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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (2/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (2/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 14, 2010 [EBook #31636]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (2/9) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
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+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N° 27.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE,
+
+PAR P.L. GINGUENÉ,DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+SECONDE ÉDITION,
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
+ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
+PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME SECOND.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ L.G. MICHAUD, LIBRAIRE-EDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
+
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+SUITE DU DANTE.
+
+_Analyse de la Divina Commedia_.
+
+
+
+
+SECTION PREMIÈRE.
+
+_Plan général du poëme; Invention; Sources où le Dante a pu puiser_.
+
+
+L'invention est la première des qualités poétiques: le premier rang
+parmi les poëtes est unanimement accordé aux inventeurs. Mais en
+convenant de cette vérité, est-on toujours bien sûr de s'entendre? La
+poésie a été cultivée dans toutes les langues. Toutes ont eu de grands
+poëtes; quels sont parmi eux les véritables inventeurs? Quels sont ceux
+qui ont créé de nouvelles machines poétiques, fait mouvoir de nouveaux
+ressorts, ouvert à l'imagination un nouveau champ, et frayé des routes
+nouvelles? A la tête des anciens, Homère se présente le premier, et si
+loin devant tous les autres, qu'on peut dire même qu'il se présente
+seul. Dans l'antiquité grecque, il eut des imitateurs, et n'eut point de
+rivaux. Il n'en eut point dans l'antiquité latine, si l'on excepte un
+seul poëte, qui encore emprunta de lui les agents supérieurs de sa fable
+et les ressorts de son merveilleux. La poésie, jusqu'à l'extinction
+totale des lettres, vécut des inventions mythologiques d'Homère, et n'y
+ajouta presque rien. A la renaissance des études, elle balbutia quelque
+temps, n'osant en quelque sorte rien inventer, parce qu'elle n'avait pas
+une langue pour exprimer ses inventions. Dante parut enfin; il parut
+vingt-deux siècles après Homère[1]; et le premier depuis ce créateur de
+la poésie antique, il créa une nouvelle machine poétique, une poésie
+nouvelle. Il n'y a sans doute aucune comparaison à faire entre
+l'_Iliade_ et la _Divina Commedia_; mais c'est précisément parce qu'il
+n'y a aucun rapport entre les deux poëmes qu'il y en a un grand entre
+les deux poëtes, celui de l'invention poétique et du génie créateur. Un
+parallèle entre eux serait le sujet d'un ouvrage; et ce n'est point cet
+ouvrage que je veux faire. Je me bornerai à les observer comme
+inventeurs, ou plutôt à considérer de quels éléments se composèrent
+leurs inventions.
+
+[Note 1: On croit communément qu'Homère vivait 900 ans avant J.-C.]
+
+Long-temps avant Homère, des figures et des symboles imaginés pour
+exprimer les phénomènes du ciel et de la nature, avaient été
+personnifiés et déifiés. Désormais inintelligibles dans leur sens
+primitif, ils avaient cessé d'être l'objet d'une étude, pour devenir
+l'objet d'un culte. Ils remplissaient l'Olympe, couvraient la terre,
+présidaient aux éléments et aux saisons, aux fleuves et aux forêts, aux
+moissons, aux fleurs et aux fruits. Des hommes, d'un génie supérieur à
+ces temps grossiers et barbares, s'étaient emparés de ces croyances
+populaires, pour frapper l'imagination des autres hommes et les porter à
+la vertu. Orphée, Linus, Musée chantèrent ces Dieux, et furent presque
+divinisés eux-mêmes pour la beauté de leurs chants. D'autres avaient
+raconté dans leurs vers les exploits des premiers héros. La matière
+poétique existait; il ne manquait plus qu'un grand poëte qui en
+rassemblât les éléments épars, et dont la tête puissante, combinant les
+faits des héros avec ceux des êtres surnaturels, embrassant à la fois
+l'Olympe et la terre, sût diriger vers un but unique tant d'agents
+divers, et les faire concourir tous à une action, intéressante pour un
+seul pays, par son objet particulier, et pour tous, par la peinture des
+sentiments et des passions: ce poëte fut Homère. Je ne sais s'il faut
+croire, avec des critiques philosophes[2], qu'il voulut représenter dans
+ses deux fables la vie humaine toute entière; dans l'_Iliade_, les
+affaires publiques et la vie politique; dans l'_Odyssée_, les affaires
+domestiques et la vie privée; dans le premier poëme, la vie active, et
+la contemplative dans le second; dans l'un, l'art de la guerre et celui
+du gouvernement; dans l'autre, les caractères de père, de mère, de fils,
+de serviteur, et tous les soins de la famille; en un mot, si l'on doit
+admettre que dans ces deux actions générales, et dans chacune des
+actions particulières qui y concourent, Homère se proposa de donner aux
+hommes des leçons de morale, et de leur présenter des exemples à suivre
+et à fuir; mais ce qui est certain, c'est que l'_Iliade_ entière a ce
+caractère politique et guerrier; l'_Odyssée_, cet intérêt tiré des
+affections domestiques; c'est que les enseignements de la philosophie
+découlent en quelque sorte de toutes les parties de ces deux grands
+ouvrages. Enfin, il est évident qu'Homère, soit de dessein formé, soit
+par l'instinct seul de son génie, réunit dans ses poëmes les croyances
+adoptées de son temps, les faits célèbres qui intéressaient sa nation et
+qui avaient fixé l'attention des hommes, et les opinions philosophiques,
+fruits des méditations des anciens sages.
+
+[Note 2: Gravina, _Della ragion poëtica_, l. I, c. XVI.]
+
+C'est aussi ce que fit Dante; mais avec quelle différence dans les
+temps, dans les événements publics, dans les croyances, dans les maximes
+de la morale! Une barbarie plus féroce que celle des premiers siècles de
+la Grèce, avait couvert l'Europe; on en sortait à peine, ou plutôt elle
+régnait encore. Il n'y avait point eu, entre elle et le poëte, des
+siècles héroïques qui laissassent de grands souvenirs, qui pussent
+fournir à la poésie des peintures de moeurs touchantes, des récits
+d'exploits et de travaux entrepris pour le bonheur des hommes, ou de
+grands actes de dévouement et de vertu. Ceux de ces événements qui
+pouvaient, à certains égards, avoir ce caractère n'avaient point encore
+acquis par l'éloignement l'espèce d'optique qui efface les petits
+détails et ne fait briller que les grands objets. Les querelles entre le
+Sacerdoce et l'Empire, les Gibelins et les Guelfes, les Blancs et les
+Noirs, c'était là tout ce qui, en Italie, occupait les esprits, parce
+que c'était ce qui touchait à tous les intérêts, disposait des fortunes
+et presque de l'existence de tous. Dante, plus qu'aucun autre,
+personnellement compromis dans ces troubles, devenu Gibelin passionné,
+en devenant victime d'une faction formée dans le parti des Guelfes, ne
+pouvait, lorsqu'il conçut et surtout lorsqu'il exécuta le plan de son
+poëme, voir d'autres faits publics à y placer que ceux de ces querelles
+et de ces guerres.
+
+Des croyances abstraites, et peu faites pour frapper l'imagination et
+les sens; tristes, et qui, selon l'expression très-juste de Boileau,
+
+ D'ornements égayés ne sont point susceptibles;
+
+terribles, comme il le dit encore, et qui tenaient les esprits fixés
+presque toujours sur des images de supplices, d'épouvante et de
+désespoir, avaient pris la place des ingénieuses et poétiques fictions
+de la Mythologie. Ces croyances étaient devenues l'objet d'une science
+subtile et compliquée, où notre poëte avait le malheur d'être si habile,
+qu'il y avait obtenu la palme dans l'université même qui l'emportait sur
+toutes les autres. La morale des premiers siècles de la philosophie, ni
+celle des premiers siècles du christianisme, la morale d'Homère, ni
+celle de l'Evangile n'existaient plus; des pratiques superstitieuses, de
+vétilleuses momeries, qui ne pouvaient être ni la source ni l'expression
+d'aucune vertu grande et utile, et qui par l'abus des pardons et des
+indulgences s'accordaient avec tous les vices, tenaient lieu de toutes
+les vertus.
+
+C'est dans de telles circonstances, c'est avec ces matériaux si
+différents de ceux qu'avait employés le prince des poëtes, que Dante
+conçut le dessein d'élever un monument qui frappe l'imagination par sa
+hardiesse, et l'étonne par sa grandeur. Des terreurs qui redoublaient
+surtout à la fin de chaque siècle, comme s'il pouvait y avoir des
+siècles et des divisions de temps dans la pensée de l'Éternel,
+présageaient au monde une fin prochaine et un dernier jugement. Les
+missionnaires intéressés qui prêchaient cette catastrophe la
+représentaient comme imminente, pour accélérer et pour grossir les dons
+qui pouvaient la rendre moins redoutable aux donataires. Au milieu des
+révolutions et des agitations de la vie présente, les esprits se
+portaient avec frayeur vers cette vie future dont on ne cessait de les
+entretenir. C'est cette vie future que le poëte entreprit de peindre:
+sûr de remuer toutes les âmes par des tableaux dont l'original était
+empreint dans toutes les imaginations, il voulut les frapper par des
+formes variées et terribles de supplices sans fin et sans espérance, par
+des peines non moins douloureuses, mais que l'espoir pouvait adoucir;
+enfin par les jouissances d'un bonheur au-dessus de toute expression,
+comme à l'abri de tout revers. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis
+s'offrirent à lui comme trois grands théâtres où il pouvait exposer et
+en quelque sorte personnifier tous les dogmes, faire agir tous les vices
+et toutes les vertus, punir les uns, récompenser les autres, placer au
+gré de ses passions ses amis et ses ennemis, et distribuer au gré de son
+génie tous les êtres surnaturels et tous les objets de la nature.
+
+Mais comment se transportera-t-il sur ces trois théâtres pour y voir
+lui-même ce qu'il veut représenter? Les visions étaient à la mode; son
+maître, _Brunetto Latini_, avait employé ce moyen avec succès, et c'est
+ici le moment de faire connaître l'usage qu'il en avait fait. Son
+_Tesoretto_ est cité dans tous les livres qui traitent de la littérature
+et de la poésie italienne; mais aucun n'a donné la moindre idée de ce
+qu'il contient[3]. Nous avons vu précédemment que Tiraboschi lui-même
+s'est trompé en ne l'annonçant que comme un Traité des vertus et des
+vices et comme un abrégé du grand _Trésor_. Un coup-d'oeil rapide nous
+apprendra que c'était autre chose, et qu'il est au moins possible que le
+Dante en ait profité.
+
+[Note 3: J'ai observé dans le chapitre précédent qu'il fallait en
+excepter M. Corniani, le dernier qui ait écrit sur l'Histoire littéraire
+d'Italie; mais l'idée qu'il donne du _Tesoretto_ est très-succinte; et
+ce n'est que par une seule phrase qu'il reconnaît la possibilité du
+parti que Dante en avait pu tirer. Voyez que j'ai dit à ce sujet, t. I,
+p. 490, note (2).]
+
+_Brunetto Latini_, qui était Guelfe, raconte qu'après la défaite et
+l'exil des Gibelins la commune de Florence l'avait envoyé en ambassade
+auprès du roi d'Espagne. Son message fait, il s'en retournait par la
+Navarre, lorsqu'il apprend qu'après de nouveaux troubles les Guelfes ont
+été bannis à leur tour. La douleur que lui cause cette nouvelle est si
+forte qu'il perd son chemin _et s'égare dans une forêt_[4]. Il revient
+à lui, et parvenu au pied des montagnes, il voit une troupe innombrable
+d'animaux de toute espèce, hommes, femmes, bêtes, serpents, oiseaux,
+poissons, et une grande quantité de fleurs, d'herbes, de fruits, de
+pierres précieuses, de perles et d'autres objets. Il les voit tous
+obéir, finir et recommencer, engendrer et mourir, selon l'ordre qu'ils
+reçoivent d'une femme qui paraît tantôt toucher le ciel, et s'en servir
+comme d'un voile; tantôt s'étendre en surface, au point qu'elle semble
+tenir le monde entier dans ses bras. Il ose se présenter à elle, et lui
+demander qui elle est: c'est la Nature. Elle lui dit qu'elle commande à
+tous les êtres; mais qu'elle obéit elle-même à Dieu qui l'a créée, et
+qu'elle ne fait que transmettre et faire exécuter ses ordres. Elle lui
+explique les mystères de la création et de la reproduction; elle passe à
+la chute des anges et à celle de l'homme, source de tous les maux de la
+race humaine; elle tire de là des considérations morales et des règles
+de conduite: elle quitte enfin le voyageur après lui avoir indiqué le
+chemin qu'il doit suivre, la forêt dans laquelle il faut qu'il
+s'engage, et les routes qu'il y doit tenir; dans l'une, il trouvera la
+Philosophie et les vertus ses soeurs; dans l'autre, les vices qui lui
+sont contraires; dans une troisième, le dieu d'amour avec sa cour, ses
+attributs et ses armes. La Nature disparaît; _Brunetto_ suit son
+chemin[5], et trouve en effet tout ce qu'elle lui avait annoncé. Dans le
+séjour changeant et mobile qu'habite l'amour, _il rencontre Ovide_, qui
+rassemblait les lois de ce dieu, et les mettait en vers[6]. Il
+s'entretient quelques moments avec lui, et veut ensuite quitter ce lieu;
+mais il s'y sent comme attaché malgré lui, et ne serait pas venu à bout
+d'en sortir, _si Ovide ne lui eût fait trouver son chemin_[7]. Plus loin
+et dans un des derniers fragments de l'ouvrage, il rencontre aussi
+Ptolomée, l'ancien astronome[8], qui commence à l'instruire.
+
+[Note 4:
+
+ _Pensando a capo chino,
+ Perdei il gran camino,
+ Et tenni alla traversa
+ D'una selva diversa_.
+
+ Tesoretto.]
+
+[Note 5:
+
+ _Or va mastro Brunetto
+ Per un sentieri stretto
+ Cercando di vedere
+ E toccare e sapere
+ Cio' che gli è destinato_, etc.]
+
+[Note 6:
+
+ _Vidi Ovidio maggiore
+ Che gli atti dell'amore
+ Che son così diversi
+ Rassembra e mette in versi_.]
+
+[Note 7:
+
+ _Ch'io v'era si invescato
+ Che gia da nullo lato
+ Potea mover passo.
+ Così fui giunto lasso_
+ _E messo in mala parte;
+ Ma Ovidio per arte
+ Mi diede maestria
+ Si ch'io trovai la via_, etc.]
+
+[Note 8:
+
+ _Or mi volsi di canto
+ E vidi un bianco manto:
+ Et io guardai più fiso
+ E vidi un bianco viso
+ Con una barba grande
+ Che su 'l petto si spande.
+
+ Li domandai del nome,
+ E chi egli era, e come
+ Si stava si soletto
+ Senza niun ricetto.
+
+ Cola dove fue nato
+ Fu Tolomeo chiamato
+ Mastro di strolomia[A]
+ E di filosofia_, etc.]
+
+[Note A: Pour _Astronomia_.]
+
+Voilà donc une vision du poëte, une description de lieux et d'objets
+fantastiques, un égarement dans une forêt, une peinture idéale de vertus
+et de vices; la rencontre d'un ancien poëte latin qui sert de guide au
+poëte moderne, et celle d'un ancien astronome qui lui explique les
+phénomènes du ciel; et voilà peut-être aussi le premier germe de la
+conception du poëme du Dante, ou du moins de l'idée générale dans
+laquelle il jeta et fondit en quelque sorte ses trois idées
+particulières du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer[9]. Il aura une
+vision comme son maître; il s'égarera _dans une forêt_, dans des lieux
+déserts et sauvages, d'où il se trouvera transporté en idée partout où
+l'exigera son plan, et où le voudra son génie. Il lui faut un guide:
+Ovide en avait servi à _Brunetto_; dans un sujet plus grand, il choisira
+un plus grand poëte, celui qui était l'objet continuel de ses études, et
+dont il ne se séparait jamais. Il choisira Virgile, à qui la descente
+d'Enée aux enfers donne d'ailleurs pour l'y conduire une convenance de
+plus. Mais s'il est permis de feindre que Virgile peut pénétrer dans les
+lieux de peines et de supplices, son titre de Païen l'exclut du lieu des
+récompenses. Une autre guide y conduira le voyageur. Lorsque dans un de
+ses premiers écrits[10] il avait consacré le souvenir de Béatrix, objet
+de son premier amour; il avait promis, il s'était promis à lui-même de
+dire d'elle _des choses qui n'avaient jamais été dites d'une femme_. Le
+temps est venu d'acquitter sa promesse. Ce sera Béatrix qui le conduira
+dans le séjour de gloire, et qui lui en expliquera les phénomènes
+mystérieux.
+
+[Note 9: On nous a donné dans le _Publiciste_, 30 juillet 1809, des
+renseignements _sur l'origine du poëme du Dante_, tirés d'un journal
+allemand intitulé _Morgenblatt_, d'après lesquels ce serait dans une
+source très-différente que le Dante aurait puisé. On y annonce qu'un
+abbé du Mont-Cassin, nommé Joseph _Costanzo_, a récemment découvert
+qu'un certain Albéric, moine du même monastère, eut une vision qu'il eut
+soin d'écrire, et pendant laquelle il se crut conduit par saint Pierre,
+assisté de deux anges et d'une colombe, en Enfer et en Purgatoire, d'où
+il fut transporté dans les sept cieux et dans le Paradis. D'autres
+documents, dit-on, prouvent que cet Albéric fut reçu moine au
+Mont-Cassin en 1123, par l'abbé Gerardo, et que, par ordre d'un autre
+abbé, un diacre alors célèbre sous le nom de Paolo rédigea de nouveau la
+vision d'Albéric. On ajoute que le manuscrit du diacre Paolo existe, et
+que sa date ne peut tomber qu'entre les années 1159 et 1181. Albéric,
+qu'il ne faut pas confondre avec un autre Albéric, son contemporain,
+aussi moine du Mont-Cassin, et de plus cardinal, a comme lui un article
+dans les _Scrittori Italiani_ du comte Mazzuchelli. On y trouve tous ces
+faits, si ce n'est qu'au lieu d'un nommé Paul, c'est un nommé Pierre
+diacre, qui retoucha la _vision_ d'Albéric. C'est de celui-ci que la
+chronique d'Ostie dit positivement: _Visionem Alberici monaci
+Cassinensis corruptam emendavit_. Pierre diacre n'est pas tout-à-fait
+inconnu dans l'histoire littéraire de ce temps: il est auteur du livre
+_De Viris illustribus Cassinensibus_, cité dans le même article du
+_Publiciste_, et qui a été publié, avec de savantes notes, par l'abbé
+Mari. Enfin, selon Mazzuchelli, il existe un exemplaire du livre
+d'Albéric, _De visione sua_, dans la Bibliothèque de la Sapience à Rome.
+Le père Joseph _Costanzo_ n'a donc pas eu beaucoup de peine à faire sa
+découverte: il faudrait avoir sous les yeux l'ouvrage dans lequel il
+l'annonce, et qui paraît avoir été publié à Rome au commencement de ce
+siècle; ne l'ayant pas, ne connaissant tous ces faits que par un journal
+français qui les a tirés d'un journal allemand, qui les tirait lui-même
+d'une lettre écrite par un professeur italien, on doit s'abstenir de
+juger. Le journaliste français, le seul que je puisse citer, allègue
+plusieurs ressemblances entre la vision d'Albéric et le poëme du Dante:
+il y en a de frappantes; je ne sais seulement où il a pu voir que
+l'_aigle qui transporte le poëte aux portes du Purgatoire est une
+colombe chez le moine_. Il n'est pas du tout question d'aigle dans le
+passage que fait le Dante de l'Enfer au Purgatoire, et il arrive à cette
+seconde partie de son voyage par de tout autres moyens. Je n'ai jamais
+vu non plus de forêt dans le vingt-troisième chant de l'_Enfer_. Mais,
+demandera-t-on, comment le Dante eut-il connaissance de cette vision
+pour l'imiter? La notice répond que l'on conserve à Florence, dans la
+Bibliothèque Laurentienne, un manuscrit du Dante enrichi de notes par le
+savant Bandini; que d'après ces notes, le Dante avait fait deux fois le
+voyage de Naples avant son exil, et que dans ces voyages il dut entendre
+parler de la vision d'Albéric, qui était sans doute connue dans le pays,
+puisque des artistes en empruntaient des sujets de tableaux, comme le
+prouve un vieux tableau situé, dit-on, dans l'église de Frossa. _Il est
+même vraisemblable que cette vision lui fut communiquée à l'abbaye même
+du Mont-Cassin, car on trouve dans le vingt-deuxième chant de son poëme
+un passage qui prouve qu'il la visita_. J'ignore si cette conjecture est
+due au chanoine Bandini, ou à l'auteur italien de la lettre, ou à celui
+du journal allemand ou enfin au journaliste français; mais ce qu'il y a
+de certain, c'est que, dans le vingt-deuxième chant de l'_Enfer_, il n'y
+a rien et ne peut rien y avoir qui ait rapport à une visite au
+Mont-Cassin. Quant au double voyage à Naples, ce serait un fait d'autant
+plus intéressant à éclaircir, qu'il n'en est rien dit dans aucune des
+Vies du Dante publiées jusqu'à présent, depuis celle qu'écrivit Boccace
+qui avait séjourné lui-même assez long-temps à Naples et qui n'aurait pu
+ignorer ce voyage, jusqu'aux excellents Mémoires de Pelli, qui a mis
+tant de soin et une critique si éclairée dans ses recherches. L'autorité
+de Bandini est très-respectable, mais il faudrait voir soi-même les
+notes de lui que l'on cite, ou en avoir une copie authentique. Ce fait
+vaut la peine d'être vérifié, et j'espère qu'il le sera.]
+
+[Note 10: Dans la _Vita nuova_. Voyez ce qui en a été dit, t. I, p.
+466.]
+
+A mesure que dans cette tête forte un si vaste plan se développe, les
+richesses de la poésie viennent s'y placer comme d'elles-mêmes; les
+beautés qui naissent du sujet l'enflamment, et les difficultés
+l'irritent sans l'arrêter; il s'en offre cependant une qui dut sembler
+d'abord invincible. Comment ces trois parties si différentes
+formeront-elles un seul tout! Comment dans un seul édifice les ordonner
+toutes trois ensemble? Comment passer de l'une à l'autre? Aura-t-il
+trois visions? Et s'il n'en a qu'une, comme la raison et cet instinct
+naturel du goût qui en précède les règles paraissent l'exiger, comment,
+dans un seul voyage, parcourra-t-il l'Enfer, le Purgatoire et le
+Paradis? Comment d'ailleurs, dans ces trois enceintes de douleurs et de
+félicités, pourra-t-il graduer sans confusion, selon les mérites, et
+l'infortune et le bonheur? Ces obstacles étaient grands, et tels
+peut-être qu'il les faut au génie pour qu'il exerce toute sa force.
+Celui du Dante y trouva l'idée de la machine poétique la plus
+extraordinaire et de l'ordonnance la plus neuve et la plus hardie.
+
+Après des fictions, des allégories et des descriptions préparatoires, il
+arrive avec son guide à l'entrée d'un cercle immense, où déjà commencent
+les supplices; de ce cercle ils descendent dans un second plus petit, de
+celui-ci dans un troisième, et ainsi jusqu'à neuf cercles, dont le
+dernier est le plus étroit. Chaque cercle est partagé en plusieurs
+divisions, que le poëte appelle _bolge_, cavités, ou fosses, où les
+tourments varient comme les crimes, et augmentent d'intensité à
+proportion que le diamètre du cercle se rétrécit. Parvenus au dernier
+cercle, et comme au fond de cet immense et terrible entonnoir, ils
+rencontrent Lucifer, qui est enchaîné là, au centre de la terre et comme
+à la base de l'Enfer. Ils se servent de lui pour en sortir. A l'instant
+où ils arrivent au point central de la terre, ils tournent sur
+eux-mêmes; leur tête s'élève vers un autre hémisphère, et ils continuent
+de monter jusqu'à ce qu'ils voient paraître d'autres cieux.
+
+Ils arrivent au pied d'une montagne qu'ils commencent à gravir; ils
+montent jusqu'à une certaine hauteur, où se trouve l'entrée du
+Purgatoire, divisé en degrés ascendants comme l'Enfer en degrés
+contraires. Dans chacun, ils voient des pécheurs qui expient leurs
+fautes et qui attendent leur délivrance. Chaque cercle ou degré est le
+lieu d'expiation d'un pêché mortel; et comme on compte sept de ces
+péchés, il y a sept cercles qui leur correspondent. Au-delà du
+septième, la montagne s'élève encore jusqu'à ce que, sur son sommet, on
+trouve le Paradis terrestre. C'est là que Virgile est obligé de quitter
+son élève et de le livrer à lui-même. Dante n'y reste pas long-temps.
+Béatrix descend du ciel, vient au-devant de lui, et lui ayant fait subir
+quelques épreuves expiatoires, l'introduit dans le séjour céleste. Elle
+parcourt avec lui les cieux des sept planètes, s'élève jusqu'à
+l'empirée, et le conduit au pied du trône de l'Éternel, après avoir,
+dans chaque degré, répondu à ses questions, éclairci ses doutes, et lui
+avoir expliqué les difficultés les plus embarassantes de la théologie et
+ses plus secrets mystères, avec toute la clarté que ces matières peuvent
+permettre, avec une poésie de style qui se soutient toujours, et une
+orthodoxie à laquelle les docteurs les plus difficiles n'ont jamais rien
+pu reprocher.
+
+Telle est cette immense machine dans laquelle on ne sait ce qu'on doit
+admirer le plus, ou l'audace du premier dessin, ou la fermeté du pinceau
+qui, dans un tableau si vaste, ne paraît pas s'être reposé un seul
+instant. Étrange et admirable entreprise, s'écrie un homme d'esprit[11]
+qui n'avait pas celui qu'il fallait pour traduire le Dante, mais qui
+avait une tête assez forte pour comprendre et pour admirer un pareil
+plan! Entreprise étrange sans doute, et admirable dans l'ensemble de
+ses trois grandes divisions! Il reste à voir si elle l'est autant dans
+l'exécution particulière de chaque partie, et à considérer ce qu'au
+travers des vices du temps, de ceux du sujet et de ceux de son propre
+génie, un grand poëte a pu y répandre de peintures variées, de richesses
+et de beautés.
+
+[Note 11: Rivarol.]
+
+L'idée mélancolique d'une seconde vie où sont punis les crimes de la
+première, se trouve dans toutes les religions, d'où elle a passé dans
+toutes les poésies. Une cérémonie funèbre de l'antique Égypte donna en
+quelque sorte un corps à cette idée, et fournit aux représentations qui
+se pratiquaient dans les Mystères, le lac, le fleuve, la barque, le
+nocher, les juges et le jugement des morts. Homère s'empara de cette
+croyance comme de toutes les autres. Il plaça dans l'_Odyssée_[12] la
+première descente aux Enfers, qui ait pu donner au Dante l'idée de la
+sienne. Ulysse, instruit par Circé, va chez les Cimmériens, où était
+l'entrée de ces lieux de ténèbres, pour consulter l'ombre de Tirésias
+sur ce qui lui reste à faire avant de rentrer dans sa patrie. Dès qu'il
+a fait les sacrifices et pratiqué les cérémonies de l'évocation, une
+foule d'ombres accourt du fond de l'Érèbe. On y voit confondus les
+épouses, les jeunes gens, les vieillards, les jeunes filles, les
+guerriers. Cette foule écartée, Tirésias paraît, et donne à Ulysse les
+conseils qu'il lui demandait. Il indique aussi au roi d'Ithaque les
+moyens d'appeler à lui d'autres ombres, et de recevoir d'elles des
+instructions sur le passé qu'il ignore et des directions pour l'avenir.
+C'est alors qu'il voit apparaître sa vénérable mère Anticlée, et qu'il
+s'entretient avec elle. Après cette ombre, viennent celles des plus
+célèbres héroïnes. Les héros paraissent ensuite, les ombres d'Agamemnon
+et d'Achille répondent aux questions d'Ulysse, et l'interrogent à leur
+tour. Le seul Ajax garde un silence obstiné devant celui qui avait été
+cause de sa mort; et tous les siècles ont admiré cet éloquent silence.
+Ulysse en poursuivant Ajax pour tâcher de le fléchir, aperçoit dans les
+Enfers Minos jugeant les ombres sur son trône, et les supplices de
+quelques fameux coupables, Titye, Tantale et Sysiphe.
+
+[Note 12: L. XI.]
+
+Virgile, en empruntant à Homère, cet épisode, y ajouta ce que la fable
+avait acquis depuis ces anciens temps, ce que la philosophie
+platonicienne y pouvait mêler de séduisant pour l'imagination, et ce qui
+pouvait intéresser les Romains et flatter Auguste. Énée conduit par la
+Sybille pénètre avec elle dans les Enfers. Des monstres, des fantômes
+horribles semblent en défendre l'entrée; le deuil, les soucis vengeurs,
+les pâles maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim qui
+conseille le crime, la pauvreté honteuse, la mort, le travail, le
+sommeil, frère de la mort, les joies criminelles, la guerre meurtrière,
+les Euménides sur leurs lits de fer, la Discorde aux crins de
+couleuvres, et d'autres monstres encore, forment cette garde terrible;
+mais ce ne sont que des fantômes. Énée, sans en être effrayé, parvint
+aux bords du Styx. Les ombres des morts qui n'ont point reçu la
+sépulture y errent en foule et ne peuvent le passer. Le vieux nocher
+Caron prend dans sa barque Énée et la Sybille, et les conduit à l'autre
+bord.
+
+Les âmes des enfants, morts à l'entrée même de la vie, et celles des
+hommes injustement condamnés au supplice, se présentent à eux les
+premières. Minos juge les morts cités devant son tribunal. Ceux qui se
+sont tués eux-mêmes voudraient remonter à la vie; ceux dont un amour
+malheureux a causé la mort errent tristement dans une forêt de myrtes.
+Énée y aperçoit Didon; il voit sa blessure récente; il lui parle en
+versant des larmes; mais elle garde devant lui le même silence qu'Ajax
+devant Ulysse. C'est ainsi que le génie imite, et qu'il sait
+s'approprier les inventions du génie. Les héros viennent après les
+héroïnes. L'ombre sanglante et horriblement mutilée de Déiphobus, fils
+de Priam, arrête Énée quelques instants; mais la Sybille le presse de
+marcher vers l'Elysée. En passant devant l'entrée du Tartare elle lui en
+dévoile les affreux secrets, et lui explique les supplices des grands
+coupables, de l'impie Salmonée, de Titye, dont un vautour déchire le
+coeur, des Lapithes, d'Ixion, de Pirithoüs, qui voient un énorme rocher
+toujours suspendu sur leur tête; les mauvais frères, les parricides, les
+patrons qui ont trompé leurs clients, les avares, les adultères, ceux
+qui ont porté les armes contre leur patrie, ceux qui l'ont vendue, ou
+qui ont porté et rapporté des lois à prix d'argent, les pères qui ont
+souillé le lit de leur fille, subissent différentes peines, roulent des
+rochers, ou sont attachés à des roues. Thésée, ravisseur de Proserpine,
+sera éternellement assis; Phlégyas, qui brûla le temple de Delphes,
+instruit les hommes par son supplice à ne pas mépriser les dieux.
+
+Faut-il encore aller chercher bien loin où Dante a pris l'idée de son
+Enfer? Avait-il besoin, comme l'ont cru des auteurs même italiens, d'un
+Fabliau français de Raoul de Houdan, ou _du Jongleur qui va en Enfer_,
+ou de tout autre conte moderne pour s'y transporter par la pensée, quand
+il pouvait y descendre sur les pas d'Homère et de Virgile? Le premier de
+ces fabliaux est misérable, et mérite peu qu'on s'y arrête[13]. L'auteur
+songe qu'il fait un pélerinage en Enfer. Il entre, et trouve les tables
+servies. Le roi d'Enfer invite le voyageur à la sienne, dîne gaîment, et
+vers la fin du repas fait apporter son grand livre noir, où sont écrits
+tous les péchés faits ou à faire, et les noms de tous les pécheurs. Le
+pélerin ne manque pas d'y trouver ceux des ménétriers ses confrères. Ce
+que cette satire prouve le mieux, c'est que dans ces bons siècles où
+l'on ne parlait que de l'Enfer et du Diable, où c'étaient en quelque
+sorte la loi et les prophètes, c'était aussi un sujet de contes
+plaisants, dont on riait comme des autres, et que ce frein si vanté des
+passions devait les retenir faiblement, puisqu'on s'en faisait un jeu.
+
+[Note 13: V. Fabliaux ou Contes du XII et du XIIIe siècle, traduits
+par le Grand d'Aussy, t. II, p. 17, éd. de 1779, in 8°. Ce Fabliau y est
+intitulé _le Songe d'Enfer_ alias _le Chemin d'Enfer_. Il est parmi les
+manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N° 7615, in-4°. Ce manuscrit a
+appartenu au président Fauchet qui le cite; il est chargé d'observations
+de sa main.]
+
+_Le Jongleur qui va en Enfer_ le prouve mieux encore[14]. Ce jongleur y
+est emporté après sa mort par un petit diable encore novice. Lucifer,
+assis sur son trône passe en revue ceux que chacun des diables lui
+apporte, prêtres, évêques, abbés, et moines, et les fait jeter dans sa
+chaudière. Il charge le jongleur d'entretenir le feu qui la fait
+bouillir. Un jour qu'avec tous ses suppôts il va faire une battue
+générale sur la terre, saint Pierre, qui guettait ce moment, se déguise,
+prend une longue barbe noire et des moustaches, descend en enfer, et
+propose au jongleur une partie de dez. Il lui montre une bourse remplie
+d'or. Le jongleur voudrait jouer; mais il n'a pas le sou. Pierre
+l'engage à jouer des âmes contre son or. Après quelque résistance, la
+passion du jeu l'emporte; il joue quelques damnés, les perd, double,
+triple son jeu, perd toujours, se fâche contre Pierre, qui continue de
+jouer avec le même bonheur; car, dit l'auteur, heureusement pour les
+damnés, leur sort était entre les mains d'un homme à miracles. Enfin,
+dans un grand va-tout, le jongleur perd toute sa chaudière, larrons,
+moines, catins, chevaliers, prêtres et vilains, chanoines et
+chanoinesses; Pierre s'en empare lestement, et part avec eux pour le
+Paradis[15]. Voilà sans doute un beau miracle, et pour des malheureux
+damnés un joli moyen de salut! C'est se moquer que de croire qu'un
+esprit aussi grave que celui de Dante ait pu s'arrêter un instant à de
+pareilles balivernes; les auteurs italiens qui l'ont pensé ne
+connaissaient vraisemblablement de ces Fabliaux que les titres.
+
+[Note 14: Le Grand d'Aussy a traduit ce Fabliau sous ce titre, dans
+son tome II, in-8°. p. 36. Il est intitulé dans les manuscrits, et dans
+l'édition donnée par Barbazan, _de St. Pierre et du Jougleor_. On le
+trouve dans celle de M. Méon, Paris, 1808, 4-vol. in-8°., vol III, p.
+282. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, Nos. 7218
+et 1836, in-f°., de l'abbaye de St.-Germain.]
+
+[Note 15: Ibid, p. 36.]
+
+Il n'en est peut-être pas de même du Puits et du Purgatoire de saint
+Patrice, épisode d'un vieux roman, d'où Fontanini et d'autres
+critiques[16] pensent que notre poëte a pu tirer l'idée de la forme de
+son Enfer. Ce roman est intitulé _Guerino il Meschino_, Guérin le
+malheureux ou le misérable; la fable du puits de saint Patrice, tirée
+des légendes du temps, y forme un long épisode[17]. Ce Puits était situé
+dans une petite île au milieu d'un lac, à deux lieues de Dungal en
+Irlande. Guérin y descend, et voit toutes les merveilles que la
+superstition y supposait; les épreuves des âmes dans le Purgatoire,
+leurs supplices dans l'Enfer, leurs joies dans le Paradis. Dans le
+Purgatoire ce sont différents lacs remplis de flammes, ou de serpents,
+ou de matières infectes qui servent à purger les âmes des différents
+péchés; dans l'Enfer, ce sont des cercles disposés concentriquement l'un
+au-dessous de l'autre. Il y en a sept, et dans chacun de ces cercles,
+les damnés sont punis par des supplices divers pour chacun des sept
+péchés capitaux. Satan est placé au fond dans un lac de glace, et ce lac
+est au centre de la terre. Guérin passe dans tous ces cercles l'un après
+l'autre; il y retrouve plusieurs personnes qu'il avait connues sur la
+terre; les lieux qu'il parcourt et les peines qu'il voit souffrir à
+l'effroyable aspect du chef des anges rebelles, sont décrits avec assez
+de force. Au-delà des cercles infernaux, il est introduit dans le
+Paradis par Énoch et Élie, qui lui en font connaître les beautés, et
+résolvent tous les doutes qu'il leur expose.
+
+[Note 16: Pelli. _Memorie per la vita di Dante Alighieri_. §. XVII.]
+
+[Note 17: C'est au sixième livre de ce roman, depuis le ch. 160
+jusqu'au chap. 188.]
+
+Entre ce plan et celui du Dante il y a certainement de grands rapports;
+mais la question est de savoir si ce roman existait, tel qu'il est, au
+temps de notre poëte. Fontanini[18] et d'autres auteurs[19] sont de
+cette opinion, et attribuent ce très-ancien roman à un certain André de
+Florence. Le savant Bottarie pense[20], au contraire, que le roman de
+Guérin est d'origine française, qu'il fut ensuite traduit par cet André
+en italien; que Dante peut avoir pris dans l'original un premier aperçu
+de son plan, mais que les rapports plus particuliers qui s'y trouvent
+furent transportés de son poëme dans la traduction du roman. Un fait
+vient à l'appui de cette conjecture. Le Purgatoire de saint Patrice,
+fameux dans l'histoire des superstitions modernes, l'est aussi dans
+notre ancienne littérature. Marie de France, qui vivait au commencement
+du treizième siècle, la première qui ait écrit des fables dans notre
+langue, écrivit aussi le conte dévot de ce Purgatoire[21]; elle dit
+l'avoir tiré d'un livre plus ancien qu'elle[22], et ce livre était
+vraisemblablement le roman français de Guérin. Or, dans ce conte de
+Marie de France, un chevalier qui descend au fond du Puits de saint
+Patrice, voit en effet le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis, mais dans
+la description de l'Enfer, il n'est point question de cercles, et dans
+le reste il n'y a aucune des particularités qui semblent rapprocher l'un
+de l'autre le poëme du Dante et cet épisode du roman de Guérin. Il est
+donc assez probable que ce fut le traducteur italien qui, publiant sa
+traduction dans le moment où la _Divina Commedia_ occupait le plus
+l'attention publique, en emprunta les détails qu'il crut propres à
+enrichir cette partie des aventures du héros[23].
+
+[Note 18: _Eloq. ital._, l. I, c. XXVI.]
+
+[Note 19: Michel _Poccianti, Catalogo de' scrittori fiorentini_,
+etc.]
+
+[Note 20: Dans une lettre écrite sous le nom d'un académicien de la
+Crusca, imprimée à Rome dans les _Simbole Goriane_, tom. VII.]
+
+[Note 21: Voy. Contes et Fabliaux, etc., t. IV, p. 71. Il se trouve
+parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N. n°. 5, fonds de
+l'Église de Paris, in-4°., f°. 241.]
+
+[Note 22: Contes et Fabliaux, etc., _ub. sup._, p. 76.]
+
+[Note 23: Ce roman est connu en italien sous le nom de _Guerino il
+Meschina_, mais le titre entier de la première édition, qui est de 1473,
+in-fol. (Padoue. _Bartholomeo Valdezochio_), et celui de la seconde,
+faite à Venise en 1477, aussi in-fol., sont beaucoup plus étendus.
+Debure les rapporte dans leur entier. Bibl. instr. Belles-lettres, t.
+II, no. 3823 et 24. Ces deux belles éditions sont à la Bibliothèque
+Impériale. Le roman de _Guerino_, quoique d'origine française, a été
+traduit de l'italien en français, par Jean de Cachermois, et imprimé à
+Lyon en 1530, in-fol. got., sous le titre de Guérin-Mesquin, traduction
+fausse et ridicule de _Meschino_, qui en italien ne désigne que les
+malheurs qu'éprouve le héros, l'un des descendants de Charlemagne.
+Guérin-Mesquin, abrégé et réimprimé plusieurs fois, fait partie de ce
+que nous appelons la Bibliothèque bleue: _et habent sua fata libelli_.]
