro de' Medici</i>, note 141, à la fin de la Vie de Cosme, +écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" +name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> Voyez ce décret, <i>ibidem</i>, note 142, p. 257, 258.</blockquote> + +<p>Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages +extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la +protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les +encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour +ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les +circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut +aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout +ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la +splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il +fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens +d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les +artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami +que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce +qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient +dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen +laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux +qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa +magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des +sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. <i>Michellozzi</i> et +<i>Brunelleschi</i>, dont l'un, dit M. Roscoe<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, était un homme de talent, +et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il +employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il +fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans +de <i>Michellozzi</i>, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette +maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi +les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre +<i>Masaccio</i>, qui substituait un nouveau style, une composition plus +expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de <i>Giotto</i> +et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que <i>Filippo Lippi</i>, son +élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en +même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, <i>Masaccio</i> et +<i>Lippi</i> orner des productions de leur pinceau les églises et les +palais, <i>Donatello</i> donner au marbre l'expression et la vie, +<i>Brunelleschi</i>, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique +coupole de <i>Santa Maria del Fiore</i>, et <i>Ghiberti</i> couler en bronze les +admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de +Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>; tandis +que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes +de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui +leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les +chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes, +et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient +avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de +ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du +temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" +name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> <i>Life of Lorenzo de' Medici</i>, chap. <span class="sc">i</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" +name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> <i>Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder +questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte +eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle +porte del paradiso</i>. Vasari, <i>Vita di Lorenzo Ghiberti</i>, éd. de Rome, +1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails +les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables +portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les +arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que <i>Lorenzo +Ghiberti</i>, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le +sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze. +L'ouvrage de <i>Ghiberti</i>, jugé infiniment supérieur par une assemblée de +trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins +qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit +adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première, +dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du +poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris, +vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, <i>ibid.</i>, et +qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une +richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces +deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans +une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402, +et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, <i>loc. cit.</i>, la description des +figures et des ornements, et le détail des opérations de <i>Ghiberti</i>.</blockquote> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XIX.</h3> + +<p class="mid"><i>Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de +Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo, +Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla</i>; etc.</p> + +<br> + +<p>L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie +avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition +substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans +laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors, +n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi +vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors, +et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à +expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir, +entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases, +multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et +parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas +toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.</p> + +<p>À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait +qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime +qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence +d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence +étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que +l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les +trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et +fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme +ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous +la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les +tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais +vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans +les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y +avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux, +l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à +examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des +inspirations du génie.</p> + +<p>Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des +efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta +vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à +apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages, +devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les +grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de +littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus +important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la +plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux +grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel +Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>, par +Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et +n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son +humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort +de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue, +et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu +deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, ou +que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville, +opinion qui paraît plus vraisemblable<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>. Ce qu'il y a de certain, +c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son +temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres, +qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus +illustres<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé, +pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du +Dante<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an +1420<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre +professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi +parlé<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>, ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à +donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" +name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> Voy. t. II, p. 421 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" +name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> L'abbé Ginanni, <i>Scritt. Ravenn.</i>, t. I, p. 214, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" +name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. V, p. +513 et 514.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" +name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> Rafaello Volterrano, <i>Anthropol.</i>, l. XXI, Tiraboschi, +<i>ub. supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" +name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> Salvino Salvini, dans la Préface de ses <i>Fasti +Consolari</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" +name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> <i>Vita Ambros. Camald.</i>, p. 324.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" +name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, 260 et 261.</blockquote> + +<p><i>Guarino</i> de Vérone, première tige d'une famille héréditairement +illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces +deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>. +Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la +littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour +apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point +encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième +siècle<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce +voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres +grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête +affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses, +il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit. +Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent +de fabuleux<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs +circonstances, que <i>Guarino</i> était fort jeune quand il passa en Grèce, +et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est +pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait +peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une +raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent +cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que +ce fait est rapporté. <i>Guarino</i>, de retour en Italie, tint d'abord +école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue, +Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il +séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a> pour lui confier +l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut +finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans +l'Université de Ferrare<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>, dont le marquis Nicolas avait la +prospérité fort à cœur. <i>Guarino</i> remplissait cette fonction lorsque se +tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les +Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup +d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le +cardinal Querini<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. Il passa avec eux à Florence, lors de la +translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les +conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare, +où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de +quatre-vingt-dix ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" +name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste +Guarini, auteur du <i>Pastor Fido</i>, dit dans la Vie de ce poëte, en +parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était +<i>noble Véronais</i>. Voy. supplément au <i>Giornale de' Letterati d'Italia</i>, +t. II, p. 155.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" +name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> <i>Pontico Virunio</i>, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras, +cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: <i>De parum fidis Græca linguæ +magistris</i>, 1587, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" +name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> <i>È favoletta raccontata da Pontico Virunio</i>; Mafféi, +<i>Verona illustrata</i>, part. II, l. III, p. 134. <i>Questo racconta del +Virunio ha un' aria di favoletta</i>. Apostolo Zeno, <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. +I, p. 214.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" +name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> En 1429.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" +name="footnote357"><b>Note 357</b></a><a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> En 1436.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" +name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> <i>Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar.</i>, p. 511; Tiraboschi, t. +VI, part. II. p. 260.</blockquote> + +<p>Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs +grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses +œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, sont les +principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie +d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire +grecque<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a> et une grammaire latine<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, des commentaires sur +plusieurs auteurs des deux langues<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>, plusieurs discours latins +prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et +un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. C'est lui +qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière +dans un grenier, et presque détruites<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Il les restaura, les +corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un +petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que +ni <i>Guarino</i>, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" +name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par +ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres, +et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à +Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria; +mais, à la demande du sénateur vénitien <i>Marcello</i>, <i>Guarino</i> traduisit +aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans +plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, <i>Verona +illustrata</i>, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept +livres, écrit tout entier de la main même de <i>Guarino</i>, et qui était +alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur <i>Soranzo</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" +name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> <i>Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in +compendium redacta, à Guarino Veronensi</i>, etc. <i>Ferrariæ</i>, 1509, in-8. +Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras, +mais avec des additions et des notes de <i>Guarino</i>. Ce livre est devenu +fort rare.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" +name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> <i>Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem</i>, +sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en +1540; premier modèle, selon Mafféi (<i>ub. sup.</i> p. 149) de toutes celles +qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, <i>Carmina +differentiala</i>. <i>Liber de Diphtongis</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" +name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur +Perse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" +name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> Voyez-en la notice dans Mafféi, <i>ub. supr.</i>, p. 150.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" +name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine +qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à <i>Guarino</i>, +voy. Apostolo Zeno, <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. I, p. 223.</blockquote> + +<p>Il y a peu de proportion entre ces travaux de <i>Guarino</i> et l'immense +réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges +suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie +cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il +forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des +bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un +des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études +qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de +son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité +prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux +choses, dit l'un d'eux<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, décorent la vieillesse de notre <i>Guarino</i>, +qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres; +c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la +lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui, +et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la +jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au +moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou <i>Girolamo</i> fut +secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut +professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père. +Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres <i>Giglia +Giraldi</i> et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont +imprimées<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>; un Traité des études<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a> qui l'est aussi, sans compter +un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de +Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition +des Commentaires de Servius sur Virgile<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>; il travailla beaucoup et +avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son +père<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et +le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de +services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent +point les séparer dans leur reconnaissance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" +name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. <i>ub. sup.</i> p. 221, +col. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" +name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> <i>Baptistœ Guarini Veronensis poemata latina</i>, Modène, +1496.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" +name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> <i>De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram +Brixianum discipulum suum</i>, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu +une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi <i>Verona illustr.</i>, t. +II, p. 157.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" +name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> C'est du moins ce que dit Mafféi, <i>loc. cit.</i>; mais +l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription +en vers latins, où <i>Guarino</i> est nommé, et l'on en cite une de Rome, +sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente, +1470. Voy. Debure, <i>Bibl. instr., Belles-Lettres</i>, t. I, p. 291.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" +name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse +que son fils Alexandre <i>Guarino</i> a donnée de ce poëte, Venise, 1521, +in-4.</blockquote> + +<p>Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes +qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre <i>Guarino</i> de +Vérone et Jean <i>Aurispa</i><a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Leur longue vie, le genre de leurs +travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance +frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de +la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur +infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, <i>Aurispa</i>, pour +dernier trait de sympathie, passa comme <i>Guarino</i> à Constantinople, +uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369. +La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières +années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité +qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès. +À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits +d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de +Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de +Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de +Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit +le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune +empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait +Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de +1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que +l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira +l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta +un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon +commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>. On se +rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de +Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre +des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans +les Universités, et que l'on y faisait encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" +name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" +name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.</blockquote> + +<p>On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean <i>Aurispa</i>. +On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux +préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par +l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les +littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu +d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le +retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de +Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV, +qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le +confirma dans cette place<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il n'est pas étonnant qu'un pontife +aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué. +Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa +vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour +romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y +retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans, +et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec +en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout +ce qui reste d'<i>Aurispa</i>. C'est à son long professorat, aux manuscrits +précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia +les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le +mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues +anciennes, qu'il dut, comme <i>Guarino</i>, sa juste célébrité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" +name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> En 1447.</blockquote> + +<p><i>Gasparino Barzizza</i>, autre célèbre professeur et orateur de ce temps, +prit son nom du village de <i>Barzizza</i>, près de Bergame, où il était né +en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même +ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les +belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans +cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en +revenant du concile de Constance. <i>Barzizza</i> fut choisi pour le +complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé +des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de +rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du +duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et +à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.</p> + +<p>Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour +être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante +latinité: il l'est surtout, comme <i>Aurispa</i> et <i>Guarino</i>, pour son zèle +à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la +recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous +autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de +Sorbonne<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois +ouvriers imprimeurs<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a> qui dressèrent leurs presses dans une salle de +cette maison, les lettres de <i>Gasparino</i> furent le premier produit de +cet art, nouveau pour Paris et pour la France<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>. Tous ses ouvrages +ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son +fils <i>Guiniforte</i>, par le cardinal <i>Furietti</i><a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. Ce fils était né à +Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et +d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il +expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence, +lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse +d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant +d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ +son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les +côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de +retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc +Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui +est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point <i>Guiniforte</i> +d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut +souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades +dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et +Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant +donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet +emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459. +Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se +sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" +name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" +name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel +Friburger.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" +name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> <i>Gasp.</i> (c'est-à-dire, Gasparini) <i>Pergamensis</i> (ce +devrait être <i>Bergomensis</i>) <i>epistolæ</i>, in-4., sans date, mais du +commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi +sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" +name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> Rome, 1723, in-4.</blockquote> + +<p><i>Ambrogio Traversari</i>, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres +élèves d'Emmanuel <i>Chrysoloras</i>. Né en 1386<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> à Portico, château de +la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence, +il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre +siècle, dans l'Ordre<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a> dont le nom se trouve toujours réuni avec le +sien; car on ne l'appelle point autrement qu'<i>Ambrogio</i> le Camuldule. Il +s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune +fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les +savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres +suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts +d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et +composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce +temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant +que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis, +<i>Niccolo Niccoli</i>, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui +aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son +Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut +moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses +loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en +visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula +<i>Hodæporicon</i>, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail +de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient +lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>, fournit beaucoup de +lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres +latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" +name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> Son père se nommait <i>Beneivenni de' Traversari</i>. Les avis +ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la +pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" +name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> À Florence, dans le couvent des Camaldules, <i>degli +Angioli</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" +name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> <i>Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431 +ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ +medicâ editum à Nicolao Bartholini</i>, Florentiæ, in-4. Debure, <i>Bibl. +instr.</i>, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est +sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. <i>Et +quamvis</i>, dit-il (<i>Prœf. ad Vitam Ambr. Camald.</i>, p. 91). <i>Bartholini +editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex +codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam +fuisse</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" +name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient +publié un recueil des Lettres d'<i>Ambrogio Traversari</i> (<i>Amplissima +collectio veter Monum.</i> t. III). Elles ont été réimprimées avec de +nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous +ce titre: <i>Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad +ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ</i>, etc., 2 vol. gr. +in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou +plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un +riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite +avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec +surabondance et confusion.</blockquote> + +<p>Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, <i>Ambrogio</i> le fut +ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y +recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les +conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux +Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de +cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce +concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science +théologique, et sa connaissance égale des deux langues. <i>Ambrogio</i> le +Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir +par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les +bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis, +répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence, +aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et +puissamment contribué.</p> + +<p>Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel +Chrysoloras, que ce <i>Leonardo Bruni</i>, l'un de ceux qui illustrèrent le +nom <i>d'Arétin</i>, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les +valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous +lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore. +<i>Leonardo</i> naquit en 1369<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>; il n'avait que quinze ans lorsque les +troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux +bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble +et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> +<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>, et +lui dans un autre<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> +<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un +portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et +cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand +homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il +continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à +Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi +les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé +à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. <i>Leonardo</i> quitta les +lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans +son sommeil, comme il l'assure lui-même<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a> +<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>, ce qu'il avait appris +pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut +appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de +secrétaire apostolique<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a> +<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>. Il partagea les dangers et les vicissitudes +de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il +conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore +sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et +même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu +moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance, +<i>Leonardo</i> revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans +cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On +chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, <i>Papa +Martino, non vale un quattrino</i><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> +<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Le pape prit la chose au sérieux; +il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur +ville, pour une chanson: ce fut <i>Leonardo</i> qui le fléchit par un +discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> +<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>. Il avait +déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde +fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des +obsèques magnifiques. <i>Giannozzo Manetti</i> prononça son oraison funèbre. +Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça +sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin; +enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à +Florence, dans l'église de Sainte-Croix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" +name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. II, +p. 33; Mazzuchelli, <i>Scritt. ital.</i>, t. II, part. IV; Mehus, <i>Vita +Leonardi Aretini</i>, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" +name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382"> +(retour) </a> <i>Pietramala</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" +name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383"> +(retour) </a> <i>Quarana</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" +name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384"> +(retour) </a> <i>De temporibus suis</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" +name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385"> +(retour) </a> En 1405.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" +name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" +name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387"> +(retour) </a> <i>De temp. suis com.</i>, p. 38.</blockquote> + +<p><i>Leonardo Bruni</i> ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de +son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus +aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de +dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des +Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir +de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le +visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se +relever<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a> +<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun +orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on +donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une +fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de +légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer +de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par +<i>Niccolo Niccoli</i>, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des +lettres<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> +<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>, mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs +n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" +name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388"> +(retour) </a> <i>Vespasiano Fiorentino</i>, cité par Mazzuchelli, <i>ub. +supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" +name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 257.</blockquote> + +<p><i>Leonardo</i> et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure +scandaleuse les brouilla. <i>Niccolo Niccoli</i> avait cinq frères; il enleva +publiquement à un d'entre eux sa maîtresse<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a> +<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>; celle-ci eut +l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord +pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a> +<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. +<i>Niccolo</i> fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler. +<i>Leonardo</i> s'abstint de l'aller voir: <i>Niccolo</i> remarqua son absence, et +lui en fit faire des reproches. <i>Leonardo</i> ne répondit peut-être pas +avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop +fidèlement rendue, mit <i>Niccolo</i> dans une véritable fureur. Il abjura +son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus +injurieux et les plus amers. <i>Leonardo</i>, quoique d'un caractère doux, +perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une <i>Invective</i>, où +il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui, +heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> +<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. Cette +malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs +essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut <i>Poggio Bracciolini</i> qui +en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et +d'autre, et leur amitié reprit son premier cours<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a> +<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" +name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390"> +(retour) </a> Elle se nommait <i>Benvenuta</i>. M. William Shepherd, dans la +Vie de <i>Poggio Bracciolini</i>, qu'il a publiée en anglais (Liverpool, +1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance +extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'<i>Ambrogio</i> le Camaldule, +religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir, +en écrivant à <i>Niccolo Niccoli</i>, le prie souvent de présenter ses +compliments à sa <i>Benvenuta</i>, qu'il distingue par le titre de <i>fœmina +fidelissima</i>; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" +name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391"> +(retour) </a> Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de +ce châtiment public infligé à Benvenuta, <i>plaudentibus vivinis et totâ +multitudine comprobante</i>, dans une longue lettre de <i>Leonardo Bruni</i> au +<i>Poggio</i>, lorsque celui-ci était en Angleterre; <i>Leonardi Aretini +Epistolæ</i>, l. V, ép. 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" +name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392"> +(retour) </a> L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de +<i>Léonardo</i>, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus +bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: <i>Leonardi +Florentini oratio in nebulonem maledicum</i>. Il en cite un manuscrit +conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10. +M. W. Shepherd, <i>Life of Paggio</i>, p. 135, affirme qu'une vérification +exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit +n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette +bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est +trompé, en disant, <i>loc. cit.</i>, que <i>Leonardo</i>, dans cet écrit, traite +son ancien ami de <i>nebulo malefiens</i>. On voit par le titre ci-dessus que +c'est <i>maledicus</i> et non <i>malefiens</i> qu'il faut lire; c'est beaucoup +trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le +changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du +Catalogue de l'abbé Mehus, que cette <i>Invective</i> est conservée dans la +bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un +aperçu de ce qu'il contient.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" +name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393"> +(retour) </a> <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, ch. 3 et 4.</blockquote> + +<p>Si <i>Leonardo</i> n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les +premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec +cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées. +Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une +discussion philosophique dans laquelle <i>Giannozzo Manetti</i>, qui était +très-jeune, remporta de tels applaudissements, que <i>Leonardo</i> en fut +piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. <i>Manetti</i> +lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa +toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard +pour sa dignité, il se rendit seul chez <i>Manetti</i>. Celui-ci témoigna +beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande +autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison. +<i>Leonardo</i>, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant, +disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'<i>Arno</i>, au +milieu de la ville, il se retourne, et dit à <i>Giannozzo</i>, à haute voix: +«Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai +aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je +ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander +excuse<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> +<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>.» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et +sensible, qui aimait et respectait <i>Leonardo</i> comme son maître, et qui +le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un +tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de <i>Leonardo</i> est une bonne +leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour +les magistrats arrogants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" +name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394"> +(retour) </a> Ce trait est raconté par <i>Naldo Naldi</i>, auteur +contemporain, dans la Vie de <i>Giannozzo Manetti</i>, que Muratori a +insérée, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote> + +<p>Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande +variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend +depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> +<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>. Il a +aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de +son temps<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> +<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>; quelques opuscules historiques et des traductions, ou +plutôt des imitations de Polybe et de Procope<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> +<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. Il traduisit +littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote; +quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et +d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de +plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux +qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le +goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle +de Pétrarque, toutes deux en langue italienne<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> +<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>. On a de lui, tant +imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur +différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et +latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été +imprimées plusieurs fois<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a> +<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, et qui sont, comme celles d'<i>Ambrogio</i> le +Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son +style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous +les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il +ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses +ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec +plaisir et avec fruit<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> +<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" +name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395"> +(retour) </a> <i>Historiarum populi Florentini lib. XII</i>. <i>Léonardo</i> +écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par <i>Donato +Acciojuoli</i>, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473; +l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" +name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396"> +(retour) </a> <i>De temporibus suis</i>, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon, +1539, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" +name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397"> +(retour) </a> <i>De bello italico adversus Gothos gesto</i>, l. IV; +<i>Fulginii</i> (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; <i>Commentarium rerum +Græcarum</i>, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" +name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398"> +(retour) </a> La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par +Tomasini, <i>Petrarcha redivivus</i>, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4., p. +207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la +bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et +l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" +name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399"> +(retour) </a> La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais +à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie, +et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit +Maittaire, <i>Annal. Typ.</i>, t. I. Cette dernière édition est une +réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a +donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de +<i>Leonardo</i>, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux +livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que +contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites, +adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" +name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.</blockquote> + +<p><i>Poggio Bracciolini</i>, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne +l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties +licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans +les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les +services les plus signalés. Il naquit en 1380<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> +<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, d'une famille +pauvre<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> +<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>, au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo. +Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les +lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par +Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher +fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres +pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années, +mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les +appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y +suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus +nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la +dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme +contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes +distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que +développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé +à Boniface IX, son premier protecteur, <i>Poggio</i> trouva la même faveur +auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à +<i>Leonardo Bruni</i>, qui avait été à Florence le compagnon des études et +des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de +lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses +lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à +l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant +le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se +séparèrent sans se désunir. <i>Leonardo</i> resta auprès du pape; <i>Poggio</i> +alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses +fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au +concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut +une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude +pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au +concile, y mourut. <i>Poggio</i> composa son épitaphe<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> +<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>, et prononça son +oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" +name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401"> +(retour) </a> <i>Giamb. Recanati</i>, dans sa Vie de <i>Poggio</i>, en tête de +l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'<i>Histoire de Florence</i> de +cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi, +<i>ub. supr.</i>; M. William Shepher; <i>Life of Poggio Bracciolini</i>, etc. Ce +dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas été +traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de +<i>Poggio</i> telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en +fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de +<i>Filelfo</i> qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont +l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la <i>littérature italienne</i> +proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la +littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" +name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402"> +(retour) </a> Son père se nommait <i>Guccio Bracciolini</i>; ce prénom est +un diminutif, à la manière florentine, de <i>Arrigo</i>, Henri; <i>Arrigo</i>, +<i>Arrighetto</i>, ou <i>Arriguccio</i>, <i>Guccio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" +name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403"> +(retour) </a> Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par +Hody, <i>De Græc. ill.</i>, p. 23. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Hic est Emanuel situs,<br> + Sermonis decus Attici:<br> + Qui dum quarere opem patriæ<br> + Afflictæ studeret, huc iit.<br> + Res belle cecidit fuis<br> + Votis, Italia; hic tibi<br> + Linguæ restituit decus<br> + Atticæ, ante recondite.<br> + Res belle cecidit tuis<br> + Votis, Emanuel; solo<br> + Consecutus in Italo<br> + Æternum decus es, tibi<br> + Quale Græcia non dedit,<br> + Bella perdita Græcia</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants +pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus +dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait +périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs +ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des +routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne +saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un +grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages +d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en +vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition +fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y +trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais +souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers +livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus; +Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de +Luctance<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a> +<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien, +tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces +manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une +bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et +humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression +de <i>Poggio</i> lui-même<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> +<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, voulu jeter des criminels condamnés à mort. +«Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les +cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands +écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre +d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore +un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de +l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance +qu'on leur doit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" +name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404"> +(retour) </a> <i>De utroque homine</i>, ou <i>de opificio hominis</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" +name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405"> +(retour) </a> Lettre publiée par Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. +XX, p. 160.</blockquote> + +<p>Encouragé par ses illustres amis, <i>Leonardo Bruni</i>, <i>Ambrogio +Traversari</i>, <i>Niccolo Niccoli</i>, <i>Francesco Barbaro</i>, noble vénitien, +l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux +aux lettres, <i>Poggio</i> continua de voyager en Allemagne et en France, +recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents +de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres, +chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se +hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut +d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à +diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi +Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le +Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son +activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de +Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de +Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius +Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui +étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du +Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins +importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la +perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain +Nicolas de Trêves, que <i>Poggio</i> employait à ces recherches dans les +lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des +douze autres.</p> + +<p>La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert +dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et +Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la +manière dont il en rend compte dans une lettre à <i>Leonardo Bruni</i><a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> +<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>, +l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné +réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses +réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des +injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté +stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent +seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela +prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables +barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses +sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le +courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à +celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de +Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie +de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus +scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le +politique <i>Leonardo</i>, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une +pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir +reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un +hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il +l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec +plus de réserve<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> +<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" +name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406"> +(retour) </a> Voyez cette lettre, <i>Poggii Opera</i>, p. 301-305.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" +name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407"> +(retour) </a> <i>Leonardi Aret. Epist.</i>, l. IV, ep. 10.</blockquote> + +<p>Ce concile fini, <i>Poggio</i> se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau +pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre. +On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de +voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses +sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à +quelques-uns des dangers que le prudent <i>Leonardo</i> avait craints pour +lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec +laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé +de ses plus intimes amis<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a> +<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>. Il avait sans doute rencontré au concile +de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le +nom de cardinal Beaufort<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> +<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>, et qui visita ce concile en allant en +pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir +l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait +les plus magnifiques promesses; mais <i>Poggio</i> fut à peine arrivé à +Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des +embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour +lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les +esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour +la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il +ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" +name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408"> +(retour) </a> <i>Poggii Oper.</i>, p. 311; <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, +by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les +circonstances de ce voyage de <i>Poggio</i> en Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" +name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409"> +(retour) </a> Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre, +et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, <i>ibid.</i>, p. 123.</blockquote> + +<p>Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de +retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que +les trois livres <i>de Oratore</i>, le <i>Brutus</i>, ou le Livre des Orateurs +célèbres, et celui qui est intitulé <i>Orator</i>, reparaissaient pour la +première fois. C'était Gérard <i>Landriani</i>, évêque de Lodi, qui en avait +découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère +était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer; +mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent +lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe, +un sujet d'allégresse publique. <i>Poggio</i>, dans une terre d'exil, +instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui +en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur +d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre <i>Leonardo Bruni</i> et +<i>Niccolo Niccoli</i>, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce +n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes +les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en +Angleterre, aboutir à un mince bénéfice<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> +<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>, qui eût encore exigé qu'il +entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce +qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le +riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long +voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin +de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant +ses magnifiques promesses. <i>Poggio</i> reçut d'Italie, peu de temps après, +deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de +secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de +professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir +hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le +secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de +précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à +Rome pour y prendre possession de son emploi<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> +<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" +name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410"> +(retour) </a> Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais +d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à +cette modique somme. (M. Shepherd, <i>ub. supr.</i>, p. 136.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" +name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>Martin V y était revenu<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a> +<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> après ses aventures de Florence<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> +<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>. +Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations, +auxquelles il paraît que <i>Poggio</i> ne prit d'autre part que de +l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements. +Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il +put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques +ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a> +<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>, dans lequel il +se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en +général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des +Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a> +<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>. Cette +critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une +querelle avec ces bons frères<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a> +<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Il ne s'en effraya point, et tout ce +qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un +Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que +dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur +les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait +retrancher des éditions de ses œuvres<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a> +<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" +name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412"> +(retour) </a> Le 22 septembre 1420.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" +name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 296.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" +name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414"> +(retour) </a> <i>De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque +concionatoribus</i>. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des +Œuvres de <i>Poggio</i>, édition de Bâle, 1538.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" +name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415"> +(retour) </a> Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance, +<i>Fratres Observantiœ</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" +name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416"> +(retour) </a> Voy. <i>The Life of Poggio</i>, etc., p. 177 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" +name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417"> +(retour) </a> On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé: +<i>Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum</i>, imprimé d'abord à +Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions +considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du +Dialogue de <i>Poggio</i> sur l'Hypocrisie, et de celui de <i>Léonardo Bruni</i> +sur le même sujet, donnée par <i>Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex +typographiâ Anissoniâ, Lugduni</i>, 1679, in-16.</blockquote> + +<p>Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin +V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence, +déguisé en moine<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a> +<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>, <i>Poggio</i> partit pour l'y aller joindre: mais il +tomba entre les mains des soldats de <i>Piccinnino</i>, partisan soldé par le +duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier, +et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put +obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à +Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et +Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des +bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de +crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de +consolation<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a> +<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>, que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur, +seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes, +autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne +craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant +hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la +haine et à la verve satirique de <i>Filelfo</i>, qui se déchaînait alors avec +fureur contre les Médicis. <i>Filelfo</i> l'attaqua, ainsi qu'eux, sans +retenue et sans pudeur; <i>Poggio</i> lui répondit de même; et ce ne fut pas +le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi +violentes<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a> +<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules +sous le titre d'<i>Invectives</i>, qui ne leur convient que trop. En général, +les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec +les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes. +Les querelles de <i>Poggio</i> avec <i>Filelfo</i> se renouvelèrent à plusieurs +reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais +si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible, +<i>Poggio</i> employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une +aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par +son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que +le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut +revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute +leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. <i>Poggio</i> +avait ce droit plus que personne; et il en usa librement<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a> +<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" +name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418"> +(retour) </a> Juin 1433.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" +name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419"> +(retour) </a> Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 312-317.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" +name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420"> +(retour) </a> Il en eut avec George de Trébizonde, <i>Guarino</i>, de +Vérone, Laurent <i>Valla</i>, et plusieurs autres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" +name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421"> +(retour) </a> Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 339-542.</blockquote> + +<p>Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le +reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de +Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut +rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des +arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de +statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de +l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours +joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non +seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de +pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des +campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses +recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette +collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du +gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui, +d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La +seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de +se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude +(ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que +les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et +des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants +seraient désormais exempts de toutes charges publiques<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a> +<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" +name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422"> +(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 37, 38.</blockquote> + +<p>Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé +dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a> +<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a> +conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons +siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants +naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a> +<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. Il se décida +enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une +jeune fille de dix-huit<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a> +<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, qui lui apporta pour dot six cents +florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de +cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait +le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a> +<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>. Son +mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur +dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet +avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y +passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de +travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres +son Dialogue <i>sur la Noblesse</i><a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a> +<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>, datent de cette heureuse époque. Il +n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la +plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. <i>Niccolo Niccoli</i>, +Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas <i>Albergati</i>, cardinal de +Ste.-Croix, <i>Leonardo Bruni</i>, moururent successivement et à peu d'années +de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire +par d'éloquentes oraisons funèbres<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a> +<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" +name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423"> +(retour) </a> 1435.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" +name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424"> +(retour) </a> On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze +garçons et deux filles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" +name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425"> +(retour) </a> <i>Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" +name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426"> +(retour) </a> Il était en forme de Dialogue, et intitulé: <i>An senii sit +uxor ducenda</i>. <i>Apostolo Zeno</i> en possédait une copie. (Voy. <i>Dissert. +Voss.</i>, t. I, 48.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" +name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427"> +(retour) </a> Il le publia en 1440. (Voy. <i>Poggii Opera</i>, etc., p. +64.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" +name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428"> +(retour) </a> Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de +<i>Poggio</i>; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de +l'édition des lettres de <i>Leonardo Bruni</i>, 1741, 2 vol. in-8.</blockquote> + +<p>Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel <i>Poggio</i> conserva son +office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il +eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il +lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un +Traité <i>du Malheur des princes</i><a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a> +<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>. À son avènement au trône papal, il +lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui +dédia un nouveau traité <i>des Vicissitudes de la fortune</i><a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a> +<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>, le plus +intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au +même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa +protection particulière, en publiant son Dialogue sur +<i>l'Hypocrisie</i><a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a> +<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend +les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au +moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit +l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet +ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui, +sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. <i>Poggio</i> remplit +largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une +longue Invective<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a> +<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>, et ne traita pas moins durement le noble ermite +de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a> +<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>. Il +entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en +traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de +Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les +libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs. +Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent +puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" +name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 392.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" +name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430"> +(retour) </a> <i>De Varietate fortunæ</i>, imprimé pour la première fois à +Paris, en 1723.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" +name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431"> +(retour) </a> Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" +name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432"> +(retour) </a> <i>Poggii Opera</i>, etc., p. 155.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" +name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433"> +(retour) </a> <i>The Life of Poggio Bracciolini</i>, ch. 10.</blockquote> + +<p><i>Poggio</i> donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce +goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le +célèbre livre des <i>Facéties</i>. C'est une preuve sans réplique de la +licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un +homme alors septuagénaire<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a> +<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>, un secrétaire apostolique, jouissant de +l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un +recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels +plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes +dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement +les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à +la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore. +Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie +romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le +genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le +nom de <i>bugiale</i>, dérivé de l'Italien <i>bugia</i>, mensonge, et que <i>Poggio</i> +rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a> +<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>. On y +rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en +racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On +n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est +principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques, +attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les +contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre +contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes +distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle, +et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans +intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus +d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami +de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir +fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette +débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi +utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" +name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434"> +(retour) </a> C'était en 1450.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" +name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435"> +(retour) </a> <i>Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina +quædam</i>. Épilogue ou péroraison, à la fin des <i>Facéties</i>.</blockquote> + +<p>Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a> +<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>; c'est le fruit +des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de +ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques +vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties +qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont +de peu d'intérêt<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a> +<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>; la troisième est toute philologique; il y est +question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la +langue commune, ou seulement celle des savants. <i>Poggio</i> y défend la +première opinion contre <i>Leonardo Bruni</i>, qui dans leurs entretiens +avait soutenu la seconde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" +name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436"> +(retour) </a> <i>Historia disceptative convivalis</i> (et non pas +<i>convivialis</i>, comme on le lit dans la Vie de <i>Poggio</i>, par M. William +Shepherd, p. 451) <i>Pogii Oper.</i>, p. 32.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" +name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437"> +(retour) </a> Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre, +celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux +sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?</blockquote> + +<p>En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante, +la réputation de <i>Poggio</i> et l'influence puissante des Médicis fixèrent +sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il +avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais +paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y +reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé +l'un des <i>Prieurs des arts</i>. Les soins et les occupations de sa place de +chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses +querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il +eut, avec Laurent <i>Valla</i>, une guerre de plume presque aussi violente +que celle qu'il avait avec <i>Filelfo</i>. Un fruit plus heureux de ses +loisirs fut son Dialogue <i>Sur le malheur de la destinée humaine</i><a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a> +<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>, +la traduction de l'Âne de Lucien<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a> +<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a> remplit aussi quelques uns de ses +moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point +d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de +Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" +name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438"> +(retour) </a> <i>De miseriâ humanæ conditionis, ibid.</i>, p. 86.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" +name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439"> +(retour) </a> <i>Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è +græco in latinum conversus</i>. (<i>Poggii Oper.</i>, p. 138.)</blockquote> + +<p><i>L'Histoire de Florence</i> est le dernier, comme le plus grand et le +meilleur ouvrage de <i>Poggio</i>. Elle est divisée en huit livres, et +comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté +florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455. +L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les +sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet +important ouvrage<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a> +<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré +avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses +enfants<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a> +<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a> obtinrent la permission de suspendre son portrait<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a> +<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a> +dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui +érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de +l'église de <i>Santa Maria del fiore</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a> +<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>. Il mérita tous ces honneurs +rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut +toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses +connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et +l'emportement de ses invectives venaient de la même source que +l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit +qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La +liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence +de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées +dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il +jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi +pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le +monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la +force de son jugement et l'enjouement de son esprit<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a> +<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Quant au style +de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs +immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès. +On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré +d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent +bientôt après<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a> +<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" +name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440"> +(retour) </a> <i>L'Histoire de Florence</i>, écrite par lui en latin, fut +achevée et traduite en italien par Jacques <i>Bracciolini</i>, l'un de ses +fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée +plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne +fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. <i>Recanuti</i>, avec des notes et +une Vie de <i>Poggio</i>, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" +name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441"> +(retour) </a> Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille, +l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi +l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent +plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé <i>Jacopo</i>, +traducteur de l'<i>Histoire Florentine</i>, étant entré au service du +cardinal <i>Riario</i>, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des +<i>Pazzi</i> contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple +aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se +maria, mais ne laissa que des filles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" +name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442"> +(retour) </a> Il était peint par Antoine <i>Pollajuolo</i>. Voy. <i>Vasari</i>, +éd. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" +name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443"> +(retour) </a> La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans +des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François, +grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de +l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres. +(<i>Recanati, Vita Poggii</i>, p. <span class="sc">xxxiv</span>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" +name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444"> +(retour) </a> <i>The Life of Poggio</i>, etc., p. 486.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" +name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i> Les Œuvres de <i>Poggio</i> furent recueillies pour la +première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à +Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante. +On doit les joindre à celles de <i>Coluccio Salutato</i>, de <i>Leonardo +Bruni</i>, de <i>Filelfo</i> et d'<i>Ambrogio</i> le Camaldule, pour la connaissance +de l'histoire littéraire du quinzième siècle.</blockquote> + +<p>Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus +vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre <i>Filelfo</i>. Sa +vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit +aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent +aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses +lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages +imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son +temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le +défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses +ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a> +<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" +name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446"> +(retour) </a> Il a paru récemment en italien une Vie de <i>Filelfo</i>, qui +peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée: +<i>Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini +Raveretano</i>, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement +pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et +pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette +Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en +Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente +ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je +ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage +commun, mais <i>Poggio</i> et <i>Filelfo</i>, à l'exemple du plus vraiment +français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de +Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.</blockquote> + +<p><i>Francesco Filelfo</i> naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la +Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a> +<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a> ont dit que sa +famille était honnête; il vaut mieux les en croire que <i>Poggio</i>, qui +prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard +d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les +plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut +lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise, +en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis +puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le +désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état +de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il +jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire, +à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec. +Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature +grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès +furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec +assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses +succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean +Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de +conseiller. <i>Filelfo</i> avait déjà fait preuve de talent pour les +négociations. Le <i>Bailo</i>, ou ambassadeur vénitien auquel il était +attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour +traiter de la paix entre ce prince et Venise<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a> +<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>, et le traité avait +été conclu à la satisfaction de la république.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" +name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447"> +(retour) </a> Cités par M. <i>de' Rosmini, ub. sup.</i>, t. I, p. 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" +name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448"> +(retour) </a> Lancelot, Mém. sur Philelphe, <i>Académ. des inscr. et +bell.-lettr.</i>, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont +trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait +fait cette ambassade. M. <i>de' Rosmini</i> a redressé cette erreur, d'après +une lettre inédite de <i>Filelfo</i>. Voy. <i>ub. supr.</i>, p. 12.</blockquote> + +<p>Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre, +à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par +Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes +de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. <i>Filelfo</i> s'y rendit +à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a> +<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>, une +harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des +grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une +foule immense de spectateurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" +name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449"> +(retour) </a> 12 février 1424.</blockquote> + +<p>De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il +reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de +son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine +âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. <i>Filelfo</i>, dans l'âge +des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus +ardent<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a> +<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>, devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint +de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont +Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427. +C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y +revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la +peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient +oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la +maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où +étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de +quitter Venise; <i>Theodora</i> était effrayée; une de ses femmes était morte +de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison +nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et +déjà menacé du besoin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" +name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450"> +(retour) </a> Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et +ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par +M. <i>de' Rosmini</i>, t. I, p. 113. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo<br> + Æstu, quo testes tres mihi bella movent</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui: +pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui +offrit, aux conditions les plus avantageuses<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a> +<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>, et il accepta une +chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que +quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta, +chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à +toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que +<i>Filelfo</i> vînt s'y fixer. <i>Niccolo Niccoli</i>; <i>Leonardo Bruni</i>, +<i>Ambrogio</i> le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de +lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils +réussirent à l'un et à l'autre, et <i>Filelfo</i>, après en avoir obtenu la +permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il +commença aussitôt ses leçons<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a> +<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" +name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451"> +(retour) </a> Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui +furent comptés d'avance.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" +name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452"> +(retour) </a> Avril 1429.</blockquote> + +<p>Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son +zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du +jour, expliquer et commenter les <i>Tusculanes</i> de Cicéron, ou une des +Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire, +ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait +lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses +Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses +leçons des lectures sur la morale<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a> +<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>; et de plus, pour satisfaire de +jeunes Florentins<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a> +<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>, admirateurs du Dante, il lisait et commentait +son poëme les jours de fête, dans l'église de <i>Santa Maria del Fiore</i>, +sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir +d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le +nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les +plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang, +suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus +considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda +comme tels. Il se fit des querelles avec Charles <i>Marsupini</i> d'Arezzo, +avec <i>Niccolo Niccoli</i>, ami de Charles, avec <i>Ambrogio</i> le Camaldule, +amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère, +amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable <i>Poggio</i>, qui se +porta pour champion des Médicis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" +name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453"> +(retour) </a> <i>Ambrosii Traversari Epist.</i>, p. 1007 et 1016.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" +name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454"> +(retour) </a> M. <i>de' Rosmini</i> l'affirme, d'après l'assertion positive +de <i>Filelfo</i>, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui +suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le +premier, <i>Monumenti inediti</i> du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions +de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: <i>Da niuno castrecto... +senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto, +cominciai quello poeta pubblicamente legere</i>. Ceci dément Tiraboschi, +qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que +<i>Filelfo</i> était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en +donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce +savant les droits de citoyen de Florence, cité par <i>Salvino Salvini</i>, +dans la Préface de ses <i>Fasti consolari</i>, p. <span class="sc">xviii</span>. Mais Tiraboschi et +Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il +est bien dit: <i>Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem +in civitate Florentiæ</i>, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas +spontanément et gratuitement; et l'assertion de <i>Filelfo</i>, énoncée +devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour +ne laisser aucun doute.</blockquote> + +<p><i>Filelfo</i>, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un +assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit +et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était +alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis +étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme +emprisonné, mis en danger de la vie et banni. <i>Filelfo</i>, ennemi peu +généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires +emportées, obscènes et sanglantes<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a> +<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. Ils revinrent triomphants; il ne +jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il +s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il +continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin +déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois +après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à +Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à +Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de +Petriolo. <i>Filelfo</i>, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se +nommait Philippe, et le fit arrêter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" +name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455"> +(retour) </a> Les Satires de <i>Filelfo</i> furent imprimées pour la +première fois à Milan, sous ce-titre: <i>Philelphi opus Satyrarum seu +Hecatostichon Decades X</i>, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502, +in-4., et à Paris, 1508, in-4. Cosme y est désigné sous le nom de +<i>Munus</i> (traduction latine du nom grec <i>Cosmos</i>); <i>Niccolo Nlccoli</i>, +sous celui d'<i>Utis</i>; Charles d'<i>Arezzo</i> est appelé <i>Codrus</i>; <i>Poggio</i> +est nommé <i>Bambalio</i>, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions +monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et +d'obscénités.</blockquote> + +<p>On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des +tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à +une amende de cinq cents livres d'argent. <i>Filelfo</i>, peu satisfait de +cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna +Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans +l'intercession de <i>Filelfo</i> lui-même. Ce ne fut point par un mouvement +de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt +comme il l'écrivit à <i>Æneas Sylvius</i>, pour que celui qui l'avait voulu +assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré, +par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa +conscience<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a> +<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" +name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456"> +(retour) </a> <i>Philelfi Epist.</i>, p. 18.</blockquote> + +<p>Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet +assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille. +De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le +poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de +Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut +pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et <i>Filelfo</i>, qu'il accusa +dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni +à perpétuité<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a> +<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de +pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme +de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des +partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat, +c'est ce que le dernier auteur de la vie de <i>Filelfo</i> ne croit pas, +faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier; +il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent +ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut +satisfait<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a> +<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme +irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de +telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux, +et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une +réconciliation, la désira le premier; <i>Ambrogio</i> le Camaldule +l'entreprit; il y trouva d'abord <i>Filelfo</i> très-rebelle. «Que Médicis +emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai +mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je +méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse +bienveillance<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a> +<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>;» mais le bon <i>Ambrogio</i> ne se découragea point, et +finit par réussir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" +name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457"> +(retour) </a> La sentence est rapportée par <i>Fabroni, Vita Cosmi Med.</i>, +t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" +name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458"> +(retour) </a> <i>Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si +macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi, +come potea, se ne mostrasse contento</i>, etc. <i>Vita di Fr. Filelfo</i>, t. I, +p. 98.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" +name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459"> +(retour) </a> <i>Philelphi Epist.</i>, l. II, p. 14.</blockquote> + +<p>Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles +agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, <i>Filelfo</i> +remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que +pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en +vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants +ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine +des <i>Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines</i> de Plutarque; +il y commença même ses livres <i>De exilio</i>, ou ses <i>Méditations +florentines</i><a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a> +<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de +lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires, +d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il +était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la +véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" +name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460"> +(retour) </a> Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, <i>Philelphi +Opuscula</i>, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc. +(Debure, <i>Bibl. instr.</i>, ne cite que cette dernière édition.) Les +<i>Meditationes Florentinæ</i>, <i>De exilio</i>, etc., qui ne sont qu'un seul et +même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que +trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont +restés inédits. <i>Vita di Filelfo</i>, p. 88, note 2.</blockquote> + +<p>Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter +Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours +croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des +propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat +de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de +Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et +promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il +irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais, +pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante +ducats, salaire magnifique et sans exemple<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a> +<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>, et ils lui tinrent +parole. Il reparut donc à Bologne<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a> +<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a> dix ans après qu'il en était +parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le +fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience +naturelle de <i>Filelfo</i> augmentait par les obstacles: enfin, sous des +prétextes assez peu spécieux<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a> +<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>, il quitta Bologne avant les six mois +expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années +qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus +heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison +richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan, +rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul +chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte +inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à +l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre +enfants<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a> +<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer +au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en +écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le +retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière +d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée +à <i>Filelfo</i> mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui +donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans +l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" +name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461"> +(retour) </a> <i>Philelphi Epist.</i>, l. II, p. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" +name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462"> +(retour) </a> 16 janvier 1439.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" +name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463"> +(retour) </a> Voy. <i>Vita di Fr. Filelfo</i>, p. 102.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" +name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464"> +(retour) </a> Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants, +comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme <i>Apostolo +Zeno</i> l'a répété, <i>Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 283. Voyez <i>Vita di +Filelfo</i>, t. II, p. 11. note 2.</blockquote> + +<p>Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier +Visconti, François Sforce lui ayant succédé<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a> +<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>, <i>Filelfo</i>, bien traité +par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi +de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce +voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres, +le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui +permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le +poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à +Milan, <i>Filelfo</i>, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs, +nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de +l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que <i>Manfredina +Doria</i>, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles. +Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à +l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se +proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du +pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père +de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire +cette démarche; mais il permit à <i>Filelfo</i> de députer, en son propre +nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre +grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en +offrant une rançon<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a> +<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui +se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette +requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" +name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465"> +(retour) </a> 25 mars 1450.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" +name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466"> +(retour) </a> Tiraboschi rapporte inexactement ce fait +très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. <i>de Rosmini</i> l'a +rectifié, <i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 90, et il a publié le premier le +texte grec de la lettre de <i>Filelfo</i> à Mahomet II, avec une traduction +italienne, n°. X des <i>Monumenti inediti</i> du même volume, p. 305.</blockquote> + +<p><i>Filelfo</i>, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son +séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins +laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et +en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en +vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François +Sforce, sous le titre de <i>Sfortiados</i>; il en avait achevé les huit +premiers livres quand le héros du poëme mourut<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a> +<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>. Galéaz-Marie son +fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli <i>Filelfo</i>, que +l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été +dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la +gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour +vivre et soutenir sa famille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" +name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467"> +(retour) </a> Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la <i>Sforciade</i> sont +restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque +Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres +bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, <i>Histor. Typograph. +Litter. mediolan.</i> de Sassi, p. 178 et suiv., et <i>Catalog. cod. latin. +biblioth. Laurent.</i>, de <i>Bandini</i>, t. II, col. 129. M. <i>de' Rosmini</i> a +donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le +plan et la marche, <i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 159-174.</blockquote> + +<p>Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette +position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une +force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant +sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses +principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment +être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des +lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été +son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses +éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et +fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de +forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et +par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter +son amour-propre<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a> +<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>, il ouvrit, peu de temps après, son cours, en +expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il +fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y +allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux +malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il +perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de +quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui +de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une +catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils +Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait +sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; <i>Filelfo</i> +craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle +cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son +retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance +suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait +le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma +pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques. +Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet +engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le +reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et +mourut le 31 juillet 1481.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" +name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468"> +(retour) </a> 1474.</blockquote> + +<p>Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le +fut autant jusqu'à la fin que celle de <i>Filelfo</i>; aucune n'aurait été +plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à +son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la +vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la +magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux, +d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui +souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans +cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le +produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les +besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non +seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son +siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis +pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses +lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce +peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les +hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces +dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes +qu'il eut si souvent à soutenir.</p> + +<p>Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes, +parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement +littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se +montra modéré que dans la dernière. Georges <i>Merula</i>, son disciple, non +moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger +prétexte<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a> +<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>, par deux lettres pleines d'injures et de fiel. +<i>Filelfo</i>, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité +peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois; +mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux +défenseur<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a> +<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>. Il en avait fait un grand nombre dans les différents +professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte +plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le +suivant<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a> +<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait +revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui +devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes +vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que +quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né +à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse, +mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les +agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de +ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur, +philosophe et poëte. <i>Filelfo</i>, qui était excellent père, et qui aimait +ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes +douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" +name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469"> +(retour) </a> <i>Filelfo</i> avait critiqué avec raison le mot <i>turcos</i> dont +<i>Merula</i> se servait au lieu de <i>turcas</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" +name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470"> +(retour) </a> Ce fut le jeune Gabriel <i>Pavero Fontana</i>, de Plaisance. +Il publia contre <i>Merula</i>, dont le véritable nom était <i>Merlani</i>, une +<i>Merlanica prima</i>, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la +mort de <i>Filelfo</i> mit fin à cette guerre entreprise pour lui.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" +name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471"> +(retour) </a> On y distingue, outre ceux que nous venons de voir, +<i>Agostino Dati</i>, auteur de l'<i>Histoire de Sienne</i>; le célèbre +jurisconsulte <i>Francesco Accolti d'Arezzo</i>; <i>Alexander ub Alexandro</i>, +auteur des <i>Genetialium Dierum</i>; <i>Bernardo Giusiniani</i>, l'historien de +Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui +eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang, +tels que le pape Pie II, <i>Æneus Sylvius</i>, et Pierre de Médicis, fils de +Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.</blockquote> + +<p>Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les +autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront +peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des +traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités +d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la +Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités +philosophiques, tels que ses <i>Convivia Mediolanensia</i>, ou Banquet de +Milan, dialogues faits, comme ceux de <i>Poggio</i>, sur le modèle du Banquet +de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis, +discutant à table des questions relatives aux sciences et à la +philosophie morale<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a> +<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>; ou tels que le Traité <i>de Morali Disciplinâ</i>, +ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a> +<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>; +c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et +d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés +en un seul recueil<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a> +<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>; on y distingue, peut-être au dessus de tout le +reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son +fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non +seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de +philosophie et même d'éloquence<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a> +<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>; ce sont enfin des poésies latines, +dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la +réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la +couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans +toute sa vie, l'avait le plus flatté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" +name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472"> +(retour) </a> Il devait y avoir trois Dialogues, mais <i>Filelfo</i> n'en +écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie +des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens, +l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de +l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la +lune, de ses influences, etc. etc. Les <i>Convivia Meliod.</i> ont été +imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris, +1552, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" +name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473"> +(retour) </a> Venise, 1552.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" +name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474"> +(retour) </a> <i>Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem +Opusculis</i>. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux +de l'auteur. Debure, <i>Bibl. instr. Belles-Lettr.</i>, t. II, p. 275, ne +cite que la réimpression de 1492.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" +name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475"> +(retour) </a> <i>Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et +equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio</i>. Rome, 1475, +in-fol. <i>Marcello</i> fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à +l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de +sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus +étonnant, c'est que <i>Filelfo</i>, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il +passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin +chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. <i>Franc. +Philelphi Epist.</i> liv. XVIII, p. 127.</blockquote> + +<p>J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il +se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades, +chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en +tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a> +<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>. Il voulait en +faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier +livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme +Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix +odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il +s'astreignit rigoureusement à ce plan<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a> +<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>. Il voulut s'y soumettre +encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les +unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses. +<i>De jocis et seriis</i> en était le titre; dix mille vers partagés en dix +livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique, +mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du +manuscrit<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a> +<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>, et a publié dans les <i>Monuments inédits</i> de ses trois +volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la +décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la +publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de <i>Filelfo</i>, +jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres +familières, imprimées précédemment<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a> +<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>, elles laissent peu d'obscurités +sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur +des circonstances importantes de l'histoire de son temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" +name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" +name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477"> +(retour) </a> <i>Odæ et Carmina</i>, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à +Brescia. <i>Filelfo</i> avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies +grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque +Laurentienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" +name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478"> +(retour) </a> Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque +Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et +dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" +name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479"> +(retour) </a> La première édition, qui ne contient que seize livres, +est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475; +la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai +point fait entrer en ligne de compte, parmi les Œuvres de <i>Filelfo</i>, son +poëme italien en quarante-huit chants et en <i>terza rima</i>, sur la Vie de +S. Jean-Baptiste, <i>Vita di S. Giovanni Battista</i>, Milan, 1494, édition +unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait +entrer son Commentaire sur le <i>Canzoniere</i> de Pétrarque, imprimé pour la +première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications +extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure, +contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec +Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont +l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy. +<i>Vita di Filelfo</i>, t. II, p. 15, note 1.</blockquote> + +<p>Le style de <i>Filelfo</i>, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut +pas celui de <i>Poggio</i>; il approche moins de l'élégance et de la pureté +des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur. +Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la +langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de +Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si +inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur +Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il +ne la connaissait pas.</p> + +<p>Laurent <i>Valla</i>, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut +être placé après <i>Poggio</i> et <i>Filelfo</i>, comme leur égal en réputation, +en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en +violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit +à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta +jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où +sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles +qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y +retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de +Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises +affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un +faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une +peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui +eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le +célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces +plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare +dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une +telle fureur contre <i>Valla</i>, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne +l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au +moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière +fut dispersée<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a> +<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" +name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480"> +(retour) </a> 1431.</blockquote> + +<p>Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il +commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. <i>Valla</i> +semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut +paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller +s'établir à Rome<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a> +<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. La persécution l'y attendait; il avait commencé, +sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur <i>la Donation de +Constantin</i>, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet +empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se +permettait de traiter les papes avec peu de respect<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a> +<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>. Il n'avait +encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les +cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir +<i>Valla</i>, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès +d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les +honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un +diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et +humaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" +name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481"> +(retour) </a> 1443.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" +name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482"> +(retour) </a> Ce Traité est imprimé dans le premier volume du +<i>Fasciculus Rerum expetend. et fugiend.</i>, dont il est parlé ci-dessus, +p. 314], note 1.</blockquote> + +<p><i>Valla</i> ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa +réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et +de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue +lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à +la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le +prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des +articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze +apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui; +mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut +cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de +l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans +la protection du roi<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a> +<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis +comme lui dans cette cour, avec Barthélemy <i>Fazio</i>, Antoine <i>Panormita</i>, +et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la +guerre, selon le style de ce temps, avec des <i>Invectives</i>, des calomnies +et des injures<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a> +<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les +honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations +de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a> +<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>. +Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait +pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur +de Cicéron. <i>Valla</i> l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges +était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa +doctrine cicéronienne: <i>Valla</i>, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des +traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté +une école d'éloquence, pour soutenir son <i>Quintilianisme</i>: mais au +reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne +troublèrent point la vie de leurs deux chefs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" +name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483"> +(retour) </a> Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, <i>Vallœ +Antidotus in Poggium</i>, p. 210, 211 et 218.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" +name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484"> +(retour) </a> L'invective de <i>Valla</i> contre Barth. <i>Fazio</i> et le +<i>Panormita</i> (<i>Beccadelli</i>), est divisée en quatre livres, et remplit +cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par <i>Ascensius</i>, +in-fol., 1528.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" +name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485"> +(retour) </a> 1447.</blockquote> + +<p>Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre <i>Valla</i> et +<i>Poggio</i>. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une +copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on +prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style. +Il attribua ces notes à <i>Valla</i>; quoique celui-ci ait toujours protesté +qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un +véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une +lutte plus furieuse et plus envenimée. Les <i>Invectives</i> de <i>Poggio</i> +contre <i>Valla</i>, les <i>Antidotes</i> et les dialogues de <i>Valla</i> contre +<i>Poggio</i>, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu +le jour<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a> +<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. Ce qu'il y a de singulier, c'est que <i>Valla</i> dédia au pape +son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette +rixe scandaleuse. Elle le fut au point que <i>Filelfo</i>, si emporté dans +ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit +avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne +put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, <i>Valla</i> +se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a> +<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, et la +soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si +<i>Lucius</i> et <i>Aruntius</i> étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin +l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur, +pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la +famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" +name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486"> +(retour) </a> C'est dans sa seconde Invective que <i>Poggio</i> accuse +<i>Valla</i> d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme +d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux, +exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. <i>Accusatus</i>, +ajoute-t-il ironiquement, <i>convictus, damnatus, antè tempus legitimum, +absque ullà dispensatione episcopus factus es</i>. Cette plaisanterie a été +prise au sérieux par l'auteur du <i>Poggiana</i> (l'Enfant): «On trouve ici, +dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent <i>Valla</i>; +c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense, +il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le +palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. <i>Life +of Poggio</i>, p. 471, note.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" +name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487"> +(retour) </a> Benedetto Morando.</blockquote> + +<p>Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, <i>Valla</i> ne +discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il +termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents +écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de +secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de +la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à +la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée +contre lui; je veux dire son Traité <i>de la Donation de Constantin</i>. Mais +cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la +liberté d'écrire.</p> + +<p>Le livre parut<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a> +<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>, et <i>Valla</i> ne fut point persécuté. Il se rendit à +Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi +Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction +d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de +cinquante-huit ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" +name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488"> +(retour) </a> On le trouve parmi ses Œuvres; Bâle, 1540, in-fol.</blockquote> + +<p>Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa +vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et +variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages +d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a> +<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>. Son +Histoire de Ferdinand<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a> +<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>, roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu +plusieurs éditions, mais moins encore que ses <i>Elegantiæ Linguæ +latinæ</i><a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a> +<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>, qui contiennent des règles grammaticales, et des +réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il +était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en +prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de +Thucydide.