+
+Le résultat de ces recherches, où je ne veux pas m'enfoncer davantage,
+où peut-être même je dois craindre de m'être trop arrêté, intéresse au
+fond beaucoup plus notre curiosité, que la gloire du Dante. S'il connut
+la fable de saint Patrice, il en fit le même usage qu'Homère avait fait
+des fables égyptiennes et grecques; il l'agrandit et la revêtit des
+couleurs de la poésie: il en revêtit de même les idées de son maître
+_Brunetto Latini_, si en effet il les emprunta de lui, et si la nature
+même de son sujet ne lui en dicta pas de semblables. Ce sont ces
+couleurs créatrices qui font vivre les fictions, et qui les gravent dans
+la mémoire des hommes. C'est la nature qui les donne; elles
+n'appartiennent qu'au génie; et si, pour apprendre à les employer, il a
+besoin de leçons et d'exemples, c'est d'Homère, et surtout de Virgile,
+et non d'aucun de ces obscurs romanciers, que Dante en apprit l'emploi.
+Les poëmes d'Homère n'étaient point encore traduits en latin; mais, quoi
+qu'en ait pu dire Mafféi[24], il paraît certain que notre poëte savait
+assez le grec pour pouvoir lire ces poëmes dans la langue originale. Les
+mots grecs dont il se sert souvent[25], et l'éloge même qu'il fait
+d'Homère dans son quatrième chant, le prouvent assez. Quant à Virgile,
+c'était, comme je l'ai déjà dit, son maître et l'objet continuel de son
+étude. Nous l'allons voir évidemment dès le commencement de son ouvrage,
+et nous verrons dans l'ouvrage entier comment il profita de ses leçons.
+
+[Note 24: Dans son _Examen_ du livre de Fontanini, _dell' Eloq.
+ital._]
+
+
+
+
+SECTION DEUXIÈME.
+
+_L'Enfer_.
+
+
+Les commentateurs ont prodigieusement raffiné sur le génie allégorique
+du Dante; ils ont voulu voir partout des allégories, et le plus souvent
+il les ont moins vues que rêvées; mais il y a pourtant beaucoup
+d'endroits de son poëme qui ne peuvent s'entendre autrement. Le
+commencement est de ce nombre[26]. Au milieu du chemin de cette vie
+humaine, le poëte se trouve égaré dans une forêt obscure et sauvage. Il
+ne peut dire comment il y était entré, tant il était alors accablé de
+sommeil. Il arrive au pied d'une colline, lève les yeux, et voit poindre
+sur son sommet les premiers rayons du soleil. Ce spectacle calme un peu
+sa frayeur; il se retourne pour voir l'espace horrible qu'il avait
+franchi, comme un voyageur hors d'haleine, descendu sur le rivage,
+tourne ses regards vers la mer où il a couru tant de dangers[27].
+
+[Note 25: _Perizoma_, inf. c. XXX, v. 61. _Entomata_ pour _insetti_,
+Purg., c. X, v. 128. _Geomanti_, Purg. c. XIX, v. 4. _Eunoè_, pour
+_buona mente_, IV. c. XXVIII, v. 131, etc., etc.]
+
+[Note 26: C. I.]
+
+[Note 27:
+
+ _E come quei che con lena affannata
+ Uscito fuor del pelago alla riva,
+ Si volge all'acqua perigliosa, e guata._]
+
+Après quelques moments de repos, il commence à gravir la colline: une
+panthère à peau tigrée vient lui barrer le chemin. Un lion paraît
+ensuite, et accourt vers lui la tête haute, comme prêt à le dévorer. Une
+louve maigre et affamée se joint à eux, et lui cause tant d'effroi qu'il
+perd l'espérance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le
+soleil couchant, et redescendait malgré lui, lorsqu'une figure d'homme
+se présente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence.
+Dante l'interroge; c'est Virgile. Dès qu'il s'est fait connaître: «Es-tu
+donc, s'écrie le poëte, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile,
+cette source qui répand un si vaste fleuve d'éloquence? Ô toi!
+l'honneur et le flambeau des autres poëtes, puisse la longue étude et
+l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprès de
+toi! Tu es mon maître et mon modèle, c'est à toi seul que je dois ce
+beau style qui m'a fait tant d'honneur». Je ne puis me résoudre à
+altérer, par des périphrases, cette simplicité naïve. C'est ce que nos
+traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligés de donner de l'esprit
+à de si beaux vers:
+
+ _Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte,
+ Che spande di parlar si largo fiume?
+ Risposi lui con vergognosa fronte.
+
+ O degli altri poeti onore e lume,
+ Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore
+ Che m'han fatto cerrar lo tuo volume.
+
+ Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore:
+ Tu se' solo colui, da cu'io tolsi
+ Lo bello stile, che m' ha fatto onore_.
+
+Oui certes, voilà un beau style, et le plus beau qu'ait employé aucun
+poëte, depuis que Virgile lui-même avait cessé de se faire entendre.
+
+Le maître avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est
+impossible de parvenir au haut de la colline malgré le monstre qui lui a
+causé tant de frayeur, monstre si dévorant et si terrible, que rien ne
+le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sûre, quoique
+dangereuse et pénible. Il lui fera voir le séjour des supplices
+éternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'espérance. S'il
+veut s'élever ensuite jusqu'à la demeure des bienheureux, c'est un
+autre que lui qui sera son guide. Dante consent à se laisser conduire,
+et Virgile marche devant lui. De quelque manière qu'on entende cette
+allégorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des
+explications trop raffinées, que d'y voir que le poëte, parvenu au
+milieu de sa carrière, après s'être égaré dans les sentiers de
+l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'élever jusqu'aux
+hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord à son
+dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite;
+l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le
+sage, qui vient à son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de
+front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du
+vice, qu'on peut arriver immédiatement à la vertu; que pour y parvenir,
+il faut s'en rendre digne par la méditation des leçons de la sagesse.
+Or, en ce temps-là, ces leçons consistaient dans la contemplation des
+destinées de l'homme après sa mort, et dans la connaissance qu'on
+croyait pouvoir acquérir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est
+là sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien
+d'étrange, d'après l'esprit qui régnait dans ce siècle; mais ce qui
+surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil
+fonds un si grand nombre de beautés.
+
+Le jour déclinait, continue-t-il dans des vers dignes de Virgile[28],
+et l'air sombre délivrait de leurs travaux les animaux qui sont sur la
+terre; lui seul se préparait à soutenir la fatigue du chemin et les
+assauts de la pitié. Il invoque le secours des Muses et celui de sa
+mémoire qui doit lui retracer ces grands spectacles. Il soumet ensuite à
+Virgile quelques doutes et quelques craintes. Le poëte romain, pour
+réponse, lui apprend quelle est la cause qui l'a fait venir à sa
+rencontre. Il reposait dans une espèce de limbe, où Dante place ceux qui
+n'avaient pu connaître la vraie religion, lorsqu'une belle femme est
+descendue du ciel, et lui a dit avec une voix angélique: «Mon ami, et
+non celui de la Fortune[29], est arrêté dans une plaine déserte et dans
+un chemin pénible. Je crains qu'il ne s'égare: va le trouver et lui
+servir de guide. C'est Béatrix qui t'envoie, et qui retourne au séjour
+céleste.» Dans cette apparition de Béatrix, et dans cette mission dont
+elle charge Virgile, on entend généralement la Théologie, ou la
+connaissance des choses divines; et il est certain que la suite de ce
+dialogue le fait assez voir; mais c'est sous la figure de cette Béatrix
+qui lui avait été, qui lui était toujours si chère, qu'il représente la
+science alors regardée comme la première, et presque comme une science
+surnaturelle. Quelle femme a jamais reçu après sa mort un plus noble
+hommage? et quelle preuve plus forte pourrait-on avoir de l'élévation et
+de la pureté des sentiments qui avaient uni l'une à l'autre, pendant
+quinze années, deux âmes si dignes de s'aimer? C'est un exemple,
+peut-être unique, du parti qu'on pourrait tirer en poésie de la
+combinaison d'un personnage allégorique avec un être réel. L'effet
+mélancolique et attachant qu'il produit ici aurait dû engager à
+l'imiter, s'il n'y avait pas quelque chose d'inimitable dans ce qu'une
+sensibilité profonde peut seule dicter au génie.
+
+[Note 28:
+
+ _Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno
+ Toglieva gli animai che sono'n terra
+ Dalle fatiche loro; ed io sol'uno.
+
+ M'apparechiava a sostener la guerra
+ Si del cammino e sì della pietate,
+ Che ritrarra la mente che non erra_.
+ (C. II.)]
+
+[Note 29:
+
+ _L'amico mio, e non della ventura,
+ Nella diserta piaggia è impedito_, etc.]
+
+Les explications qu'il reçoit de Virgile rendent au poëte tout son
+courage; ce qu'il exprime par cette comparaison charmante: «Tel[30] que
+de tendres fleurs courbées et fermées par le froid de la nuit, quand le
+soleil revient les éclairer, se rouvrent et se relèvent sur leur tige,
+je sentis renaître en moi ma force abattue». Il ne craint plus ni les
+dangers ni la fatigue; son guide marche, il le suit. Tout à coup et sans
+préparation, ces mots célèbres et terribles frappent le lecteur[31]:
+
+ PER ME SI VA NELLA CITTA DOLENTE:
+ PER ME SI VA NELL' ETERNO DOLORE:
+ PER ME SI VA TRA LA PERDUTA GENTE,
+
+ _Giustizia mosse'l mia alto fattore:
+ Fece mi la divina potestate,
+ La somma sapienza, e'l primo amore._
+
+ _Dinanzi a me non fur cose create
+ Se non eterne, ed io eterno dura_:
+ LASCIATE OGNI SPERANZA, VOI CH'ENTRATE.
+
+[Note 30:
+
+ _Quale i fioretti dal notturno gelo
+ Chinati e chiusi, poiche'l sol gl'imbianca,
+ Si drizzan tutti aperti in loro stelo,
+ Tal mi fec' io di mia virtute stanca_.]
+
+[Note 31: C. III.]
+
+Il est à peine besoin de les traduire, tant l'harmonie même des vers est
+expressive, tant leur beauté mille fois citée les a rendus en quelque
+sorte communs à toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose,
+c'est que Dante, trop souvent théologien, lors même qu'il est grand
+poëte, ait cru devoir exprimer en détail l'opération des trois personnes
+de la Trinité dans la création des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier
+avec l'idée de la _divine Puissance_ et de la _suprême Sagesse_, telles
+du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans
+sa pensée; mais on ne peut sans répugnance, y voir coopérer
+explicitement le _premier Amour_. Si l'on en excepte ce seul trait,
+quelle sublime inscription! quelle éloquente prosopopée que celle de
+cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce, pour ainsi
+dire, ces sombres et menaçantes paroles:
+
+«C'est par moi que l'on va dans la cité des pleurs; c'est par moi que
+l'on va aux douleurs éternelles; c'est par moi que l'on va parmi la race
+proscrite. La Justice inspira le Très-Haut dont je suis l'ouvrage.....
+Rien avant moi ne fut créé, sinon les choses éternelles; et moi, je dure
+éternellement. Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ici»!
+L'intérieur répond à cette redoutable annonce: «Là, des soupirs, des
+pleurs, de hauts gémissements, retentissent sous un ciel qu'aucun astre
+n'éclaire. Des idiomes divers[32], d'horribles langages, des paroles de
+douleur, des accents de colère, des voix aiguës et des voix rauques, et
+le choc des mains qui les accompagne, font un bruit qui retentit sans
+cesse dans cet air éternellement sombre, comme le sable, quand un noir
+tourbillon l'agite».
+
+[Note 32:
+
+ _Diverse lingue, orribili favelle,
+ Parole di dolore, accenti d'ira,
+ Voci alte e fioche, e suon di man con elle
+ Facevan un tumulto, il qual s'aggira
+ Sempre'n quell' aria senza tempo tinta,
+ Come la rena, quando'l turbo spira_.]
+
+Ce séjour affreux n'est pourtant encore que celui de ces hommes
+indifférents qui ont vécu sans honte et sans gloire. Dante les place
+avec les anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu; qui furent
+chassés du ciel, mais que les profondeurs de l'Enfer ne voulurent pas
+recevoir. On a beaucoup disserté sur cette troisième espèce d'anges
+qu'il semble créer ici de sa propre autorité. Mais ne peut-on pas dire
+qu'habitué aux agitations d'une république où les partis se heurtaient
+et se combattaient sans cesse, il a voulu désigner et couvrir du mépris
+qu'ils méritent, ces hommes qui, lorsqu'il s'agit des intérêts de la
+patrie, gardent une neutralité coupable, exempts des sacrifices qu'elle
+impose, des services qu'elle réclame, des périls auxquels elle a le
+droit de vouloir qu'on s'expose pour elle, et toujours prêts, quoi qu'il
+arrive, à se ranger du parti du vainqueur? Si ce n'a pas été l'intention
+du poëte, du moins semble-t-il aller au-devant des applications, surtout
+quand il se fait dire par Virgile: «Le monde ne conserve d'eux aucun
+souvenir; la miséricorde et la justice les dédaignent également: cessons
+de parler d'eux; regarde, et suis ton chemin[33]». Ces misérables, qui
+ne vécurent jamais[34], sont forcés de se précipiter en foule après une
+enseigne qui court rapidement devant eux: ils sont nus et piqués sans
+cesse par des guêpes et par des taons. Le sang coule sur leur visage, se
+confond avec leurs larmes, et tombe jusqu'à leurs pieds, où des vers
+dégoûtants s'en nourrissent.
+
+[Note 33:
+
+ _Fama di loro il mondo esser non lassa.
+ Misericordia et giustizia gli sdegna:
+ Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa_.]
+
+[Note 34:
+
+ _Questi sciaurati, che mai non fur vivi_.]
+
+Les deux voyageurs s'avancent jusqu'au fleuve de l'Achéron, car Dante ne
+fait nulle difficulté de mêler ainsi l'ancien Enfer et le nouveau.
+Caron, pour plus de ressemblance, y passe les âmes dans sa barque. C'est
+un démon sous la figure d'un vieillard à barbe grise, mais qui a les
+yeux entourés d'un cercle de flammes, et ardents comme la braise.
+«Malheur à vous, âmes coupables, s'écrie-t-il en approchant du bord;
+n'espérez jamais voir le ciel: je viens pour vous mener à l'autre rive,
+dans les ténèbres éternelles, dans l'ardeur des feux et dans la
+glace[35]». Il s'indigne de voir se présenter à lui une âme vivante, et
+veut la repousser. «Caron, lui dit Virgile avec un ton d'autorité, ne te
+mets pas en courroux; on le veut ainsi la ou l'on peut tout ce qu'on
+veut; ne demande rien de plus[36]». Caron se tait; mais les âmes qui
+bordent le fleuve, nues et accablées de fatigue, changent de couleur à
+ses menaces, grincent des dents, blasphèment Dieu, leurs parents,
+l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur génération et de leur
+naissance. Caron les prend chacune à leur tour, et frappe de sa rame
+celles qui sont trop lentes. «Comme on voit en automne les feuilles se
+détacher l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à
+la terre toutes leurs dépouilles, ainsi la malheureuse race d'Adam se
+jette du rivage dans la barque, aux ordres du nocher, comme un oiseau au
+signal de l'oiseleur[37]». On reconnaît encore dans cette belle
+comparaison l'élève et l'imitateur de Virgile.
+
+[Note 35:
+
+ _Ed ecco verso noi venir, per nave,
+ Un vecchio bianco, per antico pelo,
+ Griduado: Guai a voi, anime prave:
+
+ Non isperate mai veder lo cielo:
+ I'vegno per menarvi all'altra riva
+ Nelle tenebre eterne, in caldo e'n grelo_.]
+
+[Note 36:
+
+ _Caron, non ti crucciare:
+ Vuolsi così colà, dove si puote
+ Cio che si vuole; e più non dimandare_.]
+
+[Note 37:
+
+ _Come d'autunno si levan le foglie,
+ L'una appresso dell'altra, in fin che'l ramo
+ Rende alla terra tutte le sue spoglie;
+ Similemente il mal seme d'Adamo
+ Gittan si di quel lito ad una ad una
+ Per cenni, com' augele suo richiamo_.]
+
+Tandis que Dante interroge son maître et qu'il écoute ses réponses, la
+sombre campagne s'ébranle: cette terre baignée de larmes exhale un vent
+impétueux qui lance des éclairs d'une lumière sanglante[38]. Le poëte
+perd tout sentiment; il tombe comme un homme accablé de sommeil. Un
+tonnerre éclatant le réveille[39]; il se trouve de l'autre côté du
+fleuve, et sur le bord de l'abîme de douleurs, où retentit le bruit d'un
+nombre infini de supplices. Dans cette cavité obscure et profonde, l'oeil
+a beau se fixer vers le fond, il n'y distingue rien; c'est le gouffre
+immense des Enfers où les deux poëtes vont descendre de cercle en
+cercle. Dans le premier qui fait le tour entier de l'abîme, il n'y a
+point de cris ni de larmes, mais seulement des soupirs dont l'air
+éternel retentit. Ce sont les limbes, où une foule innombrable
+d'enfants, d'hommes et de femmes, souffre une douleur sans martyre[40].
+Leur seul crime est d'avoir ignoré une religion qu'ils ne pouvaient
+connaître. Virgile, qui explique au Dante leur destinée, ajoute qu'il
+est lui-même de ce nombre; que, pour cette seule faute, ils sont perdus
+à jamais; mais que leur seul supplice est un désir sans espérance[41].
+
+[Note 38:
+
+ _La terra lagrimosa diede vento,
+ Che baleno una luce vermiglia_.]
+
+[Note 39:
+
+ _Ruppe mi l'alto sonno nella testa
+ Un greve tuono, si ch' i' mi riscossi_, etc.
+ (C. IV.)]
+
+[Note 40:
+
+ _E ciò avvenia di duol senza martiri,
+ Ch' avean le turbe, ch' eran molte e grandi,
+ D'infanti, e di femmine e di viri_.]
+
+[Note 41:
+
+ _Per tai difetti, e non per altro rio,
+ Semo perduti, e sol di tanto offesi
+ Che senza speme vivemo in disio._]
+
+Cependant un feu brillant vient éclairer ce ténébreux hémisphère. Quatre
+ombres s'avancent, et tout ce qui les entoure paraît leur rendre
+hommage. Une voix fait entendre ces mots: «Honorez ce poëte sublime; son
+ombre qui nous avait quittés revient à nous[42]». Dante voit marcher
+vers lui ces quatre grandes ombres, dont l'aspect n'annonce ni la
+tristesse ni la joie. «Regarde, lui dit Virgile, celui qui tient en main
+une épée, et qui devance les trois autres, comme leur maître: c'est
+Homère, poëte souverain; les autres sont Horace, Ovide, et Lucain. J'ai
+de commun avec eux ce nom que la voix a fait entendre; et ils me rendent
+les honneurs qui me sont dus. Ainsi, continue Dante, je vis se réunir la
+noble école de ce maître des chants sublimes, qui vole, tel qu'un aigle,
+au-dessus de tous les autres[43]». Quand ils se furent entretenus
+quelque temps, ils se tournèrent vers moi et me saluèrent: mon maître
+sourit; alors ils me traitèrent plus honorablement encore; ils
+m'admirent enfin dans leur troupe, et je me trouvai le sixième, parmi de
+si grands génies[44].
+
+[Note 42:
+
+ _In tanto voce fu per me udita:
+ Onorate l'altissimo poeta;
+ L'ombra sua torna ch'era dipartíta._]
+
+[Note 43:
+
+ _Così vidi adunar la bella scuola
+ Di quel signor dell'actissimo canto,
+ Che sovra gli altri, com'aquila vola._]
+
+[Note 44: _Si ch'io fui sesto tra cotanto senno._]
+
+Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignité simple, qui
+frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne
+pardonnent pas au génie de se sentir lui-même et de se mettre à sa
+place, comme l'ont fait presque tous les grands poëtes, y trouveront
+peut-être trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilége,
+et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie, on ne risque jamais de le
+voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonnée
+d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins
+à l'égard de l'un de ces anciens poëtes, est peut-être ici plus sévère
+que la justice.
+
+Les six poëtes, en poursuivant leurs entretiens, arrivent au pied d'un
+château environné de sept murailles et défendu tout alentour par un
+fleuve; ils le passent à pied sec, et pénètrent par sept portes dans une
+vaste prairie. Quel que soit le sens allégorique de ces sept murs et de
+ce fleuve, car les commentateurs sont partagés à cet égard, les uns y
+voyant les sept arts, les autres, quatre vertus morales et trois
+spéculatives, et d'autres encore autre chose; c'est dans cette enceinte
+que Dante place une espèce d'Elysée. Les âmes dont il le remplît ont le
+regard lent et grave, leur maintien est imposant, et, selon l'expression
+du poëte, plein d'une grande autorité: elles parlent rarement et avec de
+douces voix[45]. On ne peut mieux peindre le calme inaltérable et la
+dignité de la sagesse.
+
+Des héroïnes et d'antiques héros sont mêlés avec les sages. On y voit
+Électre, non la soeur d'Oreste, mais la mère de Dardanus; Hector, Énée,
+Camille, Pentésilée, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui
+chassa les Tarquins, et César, à qui le poëte donne les yeux d'un oiseau
+de proie, _Con gli occhi grifagni_; Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, et
+le grand Saladin, seul à part; trait d'indépendance remarquable, d'avoir
+osé placer dans l'Élysée ce terrible ennemi des Chrétiens! Dante lève un
+peu plus les yeux, et il voit le maître de toute science, Aristote, _il
+maestro di color che sanno_, assis au milieu de sa famille
+philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont
+placés le plus près de lui; ensuite Démocrite, Diogène, Anaxagore,
+Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon et plusieurs autres, tant grecs que
+latins, jusqu'à l'arabe Averroès. Virgile et Dante se séparent ensuite
+des quatre autres poëtes; ils passent de ce séjour paisible dans un
+lieu bruyant, plein de trouble, et privé de la clarté du jour.
+
+[Note 45:
+
+ _Genti v'eran ion occh tardi e graoi,
+ Di grande autorita ne lor semb anti:
+ Parlavan rado con voci soavi_.]
+
+C'est là, c'est au second cercle de l'abîme[46], que commence proprement
+l'Enfer. Minos est assis à l'entrée, avec un aspect horrible et des
+grincements de dents. C'est un juge de l'ancien Enfer, mais c'est un
+démon de l'Enfer moderne. Sa longue queue lui sert pour marquer les
+degrés de sévérité de ses sentences. Selon les crimes commis par les
+âmes qui paraissent devant lui, il fait autour de son corps plus ou
+moins de tours avec sa queue, et l'âme descend dans le cercle indiqué
+par le nombre des tours[47]. Au-delà de son tribunal, on entend des voix
+plaintives, des gémissements et des pleurs. L'air, privé de toute
+lumière, mugit comme une mer orageuse, battue par des vents
+contraires[48]. L'ouragan infernal qui ne s'apaise jamais, emporte avec
+lui les âmes, les tourmente, et les fait tourner sans cesse dans ses
+tourbillons. Quand elles arrivent au bord du précipice, alors se font
+entendre les cris, les lamentations et les blasphèmes. Ce sont les âmes
+des voluptueux qui ont soumis la raison à leurs désirs. Le poëte compare
+leurs essaims nombreux aux troupes d'étourneaux qui s'envolent à
+l'arrivée de la froide saison, et à celles des grues, qui tracent dans
+l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs[49].
+
+[Note 46: C. V.]
+
+[Note 47:
+
+ _E quel conoscitor delle peccata
+ Vede qual luogo d'inferno è da essa_: (_anima_)
+ _Cignesi con la coda tante volte
+ Quantunque gradi vuol che giù sia messa._]
+
+[Note 48:
+
+ _Io venni in luogo d'ogni luce muto,
+ Che mugghia, come fa mar per tempesta,
+ Se da contrari venti è combattuto.
+ La bufera infernal che mai non resta;_
+
+ _Mena gli spirti con la sua rapina,
+ Voltando e percuotendo gli molesta._]
+
+[Note 49:
+
+ _E come gli stornei ne portan l'ali,
+ Nel freddo tempo, a schiera larga e piena;
+ Così quel fiato gli spiriti mali
+ Di quà, di là, di giù, di sù li mena.
+
+ E come i gru van contando lor lai,
+ Facendo in aer di se lunga riga,
+ Cosi vid' io venir, traendo guai,
+ Ombre portate dalla detta briga._]
+
+Les premières qui se présentent sont celles de Sémiramis, de Didon, de
+Cléopâtre, d'Hélène; puis les ombres d'Achille, de Pâris, et de Tristan.
+D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme à mesure que le vent
+les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus
+particulièrement les regards de notre poëte, et qui lui inspirent plus
+de pitié. Nous voici arrivés à ce touchant épisode de _Francesca da
+Rimini_, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer
+du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les
+Italiens comparent avec raison aux beautés les plus exquises de tous les
+poëmes anciens et modernes. Malgré sa grande réputation, il est assez
+mal connu en France. Ceux qui ont essayé de le traduire dans notre
+langue, ont fait disparaître son plus grand charme, qui est celui d'une
+tendresse et d'une simplicité naïves; peut-être ne serai-je pas plus
+heureux; mais je ne puis résister au désir de le tenter.
+
+L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait dû faire
+beaucoup de bruit; elle touchait de près la famille dans laquelle Dante
+avait trouvé son dernier asyle. _Guido da Polento_ avait une fille
+charmante nommée Françoise. Elle était tendrement aimée de Paul, son
+jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagèrent Guido à la
+marier avec _Lanciotto_, fils de _Malatesta_, seigneur de Rimini. Ce
+Lanciotto était contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa
+cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevés ce
+mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les
+sacrifia tous deux à sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en
+ce moment devant le poëte, et qu'il regarde avec autant de curiosité que
+de tristesse. Il poursuit en ces mots son récit:
+
+«Je dis à mon guide: ô Poëte[50], je voudrais parler à ces deux ombres
+qui vont ensemble et paraissent voler si légèrement au gré du vent. Tu
+verras, me répondit-il, quand elles seront plus près de nous. Prie-les
+alors au nom de cet amour qui les conduit; elles viendront à toi.
+Aussitôt que le vent les amena vers nous, j'élevai la voix: Ames
+infortunées, venez nous parler, si rien ne vous arrête.--Telles que deux
+colombes, excitées par le désir, les ailes étendues et immobiles,
+viennent en traversant les airs au doux nid où la même volonté les
+appelle, telles ces deux ombres sortirent de la troupe où est Didon, et
+vinrent à nous à travers cet air malfaisant; tant le son de ma voix
+avait eu d'expression et de force!--O mortel bienfaisant et sensible,
+qui viens nous visiter dans ces épaisses ténèbres, nous qui avons teint
+la terre de notre sang, si le roi de l'univers pouvait nous être
+favorable, nous le prierions pour toi, puisque tu as pitié de nos maux.
+Ce que tu désires d'entendre et de nous dire, nous le dirons et nous
+l'entendrons volontiers, tandis que le vent se tait, comme il le fait en
+ce moment. Le pays où je suis née[51] est situé près de la mer, à
+l'endroit où le Pô descend pour s'y reposer avec les fleuves qui le
+suivent. L'amour, qui dans un coeur bien né s'allume si rapidement,
+enflamma celui-ci pour la beauté qui me fut bientôt ravie par un coup
+que je ressens encore. L'amour, qui ne dispense jamais d'aimer qui nous
+aime, m'inspira un désir si fort de ce qui pouvait lui plaire, qu'ici
+même, comme tu vois, ce désir ne me quitte pas. L'amour nous conduisit
+ensemble à la mort: le fond des enfers attend celui qui nous ôta la
+vie.--C'est ainsi que nous parla cette ombre malheureuse. En l'écoutant,
+je courbai la tête, et je la tins si long-temps baissée, que le Poëte
+me dit enfin: Que penses tu? Je lui répondis: Hélas! combien de douces
+pensées, combien de désirs ont conduit ces infortunés à leur fin
+douloureuse! Puis, je me retournai vers eux, et leur dis: Françoise, tes
+souffrances m'arrachent des larmes de tristesse et de pitié. Mais
+dis-moi: dans le temps de vos doux soupirs, à quoi et comment l'amour
+vous permit-il de connaître des désirs qui ne se déclaraient point
+encore?--Elle me répondit: Il n'est point de plus grande douleur que de
+se rappeler des temps heureux quand on est dans l'infortune; et ton
+maître ne l'ignore pas; mais si tu as si grand désir de connaître la
+première origine de notre amour, je ferai comme les malheureux qui
+parlent en versant des pleurs. Un jour nous prenions plaisir à lire,
+dans l'histoire de Lancelot, comment il fut enchaîné par l'amour. Nous
+étions seuls et sans défiance. Plus d'une fois cette lecture fit que nos
+yeux se cherchèrent, et que nous changeâmes de couleur; mais il vint un
+moment qui acheva notre défaite. Quand nous lûmes qu'un tel amant avait
+cueilli sur un doux sourire le baiser long-temps désiré; celui-ci, que
+rien ne séparera plus de moi, colla sur mes lèvres sa bouche tremblante:
+le livre et son auteur furent nos messagers d'amour, et ce jour-là nous
+n'en lûmes pas davantage.--Tandis que l'une de ces ombres parlait ainsi,
+l'autre soupirait si amèrement que la pitié me saisit, je défaillis,
+comme si j'eusse été près de mourir, et je tombai comme tombe un corps
+sans vie[52]».
+
+[Note 50:
+
+ _I' cominciai: Poeta volentieri
+ Parlerei a que' duo che'nsieme vanno,
+ E pajon sì al vento esser leggieri.
+ Ed egli a me: vedrai quando saranno
+ Più presso a noi: e tu allor gli prega
+ Per quell'amor ch'ei mena; e quei verranno.
+ Si tosto come'l vento a noi gli piega,
+ Mossi la voce: O anime affanate,
+ Venite a noi parlar, s'altri nol niega.
+ Quali colombe dal disio chiamate
+ Con l'ali aperte e ferme al dolce nido
+ Volan per l'aer dal voler portate:
+ Cotale uscir della schiera ov'è Dido,
+ A noi venendo per l'aer maligno;
+ Si forte fu l'affetuoso grido_, etc.]
+
+[Note 51: Je ne sais si les Français, qui n'entendent pas l'Italien,
+pourront entrevoir dans ma traduction les beautés simples, touchantes,
+et le caractère vraiment antique de ce morceau; quand à ceux à qui la
+langue italienne est familière, et surtout aux Italiens mêmes, je sens
+autant qu'eux tout ce qu'un original si parfait perd dans une si faible
+copie, et c'est pour eux que, sacrifiant tout amour-propre, je vais
+mettre ici le texte même, depuis l'endroit où _Francesca_ commence le
+récit de ses malheurs.
+
+ _Siede la terra dove nata fui
+ Su la marina, dove'l Po discende
+ Per aver pace co' seguaci sui.
+ Amor, ch'a cor gentil ratto s'apprende,
+ Prese cosuti della bella persona
+ Che mi fu tolta, e'l modo ancor m'offende.
+ Amor, ch'a nullo amato amar perdona,
+ Mi prese del costui piacer sì forte
+ Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
+ Amor condusse noi ad una morte:
+ Caina attende chi vita ci spense.
+ Queste parole da lor ci fur porte_.
+
+ _Da ch'io intesi quell' anime offense,
+ Chinai'l viso, e tanto'l tenni basso,
+ Fin che'l Poeta mi disse: che pense?
+ Quando risposi, cominciai: o lasso,
+ Quanti dolci pensier, quanto disio,
+ Menà costoro al doloroso passo!
+ Poi mi rivolsi a loro, e parlai io,
+ E cominciai: Francesca, i tuoi martiri
+ A lagrimar mi fanno tristo e pio.
+ Ma dimmi: al tempo de' dolci sospiri,
+ A che, e come concedette amore
+ Che conosceste i dubbiosi desiri?
+ Ed ella a me: nessun maggior dolore
+ Che ricordarsi del tempo felice
+ Nella miseria; e ciò sa'l tuo dottore.
+ Ma se a conoscer la prima radice
+ Del nostro amor tu hai cotanto affetto_,
+ _Dirò, come colui che piange e dice.
+ Noi leggevamo un giorno per diletto
+ Di Lancilotto, come amor lo strinse;
+ Soli eravamo, e senza alcun sospetto.
+ Per più fiate gli occhi ci sospinse
+ Quella lettura, e scolorocci'l viso.
+ Ma solo un punto fu quel che ci vinse.
+ Quando leggemmo il disiato riso
+ Esser baciato da cotanto amante;
+ Questi, che mai da me non fia diviso,
+ La bocca mi bacciò tutto tremanie:
+ Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse:
+ Quel giorno più non vi leggemmo avante.
+ Mentre che l'uno spirto questo disse,
+ L'altro piangeva si che di pietade
+ Io venni meno come s'io morisse;
+ E caddi, come corpo morto cade_.]
+
+[Note 52: J'ai voulu, dans ces derniers mots, rendre par une mesure
+à peu près semblable l'harmonie tombante des derniers mots italiens.
+
+ Co_me cor_po mor_to ca_de.
+ Comme tombe un corps sans vie.
+
+Mais je n'ai pu trouver pour la dernière syllabe longue qu'une voyelle
+moins grave et moins sonore. Cette version offrait mille difficultés; il
+fallait conserver la répétition élégante et imitative du mot _tomber_ au
+dernier vers:
+
+ _E caddi, come corpo morto cade_;
+
+_Corpo morto_ n'a rien que de noble en italien: _un corps mort_ serait
+ridicule en français; enfin l'harmonie de la phrase était en quelque
+sorte sacrée, et c'était un devoir de la conserver. C'est à quoi n'ont
+songé ni Moutonnet, ni Rivarol, dans leurs traductions, qu'il est
+inutile de citer. Ce soin de l'harmonie imitative qui manque dans
+presque toutes les traductions de vers en prose, donnerait beaucoup de
+peine au traducteur, et il faut l'avouer, ne serait apprécié que par un
+petit nombre de lecteurs; mais c'est ce petit nombre qu'il faut toujours
+s'efforcer de satisfaire.]
+
+C'est peut-être la millième fois que j'ai relu dans l'original cet
+épisode justement célèbre, et l'impression qu'il me fait est toujours la
+même, et je comprends moins que jamais comment dans ce siècle, dans
+cette disposition d'esprit, dans un pareil sujet, au milieu de tous ces
+tableaux sombres et terribles, Dante put trouver pour celui-ci des
+couleurs si harmonieuses et si douces, comment il les créa, puisqu'elles
+n'existaient pas avant lui, et comment il sut les approprier à une
+langue rude encore et presque naissante. Ce ne fut ni dans la force ni
+dans l'élévation de son génie, ni dans l'étendue de son savoir qu'il
+trouva le secret de ces couleurs si neuves et si vraies, c'est dans son
+âme sensible et passionnée, c'est dans le souvenir de ses tendres
+émotions, de ses innocentes amours. Ce n'était point le philosophe
+profond, l'imperturbable théologien, ni même le poëte sublime qui
+pouvait peindre et inventer ainsi: c'était l'amant de Béatrix.
+
+Si l'on a d'abord peine à comprendre comment il a pu placer dans l'Enfer
+ce couple aimable, pour une si passagère et si pardonnable erreur, on
+voit ensuite qu'il a été comme au-devant de ce reproche, en mettant Paul
+et Françoise dans le cercle où les peines sont le moins cruelles, en ne
+les condamnant qu'a être agités par un vent impétueux, image allégorique
+du tumulte des passions, et surtout en ne les séparant pas l'un de
+l'autre. Ce sont des infortunés sans doute, mais ce ne sont pas des
+damnés, puisqu'ils sont et puisqu'ils seront toujours ensemble.
+
+Quand le poëte revient à lui[53], il se trouve entouré de nouveaux
+tourments, de quelque côté qu'il aille, qu'il se tourne ou qu'il
+regarde. Il est descendu au troisième cercle, où tombe une pluie
+éternelle, froide, accablante. Une forte grêle, une eau sale, mêlée de
+neige, est versée par torrents dans cet air ténébreux; la terre qui la
+reçoit exhale une vapeur infecte. Cerbère à la triple gueule aboie après
+les malheureux qui y sont plongés. Ce démon Cerbère[54], qu'il nomme
+aussi le grand Serpent, _il gran Vermo_, a les yeux ardents[55], la
+barbe immonde et noire, le ventre large et des griffes aiguës, dont il
+gratte, écorche et déchire les damnés. C'est ainsi que Dante habille à
+la moderne les monstres de l'ancien Enfer. La pluie fait jeter à ces
+malheureux des hurlements. Ils se retournent sans cesse d'un côté sur
+l'autre pour s'en garantir. Toutes ces ombres sont couchées dans la
+fange; ce sont celles des gourmands. Une seule se lève en voyant passer
+le poëte, et se fait connaître à lui. C'était un parasite, à qui les
+Florentins avaient donné le nom de _Ciacco_, qui dans leur dialecte
+signifie un porc, un pourceau, et c'est par lui que Dante se fait
+prédire ce qui doit arriver des partis qui agitaient la république, la
+ruine de celui des Guelfes, l'arrivée de Charles de Valois et ses
+suites. Ce chant est très-inférieur aux précédents. On est surpris que
+Dante voulant parler des événements de sa patrie ait choisi pour
+interlocuteur un homme sans nom, connu seulement par le sobriquet
+honteux qu'il devait à sa gourmandise, et qu'après un épisode
+enchanteur, il en ait imaginé un si dégoûtant et si commun. Enfin l'on
+n'aime pas à le voir donner des larmes au sort de ce vil _Ciacco_[56],
+lorsqu'il vient d'en donner de si touchantes aux souffrances de deux
+amants. On a souvent à lui pardonner ces inégalités choquantes, dont il
+faut moins accuser son génie que son siècle.
+
+[Note 53: C. VI.]
+
+[Note 54: _Dello demonio Cerbero_.]
+
+[Note 55:
+
+ _Gli occhi ha vermigli, e la barba unta e atra_,
+ _E'l ventre largo, e unghiate le mani:
+ Graffia gli spirti, gli scuoia ed isquabra_.]
+
+[Note 56:
+
+ _Ciacco, il tuo affanno
+ Mi pesa sì ch'a lagrimar m'invita_.]
+
+Nous avons vu Minos à l'entrée du second cercle, et le troisième gardé
+par Cerbère; Pluton en personne préside au quatrième[57]. Pluton, le
+grand ennemi, hurle d'une voix enrouée, et prononce des paroles
+étranges, où l'on ne distingue que le nom de _Satan_[58]. Dans ce
+cercle, les âmes lancées les unes contre les autres se poussent et se
+heurtent sans cesse comme, dans le gouffre de Caribde, une onde se
+brise contre une autre onde qu'elle rencontre. Elles jettent de grands
+cris; et quand leurs poitrines se sont choquées, elles se retournent en
+criant plus horriblement encore, et reviennent jusqu'à la moitié du
+cercle, où elles trouvent de nouveau des poitrines ennemies qui les
+repoussent. Ce sont les prodigues et les avares qui se tourmentent
+mutuellement ainsi. Ceux qui ont la tête tonsurée attirent l'attention
+du poëte; il demande à son guide si ce sont tous des gens d'église. Ce
+sont, répond Virgile, des prêtres, des cardinaux et des papes, qui ont
+poussé l'avarice au dernier excès. Dante voudrait en reconnaître
+quelques uns; mais, lui dit son maître, le vice honteux dont ils se sont
+souillés les rend méconnaissables et inaccessibles à toute recherche. Il
+prend de-là occasion de couvrir d'un juste mépris les biens et les
+faveurs de la fortune, dont le commun des hommes tire tant d'orgueil.
+Tout l'or, dit-il, qui est sous le globe de la lune, ou qui appartint
+jadis à ces âmes fatiguées, ne pourrait procurer à l'une d'entre elles
+un seul instant de repos[59]. Dante demande ce que c'est donc que cette
+fortune qui dispose de tous les biens, et Virgile lui fait cette belle
+réponse; «Ô créatures insensées! dans quelle ignorance vous
+croupissez[60]! Celui dont la science est au-dessus de tout, créa les
+cieux; il leur donna des guides qui les conduisent, qui en font briller
+chaque partie vers la partie qu'elle doit éclairer, et distribuent
+également la lumière; de même il donna aux splendeurs mondaines une
+conductrice générale qui y préside, qui change quand le temps en est
+venu ces biens fragiles, et les fait passer de peuple en peuple et d'une
+race à une autre race, sans que la sagesse humaine y puisse mettre
+obstacle. Les uns commandent, les autres languissent au gré de ses
+jugements, qui sont cachés comme le serpent sous l'herbe. Tout votre
+savoir lui résiste en vain; elle pourvoit, juge, conserve son empire
+comme les autres intelligences. Ses permutations n'ont point de trêve;
+la nécessité la force à un mouvement rapide; tant arrivent souvent des
+vicissitudes nouvelles. C'est elle que blâment et que maudissent ceux
+mêmes qui lui devraient des remercîments et des éloges; mais elle a su
+se rendre heureuse, et ne les entend pas. Avec une joie égale à celle
+des autres créatures supérieures, elle fait comme elles tourner sa
+sphère, et jouit de sa félicité».
+
+[Note 57: C. VII.]
+
+[Note 58:
+
+ _Pape Satan, pape Satan aleppe,
+ Comincià Pluto, con la voce chioccia_.
+
+Les commentateurs sont curieux à voir s'évertuer sur ce début de chant.
+Boccace y a vu le premier la surprise et la douleur. Selon lui, _Pape_
+vient du latin _papoe_, et c'est de ce mot que s'est formé le nom de Pape
+donné au souverain Pontife, dont l'autorité, dit-il, est si grande,
+qu'elle fait naître la surprise et l'admiration dans tous les esprits.
+_Pape Satan_ est répété deux fois pour marquer mieux cette surprise.
+_Aleppe_ vient d'_aleph_, première lettre de l'alphabet des Hébreux.
+Chez eux _aleppe_, comme _ah_ chez les Latins, est un adverbe qui
+exprime la douleur. Pluton, qui est le démon de l'avarice, s'écrie donc
+en voyant des hommes vivants; il invoque Satan, chef de tous les démons,
+et par cette interjection douloureuse, il l'appelle à son secours.
+Landino l'explique de même, sans oublier l'étymologie du nom du Pape,
+ainsi appelé, dit-il, comme chose très-admirable parmi les Chrétiens. A
+cela près, Velutello, Daniello, et dans un temps plus rapproché Venturi,
+donnent la même explication. Le P. Lombardi est de leur avis sur
+l'interjection _pape_, mais non pas sur le sens qu'ils donnent au mot
+_aleppe_, ni sur l'appel qu'ils supposent que Pluton fait à Satan.
+_Aleppe_ est en effet, selon lui, l'_aleph_ des Hébreux ajusté à
+l'italienne, comme on dît _Giuseppe_ pour _Joseph_; mais il ne connaît
+aucun maître de langue hébraïque qui attribue à l'_aleph_ cette
+signification plaintive. _Aleph_ signifie, entr'autres choses, chef,
+prince, etc., et c'est dans ce sens qu'il doit être pris ici. _Satan_,
+qui en hébreu veut dire adversaire, ennemi, et _Pluton_, démon des
+richesses, le plus dangereux ennemi de l'homme, et qui préside au cercle
+où sont punis les prodigues et les avares, ne sont qu'un seul et même
+personnage. Pluton s'apostrophe lui-même: ô Satan, dit-il, ô Satan, chef
+des Enfers! comme s'il voulait continuer: a-t-on pour toi si peu de
+respect que de pénétrer vivant dans ton empire? Du reste, Lombardi pense
+que le poëte a employé ce mélange d'idiomes divers, afin de rendre plus
+horrible le langage de Pluton. Malheureusement, il ajoute à cette
+conjecture sage celle-ci, qui le paraît un peu moins: «Ou peut-être
+est-ce pour nous montrer Pluton savant dans toutes les langues».
+Benvenuto Cellini, artiste célèbre et esprit bizarre du seizième siècle,
+donne, dans les mémoires de sa vie, une explication plus plaisante. Il
+prétend que le Dante avait pris au châtelet de Paris, ce qu'il met ici
+dans la bouche de Pluton. L'huissier, pour faire faire silence; criait:
+_Paix! paix! Satan, allez! paix_. Benvenuto étant à Paris, s'était
+attiré un procès par l'extravagance de ses manières, et ayant été obligé
+de comparaître au Châtelet, il y entendit l'huissier crier plusieurs
+fois: _Paix! paix! Satan, allez! paix_. Il est vrai que c'était au temps
+de François Ier., mais cet original de Cellini assure que cela était
+ainsi dès le siècle du Dante, et donne très-sérieusement cette origine
+aux paroles énigmatiques de Pluton.]
+
+[Note 59:
+
+ _Che tutto l'oro ch'è sotto la luna
+ O che già fu di quest'anime stanche
+ Non poterebbe farne posar una_.]
+
+[Note 60:
+
+ _O creature sciocche
+ Quanta ignoranza è quella che v'offende_!
+
+ _Colui lo cui saver tutto trascende
+ Fece li cieli; e diè lor chi conduce,
+ Si ch'ogni parte ad ogni parte splende,
+ Distribuendo ugualmente la luce:
+ Similemente agli splendor mondani
+ Ordinò general ministra e duce,
+ Che permutasse a tempo li ben vani
+ Di gente in gente e d'uno in altro sangue,
+ Oltre la difension de'senni umani;
+ Perch'una gente impera, e l'altra langue,
+ Seguendo lo giudicio di costei
+ Ched'è occulto, com' in erba l'angue.
+ Vostvo saver non ha contrasto a lei:
+ Ella provvede, giudica e persegue
+ Suo regno, come il loro gli altri dei.
+ Le sue permutazion non hanno triegue;
+ Necessità la fa esser velore,
+ Si spesso vien chi vicenda consegue.
+ Quest'è colei ch'è tanto posta in croce
+ Pur da color che le dovrian dar lode,
+ Dandole biasmo a torto e mala voce.
+ Ma ella s'è beata e ciò non ode:
+ Con l'altre prime creature lieta
+ Volve sua spera, e beata si gode_.]
+
+On ne trouve dans aucun poëte un plus beau portrait de la fortune,
+peut-être pas même dans cette belle ode d'Horace (_ô Diva gratum quoe
+regis Antium_), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le même sujet,
+dans la poésie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne
+philosophie, adoptée par le christianisme, de cette idée d'une
+intelligence secondaire chargée de présider à chacune des sphères
+célestes; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la
+Fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la
+sphère des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont
+rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu
+les difficultés et goûté les beautés sévères de ce poëte inégal et
+sublime.
+
+Les deux voyageurs traversent dans sa largeur ce quatrième cercle. Ils
+trouvent sur l'autre bord une source bouillonnante, dont l'eau trouble
+et noirâtre descend dans le cercle inférieur, et y forme le marais du
+Styx. Des ombres nues et furieuses sont plongées dans la fange de ce
+marais; elles se frappent non seulement des mains, mais de la tête, de
+la poitrine, des pieds, et se déchirent par morceaux avec les dents[61].
+Ce sont les ombres des hommes qui ont été sujets à la colère. Il y en a
+qui sont plus enfoncées encore, et qui font bouillonner la fange en
+voulant exhaler, du fond où elles sont plongées, des plaintes qu'on ne
+peut entendre. Dante et Virgile descendent au cinquième cercle, en
+suivant le cours du ruisseau. A l'entrée de ce cercle, et sur le bord du
+Styx, ils trouvent une tour, au haut de laquelle brillent deux
+flammes[62]. Une troisième répond à ce signal. Aussitôt ils voient à
+travers la fumée qui couvre le marais, venir à eux une barque conduite
+par Phlégias, chargé de faire passer le Styx aux âmes qui se présentent.
+Ils entrent dans la barque. Quand ils sont au milieu du marais, couvert
+de ces âmes qui se frappent et se déchirent, une d'elles se lève, saisit
+le bord de la barque, et veut y entrer. Dante et Virgile la repoussent.
+Virgile félicite son élève de la colère qu'il vient de montrer; il
+l'embrasse, et bénit celle qui l'a porté dans ses flancs. Cet homme, lui
+dit-il, fut rempli d'orgueil, et n'a laissé la mémoire d'aucun acte de
+bonté; aussi son ombre est-elle toujours en fureur. Combien n'y a-t-il
+pas là haut de grands rois qui seront ici plongés comme des porcs dans
+la fange[63]! Dante voudrait voir cette ombre replongée dans le limon
+bourbeux; ce désir est satisfait. Tous les autres damnés se réunissent
+contre ce misérable; tous crient à Philippe _Argenti_; et cet esprit
+bizarre se mord de ses propres dents.
+
+[Note 61:
+
+ _Vidi genti fangose in quel pantano,
+ Ignude tutte e con sembiante offeso.
+ Questi si percotean, non pur con mano,
+ Ma con la testa, e col petto, e co' piedi,
+ Troncandosi co' denti a brano a brano_.]
+
+[Note 62: C. VIII.]
+
+[Note 63:
+
+ _Quanti si tengon or lassù gran regi
+ Che quì staranno come porci in brago,
+ Di se lasciando orribili dispregi_!]
+
+_Argenti_ avait été un Florentin riche, puissant, d'une force
+extraordinaire, et qui était d'une violence égale à sa force. On ne sait
+pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps
+de factions, devaient s'être livrés à des fureurs et à des emportements
+coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni
+pourquoi de l'incendiaire Phlégias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend
+aux hommes _à ne pas mépriser les Dieux_, il a fait dans le sien un
+conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est à la cité même
+du prince des Enfers que Phlégias passe les âmes; il les passe de la
+partie des supplices les plus doux à celle des plus terribles: en un
+mot, il les dépose à l'entrée de cette horrible cité, qui s'étend depuis
+le sixième cercle jusqu'au fond, où est enchaîné Lucifer. C'est là que
+sont punis les incrédules, les hérésiarques, et tous ceux dont les
+crimes attaquent plus directement la Divinité. Phlégias semble donc dans
+cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux âmes, non plus par son
+propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit, à respecter les
+dieux.
+
+La cité se présente avec ses tours enflammées et ses murs de fer.
+Phlégias dépose les deux poëtes à l'une des portes. Elle est gardée par
+des milliers de démons, qui s'irritent en voyant un homme vivant, et
+s'opposent à son passage. Virgile entre en pour-parler avec eux, et
+Dante attend avec crainte le résultat de la conférence: elle est rompue.
+Les démons rentrent dans la ville, et ferment la porte devant Virgile,
+qui veut y pénétrer avec eux. Il est sensible à cette offense; mais il
+annonce à son disciple qu'elle sera punie, et que quelqu'un va bientôt
+leur ouvrir l'entrée de ce séjour. Cependant, au haut de l'une des
+tours[64], ils voient paraître trois furies teintes de sang, ceintes de
+serpents verts, et portant aussi des serpents pour chevelures. Virgile
+reconnaît les suivantes _de la reine des pleurs éternels_; il reconnaît
+Mégère, Alecton, Tisiphone. Elles se déchirent le sein avec leurs
+ongles, ou le frappent avec leurs mains, en jetant des cris si terribles
+que Dante effrayé se serre auprès de son maître[65]. Tout ce tableau est
+peint avec les plus fortes couleurs et la touche la plus fière.
+
+[Note 64: C. IX.]
+
+[Note 65:
+
+ _Vidi dritte ratto
+ Tre furie infernal di sangutte tinte,
+ Che membra femminili avean ed atto
+ E con idre verdissime eran cinte:
+ Serpentelli e ceraste avean per crine
+ Onde le fiere tempie eran avvinte.
+ E quei che ben conobbe le meschine
+ Della regina dell'eterno pianto,
+ Guarda, mi disse, le feroci Erine_.
+
+ _Con l'unghie si fendea ciascuna il petto;
+ Battean si a palme e gridavan sì alto
+ Che mi strinsi al poeta per sospetto_.]
+
+Les furies veulent lui montrer la tête de Méduse, la terrible Gorgone.
+Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux
+mains. Le poëte s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un
+entendement sain d'admirer la doctrine secrète cachée sous le voile
+étrange de ses vers. Cet avis ne convient peut-être pas plus à cet
+endroit de son poëme qu'à beaucoup d'autres, où il voulait en effet que
+l'on cherchât toujours quelque sens caché, intention que les
+commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont très-beaux;
+tous les Italiens les savent et les citent souvent:
+
+ _O voi ch'avete gl'intelletti sani,
+ Mirate la dottrina che s'asconde
+ Sotto'l velame degli versi strani_.
+
+«Déjà s'avançait sur les noires eaux du Styx un bruit qui répandait
+l'épouvante et faisait trembler les deux rivages[66]. Tel qu'un vent
+impétueux, né du choc des vapeurs contraires, frappe la forêt, rompt les
+branches, les abat, les emporte, s'avance avec orgueil parmi des
+tourbillons de poussière, et met en fuite les animaux et les bergers».
+Un ange, annoncé par ce bruit terrible, traverse le Styx à pied sec.
+Tout exprime en lui la colère. Arrivé à la porte, il la touche d'une
+baguette; elle s'ouvre sans résistance. Il fait aux démons les reproches
+les plus durs et les plus sanglants; il leur ordonne de laisser entrer
+Dante et son guide, mais sans parler aux deux poëtes, et de l'air d'un
+homme occupé d'objets plus graves et plus importants que ceux qui sont
+devant lui[67]. Ils entrent, et voient s'étendre de toutes parts une
+vaste campagne pleine de douleurs et d'affreux tourments[68].
+
+[Note 66:
+
+ _E già venia su per le torbid onde
+ Un fracasso d'un suon pien di spavento,
+ Per cui tremavan amendue le sponde;
+ Non altrimenti fatto che d'un vento
+ Impetuoso per gli avversi ardorì,
+ Che fier la selva e senza alcun rattento
+ Li rami schianta, abbatte e porta i fiori:
+ Dinanzi polveroso va superbo,
+ E fa fuggir le fiere e gli pastorì_.]
+
+[Note 67:
+
+ _E non fe' motto a noi, ma fe' sembiante
+ D'uomo cui altra cura stringa e morda
+ Che quella di colui che gli è davante._]
+
+[Note 68:
+
+ _E veggio ad ogni man grande campagna,
+ Piena di duolo e di tormento rio_.]
+
+L'imagination du poëte lui rappelle les plaines d'Arles, ou était un
+grand nombre de tombeaux célèbres par des traditions fabuleuses, et les
+environs de Pola, ville d'Istrie, qu'entouraient aussi de nombreuses
+sépultures; c'est ainsi que se présente à ses yeux cette triste
+campagne, mais avec un aspect plus terrible. Elle est toute remplie de
+tombeaux séparés par des flammes qui les brûlent et les rougissent,
+comme la fournaise rougit le fer. Leurs couvercles étaient levés, et il
+en sortait des gémissements qui paraissaient arrachés par les plus
+horribles souffrances. Virgile passe par un sentier étroit entre les
+tombes enflammées et le mur de la cité[69]. Dante le suit; il apprend
+que les malheureux enfermés dans ces tombeaux sont les hérésiarques; il
+serait plus juste de dire les incrédules, car une partie de ce vaste
+cimetière renferme Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme
+avec le corps[70]. Dante témoignait à Virgile le désir de voir quelques
+uns de ces infortunés, lorsque la voix de l'un d'eux se fait entendre.
+«O Toscan, dit cette voix, toi qui parcours vivant la cité du feu, en
+parlant avec tant de sagesse, reste dans ce lieu, je te prie; ton
+langage atteste que tu es né dans cette noble patrie, qui n'eut
+peut-être que trop à se plaindre de moi». C'était _Farinata degli
+Uberti_ qui s'était levé dans son tombeau, où on le voyait jusqu'à la
+ceinture. La poitrine et la tête élevées, il semblait témoigner pour
+l'Enfer un grand mépris. _Farinata_ avait été Gibelin dans le temps que
+Dante et sa famille étaient Guelfes; il passait de son vivant pour un
+esprit fort, ne croyait point à une autre vie, et en concluait que
+pendant celle-ci il fallait ne songer qu'à jouir.
+
+[Note 69: C. X.]
+
+[Note 70:
+
+ _Suo cimitero da questa parte hanno
+ Con Epicuro tutti i suoi seguaci
+ Che l'anima col corpo morta fanno._]
+
+Tandis que Dante et lui, après s'être reconnus, se parlent avec quelque
+aigreur, une autre ombre se lève d'un tombeau voisin, regarde alentour
+du poëte, comme pour voir si quelqu'un est avec lui, et voyant qu'il n'y
+a personne, elle lui dit en pleurant: «Si c'est l'élévation de ton génie
+qui t'a fait pénétrer dans cette sombre prison, où est mon fils, et
+pourquoi n'est-il pas avec toi»? Dante le reconnaît à ces paroles et au
+genre de son supplice pour _Cavalcante Cavalcanti_, père de son ami
+_Guido_, et qui avait eu la réputation d'un épicurien et d'un athée.
+Dante parle, dans sa réponse, de _Guido Cavalcanti_ comme de quelqu'un
+qui n'est plus. Comment, reprend son père, est-ce qu'il a perdu la vie?
+est-ce que ses yeux ne jouissent plus de la douce lumière? Il s'aperçoit
+que Dante hésite à répondre; il retombe dans son sépulcre, et ne
+reparaît plus[71]. Voilà encore une de ces beautés fortes et neuves qui
+n'avaient point de modèle avant notre poëte, et qui sont à jamais dignes
+d'en servir.
+
+[Note 71:
+
+ _Quando s'accorse d'alcuna dimora
+ Ch'io faceva dinanzi alla riposta,
+ Supin ricadde e più non parve fuora._]
+
+Avant de sortir de cette enceinte, Dante apprend de _Farinata_ que
+l'empereur Frédéric II et le cardinal Ubaldini sont dans deux tombeaux
+voisins. Frédéric ne fut cependant point hérésiarque, mais en querelle
+ouverte avec les papes, et excommunié par eux; ce qui n'est pas
+tout-à-fait la même chose. Quant au cardinal, c'était, dit Landino dans
+son commentaire sur ce vers, un homme d'un grand mérite et d'un grand
+courage, mais qui avait les moeurs d'un tyran plutôt que d'un prêtre; il
+était Gibelin, et ne se faisait point scrupule d'aider ce parti aux
+dépens de l'autorité pontificale. Les Gibelins l'ayant payé
+d'ingratitude, il dit naïvement que cependant _s'il avait une âme_, il
+l'avait perdue pour eux. Ce propos marquait sur la nature de l'âme une
+opinion peu canonique, et qu'il n'est pas séant d'avouer en habit de
+cardinal.
+
+Au centre de tous ces tombeaux[72], dont le dernier est celui d'un pape,
+Anastase II, des pierres brisées forment l'ouverture d'un profond abîme,
+d'où sort une vapeur empestée. Les deux poëtes arrivent au bord, et
+Virgile explique au Dante ce que contient cet abîme. Il est divisé dans
+sa profondeur en trois cercles, tels que ceux qu'ils ont déjà parcourus,
+mais où les crimes sont plus grands et les peines plus cruelles. Tout
+mal se fait ou par violence ou par fraude. La fraude étant le vice
+propre à la nature de l'homme[73], déplaît le plus à Dieu; les traîtres
+sont donc jetés dans le cercle inférieur pour y éprouver plus de
+tourments. Dans le premier des trois cercles c'est la violence qui est
+punie, et dans trois divisions différentes de ce cercle, selon les trois
+sortes de violence, selon que par ce vice on a offensé Dieu, soi-même ou
+le prochain. On offense le prochain par la ruine, l'incendie ou
+l'homicide; on s'offense soi-même en portant sur soi une main violente,
+en dissipant et perdant au jeu tout son bien; on offense Dieu en le
+blasphémant, en outrageant la nature, en méconnaissant sa bonté. Les
+homicides, les incendiaires et les brigands sont tourmentés dans la
+première des trois divisions; les suicides et les prodigues de leur
+propre bien, dans la seconde; les blasphémateurs, les hommes coupables
+du vice contre nature et les usuriers[74], dans la troisième.
+
+[Note 72: C. XI.]
+
+[Note 73: Parce qu'elle consiste, non dans l'abus des forces qui lui
+sont communes avec les autres animaux, mais dans l'abus de
+l'intelligence et de la raison, qualités qui lui sont propres.
+(VENTURI.)]
+
+[Note 74: Le texte dit:
+
+ _E però la minor giron suggella
+ Del segno suo e Sodomma e Caorsa_.
+
+On n'entend que trop bien ce que signifie le nom de cette ville de
+Palestine: quant à celui de Cahors, on l'explique en disant que cette
+ville de Guienne était alors un repaire d'usuriers, et que le poëte la
+nomme ici pour signifier l'usure. Du Cange, dans son glossaire de la
+basse latinité, lui donne en effet cette signification au mot
+_Caorcini_. Boccace dit, dans son commentaire sur ce vers, en parlant du
+penchant général des habitants de Cahors pour l'usure, et de l'ardeur
+avec laquelle ils l'exerçaient: _Per ta qual cosa è tanto questo lor
+miserabile esercizio divulgato, e massimamente appo noi, che come l'huom
+dice d'alcuno, egli è Caorsino, così s'intende che egli sia usurajo_.]
+
+La fraude s'exerce ou contre l'homme qui se fie à nous, ou contre celui
+qui n'a pas cette confiance. Les hypocrites, les faussaires, les
+simoniaques, etc. sont tous dans cette dernière classe de criminels, et
+sont punis dans différentes divisions du second cercle. Les traîtres ou
+ceux qui ont trahi la confiance et l'amitié occupent seuls le troisième
+cercle, qui est le neuvième et dernier de tout l'enfer. Tel est le
+formidable espace qui leur reste à franchir.
+
+Dante, avant de s'y engager, fait quelques questions à son guide.
+Pourquoi, lui demande-t-il, les criminels qu'ils ont vus jusqu'à
+présent, les paresseux, les voluptueux et les autres, sont-ils moins
+cruellement punis que ces derniers coupables? Virgile répond en lui
+rappelant la distinction que la morale établit entre l'incontinence, la
+méchanceté et la férocité brutale, trois vices que le ciel réprouve,
+mais dont le premier l'offense moins que les deux autres. Cette
+distinction est dans la morale d'Aristote[75], ce qui prouve que
+l'étude de ce philosophe était familière à notre poëte[76]. Pourquoi,
+demande-t-il encore, l'usure est-elle mise au rang des actes de violence
+qui outragent Dieu et la nature? Virgile prend sa réponse dans la
+philosophie générale, dans la physique d'Aristote et dans la Genèse.
+Mettant à part la singularité de cette dernière citation, dans la bouche
+de celui qui la fait, son explication, un peu obscure, est, dans sa
+première partie surtout, pleine de force et de dignité. «La philosophie,
+dit-il, apprend en plus d'un endroit à ceux qui s'y appliquent que la
+Nature tire sa source de la divine intelligence et de son art[77].
+Rappelle-toi bien ta physique[78]; tu y trouveras que votre art, à vous
+autres mortels, suit autant qu'il le peut la Nature, comme le disciple
+suit son maître: votre art est donc, pour ainsi dire, le petit-fils de
+Dieu. Souviens-toi encore que, selon la Genèse, c'est de la Nature et de
+l'Art que l'homme, dès le commencement, dut tirer sa vie, et ensuite ses
+progrès[79].
+
+[Note 75: Au commencement du septième livre.]
+
+[Note 76: L'expression dont se sert Virgile fait voir combien le
+Dante avait particulièrement étudié ce traité de morale. Il ne nomme
+point, il ne désigne même pas Aristote; il dit simplement: Ne te
+rappelles-tu pas la manière dont _ta morale_ traite des trois
+dispositions que le ciel réprouve?
+
+ _Non ti rimembra di quelle parole
+ Con le quai la tua etica pertratta
+ Le tre disposizion che'l ciel non vuole_, etc.]
+
+[Note 77:
+
+ _Filosofia, mi disse, a chi l'attende,
+ Nota, non pure in una sola parte,
+ Come natura lo suo corso prende
+ Dal divino intelletto, e da sua arte_.
+
+Il distingue ici, à la manière de Platon et des théologiens, les idées
+divines qui sont éternelles, et l'opération ou la volonté qu'il nomme
+art, et dont il fait le prototype de l'art humain.]
+
+[Note 78: Virgile dit encore ici _la tua fisica_, pour la physique
+d'Aristote, dans laquelle on trouve en effet au second livre, et par
+conséquent, comme dit le texte, _non dopo molte carte_, cette
+comparaison de l'art humain, qui suit la nature, avec le disciple qui
+suit son maître. Dante ne pouvait pas faire une profession plus ouverte
+d'aristotélisme, et il était en même temps Platonicien.]
+
+[Note 79: Ce n'est qu'implicitement que la Genèse dit cela. Le
+Paradis terrestre fut donné à l'homme _ut operaretur et custodiret
+illum_. Gen. II. 15. Après l'en avoir chassé, Dieu lui dit: _In sudore
+vultûs tui vesceris_. Gen. III. 19. Cela suffit au poëte pour y voir que
+Dieu destina la nature et ses productions aux besoins de l'homme; mais
+que l'homme dut employer l'art ou le travail, pour en tirer sa
+subsistance, et les progrès de la société.
+
+ _Da queste_ (la nature et l'art), _se tu ti rechi a mente
+ Lo Genesi, dal principio convene
+ Prender sua vita ed avanzar la gente_.
+
+Cela eût été très bon dans la bouche de Dante lui-même: il ne s'est pas
+aperçu de l'inconvenance que cette citation de la Genèse avait dans
+celle de Virgile.]
+
+Or, l'usurier tient une route contraire; il méprise et la Nature et
+l'Art, puisqu'il met ailleurs toute son espérance.
+
+Ces explications finies, les deux voyageurs s'avancent vers le premier
+de ces trois cercles redoutables. Le monstre qui garde l'entrée du
+premier cercle est le Minotaure[80], et une foule de Centaures armés de
+flèches errent au bas des rochers, dans l'intérieur du cercle, sur les
+bords d'un fleuve de sang. Les commentateurs disent, avec assez
+d'apparence, que Dante a voulu désigner par ces monstres moitié bêtes et
+moitié hommes, la férocité brutale des hommes livrés à la violence qui
+sont punis dans ce cercle de l'Enfer. Il descend, avec son guide, de
+pointe en pointe de rochers, et arrive enfin au bord de ce fleuve de
+sang bouillant, où des damnés plongés jusqu'aux yeux jettent des cris
+horribles. Ici, leur dit un des Centaures, sont punis les tyrans qui ont
+versé le sang et envahi la fortune des hommes[81], et il leur en nomme
+plusieurs, tant anciens que modernes, Alexandre, le cruel Denys de
+Sicile, Azzolino, Obizzo d'Est[82] et d'autres encore, parmi lesquels
+Dante se garde bien d'oublier Attila.
+
+[Note 80: C. XII. Le poëte appelle énergiquement ce monstre
+l'_Infamia di Creti_. On s'apercevra que dans ce chant, comme dans
+quelques autres, je passe sous silence beaucoup de détails, dont
+plusieurs cependant ont dans l'original un grand mérite poétique; mais
+j'ai dû me borner à ce qui est nécessaire pour saisir le fil de l'action
+et indiquer les principales beautés du poëme. En me prescrivant de faire
+une analyse très-rapide, j'ai encore à craindre de l'avoir faite
+beaucoup trop longue.]
+
+[Note 81:
+
+ _E'l gran Centauro disse: ei son tiranni
+ Che dier nel sangue e nell' aver di piglio:
+ Quivi si piangon gli spielati danni_.]
+
+[Note 82: Denys de Syracuse, Azzolino, nommé plus communément
+Eccelino, tyran de Padoue, Obizzo d'Est, marquis de Ferrare et de la
+Marche d'Ancône, tyran cruel et rapace, ne font ici aucune difficulté:
+il n'y en a que sur Alexandre. Vellutello le premier, ensuite Daniello,
+et plus récemment Venturi, ont prétendu dans leurs commentaires que ce
+tyran était Alexandre de Phère; Landino et les autres premiers
+commentateurs avaient établi que c'était Alexandre surnommé le Grand, et
+le père Lombardi a embrassé leur opinion. D'après Justin, qui raconte
+des traits nombreux de cruauté exercés par ce conquérant, sur ses
+parents et ses plus intimes amis, et d'après l'énergique expression de
+Lucain, qui l'appelle _felix proedo_, Pharsale, X. 21, on peut, dit-il,
+le placer avec justice parmi les tyrans _che dier nel sangue e nell'
+aver di piglio_. Le nom d'Alexandre seul, et sans autre désignation, dit
+assez l'intention du poëte; et l'omission qu'il a faite de lui parmi les
+grandes âmes, _Spiriti magni_, qu'il place dans les Limbes, prouve qu'il
+le réservait pour ce lieu de supplices.]
+
+Le centaure transporte ensuite les deux poëtes sur sa croupe de l'autre
+côté du fleuve, où ils trouvent un bois épais qui n'est percé d'aucune
+route, planté d'arbres à feuilles noires, dont les branches tortueuses
+portent au lieu de fruits, des épines et des poisons[83]. Les harpies,
+dont notre poëte trace le hideux portrait d'après celui qu'en a fait
+Virgile, habitent ce bois affreux; il entend de toutes parts des
+gémissements, et ne voit point ceux qui les poussent. Son maître lui dit
+d'arracher une branche de quelqu'un de ces arbres; au moment où il lui
+obéit, une voix sort du tronc de l'arbre, et s'écrie: Pourquoi
+m'arraches-tu? Un sang noir coule de la branche, et la voix continue:
+Pourquoi me déchires-tu? n'as-tu donc aucun sentiment de pitié? Nous
+fûmes autrefois des hommes, et nous sommes devenus des arbres; ta main
+devrait être moins cruelle, quand nos âmes eussent animé des
+serpents[84]». Cette fiction est, comme on voit, imitée de Virgile, et
+le fut ensuite par le Tasse. Le poëte continue: «Comme un tison de bois
+vert brûlé par un de ses bouts gémit par l'autre, lorsque l'air s'en
+échappe avec bruit, ainsi des paroles et du sang sortaient à la fois de
+ce tronc d'arbre. Dante laisse tomber sa branche, et reste comme un
+homme frappé de crainte. «Je suis, reprend l'arbre, celui qui possédait
+le coeur et toute la confiance de Frédéric. La vile courtisane qui ne
+détourna jamais ses yeux lascifs de la cour de César, la peste commune
+et le vice de toutes les cours[85], enflamma contre moi des âmes
+envieuses qui enflammèrent celle de l'empereur. Mes honneurs furent
+changés en deuil. Je voulus échapper par la mort à l'infortune; ami de
+la justice, je fus injuste envers moi. Je le jure par les racines de ce
+tronc que j'habite; je ne manquai jamais à la foi que je devais à mon
+maître. Si quelqu'un de vous retourne sur la terre, je le conjure de
+prendre soin de ma mémoire encore abattue sous les coups que lui porta
+l'envie». On reconnaît ici Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric
+II[86]. Ce bois est donc le lieu où sont punies les âmes des suicides ou
+de ceux qui ont été violents envers eux-mêmes. Celle du malheureux
+chancelier explique aux deux poëtes d'une manière curieuse, mais qu'il
+serait trop long de rapporter, comment elles y sont précipités, et ce
+qu'elles feront de leurs corps après le dernier jugement. D'autres
+suicides moins célèbres, mais qui l'étaient peut-être alors, occupent
+avec moins d'intérêt le reste de cette scène.
+
+[Note 83: C. XIII.]
+
+[Note 84:
+
+ _Uomini fummo, ed or sem fatti sterpi:
+ Ben dovrebb' esser la tua man più pia,
+ Se state fossim' anime di serpi_.]
+
+[Note 85: Pour caractériser plus fortement l'envie, poison des
+cours, Le Dante n'a pas craint d'employer les termes de _meretrice_ et
+d'_occhi putti_ dont aucun poëte n'oserait peut-être se servir
+aujourd'hui dans le style noble. Mais que gagne-t-on avec cette
+délicatesse? ces quatre vers en sont-ils moins beaux?
+
+ _La meretrice che mai dall' ospizio
+ Di Cesare non torse gli occhi putti,
+ Morte commune e delle corti vizio
+ Infiammò contra me gli animi tutti_, etc.
+
+Tout ce morceau, où le pathétique est joint à la force, est d'une grande
+beauté.]
+
+[Note 86: Voy. ce que nous avons dit de lui, t. I, pages 338 et
+345.]
+
+Celle qui la suit est toute différente. En avançant vers le centre du
+cercle, on passe de ce bois dans une plaine déserte qui en forme la
+troisième division[87]; elle est remplie d'un sable sec, épais et
+brûlant, et couverte d'ombres nues qui pleurent misérablement, et qui
+souffrent dans diverses postures. Les unes gisent à la renverse sur le
+sable, d'autres sont assises, et d'autres marchent sans repos. De larges
+flocons de feu pleuvent lentement sur toute cette plaine, comme la neige
+tombe sur les Alpes quand elle n'est pas poussée par le vent. «Telle que
+dans les plaines brûlantes de l'Inde Alexandre vit tomber sur ses
+troupes des flammes qui, même à terre, ne perdirent point leur
+solidité[88], telle descendait cette pluie d'un feu éternel. Le sable en
+la recevant s'enflammait, comme l'amorce sous les coups de la pierre,
+pour redoubler la rigueur des supplices».
+
+[Note 87: C. XIV.]
+
+[Note 88: Ceci n'est raconté ni dans Quinte-Curce, ni dans Justin,
+ni dans Plutarque, mais se trouve dans une lettre supposée d'Alexandre à
+Aristote.]
+
+Là sont tourmentés ceux qui ont été violents contre Dieu. Au milieu
+d'eux est Capanée, qui dans son attitude et dans ses discours conserve
+son caractère indomptable, et ne paraît s'apercevoir ni du sable brûlant
+ni de la pluie enflammée. Un ruisseau de sang sort de la forêt, et se
+perd dans la plaine de sable; les flammes qui y tombent s'amortissent.
+Virgile interrogé par le Dante donne à ce ruisseau une explication
+mystérieuse. Au milieu de l'île de Crète, dans les flancs du mont Ida,
+est l'immense statue d'un vieillard. Sa tête est d'or pur, sa poitrine
+et ses bras d'argent; le reste du tronc est d'airain, et les extrémités
+sont de fer, à l'exception du pied sur lequel il s'appuie, et qui est
+d'argile. Ce vieillard est le Temps. Toutes les parties de son corps,
+excepté la tête, ont des ouvertures, d'où coulent des larmes qui
+filtrent jusqu'au centre de la terre, forment les fleuves des Enfers,
+l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et, jusqu'au plus profond du gouffre,
+se réunissent dans le Cocyte, le plus terrible de tous. Cette grande
+image, poétiquement rendue, couvre des allégories que tous les
+commentateurs depuis Boccace ont très-amplement expliquées, mais où il
+vaut peut-être mieux ne voir que ce qui y est, c'est-à-dire, une idée un
+peu gigantesque, mais poétique du Temps, des quatre âges du monde et des
+maux qui ont fait pleurer la race humaine dans chacun de ces âges,
+excepté dans le premier, à qui la poésie de tous les autres siècles et
+les regrets de tous les hommes ont donné le nom d'âge d'or. Cette idée
+des fleuves de l'Enfer nés des larmes de tous les hommes porte à l'âme
+une émotion mélancolique où se combinent les deux grands ressorts de la
+tragédie, la terreur et la pitié.
+
+Ce ruisseau[89] coule entre deux bords élevés comme les digues qui
+mettent la Flandre à l'abri de la mer, ou comme celles qui garantissent
+Padoue des inondations de la Brenta. Dante marchait sur l'un de ces
+bords; il voit sur le sable enflammé un grand nombre d'âmes qui le
+regardent d'en bas avec des yeux faibles et tremblants. L'une d'elles
+l'arrête par sa robe, et s'écrie en le reconnaissant. Il la reconnaît
+aussi malgré sa face noire et brûlée. Il se baisse, et mettant la main
+sur son visage: Est-ce vous, lui dit-il, _Brunetto Latini_? C'était lui
+en effet que, malgré tout son savoir, un vice honteux et qui outrage la
+Nature avait précipité dans ce lieu de douleurs.
+
+[Note 89: C. XV.]
+
+Dante, qui ne peut ni s'arrêter ni descendre auprès de _Brunetto_,
+marche courbé vers lui pour l'entendre, dans l'attitude du respect. «Si
+tu suis ta destinée, lui dit son ancien maître[90], tu ne peux
+qu'arriver glorieusement au port. Je m'en suis convaincu quand je
+jouissais de la vie; et si je n'étais mort avant le temps, voyant que
+le ciel t'avait si heureusement doué, je t'aurais encouragé à suivre ta
+carrière. Un peuple ingrat et méchant paiera tes bienfaits de sa haine,
+et cela est juste, car des fruits doux ne peuvent prospérer parmi des
+arbustes sauvages. Peuple avare, envieux et superbe! Ô mon fils, ne
+te laisse jamais souiller par ses moeurs. La Fortune te réserve l'honneur
+d'être appelé par les deux partis; mais tu t'éloigneras de tous deux».
+Dante lui répond toujours avec la même tendresse. «Si mes voeux étaient
+accomplis, vous ne seriez point encore banni du sein de la Nature
+humaine; je conserve empreinte dans mon coeur, et je contemple en ce
+moment avec tristesse votre bonne et chère image, et cet air paternel
+que vous aviez dans le monde quand vous m'enseigniez chaque jour comment
+l'homme peut se rendre immortel. Tandis que je vivrai, je veux que ma
+langue exprime la reconnaissance que je vous dois». Il n'y a rien dans
+aucun poëme de plus profondément senti, ni de mieux exprimé. Si l'on
+reconnaît, dans ce qui précède cette belle réponse, le ressentiment que
+le Dante conservait contre son ingrate patrie, on reconnaît aussi dans
+cette réponse même que son âme s'ouvrait facilement aux affections
+douces, et que son style se pliait naturellement à les rendre. Ce poëte
+terrible est, toutes les fois que son sujet le comporte ou l'exige, le
+poëte le plus sensible et le plus touchant[91].
+
+[Note 90:
+
+ _Se tu segui tua stella_, etc.
+
+J'ai cité ces vers dans le chapitre précédent, t. I, pag. 425, note(1):
+ils font allusion à l'horoscope que _Brunetto Latini_ avait tiré de la
+conjonction des astres, à la naissance du Dante.]
+
+[Note 91: Fort bien; mais il fallait commencer par ne point placer
+son cher maître dans cette exécrable catégorie de pécheurs. La
+dépravation des moeurs, sur ce point, était-elle donc alors assez
+générale pour expliquer cette disparate choquante?]
+
+Reprenant ensuite son caractère ferme et élevé, il ajoute qu'il est
+préparé à tous les coups du sort; que ces prédictions ne sont point
+nouvelles pour lui, et que pourvu que sa conscience ne lui fasse aucun
+reproche, la Fortune peut faire, comme elle voudra, tourner sa roue.
+Puis il demande à _Brunetto_ les principaux noms de ceux qui, pour le
+même péché, souffrent avec lui les mêmes peines. Ils sont trop nombreux,
+lui répond son maître, et il faudrait pour cela trop de temps. Apprends,
+en peu de mots, que ce sont tous des gens d'église, de grands
+littérateurs, des hommes célèbres. Il nomme Priscien, François Accurce,
+et indique un certain évêque de Florence[92] qui s'était souillé de ce
+crime, et que le _serviteur des serviteurs de Dieu_, c'est l'expression
+dont se sert ici le poëte, se borna à le transférer au siége épiscopal
+de Vicence où il mourut[93]. Enfin, après lui avoir recommandé son
+_Trésor_, ouvrage qu'il regardait comme son plus beau titre de gloire,
+il le quitte et s'éloigne rapidement.
+
+[Note 92: _Andrea de' Mozzi_.]
+
+[Note 93: Il dit cela brièvement et poétiquement, en mettant le nom
+des rivières qui passent à Florence et à Vicence, au lieu du nom de ces
+deux villes.
+
+ _Che dal servo de' servi
+ Fa trasmutato d'Arno in Bacchiglione_.]
+
+Dante est encore arrêté par les ombres de trois guerriers florentins[94]
+punis pour le même vice, sans doute très-connus alors, mais qui ne sont
+aujourd'hui d'aucun intérêt, et avec lesquels il s'entretient quelque
+temps. Il se fait demander par l'un d'eux si la courtoisie et la valeur
+habitent toujours Florence, ou si elles en sont tout-à-fait sorties,
+comme quelques rapports le leur font craindre. Dante, au lieu de lui
+répondre, lève la tête, et s'adressant à sa patrie elle-même, il lui
+crie: «Ô Florence! les hommes nouveaux et les fortunes subites ont
+produit en toi tant d'orgueil et des passions si démesurées que tu
+commences à t'en plaindre». On voit qu'il ne perd aucune occasion
+d'exhaler ses ressentiments, ou plutôt qu'il en fait naître à chaque
+instant de nouvelles. Celle-ci est la moins heureuse de toutes. S'il eût
+existé pour lui un art et des règles, on pourrait l'accuser d'y avoir
+manqué en plaçant ainsi à la fin la plus faible partie d'un de ses
+tableaux; mais il marchait sans guide et sans théorie dans un monde
+inconnu et dans un art nouveau. Son plan général est tout ce qui
+l'occupe, et dans les accessoires il viole sans scrupule la règle des
+convenances et des proportions. Il songe enfin à sortir de ce septième
+cercle, et c'est par un moyen fort extraordinaire.
+
+[Note 94: C. XVI. L'un des trois est _Guidoguerra_, l'autre
+_Tegghiajo Aldobrandi_, et le troisième, qui est celui qui parle dans
+cet épisode, _Jacopo Rusticucci_, trois braves guerriers, connus dans ce
+temps-là de tout Florence, dont on retrouve même les noms dans
+l'histoire; mais dont le vice honteux suffirait pour obscurcir leur
+gloire, s'ils en avaient acquis une durable. Dante dit du premier que
+
+ _In sua vita
+ Fece col senno assai e con la spada_;
+
+vers dont le Tasse s'est souvenu quand il a dit de Godefroy, au
+commencement de son poëme:
+
+ _Molto egli oprò col senno e con la mano_.]