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" +name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489"> +(retour) </a> Voy. <i>Laurent. Vallensis Opera</i>, ub. sup.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" +name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490"> +(retour) </a> <i>De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege</i>, l. III. +Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. <i>Hispania illustrata</i>. Francfort, +1579, t. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" +name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491"> +(retour) </a> Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont +de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.</blockquote> + +<p>Il fit aussi des notes sur le <i>Nouveau-Testament</i>, mais comme +helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun +autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce +mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta, +pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui +rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la +philosophie, de la poésie et du goût.</p> + +<p>J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus +encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de +Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé <i>la Maison +joyeuse</i>, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une +école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a +depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui +dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait +réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique, +d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de +musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation; +et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet +excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre +prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont +laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à +rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge +avancé.</p> + +<p>Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des +services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne +devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez +pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain. +Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les +ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux +furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les +archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les +amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches +courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire, +on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit; +une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations +monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur +prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science +scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XX.</h3> + +<p class="mid"><i>Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote; +Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent, +Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de +Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts; +troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin +du quinzième siècle.</i></p> +<br> + +<p>L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en +Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait +plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de +la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les +sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui +avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant +pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu +philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile +de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait +opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des +points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était +vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien. +Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie +d'Aristote et celle de Platon<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a> +<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>; il y traita d'étrange paradoxe +l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et +s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement +opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses +admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs, +prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir +pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le +plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" +name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492"> +(retour) </a> Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.</blockquote> + +<p>Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre +le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était +allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il +l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer +évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de +Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu +par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant +l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a +reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une +faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la +pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il +parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il +fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui +doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses +richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une +académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de +lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les +récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à +Bologne<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a> +<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université, +qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements, +qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les +murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya +largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des +promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à +qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y +entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à +la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits +grecs, qui, selon <i>Platina</i>, lui avait coûté trente mille écus d'or, et +qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce +savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que +latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre: +<i>Contre le calomniateur de Platon</i>; ce calomniateur était l'autre Grec, +Georges de Trébisonde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" +name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493"> +(retour) </a> De 1450 à 1455.</blockquote> + +<p>Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux +porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur +d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le +prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en +latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme +d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends, +prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des +querelles très-vives avec <i>Guarino</i> de Vérone, avec <i>Poggio</i>, avec le +Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut +pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de +Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre +Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a> +<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>. Il est vrai +qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était +platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur +législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au +disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa +philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en +général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on +ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la +vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit. +On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a> +<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>, où +le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" +name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494"> +(retour) </a> <i>Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis</i>, +écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" +name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495"> +(retour) </a> <i>Hist. Crit. Philosoph.</i>, t. IV.</blockquote> + +<p>Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient +établis en Italie<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a> +<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>, prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote. +Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal +protégeait<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a> +<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a> en fit une moins mesurée, et traita avec le plus +souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a> +<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a> lui +répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les +platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère +que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part, +mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y +soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour +Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés +pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le +cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie, +et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut +universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut +uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont +elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique +objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur +enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a> +<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>: mais +peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre +toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" +name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496"> +(retour) </a> Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en +1430.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" +name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497"> +(retour) </a> <i>Michaël Apostolius</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" +name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498"> +(retour) </a> <i>Andronicus Calistus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" +name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499"> +(retour) </a> Tiraboschi va plus loin: <i>Il lor trasporto per esso</i> +(<i>Piatone</i>), dit-il, <i>gli condusse sino a scriver pazzie che non si +possono leggere senza risa</i>. (Tom. VI, part. II, p. 278.)</blockquote> + +<p>Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se +présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en +1433<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a> +<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en +cette faculté à l'Université de Bologne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" +name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 279.</blockquote> + +<p>Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant +fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec +lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son +extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses +réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en +faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors +le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses +études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile +le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation +philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si +grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses +quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant +Christophe <i>Landino</i> à qui il les montra en firent de grands éloges; +mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier, +pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra +à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa +science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes +attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la +musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se +plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui +ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de +l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son +bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un +bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison +à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin +magnifiquement exécutés et reliés.</p> + +<p>Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut +achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme +n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié +pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et +qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il +eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et +leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique +fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul. +Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux +ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande +aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et, +content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout +son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son +temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa +vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait +la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes +amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il +était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des +offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias +Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par +goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les +Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.</p> + +<p>On a recueilli ses Œuvres en deux volumes <i>in-folio</i>. Presque toutes ont +pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les +principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre, +etc., sans compter la traduction des Œuvres entières de Platon. Depuis +sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute +sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette +philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que +pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école +d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était +formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est +énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais +des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le +franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a> +<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> sur +cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" +name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501"> +(retour) </a> <i>De Vità cœlitus comparandâ</i>, lib. III.</blockquote> + +<p>Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean +Pic de la Mirandole<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a> +<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>, qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène, +et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort +prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la +maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur +force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son +savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille +était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole. +Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur +de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça +un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant +lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde, +commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il +paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais +à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition +ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra +aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès +rapides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" +name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore +de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible, +ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de +l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus +illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit +par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles +que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses. +Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute +idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce +temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des +langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de +l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur +lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient +été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les +plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans +expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries +cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre, +et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus +précieux pour lui que son argent.</p> + +<p>De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous +le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa +vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de +dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique, +de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens +latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit +d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se +présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut +que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si +étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles +excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle. +Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion +proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait +être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces +propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les +défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le +pape.</p> + +<p>Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa +personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du +moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs. +Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières, +il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du +plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses +poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal +objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son +temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à +Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie, +lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient +alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien, +et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à +peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France, +Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son +entrée à Florence<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a> +<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" +name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503"> +(retour) </a> 17 novembre 1494.</blockquote> + +<p>Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie +platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres +qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire; +on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un +écrit intitulé <i>Heptaple</i>, ou Explication du commencement de la Genèse, +dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde, +éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de +Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé <i>de l'Être et de +l'Unité</i><a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a> +<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>, où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est +exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la +dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de +lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit +en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette +science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison. +Un des poëtes les plus estimés de ce temps, <i>Girolamo Benivieni</i>, ayant +fait une <i>canzone</i> sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole +l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en +est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la +<i>canzone</i> de <i>Guido Cavalcanti</i>; on entend un peu mieux le texte quand +on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques +essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies +d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez +propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" +name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504"> +(retour) </a> <i>De Ente et Uno</i>.</blockquote> + +<p>Christophe <i>Landino</i>, doit être mis le troisième dans cette association +savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit +et comme poëte. Né à Florence, en 1424<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a> +<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>, après avoir fait ses +premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de +s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de +Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et +le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra +surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des +principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait +fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de +belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de +cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour +achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis +attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. <i>Landino</i> +fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui +lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de +soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions +laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les +appointements. Alors, il se retira à la campagne, à <i>Prato Vecchio</i>, +dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses +dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504, +âgé de quatre-vingts ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" +name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.</blockquote> + +<p>Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées +manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile, +sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien, +l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou +discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont +ses Questions ou Discussions Camaldules<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a> +<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>, un Traité de la noblesse +d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut, +pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune +Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études +platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient +qu'il fût ici rangé après son ami <i>Landino</i>; mais, s'étant attaché de +bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et +ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve +continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à +elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les +souvenirs qui lui sont dus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" +name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506"> +(retour) </a> <i>Disputationum Camaldulensium</i> libri IV, <i>in quibus de +vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono</i>, etc., in-fol., sans date, +mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, <i>Bibl. instr.</i>), et +réimprimé à Strasbourg, 1508.</blockquote> + +<p>Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un +généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas, +homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par +sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de +Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des +premières places de la république des lettres. C'est sous le premier +aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et +mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus +haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le +tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres, +pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons +ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et +sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la +littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.</p> + +<p>À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense +fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans +ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses +talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas +toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la +nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour +l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs +ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin +qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter +sans cesse les riches collections qu'il avait formées.</p> + +<p>Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à +Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a> +<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>, et +qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De +concert avec Léon-Baptiste <i>Alberti</i>, citoyen distingué, architecte +célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec +beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui +voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que +ce fût, le sujet <i>de la véritable amitié</i>, eussent à envoyer, avant la +fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur +ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix +était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces +officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les +concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de +l'église de <i>Santa Maria del Fiore</i>, et pour faire honneur au pape +Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux +secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le +prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement, +les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un +nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur +de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie; +le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort +l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande +attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix. +Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils +venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout +embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie. +La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis +proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans +doute, et ce fut l'église qui l'obtint.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" +name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507"> +(retour) </a> En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.</blockquote> + +<p>Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils, +Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a> +<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>, avait +annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses +pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier +instituteur fut un bon ecclésiastique nommé <i>Gentile d'Urbino</i>, dont il +fit ensuite un évêque<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a> +<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. Christophe <i>Landino</i> fut le second. C'est à +lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec +Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin +l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi +ses avantages, celui d'avoir eu pour mère <i>Lucretia Tornabuoni</i>, femme +aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée +des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des +poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put +dire, comme Hippolyte:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,<br> + Je n'ai point de son sang démenti l'origine. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" +name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508"> +(retour) </a> <i>Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita</i>. Pise, +1784, in-4., William Roscoë, <i>the Life of Lorenzo de' Medici</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" +name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509"> +(retour) </a> <i>D'Arezzo</i>.</blockquote> + +<p>Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et +prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était +commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé +le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation, +dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces +désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui +augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage. +L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses +délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il +réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait +pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il +prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours +languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans +plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa +capacité.</p> + +<p>Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre +qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès +fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils +l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le +goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut +dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a> +<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a> +. Tous deux y +donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le +prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars. +C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses +amis<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a> +<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a> +. Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette +magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces +deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux +poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée +en vers par <i>Luca Pulci</i>, frère de ce <i>Pulci</i> que nous verrons bientôt +entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien +le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en +langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore +aujourd'hui cité parmi les chefs-d'œuvre de cette langue. Ce poëte +naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était +Ange Politien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" +name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510"> +(retour) </a> En 1468.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" +name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511"> +(retour) </a> <i>Eracelo Martello</i>.</blockquote> + +<p>Il était né, le 24 juillet 1454<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a> +<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>, à <i>Monte Palciano</i> ou <i>Poliziano</i>, +petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom +à son nom de famille, et s'appela <i>Poliziano</i>, au lieu de s'appeler +<i>Ambrogini</i>, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez +pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange +Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le +latin de Christophe <i>Landino</i>, la philosophie platonicienne de Marsile +Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres +distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande +supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la +traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors, +qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue, +l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées +les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins +ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus +d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il +saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors +comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme, +quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent +fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce +qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit +Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses +besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" +name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.</blockquote> + +<p>La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune +personne de la famille des <i>Donati</i><a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a> +<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a> était l'objet d'une passion +poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de +Pétrarque<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a> +<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son +père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des +<i>Orsini</i>. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre +mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme, +et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les +funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et +tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit +l'historien <i>Ammirato</i><a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a> +<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>, aurait pu exciter l'envie du peuple contre +ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants +que de le paraître.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" +name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513"> +(retour) </a> Elle se nommait <i>Lucretia</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" +name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514"> +(retour) </a> Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que +sur le poëme de Politien et sur celui de <i>Luca Pulci</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" +name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515"> +(retour) </a> <i>Istor. Fior.</i>, vol. III, p. 106.</blockquote> + +<p>Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction +des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de +consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la +culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par +son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce +qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des +savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur +encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus +encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce +qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les +lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses +concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire, +et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est +ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière +décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu. +Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce +projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes +les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six +mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit +l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec +simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont +elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.</p> + +<p>La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites; +l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint +l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en +l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans +l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses +disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze +cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à +Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant +plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie +platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin +de ce siècle.</p> + +<p>La conjuration des <i>Pazzi</i> vint troubler ces nobles jouissances. Cette +famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans +la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut +engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu +Jérôme <i>Riario</i>. Le jeune cardinal <i>Riario</i>, neveu de ce Jérôme, +<i>Salviati</i>, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire +apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on +remarque Jacques <i>Bracciolini</i>, fils du célèbre <i>Poggio</i>, furent leurs +complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le +dimanche<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a> +<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, dans l'église de la <i>Riparata</i>, en présence du cardinal, +pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba +percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en +défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché +des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut +pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le +même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à +l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva +toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et +celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale +victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia +Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république, +l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir +prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" +name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516"> +(retour) </a> 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la +conjuration des <i>Pazzi</i>, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p. +443, sur ce qui la fit manquer, <i>ibid.</i>, p. 456 et 458.</blockquote> + +<p>La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que +contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti +magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans +suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents +ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette +ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces +événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois +rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des +<i>Pazzi</i>, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire +écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son +talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.</p> + +<p>Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir +dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus +doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne +l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à +Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société +était aussi souvent composée des trois frères <i>Pulci</i> et de quelques +autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il +aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il +était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de +l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses +enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui +le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait +avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita +souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il +n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur +la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi +claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement +obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire +italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive +et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin, +quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être +chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du +carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient +avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait +lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus +singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et +des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes +les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient +presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le +voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais, +venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier +une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer +chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple +qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.</p> + +<p>Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les +affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente, +sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de +l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce. +Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête +à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne +administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle +des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée +par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses +soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des +manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut +admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il +était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher +Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion +d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je +fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris +entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un +nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en +fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de +Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il +y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses +prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes +les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et +ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour +Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que +rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.</p> + +<p>L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit +un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui +le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on +en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les +richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à +corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent +imprimés avec la plus grande correction. Christophe <i>Landino</i>, Politien, +et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail +minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et +latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de +Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage +d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les +plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui +fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes +les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les +secours. Enfin, les savants Mélanges ou <i>Miscellanea</i> de Politien sont +encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque +de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant +ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et +aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour +l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.</p> + +<p>Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les +autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y +examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie +judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à +la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une +construction savante, était construite pour Laurent<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a> +<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>. Plusieurs +traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs +auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît +alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants +consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et +d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les +genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur +l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de +ses exemples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" +name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517"> +(retour) </a> Voy. sur cette machine ingénieuse de <i>Lorenzo Volpaja</i>, +Politien, ép. 8, l. IV.</blockquote> + +<p>Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait +quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une +existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus +sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire +des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre <i>Giotto</i> +un buste de marbre dans l'église de <i>Santa-Maria del Fiore</i>. Il voulut +obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote +<i>Filippo Lippi</i>, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée; +sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger +ce monument à Spolète même, par <i>Filippo</i> le jeune, sculpteur habile, +fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions +pour ces deux monuments. Alors, <i>Antonio Pollajuolo</i>, <i>Domenico +Ghirlandajo</i>, <i>Baldovinetti</i>, <i>Luca Signorelli</i>, se distinguèrent à la +fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture. +Dès le commencement de ce siècle, <i>Donatello</i> et <i>Ghiberti</i> avaient +beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de <i>Donatello</i> +que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de +sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et +dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son +fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux, +des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une +destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un +bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à +servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les +bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes +et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets +au sculpteur <i>Bertoldo</i>, élève de <i>Donatello</i>, déjà avancé en âge, et +pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans +fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans +cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans +leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs +progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat +surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du +quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le +reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que +l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit +Michel-Ange.</p> + +<p>Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange <i>Buonarotti</i> avait +été placé, par son père, à l'école de <i>Ghirlandajo</i>. À la demande de +Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir +continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de +ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques, +en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces +admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes +idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et +dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les +arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis. +Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de +son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses +ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait +de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et +de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent, +fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les +artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant +avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait +toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient +abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût, +parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste, +destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation +avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de +Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui +peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de +Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les +médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection +immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants, +qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science. +La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il +se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir +cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études +qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut +dans le palais de Médicis?</p> + +<p>Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent +voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une +connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus +habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement +établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe <i>Strozzi</i>, +égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans +avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en +fit bâtir un lui-même à <i>Poggio Cajano</i>, il fit concourir, pour les +plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se +décida pour celui de <i>Giuliano</i>, architecte alors peu connu, devenu +depuis célèbre sous le nom de <i>San Galio</i><a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a> +<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>, et dont cet édifice +commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et +de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire +d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre +autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La +mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les +parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût, +une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute +l'Italie, et de là dans l'Europe entière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" +name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518"> +(retour) </a> Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent +lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de <i>San-Gallo</i>. + +<p>D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de +Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque +frère montait alors à 235,157 florins d'or.</p> + +<p>Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage +de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins; +elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.</p> + +<p>Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de +46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une +once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or +neuf en était la trente-deuxième. (V. <i>Ricordi di Lorenzo de Médici +Roscoë append.</i>, l. III, p. 41, 44.)</p> + +<p>La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en +bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant, +poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait +à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à +environ 32,000,000 de francs. (<i>Ibid.</i>, p. 45.)</p></blockquote> + +<p>On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de +Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un +grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le +repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de +s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de +<i>Porretane</i>, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute +occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui +permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles, +auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au +tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le +suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole. +Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent +furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre +leurs bras<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a> +<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les +devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité +d'un sage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" +name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519"> +(retour) </a> 8 avril 1492.</blockquote> + +<p>La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des +lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de +l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui +éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore +les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues +ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès +le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus +heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les +fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût +peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan +exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.</p> + +<p>Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et +Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les +persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions +les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte +IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé +d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter +l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant +<i>Filelfo</i>, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la +bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide, +qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des +lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université +de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou +directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il +payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur +ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre +protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement +le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a> +<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>. Le +faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les +lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de +plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à +flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des +répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura +trouvé quelque bien à en dire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" +name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520"> +(retour) </a> Journal de <i>Stefano Infessura</i>, dans le Recueil de +Muratori, <i>Scrip. Rer. ital.</i>, vol. III, part. II, p. 1054.</blockquote> + +<p>Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de +Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des +lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les +princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux +savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie, +le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de +rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie, +ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de +ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un +enfant<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a> +<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a> et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe +et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit +sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang. +Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par +l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus +grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la +fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie +fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de +professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu +des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée; +mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un +roi qui l'avait désapprouvée<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a> +<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, renversèrent ce brillant édifice, +livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes +d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa +l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit, +pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis +qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait +descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et +pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" +name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521"> +(retour) </a> Jean-Galéaz-Marie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" +name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522"> +(retour) </a> Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de +remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que +Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII, +qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où +il le renversa.</blockquote> + +<p>La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et +pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les +lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les +savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et +nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où +ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des +Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son +fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son +habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé +des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile +où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des +fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa +Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les +troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi +par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant +des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits +dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques, +vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail +que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et +ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses, +accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul +jour<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a> +<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" +name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523"> +(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo de' Medici</i>, ch. <span class="sc">i</span>, pour +certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas, +cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. <span class="sc">ix</span>, et +<i>Bernardo Ruccellai, de Bella ital.</i>, qu'il a presque littéralement +traduit. <i>Ruccellai</i> termine ainsi le récit de ce désastre: <i>Hæc omnia +magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in +deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis +visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta +Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit</i>.</blockquote> + +<p>Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas +plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses +visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le +maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses +partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de +rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il +se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples, +et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya +misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint +la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en +avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus +puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de +Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de +servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit +humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa +puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en +contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la +superstition qui l'aveugle et l'avilit.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XXI.</h3> + +<p class="mid"><i>Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle; +Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes +latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie</i>.</p> +<br> + +<p>On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des +anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à +l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et +la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On +en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en +servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur +tour à expliquer les monuments.</p> + +<p>L'un des premiers à employer cette méthode fut <i>Flavio Biondo</i> ou +<i>Flavius Blondus</i>, né à Forli en 1388<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a> +<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>. On a peu de détails +certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune +lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de +quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur +de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV; +il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les +accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie, +s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités. +Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour +s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en +1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans +fortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" +name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.</blockquote> + +<p>Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en +étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une +description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices, +des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui +existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il +exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé <i>Rome +renouvelée</i><a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a> +<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>, dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour +le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa <i>Rome +triomphante</i><a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a> +<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>, où il entreprît de décrire fort en détail les lois, +le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état +militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième +ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'<i>Italie +expliquée</i><a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a> +<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>, la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle +l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de +chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre +de l'Histoire de Venise<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a> +<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage, +qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de +l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à +l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre +de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage +imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à +ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et +dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les +premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y +remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait +l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et +d'un immense travail.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" +name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525"> +(retour) </a> <i>Romœ instauratœ</i>, lib. III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" +name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526"> +(retour) </a> <i>Romœ triumphantis</i>, lib. X.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" +name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527"> +(retour) </a> <i>Italiœ illustratœ</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" +name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528"> +(retour) </a> <i>De Origine et Gestis Venetorum</i>.