+
+Le ruisseau, ou plutôt le fleuve du Phlégéton; qu'il côtoie toujours,
+tombe dans le huitième cercle par une cascade si bruyante que l'oreille
+en est assourdie, et par une pente si rapide qu'il est impossible de la
+suivre[95]. Le poëte était ceint d'une corde, soit que ce fût la mode de
+son temps, où l'on était vêtu d'une longue robe, soit qu'il y ait ici
+quelque sens allégorique sur lequel les interprètes ne sont pas
+d'accord. Virgile la lui demande; il la détache, et la lui donne roulée
+en peloton. Virgile la jette par un bout dans le précipice, et ils
+attendent ainsi quelques instants. Ils voient enfin paraître quelque
+chose de si prodigieux, que Dante s'adresse au lecteur, et jure par les
+destinées de son poëme[96] qu'il a réellement vu cette figure sortir du
+noir abîme. Elle nageait dans les ténèbres, et montait à l'aide de la
+corde, comme un marin qui a plongé dans la mer pour dégager une ancre
+embarrassée dans les rochers, et qui remonte en étendant les bras et
+s'accrochant avec les pieds. «Voici, s'écrie Virgile[97], voici le
+monstre à la queue acérée qui passe les monts, brise les murs et les
+armes; voici celle qui empoisonne tout l'Univers». C'est la Fraude
+personnifiée qui est annoncée ainsi, et qui sort du huitième cercle, où
+tous les genres de fraude sont punis. Le monstre lève hors du précipice
+sa tête et son buste, mais il y laisse pendre sa queue. Sa figure est
+celle d'un homme juste et bon; son corps est celui d'un serpent; ses
+deux bras, terminés en griffes, sont velus jusqu'aux aisselles. Son dos,
+sa poitrine et ses flancs sont couverts de noeuds et de taches rondes,
+d'autant de diverses couleurs que les tapis des Turcs et des Tartares,
+et tissus avec tout l'art d'Arachné. «Comme les barques sont quelquefois
+tirées en partie sur le rivage et encore en partie dans l'eau, ou comme
+sur les bords du Danube, les castors se tiennent prêts à faire la guerre
+aux poissons, ainsi cette bête exécrable se tenait sur les rochers qui
+terminent la plaine de sable; sa queue entière s'agitait dans le vide,
+et recourbait en haut la fourche venimeuse qui en arme la pointe comme
+celle du scorpion».
+
+[Note 95: Il y ici une fort belle comparaison du bruit que fait ce
+torrent avec celui que le _Montone_ fait entendre, quand, descendu des
+Apennins, il se précipite vers la mer. Mais si je m'arrêtais dans cette
+analyse à toutes les beautés poétiques, je ne la finirais jamais.]
+
+[Note 96:
+
+ _E per le note
+ Di questa Commedia, lettor, ti giuro,
+ S'elle non sien di lunga grazia vote,
+ Ch'io vidi_, etc.]
+
+[Note 97: C. XVII.]
+
+Tandis que Virgile parle au monstre dont il veut se servir pour
+descendre, Dante visite les dernières extrémités du cercle. Les avares y
+sont tourmentés, ils s'agitent sur le sable brûlant comme s'ils étaient
+mordus par des insectes. Chacun d'eux porte un sac ou une poche pendue
+au cou. Dante ne reconnaît la figure d'aucun d'eux; mais, par un trait
+de satyre ingénieux, les armoiries peintes sur quelques-uns de ces sacs,
+lui font distinguer parmi les ombres qui les portent celles de plusieurs
+nobles de Florence. L'orgueil sert donc ici d'enseigne et comme de
+dénonciateur à l'avarice. On ne pouvait tirer plus heureusement sur deux
+vices à la fois. Cependant Virgile était déjà monté sur la croupe du
+monstre, qui se nomme Geryon, quoi qu'il n'ait rien de commun avec le
+Geryon de la fable. Dante, saisi de frayeur, monte pourtant aussi, et se
+place devant son maître, qui le soutient dans ses bras. Geryon commence
+par reculer lentement comme une barque qui se détache du rivage, puis se
+sentant comme à flot dans l'air épais, il se retourne et descend dans le
+vide en nageant au milieu des ténèbres. Le poëte compare la crainte dont
+il est saisi en se sentant descendre environné d'air de toutes parts, et
+ne voyant plus rien que le monstre qui le porte, à celle qu'éprouva
+Phaëton quand il abandonna les rênes; ou Icare lorsqu'il sentit fondre
+ses ailes. Geryon suit sa route en nageant avec lenteur; il tourne et
+descend. Dante ne s'aperçoit d'abord de l'espace qu'il traverse que par
+le vent qui souffle sur son visage et au-dessous de lui. Ensuite il est
+frappé du bruit que fait le torrent en tombant au fond du gouffre;
+bientôt il entend des plaintes et il aperçoit des feux qui lui annoncent
+qu'il approche d'un nouveau séjour de tourments. Enfin Geryon arrive au
+bas des rochers, les y dépose, et disparaît comme un trait. Cette
+descente extraordinaire est peinte avec une effrayante vérité. On
+partage les terreurs du poëte ainsi suspendu sur l'abîme, et l'on se
+sent, pour ainsi dire, la tête tourner en le regardant descendre.
+
+Le huitième cercle où il arrive[98] est d'une construction
+particulière. C'est celui où les fourbes sont punis. Dante distingue dix
+espèces de fraudes, et trouve le moyen de leur attribuer à toutes une
+nuance différente de peines. Au centre du cercle est un puits large et
+profond, et entre ce puits et le pied des rochers, le cercle se divise
+en dix espaces ou fosses concentriques qui sont creusées de manière que,
+dans chacune de ces fosses, est enfoncée une des dix classes de fourbes.
+Enfin depuis l'extérieur du grand cercle jusqu'au puits qui est au
+milieu, des rochers jetés d'une fosse à l'autre, servent de
+communications et comme de ponts pour y passer. C'est à toute cette
+enceinte; aussi bizarre que terrible, que le poëte a donné le nom de
+_Malebolge_ ou de _fosses maudites_. Dans la première de ces _bolges_ ou
+fosses, sont plongés les fourbes qui ont trompé les femmes ou pour leur
+propre compte ou pour celui d'autrui. Partagés en deux files, ils
+courent en sens contraire. Des démons, armés de grands fouets, les
+battent cruellement et les forcent de courir sans cesse. Dante reconnaît
+dans l'une de ces deux files _Caccia Nemico_, Bolonais, qui avait vendu
+sa propre soeur au marquis de Ferrare[99]; il apprend de lui qu'il n'est
+pas à beaucoup près le seul de son pays qui soit là pour le même crime.
+Un diable interrompt _Caccia Nemico_, et le fait courir à grands coups
+de fouet. Le poëte va chercher plus loin un exemple de ceux qui ont
+trompé des femmes pour eux-mêmes. C'est Jason, que son maître lui fait
+reconnaître dans la seconde file, et qui, comme on voit, courait et
+était fouetté depuis long-temps pour avoir trompé Hypsipyle et Médée. La
+seconde fosse contient les flatteurs, ceux qui se sont rendus coupables
+de la plus basse peut-être, mais aussi de la plus utile de toutes les
+fraudes, l'adulation. Leur supplice est plus sale et plus dégoûtant
+qu'il n'est permis de le dire; ils sont plongés tout entiers dans ce
+qu'il y a de plus infect et de plus immonde; et si l'on ne peut en
+vouloir au poëte pour les avoir placés dans un élément si digne d'eux,
+on peut au moins lui reprocher une franchise d'expression que ne peut
+accuser le manque de goût ni la grossièreté d'aucun siècle.
+
+[Note 98: C. XVIII.]
+
+[Note 99: _Obizzo du Este_, le même qu'il a compté ci-dessus parmi
+les tyrans sanguinaires.]
+
+Les simoniaques remplissent la troisième fosse[100]. Le poëte, avant de
+la décrire, apostrophe ce magicien Simon, qui voulut acheter de saint
+Pierre le pouvoir de conférer la grâce divine, et qui donna son nom à un
+vice que l'on peut nommer ecclésiastique[101]; il s'adresse en même
+temps à ses misérables sectateurs, dont la rapacité prostitue à prix
+d'or les choses de Dieu qui ne devraient être données qu'aux plus
+dignes. C'est pour vous maintenant, leur dit-il, que doit sonner la
+trompette[102]. Cela ressemble à une déclaration de guerre; et nous
+l'allons voir joindre en effet corps à corps ceux qu'il regardait sans
+doute comme les généraux ennemis, puisque, Gibelin déclaré, il était
+exilé, ruiné, persécuté par le parti des Guelfes, dont les papes étaient
+les chefs. Il marche à eux avec tant de fracas; il est si ingénieux et
+si vif dans le combat qu'il leur livre, que l'on peut croire que l'idée
+de ce chant est une des premières qui s'était présentée à lui dans la
+conception de son poëme, qui l'avait le plus engagé à l'entreprendre, et
+qui était entrée le plus nécessairement dans son plan.
+
+[Note 100: C. XIX.]
+
+[Note 101: La simonie n'est autre chose que la vente ou la
+transmission intéressée des emplois et des biens de l'Église.]
+
+[Note 102:
+
+ _Or convien che per voi suoni la tromba_.]
+
+Le fond de cette fosse est divisé en trous enflammés, où les Simoniaques
+sont plongés la tête la première; leurs jambes et leurs pieds tout en
+feu paraissent seul au dehors, et font des mouvements qui leur sont
+arrachés par la souffrance. Dante en remarque un dont les pieds
+s'agitent avec plus de rapidité, il désire l'interroger. Virgile le fait
+descendre presque au fond de la fosse en le soutenant le long du bord.
+Là, il parle au malheureux damné en se courbant vers lui, comme le
+confesseur se courbe vers le perfide assassin lorsqu'il subit son
+supplice. Le damné, au lieu de répondre, lui dit: Est-ce toi Boniface?
+es-tu déjà las de t'enrichir, de tromper et d'avilir l'église? Le poëte
+surpris n'entend rien à ce langage. Quand le malheureux voit qu'il s'est
+trompé, ses pieds s'agitent avec plus de force; il soupire et d'une voix
+plaintive, il avoue qu'il est le pape Nicolas III, de la maison des
+Ursins, qui ne songea qu'a amasser des trésors pour lui et pour son
+avide famille. Au-dessous de sa tête sont enfoncés ceux de ses
+prédécesseurs qui ont été coupables du même crime. Il y tombera lui-même
+quand ce Boniface VIII qu'il attend sera venu; mais Boniface n'agitera
+pas long-temps ses pieds hors de ce trou brûlant; après lui viendra de
+l'occident un pasteur sans foi et sans loi, qui les enfoncera et les
+couvrira tous deux, Boniface et lui. Il désigne ainsi Clément V, que fit
+nommer le roi de France Philippe-le-Bel[103]. Ce trait satirique est
+aussi piquant et aussi nouveau que hardi. On doit se rappeler que Dante
+en commençant son poëme feint que c'est l'année même de la révolution du
+siècle, ou en 1300, qu'il eut la vision qui en est le sujet. Nicolas III
+était mort vingt ans auparavant[104], et Boniface VIII, mort en 1303,
+n'attendit en effet que onze ans, dans ce trou brûlant, Clément V.
+Pouvait-on représenter plus vivement la simonie successive de ces trois
+papes? Mais furent-ils en effet tous trois simoniaques? Voyez
+l'histoire.
+
+[Note 103: Voy. sur cette élection, ci-après, chap. XI, vers le
+commencement.]
+
+[Note 104: En 1280.]
+
+Le poëte une fois en verve sur ce sujet fécond, n'en reste pas là. Il
+interpelle Nicolas, et lui demande quelle somme Notre Seigneur exigea de
+St. Pierre, avant de remettre les clefs entre ses mains. «Certes, il ne
+lui demanda rien; il ne lui dit que ces mots: Suis-moi. Ni Pierre, ni
+les autres, ne demandèrent à Mathias de l'or ou de l'argent, quand il
+fut élu à la place du traître Judas. Tu es donc justement puni. Garde
+bien maintenant ces trésors qui te rendaient si fier. Et si je n'étais
+retenu par un vieux respect pour la thiare[105], je vous ferais encore
+des reproches plus graves. Votre avarice corrompt le monde entier, foule
+les bons, élève les méchants. C'est vous, pasteurs iniques, que
+l'évangéliste avait en vue, quand il voyait celle qui était assise sur
+les eaux se prostituer aux rois. Vous vous êtes fait des dieux d'or et
+d'argent; et quelle différence y a-t-il entre vous et l'idolâtre, si non
+qu'il en adore un, et vous cent[106]?
+
+[Note 105:
+
+ _E se non fosse ch'ancor lo mi vieta
+ La riverenza delle somme chiavi_, etc.]
+
+[Note 106: Le père Lombardi me paraît expliquer cela mieux que les
+autres interprètes. Selon lui, _un_ et _cent_ sont ici des nombres
+déterminés pour des nombres indéterminés, et marquant seulement la
+proportion qu'il y a entre cent et un. C'est comme si le Dante disait:
+quelque nombre d'idoles ou de dieux qu'adorassent les idolâtres, vous en
+adorez cent fois plus. Il est difficile autrement d'entendre comment les
+idolâtres, c'est-à-dire, les polythéistes n'adoraient qu'un seul dieu.]
+
+Ah! Constantin! que de maux a produits, non ta conversion, mais la dot
+dont tu fus le premier à enrichir le chef de l'Église[107]». A ce
+discours, Nicolas III, soit colère, soit remords, agitait ses pieds avec
+plus de violence. Dante le quitte enfin; Virgile le prend dans ses bras
+et le fait remonter sur le bord d'où ils étaient descendus.
+
+[Note 107: Au temps du Dante, on croyait encore à la donation de
+Constantin.]
+
+Si cette virulente sortie scandalise des âmes timorées, dont tout le
+monde connaît le zèle aussi désintéressé et surtout aussi charitable que
+sincère, il faut leur rappeler qu'il y a eu des papes plus traitables à
+cet égard, et de meilleure composition que les papistes, puisqu'ils ont
+accepté la dédicace de plusieurs éditions de la _Divine Comédie_, sans
+exiger qu'on en retranchât un seul vers.
+
+La quatrième fosse[108], ou vallée à laquelle passent les deux poëtes,
+renferme les prétendus devins. Leur supplice est assorti à leur crime.
+Ils ont voulu, par des moyens coupables, pénétrer dans l'avenir: ils ont
+maintenant la tête et le cou renversés, et leur visage tourné à
+contre-sens, ne voit que derrière leurs épaules, qui sont inondées de
+leurs larmes[109]. Ce sont d'abord les devins de l'antiquité,
+Amphiaraüs, Tiresias, Arons[110], et enfin la devineresse Manto. Dante
+s'arrête à parler d'elle, ou plutôt à écouter ce que lui en dit Virgile,
+qui ne paraissant que raconter son histoire, et les voyages qu'elle
+avait faits avant de se fixer, pour exercer son art, aux lieux où fut
+ensuite bâtie Mantoue, fait en effet l'histoire de la fondation de cette
+ville, qu'il reconnaît pour sa patrie[111]. Parmi les autres devins
+antiques, Virgile lui montre encore Eurypyle qui partageait avec Calchas
+les fonctions d'augure, dans le camp des Grecs, au siége de Troie[112].
+Quelques devins modernes viennent ensuite, tels que Michel Scot, l'un
+des astrologues de Frédéric II, _Guido Bonatti_ de Forli, Asdent de
+Parme, charlatans obscurs qui avaient sans doute alors de la réputation,
+et quelques vieilles sorcières qu'heureusement le poëte ne nomme pas.
+
+[Note 108: C. XX.]
+
+[Note 109: Ce ne sont pas leurs épaules qui en sont baignées: le
+teste dit tout simplement:
+
+ _Che'l pianto degli occhi
+ Le natiche bagnava per lo fesso_.
+
+Mais il n'est pas permis en français d'être si naïf.]
+
+[Note 110: Devin qui habitait les carrières de marbre des montagnes
+de Luni près de Carrare. Lucain a dit de lui, Pharsale, l. I, v. 586.
+
+ _Aruns incoluit desertoe moenia Lunoe_, etc.]
+
+[Note 111: Il n'était pourtant pas né dans cette ville même, mais
+dans un village voisin appelé Andès: c'est ce qui a fait dire à Silius
+Italicus, l. 8,
+
+ _Mantua musarum domus, atque ad sydera cantu.
+ Erecta Andino_.]
+
+[Note 112: Cet Eurypile est cité dans le discours du traître Simon,
+quelques vers après qu'il a parlé de Calchas, Énéide, l. II, v. 114. Le
+texte italien donne ici lieu à une observation. Dante fait dire à
+Virgile:
+
+ _E così'l canta.
+ L'alta mia tragedia in alcun loco_.
+
+Par cette haute tragédie, il entend son Énéide, conformément à l'idée
+que Dante s'était faite des trois styles, tragique, comique et
+élégiaque. C'est cette idée qui l'avait déterminé à donner à son poëme
+le titre de Comédie. Cela confirme ce que j'en ai dit, t. I, p. 484.]
+
+Un autre pont le conduit à la cinquième vallée[113], où sont jetés dans
+de la poix brûlante ceux qui ont fait un mauvais trafic et prévariqué
+dans leurs emplois. Ici se trouve cette comparaison justement vantée où
+il emploie poétiquement et en très-beaux vers, dans la description de
+l'arsenal de Venise, un grand nombre d'expressions techniques. «Telle
+que dans l'arsenal des Vénitiens, on voit pendant l'hiver bouillir la
+poix tenace destinée à radouber leurs vaisseaux endommagés[114], et
+hors d'état de tenir la mer; l'un remet à neuf son navire, l'autre
+calfeutre les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages: l'un
+retravaille la proue, l'autre la poupe: celui-ci fait des rames,
+celui-là tourne des cordages, un autre raccommode ou la misaine ou
+l'artimon; telle bouillait dans ces profondeurs, non par l'ardeur du
+feu, mais par un effet du pouvoir divin, une poix épaisse et gluante,
+qui de toutes parts en enduisait les bords». Un diable noir, accourt les
+ailes ouvertes, saute légèrement de rochers en rochers, et vient jeter
+dans cette fosse un des Anciens de la république de Lucques, ville où,
+s'il faut en croire le Dante, il était si commun de trafiquer des
+emplois publics, que personne n'y était exempt de ce vice[115]. Le damné
+va au fond, et revient à la surface; mais tous les diables se moquent
+de lui; il n'y a point là, lui disent-ils, de sainte Face[116], comme à
+Lucques, pour le défendre; et quand il veut s'élever au-dessus de la
+poix bouillante, ils l'y replongent avec de longs crocs dont ils sont
+armés. Lorsque les voyageurs vont pour passer dans la vallée suivante,
+une foule de ces diables armés de crocs se poste au bas du pont pour les
+arrêter. Ici commence un long épisode où les diables trompent d'abord
+les deux poëtes, leur font prendre un détour, sous prétexte que le pont
+est rompu, et s'offrent à les conduire vers une autre arcade. Le chef de
+cette troupe leur donne pour escorte dix des diables qui la composent,
+et les désigne tous par leurs noms. Ces noms sont de la façon du poëte.
+Ce sont _Alichino, Calcabrina, Cagnazzo, Barbariccia, Libicocco_, ainsi
+des autres. Beau sujet à commentaires que de chercher à savoir où il les
+avait pris, et le sens qu'il y attachait. Les interprètes n'y ont pas
+manqué, et le résultat est qu'aucun d'eux n'a pu y rien entendre[117].
+
+[Note 113: C. XXI.]
+
+[Note 114:
+
+ _Quale nell' Arzanà de' Viniziani
+ Bolle l'inverno la tenace pece,
+ A rimpalmar li legni lor non sani_, etc.]
+
+[Note 115: Il dit cela dans un vers satyrique d'excellent goût.
+
+ _Ogni uom v'è baratlier, fuor che Bonturo_.
+
+Ce _Bonturo Bonturi_, de la famille des _Dati_, était, selon tous les
+commentateurs, le plus effronté de tous les _barattieri_, ou trafiquants
+d'emplois, de la ville de Lucques. Cette ironie spirituelle et piquante
+ne serait pas déplacée dans une satyre d'Horace. En italien, la
+_baratteria_ est pour les emplois publics ce qu'est _la simonia_ pour
+ceux de l'église.]
+
+[Note 116:
+
+ _Quì non ha luogo il santo Volto_.
+
+Allusion à une sainte Face miraculeuse que les Lucquois prétendaient
+posséder, et dont il paraît qu'ils étaient très-fiers.]
+
+[Note 117: Je passe ici, pour abréger, beaucoup de détails que les
+adorateurs du Dante regretteront peut-être: je crois pourtant qu'il en a
+peu qui soient vraiment à regretter. Ils me pardonneront du moins de
+n'avoir rien dit du dernier vers de ce vingt et unième chant.]
+
+La cohorte se met en marche, cela rappelle au Dante des idées
+militaires, et pour ainsi dire bruyantes: sa poésie devient pompeuse et
+bruyante comme elles. «J'ai vu, dit-il[118], des cavaliers marcher en
+bataille, ou commencer l'attaque, ou passer en revue, et quelquefois
+battre en retraite; j'ai vu, ô gens d'Arezzo, des troupes légères
+insulter votre territoire et y faire des expéditions rapides: j'ai vu
+des tournois et des joutes guerrières, tantôt au son des trompettes, ou
+au son des cloches portées sur des chars, tantôt au bruit des tambours,
+ou signal donné par les châteaux avec des instruments, soit de notre
+pays, soit des nations étrangères; mais je n'ai jamais vu marcher au son
+d'instruments si bizarres ni cavaliers ni piétons; on n'entendit jamais
+un pareil bruit sur un vaisseau quand on signale la terre ou les
+étoiles». C'est dans cet appareil qu'ils côtoyent l'étang de poix
+bouillante ou les prévaricateurs sont plongés. Il se passe entre les
+damnés et les diables des scènes horribles et ridicules. Ces diables,
+quand ils sont en gaîté ne sont pas de trop bons plaisants. C'est, à ce
+qu'il paraît, quelqu'une de ces farces grossières qu'on représentait
+alors devant le peuple, et où l'on mettait aux prises de pauvres âmes
+avec des diables armés de tisons et de fourches (spectacles un peu
+différents de ceux qui amusaient les loisirs, élevaient et anoblissaient
+les sentiments et les pensées des anciens peuples), c'est quelqu'une de
+ces représentations fanatiques et burlesques, qui aura donné au Dante
+l'idée de cette espèce de comédie dans l'Enfer. L'action en est vive,
+pétulante, mais elle ne produit rien que de triste et de rebutant pour
+le goût. Plus on reconnaît le poëte dans quelques comparaisons et dans
+quelques détails, plus on regrette de voir la poésie employée à un tel
+usage. Un Navarrois[119], favori du bon roi Thibault, comte de
+Champagne, et un moine de Gallura en Sardaigne[120], tourmentés pour le
+trafic honteux qu'ils firent sur la terre, ne sont pas des morts assez
+connus pour donner le moindre intérêt à ces détails.
+
+[Note 118: C. XXII.
+
+ _Io vidi già cavalier muover campo,
+ E cominciare stormo, e far la mostra,
+ E talvolta partir per loro scampo_, etc.]
+
+[Note 119: _Giampolo_, ou _Ciampolo_.]
+
+[Note 120: _Frate Gomita_, favori de _Nino de' Visconti_ de Pise,
+gouverneur ou président de Gallura.]
+
+Les deux poëtes ont enfin l'adresse d'échapper à ces diables tapageurs,
+à cette soldatesque infernale, et de passer dans la sixième vallée[121].
+Ils sont poursuivis; mais Virgile prend Dante dans ses bras, l'emporte
+et le sauve. Cette action réveille la sensibilité exquise et profonde
+de notre poëte: quelque naturelle qu'elle fût en lui, on ne comprend pas
+comment il pouvait la retrouver au fond de ces abîmes, et parmi d'aussi
+tristes fictions, «Mon guide m'enleva, dit-il, comme une mère réveillée
+par le bruit et qui voit près d'elle les flammes de l'incendie, prend
+son fils, fuit sans s'arrêter, plus occupée de lui que d'elle-même, et
+sans prendre même le temps de se vêtir[122]. Il se laisse aller à la
+renverse en me tenant ainsi sur la pente de ces rochers. L'eau qui se
+précipite par un canal pour tourner la roue d'un moulin, ne coule pas
+aussi rapidement que mon maître descendit alors, en me portant sur sa
+poitrine, plutôt comme son fils que comme un compagnon de voyage[123]».
+
+[Note 121: C. XXIII.]
+
+[Note 122:
+
+ _Che prende'l figlio, e fugge, e non s'arresta,
+ Avendo più di lui che di se cura,
+ Tanto che solo una camicia vesta_.
+
+Mot à mot: «Tant qu'elle sort vêtue de sa seule chemise». Mais, encore
+une fois, il nous est défendu d'être aussi simples que les italiens, à
+qui nous reprochons tant de ne l'être pas.]
+
+[Note 123:
+
+ _Portando sene me sovra'l suo petto
+ Come suo figlio, e non come compagno_.]
+
+Dans cette sixième fosse, où les voilà parvenus, ils trouvent les
+hypocrites marchant à pas lents, peints de diverses couleurs, vêtus de
+grandes chapes, avec des capuchons ou des frocs qui leur cachent les
+yeux; ces chapes sont en dehors tissues d'un or éblouissant, mais en
+dedans elles sont de plomb, et si pesantes que ces malheureux sont
+courbés sous leur poids. Cet emblême est clair et significatif, mais le
+poëte en tire peu de parti. Entouré pendant sa vie de tant d'hypocrites
+sur la terre, il n'en reconnaît que deux dans les Enfers, et ce sont
+deux Bolonais obscurs, dont les noms ne sont liés à aucun souvenir
+historique[124]. Les autres restent enfoncés dans leurs capuces. Chacun
+peut se figurer qui il lui plaît sous ces pesantes enveloppes. Depuis le
+siècle du Dante jusqu'au nôtre, on n'a manqué dans aucun temps de gens
+dont le métier fut de s'en couvrir; et il n'est personne qui ne
+connaisse des figures qui iraient fort bien sous ces frocs.
+
+[Note 124: Il faut cependant être juste: Dante pouvait croire que
+ces noms, qui avaient brillé un instant à Florence, brilleraient aussi
+dans l'histoire. Ces deux hypocrites se nommaient, l'un _Catalano_, et
+l'autre _Loderingo_. Il étaient chevaliers de l'ordre religieux et
+militaire des _Frati Godenti_, ou _Gaudenti_, dont nous avons parlé dans
+le chap. VII, au sujet du poëte _Guittone d'Arezzo_. Florence crut, en
+1266, apaiser les deux partis qui la divisaient, en mettant ces deux
+chevaliers, l'un Gibelin, l'autre Guelfe, à la tête du gouvernement. Il
+se trouva que c'étaient deux hypocrites; vendus tous deux aux Guelfes,
+ils opprimèrent les Gibelins, firent brûler leurs maisons, et les firent
+chasser de la ville. _Indè iroe_.]
+
+Avant de sortir de cette fosse, une réponse de l'un des deux Bolonais
+fait éprouver à Virgile un instant de trouble et même de colère; mais ce
+nuage se dissipe bientôt. L'idée de ce double mouvement suffit pour
+inspirer au Dante cette belle comparaison tirée des objets les plus
+simples, mais exprimée avec toutes les richesses de la poésie homérique.
+«Dans cette partie de la renaissante année[125], où le soleil trempe ses
+cheveux dorés dans l'onde du verseau, et où déjà les nuits perdent de
+leur longue durée, quand le givre du matin ressemble sur la terre à la
+neige, sa blanche soeur, mais qu'il doit se dissiper en peu de temps, le
+villageois qui manque de provisions pour ses troupeaux, se lève,
+regarde, et voyant la campagne toute blanchie, se livre au plus profond
+chagrin. Il retourne à sa maison, et se plaint, errant ça et là, comme
+un malheureux qui ne sait quel parti prendre. Il revient ensuite, et
+reprend l'espérance, en voyant la face de la terre changée en peu de
+moments; il prend sa houlette et conduit ses brebis au pâturage. C'est
+ainsi que mon maître me fit pâlir de crainte, quand je vis son front se
+troubler, et c'est ainsi qu'il guérit bientôt lui-même le mal qu'il
+m'avait fait.»
+
+[Note 125: C. XXIV.
+
+ _In quella parte dei giovinetto anno
+ Che'l sole i crin sotto l'Aquario tempra,
+ E già le nutti al mezzodì s'envanno_, etc.]
+
+Du fond de la sixième vallée où marchent les deux poëtes, il leur faut
+beaucoup d'efforts pour remonter sur le pont qui conduit à la septième.
+Cette marche pénible est décrite avec toutes les couleurs de la poésie;
+mais il est impossible d'entrer dans tous ces détails; de plus grandes
+beautés nous appellent, et sont encore loin de nous. Citons cependant ce
+trait que Virgile adresse à son élève, dans un moment où il le voit
+manquer de force et de courage. «Ce n'est, lui dit-il, ni en s'asseyant
+sur la plume ni sous des courtines qu'on acquiert de la renommée, et
+celui qui sans renommée consume sa vie, ne laisse après lui de traces
+sur la terre que comme la fumée dans l'air ou l'écume sur l'onde[126].»
+
+[Note 126:
+
+ _Che seggendo in piuma
+ In fama non sivien, nè sotto coltre:
+ Sanza la qual chi sua vita consuma,
+ Cotal vestigio in terra di se lascia,
+ Qual fummo in aere, ed in acqua la schiuma_.]
+
+Les voleurs qui ont joint la fraude au brigandage sont punis dans cette
+fosse. Le fond en est comblé d'un épais amas de serpents, tels que la
+sabloneuse Lybie, l'Éthiopie ni l'Égypte n'en produisirent jamais de
+plus affreux. Parmi ces serpents les ombres coupables courent nues et
+épouvantées; elles courent les mains liées derrière le dos avec des
+couleuvres, dont la tête et la queue leur percent les reins, et se
+renouent ensemble devant eux. Un serpent s'élance sur une de ces ombres,
+la pique, la fait tomber en cendres; mais cette cendre se rassemble
+d'elle-même, et l'ombre se relève telle qu'elle était auparavant. «C'est
+ainsi, dit le poëte, en se servant d'expressions et d'images imitées
+d'Ovide, et qu'il est bien extraordinaire que ces damnés lui rappellent,
+c'est ainsi que de l'aveu des anciens sages, le Phénix meurt et renaît
+quand la fin de son cinquième siècle approche[127]. Il ne se nourrit ni
+d'herbes ni de grains pendant sa vie, mais seulement de parfums, et des
+larmes de l'encens; et les parfums et la myrrhe sont le dernier lit où
+il repose». Cela est peut-être beaucoup trop poétique et trop beau pour
+un _Vanni Fucci_, voleur de vases sacrés à Pistoie[128], qui n'est là
+que pour dire quelque mots obscurs, et qui ont besoin de commentaire,
+sur les _Blancs_ et les _Noirs_, ces deux factions nées dans sa patrie,
+et qui avaient fait ensuite tant de mal aux Florentins. Il prend la
+fuite après avoir maudit Dieu, Pistoie et Florence. Il est poursuivi par
+un Centaure[129] couvert de serpents depuis la croupe jusqu'à la face.
+Un dragon enflammé se tient, les ailes étendues, debout sur ses épaules.
+Ce Centaure est Cacus, ce brigand du mont Aventin, tué par Hercule,
+quoique Cacus ne fût point un Centaure.
+
+[Note 127: Imitation ou traduction abrégée de ce beau passage des
+Métamorphoses d'Ovide:
+
+ _Una est, quoe reparet, seque ipsa reseminet ales.
+ Assyrii Phoenica vocant: non fruge, neque herbis,
+ Sed turis lacrimis, et succo vivit amomi_.
+ Métam., l. XV, v. 392 et suiv.]
+
+[Note 128: Ce misérable avait volé le trésor de la sacristie du dôme
+de Pistoie: un de ses amis, nommé _Vanni della Nona_, aussi honnête
+homme que lui sans doute, les avait recélés. On soupçonna de ce vol un
+autre homme que l'on mit en prison. _Fucci_ le tira d'affaire en lui
+conseillant de faire faire, par le podestat, une recherche dans la
+maison de _Vanni della Nona_. Les effets furent trouvés, et le
+malheureux _Vanni_ pendu. Dante met quelquefois de bien vils coquins
+dans son Enfer.]
+
+[Note 129: C. XXV.]
+
+Trois ombres s'élèvent à la fois du fond de la fosse. Deux serpents
+énormes et d'une forme extraordinaire s'attachent successivement à
+chacune d'elles, se collent tout entiers à leurs corps, enlacent leurs
+pattes à leurs bras, à leurs flancs, à leurs jambes. Par une
+métamorphose étrange et par trois procédés différents, décrits tous les
+trois avec une variété prodigieuse, les membres et le corps des
+serpents, les membres et le corps des deux ombres se fondent les uns
+dans les autres; ce ne sont plus ni des serpents, ni des figures
+d'hommes, ce sont des monstres informes qui participent de l'homme et du
+serpent, et tels qu'on n'en a jamais vu. Ce morceau, qui a environ cent
+vers dans l'original, riche de comparaisons, d'images, d'harmonie
+imitative, perdrait trop à être abrégé ou même traduit. Il est plein de
+verve, d'inspiration, de nouveauté. C'est peut-être un de ceux où l'on
+peut le plus admirer le talent poétique du Dante, cet art de peindre par
+les mots, de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits
+hors de la nature et de toute possibilité, avec tant de vérité, de
+naturel et de force qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant
+lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus.
+
+Dans cette étrange métamorphose, les serpents qui se transforment en
+hommes et les hommes métamorphosés en serpents sont des damnés les uns
+comme les autres. Tous ont été des citoyens distingués de Florence, qui
+sont punis dans cette fosse réservée aux voleurs, non pour des vols
+particuliers, mais, selon la conjecture des commentateurs les plus
+éclairés, pour avoir, dans les premiers emplois, détourné à leur profit
+les impôts, ou fait de toute autre manière leur fortune aux dépens de la
+république[130]. Ayant ainsi consacré et comme immortalisé leur
+opprobre, le poëte triomphe cruellement de celui qui en rejaillit sur
+cette odieuse Florence qui l'a proscrit. «Jouis, ô Florence,
+s'écrie-t-il[131]! tu t'es élevée si haut que ta renommée vole sur la
+terre et sur la mer, et que ton nom se répand dans l'Enfer même. J'ai
+trouvé parmi les voleurs cinq de tes citoyens d'un tel rang que j'en
+rougis, et qu'il t'en revient peu de gloire.» Il présage ensuite à son
+ennemie des malheurs que ses plus proches voisins désirent, et qu'il ne
+saurait voir arriver trop tôt. Puis reprenant sa route avec son guide,
+ils entrent dans la huitième vallée.
+
+[Note 130: Les cinq prévaricateurs qu'il nomme avec un art
+particulier, et à mesure qu'il les peint comme agents ou patients de ce
+singulier supplice, sont _Cianfa Donati, Agnel Brunelleschi, Buoso
+Donati, Puccio Sciancato_ et _Francesco Guercio Cavalcante_. Le
+quatrième nom seul est obscur; les _Donati_, les _Brunelleschi_, et les
+_Cavalcanti_ étaient des premières familles de Florence.]
+
+[Note 131: C. XXV.
+
+ _Godi, Firenze, poi che se' si grande
+ Che per mare e per terra butti l'ali,
+ E per lo'nferno il tuo nome si spande_.]
+
+Elle est remplie de flammes étincelantes, divisées en groupes enflammés
+et mobiles, dont chacun contient une âme criminelle qu'on ne voit pas.
+Un spectacle si nouveau que le poëte se crée à lui-même, lui inspire
+deux comparaisons très-différentes entre elles; l'une tirée des objets
+champêtres, auxquels on doit observer qu'il revient souvent, comme tous
+les grands poëtes, l'autre des traditions de l'Écriture et de l'Histoire
+des Prophètes. Ces flammes sont en aussi grand nombre, que le
+villageois, qui se repose sur la colline dans la saison des plus longs
+jours, voit pendant la nuit de vers luisants dans la vallée, peut-être à
+l'endroit même où sont ses vignes et ses champs; et les damnés sont
+enveloppés et cachés dans ces flammes, de même qu'Elysée vit disparaître
+le char d'Elie qui montait au ciel, et que, voulant le suivre des yeux,
+il n'aperçut plus que la flamme qui s'élevait contre un léger nuage.
+
+Une de ces flammes est double, et Virgile lui apprend qu'elle renferme
+Ulysse et Diomède; ils y expient l'invention frauduleuse du cheval de
+Troie, l'enlèvement du Palladium et la mort de Déidamie. Le premier,
+interrogé par Virgile, raconte ses voyages et sa mort tout autrement
+qu'on ne les lit dans l'_Odyssée_. Il erra long-temps avec ces
+compagnons dans la Méditerranée. Passant ensuite le détroit de
+Gibraltar, ils s'avancèrent dans l'Océan; le cinquième mois, ils
+aperçurent de loin une haute montagne. Ils essayaient d'en approcher
+lorsqu'un tourbillon s'éleva de cette terre nouvelle, et les enfonça,
+eux et leur vaisseau, jusqu'au fond des mers. Les commentateurs[132]
+veulent que Dante, en suivant une tradition différente de celle
+d'Homère, et dont on trouve quelques traces dans Pline et dans
+Solin[133], désigne ainsi la montagne du haut de laquelle on feint
+qu'était le Paradis terrestre, où il doit monter dans la seconde partie
+de son poëme; mais rien dans le texte n'indique cette intention. Il faut
+peut-être aller plus loin que les commentateurs. En effet, ne serait-il
+pas possible que le Dante eût eu quelque connaissance ou quelque idée de
+la grande catastrophe de l'île Atlantide, qui paraît avoir été placée
+dans l'Océan qui porte encore son nom; que cette montagne, d'où s'élève
+un tourbillon destructeur, fût le volcan de Ténériffe, qui, depuis
+long-temps éteint, domine sur les Canaries, anciens débris de la grande
+île, et qu'enfin le poëte eût voulu consigner cette tradition dans son
+ouvrage? Je livre aux studieux amateurs du Dante cette conjecture, que
+ce n'est pas ici le lieu d'approfondir, mais qui s'accorderait peut-être
+avec ce que les anciens ont dit des îles Fortunées, où ils plaçaient le
+séjour des bienheureux, et avec ce qu'en ont écrit quelques modernes.
+Ne pourrait-on pas croire aussi, et peut-être avec plus de
+vraisemblance, que, quoique l'Amérique ne fût pas encore découverte, il
+courait déjà des bruits de l'existence d'un autre monde, au-delà des
+mers; et que le Dante, attentif à recueillir dans son poëme toutes les
+connaissances acquises de son temps, ne négligea pas même ce bruit, si
+important par son objet, tout confus qu'il était encore[134]?
+
+[Note 132: _Daniello, Landino, Vellutello, Venturi_, et plus
+récemment _Lombardi_.]
+
+[Note 133: Ils donnent Ulysse pour fondateur à Lisbonne, ou
+Ulisbonne, ville située sur cette mer.]
+
+[Note 134: Le discours d'Ulysse à ses compagnons paraît plus
+favorable à cette dernière vue «Ne refusez pas, leur dit-il, à ce peu de
+vie qui vous reste, la connaissance d'un monde sans habitants, que vous
+pouvez acquérir en suivant le cours du soleil.
+
+ _A questa tanto picciola vigilia
+ De' vostri sensi, ch'è del rimanente,
+ Non vogliate negar l'esperienza,
+ Diretro al sol, del mondo senza gente_.]
+
+Une autre flamme s'avance[135]; ses pointes recourbées s'agitent en
+forme de langue, comme celles de la première, et font entendre des
+gémissements et des plaintes semblables aux mugissements du taureau
+brûlant de Sicile, qui rendit pour premiers sons les cris de son
+inventeur[136].
+
+[Note 135: C. XXVII.]
+
+[Note 136:
+
+ _Come'l bue Civilian che mugghiò prima
+ Col pianta di colui_ (_e ciò fu dritto_)
+ _Che l'avea temperato con sua lima,
+ Mugghiava con la voce dell' afflitto_, etc.
+
+littéralement: «Ce taureau d'airain _mugissait avec la voix du
+malheureux_ qui y était enfermé,» expression neuve et aussi juste que
+poétique.]
+
+C'est l'âme de Gui de Montefeltro qui est renfermée dans cette flamme.