</blockquote> + +<p>La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de +plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, <i>Bernardo +Ruccellai</i>, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore, +à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en +1449<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a> +<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>. Sa mère était fille du célèbre Pallas <i>Strozzi</i>, l'un des +citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui +était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et +des antiquités, le rival de <i>Niccolo Niccoli</i> et des Médicis eux-mêmes. +<i>Bernardo</i> entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces +derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et +sœur de Laurent. Jean <i>Ruccellai</i> son père, avec une magnificence +royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille +florins. Le jeune <i>Bernardo</i>, après son mariage, continua ses études +avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait +pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de +Médicis, l'académie platonicienne trouva dans <i>Bernardo</i> un généreux +protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des +bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés +des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à +grands frais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" +name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 9.</blockquote> + +<p>Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires +publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république +l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia +encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et +les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers +emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle, +et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée. +Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de +Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence +extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal +ouvrage de <i>Bernardo Ruccellai</i>, a pour titre, <i>De la ville de +Rome</i><a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a> +<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les +anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette +capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit +avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous +égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le +nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'<i>Oricellarius</i>; c'est +pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres +pendant long-temps sous le nom d'<i>Orti Oricellarii</i>. Son ouvrage n'a +été publié à Florence que dans le dernier siècle<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a> +<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>. Il laissa de plus +une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de +Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a> +<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>: enfin on a +publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats +romains<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a> +<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil +imprimé des Chants du carnaval (<i>Canti carnascialeschi</i>), il y en a un +de lui qui porte le titre de <i>Triomphe de la Calomnie</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" +name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530"> +(retour) </a> <i>De urbe Româ</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" +name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531"> +(retour) </a> Dans le Recueil intitulé: <i>Rerum ital. Scriptores +Florentini</i>, t. II, p. 755.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" +name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532"> +(retour) </a> Sous la date de Londres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" +name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533"> +(retour) </a> <i>De Magistratibus romanis</i>. C'est le savant antiquaire +<i>Gori</i> qui l'envoya de Florence à l'éditeur.</blockquote> + +<p>Le fameux <i>Annius</i> de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais +d'une autre espèce. Son nom était Jean <i>Nanni</i>, <i>Nannius</i>, et ce fut +pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en +celui d'<i>Annius</i>. Né à Viterbe, vers l'an 1432<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a> +<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>, il entra fort jeune +dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement +le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues +orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité. +Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son +crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui +le nomma, en 1499, maître du sacré palais. <i>Annius</i> mourut environ trois +ans après<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a> +<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>, âgé de soixante-dix ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" +name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" +name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535"> +(retour) </a> Le 13 novembre 1502.</blockquote> + +<p>Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation, +qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est +son <i>Traité de l'Empire des Turcs</i><a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a> +<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>, et celui qu'il intitula: <i>Des +Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins</i><a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a> +<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>. +Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le +grand recueil d'<i>Antiquités diverses</i><a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a> +<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>, qu'il publia à Rome en 1498, +et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé +et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens +de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor, +Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et +quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la +chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans +un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S. +Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" +name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536"> +(retour) </a> <i>Tractatus de imperio Turcarum</i>, Gênes, 1471.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" +name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537"> +(retour) </a> <i>De futuris Christianorum triumphis in Turcos et +Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos</i>, Gênes, 1480, +in-4. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est +qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent +des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions +véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le +Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait +une si grande réputation.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" +name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538"> +(retour) </a> <i>Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis +Joannis Annii Vilerbiensis</i>, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise, +et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans +les Commentaires.</blockquote> + +<p>On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les +auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la +résurrection de ceux d'<i>Annius</i>; mais si l'Italie entière commença par +être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. <i>Annius</i> +y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima +dans le dix-septième siècle<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a> +<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>; mais la critique éclairée du +dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe +encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit +<i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a> +<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>, une perte inutile de temps, que d'alléguer des +preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est +impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de +savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent +pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour +authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même +pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en +diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez +habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits. +L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à +concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également +indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil +d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un +d'impostures.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" +name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539"> +(retour) </a> Voy. les détails de cette querelle entre <i>Mazza</i>, +dominicain, qui publia une Apologie d'<i>Annius</i>, <i>Sparavieri</i> de Vérone, +qui écrivit contre, et François <i>Macedo</i>, qui répondit pour <i>Mazza</i>; +<i>Apostolo Zeno, Dissert, Voss.</i>, t. II, p. 189 à 192.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" +name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540"> +(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 17.</blockquote> + +<p>Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a +laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par +ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais +le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de +confiance: c'est <i>Ciriaco</i> d'Ancône, né dans cette ville vers l'an +1391<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a> +<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette +passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un +ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il +accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre +oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à +voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de +l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques, +qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et +qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna +dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans +l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans +les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens, +et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles, +d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection +d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil +qu'il en devait attendre. <i>Ciriaco</i> se mit alors à rechercher les +antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près +de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois +en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes +études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en +Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" +name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.</blockquote> + +<p>Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps +après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son +voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a> +<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>. Son +<i>Itinéraire</i>, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les +antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a> +<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>, et sur un manuscrit si mal +en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y +faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur. +Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en +1763<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a> +<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Des antiquaires attentifs reconnaissent que <i>Ciriaco</i> +d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et +d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de +plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de +chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique +éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches +d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à +tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant +sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de +peu de lumières ou de mauvaise foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" +name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542"> +(retour) </a> À Rome, par <i>Moroni</i>, bibliothécaire du cardinal +<i>Barberini</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" +name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543"> +(retour) </a> À Florence, par l'abbé Mehus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" +name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544"> +(retour) </a> À Pesaro, avec des notes d'Annibal <i>degli Abati +Olivieri</i>.</blockquote> + +<p>Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités, +et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est <i>Giulio +Pomponio Leto</i>. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard +de l'illustre maison de <i>Sanseverino</i>, dans le royaume de Naples<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a> +<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>; +il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même +brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque +cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer +dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus +heureux, il répondit laconiquement: «<i>Pomponio Leto</i> à ses parents et à +ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a> +<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>.» Il +se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile +grammairien de ce temps<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a> +<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>, et ensuite sous Laurent <i>Valla</i>. Celui-ci +étant mort en 1457, <i>Pomponio</i> fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce +fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents +orages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" +name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote546" +name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546"> +(retour) </a> <i>Pomponius Lœtus cognatis et propinquis suis salutem. +Quod petitis fieri non potest. Valete.</i> Id. ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote547" +name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547"> +(retour) </a> <i>Pietro da Monopoli</i>.</blockquote> + +<p>Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité, +s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on +retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages +des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La +plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les +dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms +anciens: le fondateur choisit celui de <i>Pomponio Leto</i>, ou plutôt +<i>Pomponius Lœtus</i>; Philippe <i>Buonaccorsi</i>, s'appela <i>Callimaco +Esperiente</i>, ou <i>Callimachus Experiens</i>, ainsi des autres. Peut-être ces +jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils +d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes, +où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du +pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre +l'église, et enfin en conspiration contre son chef.</p> + +<p><i>Platina</i>, dans son <i>Histoire des Papes</i>, raconte au long toute cette +affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple +romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a> +<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>, lorsqu'on +vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de +l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre +autres celle de <i>Platina</i> lui-même. Tous les académiciens qu'on put +prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et +souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a> +<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, jeune homme +de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. <i>Pomponio +Leto</i> était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la +maison <i>Cornaro</i>, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment +le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit +pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en +soit, le malheureux <i>Pomponio</i> fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et +torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu +de ce qui n'existait pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote548" +name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548"> +(retour) </a> 1468.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote549" +name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549"> +(retour) </a> <i>Agostino Campano</i>.</blockquote> + +<p>L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la +procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château +St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la +conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit +ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens, +qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde +fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que +la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour +hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en +plaisantant, le nom d'académie<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a> +<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Il ne rendit pourtant point encore +la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année +révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur +permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de +coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence. +Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV, +qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à <i>Platina</i> la garde de +la bibliothèque du Vatican, et permit à <i>Pomponio Leto</i> de reprendre sa +chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et +de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des +conspirateurs ni des hérétiques. <i>Pomponio</i> parvint même à réunir son +académie dispersée. On trouve, dans un historien<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a> +<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a> du temps, le récit +de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de +solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de <i>Platina</i>, l'autre de la +naissance ou de la fondation de Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote550" +name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550"> +(retour) </a> <i>Paulus tamen hœreticos eos pronunciavit qui nomen +Academiœ, vel serio vel joco deinceps commemorarent</i>. (<i>Platina ia Paulo +II.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote551" +name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551"> +(retour) </a> Journal de <i>Jacopo da Volterra</i>, publié par Muratori, +<i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXIII, p. 144.</blockquote> + +<p><i>Pomponio</i> vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé +d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure +<i>Valerianus</i><a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a> +<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>, qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux +infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires. +Il en a oublié une de <i>Pomponio</i>, qui méritait cependant d'être citée; +c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa +maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de +s'enfuir en désordre<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a> +<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>, un bâton à la main. Mais cette perte fut +bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers +lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi +dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer +par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de +ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre +vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne +pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces +monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux, +rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut +à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe +extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être +réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de +considération et d'estime.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote552" +name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552"> +(retour) </a> <i>De Infelicitate Litterat.</i>, l. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote553" +name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553"> +(retour) </a> <i>In giupetto coi borzacchini</i>, Journal de <i>Stephano +Infessura</i>; <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. III, part. II, p. 1163.</blockquote> + +<p>On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les mœurs, les +coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne +Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur +les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune +Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a> +<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a> +pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à +expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières +éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées +avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les +Œuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline +le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur +Virgile<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a> +<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote554" +name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554"> +(retour) </a> Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare, +sous le titre de: <i>Opera Pomponii Lœti varia</i>, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce +volume contient: <i>Romanæ Historiæ compendium</i>, etc., <i>de Romanorum +Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de +Antiquitatibus urbis Romæ</i> (on croit que ce Traité n'est pas de lui), +<i>Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium +Sabetlicum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote555" +name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555"> +(retour) </a> Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux +de Laurent <i>Valla</i>, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent, +selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. <i>Apostolo Zeno</i> en cite une autre +édition, Bâle, 1544, in-8., <i>Dissertaz. Voss.</i>, t. II, p. 247.</blockquote> + +<p>L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions +qu'éprouvèrent <i>Pomponio Leto</i> et son académie, et qui y fut exposé +lui-même, <i>Bartolemeo Platina</i>, était né à <i>Pladena</i>, dans le territoire +de Crémone<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a> +<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. Le nom de sa famille était <i>de' Sacchi</i>; il y substitua +celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord +le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit +qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de +<i>Feltro</i>. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès +du pape Pie II, il en obtint une place<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a> +<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>, qu'il perdit sous Paul II, +et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce +pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les +compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme +hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de +savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais œil par un +pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il +jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde +de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit +toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.</p> + +<p>Celui des ouvrages de <i>Platina</i> qui a le plus de célébrité, ce sont ses +Vies des pontifes romains<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a> +<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote556" +name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote557" +name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557"> +(retour) </a> Dans le collége ou conseil des <i>Abbréviateurs</i>, créé par +Pie II, et détruit par son successeur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote558" +name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558"> +(retour) </a> La première édition porte ce titre: <i>Excellentissimi +Historici B. Platinœ in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif. +max. prœclarum opus</i>, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux +ouvrages de <i>Platina</i> sont: 1°. <i>Historia inclytæ urbis Mantuæ, et +serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa</i>, etc. Elle n'a été +imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4., avec des notes de <i>Lambecius</i>. +2°. <i>De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X</i>, imprimé pour la +première fois à <i>Cividale del Friuli</i> (<i>in Civitate Austriæ</i>), 1481, +in-4. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre +ces mois: <i>de Obsoniis</i>; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur +ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que <i>Platina</i> avait fait +<i>ex professo</i>, un livre sur la cuisine. Voyez <i>Apostolo Zeno, Dissert. +Voss.</i>, t. I, p. 254.</blockquote> + +<p>Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors +très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine +critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens +monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même, +principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle +plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on +aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas +toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son +siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne +l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul +II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de +l'ouvrage, que <i>Platina</i> ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la +prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de +dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé +nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste +vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles +doivent être bannis de l'Histoire.</p> + +<p>Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle, +comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient +plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières; +mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des +faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir. +L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est <i>Matteo +Palmieri</i>, Florentin. Né en 1405<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a> +<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>, il étudia sous les plus habiles +maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'<i>Arezzo</i> et <i>Ambrogio</i> le +Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de +plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de +gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale, +depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée +toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le +milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a> +<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>. Elle fut +continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu +près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son +compatriote. <i>Mattia Palmieri</i> de Pise est le nom de ce continuateur. Il +fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et +latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce +qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la +Chronique de <i>Matteo</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote559" +name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 21.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote560" +name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560"> +(retour) </a> Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la +suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan, +1475, in-4. gr.); Voy. <i>Apostolo Zeno</i>, <i>Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 110; +cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde, +Venise, 1483, in-4., etc.</blockquote> + +<p>Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas <i>Acciajuoli</i>, +grand sénéchal du royaume de Naples<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a> +<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>, et un livre sur la prise de la +ville de Pise<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a> +<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>. On a de lui, en italien, quatre livres de <i>la Vie +civile</i><a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a> +<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>, imprimés plusieurs fois, et même traduits en +français<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a> +<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en <i>terza rima</i>, à +l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt +théologique<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a> +<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>, qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa +théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que +nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte +contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à +l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui +n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs +bibliothèques d'Italie<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a> +<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur +avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a> +<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a> que +cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à <i>Matteo Palmieri</i>, des +funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que +<i>Rinuccini</i> prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie, +ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé +sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote561" +name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561"> +(retour) </a> Muratori, <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote562" +name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562"> +(retour) </a> <i>De captivitate Pisarum, ibid.</i>, vol. XIX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote563" +name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563"> +(retour) </a> <i>Libro della Vita civile</i>, Florence, 1529, in-8. Ce +livre est écrit en Dialogues.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote564" +name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564"> +(retour) </a> Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote565" +name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565"> +(retour) </a> Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre: +<i>Matheo Palmerio poetœ theologico</i>, épist. 45, l. I. Sur ce poëme, +intitulé: <i>Cità di Vita</i>, et qui est divisé en trois livres et en cent +chapitres, voy. <i>Apostolo Zeno, ub. supr.</i>, p. 113 à 121.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote566" +name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566"> +(retour) </a> <i>Apostolo Zeno, loc. cit.</i>, en compte trois principaux +manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et +de <i>Strozzi</i>, à Florence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote567" +name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567"> +(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, et surtout p. 119.</blockquote> + +<p>D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se +bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre +est <i>Æneas Sylvius Piccolomini</i>, qui devint pape sous le nom de Pie II. +Il naquit en 1405<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a> +<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>, dans un château voisin de Sienne<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a> +<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>, et fit +ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal +Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui +éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut +du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant +plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds +d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus +légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à +trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années, +secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans +presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie, +en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de +missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas +V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape +lui-même<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a> +<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune +avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix. +Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un +vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir +fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on +avait lieu d'attendre de lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote568" +name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote569" +name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569"> +(retour) </a> À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale +quand il fut devenu pape, et que, de son nom de <i>Pio</i>, il nomma +<i>Pienza</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote570" +name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570"> +(retour) </a> 1458.</blockquote> + +<p>Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale +de ses Œuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce +sont des <i>Commentaires</i> en douze livres, sur les événements arrivés de +son temps en Italie<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a> +<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>. On peut les considérer comme une histoire +générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans +qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec +force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses +Œuvres<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a> +<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a> contiennent d'abord deux autres livres de <i>Commentaires</i> sur +les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce +concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les +protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer +souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il +dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur +d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de +rétractation qu'<i>Æneas Sylvius</i> publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On +les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de +connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de +voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune +dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et +pape.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote571" +name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571"> +(retour) </a> <i>Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quœ +temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam +diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi +ex vetusto originali, recogniti</i>, Rome, 1584, in-4., réimprimé à +Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom +d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife +lui-même. Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 322.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote572" +name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572"> +(retour) </a> Édition de Bâle, 1571, in-fol.</blockquote> + +<p>Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême, +celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la +description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits +les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de <i>Biondo Flavio</i>, et +quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules +philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de +philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de +quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de +morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire +tragique de deux amants<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a> +<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>, où l'on croit qu'il raconte, sous des noms +supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec +l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le +mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans +un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc +quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux +éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et +qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote573" +name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573"> +(retour) </a> <i>Historia de Euriato et Lucretia se amantibus</i>, ep. CXIV, +p. 623.</blockquote> + +<p>Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par +<i>Jacopo degli Ammanati</i>, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait +bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de +Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard +d'<i>Arezzo</i>, sous <i>Guarino</i> de Vérone, et <i>Gianozzo Manetti</i>. S'étant +rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire. +Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si +pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux +plus indispensables dépenses<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a> +<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>. Calixte III le fit secrétaire +apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque +sorte, lui donna son nom<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a> +<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et +au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire +littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de +lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de +Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous +Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de +Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque +de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour +le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans +précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se +réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que +depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à +ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a +joint un recueil de près de sept cents lettres<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a> +<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>, qui ne jettent pas +peu de lumières sur les événements de ce siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote574" +name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574"> +(retour) </a> <i>Appena avea di che farsi rader la barba</i>. Tiraboschi, +<i>ub. supr.</i> p. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote575" +name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575"> +(retour) </a> <i>Piccolomini</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote576" +name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576"> +(retour) </a> <i>Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis +papiensis</i>, Milan, 1506, in-fol.</blockquote> + +<p>Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur +historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent, +sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces +villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter +d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique, +dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les +Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et +de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui +consacrât les événements les plus mémorables de leur république. +Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles +les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin, +fut <i>Marc-Antonio Coccio</i>, né en 1436, dans la campagne de Rome<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a> +<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>, +sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à +son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de <i>Sabellico</i>. Il était +élève de <i>Pomponio Leto</i>, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme +professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en +1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et +ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les +trente-trois livres de son <i>Histoire vénitienne</i>; il les publia en +1487<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a> +<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>, et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par +décret, une pension annuelle de deux cents sequins. <i>Sebellico</i>, par +reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu +le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un +dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la +République.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote577" +name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577"> +(retour) </a> À Vicovaro. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote578" +name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578"> +(retour) </a> <i>Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ</i>.</blockquote> + +<p>Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent +point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est +celui qu'il intitula <i>Rapsodie des Histoires</i><a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a> +<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>, et qui est une +histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette +histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez +dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son +auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des +discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et +beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes +in-folio<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a> +<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>. <i>Sabellico</i> a encore donné des notes et des commentaires +sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère +Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le +succès de son <i>Histoire de Venise</i>, il faut avouer, et il avoue +lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours +d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge +André <i>Dandolo</i>, dépôt le plus authentique et le plus ancien de +l'histoire des premiers temps de la république<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a> +<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>; cette négligence, à +quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut +accordé à <i>Sabellico</i> pour la rédaction de son ouvrage, sont les +principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs +qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie +longue et douloureuse, en 1506<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a> +<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote579" +name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579"> +(retour) </a> <i>Rhapsodiæ Historiarum Enneades</i>. Chacune de ces Ennéades +contient neuf livres. <i>Sabellico</i> en publia sept, ou soixante-trois +livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades, +et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote580" +name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580"> +(retour) </a> <i>Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan. +Hervagium</i>, 1560.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote581" +name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581"> +(retour) </a> Voy. <i>Foscarini, Letter. Venez.</i>, p. 232.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote582" +name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582"> +(retour) </a> Voy. <i>Valerion. de infel. Literat.</i>, l. I.</blockquote> + +<p><i>Bernardo Giustiniani</i> forma, vers le même temps à peu près, le même +dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de +mérite littéraire. Né à Venise en 1408<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a> +<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, il eut pour maîtres dans +les lettres, <i>Guarino</i>, <i>Filelfo</i> et Georges de Trébizonde. Il entra de +bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa +conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs +ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur +de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres +ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son +origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant +<i>Foscarini</i><a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a> +<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>, le premier essai d'un travail bien conçu sur +l'Histoire vénitienne, et <i>Giustiniani</i> doit être regardé comme le +premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme +<i>Dandolo</i> le fut dans des temps encore barbares.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote583" +name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 52.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote584" +name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584"> +(retour) </a> <i>Letter. Venez.</i> pag. 245.</blockquote> + +<p>Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour +historien Pierre-Paul <i>Vergerio</i>, dont je dois faire mention, non à +cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus +grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né +dès l'an 1349<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a> +<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a> à <i>Giustinopoli</i> ou <i>Capo d'Istria</i>. Après avoir +parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes +de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la +langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance, +passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur +Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son +histoire des princes de Carrare<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a> +<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>, une Vie de Pétrarque<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a> +<a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a> et +quelques autres ouvrages de différents genres, on a de <i>Vergerio</i> un +livre intitulé <i>des Mœurs honnêtes</i><a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a> +<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, qui eut alors un succès si +prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il +traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie +d'Alexandre par Arrien<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a> +<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>. Il fit aussi des vers, et même une comédie +latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque +Ambroisienne<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a> +<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années +de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait +plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la +raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie +même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est +cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs +facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les +fatiguent le plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote585" +name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote586" +name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586"> +(retour) </a> Publiée d'abord dans le <i>Thesaur. Antiq. ital.</i>, t. VI, +part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le +grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote587" +name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587"> +(retour) </a> Insérée par <i>Tomasini</i>, dans son <i>Petrarcha redivivus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote588" +name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588"> +(retour) </a> <i>De Ingenuis Moribus</i>, première édition, avec d'autres +Opuscules, Milan, 1474, in-4.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs +fois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote589" +name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589"> +(retour) </a> Cette traduction est restée inédite; <i>Apostolo Zeno</i> en a +publié l'épître dédicatoire à Sigismond, <i>Dissert. Voss.</i> t. I, p. 55 et +56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote590" +name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590"> +(retour) </a> Elle est intitulée <i>Paulus</i>; c'est une comédie morale +qu'il avait composée dans sa jeunesse; <i>Sassi</i> en a donné la Notice, et +publié le Prologue, dans son <i>Histoire typographique de Milan</i>, colonne +393.</blockquote> + +<p>L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires, +les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne +pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer +parmi eux <i>Pier Candido Decembrio</i>, pour la même raison qui nous a fait +parler de <i>Vergerio</i>; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux +des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle. +Son père, <i>Uberto Decembrio</i>, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur +distingué. <i>Pier Candido</i> naquit à Pavie 1399<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a> +<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>. Il fut, dès sa +jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce +duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la +liberté, <i>Pier Candido</i> fut un des plus ardents défenseurs de leur +cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome, +et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan +qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans +l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise, +qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et +quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts +inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de +Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux +insérées dans le grand recueil de Muratori<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a> +<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>. Dans la première il a +pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes +particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers +hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette +espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont +des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques +hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs +Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de +l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce +qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce +sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans +plusieurs bibliothèques d'Italie<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a> +<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>. Elles ne pourraient que jeter un +nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote591" +name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 65.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote592" +name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592"> +(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, t. XX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote593" +name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593"> +(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno, Dissert. Voss.</i>, t. I, p. 208.</blockquote> + +<p>Jean <i>Simonetta</i>, frère du célèbre <i>Cicco Simonetta</i>, premier ministre +de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup +d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à +portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères +<i>Simonetta</i>, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils +furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne +pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à +Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de +condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son +père<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a> +<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>, se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire, +écrite par Jean <i>Simonetta</i>, divisée en trente-un livres, est insérée +dans le recueil de Muratori<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a> +<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à +1466, époque de la mort du duc François.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote594" +name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 71.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote595" +name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595"> +(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXI.</blockquote> + +<p>Les <i>Visconti</i> eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un +élève de <i>Filelfo</i>, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte +avec son maître. Né à Alexandrie <i>de la Paille</i>, il avait changé son nom +de famille <i>de' Merlani</i> pour celui de <i>Merula</i>. Pendant presque toute +sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à +Milan, où il mourut en 1494<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a> +<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>. Son <i>Histoire des Visconti</i><a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a> +<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a> ne +s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le +Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement +adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette +famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et +d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de +monuments<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a> +<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place +honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est +d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de +l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre +auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et +Palladius<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a> +<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>, et le premier encore à donner une édition de +Plaute<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a> +<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien, +parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes +et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs +grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques. +Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de +son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle +surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul +savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les +moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères. +La fureur de <i>Merula</i> contre <i>Filelfo</i> n'était venue que pour un <i>o</i> +employé au lieu d'un <i>a</i><a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a> +<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>; il eut des querelles à peu près +semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un <i>Traité de +l'Homme</i><a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a> +<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>; avec l'érudit <i>Domizio Calderini</i>, qui avait osé le +soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec +l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à +la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de +<i>Merula</i>, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de +témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on +effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote596" +name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 72.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote597" +name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597"> +(retour) </a> <i>Georgii Merulœ Alexandrini antiquitates Vicecomitum</i>, +lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze +premières années du seizième siècle). <i>Dissert. Voss.</i>, t. II, p. 74, +réimprimées plusieurs fois.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote598" +name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote599" +name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599"> +(retour) </a> Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des +notes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote600" +name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, même année, in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote601" +name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 343, note.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote602" +name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602"> +(retour) </a> <i>Galeotto Marzio</i>.</blockquote> + +<p><i>Tristano Calchi</i><a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a> +<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>, l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son +<i>Histoire des Visconti</i>. En examinant de près l'ouvrage de son maître, +il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger, +mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima +mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la +recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an +1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y +est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité +convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le +dix-septième siècle<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a> +<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>, plus de cent ans après la mort de l'auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote603" +name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603"> +(retour) </a> Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. +78.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote604" +name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604"> +(retour) </a> Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux +derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.</blockquote> + +<p>Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie, +reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments, +fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut +cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en +langue italienne. <i>Bernardino Corio</i>, d'une famille noble et ancienne, +né en 1459<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a> +<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>, était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils +et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il +commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna, +pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le +publia la même année. Cette première édition de l'histoire de <i>Corio</i>, +qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence +remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans +vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en +souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y +rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que +Boccace et <i>Villani</i> avaient écrit en italien plus d'un siècle +auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le +récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand +il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des +renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent +ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais +d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des +titres originaux et des monuments authentiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote605" +name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 75.</blockquote> + +<p>On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette <i>Histoire +de Milan</i>, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le +Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires +dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la +dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse, +ou de son fils. Ainsi le livre du <i>Panormita</i> sur les dits et les faits +de cet Alphonse<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a> +<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>, celui de Laurent <i>Valla</i> sur les exploits de son +père Ferdinand Ier.<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a> +<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>, l'histoire que <i>Bartolomeo Fazio</i> avait +écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi +Ferdinand<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a> +<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>, exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs +auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence +honorable à la cour de Naples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote606" +name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606"> +(retour) </a> <i>De Dictis et Factis Alphonsi regis</i>, lib. IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote607" +name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 354.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote608" +name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608"> +(retour) </a> Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce +titre: <i>De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege +Commentariorum</i>, lib. X, in-4.</blockquote> + +<p><i>Bartolomeo Fazio</i> était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève +de <i>Guarino</i> de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il +fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie, +et mourut en 1457<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a> +<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>. <i>Fazio</i> fut un des plus violents ennemis de +Laurent <i>Valla</i>; il l'attaqua même le premier: <i>Valla</i>, en pareille +occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et +quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent +<i>Valla</i> existent dans le recueil de ses Œuvres<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a> +<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>; on n'a imprimé +qu'incomplètement et par fragments les Invectives de <i>Fazio</i>. Outre son +Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en +1377, entre les Vénitiens et les Génois<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a> +<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>; quelques Opuscules de +philosophie morale, et un livre <i>des Hommes illustres</i>, intéressant pour +l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle +dernier<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a> +<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>. <i>Fazio</i> y raconte brièvement la vie des hommes les plus +célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique +les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable, +critique impartial et éclairé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote609" +name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609"> +(retour) </a> Mehus, <i>Vita Bartholom. Facii</i> (voy. p. suiv. note 2); +Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote610" +name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610"> +(retour) </a> Édition de Bâle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote611" +name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611"> +(retour) </a>: <i>De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam +liber.</i> Lyon, 1568, in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote612" +name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612"> +(retour) </a> <i>De Viris illustribus liber</i>, publié par l'abbé Mehus, +avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4.</blockquote> + +<p>Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a +été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de <i>Paolo +Cortese</i>, sur les hommes célèbres par leur savoir<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a> +<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. Il est en forme +de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac +Bolsena avec un certain <i>Antonio</i>, et avec Alexandre Farnèse, qui fut +depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus +célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents +littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de +<i>Fazio</i>. <i>Cortese</i> paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de +Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans +lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement +très-solide et une grande maturité d'esprit<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a> +<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>. Il était né à Rome en +1465<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a> +<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>, d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à +la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe; +son frère, Alexandre <i>Cortese</i>, se distingua de bonne heure par son +talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore +enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul +<i>Cortese</i>, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait +alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange +Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son +éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur +opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie, +où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des +anciens auteurs latins<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a> +<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>. Il a aussi laissé un livre fort estimé à +Rome, sur le cardinalat<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a> +<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>, dans lequel il traite avec beaucoup +d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la +science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus +et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet +ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de +réimprimer la seconde partie, à cause de la première.