+Gui reconnaît Dante, et l'interroge le premier sur l'état actuel de la
+Romagne, qu'il avoue avoir été sa patrie. Dante l'en instruit en peu de
+mois, et l'interroge à son tour. Gui lui raconte alors son histoire. Il
+avait été homme de guerre, célèbre par des actions d'éclat, mais où la
+ruse avait plus de part que le courage. Il s'était fait ensuite
+Cordelier[137], et ne songeait qu'à son salut, quand le prince des
+nouveaux Pharisiens, qui était en guerre, non avec les Sarrazins ou les
+Juifs, mais avec des Chrétiens[138], vint dans son cloître, et lui
+demanda quelque ruse pour perdre ses ennemis, et pour leur prendre
+Preneste. Il vit en lui des scrupules; mais il parvint à les lever, et à
+lui arracher cette espèce d'oracle, qu'au reste celui qui le demandait
+était fort en état de se prononcer à lui-même: Beaucoup promettre et
+tenir peu t'assurera la victoire[139]. Ce pape, car on reconnaît ici
+Bonifaoe VIII, à qui notre poëte ne perd aucune occasion de rendre le
+mal que Boniface lui avait fait; ce pape avait promis à Gui le ciel pour
+récompense. Je puis, comme tu sais, lui avait-il dit, fermer et ouvrir
+le ciel, et c'est pour cela que nous avons deux clefs[140]; mais à sa
+mort, lorsque saint François vint pour s'emparer de son âme, un diable
+plus prompt la saisit et la jeta dans le brasier éternel. Cela est
+raconté très-sérieusement, et même en très-bons vers. Je l'abrège en
+prose tout aussi sérieuse, et crois inutile de répéter ici des
+réflexions que chacun fait assez de soi-même.
+
+[Note 137:
+
+ _I fui uom d'arme, e po' fui cordigliero_.
+
+Ces moines étaient ainsi nommés en France, dit le P. Lombardi, à cause
+de la corde qui leur servait de ceinture. Le véritable mot italien est
+_francescano_.]
+
+[Note 138:
+
+ _Lo Principe de' nuovi Farisei_.
+
+Ce prince est le Pape, et ces nouveaux Pharisiens, les cardinaux et les
+prélats de sa cour: les Chrétiens avec lesquels il était en guerre,
+étaient les Colonna, dont le palais était voisin de
+Saint-Jean-de-Latran;
+
+ _Avendo guerra presso a Laterano_.]
+
+[Note 139:
+
+ _Lunga proniessa, con l'attender corto
+ Ti farà trionfar nell' alto seggio_.
+
+D'après ce conseil, le vieux pape feignit d'être touché du sort des
+Colonna qui étaient renfermés dans cette ville; il promit de leur
+pardonner, et de les rétablir dans leurs biens, s'ils lui remettaient
+Preneste, et s'ils s'humiliaient devant lui. Ils rendirent la ville, et
+le pape la fit raser tout entière, et les persécuta plus obstinément que
+jamais.]
+
+[Note 140:
+
+ _Lo ciel poss'io serrare e disserrare,
+ Come tu sai: però son due le chiavi_.]
+
+Dans la neuvième fosse de ce terrible cercle, ceux qui ont répandu des
+hérésies, des dissensions et des scandales, souffrent des peines de
+sang, et présentent des spectacles hideux. Dante frémit lui-même du sang
+et des plaies dont il va parler[141]. Toute autre langue que la sienne
+ne pourrait rendre de tels objets, qui sont gravés dans sa pensée, et se
+sentirait défaillir. Les champs fertiles de la Pouille, baignés
+autrefois du sang des Romains dans leurs guerres contre Annibal,
+ensanglantés depuis par les combats de Robert Guiscard, et récemment par
+cette lutte terrible entre Mainfroy et Charles d'Anjou, quand tous les
+morts qui les ont couverts montreraient leurs membres mutilés et leurs
+blessures, n'offriraient aux yeux rien de pareil.
+
+[Note 141: C. XXVIII.]
+
+Mahomet paraît le premier. Ses intestins pendent hors de son ventre,
+fendu dans toute sa longueur. On peut ici, comme en plusieurs autres
+endroits, reprocher au poëte, non, certes, la faiblesse de ses
+peintures, mais leur hideuse et dégoûtante fidélité. Ali et tous les
+autres propagateurs de schismes et de scandales, fendus de même, vont en
+troupe avec le prophète des Musulmans. Des hérétiques, des intrigants et
+des brouillons plus modernes, mais plus obscurs[142], viennent ensuite.
+Les uns ont les lèvres, la langue, les oreilles ou le nez coupés, les
+autres les deux mains. Ils lèvent les bras, et le sang ruisselle sur
+leur visage; un autre tient par les cheveux sa propre tête, séparée de
+son corps, et la porte devant les yeux de ceux à qui il parle. Ce
+dernier qui n'est ici présenté que comme un artisan de fraude, confident
+d'un jeune prince à qui il donna de perfides conseils, figure à des
+titres plus honorables dans l'Histoire littéraire de France: c'est
+Bertrand de Born[143], l'un de nos plus célèbres Troubadours.
+
+[Note 142: L'un d'eux avait fait récemment beaucoup de bruit. C'est
+un certain _Frà Dolcino_, ermite hérétique, qui prêchait, entr'autres
+erreurs, que la communauté des biens, et même celle des femmes, était
+permise aux chrétiens. Il ne manqua pas de prosélytes. Suivi de plus de
+trois mille hommes et femmes, il vivait avec eux, dans cet état de
+nature et de promiscuité qui était le fond de sa doctrine. Quand les
+vivres leur manquaient, ils fondaient sur les propriétés et pillaient
+tout aux environs. Ils commirent pendant deux ans toutes sortes d'excès.
+Ils furent enfin surpris dans les environs de Novarre. _Frà Dolcino_ fut
+brûlé comme hérétique, avec Marguerite sa compagne, et plusieurs autres
+de ses complices des deux sexes. C'est peut-être un des caractères les
+plus extraordinaires de ce genre qui aient jamais existé. Voyez son
+histoire (_Historia Dulcini_), dans le recueil de Muratori, _Script.
+rer. italic._ t. IX.]
+
+[Note 143: Ou, comme Dante l'appelle, _Bertram dal Bornio_. Il était
+sans doute peu connu en Italie, parce qu'il appartient à l'histoire
+d'Angleterre et de France; et cette ignorance où l'on était à son égard
+a jeté tous les commentateurs sans exception dans des erreurs qu'ils se
+sont successivement transmises. Le texte même du Dante, qu'ils ne
+comprenaient pas, en a été altéré. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer
+dans la discussion de ce passage, où j'ai, le premier, soupçonné de
+l'altération et de l'erreur. C'est le sujet d'une dissertation
+particulière, et non d'une note, qui excéderait toute proportion.]
+
+Les yeux du Dante, fatigués de ces tristes spectacles, sentaient le
+besoin de pleurer[144]. Virgile le presse de hâter le pas. Le temps
+s'écoule; il leur en reste peu pour tous les objets qu'ils ont à voir
+encore. Ils ont aperçu de loin une ombre qui montrait le Dante, et
+semblait le menacer; c'était celle d'un de ses parents, homme de
+mauvaise vie[145], qui avait été tué dans une rixe, et qui lui en
+voulait sans doute, parce que sa mort n'avait pas été vengée par sa
+famille. Après un dialogue peu intéressant sur ce sujet, les deux poëtes
+arrivent à la dixième et dernière de ces fosses, qui, toutes comprises
+dans le huitième cercle, vont toujours s'inclinant par degrés vers le
+centre, sur lequel toutes pèsent à la fois. Des cris plaintifs et divers
+frappent l'oreille et blessent le coeur des pointes aiguës de la
+pitié[146]. Tous les maux entassés dans les hôpitaux les plus malsains
+égaleraient à peine ceux qui sont accumulés dans cette fosse. Les damnés
+s'y traînent, comme des moribonds couverts de lèpre ou comme des
+pestiférés. Leur peau écailleuse est tourmentée de démangeaisons
+insupportables; ils la déchirent avec leurs ongles. Ce sont plusieurs
+espèces de faussaires: l'un avait falsifié les métaux; il était
+d'Arezzo[147], et avait trompé un certain Albert de Sienne, homme
+simple, que l'évêque de cette ville avait vengé en faisant brûler vif,
+comme magicien, le faussaire. Ceci amène contre les Siennois une tirade
+satirique, où l'on distingue ce trait décoché à la fois contre eux et
+contre les Français. «Fut-il jamais nation plus vaine que la Siennoise?
+Certes, la Française elle-même ne l'est pas autant de beaucoup[148]».
+Nation vaine ou frivole si l'on veut; mais quel rapport y a-t-il alors
+entre nous et ce crédule Albert? Nation sotte et de peu d'esprit, comme
+quelques commentateurs l'entendent[149]; mais quel rapport entre ces
+défauts et les nôtres?
+
+[Note 144: C. XXIX.]
+
+[Note 145: Il se nommait _Geri del Bello_.]
+
+[Note 146: Comment rendre autrement ces expressions, si hardiment
+figurées?
+
+ _Lamenti saettaron me diversi
+ Che di pietà ferrati avean gli strali_.]
+
+[Note 147: Son nom était Griffolin. Il avait fait croire à
+l'imbécille Albert qu'il savait l'art de voler dans l'air, et lui avait
+promis de le lui apprendre. N'ayant pu remplir sa promesse, Albert se
+plaignit à l'évêque de Sienne, qui le regardait comme son fils; cet
+évêque fit un procès à Griffolin, et le condamna au feu comme magicien.
+Mais ce n'est pas pour cela que celui-ci est damné. Minos, à qui on n'en
+impose pas, lui a infligé cette peine parce qu'il avait fait dans le
+monde le métier trompeur d'alchymiste.]
+
+[Note 148:
+
+ . . . . . . . _Hor fu giamai
+ Gente si vana come la Senese?
+ Certo non la Francesca si d'assai_.]
+
+[Note 149:
+
+ _Per gente vana intende egli gente di poco senno_.
+ (LOMBARDI.)]
+
+C'est par des exemples tirés des fureurs d'Athamas et de celles d'Hécube
+que Dante essaie de nous faire comprendre[150] la rage que paraissaient
+éprouver deux ombres qui couraient comme des forcenées: ce sont celles
+de deux faussaires qui le furent dans deux genres bien différents; mais
+on doit être maintenant fait à ces disparates. L'une est l'âme antique
+de la scélérate Myrrha[151], qui se rendit plus amie de son père qu'une
+fille ne doit l'être, en se cachant sous de fausses apparences; l'autre
+est un Florentin qui avait escroqué une belle jument, en dictant et
+signant un testament faux, dans le goût de celui de notre comédie du
+_Légataire_. Maître Adam, faux monnoyeur de Brescia, est gonflé par
+l'hydropisie et brûlé par la soif. «Les clairs ruisseaux qui des vertes
+collines du Casentin tombent dans l'Arno, et leurs canaux bordés de
+frais ombrages, lui sont toujours présents, et leur image le dessèche
+plus encore que la maladie qui le consume[152]». Sentiment naturel et
+profond que le Tasse a très-heureusement imité dans le treizième chant
+de son poëme, lorsqu'il fait cette admirable description de la
+sécheresse qui désola l'armée chrétienne, et qu'il peint, comme le
+Dante, l'effet que produisait sur des malheureux tourmentés par la soif
+l'image fraîche et humide des torrents des Alpes, des vertes prairies et
+des fraîches eaux, qui bouillonnait dans leur pensée[153]. Dante, qui se
+plaît toujours à mêler des personnages anciens avec les modernes, place
+dans cet Enfer des faussaires, non seulement l'incestueuse Myrrha, mais
+le traître Sinon et la femme de Putiphar, qui accusa faussement Joseph.
+Toutes ces ombres se querellent et s'injurient. Dante prête
+involontairement l'oreille et s'arrête. Virgile le rappelle à lui-même,
+et lui reproche de vouloir entendre ce qu'il y a de la bassesse à
+écouter. Dante rougit, et continue de suivre son maître.
+
+[Note 150: C. XXX.]
+
+[Note 151:
+
+ _Quell' è l'anima antica
+ Di Mirra scelerata, che divenne
+ Al padre fuor del dritto amore, amica_.]
+
+[Note 152:
+
+ _Li ruscelletti, che de' verdi colli
+ Del Casentin discendon giuso in Arno,
+ Facendo i lor canali freddi e molli,
+ Sempre mi stanno innanzi, e non indarno,
+ Che l'immagine lor via più m'asciuga
+ Che'l male ond'io nel volto mi discarno_.]
+
+[Note 153:
+
+ _Che l'immagine lor gelida, e molle
+ L'asciuga e scalda, e nel pensier ribolle._
+ (_Gierusal. lib._ c. XIII., st. 80.)]
+
+Ils marchent tous deux en silence[154] vers le puits central qui conduit
+au neuvième et dernier cercle de l'Enfer, et jusqu'au fond de l'abîme.
+Ils n'ont pour se conduire qu'une fausse lueur qui est moins que la nuit
+et moins que le jour[155]. Tout à coup le son éclatant d'un cor se fait
+entendre, tel que Roland ne sonna point d'une manière aussi terrible
+après la douloureuse défaite de Charlemagne à Roncevaux. Dante tourne la
+tête de ce côté; il croit apercevoir de hautes tours. Ce sont trois
+géants énormes, Nembroth, Éphialte, Antée, qui s'élèvent en effet comme
+des tours, de la ceinture en haut, au-dessus des bords du puits. Le
+poëte s'arrête à décrire leur stature prodigieuse, et à peindre par des
+comparaisons l'effet que produit sur lui leur aspect. Son guide les lui
+fait connaître l'un après l'autre, avec des circonstances historiques et
+poétiques sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter. C'est à Antée
+qu'il s'adresse pour qu'il les descende dans ce puits. Antée les soulève
+tous deux d'une seule main, les dépose légèrement au fond du gouffre, et
+se redresse comme le mât d'un vaisseau.
+
+[Note 154: C. XXXI.]
+
+[Note 155:
+
+ _Quivi era men che notte e men che giorno_.]
+
+Dante, frappé de l'idée des terribles objets qui l'attendent, voudrait
+pouvoir former des sons plus âpres[156] et plus convenables à cet
+affreux séjour. Il invoque de nouveau les Muses, et s'enfonce, pour
+ainsi dire, dans toute l'horreur de son sujet. Dans ce cercle sont punis
+les traîtres. Il se partage en quatre fosses ou vallées. La première
+porte le nom de _Caïn_: c'est celle des assassins qui ont tué en
+trahison. Un lac glacé la remplit. Les criminels sont plongés jusqu'au
+cou dans la glace, et leurs têtes hideuses s'agitent, se haussent et se
+baissent à la surface, versant, à force de douleurs, des larmes qui se
+gèlent autour de leurs yeux et sur leurs joues. Deux têtes collées front
+contre front, et dont les cheveux sont entremêlés, sont celles de deux
+frères qui s'étaient tués l'un l'autre, comme Etéocle et Polinice[157].
+Dante, en avançant sur la glace, au milieu de toutes ces têtes, en
+heurte une qu'il croit reconnaître. Il la saisit par les cheveux, et
+veut, malgré sa résistance, la contraindre de se nommer. C'est une autre
+tête qui prononce le nom de _Bocca_, misérable qui, dans la bataille de
+Montaperti, marchant avec les Guelfes, et gagné par l'or des Gibelins,
+coupa la main de celui qui portait l'étendard, et causa la déroute et le
+massacre de l'armée. Ce traître est accompagné de quelques autres, dont
+le poëte fait justice. Leurs têtes sont à l'entrée de la seconde
+division de ce cercle, qui porte le nom d'_Antenor_, et où sont enfoncés
+tous les traîtres à leur patrie.
+
+[Note 156: C. XXXII.]
+
+[Note 157: Ils étaient fils d'_Alberto degli Alberti_, noble
+florentin, et s'appelaient, l'un Alexandre, et l'autre Napoléon _degli
+Alberti_.]
+
+Dante détournait les yeux de ce spectacle, lorsqu'il aperçut deux ombres
+plongées dans la même fosse et acharnées l'une sur l'autre.... Oserai-je
+le suivre? Entreprendrai-je de retracer ici ce tableau si célèbre, et
+qui est peut-être encore au-dessus de sa renommée? Trouverai-je dans une
+langue qui passe pour timide, et dans une froide prose, d'assez fortes
+couleurs pour rendre cette horreur sublime? Je l'oserai, je l'essaierai
+du moins. Ce qui fait la difficulté de l'entreprise y donne de
+l'attrait. D'autres l'ont essayé avant moi; mais ils semblent avoir
+craint d'être simples, et je tâcherai surtout de conserver à cette
+peinture son effroyable simplicité.
+
+«Je vis, continue le poëte, deux ombres glacées dans une seule fosse:
+l'une des têtes couvrait l'autre, et comme un homme affamé mange du
+pain, de même la tête qui était dessus enfonçait dans l'autre ses dents,
+à l'endroit où le cerveau se joint à la nuque du cou[158]. O toi, lui
+dis-je, qui montres par une action si féroce ta haine pour celui que tu
+dévores, dis-m'en la cause, afin que si tu as raison de le haïr, sachant
+qui vous êtes et quel fut son crime, je puisse, de retour au monde,
+venger ta mémoire, si ma langue ne se dessèche pas!
+
+[Note 158:
+
+ _E come'l pan per fame si manduca
+ Cosi'l sovran li denti all' altro pose
+ La' ve'l cervel s'aggiunge colla nuca_, etc.
+
+Une fausse délicatesse peut trouver dans ces vers et dans leur
+traduction une espèce de crudité de style; mais ce n'est ni au Dante, ni
+à sa langue, qu'il faut la reprocher; c'est à nous et à la nôtre.]
+
+«Le coupable détourna sa bouche de cette horrible pâture[159], et
+l'essuyant avec les cheveux de la tête dont il avait rongé le crâne, il
+me dit: Tu veux que je renouvelle une douleur aigrie par le désespoir,
+et dont la seule pensée m'oppresse le coeur, avant que je commence à
+parler, mais si mes paroles doivent être un germe qui ait pour fruit
+l'opprobre de celui que je dévore, tu me verras à la fois parler et
+verser des larmes. Je ne sais qui tu es, ni de quelle manière tu es
+descendu ici-bas; mais tu me parais Florentin à ton langage. Tu dois
+savoir que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Roger. Je
+t'apprendrai maintenant pourquoi je le traite ainsi. Je n'ai pas besoin
+de dire que m'étant fié à lui, je fus pris et mis à mort par l'effet de
+ses perfides conseils; mais ce que tu ne peux avoir appris, mais combien
+ma mort fut cruelle, tu vas l'entendre, et tu sauras alors s'il m'a
+offensé.
+
+[Note 159: C. XXXIII.
+
+ _La bocca sollevò dal fiero pasto
+ Quel peccator, forbendola a' capelli
+ Del capo ch'egli avea diretro guasto_; etc.]
+
+«Dans la tour obscure qui a reçu de moi le nom de _Tour de la Faim_, et
+où tant d'autres ont dû être enfermés depuis, une ouverture étroite
+m'avait déjà laissé voir plus de clarté[160], lorsqu'un songe affreux
+déchira pour moi le voile de l'avenir. Je crus voir celui-ci, devenu
+maître et seigneur, chasser un loup et ses louveteaux vers la montagne
+qui empêche Pise et Lucques de se voir. Il avait envoyé en avant les
+_Gualandi_, les _Sismondi_ et les _Lanfranchi_, avec des chiennes
+maigres, avides et dressées à la chasse. Après avoir couru peu de temps,
+le père et ses petits me parurent fatigués, et je crus voir les dents
+aiguës de ces animaux leur ouvrir les flancs. Quand je m'éveillai vers
+le matin, j'entendis mes enfants, qui étaient auprès de moi, pleurer en
+dormant, et demander du pain. Tu es bien cruel, si déjà tu n'es ému en
+pensant à ce que mon coeur m'annonçait; et si tu ne pleures pas,
+qu'est-ce donc qui peut t'arracher des larmes?
+
+[Note 160: Je lis _più lume_ avec _Landino_, _Vellutello_, Alde
+_Lombardi_, et le plus grand nombre des manuscrits. Si on lit _più
+lune_, comme l'édition des académiciens de la Crusca, et quelques
+autres, il faut traduire: «m'avait déjà laissé voir plusieurs fois la
+clarté de la lune.»]
+
+«Déjà ils étaient éveillés; l'heure approchait où l'on apportait notre
+nourriture, et chacun de nous, à cause de son rêve, doutait de la
+recevoir. J'entendis qu'on fermait la porte au bas de l'horrible tour.
+Alors je regardai mes fils sans dire une parole. Je ne pleurais point;
+je me sentais en dedans pétrifié. Ils pleuraient, eux; et mon petit
+Anselme me dit: Comme tu nous regardes, mon père! qu'as-tu? Je ne
+pleurai point encore; je ne répondis point pendant tout ce jour, ni la
+nuit suivante, jusqu'au retour du soleil. Lorsque quelques rayons
+pénétrèrent dans cette prison douloureuse, et que je vis sur quatre
+visages les propres traits du mien, transporté de douleur, je me mordis
+les deux mains. Eux, pensant que j'y étais poussé par la faim, se
+levèrent tout à coup, et me dirent: Mon père[161], nous souffrirons
+beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous. Tu nous as revêtus de
+ces chairs misérables; dépouille-nous-en aussi. Alors je me calmai, pour
+ne pas augmenter leur peine. Ce jour et le suivant nous restâmes tous en
+silence. O terre impitoyable! pourquoi ne t'ouvris-tu pas? Quand nous
+fûmes parvenus au quatrième jour, Gaddi se jeta étendu à mes pieds, en
+me disant: Mon père, que ne viens-tu me secourir? et il mourut; et je
+vis, comme tu me vois, les trois qui restaient tomber ainsi l'un après
+l'autre, du cinquième au sixième jour. Je me mis alors à me traîner en
+aveugle sur chacun d'eux, et je ne cessai de les appeler trois jours
+entiers après leur mort. La faim acheva ensuite ce que n'avait pu la
+douleur.--Quand il eût dit ces mots, roulant les yeux, il reprit entre
+ses dents le malheureux crâne, et comme un chien dévorant, il les y
+enfonça jusqu'aux os.»
+
+[Note 161:
+
+ _Padre, assai ci fia men doglia
+ Se tu mangi di noi: tu ne vestisti
+ Queste misere carni, e tu le spoglia_.
+
+Ce tercet paraissait au Tasse plein d'une expression si tendre et si
+noble, il lui plaisait tant, au rapport du père Venturi, qu'il ne se
+lassait point de le citer et d'en faire l'éloge. Mais ce même tercet est
+excessivement difficile à traduire. _Se tu mangi di noi_, est même
+tout-à-fait intraduisible: il est impossible de dire en français,
+_manger de nous_, comme on dit _manger du pain_, et c'est cependant
+cette ressemblance d'expression qui, dans l'italien, est en même temps
+naïve et terrible. _Dépouille-nous-en aussi_, paraîtra peut-être bien
+nu; mais comment rendre autrement ces mots si touchants: _e tu le
+spoglia_. J'ai du moins sauvé cette figure poétique: _Vestire spogliare
+le carni_, qui est du style religieux, ou même biblique si l'on veut,
+mais qui n'en avait ici qu'une propriété de plus, et à laquelle aucun
+des traducteurs français du Dante n'a songé. Enfin j'ai respecté, autant
+que je l'ai pu, cette effrayante, sans doute, mais admirable
+simplicité.]
+
+Loin d'être fatiguée par un récit aussi énergique, la voix du Dante
+s'élève encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprécations
+contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si
+le comte Ugolin passait pour l'avoir trahie, il ne fallait pas du moins
+envelopper dans son supplice ses fils, dont un âge si tendre attestait
+l'innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thèbes et la honte de
+l'Italie. Puisque les peuples voisins n'en font pas justice, il désire
+que les petites îles de _Capraia_ et de la _Gorgone_, situées près
+l'embouchure de l'Arno, se détachent, ferment le cours du fleuve, et en
+fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise même submerger tous ses
+habitants.
+
+Cette effrayante et terrible scène doit rendre languissant et faible
+tout ce que l'Enfer même peut encore offrir. On se soucie peu d'un
+_Alberic_[162] qui avait fait massacrer tous ses parents dans un repas
+où ils étaient ses convives, et de quelques autres misérables plongés
+dans la glace, la tête renversée, et les larmes gelées et amoncelées
+dans les yeux. On regrette que Dante ne l'ait pas senti, et n'ait pas vu
+que du moment où il avait fait parler Ugolin au fond du gouffre, il
+n'avait rien de mieux à faire que d'en sortir. Il n'y reste pas
+long-temps. Entré dans la quatrième et dernière division de ce dernier
+cercle, où sont punis les traîtres les plus coupables, il voit flotter
+l'étendard du prince des Enfers[163]. Il aperçoit, en traversant cet
+espace, les damnés qui le remplissent, couverts d'une glace
+transparente, dans diverses attitudes, et comme des objets conservés
+dans du verre. Tout se tait. Après l'agitation bruyante des autres
+cercles, il ne restait peut-être plus, pour frapper l'imagination, et
+pour lui faire concevoir le dernier excès de la douleur, d'autre moyen
+que le silence. Au centre, règne Lucifer, enfoncé jusqu'aux reins dans
+la glace. Sa taille plus que gigantesque, son épouvantable difformité,
+sont peintes des traits les plus forts qu'ait pu tracer le poëte. Cela
+dut faire une grande sensation de son temps, où le seul ressort de la
+morale était la crainte, où celui de la crainte était le diable, et où
+chacun s'étudiait à donner au diable tout ce qui pouvait inspirer le
+plus d'effroi. Aujourd'hui cela perd tout son effet, et rien de plus
+froid qu'une peinture terrible qui n'inspire point de terreur.
+
+[Note 162: C'était encore un _Cavalier Gaudente_, qu'on appelait
+pour cela _Frate Alberigo_, quoiqu'il fût militaire. Il était de la
+maison des Manfrédi, seigneurs des Faenza.]
+
+[Note 163: C. XXXIV.
+
+ _Vexilla regis prodeunt inferni_, etc.]
+
+Sans nous occuper donc des trois énormes faces du monstre, l'une rouge,
+l'autre noire et l'autre jaunâtre, de ses trois gueules écumantes qui
+mâchent éternellement trois damnés[164], de ses six ailes démesurées, et
+de tout le reste de son effroyable colosse, il suffit de nous rappeler
+que le centre de l'Enfer, où l'archange rebelle est plongé, est aussi le
+centre de la terre, et de voir le parti que Dante a tiré de cette idée.
+Virgile le prend sur ses épaules, saisit le moment où Lucifer cesse
+d'agiter ses sextuples ailes, s'attache aux flocons de glace dont les
+flancs du monstre sont couverts comme d'une épaisse toison, et descend
+ainsi jusqu'à sa ceinture. Alors, se tenant plus fortement aux poils, il
+tourne, avec beaucoup d'efforts, sa tête où il avait les pieds, et monte
+au lieu de descendre. Il sort enfin par l'ouverture d'un rocher, dépose
+Dante sur le bord, et y monte après lui. Les jambes renversées de Satan
+sortent par ce soupirail; il est là toujours debout, à la place où il
+tomba du ciel. Il s'enfonça jusqu'au centre de la terre, et il y resta
+fixé. C'est-là que cesse d'agir cette force de gravitation qui entraîne
+tous les corps pesants; et il est assez remarquable qu'à travers la
+mauvaise physique que supposent les explications qu'il donne ensuite des
+effets produits sur la forme de la terre, par la chute même de Satan,
+le Dante eût déjà cette idée[165]. Au-dessus de l'endroit où les deux
+poëtes se sont assis, un ruisseau tombe à travers les rochers; ils
+montent l'un après l'autre par la route étroite et difficile que l'eau a
+creusée; ils voient enfin reparaître la lumière, et se trouvent, après
+tant de fatigues, rendus à la clarté du jour.
+
+[Note 164: Le premier est Judas Iscariotte, et les deux autres, sans
+qu'on puisse voir quel rapport ont avec Judas ces deux meurtriers
+célèbres, Brutus et Cassius.]
+
+[Note 165: Il l'énonce clairement par ces mots qu'il met dans la
+bouche de Virgile:
+
+ _Tu passasti il punto
+ Al qual si traggon d'ogni parte i pesi_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+_Suite de l'Analyse de la Divina Commedia_.
+
+_Le Purgatoire_.
+
+
+Si jamais l'inspiration se fit sentir dans les chants d'un poëte, c'est
+certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une
+sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des régions moins
+affreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourments.
+Son style prend tout à coup un éclat, une sérénité qui annonce son
+nouveau sujet. Ses métaphores sont toutes empruntées d'objets riants. Il
+prodigue sans effort les riches images, les figures hardies, et donne à
+la langue toscane un vol qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, et
+qu'elle n'a jamais surpassé depuis. «Pour voguer sur une onde plus
+favorable[166], la nacelle de mon génie dresse ses voiles, et laisse
+derrière elle cette mer si terrible. Je vais chanter ce second règne, où
+l'âme humaine se purifie et devient digne de monter au Ciel. Mais ici,
+muses sacrées, puisque je suis tout à vous, que la poésie morte
+renaisse, que Calliope relève un peu mes chants, qu'elle les accompagne
+de ces accords, dont les malheureuses filles de Piérius se sentirent
+frappées, et qui leur ôtèrent tout espoir de pardon.» Puis, commençant
+tout de suite son récit par une description presque magique: «La douce
+couleur du saphir oriental, qui se condensait, dit-il, dans la
+perspective riante d'un air pur, jusqu'au premier cercle des cieux,
+rendit à mes yeux tous leurs plaisirs, aussitôt que j'eus quitté l'air
+infernal qui avait attristé mes yeux et mon coeur[167].» Sa lyre est
+montée sur ce ton; il continue: «Le bel astre qui invite à l'amour,
+réjouissait tout l'Orient, lorsque je me tournai vers l'un des pôles, et
+que j'y vis briller quatre étoiles qui ne furent jamais vues que de la
+première race des mortels. Le ciel paraissait jouir de leurs rayons.
+Malheureux Septentrion, tu es veuf et à jamais à plaindre, puisque tu
+ne peux les voir[168]!» Laissant à part le sens allégorique de ces
+étoiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblème,
+y a-t-il une poésie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et
+qui fasse mieux sentir le passage ravissant des ténèbres à la lumière!
+
+[Note 166: C. I.
+
+ _Per correr miglior acqua alza le vele
+ Omai la navicela del mia ingegno
+ Che lascia dictro a se mar si crudele_, etc.]
+
+[Note 167:
+
+ _Dolce color d'oriental zaffiro
+ Che s'accoglieva nel sereno aspetto
+ Dell' aer puro, infino al primo giro,
+ Agli occhi miei ricominciò diletto_, etc.]
+
+[Note 168:
+
+ _O Settentrional vedovo sito
+ Po' che privato se' di mirar quelle_!]
+
+Observons que le poëte ne se livre pas à ce transport en entrant dans le
+Purgatoire; où il n'y a ni astres, ni cieux brillants, et où l'espérance
+même est encore attristée par des souffrances: le lieu de la nouvelle
+scène qu'il va parcourir est divisé en trois parties; le bas de la
+montagne, jusqu'à la première enceinte du Purgatoire: les sept cercles
+du Purgatoire qui, s'élevant les uns sur les autres, occupent la plus
+grande portion de la montagne, et le Paradis terrestre, qui est au
+sommet. C'est maintenant aux environs de la montagne, et dans l'espace
+qui la sépare de la mer, qu'il voit se lever ou se déchirer tout à coup
+le voile sombre qui lui cachait depuis long-temps les éclatantes beautés
+de la nature. En se tournant vers le nord, il voit prés de lui un
+vieillard d'un aspect si vénérable, que celui d'un père ne doit pas
+l'être davantage pour son fils. Sa longue barbe était mêlée de blanc,
+comme l'étaient aussi ses cheveux, qui tombaient des deux côtés sur sa
+poitrine. Les rayons des quatre étoiles saintes éclairaient si vivement
+son visage, que Dante le voyait comme à la clarté du soleil. Ce
+vieillard demande aux voyageurs qui ils sont, et se montre surpris de
+les voir échappés au noir abîme, et parvenus aux lieux qu'il habite.
+Virgile avertit Dante de s'agenouiller en sa présence, et de baisser les
+yeux devant lui. Il répond ensuite aux questions du vieillard, et
+l'instruit du sujet qui a engagé son disciple à ce périlleux voyage.
+C'est surtout le désir de la liberté, de cette liberté si chère, et dont
+celui qui a renoncé pour elle à la vie sait si bien le prix[169].
+Jusque-là, on ignore quelle est cette ombre vénérable. On l'apprend ici
+de Virgile. «Tu le sais, continue-t-il, toi qui, pour elle, dans Utique,
+ne craignis point de te donner la mort, et laissas ta dépouille
+mortelle, qui, au grand jour, sera revêtue de tant d'éclat.»
+
+[Note 169:
+
+ Libertà va cercando, ch'è si cara
+ Come sa chi per lei vita rifiuta.]
+
+Des objections théologiques ont été faites à notre poëte, sur la place
+qu'il assigne à Caton dans les avenues du Purgatoire, et sur l'espérance
+qu'il lui donne d'un sort heureux au jour du jugement. Le dernier
+commentateur du Dante, le P. Lombardi, répond à ces objections comme il
+peut, mais cela n'importe guère à ceux qui, comme nous, ne considèrent
+ce poëme que du côté poétique.
+
+Caton apprend aux deux poëtes ce qu'ils doivent faire pour gravir cette
+montagne d'expiations et d'épreuves. Il faut d'abord que Dante se ceigne
+d'une ceinture de joncs cueillis au bord de la mer[170], et qu'il se
+lave le visage, pour en effacer la fumée des brasiers infernaux. Après
+ces instructions, il disparaît. Dante se lève, et se dispose à suivre de
+nouveau son maître. Au lever de l'aurore, ils remplissent d'abord les
+formalités expiatoires qui leur ont été prescrites. Le soleil
+paraît[171], et ils voient s'avancer un objet lumineux qui voguait
+rapidement sur les eaux. C'est une barque remplie d'âmes qui vont au
+Purgatoire, et un ange éclatant de blancheur et de lumière qui les y
+conduit[172]. Elles chantent, en approchant, le cantique que les Hébreux
+chantèrent après la sortie d'Égypte. L'ange, quand il les a déposées sur
+le rivage, s'en retourne aussi promptement qu'il est venu[173]. Ces
+âmes vont errant comme des étrangères dans un pays inconnu: elles
+aperçoivent les deux voyageurs, et leur demandent quel chemin elles
+doivent suivre. Virgile leur apprend qu'ils sont étrangers comme elles,
+et qu'ils sont parvenus en ce lieu par un chemin si difficile, que la
+route qu'ils doivent faire en montant ne leur paraîtra qu'un jeu. Les
+âmes, en s'approchant du Dante, s'aperçoivent à sa respiration qu'il vit
+encore. Elles sont frappées d'étonnement, et l'entourent en foule, comme
+le peuple se presse, pour apprendre des nouvelles, autour d'un messager
+qui porte en signe de paix une branche d'olivier.
+
+[Note 170: Le jonc, disent ici les commentateurs, est par son écorce
+unie et lisse le symbole de la pureté et de la simplicité; il est, par
+sa souplesse, celui de la patience, toutes vertus nécessaires dans le
+chemin du ciel.]
+
+[Note 171: C. II.]
+
+[Note 172: Je ne dis rien de plus ici de cet ange qui est peint;
+comme tout le reste, d'une manière admirable. Je reviendrai plus loin
+sur cet objet.]
+
+[Note 173:
+
+ _Ed el sen gì, come venne, veloce_.]
+
+L'une des ombres s'avance vers lui pour l'embrasser, avec tant
+d'affection qu'il fait vers elle un mouvement pareil. Mais il sent alors
+le vide de ces ombres, qui n'ont de réel que l'apparence. Trois fois il
+étend ses bras, et trois fois, sans rien saisir, ils reviennent sur sa
+poitrine. L'ombre sourit, et se montre enfin si bien à lui, qu'il
+reconnaît en elle _Casella_, son maître de musique et son ami. Ils
+s'entretiennent quelque temps avec toute la tendresse de l'amitié;
+ensuite le poëte, fidèle à son goût pour la musique, prie _Casella_,
+s'il n'a point perdu la mémoire ou l'usage de ce bel art, de le consoler
+dans ses peines, par la douceur de son chant; le musicien ne se fait
+point prier; il chante une _canzone_ de Dante lui-même[174], avec une
+voix si douce et si touchante, que Dante et Virgile, et toutes les âmes
+venues avec _Casella_, restent enchantées de plaisir. Cette petite scène
+lyrique, au bord de la mer, a un charme particulier, surtout pour ceux
+qui ont voué, comme notre poëte, une affection constante à cet art
+consolateur. Mais le sévère Caton vient troubler leur jouissance; il
+leur rappelle qu'ils ont autre chose à faire que d'entendre chanter, et
+qu'ils doivent, avant tout, s'avancer vers la montagne. Ils se
+dispersent «comme des colombes occupées à becqueter un champ de blé, et
+qui voient paraître tout à coup un objet qui les effraye[175].»
+
+[Note 174:
+
+ _Amor che nella mente mi ragiona_.]
+
+[Note 175:
+
+ _Come quando, cogliendo biada o loglio,
+ Gli colombi adunati alla pastura_, etc.]
+
+Dante et Virgile s'avancent: ils arrivent au pied de la montagne[176],
+et cherchent un endroit accessible. Ils voient venir sur leur gauche une
+troupe d'âmes qui cherchent aussi un chemin. Elles marchent si
+lentement, qu'on n'aperçoit point les mouvements de leurs pas. Virgile
+leur adresse la parole; elles s'avancent alors plus promptement, les
+premières d'abord, les autres à leur suite, comme des brebis qui sortent
+du bercail: les unes se pressent, les autres plus timides attendent, la
+tête et les yeux baissés vers la terre; simples et paisibles, ce que la
+première fait, les autres le font de même; si elle s'arrête, elles
+s'arrêtent comme elle, et ne savent pas pourquoi[177]. Cette comparaison
+naïve, et presque triviale, tirée des objets champêtres, qui paraissent
+avoir eu pour notre poëte un charme particulier, est exprimée dans le
+texte avec une vérité, une élégance et une grâce qui la relèvent, sans
+lui rien faire perdre de sa simplicité. Il y donne le dernier trait, en
+peignant ce troupeau d'âmes simples et heureuses, s'avançant avec un air
+pudique et une démarche honnête. L'ombre de son corps, que le soleil
+projette sur la montagne, effraye celles qui marchent les premières;
+elles reculent quelques pas, et toutes les autres qui les suivent en
+font autant, sans savoir pourquoi. Virgile les rassure en leur disant
+que celui qu'il avoue être un homme vivant, n'est point venu sans
+l'ordre du ciel. Alors elles leur indiquent un chemin étroit, où ils
+peuvent pénétrer avec elles. L'une de ces âmes se fait connaître; c'est
+Mainfroy, roi de la Pouille, fils de Frédéric II, mort excommunié comme
+son père. On n'avait pas voulu qu'il fût enterré en terre sainte: il le
+fut auprès du pont de Bénévent. Mais ce ne fut pas assez, au gré du pape
+Clément IV, qui chargea le cardinal de Cosence de faire exhumer le
+cadavre, et de l'envoyer hors des états de l'Église.
+
+[Note 176: C. III. J'omets ici beaucoup de descriptions, de
+discours, d'explications philosophiques; il s'agit de gravir la montagne
+du Purgatoire; et ne pouvant pas faire d'une analyse une traduction,
+j'écarte tout ce qui ne conduit pas à ce but.]
+
+[Note 177:
+
+ _Come le pecorelle escon del chiuso_, etc.]
+
+L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit
+sa peine, que la miséricorde de Dieu est infinie, et que
+l'excommunication d'un pape n'ôte pas tout moyen de rentrer en grâce
+auprès de l'Éternel, pourvu que l'on ait une ferme espérance; seulement,
+si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente
+fois autant de temps qu'on a persisté dans son obstination, à moins que
+ce temps ne soit abrégé par de bonnes prières. Je ne sais si les papes
+admettaient alors cette espèce de tarif: depuis long-temps leur prudence
+l'a rendu à peu près inutile; ils ont excommunié beaucoup moins, et
+n'envoient plus de cardinaux déterrer les cendres des rois.
+
+Dante s'aperçoit, au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s'est
+écoulé sans qu'il y ait pris garde, pendant le récit de Mainfroy[178].
+Cela inspire à un poëte philosophe des vers philosophiques d'un style
+ferme, exact, et, comme celui de Lucrèce, toujours poétique, sur la
+puissance de l'attention lorsqu'un objet nous attache par le plaisir, ou
+par la peine qu'il nous cause, et sur cette faculté auditive qu'exerce
+alors notre âme, indépendante de la faculté de penser et de sentir. Il
+reconnaît enfin qu'ils sont arrivés à ce passage étroit et difficile que
+les âmes leur avaient indiqué. Ils y gravissent avec beaucoup de peine,
+arrivent sur une première, plate-forme qui fait le tour de la montagne;
+et de là, sur une seconde, par un chemin non moins pénible. Ils
+s'asseyent alors, tournés vers le levant, d'où ils étaient partis; le
+spectacle du ciel et de l'immensité occasionne entr'eux des questions et
+des réponses astronomiques et géographiques, où Dante s'exprime toujours
+en poëte, en même temps qu'en géographe et en astronome. Les âmes des
+négligents sont retenues dans ces enceintes, qui précèdent le
+Purgatoire. Le poëte en décrit une troupe nonchalamment assise à l'ombre
+derrière des rochers, et peint avec sa fidélité ordinaire leur
+contenance et leurs attitudes indolentes. Il en distingue une qui était
+assise, se tenant les genoux embrassés, et courbant entre eux son
+visage[179]. Quelques mots qu'il adresse à son guide attirent
+l'attention de cette ombre: elle lève un peu les yeux et le regarde,
+mais seulement jusqu'à la moitié du corps; dernier coup de pinceau qui
+achève ce portrait si ressemblant. Ce qu'elle dit ne peint pas moins
+bien son caractère. Dante la reconnaît: il lui parle et la nomme[180];
+mais ce nom est si obscur, que tous les commentateurs avouent n'en avoir
+jamais entendu parler.
+
+[Note 178: C. IV.]
+
+[Note 179:
+
+ _Sedeva ed abbroecciava le ginocchia,
+ Tenendo 'l viso giù tra esse basso_.]
+
+[Note 180: Ce nom est _Belacqua_; mais l'on n'en est pas plus
+avancé.]
+
+D'autres ombres un peu moins inactives[181] s'aperçoivent que le corps
+du Dante n'est pas diaphane, que c'est un corps vivant, un mortel;
+Virgile le leur confirme: aussitôt elles remontent vers leurs compagnes,
+aussi rapidement que des vapeurs enflammées fendent l'air pur au
+commencement de la nuit, ou que le soleil d'été fend un léger nuage;
+elles reviennent aussi promptement toutes ensemble. Dante en est bientôt
+entouré. Toutes veulent qu'il fasse mention d'elles quand il retournera
+sur la terre, et qu'il leur obtienne des prières qui doivent abréger
+leurs épreuves. Plusieurs lui racontent leurs tristes aventures. Celle
+de _Buonconte_ de Montefeltro est la seule remarquable.
+
+[Note 181: C. V.]
+
+Buonconte avait été tué à la bataille de Campaldino[182], et l'on
+n'avait jamais pu retrouver son corps. C'est sur cela que Dante imagine
+cette fable épisodique. Ce guerrier Gibelin, blessé à mort dans la
+bataille, parvint auprès d'une petite rivière qui descend des Apennins,
+et se jette dans l'Arno. Là il tomba, en prononçant le nom de Marie.
+L'ange de Dieu vint aussitôt prendre son âme, et celui de l'Enfer
+criait: «O toi qui viens du ciel, pourquoi m'ôtes-tu ce qui est à moi?
+Tu emportes ce que celui-ci avait d'éternel, pour une petite larme qui
+me l'enlève[183]. Mais je vais traiter autrement ce qui reste de lui.»
+Alors il élève des vapeurs humides, les condense dans l'air, les combine
+avec le vent, et les fait retomber en pluie si abondante que toute la
+campagne est inondée; les ruisseaux se débordent; le corps de Buonconte
+est entraîné par le torrent et précipité dans l'Arno. Ses bras qu'il
+avait pris, en expirant, la précaution de mettre en croix sur sa
+poitrine, sont séparés; il est jeté d'un rivage à l'autre, et enfin
+plongé au fond du fleuve, où il est recouvert de sable. Cette machine
+poétique du diable troublant tout sur la terre et dans les airs,
+bouleversant les éléments, et mettant partout le désordre dans l'oeuvre
+du grand ordonnateur, se trouvait bien déjà dans quelques légendes et
+dans quelques contes ou fabliaux; mais elle paraît ici pour la première
+fois revêtue des couleurs de la poésie, et c'est du poëme de Dante
+qu'elle a passé dans l'épopée moderne, où elle joue presque toujours un
+grand rôle.
+
+[Note 182: 11 juin 1289.]
+
+[Note 183:
+
+ _Tu te ne porti di costui l'eterno,
+ Per una lagrimetta che'l mi toglie_.]
+
+Environné de ces ombres importunes, le poëte se compare à un homme qui
+vient de gagner une forte partie de dez[184], et qui, pendant que son
+adversaire s'éloigne seul et triste, se retire entouré de tous les
+spectateurs empressés à le suivre, à le précéder, à s'en faire voir, et
+obstinés à ne le quitter que quand il leur a tendu la main. Il nomme
+plusieurs de ces ombres d'hommes assassinés de diverses manières, qui le
+conjurent de prier pour elles. Dégagé de cette foule, il questionne son
+guide sur l'efficacité que ses prières pourront avoir. Virgile l'engage
+à ne se point occuper de ces difficultés, qui seront toutes résolues par
+Béatrix, quand il l'aura trouvée sur le sommet de la montagne. Dante
+double alors le pas, et se sent animé d'un nouveau courage. Mais à part
+de toutes ces ombres, dont ils commencent à s'éloigner, ils aperçoivent
+celle d'un poëte alors célèbre, de Sordel, l'un des Troubadours italiens
+qui s'était le plus distingué dans la langue et la poésie des
+Provençaux. Sordel était assis; son attitude était fière et presque
+dédaigneuse; le mouvement de ses yeux, lent et plein de décence. Il ne
+répond point à une première question que lui fait Virgile, et le laisse
+approcher en le regardant, comme un lion quand il se repose[185]. Mais
+dès que Virgile lui a dit que Mantoue fut sa patrie, lui qui était aussi
+de Mantoue, se lève, se nomme, et les deux poëtes s'embrassent.
+
+[Note 184: C. VI.
+
+ _Quando si parte'l gíuoco della zara_, etc.]
+
+[Note 185:
+
+ _Solo guardando
+ A guisa di leon quando si posa_.]
+
+Cet élan d'un sentiment patriotique en fait naître un dans l'âme du
+Dante; il s'emporte avec véhémence contre l'esprit de discorde qui
+perdait alors l'Italie: «Ah! malheureuse esclave, s'écrie-t-il, Italie,
+séjour de douleur, vaisseau sans pilote au sein de la tempête[186], toi
+qui n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution:
+cette âme généreuse n'a eu besoin que du doux nom de sa patrie pour
+faire à son concitoyen l'accueil le plus tendre et le plus empressé, et
+maintenant tous ceux qui vivent dans ton sein sont en guerre: ceux
+qu'une même enceinte et un même fossé renferment se dévorent entre eux.
+Cherche, malheureuse, cherche le long de tes rivages; regarde ensuite
+dans ton sein, et vois s'il est en toi quelque partie qui jouisse de la
+paix. Que te sert le frein des lois que t'imposa Justinien, si tu n'as
+plus personne qui le gouverne? Sans ce frein, tu aurais moins à rougir.»
+Ce n'est pas seulement comme Italien, mais comme Gibelin qu'il s'emporte
+ainsi. Il finit en exhortant les peuples d'Italie à reconnaître
+l'autorité de César; l'empereur Albert d'Autriche à dompter ces esprits
+rebelles, et Dieu, qui est mort pour tous les hommes, à se laisser enfin
+toucher par tant de malheurs.
+
+[Note 186:
+
+ _Ahi serva Italia di dolore ostello,
+ Nave senza nocchiero in gran tempesta,
+ Non donna di provincie, ma b_....., etc.
+
+Ce dernier mot, très-mal sonnant aujourd'hui, était alors de la langue
+commune. Il n'ôte rien à la force et à l'éloquence de ce morceau.]
+
+De l'Italie en général il en vient à Florence sa patrie, et lui adresse
+une apostrophe assaisonnée de l'ironie la plus amère: «O Florence! tu
+dois être satisfaite de cette digression[187]. Elle ne peut te regarder,
+grâce à ton peuple, qui s'étudie à te procurer un autre sort. Beaucoup
+d'autres peuples ont la justice dans le coeur, mais elle y agit avec
+lenteur pour ne pas agir sans prudence; le tien l'a toujours à la
+bouche. Beaucoup se refusent aux charges publiques; mais ton peuple
+répond sans être appelé, et s'écrie: J'en veux supporter le poids.
+Maintenant réjouis-toi, tu en as bien sujet. Tu es riche; tu es en paix,
+tu es sage. Si je dis la vérité, ce sont les effets qui le prouvent.
+
+[Note 187:
+
+ _Fiorenza mia, ben puoi esser contenta
+ Di questa digression, che non ti tocca
+ Mercè del popol tuo_, etc.]
+
+Athène et Lacédémone qui firent des lois si sages et réglèrent si bien
+la cité, ne firent que peu de progrès dans l'art de bien vivre, auprès
+de toi qui fais des règlements si subtils, que ce que tu ourdis en
+octobre ne va pas jusqu'à la moitié de novembre[188]. Combien de fois,
+en peu de temps, as-tu changé de lois, de monnaies, d'offices publics,
+d'usages, et renouvelé tes citoyens! Si tu as bonne mémoire, et un
+jugement sain, tu te verras toi-même comme une malade, qui ne trouve sur
+la plume aucune position supportable, et se retourne sans cesse pour
+donner le change à ses douleurs[189]». En lisant cette éloquente
+invective, on est tenté d'appliquer au Dante ce qu'il dit lui-même de
+Virgile, dans le premier chant de son Enfer, et de reconnaître en lui
+
+ _Quella fonte
+ Che spande di parlar si largo fiume_.
+
+[Note 188:
+
+ _Ch'a mezzo novembre
+ Non giunge quel che tu d'ottobre fili_.]
+
+[Note 189:
+
+ _Vedrai te simigliante a quella'nferma
+ Che non può trovar posa in su le piume,
+ Ma con dar volta suo dolore scherma_.]
+
+Cependant le poëte Sordel ne connaît encore que comme Mantouan celui
+qu'il a si bien accueilli sur ce seul titre; il veut enfin en savoir
+davantage[190]. Virgile se nomme: Sordel, frappé de surprise et de
+respect, tombe à ses pieds: «O gloire du pays latin, lui dit-il, toi par
+qui notre ancienne langue montra tout son pouvoir! ô éternel honneur du
+lieu de ma naissance, quel mérite ou plutôt quelle faveur te montre à
+mes yeux?» Alors Virgile l'instruit du sujet de son voyage, et lui
+demande le chemin le plus court et le plus facile pour arriver au
+Purgatoire. Sordel, avant de leur indiquer une issue pour s'élever plus
+haut sur la montagne, les conduit vers une espèce de vallon, dont notre
+poëte fait une description riche et brillante. Les plus vives couleurs
+et les parfums les plus délicieux y charmaient les yeux et
+l'odorat[191]. Couchées entre des fleurs, des âmes y chantaient avec des
+voix mélodieuses l'hymne du _Salve Regina_. C'étaient des âmes
+d'empereurs et de rois, bons et mauvais, mais qui le furent avec assez
+d'indolence pour trouver ici place parmi les négligents. L'empereur
+Rodolphe, son gendre Ottaker ou Ottocar; Philippe-le-Hardi, roi de
+France, et Henri, roi de Navarre, qu'il peint tous deux affligés des
+moeurs dépravées de Philippe-le-Bel, fils de l'un et gendre de l'autre,
+et qu'il nomme, à cause de ce dernier roi, père et beau-père du mal
+français[192]; Pierre III d'Aragon, Charles d'Anjou, roi de Naples,
+Henri III, roi d'Angleterre, et quelques autres encore qui ne paraissent
+pas tous également bien placés dans cette catégorie de princes.
+
+[Note 190: C. VII.]
+
+[Note 191: Cette description se termine par ces trois vers
+charmants;
+
+ _Non avea pur natura ivi dipinto,
+ Ma di soavità di mille odori
+ Vi facea un incognito indistinto_.]
+
+[Note 192:
+
+ _Padre, e suocero son del mal di Francia_.]
+
+Le soir était venu quand ces ombres cessèrent leurs chants et
+commencèrent un autre hymne. C'est peut-être tout ce qu'eût dit un autre
+poëte; mais le nôtre le dit avec une richesse de poésie sentimentale et
+d'idées mélancoliques et touchantes, qui paraît en lui véritablement
+inépuisable[193]. «Il était déjà l'heure qui renouvelle les regrets des
+navigateurs et leur attendrit le coeur, le jour où ils ont dit adieu à
+leurs plus chers amis, et qui pénètre d'amour le nouveau pèlerin, s'il
+entend de loin le son de la cloche qui paraît pleurer le jour, quand il
+expire: alors je commençai à ne plus rien entendre, etc.»
+
+[Note 193: C. VIII.
+
+ _Era già l'ora che volge'l disio
+ A' naviganti e'ntenerisce il cuore,
+ Lo di ch' han detto a' dolci amici a dio;
+ E che lo nuovo peregrin d'amore
+ Punge, se ode squilla di lontano,
+ Che paia'l giorno pianger che si muore,
+ Quand' io' ncominciai_, etc.
+
+On reconnaît dans ce dernier vers l'original de celui-ci de la belle
+élégie de Gray, sur un cimetière de campagne.
+
+ _The curfew tells the knell of parting day_.]
+
+Les âmes venaient de commencer un second hymne, lorsque leurs chants
+sont interrompus par l'arrivée de deux anges armés d'épées flamboyantes,
+mais dont la pointe est émoussée[194]. Ils sont envoyés par la vierge
+Marie pour défendre ce vallon du serpent qui va tenter d'y pénétrer. Ils
+s'abattent sur le sommet de deux rochers. Peu de temps après, le serpent
+arrive et commence à se glisser entre les fleurs. Les deux anges
+s'élèvent dans les airs, mettent en fuite le reptile par le seul bruit
+de leurs ailes, et viennent se remettre à leur poste. Nino, juge,
+c'est-à-dire souverain de Gallura en Sardaigne, et Conrad, de la famille
+des Malaspina, qui avaient donné au Dante un asyle dans son exil,
+reprennent avec lui, Sordel et Virgile, un entretien qu'avait interrompu
+l'arrivée du serpent.
+
+[Note 194: Nous reviendrons bientôt sur ces deux anges, connue sur
+celui que nous avons déjà trouvé plus haut.]
+
+Ils étaient assis tous cinq sur l'herbe fraîche, au lever de
+l'aurore[195]. Dante se sent accablé de sommeil; il s'endort. «C'était
+l'heure du matin[196] où l'hirondelle commence ses tristes plaintes,
+peut-être au souvenir de ses anciens malheurs, et que notre âme plus
+étrangère aux sens, et moins esclave de nos pensées, a dans ses visions
+quelque chose de divin.» Le poëte voit en songe un aigle aux ailes d'or
+qui fond sur lui comme la foudre, et l'enlève jusqu'à la sphère du feu,
+où ils s'embrasent et sont consumés tous les deux. À son réveil, il ne
+reconnaît plus autour de lui les mêmes objets; il apprend de Virgile ce
+qui s'est passé pendant son sommeil. Une femme nommée Lucie, qui est,
+selon les interprètes, le symbole de la grâce divine, est venue
+l'enlever et l'a porté au nouveau lieu où il se trouve. Sordel et les
+autres sont restés où ils étaient auparavant. Virgile a suivi les traces
+de la belle Lucie, qui lui a indiqué, près de là, l'entrée du
+Purgatoire, et a disparu en même temps que Dante rouvrait les yeux. Il
+se lève et marche vers la porte avec son guide. Elle était gardée par un
+ange, armé d'une épée étincelante. Lorsque cet ange apprend que c'est
+Lucie qui les a conduits, il leur permet d'approcher des trois degrés de
+marbres de différentes couleurs, au haut desquels il se tient immobile.
+Dante, soutenu par Virgile, monte péniblement jusqu'à lui, se prosterne
+à ses pieds et le conjure, en se frappant la poitrine, de lui permettre
+l'entrée de ce lieu redoutable. L'ange le lui permet enfin. La porte
+s'ouvre, et tourne sur ses gonds avec un fracas horrible. A ce bruit
+succède une harmonie délicieuse. Le poëte, en entrant dans cette
+enceinte, entend les louanges de l'Éternel chantées par des voix si
+mélodieuses qu'elles lui rappellent l'impression qu'il a souvent
+éprouvée quand l'orgue accompagnait le chant des fidèles, et que tantôt
+on entendait les paroles, tantôt elles cessaient de se faire entendre.
+
+[Note 195: C. IX.]
+
+[Note 196:
+
+ _Nell' ora che comincia i tristi lai
+ La rondinella presso alla mattina_, etc.]
+
+Toute cette première division de la seconde partie du poëme est, comme
+on voit, fertile en descriptions et en scènes dramatiques. Les
+descriptions surtout y sont d'une richesse, qu'une sèche analyse peut à
+peine laisser entrevoir; les cieux, les astres, les mers, les campagnes,
+les fleurs, tout est peint des couleurs les plus fraîches et les plus
+vives. Les objets surnaturels ne coûtent pas plus au poëte que ceux dont
+il prend le modèle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de
+céleste; chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs
+habits, leurs attitudes et leurs formes. Le premier, qui passe les âmes
+dans une barque[197], a de grandes ailes blanches déployées, et un
+vêtement qui les égale en blancheur. Il ne se sert ni de rames, ni de
+voiles, ni d'aucun autre moyen humain; ses ailes suffisent pour le
+conduire. Il les tient dressées vers le ciel, et frappe l'air de ses
+plumes éternelles qui ne changent et ne tombent jamais. Plus l'oiseau
+divin[198] approche, plus son éclat augmente; et l'oeil humain ne peut
+plus enfin le soutenir. Les deux anges qui descendent avec des glaives
+enflammés pour chasser le serpent[199], sont vêtus d'une robe verte
+comme la feuille fraîche éclose; le vent de leurs ailes, qui sont de la
+même couleur, l'agite et la fait voltiger après eux dans les airs: on
+distingue de loin leur blonde chevelure; mais l'oeil se trouble en
+regardant leur face et ne peut en discerner les traits. Enfin, le
+dernier que l'on a vu garder l'entrée du Purgatoire, porte une épée qui
+lance des étincelles que le regard ne peut soutenir; et ses habits sont
+au contraire d'une couleur obscure, qui ressemble à la cendre ou à la
+terre desséchée, soit pour faire entendre à ceux qui vont expier leurs
+fautes que l'homme n'est que poussière; soit pour signifier, comme le
+veulent d'autres commentateurs[200], que les ministres de la religion
+doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclésiastique, dont on les
+soupçonne apparemment de ne se pas souvenir toujours: _De quoi
+s'énorgueillit ce qui n'est que terre et que cendre[201]?_
+
+[Note 197: C. II, v. 23 et suiv.]
+
+[Note 198: _L'uccel divino._]
+
+[Note 199: C. VIII, v. 25 et suiv.]
+
+[Note 200: Velutello et Lombardi.]
+
+[Note 201: _Quid superbit terra et cinis?_ (ECCLÉSIASTIC, c. X, v.
+9.)]
+
+On se rappelle que l'enceinte générale du Purgatoire est composée de
+sept cercles, placés l'un sur l'autre autour de la montagne que Dante et
+Virgile commencent à gravir. Chacune de ces enceintes particulières
+décrit une plate-forme circulaire, sur laquelle s'expie l'un des sept
+péchés mortels. Le passage par où l'on monte de l'un à l'autre est
+presque toujours long, étroit et difficile. Le premier cercle est celui
+des orgueilleux[202]; leur punition est de marcher courbés sous des
+fardeaux énormes. Avant de les voir paraître, Dante regarde avec
+admiration sur le flanc de la montagne, qui s'élève jusqu'au second
+cercle, et qui est du marbre blanc le plus pur, des sculptures en relief
+supérieures aux chefs-d'oeuvre de Policlète et même à ceux de la Nature.
+Ce sont des exemples d'humilité qu'elles retracent; l'Annonciation de
+l'ange à l'humble Marie, la gloire de l'humble psalmiste qui dansait
+devant l'arche, et qui, en cette occasion, dit notre poëte dans son
+style énigmatique, était plus et moins qu'un roi[203]; enfin, un trait
+d'humanité de Trajan, qui n'a de rapport avec le Purgatoire que parce
+qu'on prétend que saint Grégoire en fut si touché qu'il demanda et
+obtint que ce bon empereur fût retiré de l'Enfer; trait, au reste, qui
+n'est rapporté que par des historiens très-suspects[204], et que
+Baronius et Bellarmin eux-mêmes traitent de fable. Mais un poëte n'est
+pas obligé d'être si scrupuleux; Dante a suivi une sorte de tradition
+populaire: il a parfaitement représenté dans ses vers, ce qu'il dit
+avoir vu sculpté sur le marbre: ne lui en demandons pas davantage.
+
+[Note 202: C. X.]
+
+[Note 203: _E più e men che re era'n quel caso._]
+
+[Note 204: Le moine Helinant ou Elinant, dans sa _Chronique_; Jean
+Diacre, dans la _Vie de S. Grégoire_, l'_Eucologe des Grecs_; et même S.
+Thomas, au rapport du P. Lombardi. Une veuve éplorée se jeta, selon eux,
+à la bride du cheval de Trajan, au milieu du cortége militaire qui
+l'accompagnait, et au moment où il partait pour une expédition
+lointaine. Elle le conjurait de venger la mort de son fils, massacré par
+des soldats. Trajan promit d'abord de lui rendre justice à son retour;
+mais, sur les instances de cette malheureuse mère, il s'arrêta, et ne
+partit qu'après l'avoir satisfaite. Dion Cassius, et son compilateur
+Xiphilin, rapportent le même trait de l'empereur Adrien.]
+
+A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement
+courbés sous d'énormes fardeaux, qu'ils conservent à peine la forme
+humaine, il s'élève contre l'orgueil des chrétiens qui contraste avec la
+misère et les infirmités de l'âme. C'est là que se trouve cette image
+emblématique de l'âme humaine, dont le texte est souvent cité, mais
+qui, dans une traduction, ne conserve peut-être pas le même éclat et la
+même grâce:
+
+ _Non v'accorgete voi che noi siam vermi
+ Nati a formar l'angelica farfalla
+ Che vola alla giustizia senza schermi?_
+
+C'est-à-dire, ou du moins à peu près, «Ne voyez-vous pas que nous sommes
+des vermisseaux nés pour former le papillon angélique qui doit voler
+vers l'inévitable justice?» Ces orgueilleux, pliés et presque écrasés
+sous les charges qu'ils portent, récitent l'Oraison dominicale toute
+entière. Ce n'est pas pour eux, disent-ils, qu'ils en adressent à Dieu
+la dernière prière[205], mais pour ceux qui sont restés au monde après
+eux; en sorte que ce sont ici, contre la coutume, les âmes du Purgatoire
+qui prient pour celles des vivants.
+
+[Note 205: _Sed libera nos à malo_; ce que Dante traduit avec S.
+Chrysostôme (_in Matth._, c. 6) par: _Délivre-nous du malin esprit_, ou
+du démon, au lieu de _délivre-nous du mal_, comme on le dit en
+français.]
+
+Quelques-unes de ces ombres se font connaître, ou sont reconnues par le
+poëte. Il reconnaît celle d'un peintre en miniature, nommé _Oderisi da
+Gubbio_, qui avait eu de son temps une grande célébrité; c'est dans sa
+bouche que Dante met cette belle tirade, sur l'état où la peinture était
+déjà parvenue en Italie, sur l'orgueil des artistes et sur la vanité de
+la gloire. Il se fait donner par lui le titre de frère; est-ce pour
+rappeler l'amitié qui les avait unis, ou l'étude qu'il avait faite
+lui-même de l'art du dessin? Cela peut être, mais au reste c'est en
+général le style dont se servent les ombres dans le Purgatoire.
+L'égalité y règne, et l'on dirait que ce titre, qui en est le doux
+symbole, serait un des moyens qu'elles emploient pour calmer leurs
+peines. «Mon frère, lui dit Oderisi, les tableaux de _Franco_ de Bologne
+plaisent aujourd'hui plus que les miens; tout l'honneur est maintenant
+pour lui; je n'en ai plus qu'une partie. Je ne lui aurais pas tant
+accordé quand je vivais, tant j'avais le désir d'exceller et d'être le
+premier dans mon art..... O vaine gloire des talens humains; combien
+l'éclat dont ils brillent dure peu, si des siècles grossiers ne leur
+succèdent! Cimabué crut remporter la palme dans la peinture, et
+maintenant _Giotto_ a tant de renommée qu'il obscurcit celle de son
+maître. Ainsi dans l'art des vers, le second _Guido_ efface la gloire du
+premier[206]; et peut-être est-il né maintenant un poëte qui les
+surpassera tous deux[207]. Tout ce vain bruit du monde ressemble au
+souffle des vents qui vient tantôt d'un côté de l'horizon, tantôt de
+l'autre, et qui change de nom parce que sa direction change. Avant que
+mille années s'écoulent; quelle réputation auras-tu de plus, si tu es
+parvenu jusqu'à l'extrême vieillesse, que si tu étais mort avant de
+quitter le balbutiement de l'enfance? Mille ans comparés à l'éternité
+sont un espace plus court que n'est un mouvement de l'oeil comparé à
+celui du cercle le plus lent et le plus immense des cieux ... Votre
+renommée est comme la couleur de l'herbe qui vient et s'en va, que
+flétrit et décolore ce même soleil qui la fait sortir verte du sein de
+la terre.»
+
+ _La vostra nominanza è colar d'erba,
+ Che viene e va, e quei la discolora
+ Per cui ell'esce della terra acerba_.
+
+[Note 206: C'est-à-dire, que _Guido Cavalcanti_ surpasse _Guido
+Guinizzelli_.]
+
+[Note 207: Quelques interprètes ont pensé que Dante se désigne ici
+lui-même; et si ce mouvement d'orgueil poétique est déplacé dans un
+moment où il peint la punition de l'orgueil, il n'est pas tout-à-fait
+étranger à son caractère. Lombardi me paraît cependant observer avec
+raison, qu'alors le poëte aurait dit: Il en est maintenant né un qui
+peut-être les surpassera tous deux; mais qu'ayant dit: Il est peut-être
+né un, etc.:
+
+ _E forse è nato chi l'uno e l'altro
+ Caccerà del nido_,
+
+il est probable qu'il n'a parlé qu'en général, et en se fondant
+uniquement sur le cours habituel des vicissitudes humaines.]
+
+Quelle comparaison juste et mélancolique! quel beau langage et quels
+vers! Homère lui-même, n'est pas au-dessus de notre poëte, lorsqu'il
+compare les générations des hommes aux générations des feuilles qui
+jonchent la terre en automne.
+
+Le Dante, en se courbant vers cette ombre pour la mieux entendre[208],
+aperçoit des figures gravées sur le pavé de marbre; elles retracent aux
+yeux d'anciens exemples d'orgueil puni. Le poëte s'abandonne ici plus
+que jamais à son goût pour les mélanges de la fable avec l'histoire, et
+du sacré avec le profane. Ces figures gravées représentent Lucifer et
+Briarée; Apollon, Minerve et Mars autour de Jupiter, qui vient de
+foudroyer les géants; Nembrod et ses ouvriers, encore interdits de la
+confusion des langues; Niobé et les corps inanimés de ses enfants; Saül,
+qui se tua sur les monts Gelboë, Arachné, à demi-changée en araignée;
+Roboam, au moment où ses sujets le précipitent de son char; Alcméon qui
+tue sa mère, et Sennachérib tué par ses enfants; Thomiris plongeant dans
+le sang la tête de Cyrus; les Assyriens fuyant après la mort
+d'Holopherne; et enfin l'incendie de l'orgueilleuse Troie.
+
+[Note 208: C. XII.]
+
+Un ange apparaît aux deux voyageurs. Sa robe était blanche et sa face
+brillait comme l'étoile étincelante du matin: il ouvre les bras, ensuite
+les ailes, et leur dit de le suivre par le chemin qui conduit au second
+cercle du Purgatoire. Ils entendent, en y montant, chanter un psaume,
+avec des voix dont la parole humaine ne saurait exprimer la douceur.
+«Ah! s'écrie le poëte, que ces routes sont différentes de celles de
+l'Enfer! on entre ici au milieu des chants, et là bas au milieu de
+lamentations horribles.» Ils arrivent cependant au second cercle, où
+sont purifiés les envieux[209]. Là, il n'y a ni statues ni gravures; le
+mur et le pavé sont unis et d'une couleur livide; les ombres y sont
+couvertes de manteaux à peu près de la même couleur, et vêtues en
+dessous d'un vil silice. Elles sont appuyées la tête de l'une sur
+l'épaule de l'autre; et toutes le sont contre le bord intérieur du
+cercle, comme de malheureux aveugles qui mendient à la porte des
+églises, et tâchent par une attitude pareille d'exciter la pitié. Une de
+leurs peines est de n'entendre retentir dans l'air autour d'elles que
+des chants et des paroles de charité, sentiment si discordant avec le
+péché qu'elles expient. Le soleil leur refuse sa lumière, leurs
+paupières sont fermées et comme cousues par un fil de fer. Le temps a
+rendu peu intéressantes pour nous les rencontres que les deux poëtes
+font dans ce cercle, et les discours de ces ombres, dont les noms sont
+pour la plupart inconnus aujourd'hui, n'ont rien de remarquable qu'une
+diatribe contre les Toscans[210], dans laquelle, en suivant le cours de
+l'Arno depuis sa source jusqu'aux lieux où il s'élargit, grossi par
+plusieurs rivières, l'ombre d'un certain _Guido del Duca_, de la petite
+ville de Brettinoro dans la Romagne, caractérise, sous l'emblème
+d'animaux vils et malfaisants, les habitants du Casentin, d'Arezzo et de
+Florence.
+
+[Note 209: C. XIII.]
+
+[Note 210: C. XIV.]
+
+Le soleil couchant dardait ses rayons sur le visage du poëte, quand tout
+à coup une autre lumière frappe ses yeux si vivement qu'il est obligé
+d'y porter la main[211]: il compare l'éclat de ce coup de lumière à
+celui d'un rayon réfléchi par la surface de l'eau ou d'un miroir. Cet
+objet, dont il ne peut soutenir la vue, est un ange qui vient leur
+indiquer le passage par où ils doivent s'élever au troisième cercle.
+Tandis qu'ils en montent les degrés, Dante expose à Virgile quelques
+doutes qui lui sont restés sur ce que _Guido del Duca_ vient de leur
+dire. Virgile lui en explique une partie, et lui promet que Béatrix,
+qu'il verra bientôt, achèvera de les résoudre. Le véritable but du
+poëte, dans cet entretien, paraît être de rappeler aux lecteurs qui
+pourraient l'oublier, ce personnage principal de son poëme, cette
+Béatrix qu'il n'oublie jamais.
+
+[Note 211: C. XV.]
+
+Dans le troisième cercle, destiné à l'expiation de la colère, il a
+voulu opposer à ce péché des exemples de la vertu contraire; mais, pour
+varier ses moyens, au lieu de représenter ces exemples sculptés ou
+gravés, il les encadre dans une vision ou dans une extase qu'il éprouve
+à la vue de tant de merveilles. Il suit toujours son système de
+mélanges, et place dans cette vision la Vierge qui reprend son fils avec
+douceur quand elle l'a retrouvé dans le temple, disputant au milieu des
+docteurs; Pisistrate, maître d'Athènes, calmant par une réponse
+indulgente sa femme qui l'exhorte à punir une insolence faite
+publiquement à leur fille, et saint Étienne demandant à Dieu la grâce de
+ceux qui le lapident. Le supplice des colériques est d'être enveloppés
+dans un brouillard aussi épais que la fumée la plus noire[212], mais qui
+ne leur ôte ni la parole ni la voix; ils chantent un hymne de paix et de
+miséricorde, l'_Agnus Dei_; l'un d'eux parle au poëte, et s'entretient
+avec lui sur _le libre arbitre_. C'est un certain Marc, de Venise, homme
+vertueux, qui avait été son ami, et qui n'avait d'autre défaut pendant
+sa vie que d'être fort sujet à la colère. On remarque dans son discours
+cette peinture naïve de l'âme, telle qu'elle est dans son innocence
+primitive. «L'âme sort des mains de celui qui se complaît en elle avant
+de la créer, simple comme un jeune enfant qui rit et pleure tour à
+tour, qui ne sait rien, sinon qu'ayant reçu la vie d'un être
+bienfaisant, elle se tourne volontiers vers tout ce qui la fait jouir.
+Elle savoure d'abord des biens de peu de valeur; dans son erreur elle
+les poursuit ardemment, si un guide ou un frein ne l'en détourne et ne
+lui fait porter ailleurs son amour[213].»
+
+[Note 212: C. XVI.]
+
+[Note 213:
+
+ _Esce di mano a lui che la vagheggia
+ Prima che sia, a guisa di fanciulla,
+ Che, piangendo e ridendo, pargoleggia.
+
+ L'anima semplicetta, che sa nulla,
+ Salvo che mossa da lieto futtore,
+ Volentier torna a ciò che la trastulla_, etc.]
+
+De là il s'élève à des idées politiques, à la nécessité des lois et à
+celle d'un chef habile qui sache régir la cité. C'est encore le Gibelin
+qui parle ici autant que le poëte. «Les lois existent, dit-il, mais qui
+les exécute? personne: parce que le pasteur qui marche à la tête du
+troupeau peut être sage, mais manque de vigueur; parce que la multitude
+qui voit son chef poursuivre les biens dont elle est si avide, s'en
+nourrit elle-même et ne demande rien de plus. C'est parce qu'il est mal
+gouverné que le monde est devenu si coupable, ce n'est point que de sa
+nature il soit nécessairement corrompu[214]. Rome, qui a régénéré le
+monde, avait autrefois deux soleils qui éclairaient l'une et l'autre
+voie, celle du monde et celle de Dieu. L'un des deux a éteint l'autre;
+l'épée a été jointe au bâton pastoral, et ils vont inévitablement mal
+ensemble, parce qu'étant réunis, l'un n'a plus rien à craindre de
+l'autre. Si tu ne me crois pas, vois en les fruits: c'est au grain que
+l'on connaît l'herbe». On voit que Dante revient toujours à son système
+de division des deux pouvoirs; que toujours il attribue le pouvoir
+spirituel aux papes, le temporel aux empereurs, et tous les maux de
+l'Italie et du monde à la confusion impolitique des deux puissances dans
+une seule main.
+
+[Note 214:
+
+ _Ben puoi veder che la mata condotta
+ E la cagion che'l mondo ha fatio reo
+ E non natura che'n voi sia corrotta_.
+
+Cette opinion saine et philosophique paraît fortement en contradiction
+avec certaines doctrines sur la corruption de la nature humaine. Les
+commentateurs du Dante, Landino, Velutello, Daniello, Venturi, Lombardi,
+ont tous passé sur cette difficulté sans même l'indiquer dans leurs
+notes. Il nous conviendrait mal d'être plus difficiles qu'eux.]
+
+Marc, à la fin de son discours, nomme trois hommes justes et fermes qui
+restent encore comme des modèles des moeurs antiques, mais qui ne peuvent
+arrêter le torrent. Après qu'il s'est retiré, en voyant le crépuscule du
+soir blanchir le brouillard qui l'enveloppe, Dante sort lui-même de
+cette brume épaisse, et revoit le beau spectacle du soleil à son
+couchant[215]. Son imagination en est si fortement émue qu'il tombe dans
+une rêverie profonde. Il s'étonne lui-même de la force de cette
+imagination impérieuse qui le poursuit. «O imagination! s'écrie-t-il,
+toi qui enlèves souvent l'homme à lui-même, au point qu'il n'entend pas
+mille trompettes qui sonnent autour de lui, qu'est-ce donc qui t'excite?
+Qui fait naître en toi des objets que les sens ne te présentent pas?» La
+réponse qu'il fait à cette question n'est pas fort claire. «Ce qui
+t'excite, dit-il, est une lumière qui se forme dans le ciel, ou
+d'elle-même, ou par une volonté qui la conduit ici-bas[216].» Alors, on
+se payait dans l'école de ces mots qu'on croyait entendre, et l'on avait
+fait de cette sorte de solutions une science où Dante était très-versé.
+Mais il n'y a lumière céleste qui puisse expliquer l'incohérence des
+objets que réunit cette espèce de vision. Ce sont purement des rêves, et
+les rêves d'un esprit malade. Il voit la métamorphose de Philomèle en
+oiseau. Cet objet disparaît, et il lui tombe dans la pensée[217] un
+homme crucifié: c'est l'impie Aman qui garde dans son supplice son air
+fier et dédaigneux, devant le grand Assuérus, Esther et le juste
+Mardochée. Cette image se dissipe d'elle-même comme une bulle d'eau qui
+s'évapore, et dans sa vision s'élève alors la jeune Lavinie, qui
+reproche tendrement à sa mère de s'être tuée pour elle.
+
+[Note 215: C. XVII.]
+
+[Note 216:
+
+ _Muove il lume che nel ciel s'informa,
+ Per se o per voler che giù lo scorge_.]
+
+[Note 217:
+
+ _Piovve dentro alla fantasia_, etc.]
+
+Il est enfin rendu à lui-même, et retiré comme d'un songe par l'éclat
+d'une lumière plus vive que toutes celles dont il avait été frappé.
+C'est encore un ange qui lui enseigne le chemin par où il doit monter au
+cercle supérieur. Il y monte avec Virgile. Ce cercle est celui des
+paresseux. Ici Dante se fait donner par son maître une longue
+explication métaphysique sur l'amour, passion de la nature toujours
+bonne en soi, et sur l'amour, passion de notre volonté, qui, selon
+qu'elle est bien ou mal dirigée, fait naître en nous des affections
+haineuses ou des affections aimantes. Les affections haineuses sont
+expiées dans les trois premiers cercles que nous avons parcourus: la
+négligence à poursuivre les effets des affections aimantes l'est dans le
+quatrième, où nous sommes; et ces affections poussées à l'excès
+deviennent des vices qui sont punis dans les trois cercles supérieurs
+qui nous restent à parcourir. Cette dissertation interrompue est reprise
+une seconde fois[218]; Dante s'explique, par la bouche de Virgile, en
+philosophe instruit de la doctrine platonique sur l'amour. Son langage
+est celui de l'école; on peut regretter qu'il ne soit pas plutôt celui
+du coeur. Virgile mêle à ses explications quelques nouvelles solutions
+sur le libre arbitre; et toujours il renvoie à Béatrix (c'est-à-dire,
+sous ce nom si cher, à la Théologie personnifiée) les dernières réponses
+que l'on peut faire sur cette grande question. Une foule d'ombres vient
+briser ce long entretien. Elles courent, comme les Thébains couraient
+pendant la nuit, le long de l'Asopus et de l'Ismène, en cherchant le
+dieu Bacchus. Elles s'excitent l'une l'autre dans leur course, en
+rappelant à haute voix des exemples tirés de l'Histoire sainte et de
+l'Histoire profane, où la célérité de l'action en décida le succès[219].
+Quand cette espèce de tourbillon s'est dissipé[220], le poëte est
+encore saisi par le sommeil, et son imagination lui offre un nouveau
+songe.
+
+[Note 218: C. XVIII.]
+
+[Note 219: C'est Marie qui courut en allant visiter Elisabeth dans
+les montagnes; et César qui, pour soumettre Herda (aujourd'hui Lérida),
+partit de Rome, alla faire assiéger Marseille par un de ses lieutenants,
+et courut de-là en Espagne. Ce mélange que fait le Dante du sacré avec
+le profane, dans ses citations historiques, est si fréquent, qu'il en
+faut conclure que ce n'était point en lui un effet des caprices de
+l'imagination, mais un système.]
+
+[Note 220: J'omets ici à dessein ce que Dante fait dire par une de
+ces ombres, celle d'un abbé de St.-Zenon à Vérone; elle lance en courant
+un trait contre un homme puissant, et lui prédit qu'il se repentira
+bientôt d'avoir un pied déjà dans la tombe (_l'un piede entro la
+fossa_), donné par force pour abbé à ce couvent son fils naturel,
+difforme de corps et plus encore d'esprit. Ces traits de satire
+particulière sont sans intérêt pour nous, si nous n'en connaissons pas
+l'objet; et si nous apprenons des commentateurs que celui-ci est dirigé
+contre le vieil Albert de la Scala, l'un de ces seigneurs de Vérone chez
+qui Dante avait été si bien accueilli dans son infortune, c'est une
+raison de plus pour ne nous y pas arrêter.]
+
+A l'heure de la nuit où ce qui restait de la chaleur du jour ne peut
+plus résister au froid de la lune, de la terre, et peut-être,
+ajoute-t-il, de Saturne, une femme bègue, boiteuse et difforme lui
+apparaît, et devient à ses yeux une sirène qui le charme par sa beauté
+et par son chant. Mais une autre femme belle et sévère paraît, s'élance
+sur la sirène, déchire ses vêtemens, et ne fait voir dans ce qu'elle
+découvre qu'un objet hideux et si infect que le poëte se réveille;
+emblême énergique, mais peut-être un peu crûment exprimé, des trois
+vices expiés dans les trois cercles supérieurs.
+
+Une voix bien différente appelle Dante pour le conduire au premier de
+ces trois cercles, qui est le cinquième du Purgatoire: c'est la voix
+d'un ange dont le parler est si doux qu'on n'entend rien de semblable
+dans ce séjour mortel. Ses deux ailes étendues ressemblaient à celles du
+cygne. Il planait au-dessus des deux voyageurs, et agitait doucement
+l'air en promettant le bonheur à ceux qui pleurent, parce qu'ils seront
+consolés. Cette image douce et d'une suavité céleste contraste
+admirablement avec la première; et cet ange qui promet des consolations
+en apporte, pour ainsi dire, au lecteur par son apparition même. Les
+avares, qui sont punis dans ce cercle, rampent sur le ventre, les pieds
+et les mains liés, forcés de regarder la terre où ils eurent toujours
+les yeux attachés pendant leur vie. L'un d'eux est le pape Adrien V, de
+la maison de Fiesque; il ne régna qu'un mois et quelques jours, mais ce
+peu de temps lui suffit pour reconnaître que le manteau pontifical est
+si pesant pour qui veut le porter sans tache, que tout autre fardeau
+paraît léger comme la plume.