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote613" +name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613"> +(retour) </a> <i>De Hominibus doctis</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote614" +name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614"> +(retour) </a> Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées, +ainsi que l'édition, à <i>Domenico-Maria Manni</i>. Tiraboschi, t. VI, part. +II, p. 104.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote615" +name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615"> +(retour) </a> <i>Id.</i>, t. VI, part I, p. 228.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote616" +name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote617" +name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617"> +(retour) </a> <i>De Cardinalatu</i>, publié après sa mort, par son frère +Lactance <i>Cortese</i>.</blockquote> + +<p>Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en +langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne +s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe +<i>Collenuccio</i> embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps +les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de +Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite +traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux +langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y +trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste +l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la +ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire, +à l'infame César <i>Borgia</i>, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce, +seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux <i>Collenuccio</i> +l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a> +<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote618" +name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.</blockquote> + +<p>On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie, +<i>Collenuccio</i> et <i>Corio</i> furent les seuls qui écrivissent en italien, +quoique, dans le siècle précédent, <i>Villani</i> en eût donné un bel +exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir +versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder +cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des +deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla +tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle +serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le +latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de +volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on +s'est piqué de tout recueillir<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a> +<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>. Je ne parlerai que des poëtes +latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus +ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque +singularité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote619" +name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital</i>; le Quadrio, +<i>Storia e Ragione d'ogni posia</i>; Fabricius, <i>Biblioteca mediæ et infiæœ +ætatis</i>.</blockquote> + +<p>Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine +connus aujourd'hui, se trouve celui de <i>Maffeo Vegio</i>, né à Lodi en +1406<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a> +<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>, dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas +à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour +complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans +l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à +Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II, +et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose, +presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort +d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la +vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents +sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de +facilité que d'élégance<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a> +<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Ce qui est plus remarquable, c'est que, +s'étant imaginé que l'<i>Énéide</i> était un poëme imparfait et sans +dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'<i>Énéide</i> +s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe +encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme, +dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a> +<a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>. +J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers +italiens<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a> +<a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>, il les a eus aussi en vers français<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a> +<a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote620" +name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 199.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote621" +name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621"> +(retour) </a> Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597, +in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote622" +name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622"> +(retour) </a> Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote623" +name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623"> +(retour) </a> En vers libres ou <i>sciolti</i>; Milan, 1600, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote624" +name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624"> +(retour) </a> Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée +avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des +deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607, +in-fol.</blockquote> + +<p>Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être +davantage, est <i>Basinio</i> ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers +l'an 1421<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a> +<a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>, il eut pour maîtres Victorin de <i>Feltro</i> à Mantoue, +ensuite Théodore <i>Gaza</i> et <i>Guarino</i> à Ferrare, où il devint lui-même +professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe +<i>Malatesta</i>, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à +vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini +ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la +mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de +Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière +une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel +<i>Basinio</i> semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément. +Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu +d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte +<i>degli Atti</i>. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait +autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre +Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une +autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de +Sigismond <i>Malatesta</i>, nous apprend à juger de l'une de ces +comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux +traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; <i>Basinio</i> est l'un des trois. +Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a> +<a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>, ne met point de +différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte +le titre d'<i>Isottœus</i>, copie faite en 1455, du vivant de <i>Basinio</i>, +presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont +attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize +livres, intitulé <i>Hespéridos</i>; un autre, en deux livres seulement, sur +l'<i>Astronomie</i>; un troisième, aussi en deux livres, sur la <i>Conquête des +Argonautes</i>; un poëme, sous le titre d'<i>Épître</i> sur la Guerre d'Ascoli, +entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres +ouvrages inédits du même auteur<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a> +<a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>. Cette négligence à imprimer les +Œuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses +célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de +ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit +en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote625" +name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote626" +name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626"> +(retour) </a> <i>Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et +Trebanii Opuscula nunc primum edita.</i>, Paris, Christophe Preudhomme, +1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le +premier est intitulé, <i>de Amore Jovis in Isottam</i>; les quatre autres +sont aussi à la louange d'Isotte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote627" +name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p><i>Leonardo Griffi</i> de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a +laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a> +<a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>, un poëme sur la +<i>Défaite de Braccio de Pérouse</i>, imprimé dans le grand recueil de +<i>Muratori</i><a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a> +<a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>, et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce +siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. <i>Ugolino +Verini</i>, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond +que grand poëte<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a> +<a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>, écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur +l'<i>Embellissement de Florence</i><a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a> +<a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>, et la <i>Vie du Roi Mathias +Corvin</i><a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a> +<a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>, qui ont été imprimés<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a> +<a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>. Je ne sais si cette Vie peut +faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent +citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme +et Laurent de Médicis. <i>Verini</i> eut un fils nommé Michel, dont on a +imprimé des Distiques sur les Mœurs des Enfants<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a> +<a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>, composés dans cet +âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font +de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents +précoces, et par l'intacte pureté de ses mœurs. Il la poussa si loin, +qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter +atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel +les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote628" +name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628"> +(retour) </a> Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi, +<i>ub. supr.</i>, p. 205.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote629" +name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629"> +(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. XXV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote630" +name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630"> +(retour) </a> Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième +siècle ou au commencement du seizième. Negri, <i>Fiorentini Scritt.</i>, p. +320.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote631" +name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631"> +(retour) </a> <i>Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus +conscripti</i>, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote632" +name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632"> +(retour) </a> <i>Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis</i>, Lyon, 1679, +in-12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote633" +name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633"> +(retour) </a> Voy. dans le P. Negri, <i>ub. supr.</i>, la longue liste des +poésies inédites du même auteur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote634" +name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634"> +(retour) </a> <i>De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi +præceptori suo inscripta</i>, Florence, 1487, in-4.</blockquote> + +<p>Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque +réputation, pour parler des deux <i>Strozzi</i>, père et fils, dans lesquels +on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on +peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur +patrie, <i>Guarino</i> de Vérone et Jean <i>Aurispa</i>. Les <i>Strozzi</i> ou +<i>Strozza</i> de Ferrare descendaient de ceux de Florence<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a> +<a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>, <i>Tito +Vespasiano Strozzi</i>, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent +dans les lettres<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a> +<a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>, les éclipsa tous. Les ducs <i>Borso</i> et Hercule +d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne +fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le +talent de se faire aimer<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a> +<a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>. Ses poésies imprimées par Alde<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a> +<a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>, +sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de +sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare +au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage +encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une +vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il +avait épousé <i>Barbara Torella</i>, veuve riche et bien née; un homme d'un +haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire, +trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence +même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire +taire les lois<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a> +<a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Les poésies d'Hercule <i>Strozzi</i>, imprimées avec +celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de +sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit, +dont plusieurs sont imparfaites, entre autres <i>la Borséide</i>, que son +père avait commencée à la louange du duc <i>Borso</i>, et qu'en mourant il +l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans +quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été +mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le +quarante-deuxième chant de l'<i>Orlando</i><a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a> +<a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote635" +name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote636" +name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636"> +(retour) </a> Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote637" +name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637"> +(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 208.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote638" +name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638"> +(retour) </a> <i>Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in œdibus Aldi +et Andreœ Asulani Soceri</i>, 1513, in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote639" +name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639"> +(retour) </a> <i>Neque cœdis quisquam authorem, silente prœtore, +nominavit</i>. Paul Jove, <i>Elogia doctorum Virorum</i>, p. 104.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote640" +name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,<br> + Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo</i>. (St. 84.) +</div></div> +</blockquote> + +<p><i>Bartolommeo Prignani</i>, qu'on appelle aussi <i>Paganelli</i>, né à Prignano, +dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de +lui trois livres d'Élégies<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a> +<a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>, un Poëme en vers élégiaques et en +quatre livres, intitulé de l'<i>Empire d'Amour</i><a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a> +<a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>, et un petit poëme +philosophique sur la Vie tranquille<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a> +<a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>, où il se proposa de répondre +aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui +lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus +sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans +ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour +la plupart complètement ignorés aujourd'hui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote641" +name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641"> +(retour) </a> En 1488.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote642" +name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642"> +(retour) </a> <i>De imperio Cupidinis</i>, 1492.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote643" +name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643"> +(retour) </a> <i>De Vitâ quietâ</i>. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène, +mais à Reggio, 1497.</blockquote> + +<p><i>Panfilo Sassi</i> de Modène, poëte italien et latin, improvisait +facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si +prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une +épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de +plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute +entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se +défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais <i>Sassi</i> le tira +d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur +tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515, +et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été +imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de +<i>Giraldi</i><a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a> +<a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a> elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces +prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote644" +name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644"> +(retour) </a> <i>De poetis suorum temporum</i>. Dialog. I, col. 541.</blockquote> + +<p>Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup +plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez +étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a> +<a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>; parmi une +vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que <i>Pacifico +Massimo</i> d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont +on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette +fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On +ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette +comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité +replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort +au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, <i>Pacifico Massimo</i> fut un +poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de +l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et +poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas +de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le <i>Marino</i>. Sa mère y +fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à +l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à +son fils le nom de <i>Pacifico</i>. Après quelques années d'une vie fugitive, +ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des +progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les +mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la +jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans +plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal +objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques, +philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes, +vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort +libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été +réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre, +dont j'aurai bientôt occasion de parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote645" +name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645"> +(retour) </a> Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.</blockquote> + +<p>Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils +jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement +connus. <i>Giannantonio Campano</i>, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de +la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne +porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les +troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de +talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre +Laurent Valla. <i>Campano</i> voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté +en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y +trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à +ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec +distinction cette chaire<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a> +<a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>, lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse +pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit, +peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de <i>Terame</i><a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a> +<a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>. Sa +faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne +pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte +IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement +gouverneur de <i>Todi</i>, de <i>Foligno</i>, et de <i>Città di Castello</i>; mais ce +pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants +avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, <i>Campano</i>, touché des +désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une +liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son +gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné +prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait +espéré, il se retira dans son évêché de <i>Teramo</i>, où il mourut en 1477, +à l'âge de cinquante ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote646" +name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646"> +(retour) </a> En 1459.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote647" +name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647"> +(retour) </a> Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans +l'Abruzze.</blockquote> + +<p>Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent +d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours, +harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres, +intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire +politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II, +l'histoire de <i>Braccio</i> de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit +livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur +des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces +poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte; +c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore +dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais +l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces +sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du +moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux +connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de +travail.</p> + +<p>Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de +facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu +en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il +était de la famille <i>Spagnuoli</i> de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il +n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son +ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet +plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout +de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au +repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé +de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits +est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive +toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les +poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on +ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge +d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un +temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien +compatriote<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a> +<a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle +de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier +jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté +supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout, +augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement +de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et +qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages, +imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes +<i>in-fol.</i><a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a> +<a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>, avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre +volumes <i>in</i>-8. sans commentaires<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a> +<a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Les principaux sont dix +Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces +en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à +commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de +<i>Parthenice Ia</i>., <i>Parthenice IIa.</i>, <i>IIIa.</i>, <i>IVa.</i>, etc.; quatre +livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des +Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont +remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût +encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que +Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue +de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote648" +name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648"> +(retour) </a> <i>Epist.</i>, vol. II, ép. 395.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote649" +name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649"> +(retour) </a> Paris, 1513.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote650" +name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650"> +(retour) </a> Anvers, 1576.</blockquote> + +<p>Jean <i>Aurelio Augurello</i> valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous +est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a> +<a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>, d'une +famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres +dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les +droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme +intitulé <i>Chrysopœia</i>, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser +d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a +plusieurs éditions de ce poëme<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a> +<a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a> et de ses autres poésies +latines<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a> +<a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a> qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont +au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour +le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des +anciens. Les poésies italiennes d'<i>Augurello</i> ont aussi été imprimées +plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque, +les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent +souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote651" +name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651"> +(retour) </a> Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote652" +name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652"> +(retour) </a> La première à Venise, avec son autre poëme intitulé +<i>Geronticon</i>, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II +des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par <i>Grattarolo</i>, +Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du <i>Théâtre chimique</i>, Strasbourg, 1613 et +1659; vol. II de la <i>Bibliothèque chimique</i> de Manget, Genève, 1702, +in-fol., etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote653" +name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653"> +(retour) </a> <i>Carmina</i>, Vérone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505, +in-8.</blockquote> + +<p>Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des +connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la +passion. Il se nommait <i>Bologni</i>. Sa première étude fut celle des lois; +la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit +beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a> +<a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>, et dont +on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux +d'<i>Augurello</i>, et cependant <i>Bologni</i> obtint de l'empereur Frédéric III +la couronne poétique que <i>Augurello</i> ne reçut pas. Cette couronne fut +accordée par le même empereur à <i>Giovanni Stefano</i> de Vicence, qui se +fait appeler en tête de ses poésies <i>Ælius Quintius Emilianus +Cimbriacus</i>. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes +du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand +Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna +du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs +qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien, +successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se +donnaient alors à la protection, et souvent même, selon <i>Tiraboschi</i>, +pour de l'argent<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a> +<a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>, ce qui en avait considérablement diminué la +valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le +<i>Cimbriaco</i>, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il +fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne +vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux +empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses +ouvrages qui aient été imprimés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote654" +name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654"> +(retour) </a> Dans la famille <i>Soderini</i>. Tiraboschi, <i>ub. sup.</i>, p. +232.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote655" +name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655"> +(retour) </a> <i>Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al +merito</i>, t. VI, part. II, p. 233.</blockquote> + +<p>J'ai déjà parlé d'un improvisateur<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a> +<a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>, et nous retrouverons souvent, +dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais +aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'<i>Aurelio +Brandolini</i>, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né +d'une famille noble de Florence<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a> +<a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>, il eut, dès sa première enfance, +le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le +talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus +difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de +Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le +plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir +<i>Aurelio</i>. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son +oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à +Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote656" +name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656"> +(retour) </a> <i>Panfilo Sassi</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote657" +name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 236.</blockquote> + +<p>Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle, +il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout +des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave, +sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a> +<a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>, +entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même +auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique +d'<i>Aurelio</i>: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres +poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les +fait, lui, et les chante en <i>impromptu</i>. Il fait briller, dans cet +exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau +génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine +croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les +plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat +même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de +toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita +enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie. +Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans +interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle, +Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à +cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit +tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire +naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres, +et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a +toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand +on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un +autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être, +etc.<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a> +<a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en +italien, un cavalier <i>Perfetti</i>, une <i>Corilla Olimpica</i>, un <i>Luigi +Serio</i>, que possède aujourd'hui comme eux un <i>Gianni</i>; don que l'on peut +déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît +toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en +état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote658" +name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658"> +(retour) </a> <i>Matteo Bosso, Epist. Famil. II</i>, ép. 75.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote659" +name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 237 et 238.</blockquote> + +<p><i>Aurelio</i> jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus +célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps +à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il +mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en +prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son +<i>Traité de l'Art d'Écrire</i><a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a> +<a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>, où il explique les secrets du style +avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le +désigne ordinairement sous le nom de <i>Lippo Fiorentino</i>, du mot latin +<i>lippus</i>, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé +de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël <i>Brandolini</i>, +poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette +infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de <i>Lippo</i><a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a> +<a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>. Raphaël +séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit +maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour +récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce +brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne +fut jamais payé de ses éloges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote660" +name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660"> +(retour) </a> <i>De Ratione Scribendi</i>. La meilleure édition est celle de +Rome, 1735.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote661" +name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 240.</blockquote> + +<p>À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de +leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions +dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à +l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que +les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit +la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la +grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes +de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand +<i>Pontano</i> qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner +aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les +suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares, +et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style +antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un +autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine +<i>Beccadelli</i> ou <i>Beccatelli</i>, surnommé <i>Panormita</i>, à cause de Palerme +sa patrie, en latin <i>Panormus</i>. Il y était né en 1394<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a> +<a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>. À l'âge de +vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les +lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie +<i>Visconti</i>. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais +sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus +d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de +Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à +Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples, +auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit +constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le +combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne, +l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois +importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur +Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le +<i>Panormita</i> ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché +de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à +soixante-dix-sept ans, en 1471.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote662" +name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.</blockquote> + +<p>Son histoire intitulée <i>Des Dits et Faits du roi Alphonse</i><a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a> +<a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>, fut +récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de +Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies +et d'autres Poésies latines sur divers sujets<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a> +<a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>. Celles qui ont fait +le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé +en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres, +mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre +d'<i>Hermaphroditus</i>, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il +n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous +deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les +occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère +de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive +liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste, +avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme +par le cynisme d'expression<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a> +<a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>. Les copies qui s'en répandirent, +excitèrent contre l'auteur un violent orage. <i>Filelfo</i> et Laurent +<i>Valla</i> l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui +publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à +Ferrare et à Milan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote663" +name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663"> +(retour) </a> <i>De Dictis et Factis Alphonsi regis</i>, lib. IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote664" +name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664"> +(retour) </a> <i>Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina prœterea +quœdam</i>, etc. Venise, 1555, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote665" +name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665"> +(retour) </a> Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (<span class="sc">Boil</span>.)</blockquote> + +<p><i>Valla</i>, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne +jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a> +<a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>. +<i>Poggio</i> lui-même, qui n'est pas, dans ses <i>Facéties</i>, un modèle de +chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha +dans ses lettres. <i>Panormita</i> se défendit par l'exemple des anciens qui +ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes. +<i>Guarino</i> de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du +manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit +l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'<i>Hermaphrodite</i>, qu'on +n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les mœurs +publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a> +<a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>. +L'éditeur a jugé sans doute que nos mœurs étaient de force à n'en avoir +plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les +bibliothèques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote666" +name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666"> +(retour) </a> <i>Tertiò per se ipsum cremandus ut spero</i>. Laurent <i>Valla, +in Facium Invectiva IIa</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote667" +name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667"> +(retour) </a> En 1791, <i>chez Molini, rue Mignon</i>; ce qui est indiqué +par cette adresse singulière: <i>Prostat ad Pistrinum in vico suavi</i>. +C'est la première partie du recueil intitulé: <i>Quinque illustrium +poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani; +Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem</i>, etc., in-8.</blockquote> + +<p>Antoine <i>Panormita</i> jouissait à Naples d'une grande considération et +d'une haute faveur, lorsque le jeune <i>Pontano</i> y arriva. Il était né à +la fin de 1426<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a> +<a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>, à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a> +<a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>. +Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La +guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi +les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut +accueilli par le <i>Panormita</i>, qui voulut achever lui-même son éducation +littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son +élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des +poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. <i>Pontano</i> +lui dut aussi son avancement et sa fortune; <i>Panormita</i> le produisit +auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils +Alphonse II, dont <i>Pontano</i> fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi +Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les +accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se +trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier; +mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler +d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert +d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le +chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en +obtenir la paix. <i>Pontano</i> y souffrit beaucoup de peines et de fatigues; +mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les +témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la +paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à +Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à +prendre. «Mais <i>Pontano</i> ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui +que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui +ne les abandonna jamais<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a> +<a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>.» Alphonse II, qui avait été son élève, +conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans +sa tente avec plusieurs généraux de son armée. <i>Pontano</i> y entre, le roi +se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le +maître<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a> +<a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>.» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël +<i>Brandolini</i>, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours +public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le +prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de +la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le <i>Panormita</i>, de +soixante-dix-sept ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote668" +name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 241.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote669" +name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669"> +(retour) </a> Il se nommait <i>Giovanni</i> ou <i>Joannes</i>, et changea, selon +l'usage, ce nom pour celui de <i>Gioviano, Jovianus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote670" +name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670"> +(retour) </a> <i>Jovian. Pontan. de Sermone</i>, l. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote671" +name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, l. VI.</blockquote> + +<p>On a de cet élégant et fécond écrivain<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a> +<a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, une Histoire en six livres, +de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou; +plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une +manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne +suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on +estime surtout son Traité <i>De Fortitudine</i>, du Courage. On trouve encore +dans ses Œuvres deux livres sur l'aspiration, six livres <i>De Sermone</i>, +du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec +une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais +c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement +célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres +très-différents<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a> +<a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes, +Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq +livres, sur l'astronomie<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a> +<a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>, un autre sur les météores, et un +troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: <i>Du +Jardin des Hespérides</i><a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a> +<a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>. Dans tous ces genres, il se montre +également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont +il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut +de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable, +dit <i>Gravina</i>, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait +enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse +veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et +s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir +l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la +grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui, +dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour +lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à <i>Pontano</i> que +l'économie et le travail<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a> +<a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote672" +name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672"> +(retour) </a> <i>Joviani Pontani Opera</i>, t. II, Basileæ, 1538. Cette +édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote673" +name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673"> +(retour) </a> Venise, Alde, 2 vol. in-8.; le premier en 1505, +réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été +réimprimé.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote674" +name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674"> +(retour) </a><i>Urania</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote675" +name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675"> +(retour) </a> <i>De hortis Hesperidum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote676" +name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676"> +(retour) </a> <i>Della Ragion poetica</i>, l. XXXIV.</blockquote> + +<p>C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le +<i>Panormita</i> l'avait fondée, mais ce fut <i>Pontano</i> qui la soutint, la +perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien +<i>Giannone</i> l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a +donné la liste exacte de ses membres<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a> +<a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>. On y voit plusieurs noms dont +l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du +monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au +quinzième, tels que celui de Sannazar.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote677" +name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677"> +(retour) </a> <i>Stor. di Nap.</i>, l. XXVIII, c. 3.</blockquote> + +<p>Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce +siècle, on ne doit pas oublier Marulle, <i>Michele Marullo Tarcagnota</i>, +Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la +prise de Constantinople, sa patrie<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a> +<a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>. Il étudia les lettres grecques +et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour +subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu +des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies +ingénieuses que nous avons de lui<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a> +<a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>. Elles consistent en quatre +livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait, +intitulé de l'<i>Éducation des Princes</i><a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a> +<a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>. Les épigrammes sont dédiées +à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et +ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte +ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents +vers élégiaques, adressée à <i>Neœra</i>, dans laquelle il retrace une partie +de ses malheurs, et il presse cette belle <i>Neœra</i>, souvent célébrée dans +ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour +époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais <i>Alessandra +Scala</i>, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus +aimables personnes de Florence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote678" +name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678"> +(retour) </a> + Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote679" +name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679"> +(retour) </a> + Florence, 1497, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote680" +name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680"> +(retour) </a> + <i>De principum Institutione</i>.</blockquote> + +<p>Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent +les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec +violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux +de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En +général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne +blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes +les plus célèbres de son temps.</p> + +<p>Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a> +<a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>, parce qu'il y traite +souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints +du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à +Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à +Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le +troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé +Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa +force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus +paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra, +où il avait visité un de ses amis<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a> +<a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>, il se noya dans une rivière peu +connue, nommée le <i>Cecina</i>, à qui cet accident doit donner, dans +l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote681" +name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681"> +(retour) </a> <i>Hymni Naturales</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote682" +name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682"> +(retour) </a> <i>Rafaël Volterano</i>.</blockquote> + +<p>Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi +considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore, +et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans +les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens, +philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie +latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en +manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la +renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de +versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la +couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun, +était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que +Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne +doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et +l'avilissement.</p> + +<p>Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de +faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte +par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de +laurier. Il accorda ces distinctions au <i>Panormita</i>, qui les méritait +sans doute, et à un certain <i>Cambiatore</i>, que j'ai à peine cru devoir +nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement +libéral. Sans compter <i>Sylvius</i>, qui devint pape, et Nicolas <i>Perotti</i>, +tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a> +<a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>]; il en +décora aussi le <i>Cimbriaco</i>, le <i>Bologni</i>, dont nous avons parlé sans +vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme +<i>Amasei</i>, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un <i>Rolandello</i> +encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis <i>Lazarelli</i>, qui a +du moins l'honneur d'avoir fait avant <i>Vida</i> un poëme sur le ver à +soie<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a> +<a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de +cette distinction devenue presque banale. <i>Filelfo</i> la reçut d'Alphonse +Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse; +un certain <i>Benedetto</i> de Césène, du pape Nicolas V, et <i>Bernardo +Belincioni</i> de Louis Sforce, duc de Milan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote683" +name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683"> +(retour) </a> Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur +la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses Œuvres, et l'autre pièce plus +mauvaise encore, qui la suit, intitulée: <i>Decastichon de Laudatissimâ +Mariâ</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote684" +name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684"> +(retour) </a> Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé +<i>Lancelotti</i>.</blockquote> + +<p>Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné +<i>Ciriaco</i> d'Ancône, et même <i>Leonardo Bruni</i> après sa mort. Vérone +décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à <i>Giovanni Panteo</i>, +dont Mafféi parle avec de grands éloges<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a> +<a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>, mais qui n'est guère +connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine, +couronna <i>Aurelini</i>, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel +<i>Pingonio</i> de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de +Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être +plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte +lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de +croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit +par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient +simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie. +Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive +immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal +dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les +accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour +être honorés. Ni Politien ni <i>Pontano</i> ne furent proclamés poëtes par un +diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote685" +name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685"> +(retour) </a> <i>Veron. Ill.</i>, part. II, p. 210.</blockquote> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XXII.</h3> + +<p class="mid"><i>De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent +alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de +Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni, +Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo, +l'Achillini</i>, etc.; <i>Femmes poëtes</i>.</p> +<br> + +<p>Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à +la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique; +tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes +savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans +l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès, +celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les +autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses +forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que +devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue +du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de +parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les +autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement +inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des +poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence, +avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la +poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la +poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait +suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs +pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie +du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas +des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que +vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle +annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si, +placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît +jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même +et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses, +et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.</p> + +<p>Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est <i>Giusto de' +Conti</i>, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais +on sait peu de détails sur sa vie<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a> +<a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>. Il était né à Rome vers la fin +du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut +orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans +doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a +célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe +Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste +<i>Alberti</i>, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un +tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore. +C'est-là tout ce que l'on sait de lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote686" +name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686"> +(retour) </a> Voy. la Préface de l'édition de <i>la Bella Mano</i>, +Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne, +1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donnée par Corbinelli, +1595, in-12.</blockquote> + +<p>Son recueil est intitulé <i>la Bella Mano</i>, parce qu'il y chante souvent +la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du +reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi +l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient +toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers, +tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main +renferme tout son bonheur<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a> +<a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>; c'est elle qui attache ensemble à son +cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le +retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son +cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les +rompre. «Ô belle et blanche main<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a> +<a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, s'écrie-t-il dans un autre +sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main +charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel +degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes +pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend +quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce +poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il +n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit +penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les +recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort, +la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu, +puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait +dans <i>la Bella Mano</i>, si jamais le <i>Canzoniere</i> de Pétrarque était +perdu; mais quoique <i>Giusto de Conti</i> ne soit pas à beaucoup près sans +mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie, +le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les +grâces inimitables du modèle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote687" +name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687"> +(retour) </a> <i>O man leggiadra, ove il mio bene alberga</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote688" +name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688"> +(retour) </a> <i>O bella e bianca man, o man soave</i>, etc.</blockquote> + +<p>Un second <i>Buonaccorso da Montemagno</i>, petit-fils du contemporain de +Pétrarque<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a> +<a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>, vivait à peu près dans le même temps que <i>Giusto de' +Conti</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote689" +name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 176.</blockquote> + +<p>Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son +aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à +un seul <i>Buonacccorso</i>, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir +à deux<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a> +<a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et +orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et +juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les +sonnets imprimés avec ceux de <i>Buonaccorso</i> l'ancien, quelques discours +latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de +remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en +traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient <i>Déclamations</i>. +Dans l'un, qui traite <i>de la Noblesse</i>, un jeune romain de la noble et +riche famille <i>Cornelia</i>, et un autre de la maison moins illustre et +moins opulente des <i>Flaminius</i>, mais doué de plus de talents, de +qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse +libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des +deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux +s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son +existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a +point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il +fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle +de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première. +Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat +de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est +attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont +ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le +précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait +moins à la dialectique de l'école.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote690" +name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690"> +(retour) </a> Voy. la Préface de l'édition des deux <i>Buonaccorso da +Montemagno</i>, Florence, 1718.</blockquote> + +<p>On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au +nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à +entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être +inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux +<i>Burchiello</i><a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a> +<a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa +naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à +environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son +vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier +comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448. +Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits +d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de +notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus +disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques +personnes pensent qu'il prit ce nom de <i>Burchiello</i>, parce qu'en langage +toscan, <i>alla burchia</i> veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous +ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique +des mœurs et des ridicules de son siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote691" +name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691"> +(retour) </a> Voy. Manni, <i>Veglie piacevoli</i>, t. I, p. 28.</blockquote> + +<p>Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens +de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre +d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de +ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus +grands éloges<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a> +<a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>; d'autres les ont mises au rang des folies les plus +insipides. «Il me paraît, dit <i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a> +<a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a>, que ceux qui l'ont +attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais +plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette +peine, et entre autres <i>Doni</i>, qui, selon <i>Apostola Zeno</i>, aurait encore +plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en +effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du +texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots +populaires, de ce que les Florentins appellent <i>riboboli</i>, espèces de +quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent +impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre, +tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le +texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est +doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie +française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans +Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce +qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et +se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque, +et qui ont fait appeler <i>coq-à-l'âne</i> des propos sans signification et +sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de +<i>Burchiello</i>. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le +mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à +son sujet, la Poésie et le Rasoir<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a> +<a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a>. La première dit au second: +«Pourquoi enlèves-tu mon <i>Burchiello</i> à son cabinet? Le Rasoir se fait +de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi: +Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans +moi, sans l'eau chaude et le savon, <i>Burchiello</i> serait d'une couleur +tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond +l'autre; son cœur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si +bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui +m'aime le plus paie mon vin.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote692" +name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692"> +(retour) </a> Tel que <i>Leonardo Dati</i>, évêque de Massa, et secrétaire +apostolique sous Paul II, Christophe <i>Lundino</i>, <i>Benedetto</i>, <i>Varchi</i>, +etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote693" +name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693"> +(retour) </a> Tom. VI, part. II, p. 147.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote694" +name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694"> +(retour) </a> <i>La Poesia combatte col Rasoio</i>.</blockquote> + +<p>Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite +d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut +qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le +sage <i>Tiraboschi</i> lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce +poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels, +dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification +précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui +charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à +mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on +peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la +nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la +grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la +justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des +inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au +travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer +un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à +notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de +mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte +originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce +que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses +ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a> +<a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote695" +name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695"> +(retour) </a> Préface de l'édition des sonnets du <i>Burchiello</i>, sous la +date de Londres, 1757, in-8.</blockquote> + +<p>Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se +moquer des poésies du <i>Burchiello</i>, on reconnaît, dans plusieurs poëtes +de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent +d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de +<i>Domenico da Urbino</i>, de <i>Niccolò Cieco d'Arezzo</i>, de <i>Francesco +Alberti</i>, d'<i>Antonio Alamanni</i>, du <i>Bellincioni</i>, d'<i>Alessandro +Adimari</i>, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi +extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du +<i>Burchiello</i> même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part; +cela s'appelle écrire ou rimer à la <i>Burchiellesca</i>, et les poëtes qui +ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite +est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation, +sont des poëtes <i>Burchiellesques</i>; Voltaire a dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. +</div></div> + +<p>Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me +semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à +s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie +<i>Burchiellesque</i> dans l'une de ces subdivisions.</p> + +<p>Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien +éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain <i>Niccolò Malpigli</i> +de Bologne, un autre <i>Niccolò</i> d'Arezzo qui était aveugle, et dont la +réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un +<i>Tommaso Cambiatore</i> de Reggio, qui traduisit le premier, en vers +italiens, l'<i>Énéide</i> de Virgile<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a> +<a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>, et fut couronné poëte à Parme, en +1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le +moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent +principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie +italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la +première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la +seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour +tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie, +son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements +de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et +son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût +pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été, +par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques +détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu, +suffiront pour le prouver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote696" +name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696"> +(retour) </a> <i>In terza rima</i>, traduction imprimée à Venise en 1532.</blockquote> + +<p>Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses, +des sonnets et des <i>canzoni</i>. Ce ne fut cependant point l'amour qui le +rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit +amant<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a> +<a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la +rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies. +Une jeune dame, que l'on croit être la belle <i>Simonetta</i><a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a> +<a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>, maîtresse +de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs +regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi +la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il +s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son +amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait +d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a> +<a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. L'habitude des +sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à +Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et +d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après +sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne +la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame +aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle +fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a +nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de +l'illustre famille des <i>Donati</i>. Cette passion fut, à ce qu'il paraît, +toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une +vingtaine de <i>canzoni</i>, les espérances, les craintes, les désirs de +l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les +douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec +moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais +quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de +simplicité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote697" +name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697"> +(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., ch. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote698" +name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698"> +(retour) </a> C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme +de Politien. Voy. <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., édit. de Bâle, t. II, p. +113, note.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote699" +name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699"> +(retour) </a> C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le +folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans +son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire +à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par +la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il +est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire, +précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que +celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se +trouve.</blockquote> + +<p>Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465 +qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de +Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la +poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus +dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa +main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya +quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a> +<a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>, +il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses <i>canzoni</i>, pour rappeler +plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle +attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans, +qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de +ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote700" +name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700"> +(retour) </a> Voy. <i>Apostolo Zeno</i>, notes sur <i>Fontanini</i>, t. II, p. 3, +et <i>Lettres</i>, t. III, p. 335.</blockquote> + +<p>L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai +poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette +imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la +nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut +peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus +frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de +ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et +vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de +fleurs<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a> +<a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité +l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir +Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une +épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient +alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et +rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la +fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de +l'Amour et par ses larmes<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a> +<a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>. S'il entreprend d'expliquer dans une +<i>canzone</i> le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa +dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui +entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une +fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est +peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières +à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que +l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu +bizarre<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a> +<a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote701" +name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701"> +(retour) </a> <i>Oimè che belle lagrime fur quelle</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote702" +name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702"> +(retour) </a> <i>Non di verdi giardini, ornati e colti</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote703" +name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703"> +(retour) </a> Voy. dans la <i>canzone</i> XIII, Partan leggieri e pronti, la +deuxième strophe, <i>Delle caverne antiche</i>, etc., et la suivante.</blockquote> + +<p>C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame, +et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son cœur, lui +retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure +maison des abeilles<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a> +<a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>; il se représente aussitôt l'essaim réveillé, +volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre +est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres +stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres +repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur +industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de +feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la +saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas +chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et +l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une +imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une +prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie +champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et +une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote704" +name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704"> +(retour) </a> <i>Quando raggio di sole</i>, Canz. X.</blockquote> + +<p>Dans le sonnet et dans la <i>canzone</i>, Laurent suivit les mêmes formes +dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle. +Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent +réimprimées sous le titre de <i>Selve d'Amore</i><a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a> +<a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>, à l'exemple des +<i>Sylves</i> du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer +la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et +qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de +mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se +plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à +toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est +changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des +images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si +l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les +rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a> +<a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>; les buissons +arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants; +les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers +reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où +ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces +bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et +leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent +ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet +heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents. +Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire +le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin +obscur<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a> +<a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>, pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du +jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante. +C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en +trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils +comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre +elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est +l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a> +<a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Mais à la fin de +cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut +dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De +toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi +que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses +prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui +annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et +celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui +suit la volonté, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote705" +name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705"> +(retour) </a> Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par +M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: <i>Stanze bellissime et +ornatissime intitulate le Selve d'Amore</i>, etc. Dans l'édition d'Alde, +elles n'ont d'autre titre que <i>Stanze</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote706" +name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706"> +(retour) </a> <i>Lieta e maravigliosa i rami secchi</i>, etc. + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <span class="sc">Selve d'Amore</span>, St. 21. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote707" +name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707"> +(retour) </a> <i>Solo una vecchia in un oscuro canto</i>, etc. St. 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote708" +name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708"> +(retour) </a> <i>E una donna di statura immensa</i>, etc. St. 67.</blockquote> + +<p>Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est +particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments +naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le +goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se +servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de +naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: <i>La Nencia da +Barberino</i>. Il y introduit le villageois <i>Vallero</i>, qui fait l'éloge de +<i>Nencia</i>, sa maîtresse, paysanne du village de <i>Barberino</i>. Rien de plus +naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier +modèle de ce genre; que l'on appelle <i>Rusticale</i> ou <i>Contadinesco</i>, +villageois. Louis <i>Pulci</i> voulut l'imiter dans sa <i>Deca da Dicomano</i>; +mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à +la <i>Nencia</i>, que les plaintes de <i>Cecco da Varlango</i><a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a> +<a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a> qui parurent +dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage +rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue +commune, mêlé de plus de proverbes et de <i>riboboli</i> toscans, et qui, par +cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis +qu'avec un peu d'attention, la <i>Nencia</i>, la charmante <i>Nencia</i> peut être +entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les +genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la +clarté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote709" +name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709"> +(retour) </a> <i>Lamento di Cecco da Varlango</i>, de <i>Fr. Baldovini</i>. La +meilleure édition est celle de 1755, in-4., avec des notes et des +éclaircissements, par <i>Orazio Marini</i>. C'est dans ce même langage que +Michel-Ange <i>Buonanotti</i> le jeune a fait sa jolie comédie de <i>la +Tancia</i>; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie +en cinq actes et des stances telles que celles de <i>la Nencia</i>, de <i>la +Deca</i> et de <i>Cecco</i>.</blockquote> + +<p>Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus +relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la +philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il +entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie, +applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette +clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses +explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une +grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de +quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et +les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il +vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la +richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre, +souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé +en six chapitres, qui porte le titre d'<i>Altercation</i><a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a> +<a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>, il se +représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des +plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son +troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous, +lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie +cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous +possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles +racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit +point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue +contraire à son propre cœur; celui dont les actions sont les meilleures +est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le cœur +soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à +dissimuler et à farder la vérité.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote710" +name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710"> +(retour) </a> + Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la +fin du quinzième siècle, sous te titre: <span class="sc">Altercatione</span>, <i>overo Dialogo +composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici</i>, etc. +in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se +trouve ni dans la Bibliothèque italienne de <i>Fontanini</i>, ni dans celle +de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie. +Il remplit quarante pages in-4. de la belle édition des Poésies de +<i>Lorenzo de' Medici</i>, donnée à Londres, 1801, in-4., pour servir de +supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.</blockquote> + +<p>Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet +les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels +auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de +lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et +d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le +philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le +prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes +de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la +valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce +n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame +que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans +l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont +imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du +bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de +maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible, +ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle, +puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce +monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle +lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles +idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et +dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par +l'élévation des idées et des sentiments.</p> + +<p>D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent +des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus +poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce <i>capitolo</i> que +l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses +erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a> +<a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>, sors de ce sommeil qui +couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi +enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et +trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux +éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce +qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de +ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien +mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière, +qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus +remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni +le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses <i>capitoli</i>; c'est celui +d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme +l'inventeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote711" +name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711"> +(retour) </a> <i>Destati, pigro ingegno, da quel sogno</i>, etc.</blockquote> + +<p>Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par +chapitres et en <i>terza rima</i> qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses +<i>Beoni</i>, ou ses Buveurs, divisés en neuf <i>capitoli</i>, dont il n'acheva +pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie. +Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence, +par le chemin qui aboutit à la porte de <i>Faenza</i>, il voit tant de gens +marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter. +Parmi eux, il reconnaît <i>Bartolino</i>, son ancien ami, dit-il, et qu'il +connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule +et cet empressement. <i>Bartolino</i>, chancelant et se soutenant à peine, +s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de <i>Rifredi</i>, prendre +leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient +d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il +voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé +d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille; +l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse, +et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle +le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il +commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines +ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs +manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»</p> + +<p>Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique +les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être +alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la +vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce +d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans +tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est <i>Bartolino</i> que le poëte +interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui +fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il +ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon +guide me répondit: <i>Allor dissi al mio duca</i>, ou <i>Quando il mio duca +disse</i>, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu +d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la <i>Divina Commedia</i>, +celui des <i>Beoni</i> est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et +naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans +leurs <i>capitoli</i>, l'Arioste, <i>Berni</i>, <i>Bentivoglio</i> et la plupart des +autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre +nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à +l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque +d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit +sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que <i>le +temps ne fait rien à l'affaire</i>, quand les vers sont mauvais, sans +doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf, +qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide +est sûrement un mérite de plus.</p> + +<p>Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui +passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout +fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent +poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui +faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient +habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa +prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers, +parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober +aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il +possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à <i>Poggio Cajono</i>, +était son séjour favori. L'<i>Ombrone</i> y formait une île nommée <i>Ambra</i>, +qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que +l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la +rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent +inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les +travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que +les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que +des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa +chère <i>Ambra</i> devint une nymphe, aimée du jeune <i>Lauro</i>, berger des +Alpes: Elle se baignait dans l'<i>Ombrone</i> pendant la chaleur du jour. Le +Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long +du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses +eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de +l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la +nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le +fleuve qui la suit. Fidèle à son cher <i>Lauro</i>, elle implore le secours +des dieux. Au moment où l'<i>Ombrone</i> croit l'atteindre, il ne voit plus +qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une +île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors, +et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas +de rochers.</p> + +<p>Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première +fois par M. Roscoe<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a> +<a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>, est plein de descriptions charmantes, tracées +avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière +d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans <i>la +Chasse au Faucon</i>, autre poëme à peu près de même étendue, que nous +devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des +chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la +chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits; +enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier +de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails, +semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le +fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus +souple et le plus heureux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote712" +name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712"> +(retour) </a> Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa +Vie de Laurent de Médicis, <i>Ambra</i> est la première pièce, et <i>la Caccia +col Falcone</i> la seconde.</blockquote> + +<p>J'ai parlé plus haut<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a> +<a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a> des fêtes du carnaval, des spectacles +ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du +parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa +popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec +beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars, +des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes +analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un +vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et +des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait +aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il +s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du +cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple +répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui +plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de +variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de +faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle +ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par +des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents +caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et +habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand +nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux, +éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui +remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit, +douze et même quinze ou seize voix, des <i>canzoni</i>, des ballades et +d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au +caractère qu'ils représentaient<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a> +<a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. Médicis donnait lui-même l'idée et +les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons, +qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce +temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien +exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe +convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à +saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie, +les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants, +appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec +art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par +une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le +premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre +qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a> +<a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote713" +name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713"> +(retour) </a> Pages 385 et 386.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote714" +name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714"> +(retour) </a> Préface de l'édition des <i>Canti Carnascialeschi</i>, 1750, +in-4., p. <span class="sc">x</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote715" +name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715"> +(retour) </a> Épitre dédicatoire de la première édition au prince +François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. <span class="sc">xxxix</span>.</blockquote> + +<p>Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et +l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que +la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de +poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et +c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine <i>Grazzini</i>, surnommé le +<i>Lasca</i>, fit imprimer un recueil<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a> +<a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a> qui tient sa place parmi les +productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants +de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à +une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les +personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se +moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou +de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites, +des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce +sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de +Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus +agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des +anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a> +<a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Qu'elle est belle la jeunesse<br> + Qui passe et fuit si grand train!<br> + Rions, aimons, le temps presse:<br> + Rien n'est moins sûr que demain. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote716" +name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716"> +(retour) </a> <i>Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti +carnascialeschi andati per Firenze</i>, etc. Florence, 1559, in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote717" +name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Quant' è bella giovinezza<br> + Che si fugge tutta via!<br> + Chi vuol esser' lieto sia<br> + Di doman non c'è certezza</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<p>«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils +savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter; +les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme +eux,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Épris d'amour et de vin,<br> + Comme eux répètent sans cesse;<br> + Rions, aimons, le temps presse:<br> + Rien n'est moins sûr que demain. +</div></div> + +<p>Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu +mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Maintenant le dieu du vin<br> + Seul a toute leur tendresse;<br> + Buvons comme eux, le temps presse:<br> + Rien n'est moins sûr que demain. +</div></div> + +<p>Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et +joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Il veut se dresser en vain;<br> + Mais il rit et boit sans cesse;<br> + Rions aussi, le temps presse:<br> + Rien n'est moins sûr que demain. +</div></div> + +<p>C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à +quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Quel triste et fâcheux destin<br> + Que d'être altéré sans cesse!<br> + Rions plutôt, le temps presse:<br> + Rien n'est moins sûr que demain, etc. +</div></div> + +<p>Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le +plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux +que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose +des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement +licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments +qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de +quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit +aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment +distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la +bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la +licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait +des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer, +Laurent savait l'égayer sans l'avilir.</p> + +<p>Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des +réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours +de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que +souvent, comme je l'ai dit<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a> +<a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a>, il chantait et dansait avec le peuple. +Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart +ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes +même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les +plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces +deux vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ben venga maggio<br> + E'l gonfalon selvaggio</i>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote718" +name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718"> +(retour) </a> <i>Loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier +joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des +premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe +profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence +diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être +de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de +lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles +cabinets de l'Italie et de l'Europe.</p> + +<p>Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées. +Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en +composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins +dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer +le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes. +Les quatre prières ou <i>Oraisons</i> que l'on trouve dans cette partie de +ses Œuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou +laudes, <i>Laude</i>, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre +populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur +des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces +compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du +peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage. +On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur +l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme +nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques +de notre abbé Pélegrin<a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a> +<a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote719" +name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719"> +(retour) </a> Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis, +commençant par ces mots: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ecco'l Messia<br> + E la madre Maria</i>, +</div></div> + +<p>mis sur l'air:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ben venga maggio<br> + E'l gonfalon selvaggio</i>, +</div></div> + +<p>on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin, +tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Adieu paniers,<br> + Vendanges sont faites. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point +encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne +connaissait que ces représentations pieuses, appelées <i>Mystères</i>. À +Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi +aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur +opulence et se concilier la faveur publique<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a> +<a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>. On peut croire que +Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean +et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à +l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François +Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de +la pièce furent représentés par ses autres enfants<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a> +<a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>. Ce qui le fait +penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à +ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir +particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient +suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a> +<a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote720" +name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720"> +(retour) </a> W. Roscoe, <i>the Life of Lorenzo</i>, etc., ch. 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote721" +name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721"> +(retour) </a> Voy. <i>Cionacci</i>, Préface de la <i>Reppresentezione di S. +Giovanni e S. Paolo</i>, avec les autres Poésies sacrées de Laurent, +Florence, 1680.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote722" +name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722"> +(retour) </a> W. Roscoe, <i>ub. supr.</i></blockquote> + +<p>Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît +qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean +l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de +Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand. +Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un +miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains +de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et +c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes +eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de +la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une +bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont +le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui +s'appelle S. Mercure.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit, +ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se +démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait +croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent +de Médicis avait composé ce <i>Mystère</i>. On peut, en poussant plus loin +cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie +dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné +était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il +était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui +causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense +que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette +pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier, +qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais +aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une +conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame +informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même; +il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était +alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a> +<a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>. +«Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup +plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le +discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette +supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité. +Constantin, parlant comme il le fait<a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a> +<a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>, quoiqu'en assez beaux vers, +des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une +morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous +le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa +prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête +publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un +sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote723" +name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Spesso chi chiama Constantin felice,<br> + Sta meglio assai di me, e'l ver non dice</i>. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote724" +name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724"> +(retour) </a> <i>Sappiate che chi vuole 'l popol reggere</i>. (St. 99 et +suiv.)</blockquote> + +<p>On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence +extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église. +On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations +changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient +le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des +tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets +royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène. +Dans cette <i>représentation</i> de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès +apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau +du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient +portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint +Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour +blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la +cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour +célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés +sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille +pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des +chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.</p> + +<p>En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis, +nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à +prendre tous les tons; dans le sonnet et la <i>canzone</i>, un style +inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les +autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans +la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une +grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la +satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres +plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui +écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des +principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en +silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier +succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.</p> + +<p>Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui +semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du +quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en +quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.</p> + +<p>Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui +était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un +érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les +Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne +répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines +qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans +cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet +Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses <i>Stances</i> pour la +joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la +supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je +dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et +quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.</p> + +<p>Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a> +<a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>. Celui +où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre, +peu de jours après. <i>Luca Pulci</i> célébra dans un poëme la victoire de +Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468, +Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent, +quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en +amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études. +Tel est le sentiment de <i>Tiraboschi</i>; tel est celui du savant abbé +<i>Serassi</i>, dans sa <i>Vie d'Ange Politien</i><a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a> +<a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>; de William Roscoe, dans +son excellente <i>Vie de Laurent de Médicis</i>, et de plusieurs autres +écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité +littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus +on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si +riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un +style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un +enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à +l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme +de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps +comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas. +Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote725" +name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725"> +(retour) </a> + Voy. ci-dessus, p. 377.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote726" +name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726"> +(retour) </a> + En tête de l'édition des <i>Stanze</i>, Padoue, 1765, in-8.</blockquote> + +<p>À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes, +qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis +était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république. +Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque +production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui +de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les +couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien, +mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de +cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui +justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une +entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou +de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le +moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait +encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut +terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent, +et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût +alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore, +mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il +s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent +fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les +plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant +d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent +qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état +de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant +plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478 +vint. Julien fut assassiné par les <i>Pazzi</i>; Politien n'avait encore que +vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester +imparfait.</p> + +<p>Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de +raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai <i>per +brevità</i>, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du +poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en +faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se +réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces +du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige +sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque +considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique +les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une +manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut +cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions +de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils +qu'après la sienne.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce +(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze +ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a +de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus +brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la +fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On +blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires +dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en +apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il +donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un +tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître +l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en +est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de +savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?</p> + +<p>Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de +Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en +butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu +des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une +grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le +vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le +fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la +poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une +nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche, +aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et +angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse +Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant +d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec +eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère +dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de +cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde +moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers. +Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie +descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et +d'Armide.</p> + +<p>Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre +la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle +veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire +remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours +de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à +Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis +qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil +et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et +d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet +qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune +héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la +forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable, +couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour. +C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt +d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de +vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la +Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice, +en portant leur bannière.</p> + +<p>Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout +imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la +littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de +Politien. L'<i>ottava rima</i>, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait +donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui +conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection, +reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite, +qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le +Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et +languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le +style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et +de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges +suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à +cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins +d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de +Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers +ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de +ces deux enchanteresses.</p> + +<p>Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus +fameuses, l'une dans l'<i>Orlando</i>, l'autre dans la <i>Jérusalem</i>. Tout le +monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor, +qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui +le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière +où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien +de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et +ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre +premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien<a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a> +<a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote727" +name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Come orsa che l'alpestre cacciatore<br> + Ne la pietrosa tana assalit' habbia,<br> + Sta sopra i figli con incerto core,<br> + E freme in suono di pietà e di rabbia</i>. (<span class="sc">L'Arioste</span>.)<br> +<br> + <i>Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana<br> + Ha tolto il cacciator suoi cari figli:<br> + Rabbiosa il segue per la selva ircana,<br> + Che tosto crede insanguinar gli artigli</i>. (<span class="sc">Politien</span>.) +</div></div> +</blockquote> + +<p>L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans +aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison, +comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces +vers du quatrième chant de la <i>Jérusalem</i>, où le son rauque de la +trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave +effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout +de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de <i>la tartarea +tromba</i>, avec les deux rimes des vers suivants, <i>rimbomba</i>, et <i>piomba</i>. +Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du +tartare et son double retentissement<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a> +<a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote728" +name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Chiama gli habitator dell' ombre eterne<br> + Il rauco suon della tartarea tromba;<br> + Treman le spatiose atre caverne,<br> + E l'aer cieco a quel romor rimbomba;<br> + Ne sì stridendo mai da le superne<br> + Regioni del cielo il folgor piomba</i>, etc. (<span class="sc">Le Tasse</span>.)<br> +<br> + <i>Con tal romor, qualor l'aer discorda,<br> + Di Giove il foco d'alta nube piomba:<br> + Con tal tumulto, onde la gente assorda,<br> + Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:<br> + Con tal' orror del latin sangue ingorda<br> + Sono Megera la tartarea tromba</i>. (<span class="sc">Politien</span>.) +</div></div> +</blockquote> + +<p>Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont +on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque +dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de +l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment +une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa <i>Favola +di Orfeo</i> en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la +première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses +absurdités qu'on appelait des <i>Mystères</i>; la première écrite avec +élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante +et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée +a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un +autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que +l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il +veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée +paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui +annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un +serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir +exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières, +par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui +est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle +retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre +au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes, +et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de +toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur, +poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête +à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en +l'honneur de Bacchus.</p> + +<p>Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui +très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de +l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs +tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du +dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment +écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant +d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des +Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier, +plein d'inspiration, de verve et de chaleur<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a> +<a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>, est le premier modèle +d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé +depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand +il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en +vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête +se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une +singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue +vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait +beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît +aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines +de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a +retrouvé<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a> +<a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a> un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est +remplacée par un chœur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les +Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après +ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui +l'avaient précédée<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a> +<a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>, et c'est d'après ce texte seulement que l'on +peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne +cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique +parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur +d'avoir applaudi la première<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a> +<a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a> un spectacle plus intéressant et plus +noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries +qui amusaient alors toute l'Europe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote729" +name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ognun segua, Bacco, le;<br> + Bacco, Bacco, Evoè</i>, etc. +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote730" +name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730"> +(retour) </a> En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote731" +name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731"> +(retour) </a> <span class="sc">L'Orfeo</span>, <i>tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò</i>. +Venise, 1776, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote732" +name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, démontre que la représentation +de l'<i>Orfeo</i> date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de +Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.</blockquote> + +<p>Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont +des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants +populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple +pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des +<i>canzoni a ballo</i>, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les +autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces +diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et +studieux, on distingue une <i>canzone</i> d'amour remplie d'images +charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a> +<a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>; +c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de +ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire +que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style +poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un +siècle; l'<i>ottava rima</i> de Boccace améliorée et portée au dernier degré +de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet +heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote733" +name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733"> +(retour) </a> <i>Monti, valli, antri e colli</i>, etc.