+
+Une autre de ces ombres avares, parmi des plaintes qui ressemblent à
+celles d'une femme dans les douleurs de l'enfantement[221], tient des
+discours qui feraient difficilement deviner ce qu'elle fut sur la terre.
+Elle invoque la vierge Marie; qui fut si pauvre qu'elle ne trouva qu'une
+étable où déposer son saint fardeau; le bon Fabricius, qui préféra la
+pauvreté à des richesses mal acquises, et enfin saint Nicolas, dont la
+libéralité sauva trois jeunes filles du déshonneur où allait les plonger
+la pauvreté de leur père.... C'est Hugues Capet qui parle ainsi; non
+pas le premier roi de la race capétienne, mais son père Hugues-le-Grand,
+duc de France et comte de Paris, qui fut, avant son fils, surnommé
+_Cappatus_, Capet, pour des raisons sur lesquelles nos historiens ne
+s'accordent pas[222]: «Je fus, dit-il, la tige de cet arbre maudit, qui
+étend son ombre malfaisante sur toute la chrétienté.» C'est sur ce ton,
+dicté par les ressentiments du poëte, que Hugues fait sa propre
+confession et celle de ses descendants. Le Dante n'a garde d'oublier
+parmi eux ce Charles de Valois, qui l'avait chassé de sa patrie. «Par
+ses ruses, fait-il dire à Hugues Capet, par les seules armes dont se
+servit le traître Judas, il causera la perte de Florence; mais à la fin
+il n'y gagnera que de la honte, et une honte d'autant plus ineffaçable
+qu'une telle peine lui paraît plus légère à supporter.» C'est là qu'il
+en voulait venir; c'est pour arriver à Charles de Valois qu'il a fait se
+confesser Hugues Capet, qu'il l'a placé parmi les princes avares, et
+surtout qu'il l'a fait fils d'un boucher de Paris,
+
+ _Figliuol d'un beccaio di Parigi_.
+
+[Note 221: C. XX.]
+
+[Note 222: Voyez, sur ce sujet, l'extrait d'un Mémoire de M. Brial,
+imprimé dans mon Rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de
+littérature ancienne de l'Institut, année 1808.]
+
+On ne sait dans quelles vieilles chroniques il put trouver cette
+origine, que sans doute il n'inventa pas; mais on peut croire qu'il ne
+l'eût pas adoptée et consignée dans son poëme, si Charles, descendant de
+Hugues, n'eût été son persécuteur. Hugues étend ses accusations contre
+sa race, jusqu'à Philippe-le-Bel, à ses querelles avec Boniface VIII, et
+à la captivité de ce pape dans Anagni. Il avoue ensuite au poëte que
+pendant le jour, lui et les autres habitants de ce cercle, invoquent les
+noms qu'il lui a entendu prononcer; mais que pendant la nuit ils ne
+citent entre eux que des exemples du vice pour lequel ils sont punis.
+C'est alors Pygmalion, que l'amour de l'or rendit traître, voleur et
+parricide; et l'avare Midas, dont la demande avide eut des suites qui
+font encore rire à ses dépens; et l'insensé Acham qui déroba le butin de
+Jéricho, et fut lapidé par ordre de Josué; c'est la punition d'Ananias
+et de sa femme Saphira, et celle que subit Héliodore: tantôt le cercle
+entier voue à l'infamie Polymnestor, assassin du jeune Polidore; tantôt
+ils crient tous ensemble: O Crassus, dis-nous, toi qui le sais, quelle
+est la saveur de l'or[223].
+
+[Note 223: Allusion à la mort de Crassus, que les Parthes,
+connaissant son avarice, attirèrent dans un piége par l'appât d'un riche
+butin: son armée y périt tout entière. Il se fit tuer pour ne pas tomber
+entre les mains des Parthes. Ayant trouvé son corps, ils lui coupèrent
+la tête et la jetèrent dans un vase rempli d'or fondu, en disant ces
+mots, qui furent aussi adressés à la tête de Cyrus: C'est d'or que tu as
+eu soif, bois de l'or: _Aurum sitisti, aurum bibe_. Au reste, le systême
+dont j'ai parlé plus haut (page 161, note 1) paraît ici plus évidemment
+que jamais, dans ce mélange alternatif et symétrique de la fable, de la
+bible et de l'histoire.]
+
+Hugues Capet avait enfin terminé ses aveux; tout à coup la montagne
+tremble, Délos n'éprouva pas une secousse si forte avant que Latone y
+descendît pour mettre au monde les deux lumières des cieux. Le chant de
+gloire et de joie, le _Gloria in excelsis Deo_ se fait entendre. Toute
+cette haute partie de la montagne, d'ailleurs inacessible aux vents, aux
+météores et aux orages, s'agite ainsi lorsqu'une âme est purifiée, et
+qu'elle est prête à s'élever vers le ciel[224]. Celle qui en sort en ce
+moment est l'âme du poëte Stace, que Dante, d'après une fausse
+tradition[225], fait natif de Toulouse, quoiqu'il fût napolitain[226].
+Stace aborde les deux poëtes, et, en leur racontant son histoire, il
+témoigne, sans connaître Virgile, avoir eu toujours pour lui une
+vénération profonde. Son feu poétique fut excité par cette flamme qui
+en a tant allumé d'autres: c'est de l'_Énéide_ qu'il veut parler; c'est
+elle qui fut sa mère, sa nourrice dans l'art des vers[227]: sans elle,
+il n'aurait rien produit qui eût la moindre valeur. Pour avoir été sur
+la terre contemporain de Virgile, il consentirait à prolonger d'une
+année son exil. Dante sourit, et, en ayant reçu la permission de
+Virgile, il nomme au poëte Stace, celui qu'ils reconnaissaient tous deux
+pour leur maître. Stace se jette à ses pieds; Virgile le relève en lui
+disant, avec une simplicité qu'on pourrait appeler virgilienne: cessez,
+mon frère: vous êtes une ombre, et vous voyez une ombre aussi[228].
+
+[Note 224: C. XXI.]
+
+[Note 225: Placide Lactance, dans ses Comment. sur Stace, imprimés à
+Paris en 1600. Voy. Vossius _de poet. lat._, c. III, et Fabricius,
+_Bibliot. lat._ c. XVI, _de Statia Poeta_.]
+
+[Note 226: Il y eut sous Néron un _Statius Surculus_, qui était de
+Toulouse, et qui enseigna la rhétorique dans les Gaules: c'est avec lui
+que Dante a confondu le poëte Stace. (Vossius, _loc. cit._)]
+
+[Note 227: Cette admiration de Stace pour Virgile n'est point
+exagérée; il dit lui-même en s'adressant à sa _Thébaïde_.
+
+ _Nec tu divinam Æneida tenta,
+ Sed longè sequere et vestigia semper adora_.]
+
+[Note 228:
+
+ _Frate,
+ Non far; che tu se' ombra, ed ombra vedi_.]
+
+Dans un entretien amical qui s'engage entre les deux poëtes latins,
+après ces premières effusions de coeur, Virgile, qui a rencontré Stace
+dans le cercle des avares, lui demande[229] comment, avec tant de
+sagesse et de savoir qu'il en eut dans le monde, l'avarice avait pu
+trouver place dans son coeur. Stace, sourit, et lui répond qu'il ne fut
+que trop éloigné de ce vice, que c'est pour le vice contraire qu'il a
+été puni; qu'il l'eût même été dans le cercle de l'Enfer, où les avares
+et les prodigues, s'entrechoquent éternellement[230], s'il n'avait été
+porté au repentir par ces beaux vers où Virgile s'élève contre la
+coupable soif de l'or[231], car, disent ici les commentateurs, l'avare
+et le prodigue, sont également altérés d'or, l'un pour l'entasser,
+l'autre pour le répandre; et c'est pour cela qu'en Purgatoire comme en
+Enfer, ils sont réunis dans le même cercle. Mais comment, insiste
+Virgile, n'ayant pas eu d'abord la foi, sans laquelle il ne suffit pas
+de bien faire, as tu ensuite été assez éclairé pour entrer dans la bonne
+route et pour la suivre? C'est toi, lui répond Stace, qui m'appris à
+boire dans les sources du Permesse; c'est toi qui m'éclairas le premier,
+Dieu fit le reste. C'est par toi que je fus poëte, et par toi que je fus
+chrétien. Tu fis comme un homme qui marche de nuit, portant derrière lui
+une lumière: il n'est pour lui-même d'aucun secours, mais il éclaire
+ceux qui le suivent. Tu avais prédit un grand et nouvel ordre de
+siècles, le retour du règne d'Astrée et de Saturne, et une nouvelle race
+d'hommes envoyée du ciel[232]. Cette prédiction s'accordait avec ce
+qu'annonçaient ceux qui prêchaient la foi nouvelle. Je les visitai, je
+fus frappé de la sainteté de leur vie. Quand Domitien les persécuta, je
+pleurai avec eux; je les secourus tant que je restai sur la terre: ils
+me firent mépriser toutes les autres sectes: je reçus enfin le baptême;
+mais la crainte m'empêcha de me déclarer chrétien, et je continuai de
+professer publiquement le paganisme. C'est pour expier cette tiédeur
+qu'avant d'arriver au cercle d'où nous sortons, je fus retenu plus de
+quatre siècles dans celui des paresseux[233].
+
+[Note 229: C. XXII.]
+
+[Note 230: _Inferno_, c. VII. Voy. ci-dessus, pag. 55 et 56.]
+
+[Note 231:
+
+ _Quid non mortalia pectora cogis,
+ Auri sacra fames_? (Æneid., t. III. v. 56.)]
+
+[Note 232: Allusion à ces vers célèbres de la IVe. églogue de
+Virgile:
+
+ _Magnus ab integro soeclorum nascitur ordo;
+ Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna:
+ Jam nova progenies coelo demittitur alto_.]
+
+[Note 233: Depuis l'an 96 de notre ère, époque de la mort de Stace,
+jusqu'à l'an 1300, où Dante a placé celle de sa vision, il s'était
+écoulé douze siècles et quatre ans. Stace a dit plus haut, C. XXI, v.
+67, qu'il a passé cinq siècles et plus dans le cercle des avares: il en
+avait passé plus de quatre dans celui des paresseux, ce ne sont en tout
+qu'à peu près mille ans, passés dans ces deux cercles; les deux autres
+siècles s'étaient écoulés, selon le P. Lombardi, dans les lieux qui
+précédent les cercles du Purgatoire.]
+
+Stace apprend à son tour de Virgile, qu'il interroge, ce que sont
+devenus Térence, Plaute et tous les autres poëtes latins célèbres. Ils
+sont, comme on doit se le rappeler, avec Virgile lui-même, et les plus
+fameux poëtes grecs, dans ces limbes où sont aussi les héros et les
+héroïnes[234]. Cependant les trois poëtes montaient au sixième cercle.
+Stace et Virgile marchaient les premiers: Dante les suivait en écoutant
+leurs discours, qui lui révélaient, dit-il, les secrets de l'art des
+vers[235]. Un arbre mystérieux se présente au milieu du chemin,
+interrompt leur conversation, et arrête leurs pas. Il est chargé de
+fruits doux et odorants; sa forme est pyramidale, mais c'est en bas
+qu'est la pointe de la pyramide que forment ses rameaux; sans doute, dit
+notre poëte, pour que personne n'y puisse monter. Un ruisseau limpide
+qui se précipite du haut du rocher barre la route, et coule au pied de
+l'arbre, après en avoir arrosé les feuilles. De cet arbre sort une voix
+qui célèbre d'anciens exemples d'abstinence et de sobriété tirés, selon
+la coutume du Dante, de l'histoire profane, de l'ancien Testament et du
+nouveau. Des ombres maigres et livides[236] errent alentour, sans
+pouvoir en approcher; l'aspect et l'odeur des fruits, la fraîcheur du
+ruisseau, font naître en elles une faim et une soif dévorantes qu'elles
+ne peuvent satisfaire; et c'est ainsi que dans ce cercle les gourmands
+expient leur péché.
+
+[Note 234: _Inferno_, c. IV. Voy. ci-dessus, pag. 39-42.]
+
+[Note 235: _Ch'a poetar mi davano intelletto_.]
+
+[Note 236: C. XXIII.]
+
+Dante reconnaît parmi eux _Forèse_[237], un de ses amis, dont la mort
+lui avait coûté des larmes. _Forèse_ doit à _Nella_ son épouse d'être
+admis dans le séjour des expiations, au lieu d'être plongé dans celui
+des éternels supplices. L'éloge qu'il fait de sa chère _Nella_ amène une
+sortie peu mesurée de ce Florentin contre les dames de Florence et
+contre les modes, très-anciennes à ce qu'il paraît, mais qui de temps en
+temps redeviennent nouvelles. «Ma _Nella_ que j'ai tant aimée, dit-il,
+est d'autant plus agréable à Dieu qu'elle trouve moins de femmes qui lui
+ressemblent. Dans les lieux sauvages de la Sardaigne, où les femmes vont
+sans vêtement, elles ont plus de pudeur que dans ceux où je l'ai
+laissée. O mon frère! que veux-tu que je te dise? Je vois dans un avenir
+prochain un temps où l'on défendra en chaire aux dames effrontées de
+Florence de se montrer le sein tout découvert. Quelles femmes barbares
+eurent jamais besoin qu'on eût recours à des peines spirituelles ou à
+d'autres censures pour les contraindre à se couvrir[238]?» Peut-être
+cette réprimande est-elle un peu trop dure; elle ne vient pourtant pas
+d'un cénobite, ni d'un ennemi du sexe à qui elle peut déplaire. L'âme
+sensible du Dante est aussi connue que son génie, et les femmes auraient
+beaucoup à gagner si elles trouvaient souvent parmi les hommes de
+pareils ennemis; mais plus on est capable de les aimer, plus on les
+respecte, et plus on aime aussi qu'elles se respectent elles-mêmes.
+
+[Note 237: Frère de _Corso Donati_, et non pas du célèbre
+jurisconsulte François Accurse, comme le disent presque tous les
+commentateurs. Forèse parle, dans le chant suivant, v. 13, de sa soeur
+_Piccarda Donati_, que l'on sait avoir été soeur de _Corso_. (Lombardi.)]
+
+[Note 238:
+
+ _Quai barbare fur mai, quai Saracine.
+ Cui bisognasse, per far le ir coverte
+ O spiritali o altre discipline_?]
+
+Forèse fait connaître à son ancien ami plusieurs des ombres maigres qui
+l'accompagnent[239]. On y distingue le pape tourangeau Martin IV, qui
+expie par le jeûne ses bonnes anguilles du lac de Bolsena[240], cuites
+dans les vins les plus exquis; un certain Boniface, archevêque de
+Ravenne, qui dépensait en bons repas les revenus de son église;
+_Buonaggiunta_ de Lucques et quelques autres. _Buonaggiunta_, l'un des
+poëtes italiens du treizième siècle, avait fait, selon l'usage de ce
+temps, beaucoup de poésies amoureuses où il n'y avait point d'amour. Il
+n'en était pas ainsi du Dante, à qui l'amour avait dicté ses premiers
+vers. C'est ce qu'il fait sentir par ce petit dialogue entre
+_Buonaggiunta_ et lui. «Vois-je en vous, lui dit le Lucquois, celui qui
+a publié des poésies d'un nouveau style, qui commencent par ce vers:
+
+ Femmes, qui connaissez le pouvoir de l'amour[241]?
+
+[Note 239: C. XXIV.]
+
+[Note 240: Bolsena est une petite ville de Toscane, près de laquelle
+est un lac de même nom, où l'on pêchait d'excellentes anguilles.]
+
+[Note 241:
+
+ _Donne, ch' avete intelletto d'amore_.
+
+C'est le premier vers de l'une des plus belles _canzoni_ du Dante.]
+
+Je suis, lui répond le Dante, un homme qui, lorsque l'amour l'inspire,
+écrit, et se contente de publier ce qu'il lui dicte au fond du
+coeur[242]. O mon frère, reprend le vieux poëte, je vois maintenant ce
+qui nous a retenus, moi et les poëtes de mon temps[243], loin de ce
+nouveau style, de ce style si doux que j'entends aujourd'hui. Je vois
+que vos plumes se tiennent strictement attachées aux paroles de celui
+qui vous dicte; c'est ce que ne firent certainement pas les nôtres; et
+plus dans le dessein de plaire on veut ajouter d'ornements, moins il
+peut y avoir de rapports de l'un à l'autre style». Dante donne ici en
+peu de mots toute la poétique d'un genre aimable, ou pour obtenir de
+vrais succès il ne faut point écrire d'après son imagination, mais
+d'après son coeur.
+
+[Note 242:
+
+ _Io mi son' un che, quando
+ Amore spira, noto, ed in quel modo
+ Ch' ei detta dentro, vo significando_.]
+
+[Note 243: Il nomme le Notaire, _il Notaio_, c'est-à-dire, _Jaropo
+da Lentino_, qui était notaire en Sicile, et _Guittone_, ou _Frà
+Guittone d'Arezzo_. J'ai parlé de ces deux poëtes, t. I, pages 403 et
+418.]
+
+Pendant un entretien du Dante avec Forèse, dans lequel le poëte se fait
+prédire la chute et la fin tragique du chef de la faction des Noirs, qui
+l'avait fait bannir de Florence[244], les ombres s'éloignent avec la
+double légèreté que leur donnent leur maigreur et leur volonté[245].
+Forèse va les rejoindre, et Dante continue sa route avec les deux
+autres poëtes. Un second arbre, différent du premier, paraît encore
+devant eux; ses branches plient sous le fruit. Une foule empressée
+l'entoure, en tendant les mains vers ses branches, et criant comme des
+enfants qui demandent un objet qu'on leur refuse. Une voix qui sort de
+cet arbre, apprend aux trois voyageurs qu'au-dessus se trouve l'arbre
+dont Ève mangea la pomme, et que celui-ci en est un de ses rejetons.
+Cette voix leur rappelle aussi deux traits, l'un de la Fable, et l'autre
+de l'Écriture, où l'on voit des malheurs causés par l'intempérance[246].
+
+[Note 244: _Corso Donati_ se rendit si puissant à Florence après en
+avoir fait chasser les Blancs, qu'il devint suspect au peuple. Dans un
+tumulte populaire excité contre lui, il fut cité et condamné. Le peuple
+se porta à sa maison avec l'étendard ou gonfalon de justice. _Corso_ se
+défendit courageusement avec quelques amis; mais, vers la fin du jour,
+il essaya de s'échapper. Poursuivi par des soldats catalans qu'il ne put
+gagner, il tomba de cheval; son pied s'engagea dans l'étrier; il fut
+traîné quelque temps sur la terre, et enfin massacré par les soldats.
+Cet événement arriva en 1308. Il paraît qu'il était alors récent; et
+l'on voit par-là où en était le Dante de la composition de son poëme
+l'an 1308 ou au plus tard en 1309. Au reste Forèse, dans cette
+prédiction du passé, ne nomme point Corso, et parle avec une obscurité
+mystérieuse, qui non seulement est le style ordinaire des prophéties,
+mais qui convenait particulièrement à un frère parlant du meurtre de son
+frère, quoiqu'ils fussent de deux partis opposés.]
+
+[Note 245:
+
+ _E per magrezza e per voler leggiera_.]
+
+[Note 246: Les Centaures qui voulurent, dans l'ivresse, enlever à
+Pirithoüs sa jeune épouse, et furent vaincus par Thésée; et les Hébreux,
+que Gédéon, marchant contre les Madianites, ne voulut point admettre
+dans son armée, parce que, brûlés par la soif, ils avaient bu trop
+abondamment et trop à leur aise, de l'eau d'une fontaine. Où notre poëte
+allait-il donc chercher à tout moment des contrastes et des disparates
+aussi bizarres?]
+
+Un ange paraît, le plus brillant qui leur ait encore servi de guide. Le
+verre ou le métal embrasé dans la fournaise, ont moins d'éclat que son
+visage; mais sa voix n'en est pas moins suave, ni le vent de ses ailes
+moins rafraîchissant et moins doux. «Tel que Zéphir au mois de mai,
+lorsqu'il annonce l'aurore, s'agite et répand les parfums qu'il exprime
+de l'herbe et des fleurs, tel, dit le poëte, je sentis sur mon front un
+vent léger, telles je sentis s'agiter les ailes d'où s'exhalait un
+souffle parfumé d'ambroisie[247]».
+
+En montant, sous la conduite de cet ange, vers le septième et dernier
+cercle, Dante occupé de ce qu'il vient de voir, voudrait apprendre
+comment des âmes, qui n'ont aucun besoin de se nourrir, peuvent éprouver
+la maigreur et la faim[248]; Stace, invité par Virgile, entreprend de le
+lui expliquer. Sa théorie sur la partie du sang destinée à la
+reproduction de l'homme; sur cette reproduction, sur la formation de
+l'âme végétative et de l'âme sensitive dans l'enfant avant sa naissance,
+sur leur développement lorsqu'il est né, sur ce que devient cette âme
+après la mort, emportant avec elle dans l'air qui l'environne une
+empreinte et comme une image du corps qu'elle animait sur la terre; tout
+cela n'est ni d'une bonne physique, ni d'une métaphysique saine; mais
+dans ce morceau de plus de soixante vers, on peut, comme dans plusieurs
+morceaux de Lucrèce, admirer la force de l'expression, la poésie de
+style, et l'art de rendre avec clarté, en beaux vers, les détails les
+plus difficiles d'une mauvaise philosophie, et d'une physique pleine
+d'erreurs.
+
+[Note 247:
+
+ _E quale annunziatrice degli albori
+ L'aura di maggio muovesi, e olezza
+ Tutta impregnata dall'erba e da' fiori_, etc.]
+
+[Note 248: C. XXV.]
+
+Dans le dernier cercle où nos poëtes sont parvenus, des flammes ardentes
+s'élèvent de toutes parts; à peine, entre elles et le bord du précipice,
+peuvent-ils trouver un passage. Des chants qui partent du sein même de
+ces flammes, en faisant l'éloge de la chasteté, et en rappelant
+d'anciens exemples de cette vertu[249], leur apprennent que c'est ici
+qu'est puni le vice contraire. Parmi ceux qui en furent atteints, et
+dont le poëte distingue les différentes espèces plus clairement que je
+ne le puis faire[250], Dante reconnaît _Guido Guinizzelli_, qui l'avait
+précédé dans la carrière poétique, et dont il admirait les vers. Il
+n'ose approcher de lui pour l'embrasser, à cause des flammes qui
+l'environnent; mais il regarde avec attendrissement celui qu'il nomme
+son père, et le père d'autres poëtes meilleurs que lui, qui leur apprit
+à chanter avec douceur et avec grâce des poésies d'amour. _Guido_,
+surpris de tant de marques de respect et de tendresse, lui en demande la
+cause. Ce sont, répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera
+d'aimer tant que durera le style moderne[251]. _Guido_, sensible à ses
+éloges, mais peut-être plus modeste en Purgatoire qu'il ne l'était dans
+ce monde, lui montre un autre poëte qu'il dit les mériter mieux: c'est
+Arnault Daniel, troubadour provençal, qui surpassa tous les écrits
+d'amour en vers, et tous les romans en prose[252]. Ceci indique
+clairement l'influence qu'avaient eue les Troubadours sur la poésie
+italienne, dans ses premiers temps, et l'admiration que Dante conservait
+pour eux à une époque où c'était bien de lui qu'on pouvait dire qu'il
+les avait surpassés tous. Il les aurait égalés dans leur propre langue;
+aussi met-il dans la bouche d'Arnault une réponse en huit vers
+provençaux, que ce Troubadour finit en le suppliant de se souvenir de sa
+douleur; c'est-à-dire, de faire pour lui des prières qui la terminent:
+Arnault rentre ensuite dans les flammes qui le dérobent à la vue, comme
+_Guido_ y est rentré, après avoir fait la même demande.
+
+[Note 249: Ils font entendre les paroles de Marie à l'ange qui lui
+annonce qu'elle concevra: _Virum non cognosco_; et un moment après c'est
+Diane, qui chassa Calisto parce qu'elle avait cédé au poison de Vénus:
+
+ _Che di Venere avea sentito il tosco_.
+
+Puis toutes ces voix célèbrent des maris et des femmes qui ont vécu
+chastement. Toujours le même systême; et jamais un trait de la Bible,
+qui n'en amène, par opposition, un de la Fable.]
+
+[Note 250: C. XXVI. Je passe ici tous les détails, les uns comme
+inutiles, les autres comme impossibles à rendre dans notre langue et
+dans nos moeurs.]
+
+[Note 251: Nous avons vu précédemment, t. I, p. 410, note 1, qu'on
+avait eu tort de vouloir s'appuyer de ce passage pour prouver que _Guido
+Guinizzelli_ avait été l'un des maîtres du Dante; il prouve positivement
+le contraire.]
+
+[Note 252:
+
+ _Versi d'amore e prose di romanzi
+ Soverchiò tutti_.]
+
+Un obstacle reste encore à franchir pour sortir de ce dernier
+cercle[253]; ce sont ces flammes mêmes qui en remplissent l'enceinte.
+Quoique invité par l'ange, et fortement encouragé par Virgile, Dante
+craint d'approcher de ce feu qu'il faut traverser; mais son maître
+emploie enfin un motif tout puissant sur lui. «Vois, mon fils, lui
+dit-il, entre Béatrix et toi, il n'y a plus que ce seul mur.» Comme au
+nom de Thisbé, continue le poëte, Pyrame, près de mourir, ouvrit les
+yeux et la regarda, lorsque le fruit du mûrier prit une couleur
+vermeille[254], ainsi céda toute ma résistance, et je me tournai vers
+mon sage guide, quand j'entendis le nom qui renaît sans cesse dans mon
+coeur.» Virgile entre dans les flammes; Stace et Dante le suivent. Le
+maître, pour soutenir le courage de son élève, lui parle encore de
+Béatrix, dont il croit, dit-il, voir déjà briller les yeux. Je ne sais,
+mais il me semble qu'il y a un grand charme dans ce souvenir puissant
+d'une passion si ancienne et si pure.
+
+[Note 253: C. XXVII.]
+
+[Note 254:
+
+ _Come al nome di Tisbe op rse'l ciglio
+ Piramo, in su la morte, e riguardalla,
+ Allor che'l gelso diventò vermiglio_, etc.]
+
+En s'échappant, pour la dernière fois, de ce séjour où le sentiment de
+l'espérance est toujours flétri par le spectacle des peines, le poëte,
+désormais tout entier à l'espérance, paraît s'élancer dans un ordre tout
+nouveau d'idées, de sentiments et d'images. Entouré, par la force de son
+imagination créatrice, d'objets riants et mystérieux, il donne à son
+style pour les peindre, la teinte même de ces objets. Sa marche, son
+repos, ses moindres gestes sont fidèlement retracés; il puise ses
+comparaisons, comme ses images, dans les tableaux les plus simples et
+les plus doux de la vie champêtre. Il monte les degrés où le soleil, qui
+se couche derrière lui, projette au loin l'ombre de son corps. Cette
+ombre s'accroît, et disparaît bientôt dans l'obscurité générale: la nuit
+s'étend sur la montagne. Les trois poëtes se couchent, en attendant le
+jour, chacun sur un des échelons qui y conduisent. «Tels que des chèvres
+légères et capricieuses sur la cime des monts avant d'avoir pris leur
+pâture[255], se reposent en silence, et ruminent à l'ombre, pendant la
+plus grande chaleur du jour, gardées par le berger, qui s'appuie sur sa
+houlette, et qui veille à leur sûreté; ou tel que le pasteur, loin de sa
+chaumière, reste éveillé toute la nuit auprès de son troupeau,
+regardant sans cesse si quelque bête féroce ne vient point le disperser;
+tels nous étions tous trois, moi comme la chèvre, eux comme les bergers,
+renfermés dans l'espace étroit qui conduisait sur la montagne.»
+
+[Note 255:
+
+ _Quali si fanno, ruminando, manse
+ Le capre, state rapide e proterve,
+ Sopra le cime, prima che sien pranse,
+ Tacite all'ombra, mentre che'l sol ferve_, etc.]
+
+Couché sur ces marches pendant une belle nuit, il regarde briller les
+étoiles qui lui paraissent plus éclatantes et plus grandes qu'à
+l'ordinaire; il s'endort enfin à l'heure où l'astre de Vénus paraît vers
+l'orient. Voici encore un songe, une vision, mais qui n'a plus rien
+d'incohérent et de funeste. Il voit dans une riche campagne la belle et
+jeune _Lia_ qui va chantant et cueillant des fleurs pour se faire une
+guirlande. «Ma soeur Rachel, dit-elle dans son chant, ne peut se détacher
+de son miroir; elle y est assise tout le jour. Elle se plaît à
+contempler la beauté de ses yeux, comme je me plais à voir l'ouvrage de
+mes mains; voir est pour elle un plaisir, comme agir en est un pour
+moi.» Sous l'emblême de ces deux filles de Laban, les interprètes
+reconnaissent tous ici l'image de la vie active et de la vie
+contemplative; et cette allégorie du moins est pleine de mouvement et de
+grâce.
+
+Le sommeil du Dante se dissipe en même temps que les ténèbres de la
+nuit. Virgile lui annonce qu'il touche au terme de son voyage; que ce
+jour même le doux fruit que les mortels recherchent avec tant de soins
+et de peines, apaisera la faim qui le dévore. Ils arrivent ensemble au
+haut de ces degrés rapides; Virgile lui dit alors: «Mon fils, tu as vu
+le feu qui doit s'éteindre et le feu éternel; tu es arrivé au point
+au-delà duquel ma vue ne peut plus s'étendre. J'ai employé à t'y
+conduire mon génie et mon art. Prends désormais ton plaisir pour guide.
+Tu es hors des routes difficiles, et des voies étroites. Vois ce soleil
+qui rayonne sur ton visage, vois l'herbe tendre, les fleurs et les
+arbrisseaux que cette terre produit sans culture: tu peux t'y asseoir;
+tu peux y marcher à ton gré, en attendant l'arrivée de celle dont les
+beaux yeux m'ont engagé par leurs larmes à venir à toi. N'attends plus
+de moi ni discours ni conseils. En toi le libre arbitre est maintenant
+droit et sain, et ce serait une erreur que de ne pas agir d'après lui:
+je te couronne donc roi et souverain de toi même.» En effet, depuis ce
+moment, ou l'allégorie générale du poëme se fait si clairement sentir,
+Virgile reste encore auprès du Dante jusqu'à l'arrivée de Béatrix, mais
+il ne lui parle plus: il n'est plus là que pour remettre en quelque
+sorte à Béatrix elle-même celui qu'elle lui avait recommandé.
+
+L'allégorie de ce qui suit dans les six derniers chants, n'est pas moins
+sensible. Le Dante s'est purgé de ses péchés par toutes les épreuves
+qu'il vient de subir. En sortant de chaque cercle du Purgatoire, il a
+senti s'effacer de son front l'une des sept lettres P qu'un ange y avait
+gravées. Il est parvenu au séjour du Paradis terrestre, qui n'est ici
+que l'emblême de l'innocence primitive. Des savants théologiens avaient
+dit que ce Paradis était le type, ou le modèle de l'Église: c'est pour
+cela, sans doute, que Dante y fait paraître l'Église même, avec les
+symboles de tout ce qu'elle croit et de ce qu'elle enseigne[256].
+Impatient de visiter la forêt divine, dont l'ombre épaisse et vive
+tempère l'éclat du nouveau jour, il y tourne ses pas, et traverse
+lentement la campagne, en foulant ce sol qui exhale de toutes parts les
+plus suaves odeurs[257]. Un air doux et toujours égal, frappe son front
+comme les coups d'un vent léger. Il agite et fait ployer les feuillages,
+mais sans courber les branches, et sans empêcher les oiseaux qui
+célèbrent avec joie, sur leurs cimes, les premières heures du jour, de
+continuer leurs concerts. Le feuillage les accompagne de son doux
+murmure, pareil à celui qui parcourt les forêts de pins sur les rivages
+de l'Adriatique, quand Éole y laisse errer le vent du midi.
+
+[Note 256: _Lombardi_, t. II de son Commentaire, p. 410.]
+
+[Note 257: C. XXVIII.]
+
+Malgré la lenteur de ses pas, le poëte était arrivé dans l'antique
+forêt: déjà même il ne voyait plus par où il était entré: tout à coup il
+est arrêté par un ruisseau dont les ondes font plier l'herbe qui croît
+sur ses bords. Toutes les eaux les plus pures qui coulent sur la terre
+sembleraient troubles auprès de cette eau si transparente, qu'elle ne
+peut rien cacher, quoique tout son cours soit couvert d'une ombre
+éternelle, qui n'y laisse jamais pénétrer les rayons, ni du soleil, ni
+de l'astre des nuits. Tandis qu'il admire la fraîcheur et la beauté des
+arbres qui bordent l'autre rive, il y voit paraître une femme jeune et
+charmante, qui chante en cueillant des fleurs dont sa route est
+parsemée. Il la prie d'approcher du bord, pour qu'il puisse mieux
+entendre ses doux chants. Elle s'approche aussi légèrement qu'une
+danseuse dont l'oeil a peine à suivre les pas; elle s'avance parmi les
+fleurs, les yeux baissés comme une vierge timide; et lorsqu'elle est au
+bord du ruisseau elle recommence ses chansons. Elle lève les yeux, et
+ceux de Vénus avaient moins d'éclat quand elle fut blessée par son
+fils[258]. Elle rit, et se met encore à cueillir des fleurs à pleines
+mains. Elle s'arrête et parle enfin; elle apprend au Dante ce que c'est
+que ce beau séjour, qui fut destiné à être l'habitation du premier
+homme, et ce fleuve limpide, qui se partage en deux ruisseaux, dont l'un
+fait oublier le mal, et l'autre fixe dans la mémoire le bien qu'on a
+fait pendant sa vie. «Les anciens poëtes qui ont chanté l'âge d'or et
+son état heureux, avaient peut-être rêvé ce beau séjour sur le Parnasse.
+Là vécut dans l'innocence la première race des hommes; là, règne un
+printemps éternel; là, sont toutes les fleurs et tous les fruits: c'est
+là ce nectar tant vanté dans leurs vers.» Dante tourne alors les yeux
+vers les deux poëtes, qui ne l'ont point encore quitté: il voit qu'ils
+ont ri en entendant ces derniers mots[259]; et il se retourne aussitôt
+vers cette femme charmante.
+
+[Note 258: J'abrège beaucoup ici, et je supprime des détails moins
+intéressants que ces descriptions charmantes.]
+
+[Note 259: Manière ingénieuse de rappeler au lecteur Virgile et
+Stace, qui sont toujours présents, et que leur silence pouvait faire
+oublier.]
+
+Elle reprend ses chants remplis d'amour[260], et comme les nymphes
+solitaires qui, sous l'ombrage des forêts, tantôt y fuyaient les rayons
+du soleil, tantôt en sortaient pour les revoir, elle suit légèrement le
+cours du fleuve, tandis que sur l'autre bord le poëte fait les mêmes
+mouvements, et règle ses pas sur les siens. Elle lui dit enfin: «Mon
+frère, regarde et écoute.» Alors un éclat extraordinaire traverse de
+tous côtés la forêt. Une douce mélodie se fait entendre, et parcourt cet
+air lumineux. Un nouveau spectacle s'annonce. Dante, pour en tracer le
+tableau, n'a point assez de son inspiration accoutumée; il invoque de
+nouveau les muses. «Vierges sacrées[261], si jamais je souffris pour
+vous la faim, le froid et les veilles, je me sens forcé de vous en
+demander la récompense. Qu'Hélicon verse pour moi toutes les eaux de sa
+fontaine; qu'Uranie et toutes ses soeurs viennent à mon secours, et
+donnent de la force à mes pensées et à mes vers.»
+
+[Note 260: C. XXIX.]
+
+[Note 261:
+
+ _O sacrosante vergini, se fami,
+ Freddi o vigilie mai per voi soffersi,
+ Cagion mi sprona ch'io mercè ne chiami_, etc.]
+
+Sept candélabres d'or plus resplendissants que des astres, vingt-quatre
+vieillards couronnés de lys, et tout un peuple vêtu de blanc précédaient
+un char, qui s'avançait au milieu de quatre animaux ailés; ils avaient
+chacun six ailes, dont les plumes étaient parsemées d'yeux semblables à
+ceux d'Argus; le char était traîné par un griffon, dont les ailes
+déployées s'élevaient si haut, qu'on les perdait de vue. Sept jeunes
+filles, vêtues de différentes couleurs, dansaient aux côtés du char,
+trois auprès de la roue droite, et quatre auprès de la gauche. Ce char
+et tout son cortège sont pris, comme on le voit assez, dans Ezéchiel et
+dans l'Apocalypse. C'est la figure ou le symbole de l'Église, ou plus
+particulièrement du Saint-Siège; et toutes ces descriptions, où le poëte
+a prodigué les richesses de son style, et les autres descriptions qui
+vont suivre, ne sont que des allégories religieuses, dont il est aisé de
+pénétrer le sens. Le char est donc l'Église, les quatre animaux sont les
+évangélistes, les danseuses sont les sept vertus, et le griffon, animal
+qui rassemblait en lui les deux natures de l'aigle et du lion, est
+Jésus-Christ lui-même, chef de tout le cortège et conducteur du char.
+Sept autres vieillards ferment la marche, et les commentateurs
+reconnaissent en eux S. Luc et S. Paul, l'un auteur des Actes des
+Apôtres, l'autre des Épîtres; quatre autres apôtres, qui ont écrit les
+lettres dites _canoniques_, et S.-Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Enfin,
+ce qu'il serait plus difficile de deviner, et ce qui a partagé les
+commentateurs, la jeune femme qui chantait en cueillant des fleurs, et
+qui a préparé Dante au spectacle dont il jouit, est cette affection vive
+ou cet amour qui doit attacher à l'Église ceux qui veulent avoir part à
+ses bienfaits. Le poëte ne dit que vers la fin le nom de cette beauté
+symbolique. Il l'appelle Mathilde, et ne pouvait en effet trouver dans
+l'histoire aucune femme qui eût montré plus d'affection pour l'Église,
+que la célèbre Mathilde[262], et dont le nom indiquât mieux ce qu'il a
+voulu cacher sous cet emblême.
+
+[Note 262: Nous avons parlé de cette comtesse Mathilde, de la
+donation de ses états à l'Église, et de son directeur Grégoire VII, ou
+Hildebrand, tom. I, p. 108 et 109.]
+
+Le char s'arrête[263]: tous ceux qui composent l'escorte se tournent
+vers ce char dans l'attitude du respect: les anges font entendre des
+cantiques de félicitation et de joie[264], et leurs mains jettent sur
+le char un nuage de fleurs. Une femme paraît au milieu de ce nuage, la
+tête couverte d'un voile blanc et couronnée d'olivier, vêtue d'un
+manteau de couleur verte et d'un habit rouge et brillant comme la
+flamme. Ici se montre dans tout son éclat ce personnage en partie
+allégorique et partie réel, annoncé dès le commencement du poëme, cette
+Béatrix, l'emblême de la science des choses divines, mais qui retrace en
+même temps, au milieu de ce cortège céleste et de cette pompe
+triomphale, l'objet d'une passion dont ni la mort, ni le temps, ni
+l'âge, n'ont pu effacer le souvenir. «Mon esprit, dit le poëte, qui
+depuis si long-temps n'avait pas éprouvé cette crainte et ce tremblement
+dont il était toujours saisi en sa présence, mon esprit, sans avoir
+besoin que mes yeux l'instruisissent davantage, et par la seule vertu
+secrète qui se répandit autour d'elle, sentit la grande puissance d'un
+ancien amour[265].»
+
+[Note 263: C. XXX.]
+
+[Note 264: Selon la coutume du Dante, ces cantiques sont moitié
+sacrés et moitié profanes, et les anges mêlent dans leurs chants le
+Psalmiste et Virgile.
+
+ _Tutti dicen_ BENEDICTUS QUI VENIS,
+ _E fior gittando di sopra e d'intorno_,
+ MANIBUS O DATE LILIA PLENIS.]
+
+[Note 265:
+
+ _Sanza degli occhi aver più conoscenza.
+ Per occulta virtù, che da lei mosse,
+ D'antico amor senti la gran potenza_.]
+
+C'est quand son coeur est ému par ces touchantes images, qu'il s'ouvre au
+regret que lui inspire l'absence de son maître chéri. Jusque-là Virgile
+le suivait encore; Dante se détourne vers lui, et ne le voit plus. Ce
+morceau est empreint de cette sensibilité profonde, l'un des principaux
+attributs de son génie, et qui même dans le délire de l'imagination la
+plus exaltée ne l'abandonne jamais. «Aussitôt, dit-il, que je me sentis
+frappé des mêmes coups qui m'avaient blessé avant que je fusse sorti de
+l'enfance[266], je me retournai avec respect, comme un enfant court dans
+le sein de sa mère quand il est saisi de frayeur ou de tristesse.... Je
+voulais dire à Virgile en son langage:
+
+ De mes feux mal éteints je reconnais la trace[267].