</blockquote> + +<p>Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application +continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination +vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les +attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes +latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent +celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre <i>sylves</i> ou +petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne +a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait +publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses +cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière +de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes +en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant +l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a +pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda +l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés +renfermées dans ses deux poëmes<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a> +<a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Ces pièces, dont chacune est de +quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails +intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au +style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains +modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la +pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de +la conjuration des <i>Pazzi</i> l'est en prose<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a> +<a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>, du latin le plus +élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence, +non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style +et celui de <i>Pontano</i>, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou +contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont +peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit, +est excusable de ne pas saisir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote734" +name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734"> +(retour) </a> Il intitula ces quatre pièces: <i>Nutricia</i>, <i>Rusticus</i>, +<i>Manto</i> et <i>Ambra</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote735" +name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 383.</blockquote> + +<p>Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des +savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à +Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études. +Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers +accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient +l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses +<i>Miscellanea</i>, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment, +mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel +d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de +plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie +grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres +familières<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a> +<a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>, tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire +littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se +rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce +siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance +avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les +plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous +témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et +pour ses talents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote736" +name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736"> +(retour) </a> <i>Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in +quibus sunt Epistolarum libri XII</i>, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius, +1512, in-fol.</blockquote> + +<p>Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis +et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie +italienne. Ce furent les trois frères <i>Pulci</i>, de l'une des plus nobles +et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur +origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ +de Charlemagne<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a> +<a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>. <i>Bernardo Pulci</i>, l'aîné des trois frères, se fit +d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de +Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle <i>Simonetta</i>, maîtresse +de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première +fois qu'elles aient été traduites en italien<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a> +<a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>. Il fit de plus un +poëme sur la Passion de J.-C.<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a> +<a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>, et mit plus de poésie dans son +style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne +semble le permettre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote737" +name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737"> +(retour) </a> Préface du <i>Morgante Maggiore</i>, de <i>Luigi Pulci</i>, Naples, +sous le nom de Florence, 1732, in 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote738" +name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738"> +(retour) </a> Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia +d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de +quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques, +imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (<i>The Life of +Lorenzo</i>, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et +qu'on n'a point, de <i>Bernardo Pulci</i>, d'autres églogues que celles de +Virgile qu'il a traduites.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote739" +name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739"> +(retour) </a> Imprimé à Florence, 1490, in-4.</blockquote> + +<p>Le second frère, <i>Luca Pulci</i>, avait, comme nous l'avons vu, célébré par +un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté +celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le +style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y +est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des +préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les +divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de +rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après +avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change +de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le +premier prix de l'adresse et de la valeur.</p> + +<p>Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des +moindres productions de <i>Luca Pulci</i>. Son <i>Driadeo d'Amore</i> est un poëme +pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour +l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique +Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement +et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de +l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la +mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une +Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta +sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent +ces montagnes. C'est là que la Dryade <i>Lora</i>, fille d'Apollon, est aimée +du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour; +Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. <i>Lora</i> le poursuit +à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. <i>Lora</i>, +qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois; +une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son +amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait +dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit +pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la +<i>Lora</i> se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de +la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont +encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures +variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu +sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable +principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi <i>Luca Pulci</i> +n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture +de son <i>Driadeo d'Amore</i>.</p> + +<p>Le <i>Ciriffo Calvaneo</i> est un poëme plus considérable du même auteur. +C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production +de ce genre, après le <i>Buovo d'Antona</i> et la reine <i>Ancroja</i>, qui ne +sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si +plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter +la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du <i>Ciriffo</i>. +<i>Paliprenda</i>, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est +abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne. +Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où +elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le +bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée +Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait +été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades, +et abandonnée par son amant, dans le même état où était <i>Paliprenda</i>. Un +corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses +malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens, +où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée +d'un fils, à qui elle avait donné le nom de <i>Ciriffo</i>, et, à cause des +monts où elle était réfugiée, le surnom de <i>Calvaneo</i>. Quand le terme +est arrivé, <i>Paliprenda</i> se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme +simplement <i>Povero</i>, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'<i>Avveduto</i>, le +prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que +devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps +après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et +l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la +même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont +leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers +contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à +souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez +malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on, +d'un vieux manuscrit, intitulé <i>Liber pauperis prudentis</i>, le Livre du +Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au <i>Ciriffo</i><a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a> +<a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>. <i>Pulci</i> +laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en +sept chants; Laurent de Médicis chargea <i>Bernardo Giambullari</i> de +l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a +été imprimé d'abord<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a> +<a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a>; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept +chants de <i>Luca Pulci</i><a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a> +<a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>, avec ses stances sur la joûte de Laurent, +et ses héroïdes ou épîtres en vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote740" +name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740"> +(retour) </a> Cité par <i>Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent.</i>, vol. V, +part. <span class="sc">xiv</span>, cod. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote741" +name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741"> +(retour) </a> Venise, 1535, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote742" +name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742"> +(retour) </a> Florence, Giunt, 1572, in-4.</blockquote> + +<p>Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a +seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est +de <i>Lucretia à Lauro</i>, c'est-à-dire, de la belle <i>Lucretia Donati</i> à +Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres +sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à +Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au +grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit +dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de <i>Pulci</i>; +mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que +devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop +d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi +commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion, +de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins +pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.</p> + +<p><i>Luigi Pulci</i> est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il +était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de +Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne +sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a +donné le plus d'éclat à son nom, est le <i>Morgante Maggiore</i>, premier +modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de +Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce +<i>Tornabuoni</i>, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le +chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai +rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de +cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme +épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai +la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre +chronologique; je réserve le <i>Morgante</i> pour le placer en tête de ce +genre si riche et si varié.</p> + +<p>On a de <i>Luigi Pulci</i> quelques autres poésies, entre autres une suite de +sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas +tous de lui. <i>Matteo Franco</i>, poëte florentin du même temps, et l'un de +ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent +de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser<a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a> +<a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>, de se faire une guerre +à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures +les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être +amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs. +Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le +style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le +genre proverbial et décousu des bouffonneries du <i>Burchiello</i>. Il est +fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux +champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil +n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote743" +name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743"> +(retour) </a> <i>Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo +del loro Mecenate</i>, Préface de l'édition de 1759, in-8.</blockquote> + +<p>Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les +injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais +la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur +lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et +la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des +sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être +aussi le plus clair, <i>Pulci</i> examine à sa manière ce que c'est que +l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après +Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe +dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain +fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y +a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y +peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y +trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de +bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux. +Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire, +où nous n'entendrons plus chanter <i>Alleluia</i><a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a> +<a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. Louis <i>Pulci</i> se +repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir +conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en +conséquence sa <i>Confession</i> à la Vierge, espèce de poëme en tercets, +très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec +l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller +avec tous les amis des vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote744" +name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744"> +(retour) </a> Son. 145.</blockquote> + +<p>Le succès qu'eut dans le monde la <i>Nencia da Barberino</i> de Laurent de +Médicis, engagea Louis <i>Pulci</i> à l'imiter dans sa <i>Beca da Dicomano</i>. +C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais +non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa +simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la +<i>Nencia</i>; on lit une fois la <i>Beca</i>, et l'on n'y revient plus. On dirait +que <i>Pulci</i> eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces +deux pièces, dans les deux premiers vers de sa <i>Beca</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ognun la Nencia tutta notte canta,<br> + E della Beca non se ne ragiona</i>. +</div></div> + +<p>En dernier résultat, le <i>Morgante</i> est le seul fondement solide de la +réputation de Louis <i>Pulci</i>. On n'a rien de certain sur le temps ni sur +les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler +dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne +parlerait plus de son auteur.</p> + +<p>Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le +lise presque plus, est le <i>Roland amoureux</i> du <i>Bojardo</i>. L'Arioste, en +le continuant, et le <i>Berni</i>, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur +mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes. +<i>Matteo Maria Bojardo</i>, comte de <i>Scandiano</i>, naquit dans ce château, +près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a> +<a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>. Il fit ses études dans +l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour +des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc +<i>Borso</i>, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna <i>Borso</i> dans +son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule +pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé, +en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène; +puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des +hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il +ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois, +d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les +langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie +italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait +à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote, +et du latin, l'<i>Âne d'or</i> d'Apulée. On a de lui des poésies latines<a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a> +<a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a> +et italiennes<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a> +<a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a> d'un style moins élégant que facile, et dans +lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de +l'auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote745" +name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745"> +(retour) </a> Voy. Tiraboschi, <i>Biblioth. Modan.</i>, t. I, article +<i>Bojardo</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote746" +name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746"> +(retour) </a> <i>Carmen Bucolicon</i>, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528. +Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule +Ier.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote747" +name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747"> +(retour) </a> <i>Sonetti e Canzoni</i>, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501, +in-4.</blockquote> + +<p>Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour +des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques +ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout +l'appareil des théâtres anciens. Les <i>Ménechmes</i>, l'<i>Amphitrion</i>, la +<i>Cassine</i>, la <i>Mostellaire</i> de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce +fut pour ces fêtes brillantes que le <i>Bojardo</i> écrivit sa comédie de +<i>Timon</i>, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée +en tercets, ou <i>terza rima</i><a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a> +<a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a>. Ce n'est pas une bonne comédie, mais +comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a +traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le <i>Timon</i> peut +être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue +vulgaire. Quant à son <i>Orlando innamorato</i>, ce n'est pas ici le lieu +d'en parler. Je le renvoie, avec le <i>Morgante</i>, au volume suivant, où +je traiterai de la poésie épique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote748" +name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 302, pense que la première +édition du <i>Timon</i> est celle de <i>Scandiano</i>, février 1500, in-4., et +que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pièce a +été réimprimée, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, <i>id.</i></blockquote> + +<p>J'y dois renvoyer de même le <i>Mambriano</i> de <i>Francesco Cieco da +Ferrant</i>. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était <i>Bello</i>, +mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de +bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son +poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire, +en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques +dans le genre du <i>Burchiello</i>, qui font croire qu'il supportait assez +gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler +le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui +protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils +dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu +qu'il ne fût pas triste.</p> + +<p>Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie +bizarre et satirique, c'est <i>Bernardo Bellincioni</i>. Né à Florence, il se +fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491. +Ses poésies furent imprimées deux ans après<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a> +<a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>. Elles sont au nombre +de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait +pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que +dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui +pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la +différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple. +On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette +réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu. +<i>Francesco Cei</i>, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était +regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis +connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses +rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité +poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu +lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce +temps que <i>Gasparo Visconti</i>, poëte milanais, mort jeune, en 1499<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a> +<a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a>; +mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut +ranger à peu près dans la même classe <i>Agostino Staccoli d'Urbino</i>, que +le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape +fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il +cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de +souplesse et de facilité dans son style.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote749" +name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749"> +(retour) </a> <i>Sonetti</i>, <i>Canzoni</i>, <i>Capitoli</i>, <i>Sestine et altre +rime</i>, Milan, 1493, in-4. Cette première édition est fort rare, mais +très-incorrecte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote750" +name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750"> +(retour) </a> Il n'avait que trente-huit ans.</blockquote> + +<p><i>Serafino</i>, surnommé <i>Aquilano</i>, parce qu'il était d'Aquila dans +l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé +d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et +vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il +fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan, +d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre +ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses +poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette +époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus +profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur, +c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en +s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout +lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient +improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour +que cet effet soit peu durable.</p> + +<p><i>Serafino</i> eut un compétiteur et un rival dans <i>Antonio Tebaldeo</i> de +Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît +s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il +s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et +s'accompagnait d'un instrument, comme l'<i>Aquilano</i>, et ses succès +étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il +écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux +et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels +que le <i>Bembo</i>, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane +l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième +siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et +témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée +à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les +lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger, +comme l'ont fait quelques critiques<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a> +<a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>, parmi les corrupteurs du bon +goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son +temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des +pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au +<i>Tebaldeo</i>; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du +quinzième siècle et du commencement du seizième<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a> +<a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>, qui prétendaient +imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes +au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote751" +name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751"> +(retour) </a> Muratori, <i>Perf. Poes.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote752" +name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VI, part. II, +p. 156.</blockquote> + +<p>Tel fut <i>Bernardo Accolti</i> d'Arezzo, fils de <i>Benedittino Accolti</i>, +historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de +celui d'<i>Accolti</i>, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents +et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'<i>Unique</i><a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a> +<a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>. +Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à +Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les +boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on +plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les +hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient +autour de l'<i>Unique</i>, et il était souvent interrompu par des +applaudissements universels<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a> +<a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>. Rien ne prouve mieux le néant de ce +qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du +moment. Le <i>Notturno</i>, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre +nom, et l'<i>Altissimo</i>, Florentin, qui s'appelait <i>Cristoforo</i>, et qui +préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'<i>Unique</i>, combien tout le +reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait +superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de +plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et +servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement +étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote753" +name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753"> +(retour) </a> <i>Unico Aretino</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote754" +name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 157.</blockquote> + +<p><i>Antonio Fregoso</i> ou <i>Fulgoso</i>, patricien génois, ne s'éleva pas +beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde: +si nous en croyons même le surnom de <i>Fileremo</i> qu'il prit et qu'il +porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme +à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de <i>Ris +de Démocrite</i>, et de tristes qu'il intitule <i>Pleurs d'Héraclite</i>, +divisées en trente <i>capitoli</i>, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche +blanche, <i>la Cerva bianca</i>, est un poëme moral et amoureux, en octaves, +dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible +et médiocre. Enfin, sous le nom de <i>Selve</i>, on trouve dans son recueil +un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce +poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement +pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste +lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers. +<i>Timoteo Bendedei</i>, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit +prendre le nom de <i>Filomuso</i>; le <i>Cariteo</i>, que l'on croit né espagnol, +mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; <i>Benedetto da Cingoli</i>, +dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se +présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où +l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et +insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.</p> + +<p><i>Gian Filoteo Achillini</i> mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il +ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au +contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est +plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par +imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs +profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la +philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes +scientifiques et moraux, l'un intitulé <i>Il Viridario</i>, en octaves<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a> +<a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>, +et l'autre <i>Il Fedele</i>, en <i>terza rima</i><a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a> +<a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>, il a semé, sinon beaucoup +de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues +et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le +brillant et le faux éclat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote755" +name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755"> +(retour) </a> <i>Canti IX</i>, Bologne, 1513, in-4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote756" +name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756"> +(retour) </a> Lib. V, <i>Cantilene cento</i>, Bologne, 1523, in-8. Ces deux +poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.</blockquote> + +<p><i>Antonio Cornazzano</i> demande aussi une mention particulière, quoiqu'il +ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été +mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec +Dante et Pétrarque<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a> +<a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à +Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas +précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à +Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut +pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre +d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres, +sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin <i>de Re +militari</i><a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a> +<a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes +recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'<i>Art de +gouverner et de régner</i>; le second, <i>les Vicissitudes de la Fortune</i>; le +troisième, <i>sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont +le plus excellé dans cet art</i>. Tous ces titres sont aussi en latin, +quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou <i>terza +rima</i><a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a> +<a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une +pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même +impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, <i>canzoni</i>, etc.<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a> +<a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a> sont +moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son +temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de <i>Cornazzano</i>, tant en +prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite, +mais n'ont malheureusement aucun attrait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote757" +name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757"> +(retour) </a> <i>Antonium Cornazzanum</i>, dit un orateur de ce temps, <i>in +versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham</i>. Discours d'<i>Alberto da +Ripalta, Script. Rer. ital.</i>, vol. XX, p. 934.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote758" +name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758"> +(retour) </a> Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote759" +name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759"> +(retour) </a> Venise, 1517, in-8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote760" +name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760"> +(retour) </a> Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état +général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de +poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût. +Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les +premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent +les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, <i>Girolamo +Benivieni</i>. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier +fit, comme on l'a vu<a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a> +<a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>, un très-savant commentaire sur la <i>canzone</i> +de <i>Benivieni</i>, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour +divin. Il y a dans cette <i>canzone</i> dans ses sonnets et dans ses autres +poésies<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a> +<a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>, une clarté, un naturel et une pureté de goût qui +appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à +une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au +seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent +alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile. +<i>Benivieni</i> fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour +seconder les vues de ce prédicant politique, des <i>canzoni a ballo</i>, ou +chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de +Médicis; il en commençait une par ces mots:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Non fu mai'l più bel solazzo,<br> + Più giocondo ne maggiore<br> + Che, per zelo e per amore<br> + Di Gesù, diventar pazzo</i>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote761" +name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761"> +(retour) </a> Ci-dessus, p 370.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote762" +name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762"> +(retour) </a> Florence, héritiers <i>Giunti</i>, 1519, in-8.</blockquote> + +<p>Ce refrain revient douze fois dans la <i>canzone</i>, et le dernier vers de +chacun des douze couplets, finit encore par le mot <i>pazzo</i>; et le poëte, +en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri +général:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <i>Ognun gridi com' io grido<br> + Sempre pazzo, pazzo, pazzo.<br> + Non fu mai più bel solazzo</i>, etc. +</div></div> + +<p>Mettant à part ces pieuses folies, <i>Girolamo Benivieni</i> écrivit jusqu'à +la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa +jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il +vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie +italienne toute sa splendeur.</p> + +<p>Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je +n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque +siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées +à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs +et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient +mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes +savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui, +ce vers passé en adage:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût; +</div></div> + +<p>Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième +siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs +d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires, +sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent +poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent +d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à +chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une +princesse Battiste, fille d'Antoine de <i>Montefeltro</i><a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a> +<a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a>, dont on a des +poésies, et surtout une <i>canzone</i> pleine d'énergie et de force, adressée +aux princes italiens<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a> +<a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a>, qui harangua en latin, dans plusieurs +occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et +plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la +philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés, +et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, <i>Galeotto</i> ou +<i>Galeazzo Malatesta</i>, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se +fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de +réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par +ses talents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote763" +name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote764" +name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764"> +(retour) </a> Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.</blockquote> + +<p>On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance, +élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la +poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de +son talent dans une occasion importante pour sa famille. <i>Piergentile +Varano</i>, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de <i>Camerino</i>; il +avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait +laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était +privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte +François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune +Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un +discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le +domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée +par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans +toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même +objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa +seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle +rentra avec lui à <i>Camerino</i>, et adressa au peuple une autre harangue +latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année +suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis +plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux +ans.</p> + +<p>Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès +l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était +élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance +remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro, +dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne +passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle +ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés. +Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour +le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un +homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui +répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle +de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien +des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre, +prononcée par le célèbre <i>Campano</i>, et imprimée parmi les Œuvres de ce +savant évêque<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a> +<a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>, que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être +pas indignes de l'histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote765" +name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765"> +(retour) </a> C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a +recueillies.</blockquote> + +<p>Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi +commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé +d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait +l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La +jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de +Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres +grecques par le célèbre Constantin <i>Lascaris</i>. Elle prononça dans +plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le +pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On +sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une +petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi +qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans +entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite <i>Solari</i>. Jacques +Philippe <i>Tomasini</i> a écrit la vie et publié<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a> +<a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a> les lettres latines +d'une <i>Laura Cereta</i>, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son +savoir. Enfin, <i>Alessandra Scala</i>, fille de l'historien Barthélemi +<i>Scala</i>, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a +d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs, +imprimés dans les Œuvres de Politien, dont elle fut aimée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote766" +name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766"> +(retour) </a> En 1680. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 167.</blockquote> + +<p>J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de +<i>Rimini</i><a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a> +<a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>, à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation +de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre +Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était +fille de Léonard <i>Nogarola</i> de Vérone. Quand le docte Louis <i>Foscarini</i>, +patricien de Venise, était podestat de Vérone<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a> +<a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>, Isotte assistait aux +assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des +questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la +première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte +fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on +l'imprima un siècle après à Venise<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a> +<a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>, avec une de ses élégies +latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui +l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de +trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas +III; à Milan, <i>Domitilla Trivulci</i>, fille d'un sénateur de ce nom, se +distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique +et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des +lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en +vers dans ces deux langues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote767" +name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767"> +(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 446.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote768" +name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768"> +(retour) </a> En 1451. Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 169.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote769" +name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769"> +(retour) </a> En 1563.</blockquote> + +<p>Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que +<i>Cassandra Fedele</i>, née à Venise, vers l'an 1465. Son père <i>Angiolo +Fedeli</i> lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la +philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle +faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les +épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une +lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des +expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit +Politien<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a> +<a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>, des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes, +vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale, +et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi +votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne +de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent +d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que +dans la dialectique vous savez compliquer des nœuds que personne ne peut +dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait +devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez +également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers<a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a> +<a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>. +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote770" +name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770"> +(retour) </a> <i>Epist.</i>, l. III, ép. 17.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote771" +name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771"> +(retour) </a> <i>Audetque viris concurrere virgo</i>. (<span class="sc">Virgile</span>.)</blockquote> + +<p>Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en +vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et +tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez, +vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la +terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même +temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà +certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la +femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.</p> + +<p>Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent +renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les +femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint +d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de +plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à +leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux +unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate, +je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur +érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent +presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour +faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le +mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à +l'éducation et aux études.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE XXIII.</h3> + +<p class="mid"><i>État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans +les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie, +Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations +générales.</i></p> +<br> + +<p>Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant +ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de +l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont +occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on +appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons +annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle<a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a> +<a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>, que nous +donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à +la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres +proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute +entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette +époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude +firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si, +enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la +lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'œuvre de +l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore +quelque chose.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote772" +name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772"> +(retour) </a> Tom. I, p. 374.</blockquote> + +<p>Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et +des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette +période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté +peut-être celle de Bologne<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a> +<a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>; vers le commencement du siècle, elle +joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine, +et eut pour professeurs <i>Guarino</i> de Vérone, Jean <i>Aurispa</i>, et +<i>Filelfo</i>. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des +troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a> +<a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a> et le +reprit<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a> +<a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie, +l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en +disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq +cents<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a> +<a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille. +Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a> +<a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>, +l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors +jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent +avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian, +roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un +trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce +roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses +courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et +l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur +lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs +qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et +plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y +monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir +au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande +vénération par leur savoir<a id="footnotetag778" name="footnotetag778"></a> +<a href="#footnote778"><sup class="sml">778</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote773" +name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote774" +name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774"> +(retour) </a> En 1428.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote775" +name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775"> +(retour) </a> En 1431.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote776" +name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776"> +(retour) </a> <i>Script. Rer. ital.</i> de Muratori, vol. XVIII, p. 641.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote777" +name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777"> +(retour) </a> De 1450 à 1455.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote778" +name="footnote778"><b>Note 778: </b></a><a href="#footnotetag778"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 60.</blockquote> + +<p>L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de +l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la +république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda +un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état +vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la +grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul +II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui +accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce +nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et +en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait +être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise, +laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier +siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient +eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent +bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de +leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de +Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent +convenablement<a id="footnotetag779" name="footnotetag779"></a> +<a href="#footnote779"><sup class="sml">779</sup></a>. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur +les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois +par la peste<a id="footnotetag780" name="footnotetag780"></a> +<a href="#footnote780"><sup class="sml">780</sup></a>, qui en écarta les professeurs et les disciples; mais +elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les +troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane, +pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle +put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus +cessé de jouir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote779" +name="footnote779"><b>Note 779: </b></a><a href="#footnotetag779"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 65.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote780" +name="footnote780"><b>Note 780: </b></a><a href="#footnotetag780"> +(retour) </a> En 1481 et 1485.</blockquote> + +<p>Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent +constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison +d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de +remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent +alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de +Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe<a id="footnotetag781" name="footnotetag781"></a> +<a href="#footnote781"><sup class="sml">781</sup></a>. Amédée +VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en +augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit +tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle +n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à +Chieri<a id="footnotetag782" name="footnotetag782"></a> +<a href="#footnote782"><sup class="sml">782</sup></a>, à Savigliano<a id="footnotetag783" name="footnotetag783"></a> +<a href="#footnote783"><sup class="sml">783</sup></a>], à Montcalier; elle revint enfin à +Turin<a id="footnotetag784" name="footnotetag784"></a> +<a href="#footnote784"><sup class="sml">784</sup></a>, où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours<a id="footnotetag785" name="footnotetag785"></a> +<a href="#footnote785"><sup class="sml">785</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote781" +name="footnote781"><b>Note 781: </b></a><a href="#footnotetag781"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 75.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote782" +name="footnote782"><b>Note 782: </b></a><a href="#footnotetag782"> +(retour) </a> 1428; elle y resta huit ans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote783" +name="footnote783"><b>Note 783: </b></a><a href="#footnotetag783"> +(retour) </a> 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta +encore pour la même cause à Montcalier.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote784" +name="footnote784"><b>Note 784: </b></a><a href="#footnotetag784"> +(retour) </a> En 1459.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote785" +name="footnote785"><b>Note 785: </b></a><a href="#footnotetag785"> +(retour) </a> Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle +suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par +Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.</blockquote> + +<p>Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent +alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes +occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent +de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et +de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans +ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques +élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés +de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les +jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle +carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de +plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible, +dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour +nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait +dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages, +l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le +bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui +mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire +connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.</p> + +<p>L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à +la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis, +étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété +venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint, +le B. Bernardin de <i>Feltro</i>, de l'ordre des frères mineurs<a id="footnotetag786" name="footnotetag786"></a> +<a href="#footnote786"><sup class="sml">786</sup></a>. Trois +papes les avaient autorisés<a id="footnotetag787" name="footnotetag787"></a> +<a href="#footnote787"><sup class="sml">787</sup></a>; et cependant quelques théologiens et +quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un +saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant +illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis +trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce +qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se +termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions +utiles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote786" +name="footnote786"><b>Note 786: </b></a><a href="#footnotetag786"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 227.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote787" +name="footnote787"><b>Note 787: </b></a><a href="#footnotetag787"> +(retour) </a> Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.</blockquote> + +<p>L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour +premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un +saint<a id="footnotetag788" name="footnotetag788"></a> +<a href="#footnote788"><sup class="sml">788</sup></a>. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462, +affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion, +était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte +de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait +pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à +Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à +rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre. +De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin +dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il +voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et +devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses +adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la +foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si +l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant +d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et +ensanglanté le monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote788" +name="footnote788"><b>Note 788: </b></a><a href="#footnotetag788"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ibid.</i>, p. 223.</blockquote> + +<p>Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des +matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce +dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme +pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de +l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent +aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques<a id="footnotetag789" name="footnotetag789"></a> +<a href="#footnote789"><sup class="sml">789</sup></a>; +c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller +les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui +n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote789" +name="footnote789"><b>Note 789: </b></a><a href="#footnotetag789"> +(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, p. 234.</blockquote> + +<p>Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de +saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre +d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y +trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même<a id="footnotetag790" name="footnotetag790"></a> +<a href="#footnote790"><sup class="sml">790</sup></a>, quelques +opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de +soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est +cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la +base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne +s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par +<i>Malerbi</i>. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il +n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la +première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais +style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise +en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été +réimprimée plusieurs fois<a id="footnotetag791" name="footnotetag791"></a> +<a href="#footnote791"><sup class="sml">791</sup></a>, et ne laisse pas d'être encore +recherchée des curieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote790" +name="footnote790"><b>Note 790: </b></a><a href="#footnotetag790"> +(retour) </a> Page 235.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote791" +name="footnote791"><b>Note 791: </b></a><a href="#footnotetag791"> +(retour) </a> La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol. +in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de <i>Squarciafico</i>, où il +atteste avoir aidé <i>Malerbi</i> dans son travail; ce qui prouve que +<i>Fontanini</i> (<i>Biblioth. ital.</i>, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4.), +a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.</blockquote> + +<p>Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce +qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et +dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait +guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus +épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des +lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la +prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et +n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que +dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la +fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul<a id="footnotetag792" name="footnotetag792"></a> +<a href="#footnote792"><sup class="sml">792</sup></a>, que l'on a +souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois +maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens, +qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise, +moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine, +professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain +de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts +libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt +des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent +l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il +n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et +apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote792" +name="footnote792"><b>Note 792: </b></a><a href="#footnotetag792"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 248.</blockquote> + +<p>Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même +célébrité, <i>Niccolò Fava</i>, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans +un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents +de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin +de Sienne<a id="footnotetag793" name="footnotetag793"></a> +<a href="#footnote793"><sup class="sml">793</sup></a>, qui était pourtant rival et antagoniste de <i>Fava</i>, le +voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours. +Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs +arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce +qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de <i>Fava</i>, +dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois +point surpris, répondit <i>Fava</i>; rien ne convient mieux à des hommes +grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les +moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets +frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de +l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le +sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: <i>Fava</i> le combattait +corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa +dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se +contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant +adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est <i>Fava</i> +qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère, +s'écria sur-le-champ: <i>Bone Deus</i>! Voilà Hérode et Pilate devenus amis! +Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire, +et leva la séance<a id="footnotetag794" name="footnotetag794"></a> +<a href="#footnote794"><sup class="sml">794</sup></a>; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne +l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote793" +name="footnote793"><b>Note 793: </b></a><a href="#footnotetag793"> +(retour) </a> <i>Ugo Benzi</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote794" +name="footnote794"><b>Note 794: </b></a><a href="#footnotetag794"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i>, p. 250 et 251.</blockquote> + +<p>Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours +pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de +règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort<a id="footnotetag795" name="footnotetag795"></a> +<a href="#footnote795"><sup class="sml">795</sup></a>, et +qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans +l'Université de Padoue. On imprima aussi<a id="footnotetag796" name="footnotetag796"></a> +<a href="#footnote796"><sup class="sml">796</sup></a> ses commentaires sur +plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les +livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des +météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité, +ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs +autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine +de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote795" +name="footnote795"><b>Note 795: </b></a><a href="#footnotetag795"> +(retour) </a> Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut +en 1474.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote796" +name="footnote796"><b>Note 796: </b></a><a href="#footnotetag796"> +(retour) </a> En 1476.</blockquote> + +<p>L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre +de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On +connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et +les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais +expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient +étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre. +On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec +lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y +gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la +dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation +des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.</p> + +<p>La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait +le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune<a id="footnotetag797" name="footnotetag797"></a> +<a href="#footnote797"><sup class="sml">797</sup></a>. +Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus. +Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi +leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et +s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire. +On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et +devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas +plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du +savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les +monarques des lois, comme Christophe de <i>Castiglione</i>, conseiller de +Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des +jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et +plusieurs autres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote797" +name="footnote797"><b>Note 797: </b></a><a href="#footnotetag797"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 371.</blockquote> + +<p>Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre +de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de +l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III +venait de rouvrir<a id="footnotetag798" name="footnotetag798"></a> +<a href="#footnote798"><sup class="sml">798</sup></a>, trois cents de ses écoliers le suivirent, et six +cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre<a id="footnotetag799" name="footnotetag799"></a> +<a href="#footnote799"><sup class="sml">799</sup></a>. Ce Jean +d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il +était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre <i>Tartagni</i>, il +ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des +ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les +Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés +selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut +croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et +trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit +féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui +blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la +raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un +commentateur célèbre dans Antoine de <i>Prato Vecchio</i>, créé comte et +conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé +plusieurs ouvrages<a id="footnotetag800" name="footnotetag800"></a> +<a href="#footnote800"><sup class="sml">800</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote798" +name="footnote798"><b>Note 798: </b></a><a href="#footnotetag798"> +(retour) </a> En 1402.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote799" +name="footnote799"><b>Note 799: </b></a><a href="#footnotetag799"> +(retour) </a> <i>Papadopoli, Hist. Gymn. Palav.</i>, vol. I, p. 212.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote800" +name="footnote800"><b>Note 800: </b></a><a href="#footnotetag800"> +(retour) </a> Entre autres, Un <i>Répertoire</i> ou <i>Lexique du Droit, +Repertorium vel Lexicon juridicum</i>, Milan, 1481, et deux autres +<i>Répertoires</i>, sur les <i>Œuvres de Barthole</i>, et sur les <i>Œuvres de +Balde</i>, qui ont aussi été imprimés depuis.</blockquote> + +<p>Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et +si universelle que François <i>Accolti</i> d'Arezzo, ville féconde en hommes +illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui +d'<i>Aretino</i>, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur +famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au +quatorzième siècle, François <i>Accolti</i> le fut au quinzième<a id="footnotetag801" name="footnotetag801"></a> +<a href="#footnote801"><sup class="sml">801</sup></a>. Il +professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de +Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis +<i>Borso</i> d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre +d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur +les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de +jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du +grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres +attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le +Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo, +à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs +fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais <i>Mazachelli</i> et +<i>Tiraboschi</i> lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de +faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut +s'allier avec des études graves et des emplois importants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote801" +name="footnote801"><b>Note 801: </b></a><a href="#footnotetag801"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 394.</blockquote> + +<p>Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy +<i>Cipolla</i>, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité +<i>des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne</i><a id="footnotetag802" name="footnotetag802"></a> +<a href="#footnote802"><sup class="sml">802</sup></a>; et plus +encore un Pierre <i>Tommai</i> de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de +son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui +peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend +une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous +les siècles. À vingt ans, il savait par cœur tout le code<a id="footnotetag803" name="footnotetag803"></a> +<a href="#footnote803"><sup class="sml">803</sup></a>; on lui +indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait +faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions +de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les +difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les +écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les +récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les +dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les +répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon, +cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de +l'ame; le jeune <i>Tommai</i> les répéta tous devant lui. Il retenait des +sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait +rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les +répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus +fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième +écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; <i>Tommai</i> +dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait +prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements +qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et +toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote802" +name="footnote802"><b>Note 802: </b></a><a href="#footnotetag802"> +(retour) </a> <i>De Servitutibus urbanorum et rusticorum prœdiorum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote803" +name="footnote803"><b>Note 803: </b></a><a href="#footnotetag803"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 411.</blockquote> + +<p>Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son +esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret +merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le +titre du Phœnix<a id="footnotetag804" name="footnotetag804"></a> +<a href="#footnote804"><sup class="sml">804</sup></a>, livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui +pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa +Bibliothèque de la moyenne et basse latinité<a id="footnotetag805" name="footnotetag805"></a> +<a href="#footnote805"><sup class="sml">805</sup></a>, qu'il l'a trouvé si +obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de +s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si +difficiles à saisir. C'est ce Pierre <i>Tommai</i>, communément désigné sous +le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie +de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle<a id="footnotetag806" name="footnotetag806"></a> +<a href="#footnote806"><sup class="sml">806</sup></a>. Le duc de Poméranie, +Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps +à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il +voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre +de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise, +obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le +professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient +Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec +les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant +perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en +Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par +le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême +vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes +honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des +conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu; +mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique +chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il +peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que +deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les +plus étendus et les renommées les plus brillantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote804" +name="footnote804"><b>Note 804: </b></a><a href="#footnotetag804"> +(retour) </a> <i>Phœnix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis +quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote805" +name="footnote805"><b>Note 805: </b></a><a href="#footnotetag805"> +(retour) </a> Vol. VI, p. 58.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote806" +name="footnote806"><b>Note 806: </b></a><a href="#footnotetag806"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 414.</blockquote> + +<p>On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de +professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut +engager à conserver, ceux de Barthélemy <i>Soccino</i> de Sienne, et de son +antagoniste le célèbre Jason <i>dal Maino</i>; ils disputèrent souvent +ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de +bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour, +exprès le voyage<a id="footnotetag807" name="footnotetag807"></a> +<a href="#footnote807"><sup class="sml">807</sup></a>. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale +de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé +par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ +un texte et de le citer à l'appui de son opinion. <i>Soccino</i> s'en +aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la +sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre +ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens +de citer toi-même.» <i>Soccino</i> était un homme d'un esprit mordant, +joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il +remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre<a id="footnotetag808" name="footnotetag808"></a> +<a href="#footnote808"><sup class="sml">808</sup></a>, et ne +laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une +conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut +chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit +avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait +prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit +le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se +rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui +inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université +avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita +une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le +professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite +familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il +ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le +pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas +indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait<a id="footnotetag809" name="footnotetag809"></a> +<a href="#footnote809"><sup class="sml">809</sup></a>, +dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce +témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau. +On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort<a id="footnotetag810" name="footnotetag810"></a> +<a href="#footnote810"><sup class="sml">810</sup></a>, peut-être du +chagrin de ne le pas avoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote807" +name="footnote807"><b>Note 807: </b></a><a href="#footnotetag807"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 421.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote808" +name="footnote808"><b>Note 808: </b></a><a href="#footnotetag808"> +(retour) </a> En 1507.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote809" +name="footnote809"><b>Note 809: </b></a><a href="#footnotetag809"> +(retour) </a> <i>Elog. Doctor. Vir.</i>, p. 126.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote810" +name="footnote810"><b>Note 810: </b></a><a href="#footnotetag810"> +(retour) </a> Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.</blockquote> + +<p>Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si +envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de +professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières, +on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs +verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux +Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces +canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On +a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention +particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne +sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par +cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par +conséquent la civilisation imparfaite.</p> + +<p>Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il +prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles, +et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la +vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous +les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine +quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et +l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et +changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au +quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait +aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans +système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on +commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans +presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne +menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais +elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la +base très-solide de l'attachement à la vie.</p> + +<p>Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie +Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne +leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse, +partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre +douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il +écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre. +Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à +sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa +cour<a id="footnotetag811" name="footnotetag811"></a> +<a href="#footnote811"><sup class="sml">811</sup></a>. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti. +Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand +nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils +furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce +siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs, +dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui +des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne +voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire +des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter +ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs +effacés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote811" +name="footnote811"><b>Note 811: </b></a><a href="#footnotetag811"> +(retour) </a> <i>Pier Candido Decembrio</i> dans sa Vie de Philippe-Marie +<i>Visconti, Script. Rer. ital.</i>, vol. XX.</blockquote> + +<p>Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières +attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et +grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre +quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient +d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et +Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection<a id="footnotetag812" name="footnotetag812"></a> +<a href="#footnote812"><sup class="sml">812</sup></a>. Pierre +<i>Leoni</i> de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la +philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut +sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort +entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il +fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était +jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant +de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement, +dans une de ses élégies italiennes<a id="footnotetag813" name="footnotetag813"></a> +<a href="#footnote813"><sup class="sml">813</sup></a>, et à qui l'histoire impute +cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de +Laurent<a id="footnotetag814" name="footnotetag814"></a> +<a href="#footnote814"><sup class="sml">814</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote812" +name="footnote812"><b>Note 812: </b></a><a href="#footnotetag812"> +(retour) </a> <i>Scriptor. Rer. ital.</i>, vol. XXIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote813" +name="footnote813"><b>Note 813: </b></a><a href="#footnotetag813"> +(retour) </a> C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino, +1723, in-4., p. 412.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote814" +name="footnote814"><b>Note 814: </b></a><a href="#footnotetag814"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, p. 345.</blockquote> + +<p>Gabriel <i>Zerbi</i>, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après +avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise +lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave, +y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge, +partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait +très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage. +À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès, +retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien +de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui +avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le +fit périr du même supplice<a id="footnotetag815" name="footnotetag815"></a> +<a href="#footnote815"><sup class="sml">815</sup></a>. Ce malheureux <i>Zerbi</i> a laissé un livre +de métaphysique, et un autre d'anatomie<a id="footnotetag816" name="footnotetag816"></a> +<a href="#footnote816"><sup class="sml">816</sup></a>, dont M. Portal donne un +extrait dans l'histoire de cette science<a id="footnotetag817" name="footnotetag817"></a> +<a href="#footnote817"><sup class="sml">817</sup></a>. Jean <i>Marliani</i>, de +Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il +donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les +suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un +Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne +nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres +magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan<a id="footnotetag818" name="footnotetag818"></a> +<a href="#footnote818"><sup class="sml">818</sup></a>. +<i>Marliani</i> écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup +d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande +réputation de l'auteur<a id="footnotetag819" name="footnotetag819"></a> +<a href="#footnote819"><sup class="sml">819</sup></a>. Alexandre <i>Achillini</i>, Bolonais, frère du +poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe +que médecin<a id="footnotetag820" name="footnotetag820"></a> +<a href="#footnote820"><sup class="sml">820</sup></a>, et ce nom d'<i>Achillini</i>, porté, dans le siècle +suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus +illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote815" +name="footnote815"><b>Note 815: </b></a><a href="#footnotetag815"> +(retour) </a> <i>Valerianus, de Infel. Liter.</i>, l. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote816" +name="footnote816"><b>Note 816: </b></a><a href="#footnotetag816"> +(retour) </a> <i>Medicus theoricus</i>, c'est-à-dire, le professeur de +médecine théorique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote817" +name="footnote817"><b>Note 817: </b></a><a href="#footnotetag817"> +(retour) </a> Tom. I, p. 247 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote818" +name="footnote818"><b>Note 818: </b></a><a href="#footnotetag818"> +(retour) </a> Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre +1483.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote819" +name="footnote819"><b>Note 819: </b></a><a href="#footnotetag819"> +(retour) </a> Voyez-en la liste dans <i>Argelati, Bibl. Script. Mediol</i>, +t. II, part. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote820" +name="footnote820"><b>Note 820: </b></a><a href="#footnotetag820"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 359.</blockquote> + +<p><i>Niccolò Leoniceno</i>, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme +médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts +érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le +premier, en latin, les Œuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je +sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque +j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il +examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit +sur les simples employés comme médicaments<a id="footnotetag821" name="footnotetag821"></a> +<a href="#footnote821"><sup class="sml">821</sup></a>, ce livre lui fit des +querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il +entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes +ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé +inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans. +Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les +Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il +écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle <i>mal +français</i>, qu'on nomme en France <i>mal de Naples</i>, et qui, dit-on, ne +commença à être connue en Europe qu'en 1494<a id="footnotetag822" name="footnotetag822"></a> +<a href="#footnote822"><sup class="sml">822</sup></a>. On a enfin de lui +trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules, +qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote821" +name="footnote821"><b>Note 821: </b></a><a href="#footnotetag821"> +(retour) </a> <i>Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus +medicaminibus scripserunt errores notati</i>, etc.; Bude, 1532, in-fol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote822" +name="footnote822"><b>Note 822: </b></a><a href="#footnotetag822"> +(retour) </a> <i>De Morbo Gallico</i>, Venise, Alde, 1497. Les Œuvres de +<i>Leoniceno</i> ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.</blockquote> + +<p>L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de +l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette +déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de +la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était +pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie<a id="footnotetag823" name="footnotetag823"></a> +<a href="#footnote823"><sup class="sml">823</sup></a> nomme avec +soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes +superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire. +Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à +leur donner de l'emploi<a id="footnotetag824" name="footnotetag824"></a> +<a href="#footnote824"><sup class="sml">824</sup></a>; leurs noms ne furent plus prononcés sous +son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent +à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances +astronomiques, on distingue Jean <i>Bianchini</i>, Bolonais, selon les uns, +et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où +sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées +plusieurs fois dans le siècle suivant<a id="footnotetag825" name="footnotetag825"></a> +<a href="#footnote825"><sup class="sml">825</sup></a>, et valurent à leur auteur, +de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour +ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes<a id="footnotetag826" name="footnotetag826"></a> +<a href="#footnote826"><sup class="sml">826</sup></a>. Un autre +Ferrarois, Dominique-Marie <i>Novara</i>, fit un présent plus précieux au +monde; il lui donna le grand Copernic. Ce <i>Novara</i> était un génie hardi +et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas +impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes +ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de +son Système du monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote823" +name="footnote823"><b>Note 823: </b></a><a href="#footnotetag823"> +(retour) </a> <i>Pier Candido Decembrio, ub. supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote824" +name="footnote824"><b>Note 824: </b></a><a href="#footnotetag824"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote825" +name="footnote825"><b>Note 825: </b></a><a href="#footnotetag825"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 299.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote826" +name="footnote826"><b>Note 826: </b></a><a href="#footnotetag826"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 302.</blockquote> + +<p>J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les +astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants +musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles +publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le +plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle +qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement +parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une +pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut +<i>Franchino Gaffurio</i>. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451<a id="footnotetag827" name="footnotetag827"></a> +<a href="#footnote827"><sup class="sml">827</sup></a>; dans +sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et +jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les +incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux +enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure<a id="footnotetag828" name="footnotetag828"></a> +<a href="#footnote828"><sup class="sml">828</sup></a>. Il y +composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet +art<a id="footnotetag829" name="footnotetag829"></a> +<a href="#footnote829"><sup class="sml">829</sup></a>, et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens +auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en +astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie +et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la +chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa +chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de +temps après.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote827" +name="footnote827"><b>Note 827: </b></a><a href="#footnotetag827"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote828" +name="footnote828"><b>Note 828: </b></a><a href="#footnotetag828"> +(retour) </a> En 1484.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote829" +name="footnote829"><b>Note 829: </b></a><a href="#footnotetag829"> +(retour) </a> <i>Theoricum opus harmonicæ disciplinæ</i>, Milan, 1492, +in-fol.; <i>Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid.</i>, 1496; <i>de armo nicâ +Musicorum instrumentorum, ibid.</i>, 1418.</blockquote> + +<p>La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques +furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles +où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que +Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic +de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son +Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa +mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant +astronome et astrologue <i>Lucio Bellanti</i> y répondit par une <i>Défense de +l'astrologie</i><a id="footnotetag830" name="footnotetag830"></a> +<a href="#footnote830"><sup class="sml">830</sup></a>, aussi en douze livres, précédés d'un livre de +questions <i>sur la vérité de l'astrologie</i><a id="footnotetag831" name="footnotetag831"></a> +<a href="#footnote831"><sup class="sml">831</sup></a>. L'auteur paraît de la +meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute +estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son +ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne +doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu +digne de lui<a id="footnotetag832" name="footnotetag832"></a> +<a href="#footnote832"><sup class="sml">830</sup></a>. <i>Lorenzo Buonincontri</i> de <i>San Miniato</i> mêla aussi +les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait, +plus qu'aucun autre, d'en être exempt<a id="footnotetag833" name="footnotetag833"></a> +<a href="#footnote833"><sup class="sml">833</sup></a>. Obligé de quitter sa patrie +dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante. +Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme +de l'<i>Astronomie</i> de Manilius, et compta le célèbre <i>Pontano</i> parmi ses +disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en +prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres, +intitulé <i>Des Choses naturelles et divines</i><a id="footnotetag834" name="footnotetag834"></a> +<a href="#footnote834"><sup class="sml">834</sup></a>, où il mêle, selon son +caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies +astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie +et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales +dont une partie est imprimée dans le grand recueil de <i>Muratori</i><a id="footnotetag835" name="footnotetag835"></a> +<a href="#footnote835"><sup class="sml">835</sup></a>, +et l'<i>Histoire des Rois de Naples</i>, aussi imprimée en grande partie dans +un autre recueil<a id="footnotetag836" name="footnotetag836"></a> +<a href="#footnote836"><sup class="sml">836</sup></a>. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il +vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal +<i>Riario</i> de ne pas mourir de misère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote830" +name="footnote830"><b>Note 830: </b></a><a href="#footnotetag830"> +(retour) </a> <i>Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote831" +name="footnote831"><b>Note 831: </b></a><a href="#footnotetag831"> +(retour) </a> <i>De Astrologiæ veritate liber Quæstionum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote832" +name="footnote832"><b>Note 832: </b></a><a href="#footnotetag832"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote833" +name="footnote833"><b>Note 833: </b></a><a href="#footnotetag833"> +(retour) </a> <i>Id. ibid.</i>, p. 306.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote834" +name="footnote834"><b>Note 834: </b></a><a href="#footnotetag834"> +(retour) </a> <i>Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus cœlestibus +libri tres</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote835" +name="footnote835"><b>Note 835: </b></a><a href="#footnotetag835"> +(retour) </a> Depuis 1360 jusqu'en 1458. <i>Script. Rer. ital.</i>, vol. +XXI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote836" +name="footnote836"><b>Note 836: </b></a><a href="#footnotetag836"> +(retour) </a> <i>Delitiœ eruditorum</i>, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.</blockquote> + +<p>Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre, +et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors +cette science, c'est Paul <i>Toscanelli</i>, né à Florence, en 1397<a id="footnotetag837" name="footnotetag837"></a> +<a href="#footnote837"><sup class="sml">837</sup></a>, +auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant +La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de +solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de <i>Toscanelli</i> était +si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de +Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes +orientales. <i>Toscanelli</i> répondit aux questions qui lui furent faites, +par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de +Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de +navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses +conseils, au succès de l'entreprise<a id="footnotetag838" name="footnotetag838"></a> +<a href="#footnote838"><sup class="sml">838</sup></a>. C'est aux astronomes, c'est +aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler +les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant +de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de +toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y +arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et +l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à +jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle +mémorable, et qui en doit terminer le tableau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote837" +name="footnote837"><b>Note 837: </b></a><a href="#footnotetag837"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>ub. supr.</i>, p. 308.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote838" +name="footnote838"><b>Note 838: </b></a><a href="#footnotetag838"> +(retour) </a> Voy. la Vie de Christophe <i>Colombo</i>, par Ferdinand +<i>Colombo</i> son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé +Ximenès.</blockquote> + +<p>La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en +Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait +publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales, +à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de +l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de +merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième +siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par +le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour +coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a +été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont +disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement +prouvé appartenir au Montferrat<a id="footnotetag839" name="footnotetag839"></a> +<a href="#footnote839"><sup class="sml">839</sup></a>. Celui-ci s'élançant plus loin +dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une +quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un +nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir +démontré que <i>Colombo</i> était né dans le Montferrat, au château de +<i>Cuccaro</i>, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie +nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur +les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé +décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une +influence funeste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote839" +name="footnote839"><b>Note 839: </b></a><a href="#footnotetag839"> +(retour) </a> Après avoir examiné les trois opinions contradictoires +qui existaient au sujet de la patrie de Christophe <i>Colombo</i>, Tiraboschi +s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M. +<i>Galeani Napione</i>, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une +Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre +académie (<i>Littérature et Beaux-Arts</i>, année 1805), réimprimée depuis, +avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8.; et il +parait avoir démontré que <i>Colombo</i> était né dans le Montferrat, au +château de <i>Cuccaro</i>. qui appartenait à sa famille.</blockquote> + +<p><i>Cristoforo Colombo</i>, né en 1442 à <i>Cuccaro</i>, dans le Montferrat, de +parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra, +dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage +avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait +un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy +<i>Colombo</i>, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à +l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où +Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère, +et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de +leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut +alors qu'il écrivit à Paul <i>Toscanelli</i>, et qu'il en reçut une réponse +propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des +dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. <i>Colombo</i> fit d'abord au +sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de +visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les +commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à <i>Colombo</i> ses +cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui +heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en +Portugal comme il en était parti. <i>Colombo</i> indigné abandonne ce pays, +envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant +partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il +écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine +franciscain, nommé <i>Marchena</i><a id="footnotetag840" name="footnotetag840"></a> +<a href="#footnote840"><sup class="sml">840</sup></a> +, reparla de lui à la cour d'Espagne; +on l'écouta enfin; mais les prétentions de <i>Colombo</i> parurent trop +fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter +l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les +dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette +conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta +définitivement le projet. <i>Colombo</i> fut appelé, reçu avec honneur, et +créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans +toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et +gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils +pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote840" +name="footnote840"><b>Note 840: </b></a><a href="#footnotetag840"> +(retour) </a> <i>Fra Giovanni Perez de Marchena</i>.</blockquote> + +<p>Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec +trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais +tentée<a id="footnotetag841" name="footnotetag841"></a> +<a href="#footnote841"><sup class="sml">841</sup></a>. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les +découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui +fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept +vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi +glorieuse que la première, fut troublée par les manœuvres de l'envie. +<i>Colombo</i> revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à +son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour +plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la +Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore +pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: <i>Colombo</i> fut destitué +de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se +faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la +grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage<a id="footnotetag842" name="footnotetag842"></a> +<a href="#footnote842"><sup class="sml">842</sup></a> +s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat +des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne, +en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle +n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de <i>Colombo</i>, n'eut +plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines +promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense +de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la +Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce +grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses +fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote841" +name="footnote841"><b>Note 841: </b></a><a href="#footnotetag841"> +(retour) </a> Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote842" +name="footnote842"><b>Note 842: </b></a><a href="#footnotetag842"> +(retour) </a> En 1502.</blockquote> + +<p>Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un +autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet +amiral, nommé Alphonse d'<i>Ojeda</i>, avait sur sa flotte un homme destiné à +recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux +<i>Colombo</i>. Il se nommait <i>Amerigo Vespucci</i>. Né à Florence le 9 mars +1451<a id="footnotetag843" name="footnotetag843"></a> +<a href="#footnote843"><sup class="sml">843</sup></a>, d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne, +pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les +découvertes de <i>Colombo</i> lui inspirèrent le désir d'en faire de +semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et +avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par +des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque +la flotte d'Alphonse d'<i>Ojeda</i> partit, il obtint du roi d'y être +employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de +cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On +l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des +erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé +le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant <i>Colombo</i> avait +découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs +voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description +dans des lettres que l'on possède imprimées<a id="footnotetag844" name="footnotetag844"></a> +<a href="#footnote844"><sup class="sml">844</sup></a>, il revint en Espagne, +et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son +emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes +qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables, +dit le judicieux <i>Tiraboschi</i><a id="footnotetag845" name="footnotetag845"></a> +<a href="#footnote845"><sup class="sml">845</sup></a>, pour un homme versé dans la science +de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait +commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau +monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom +immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant +les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il +indiquait le nouveau continent par le nom d'<i>America</i><a id="footnotetag846" name="footnotetag846"></a> +<a href="#footnote846"><sup class="sml">846</sup></a>, et ce nom, +répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel. +Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au +Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'<i>Amerigo +Vespucci</i> pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et +très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages<a id="footnotetag847" name="footnotetag847"></a> +<a href="#footnote847"><sup class="sml">847</sup></a>, après une si +longue possession, il est trop tard pour les combattre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote843" +name="footnote843"><b>Note 843: </b></a><a href="#footnotetag843"> +(retour) </a> <i>Bandini, Vita di Amerigo Vespucci</i>, Florence, 1745, +in-4., cap. II, p. <span class="sc">xxiv</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote844" +name="footnote844"><b>Note 844: </b></a><a href="#footnotetag844"> +(retour) </a> À la suite de sa Vie, écrite et publiée par <i>Angelo Maria +Bandini, ub. supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote845" +name="footnote845"><b>Note 845: </b></a><a href="#footnotetag845"> +(retour) </a> Tom. VI, part. I, p. 190.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote846" +name="footnote846"><b>Note 846: </b></a><a href="#footnotetag846"> +(retour) </a> Tiraboschi, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote847" +name="footnote847"><b>Note 847: </b></a><a href="#footnotetag847"> +(retour) </a> Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.</blockquote> + +<p>Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes mœurs l'usage de +tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent +celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les +Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par +les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils +tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le +<i>Fanale</i> qui le fut devant sa maison, par décret de la république<a id="footnotetag848" name="footnotetag848"></a> +<a href="#footnote848"><sup class="sml">848</sup></a>. +C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient +bien mérité de la patrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote848" +name="footnote848"><b>Note 848: </b></a><a href="#footnotetag848"> +(retour) </a> <i>Bandini, Vita</i>, etc., p. <span class="sc">xlv</span>.</blockquote> + +<p>Quand le bruit des voyages d'<i>Amerigo Vespucci</i> et l'éclat de son nom se +répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie +envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent +allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait <i>il +Fanale</i>. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient +obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs +palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi +que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.</p> + +<p>Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire +du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un œil rapide son étendue +entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses +époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au +commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du +siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon +littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils +ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à +leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur +les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la +sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse +également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue +naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des +anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule +langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On +redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments. +Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage +n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un +commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de +consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses +de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et +jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des +littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates, +non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands +génies et leurs chefs-d'œuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si +bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y +trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs. +Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote +retrouve son lycée et Platon son académie.</p> + +<p>Mais ces richesses dérobées par les Grecs fugitifs aux flammes qui +avaient consumé tout le reste, et celles qu'on avait retirées avec tant +de peine du fond des cloîtres d'Europe, où tant d'autres avaient péri, +pouvaient périr encore. Le temps et ses révolutions, la guerre et ses +fureurs, pouvaient amener un dernier désastre que rien n'aurait pu +réparer. Un art conservateur et propagateur est donné aux hommes. +L'imprimerie est inventée, et les œuvres du génie, et les oracles de la +vérité sont désormais impérissables. Enfin l'univers connu ne paraît +plus suffire à l'ambition de l'esprit humain, au désir qu'il a +d'accroître ses lumières et ses jouissances; il se trouve trop serré +dans cet univers; on en découvre un autre, nouveau théâtre où il +s'élance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir +d'arracher à la nature ses derniers secrets.</p> + +<p>Heureux les hommes s'ils n'y étaient conduits que par ces nobles +passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si +elle n'entraînait à sa suite la ruine, la dévastation, les infirmités +nouvelles, les fléaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang +humain, l'extinction de races entières, l'esclavage d'autres races, +accompagné des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance +de ces excès par des atrocités non moins horribles! Mais, telle est la +malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut +donnée dans une mesure inégale. Il lutte en vain contre cette inégalité +primitive; et dès qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui +furent permis, il semble que la fatalité de sa nature augmente en +proportion le nombre et l'intensité de ses maux.</p> + +<p>Cependant soyons justes: connaissons nos misères, mais ne les exagérons +pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrès de l'esprit +humain, pendant près de dix siècles, nous avons constamment observé que +du moment où les lumières, éteintes par la combinaison simultanée de +plusieurs causes que nous avons tâché de connaître, recommencèrent au +dixième siècle à jeter une faible lueur, elles ont toujours été +croissant, sans faire un seul pas rétrograde, jusqu'au moment où nous +voilà parvenus; qu'aucun des maux qui affligèrent alors l'Italie et +l'Europe, ne vint de ces progrès de l'esprit, mais des sources trop +connues et trop compliquées du malheur de toutes les sociétés civiles; +qu'au contraire, à mesure que les lumières se sont accrues, que les +plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont +multipliés, épurés et agrandis, la triste condition humaine s'est +adoucie, l'homme a repris à la fois plus de noblesse, de vertus et de +bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles +sources d'infortunes, pour que l'arrêt de sa destinée fût accompli, et +pour que leur masse pût surpasser encore celle de ses jouissances et de +la félicité convenable à sa nature.</p> + +<p>Nous verrons cette vérité consolante confirmée dans la suite par les +autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus à parcourir des +époques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est +dissipée: les ténèbres du faux savoir, et la triste lueur du pédantisme +font place au jour pur de la saine littérature, de l'érudition choisie +et du goût; les grands modèles ont reparu dans tous les genres, et les +esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau +siècle, pour répandre avec profusion leurs inventions et leurs trésors.</p> + +<br><hr class="full"><br> + +<h2>NOTES AJOUTÉES.</h2> + +<br><hr class="short"><br> + +<p><a href="#n1">Page 9, ligne 24.</a> «Bientôt la mort de son père et les soins de famille +qui en furent la suite le rappelèrent (Boccace) à Florence.»--Une des +lettres attribuées à Boccace, et imprimées, t. IV de ses Œuvres, édition +de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on +donne ici à la mort de son père, et même celle de plusieurs autres +événements de sa Vie. Cette lettre, adressée à <i>Cino da Pistoja</i> (<i>ub. +supr.</i> p. 34), est datée du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort +récente de son père, qui le laissa, à l'âge de vingt-cinq ans, maître +de ses volontés. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a +été supposée par <i>Doni</i>, qui la publia le premier dans les <i>Prose +Antiche di Boccacio</i>, etc., que <i>Cino</i> ne fut point le maître de +Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle +contient ne peuvent être d'aucune autorité. (Voy. <i>Mazzuchelli, Scritt. +ital.</i>, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)</p> + +<p> +<a href="#n2">Page 46, note.--</a><i>Au Rinouviau</i>, etc. Je parle ici selon le préjugé +commun, en attribuant, comme M. <i>Baldelli</i>, au roi de Navarre cette +chanson, qui offre le premier modèle de l'<i>ottava rima</i>; elle ne se +trouve point dans les manuscrits des poésies de Thibault. La Ravallière, +qui les a publiées, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans +son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent à Gace +Brulés; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le +savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet à ce vieux poëte +qu'elle appartient.</p> + +<p><a href="#n3">Page 53, ligne 27 et suiv</a>. «L'ouvrage (l'<i>Amorosa Visione</i> de Boccace), +dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre +du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une +<i>canzone</i> en vers très-réguliers, etc.» Voici, pour exemple, le premier +des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de poésie, mais de +patience, et une singularité poétique.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + Mirabil cosa forse la presente + <p class="i2"> Vision vi parrà, donna gentile,</p> + <p class="i2"> A riguardar, si per lo nuovo stile,</p> + <p class="i2"> Sì per la fantasia ch' è nella mente.</p> + Rimirando vi un dì subitamente + <p class="i2"> Bella, leggiadra et in abit' umile,</p> + <p class="i2"> In volontà mi venue con sottile</p> + <p class="i2"> Rima tractar, parlando brievemente.</p> + Adunque a voi cu'i tengho, donna mia, + <p class="i2"> Et chui senpre disio di servire,</p> +<p class="i2"> La raccomando, madama Maria,</p> + E priegho vi se fosse nel mio dire + <p class="i2"> Difecto alcun per vostra cortesia</p> + <p class="i2"> Corregiate amendando il mio fallire.</p> + Cara fiamma, per cui'l core o caldo, +<p class="i2"> Que' che vi manda questa visione</p> +<p class="i2"> Giovanni è di Boccaccio da Certaldo.</p> +</div></div> + +<p>Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la +première de l'un des tercets du poëme; ainsi le premier vers: <i>Mirabil +cosa forse la presente</i>, ayant vingt-six lettres, contient les premières +lettre de vingt-six tercets, et répond aux soixante-dix-huit premiers +vers du poëme. Le premier mot lui seul, <i>mirabil</i>, correspond aux vingt +et un premiers vers, de cette manière:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + 1. Move nuovo disio l'audace mente, +<p class="i4"> Donna leggiadra, per voler cantare</p> +<p class="i4"> Narrando quel ch' amor mi fè presente</p> +<br> + 2. In vision, piacendol dimostrare +<p class="i4"> All' alma mia da voi presa e ferita</p> +<p class="i4"> Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.</p> +<br> + 3. Recando adunque la mente smarrita, +<p class="i4"> Per la vostra virtu, pensier' al cuore,</p> +<p class="i4"> Che già temeva di sua poca vita,</p> +<br> + 4. Accese lui d'un sì fervente ardore +<p class="i4"> Ch' uscita fuor di se la fantasia</p> +<p class="i4"> Subito corse in non usitato errorè.</p> +<br> + 5. Ben ritenne però il pensier di pria +<p class="i4"> Con fermo freno, et oltra ciò rilenne</p> +<p class="i4"> Quel che più caro di nuovo sentia,</p> +<br> + 6. In cui veghiand', allor mi sopravennè +<p class="i4"> Ne' membr' un sonno sì dolce soave</p> +<p class="i4"> Ch' alcun di lor' in se non si sostennè.</p> +<br> + 7. Li me posai, e ciascun' occhio grave +<p class="i4"> Al dormir diedi, per li quai gli aguati</p> +<p class="i4"> Conobbi chiusi sotto dolce chiave.</p> +</div></div> + +<p><i>Claricio d'Imola</i>, qui a imprimé ces deux sonnets et la <i>canzone</i>, ou +plutôt le <i>madrigale</i>, à la fin de son apologie de Boccace, après le +poëme de l'<i>Amorosa Visione</i>, première édition, 1521, in-4., a fort +bien observé que ces trois pièces peuvent servir à faire connaître +l'orthographe que Boccace employait, et les différences survenues à cet +égard du quatorzième au seizième siècle. On voit en effet, par le +sixième vers du sonnet, qu'on n'écrivait pas alors <i>et</i> autrement qu'en +latin, et que cette particule ne prenait pas un <i>d</i> devant une voyelle, +par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitième +vers, qu'on écrivait <i>tractare</i> par un <i>c</i>, comme les Latins, au lieu du +double <i>tt, trattare, etc.</i> En mettant au premier de ces deux mots un +<i>d</i>, et au second un double <i>t</i>, on ne retrouverait plus les initiales +des tercets correspondants. Cette observation paraît avoir échappé à M. +<i>Baldelli</i>, qui a inséré ces trois pièces dans le Recueil qu'il a publié +des <i>Rime di Messer Giov. Boccacci</i>, Livourne, 1802, in-8., p. 105 et +suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de +l'ancienne, et notamment dans ce huitième vers du premier sonnet, +<i>trattar</i>, au lieu de <i>tractar</i>. La même remarque s'applique aux mots +<i>tengo</i>, du neuvième vers, qu'il faut écrire <i>tengho</i> pour se retrouver +avec l'orthographe du poëme; <i>difetto</i>, du treizième vers, qui est ici +au lieu de <i>difecto</i>; et, ce qui est plus remarquable, <i>ho</i>, au lieu de +<i>o</i>, dans le premier vers du tercet ajouté: <i>Cara fiamma per ciu'l core +o caldo</i>. Cette première personne du présent; écrite par l'<i>o</i> simple, +et non pas par <i>ho</i>, comme dans M. <i>Baldelli</i>, prouve que Boccace +l'écrivait ainsi; il n'écrivait donc pas <i>ho</i>, comme on l'a fait depuis, +et comme Métastase et d'autres écrivains en vers et en prose ont +récemment cessé de le faire.</p> + +<p>À cette gêne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore +celle de diviser son <i>Amorosa Visione</i> en cinquante chants, tous d'un +nombre de vers parfaitement égal. Chacun de ces chants a vingt-neuf +tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de <i>chiusa</i>, pour +chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le poëme entier, quatre +mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant, +où il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers à la somme +totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un poëme dans ce +genre pour sa maîtresse, on en concluerait qu'il ne serait ni poëte ni +amoureux: Boccace était cependant l'un et l'autre; mais les temps sont +changés.</p> + +<p><a href="#n4">Page 114, note(121)</a>--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chénier n'était +point encore attaqué de sa dernière maladie; et, malgré l'état +habituellement inquiétant de sa santé, on pouvait encore espérer de le +conserver long-temps: on était loin de croire aussi prochaine la perte +irréparable qu'ont faite en lui la Littérature française et l'Institut.</p> + +<p><a href="#n5">Page 153, addition à la note(181)</a>.--L'édition de Florence, Giunta, 1605, +est celle qui fut faite d'après l'excellent travail de <i>Bastiano de' +Rossi</i>, surnommé l'<i>Inferigno</i> dans l'académie de la Crusca. Les +éditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de <i>Cresenzio</i> +s'étaient multipliées, et il n'y en avait aucune qui ne fût remplie des +fautes les plus grossières; il y en avait même un très-grand nombre dans +la première édition de 1478. Les académiciens voulant se servir +fréquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant +aucune édition à laquelle ils pussent se fier, <i>Bastiano de' Rossi</i> se +chargea d'en préparer une qui pût être regardée comme classique. Il +conféra les principales éditions entre elles et avec les six meilleurs +manuscrits, et parvint à redonner au texte de cette élégante traduction, +sa pureté primitive. C'est se savant philologue qui a réduit l'ouvrage +dans la forme où il est aujourd'hui.</p> + +<p><a href="#n6">Page 167, ligne 10.</a> «<i>Villani</i>, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait +mention de cette cérémonie, dans laquelle <i>Zanobi</i>, la couronne sur la +tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous +les barons de l'empereur.» Il compare ensuite <i>Zanobi</i> avec Pétrarque, +qui avait reçu le même honneur à Rome; il reconnaît que Pétrarque lui +était supérieur, et avait traité de plus grands sujets; qu'il avait +aussi écrit davantage, parce qu'il avait commencé plus tôt, <i>et avait +vécut plus long-temps</i>. «Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est +pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages étaient peu +connus <i>pendant leur vie</i>; et, quoiqu'ils fussent agréables à entendre, +les talents théologiques <i>de nos jours</i> les font regarder comme de peu +de valeur au jugement des sages: <i>Le virtu' theologiche a' nostri di le +fanno riputare a vile nel cospetto de' savii</i>.» Le jugement des sages a +varié depuis ce temps-là, du moins à l'égard de l'un de ces deux poëtes. +On doit pourtant observer que <i>Villani</i> ne parle ici que de poésies +latines; mais ce passage donne lieu à une autre observation. Mathieu +<i>Villani</i>, qui mourut en 1363, parle de <i>Zanobi</i> et de Pétrarque comme +s'ils étaient morts tous deux depuis long-temps. Cependant <i>Zanobi</i> ne +mourut que deux ans avant Mathieu, et Pétrarque survécut à ce dernier +plus de dix ans. <i>Villani</i> aurait-il vécu et écrit beaucoup plus +long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquième +livre de son Histoire aurait-il été altéré, peut-être même interpollé, +dans des temps postérieurs, par quelque théologien zélé pour l'honneur +de sa science? L'une ou l'autre de ces conséquences est certaine, et +plus vraisemblablement la dernière; c'est une question sur laquelle je +ne puis m'arrêter, et que je me borne à présenter aux bons critiques +italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. <i>Zanobi</i>, couronné en +1355, meurt en 1361; Mathieu <i>Villani</i> en 1363, et Pétrarque en 1374 +seulement. Mathieu, arrêté par la mort dans la composition de son +histoire, en a laissé onze livres: le passage que je suspecte est dans +le cinquième. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de <i>Zanobi</i>, mort +depuis si peu de temps, et de Pétrarque, vivant encore, comme il en est +parlé dans ce passage? <i>E nota che</i> IN QUESTO TEMPO <i>erano due +eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca età. +L'altro c'</i> HAVEA. <i>nome messere Francesco di ser Petraccolo</i>... ERA <i>di +maggiore eccelenzia, e maggiori e più alte materie compose, e più, però +ch' e'</i> VIVETTE PIU LUNGAMENTE, <i>e cominciò prima. Ma le loro cose</i>, +NELLA LORO VITA <i>a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono +dilettevoli a udire, le virtù theologiche</i> A' NOSTRI DÌ, <i>le fanno +riputare a vile nel cospetto de' savii</i>. Je persiste donc à regarder ce +trait comme une interpollation théologique, faite dans le texte de +<i>Villani</i>.</p> + +<p><a href="#n7">Page 169, addition à la note(213).</a>--<i>Zanobi</i> avait commencé dans sa +jeunesse un poëme à louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit +que Pétrarque traitait le même sujet, il l'abandonna aussitôt. On a de +lui une traduction assez élégante en prose des <i>Morales de S. Grégoire</i>; +il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe +sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conservée en manuscrit à +Milan, dans la bibliothèque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer +à <i>Zanobi</i>, par quelques personnes, un poëme sur la sphère, qui n'existe +pas.</p> + +<p><a href="#n8">Page 262, ligne 3 et suiv.</a> «C'est de son école (d'Emmanuel Chrysoloras), +que sortirent <i>Ambrogio Traversari</i>... <i>Palla Strozzi</i>, etc.» Ce dernier +ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de +Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des +lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littéraire, et dans +l'histoire politique. Depuis le commencement du siècle jusque vers l'an +1434, on le voit remplir dans cette république, des ambassades et +d'autres grands emplois. C'est à lui que Florence dut le rétablissement +de son Université. Sa maison fut pendant plusieurs années l'asyle de +Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. <i>Palla Strozzi</i> +le soutint par ses libéralités, jusqu'au temps où Thomas passa dans la +maison des Médicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer à Florence +Emmanuel Chrysoloras. Il manquait à ce savant des livres grecs pour +servir de texte à ses leçons; <i>Palla Strozzi</i> en fit venir de Grèce un +grand nombre à ses frais, et en fit présent à son maître. Il était, en +un mot, rival de Cosme de Médicis, en amour des lettres et en +libéralité; malheureusement il l'était aussi en politique; il fut un des +principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi +du bannissement des chefs du parti contraire. <i>Palla Strozzi</i>, exilé à +Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de +forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours +des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote +sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est +inconnu, lui faisait dans la même langue d'autres lectures, et il ne se +passait point de jour où il s'exerçât lui-même à traduire du grec en +latin. Le pouvoir toujours croissant des Médicis empêcha qu'il fût +jamais rappelé dans sa patrie. Il mourut à Padoue en 1462, âgé de +quatre-vingt-dix ans.</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p> + +<br> + +<h5><span style="text-decoration: overline">MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N°. 27.</span></h5> + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9), by +Pierre-Louis Ginguené + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (3/9) *** + +***** This file should be named 31720-h.htm or 31720-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31720/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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