+
+[Note 266:
+
+ _Che già m'avea trafitto
+ Prima ch'io fuor della puerizia fosse_.]
+
+[Note 267: Vers de Racine, qui rend fidèlement celui du Dante:
+
+ _Conosco i segni d'ell' antica fiamma_;
+
+parce qu'ils sont tous deux traduits de ce vers de Virgile:
+
+ _Agnosco veteris vestigia flammæ_. (ÆNEID., l. IV.)]
+
+Mais Virgile nous avait quittés, Virgile, ce tendre père, Virgile à qui
+elle avait remis le soin de me guider et de me défendre! L'aspect de ce
+séjour délicieux ne put empêcher que mes joues ne se couvrissent de
+larmes. «Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure
+pas encore; tu en auras bientôt d'autres sujets.» C'est Béatrix qui lui
+parle ainsi, et bientôt en effet, de ce char où elle est assise, et d'un
+bord de la rivière à l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui
+lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin
+daigné approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est
+souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par
+leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espère en vain qu'à
+leur prière elle se laissera fléchir. Elle poursuit du ton le plus
+solennel l'accusation qu'elle a commencée.
+
+Comblé des plus beaux dons de la nature, il aurait atteint le plus haut
+degré de vertu, s'il avait suivi ses heureux penchants. Dès son enfance,
+elle l'avait maintenu dans la bonne voie par l'innocent pouvoir de ses
+yeux; mais dès qu'il l'eût perdue, il s'égara dans des sentiers
+trompeurs. Elle eut beau le rappeler par des inspirations et par des
+songes. Il poussa si loin l'aveuglement, qu'il a fallu pour l'en
+retirer, qu'elle le fît conduire dans les Enfers, d'où il est monté
+jusqu'à l'entrée du séjour de gloire. Il ne peut maintenant pénétrer
+plus loin, ni passer le Léthé, avant d'avoir payé son tribut de repentir
+et de pleurs. Elle l'interpelle et lui ordonne de répondre si elle a dit
+la vérité[268]. Pénétré de confusion et de regrets, il peut à peine
+laisser échapper un aveu, presque étouffé par un déluge de larmes.
+L'interrogatoire continue. Ici le poëte place dans la bouche de Béatrix
+des éloges pour Béatrix elle-même, et des censures pour lui: il y place
+des reproches qu'il s'était faits cent fois en secret, et qu'il prend
+enfin le parti de se faire publiquement. «Ni la nature, ni l'art, lui
+dit-elle, ne t'offrirent jamais autant de plaisir que ce beau corps[269]
+où je fus renfermée, et qui, maintenant séparé de moi, n'est plus que
+terre. Si tu fus privé par ma mort de ce plaisir suprême, quel objet
+mortel devait ensuite t'attirer à lui, et t'inspirer un désir? Instruit
+par ce premier trait qui t'avait blessé, tu devais t'élever au-dessus
+des objets trompeurs et me suivre toujours, moi qui ne leur ressemblais
+plus. Ce n'était ni de jeunes femmes, ni d'autres vanités aussi
+périssables, qui devaient rabaisser ton vol, et te faire sentir de
+nouveaux coups. Le jeune oiseau peut tomber dans un second, dans un
+troisième piége, mais ceux dont la plume a vieilli ne craignent plus ni
+les filets ni les flèches.» Enfin, elle lui ordonne de lever la tête
+qu'il baisse avec confusion: et, en lui donnant cet ordre, l'expression
+dont elle se sert, lui rappelle encore son âge, qui rendait plus
+honteuses de pareilles erreurs[270].
+
+[Note 268: C. XXXI.]
+
+[Note 269: Est-il besoin d'avertir qu'il ne s'agit ici que du
+plaisir de la vue et de la contemplation?]
+
+[Note 270: Elle ne dit pas: lève la tête, mais: lève la barbe, _Alza
+la barba_. On ne peut pas se tromper sur le but de cette expression, qui
+paraît d'abord singulière; Dante l'indique lui-même dans ces deux vers:
+
+ _E quando per la barba il viso chiese,
+ Ben connobi'l velen dell' argumento_.
+
+C'est-à-dire: «Et quand elle désigna mon visage par ma barbe, je compris
+bien ce que ce mot avait d'amer.»]
+
+Malgré la sévérité de ses réprimandes, Béatrix renouvelle par sa beauté,
+dans le coeur du poëte, toutes les douces impressions que sa présence y
+faisait naître autrefois. Sous son voile, et au-delà de cette rivière
+verdoyante, elle lui paraît surpasser l'ancienne Béatrix elle-même, plus
+encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle était ici bas.
+Le moment des dernières épreuves est arrivé; Mathilde le prend par la
+main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et
+le conduit, plein d'espérance et de joie, sur l'autre bord. L'allégorie
+devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la
+prairie, et qui sont dans le ciel les quatre étoiles qu'il a vu briller
+au commencement de sa vision, le conduisent auprès du char. Trois autres
+nymphes supérieures aux premières, s'avancent, intercèdent pour lui par
+leurs chants auprès de Béatrix, et la prient de tourner enfin ses
+regards vers son adorateur fidèle, qui a fait tant de pas pour la voir.
+Conduit par les quatre vertus cardinales, recommandé par les trois
+vertus théologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.
+
+Le reste de ces allégories[271], le cortège qui remonte aux cieux, le
+char qui reprend sa marche, et ce qui arrive au pied de l'arbre de la
+science où Béatrix est descendue, et l'aigle qui se précipite sur le
+char, qui le heurte de toute sa force et le laisse couvert d'une partie
+de ses plumes, et le renard qui s'y glisse, et le dragon qui y enfonce
+la pointe de sa queue, et les nouveaux ornements dont le char
+s'embellit, et la prostituée qui s'y vient asseoir, avec un géant qui
+l'embrasse, qui entraîne dans la forêt cette noble conquête et le char;
+tous ces détails que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils
+n'éclaircissent pas toujours, n'ajouteraient rien à l'idée que nous
+avons voulu nous faire de la machine entière et des principales beautés
+du poème[272]: ce serait perdre du temps que de s'y arrêter.
+
+[Note 271: C. XXXII.]
+
+[Note 272: On sait déjà que le char est l'Église ou plutôt le Siège
+apostolique. L'aigle représente les empereurs, qui d'abord le
+persécutèrent, et finirent par l'enrichir aux depens de l'empire. Le
+renard est l'astucieuse hérésie; le dragon est Mahomet, selon quelques
+interprètes; selon d'autres plus récents (_Lombardi_) c'est le serpent,
+tentateur de la première femme, et qui désigne ici l'insatiable cupidité
+que Dante reproche sans cesse à la cour de Rome. La prostituée, qu'il
+nomme d'une manière plus franche _la_ _p...ana_, est le symbole de tous
+les genres de corruption qui s'étaient introduits dans cette cour; et le
+géant qui l'embrasse, l'emporte dans la forêt, et y entraîne le char,
+désigne Philippe-le-Bel, qui fit transporter en France, en 1305, le pape
+et le trône papal, etc.]
+
+Béatrix, qui était restée au pied de l'arbre, affligée de ce spectacle,
+se lève[273], reprend à pied sa marche, précédée des sept nymphes qui
+l'accompagnent; elle fait un signe à son ami, à Mathilde, au poëte
+Stace, qui n'a point quitté le cortège, et leur ordonne de la suivre.
+Elle fixe enfin avec bonté ses yeux sur les yeux du Dante, l'appelle du
+doux nom de frère, et l'invite à s'approcher d'elle, pour être mieux
+entendue de lui. Ses sages entretiens le disposent à la dernière épreuve
+qui lui reste à subir. Enfin, le moment venu, Mathilde le conduit au
+second fleuve, qui ranime le souvenir et l'amour de la vertu, comme le
+premier efface le souvenir du vice. Le poëte sort des ondes, «renouvelé,
+comme au printemps un arbre paré de nouveaux rameaux et de feuilles
+nouvelles, l'âme entièrement purifiée, et digne de monter au céleste
+séjour».
+
+[Note 273: C. XXXIII.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+_Fin de l'Analyse de la Divina Commedia._
+
+_Le Paradis._
+
+
+Après une course aussi longue et aussi pénible, après avoir descendu
+tous les degrés de l'Enfer et remonté tous ceux du Purgatoire, Dante
+arrive enfin au séjour des félicités éternelles et nous y fait arriver
+avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas à pas dans le bonheur, comme
+nous l'avons fait au milieu des peines? C'est ce dont, en examinant bien
+cette dernière partie de son poëme, on reconnaît l'impossibilité.
+
+Dans l'Enfer, le spectacle des supplices frappe de terreur.
+L'imagination forte, sombre et mélancolique du poëte émeut l'âme la plus
+froide et fixe l'attention la plus distraite. Dans le Purgatoire,
+l'espérance est partout. Ses riantes couleurs parent tous les objets,
+adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. Dans l'un et dans
+l'autre, des aventures touchantes et terribles, de fidèles tableaux des
+choses humaines, ou des peintures fantastiques, mais que l'on croit
+réelles et palpables, parce qu'elles donnent aux beautés idéales des
+traits qui tombent sous les sens; enfin des satyres piquantes et
+variées, réveillent à chaque instant la sensibilité, l'imagination ou la
+malignité.
+
+Le Paradis n'offre presque aucune de ces ressources. Tout y est éclat et
+lumière. Une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des
+solutions de difficultés et des explications de mystères remplissent
+presque tous les degrés par où l'on arrive à la connaissance intime et à
+l'intuition éternelle et fixe du souverain bien. Cela peut être
+admirable sans doute, mais cela est trop disproportionné avec la
+faiblesse de l'entendement, trop étranger à ces affections humaines qui
+constituent éminemment la nature de l'homme, peut-être enfin trop
+purement céleste pour la poésie, qui dans les premiers âges du monde
+fut, il est vrai, presque uniquement consacrée aux choses du ciel, mais
+qui, depuis long-temps, ne peut plus les traiter avec succès, si elle ne
+prend soin d'y mêler des objets, des intérêts et des passions
+terrestres.
+
+C'est un soin qu'elle prend beaucoup trop peu, dans cette partie de la
+_Divina Commedia_ qui nous reste à connaître. Dante a voulu s'y montrer
+philosophe et surtout grand théologien. Il s'y est entouré de tout
+l'appareil de cette science, et a mis sa gloire à l'embellir des fleurs
+de la poésie. On peut le louer; l'admirer même d'y avoir réussi; mais
+sans être théologien soi-même, on ne peut que difficilement se plaire à
+ce tour de force continuel. On suit encore avec curiosité la marche de
+son génie; mais on ne s'arrête plus aussi volontiers avec lui; on n'aime
+plus autant à écouter ses personnages, trop savants pour ne pas fatiguer
+notre ignorance; et quelque importante que soit l'affaire du salut, on
+ne peut trouver de plaisir à s'en occuper pendant trente-trois chants
+entiers, quand on ne cherche qu'un exercice agréable de l'attention et
+un utile amusement de l'esprit. Suivons donc rapidement le poëte et sa
+conductrice, et ne choisissons d'autres détails dans leur dernier
+voyage, que ce qui s'accorde avec l'objet purement littéraire qui nous
+l'a fait entreprendre avec eux.
+
+Le début en est grave et même sévère. Il n'annonce pas, comme le
+précédent, une jouissance vive ou un élan de l'âme, mais le
+recueillement et la contemplation. «La gloire de celui qui meut ce grand
+tout pénètre l'univers entier et brille dans une partie plus que dans
+l'autre[274]. C'est dans le ciel que se réunit le plus de sa splendeur:
+j'y montai; je vis des choses que l'on ne saurait plus redire quand on
+est descendu ici-bas: en approchant de l'objet de son désir, notre
+intelligence s'enfonce dans de telles profondeurs, que la mémoire ne
+peut retourner en arrière[275].» Il faut donc qu'il invoque un secours
+surnaturel; et, comme pour annoncer qu'il se prépare encore à mêler
+quelquefois le profane avec le sacré, il commence par invoquer
+Apollon[276]: c'est le vainqueur de Marsyas[277], qu'il prie de lui
+accorder son inspiration divine, pour qu'il puisse révéler aux hommes
+les beautés du Paradis. «Si tu daignes m'inspirer, dit-il, tu me verras
+m'approcher de ton arbre chéri et me couronner de ses feuilles, dont mon
+sujet et toi, vous m'aurez rendu digne. O mon père! par l'effet et à la
+honte des passions humaines, on en cueille si rarement pour le triomphe
+ou d'un César, ou d'un poëte, que ce devrait être un grand sujet de joie
+pour toi de voir quelqu'un désirer ardemment ce feuillage.[278]»
+
+[Note 274: C. I.]
+
+[Note 275: Il reconnaît dans notre esprit deux facultés,
+l'intelligence et la mémoire. La seconde suit la première, et ne peut
+revenir sur ses pas, pour se rappeler ce qu'a vu l'intelligence, que
+quand celle-ci a cessé d'aller en avant et de s'enfoncer dans l'objet de
+ses recherches.]
+
+[Note 276:
+
+ _O buono Apollo all' ultimo lavoro
+ Fammi del tuo valor si fatto vaso,
+ Come dimanda dar l'amato alloro_, etc.]
+
+[Note 277:
+
+ _Si come quando Marsia traesti
+ Della vagina delle membra sue._]
+
+[Note 278: Il dit cela plus poétiquement, et, s'il se peut, trop
+poétiquement peut-être: «Que la feuille du Pénée (c'est-à-dire, de
+l'arbre dans lequel fut changée Daphné, fille de ce fleuve) devrait
+apporter beaucoup de joie au dieu de Delphes, quand quelqu'un est
+passionné pour elle.»
+
+ _Che partorir letizia in su la lieta
+ Delfica deita dovria la fronda
+ Peneia, quando alcun di se asseta._]
+
+C'est par un moyen extraordinaire, et qui porte bien le caractère de
+l'inspiration, que Béatrix, avec qui il est encore sur la montagne,
+l'enlève au haut des cieux. Il la voit regarder le soleil plus fixement
+que fit jamais un aigle; il puise dans ses regards une force qui lui
+permet d'arrêter lui-même ses yeux sur cet astre, plus qu'il
+n'appartient à un mortel. A l'instant, il le voit étinceler de toutes
+parts, comme le fer qui sort bouillant de la fournaise: il lui semble
+qu'un nouveau jour se joint au jour, comme si celui qui en a le pouvoir
+avait orné les cieux d'un second soleil. Béatrix restait l'oeil attaché
+sur les sphères éternelles; et lui, cessant de regarder le soleil,
+fixait les yeux sur ceux de Béatrix. En les regardant, il se sent élever
+au-dessus de la nature humaine: il n'existe plus en lui de lui-même, que
+ce qui vient d'y créer le divin amour, qui l'enlève aux cieux par sa
+lumière. En approchant des sphères célestes, il entend leur immortelle
+harmonie, et il croit voir une partie du ciel, plus étendue qu'un lac
+immense, enflammée par les feux du soleil.
+
+Béatrix, témoin de sa surprise, prévient ses questions. Parmi plusieurs
+explications où il ne faut pas chercher une exactitude rigoureuse, elle
+lui apprend que ce qui lui paraît être un grand lac de feu est le globe
+de la lune; que dans l'ordre établi par le créateur de l'univers, tous
+les êtres, animés et inanimés, ont un penchant, un instinct qui les
+entraîne. «C'est pourquoi, dit-elle, ils se dirigent vers différents
+ports dans l'océan immense de l'être[279]. C'est cet instinct qui porte
+le feu vers la lune; c'est lui qui est la source des mouvements du coeur;
+c'est lui qui resserre et unit les éléments qui composent la terre. Les
+créatures douées d'intelligence et d'amour ne sont point étrangères à ce
+puissant mobile. La lumière céleste est ce qui les attire: c'est là que
+tendent sans cesse celles qui sont les plus ardentes: c'est là que nous
+emporte, en ce moment, comme au terme qui nous est prescrit, la force de
+cet arc qui dirige tout ce qu'il lance vers le but le plus heureux.»
+
+[Note 279:
+
+ _Onde si muovono a diversi parti
+ Per lo gran mar dell' essere, e ciascuna
+ Con instinto a lei dato che la porti._]
+
+Entraîné par son enthousiasme, le poëte voit alors les hommes comme
+partagés en deux classes; ceux qui ne peuvent pas le suivre dans son
+essor, et le petit nombre de ceux qui le peuvent. «O vous, dit-il[280],
+qui, attirés par le désir de m'entendre, avez, dans une frêle barque,
+suivi de loin le navire où je vogue en chantant, retournez sur vos pas,
+allez revoir le rivage: ne vous hasardez pas sur cette mer, où
+peut-être, si vous me perdiez, vous seriez perdu. Jamais on ne parcourut
+l'onde où j'ose m'avancer. Minerve m'inspire; Apollon me conduit, et les
+neuf muses me montrent l'étoile polaire. Vous autres, voyageurs peu
+nombreux, qui avez de bonne heure élevé vos désirs vers ce pain des
+anges dont on se nourrit ici, mais dont on ne se rassasie jamais, vous
+pouvez lancer votre vaisseau sur cette haute mer, en suivant le sillon
+que je trace, avant que l'onde se referme derrière moi.»
+
+[Note 280: C. II.]
+
+Béatrix regardant toujours le ciel, et lui toujours les yeux de Béatrix,
+ils arrivent enfin au globe de la lune, qui s'agrandissait à sa vue, à
+mesure qu'il en approchait. Les cercles que décrivent les planètes
+forment autant de cieux où il va s'élever successivement jusqu'à
+l'Empyrée, dont ses yeux auront appris par degrés à soutenir l'éclat. En
+arrivant dans cette première planète, il se fait expliquer par Béatrix
+la cause des taches que l'on voit à la surface de la lune; elle entre à
+ce sujet dans l'explication d'un système astronomique où les influences
+célestes jouent un grand rôle. C'était l'astronomie de son siècle, un
+peu différente de celle du siècle des Herschels, des Laplaces et des
+Delambres.
+
+Toutes les planètes sont habitées par des âmes heureuses: la lune l'est
+par les âmes des femmes qui avaient fait voeu de virginité et qui l'ont
+rompu malgré elles, pour contracter des mariages où elles ont
+constamment suivi le chemin de la vertu[281]. Dante interroge une de ces
+âmes qui se fait connaître à lui: c'est la soeur de ce _Forèse_, qu'il a
+rencontré dans l'un des cercles du Purgatoire[282]. Elle était
+religieuse de Ste.-Claire et avait été retirée, par force, du cloître
+pour un mariage qui convenait à sa famille. Après un entretien où elle
+satisfait aux questions du poëte, elle lui montre près d'elle
+l'impératrice Constance, qu'on avait retirée, aussi par force, d'un
+couvent du même ordre, pour lui faire épouser Henri V, fils de Frédéric
+Barberouse, et qui fut mère de Frédéric II.
+
+[Note 281: C. III.]
+
+[Note 282: Elle se nommait _Piccarda_. (Voy. Purg., c. XXIII, et
+ci-dessus, pag. 171, note 2.)]
+
+Le séjour de ces âmes dans la dernière des planètes, quoique leurs
+mérites ne pussent être diminués par la violence qui avait rompu leurs
+voeux, embarrassait le Dante: il avait encore d'autres doutes qu'il
+n'osait exposer à Béatrix. Il ne sait s'il doit se blâmer ou se louer de
+son silence involontaire. Il peint l'incertitude qui l'y avait forcé par
+trois comparaisons communes[283], mais qu'il exprime, à son ordinaire,
+avec beaucoup de précision et de grâce. «Entre deux mets placés à égale
+distance, et également faits pour le tenter, un homme libre mourrait de
+faim ayant de porter la dent sur l'un des deux: ainsi un agneau serait
+arrêté par une crainte égale entre deux loups affamés; ainsi un chien de
+chasse s'arrêterait entre deux daims.» Mais son désir de s'instruire
+était si vivement exprimé sur son visage, que Béatrix le devine, en
+pénètre l'objet, et va au-devant de ses demandes par des explications
+sur les places graduelles que les bienheureux occupent dans le ciel,
+sans qu'il y ait entre eux différentes mesures de félicité, et ensuite
+sur la violence qu'on peut faire à la volonté, sur la volonté absolue,
+et sur la volonté mixte, enfin sur les diverses causes qui peuvent faire
+que des voeux soient rompus sans crime[284]. Elle s'élève ensuite au ciel
+de Mercure, et y entraîne Dante avec elle. La joie qu'elle témoigne en y
+arrivant est si vive, que la planète en redouble d'éclat. Si un astre
+changea ainsi et prit une face riante, que devint donc le poëte,
+demande-t-il lui-même, lui qui de sa nature est si mobile et si prompt à
+changer au gré de tous les objets?
+
+[Note 283: C. IV.]
+
+[Note 284: C. V.]
+
+Des milliers d'âmes rayonnantes qui habitent cette planète, accourent
+vers lui et sa compagne avec un empressement qu'il compare à celui des
+poissons, qui, dans l'eau tranquille et pure d'un vivier, courent vers
+ce qu'on y jette, et qu'ils regardent comme leur pâture. A mesure
+qu'elles s'approchent, chacune d'elles leur paraît remplie de joie dans
+cette vive splendeur qui sort d'elle-même. L'une de ces âmes lumineuses
+leur offre de les instruire de ce qu'ils désireront savoir. Dante lui
+demande qui elle est et pourquoi elle habite cet astre? Alors, comme le
+soleil qui se voile par l'excès même de sa lumière, quand la chaleur a
+consumé les vapeurs qui en tempéraient l'éclat, l'âme sainte, dans
+l'excès de sa joie, se cache dans ses rayons et lui répond, ainsi
+renfermée. C'est l'empereur Justinien, qui fait en peu de mots sa propre
+histoire[285], et ensuite celle de l'aigle romaine, qu'il prend de trop
+haut, puisqu'il remonte jusqu'aux combats d'Énée et de Turnus; mais il
+la conduit par époques distinctes, en citant les principaux faits et les
+principaux noms de l'histoire romaine, jusqu'aux empereurs, montrant
+toujours l'aigle victorieuse et triomphante. Enfin, conduite par Titus,
+elle vengea sur les Juifs le crime qu'ils avaient commis[286]; et depuis
+encore, Charlemagne vainquit à l'abri de ses ailes, et secourut l'Église
+sainte attaquée par les Lombards[287].
+
+[Note 285: C. VI. Les dix premiers vers de ce récit fournissent un
+exemple remarquable de l'originalité d'idées et d'expression du Dante,
+et des tournures savantes et nouvelles qu'il emploie pour exprimer les
+choses les plus simples. Justinien avait à dire: Depuis que Constantin
+eût transféré le siége de l'empire, l'aigle régna pendant plusieurs
+siècles dans la ville qu'il avait fondée; elle passa de main en main
+jusque dans la mienne, etc. Voici maintenant comme il s'exprime: «Depuis
+que Constantin tourna le vol de l'aigle contre le cours du ciel, qui la
+suivait au contraire quand elle obéissait à l'antique héros qui fut
+époux de Lavinie; pendant cent et cent années, et plus, l'oiseau divin
+se tint à l'extrémité de l'Europe, voisin des monts dont il était
+d'abord sorti; de là il gouverna le monde, à l'ombre de ses ailes
+sacrées, et passant de main en main, il vint enfin jusqu'à la mienne; je
+fus empereur, et je suis Justinien.» Pour entendre ce début du VIe.
+chant, il faut se rappeler que Constantin, en passant de Rome à Bysance,
+allait du couchant au levant; qu'il portait ainsi l'aigle romaine contre
+le cours du ciel ou des astres, qui est du levant au couchant (ce qui
+renferme une allusion sensible aux suites, funestes pour la puissance
+romaine, de la translation de l'empire); qu'au contraire Énée, que le
+poëte suppose avoir eu déjà des aigles pour enseignes, venant de Troie
+en Italie, allait d'orient en occident, et qu'ainsi le ciel semblait
+suivre ses aigles; enfin, l'oiseau de dieu régna pendant plusieurs
+siècles auprès des monts d'où il était d'abord sorti, parce que la ville
+de Constantinople, située aux confins de l'Asie, est assez voisine des
+monts de la Troade, d'où était parti Énée, premier fondateur de
+l'empire. Ce n'est pas, comme on le croit, au langage du Dante, c'est à
+ce style rempli d'allusions à des choses peu connues de son temps, et
+qui ne le sont pas généralement dans le nôtre, qu'il faut le plus
+souvent attribuer la difficulté de l'entendre.]
+
+[Note 286: La mort de J.-C.]
+
+[Note 287: Il y a encore dans ce dernier trait quelque confusion de
+temps. L'empire romain ni son enseigne n'existaient plus en Occident
+depuis près de trois siècles, quand Charlemagne détruisit le règne des
+Lombards, et ce ne fut que vingt-cinq ou vingt-six ans après qu'il
+releva le trône et l'aigle impérial; mais dans tout ce morceau
+historique, qui est de près de cent vers, il y a une précision, une
+justesse, et en même temps qu'une poésie de style, qu'on ne saurait trop
+admirer.]
+
+Ici le poëte qui fait parler Justinien, se montre à découvert.
+L'empereur conclut de tout ce qu'il a raconté, que le parti qui obéit à
+l'aigle de l'Empire et celui qui y résiste, c'est-à-dire les _Gibelins_
+et les _Guelfes_, sont également coupables. Les uns opposent à cette
+enseigne publique celle des lys[288]; les autres se l'approprient et la
+font servir à leurs desseins. Les Gibelins en doivent choisir une autre:
+on n'est plus digne de la suivre, quand on veut la séparer de la
+justice. Elle ne sera point abattue par ce nouveau Charles[289], avec
+ses Guelfes. Qu'il craigne plutôt les serres de l'aigle; elles ont
+enlevé la crinière à de plus forts lions que lui.
+
+[Note 288: Les Français appelés en Italie par les papes.]
+
+[Note 289: Charles de Valois à qui le Dante en veut toujours pour
+l'avoir fait bannir de Florence.]
+
+Justinien répond enfin à la seconde question du Dante. Les âmes qui
+habitent cette petite planète, ont suivi la vertu, mais pour en retirer
+de l'honneur et de la renommée. Ce but, en diminuant leur mérite, leur a
+interdit un plus vaste séjour de gloire; mais elles sont contentes de
+leur partage. La lumière dont brille Roméo le console de ses disgrâces,
+et de l'ingratitude qui paya ses grands services. Ce Roméo était un
+personnage alors célèbre, qui avait été dans sa vie pélerin et ministre:
+en revenant de St.-Jacques en Galice, il était arrivé a la cour de
+Raimond Bérenger, comte de Provence, qui lui confia la conduite de ses
+affaires. Il les conduisit si bien, que Bérenger maria ses quatre filles
+avec quatre rois. Au lieu de l'en récompenser, il écouta ses flatteurs,
+ennemis de Roméo, qui fut obligé de s'en aller pauvre et déjà vieux, et
+de reprendre son bourdon et ses pélerinages.
+
+En terminant ce récit, l'âme de Justinien va rejoindre les autres âmes
+heureuses[290]. Elles reprennent ensemble leur danse qu'elles avaient
+interrompue, et comme des étincelles rapides elles disparaissent dans
+l'éloignement. Béatrix, restée seule avec le Dante, s'empresse de
+résoudre des doutes qu'elle lit dans ses yeux, et dont l'objet est cette
+vengeance que Titus tira des Juifs. Justinien a dit que ce prince courut
+venger la vengeance de l'ancien péché[291]. Comment une vengeance
+peut-elle être juste, quand elle punit la vengeance d'un crime? Mais ce
+crime, ou ce péché était celui du premier homme: la vengeance qui en
+avait été prise, était la mort à laquelle Jésus-Christ s'était soumis:
+cette mort était elle-même un crime commis par les Juifs, qui exigeait
+une vengeance, et c'est cette vengeance qui fut exercée par Titus.
+Béatrix entre, à ce sujet, dans des explications très-longues et
+très-théologiques, sur la rédemption, sur le péché originel qui la
+rendait nécessaire, et sur d'autres questions de cette nature; l'on
+regrette toujours que Dante s'y soit engagé; mais toujours aussi l'on
+est surpris de voir avec quelle force, quelle propriété de termes, et,
+autant que la matière le comporte, avec quelle clarté il les traite.
+
+[Note 290: C. VII.]
+
+[Note 291:
+
+ _A far vendetta corse
+ Della vendetta del peccato antico._]
+
+Il se trouve transporté dans la planète de Vénus[292], sans s'être
+aperçu du voyage; il n'en est averti qu'en voyant Béatrix devenir plus
+belle. Les âmes qui y font leur séjour brillent dans la lumière de cet
+astre, comme des étincelles dans la flamme, comme une voix se distingue
+d'une autre voix, quand l'une est stable et que l'autre varie ses
+intonations. Ces lumières si brillantes tournent en rond, avec plus ou
+moins de vivacité, sans doute, dit le poëte, selon qu'elles participent
+plus ou moins à la vision éternelle. Le vent le plus impétueux qui
+s'échappe d'un nuage glacé paraîtrait lent auprès du mouvement de ces
+âmes, qui le reçoivent de la danse circulaire des séraphins autour du
+trône de l'Éternel. L'une de ces âmes sort du cercle, s'approche et
+adresse la parole au Dante. «Nous sommes prêts, lui dit-elle, à faire
+tout ce qui te fera plaisir. Nous tournons ainsi avec les princes de la
+cour céleste: mêmes mouvements, même soif d'amour divin que ces princes
+à qui tu adressas un de tes chants[293]. Nous sommes si pleins d'amour
+que, pour te plaire, nous ne trouverons pas moins doux quelques instants
+de repos.»
+
+[Note 292: C. VIII.]
+
+[Note 293: C'est la première _canzone_ qui se trouve dans le
+_Convito_ du Dante, et dont cette âme cite le premier vers:
+
+ _Voi che intendendo il terzo ciel movete._]
+
+Dante, du consentement de Béatrix, demande à cette âme qui elle était
+sur la terre. «J'y restai peu de temps, répond-elle; si j'y eusse été
+davantage, j'aurais prévenu beaucoup de maux. L'éclat qui m'environne et
+me cache, t'empêche de me reconnaître. Tu m'as beaucoup aimé, et tu en
+avais bien raison: si j'étais resté au monde, je t'aurais fait goûter
+les fruits de mon amitié. La Provence et l'extrémité de l'Italie
+attendaient en moi leur maître; la couronne de Hongrie brillait déjà sur
+ma tête; la Sicile avait reçu mes fils pour ses rois[294], si les excès
+d'un mauvais gouvernement n'avaient fait élever, dans Palerme, le cri
+de mort[295]». Celui qui se désigne ainsi sans se nommer, est Charles,
+qu'on appela Charles Martel, roi de Hongrie et fils aîné de Charles II
+d'Anjou, roi de Naples. Ce prince vertueux, mort à la fleur de l'âge,
+avait beaucoup aimé notre poëte, qui a voulu consacrer, dans son poëme,
+sa reconnaissance et son amitié pour lui. Charles blâme la conduite et
+surtout l'avarice de son frère Robert. Dante lui demande comment il se
+peut que d'une semence douce, il naisse une plante amère. Charles traite
+philosophiquement cette question: il fait voir la nécessité dont est la
+différence des penchants et des dispositions dans les hommes, pour la
+conservation de l'ordre social. Le bien et le mal naissent de cette
+différence; mais le mal vient, presque toujours, par la faute des
+hommes. Ils ne consultent point le voeu et l'indication de la nature; ils
+envoient dans le cloître tel qui était né pour ceindre l'épée, et ils
+font roi celui qui n'était bon que pour être un orateur[296].
+
+[Note 294: Ces différents pays ne sont point nommés dans le texte,
+mais désignés poétiquement, par des circonstances géographiques et
+historiques.]
+
+[Note 295: Dans la terrible soirée à qui l'on a donné le nom de
+_vêpres siciliennes_.]
+
+[Note 296:
+
+ _E fate rè di tal ch'è da sermone._]
+
+Charles s'éloigne après quelques autres discours: une autre âme lui
+succède[297]. Dante l'interroge à son tour: elle lui répond du sein de
+sa lumière: «C'est l'âme de _Cunizza_, soeur d'_Azzolino_ ou
+_Eccellino_, tyran de Padoue et de la Marche-Trévisane, dont on a parlé
+plusieurs fois dans cet ouvrage[298]. Elle avoue que si elle habite la
+planète de Vénus, c'est qu'elle fut très-sujette à ses influences. Elle
+n'en a point de regret, puisque c'est ce qui a lié son sort à celui du
+fameux troubadour Foulques de Marseille, qui est là près d'elle, tout
+resplendissant de lumière. Foulques s'entretient aussi avec Dante et lui
+fait, comme _Cunizza_, l'aveu de son penchant à l'amour[299]. Non loin
+de lui est Raab, cette bonne fille de Jérico, qui fut sauvée du sac de
+cette ville pour avoir recueilli quelques soldats de Josué dans sa
+maison, où elle en recueillait tant d'autres, et avoir ainsi favorisé la
+conquête de la terre promise. Il y avait donc, dans cette planète, de
+quoi employer fort bien le temps; mais Foulques, devenu très-grave
+depuis qu'il est un saint, ne fait que s'emporter, assez hors de propos,
+contre Florence, Rome, les cardinaux, le pape et les décrétales.
+
+[Note 297: C. IX.]
+
+[Note 298: Voyez surtout t. I, p. 340 et 455, note _a_.]
+
+[Note 299: «La fille de Bélus (Didon) ne brûla pas de plus de feux,
+quand elle offensa et Sichée et Créuse (en manquant à ce qu'elle devait
+à l'un, et faisant manquer Énée à ce qu'il devait à l'autre), que lui,
+tandis qu'il fut en âge d'aimer; ni cette souveraine du Rhodope
+(Phillis), qui fut trompée par Demophoon; ni Alcide, quand Iole se
+rendit maîtresse de son coeur.» Ce n'est pas cette accumulation
+d'exemples tirés de la fable, qui est ici le trait le plus singulier,
+c'est que ce Foulques, qui avait commencé par être troubadour, et livré,
+comme ils l'étaient tous, au plaisir, finit par être dévot, se faire
+moine, et devenir évêque de Toulouse, où il se distingua par son
+fanatisme persécuteur, dans la croisade contre les malheureux Albigeois.
+Était-ce depuis sa conversion qu'il s'était lié avec la tendre
+_Cunizza_? Pourquoi Dante, qui savait sans doute fort bien comment il
+avait fini, ne parle-t-il point de lui comme évêque, mais seulement
+comme poëte, et comme excessivement enclin à l'amour? N'est-ce pas le
+dernier état où l'on vit, le dernier sentiment où l'on meurt, qui décide
+du sort de l'âme? C'est en cela que consiste ici la plus forte
+singularité.]
+
+Dante le quitte pour monter dans le Soleil[300]. A chaque nouvel astre
+où il s'élève, l'éclat de Béatrix, sa compagne, augmente, et il a
+bientôt autant de peine à fixer les yeux sur elle que sur les astres
+mêmes. C'est dans le soleil qu'il place les saints et les docteurs qui
+ont été comme les lumières centrales de l'Église. Salomon y figure seul
+pour l'ancien Testament; mais on y voit pour le nouveau, Thomas d'Aquin
+Gratien le canoniste, le maître des sentences Pierre Lombard, Denis
+l'aréopagite, Paul Orose, le philosophe Boëce, l'Espagnol Isidore, et le
+vénérable Bède, et deux théologiens français, Richard et Sigier, qui
+étaient alors des docteurs très-célèbres[301].
+
+[Note 300: C. X.]
+
+[Note 301: Le premier était un chanoine de St.-Victor, écrivain
+dit-on très-sublime; l'autre un professeur de philosophie, qui tenait
+école dans la rue que le Dante appelle _il vico degli Strami_; c'est la
+rue du Fouare, que l'on nomme encore ainsi, et qui est près de la place
+Maubert. _Feurre_, et ensuite _fouare_, signifiaient en vieux langage ce
+que signifie aujourd'hui _fourrage_, paille, foin, en italien _strame_.
+Dante avait peut-être suivi les leçons de ce Sigier ou Séguier, pendant
+son séjour à Paris. Son vieux traducteur, Grangier, a rendu
+très-fidèlement cette expression:
+
+ L'éternelle clarté c'est du docte Sigier,
+ Qui, lisant en la rue aux Feurres en sa vie,
+ Syllogisoit discours dont on lui porte envie.]
+
+C'est S. Thomas qui les fait tous connaître à notre poëte. Il lui fait
+ensuite l'histoire et l'éloge, d'abord de S. François d'Assise[302], qui
+épousa la Pauvreté, veuve depuis plus de onze cents ans[303]; ensuite de
+l'ordre qu'il fonda, et des premiers solitaires qui se _déchaussèrent_
+comme lui. Or saint Thomas, qui fait ce panégyrique, était dominicain,
+pour lui rendre la pareille; S. Bonaventure, qui était franciscain,
+fait, plus pompeusement encore, celui de S. Dominique et de son
+ordre[304]. Il fait ensuite connaître au Dante plusieurs autres docteurs
+qui l'accompagnent; Hugues de S. Victor, et Pierre Manducator ou
+Comestor, que nous appelons Pierre-le-Mangeur, et un autre Pierre,
+Espagnol, auteur d'une dialectique en douze livres, et quelqu'un que
+l'on ne s'attend guère à voir au milieu d'eux, le prophète Nathan, et le
+métropolitain Chrysostôme, et S. Anselme, et Donat le grammairien, et
+Raban Maur, et un certain abbé calabrois, nommé _Giovacchino_, doué de
+l'esprit prophétique. Pendant cette espèce de dénombrement, et pendant
+les deux éloges de S. Dominique et de S. François, les saints sont
+rangés en double cercle et forment comme deux guirlandes lumineuses, au
+centre desquelles Béatrix et Dante sont placés. Après chacun des
+discours, les saints chantent un hymne et dansent en rond avec une
+vélocité au-delà de toute expression humaine. Ils s'arrêtent pour un
+troisième éloge que S. Thomas prononce encore, au milieu d'une
+explication philosophique sur quelques doutes que Dante ne lui a point
+exposés, mais qu'il lui a laissé lire dans ses regards[305]. C'est
+l'éloge de Salomon. Le saint orateur démontre comment ce roi, qui n'eut
+pas, comme on sait, une sagesse trop austère, fut pourtant le plus sage
+et le plus parfait des hommes. Dante reçoit encore quelques explications
+sur l'éternité du bonheur des justes[306], sur l'accroissement de ce
+bonheur après la résurrection des corps, sur quelques autres points de
+doctrine, et n'ayant plus rien à apprendre dans le Soleil, il monte
+dans l'étoile de Mars.
+
+[Note 302: C. XI.]
+
+[Note 303: Veuve de J.-C. son premier époux.]
+
+[Note 304: C. XII.]
+
+[Note 305: C. XIII.]
+
+[Note 306: C. XIV.]
+
+La foule innombrable des bienheureux y est rangée en forme de croix à
+branches égales. Ils y fourmillent en quelque sorte comme les étoiles
+dans la voie lactée, et jettent un si vif éclat qu'il fait pâlir toute
+autre lumière. Le nom du _Christ_ rayonne au centre de cette croix; et
+un concert de voix mélodieuses sort de toutes ses parties. Ce sont les
+âmes de ceux qui sont morts en portant les armes dans les croisades,
+pour la défense de la foi. L'un de ces esprits célestes se détache de la
+croix[307], comme, dans une belle nuit d'été, un feu subit sillonne les
+airs, et semble une étoile qui change de place; il vient au-devant du
+Dante avec l'expression de la joie la plus vive. Il commence par lui
+parler un langage si exalté, qu'un mortel ne peut le comprendre; mais
+quand l'ardeur de son amour a jeté ce premier feu, son parler redescend
+au niveau de l'intelligence humaine. Il se fait connaître à lui pour
+_Caccia Guida_, le plus illustre de ses ancêtres, père du premier des
+_Alighieri_, bisaïeul du poëte, et qui transmit ce nom à sa famille. Il
+avait suivi l'empereur Conrad III dans une croisade, et y avait été tué.
+Il fait à son arrière petit-fils un tableau des anciennes moeurs de
+Florence, qui est une satyre des nouvelles. Ce morceau, dans
+l'original, est plein de grâce et de naïveté. C'est une de ces beautés
+primitives qu'on ne trouve, chez toutes les nations qui ont une poésie,
+que dans leurs poëtes les plus anciens.
+
+[Note 307: C. XV.]
+
+«Florence, dit-il, renfermée dans l'antique enceinte d'où elle revoit
+encore le signal des heures du jour, reposait en paix dans la sobriété
+et dans la pudeur. Les femmes n'y connaissaient ni chaînes d'or, ni
+couronnes, ni chaussures travaillées, ni ceintures, plus belles à
+regarder que leur personne[308]. La fille en naissant n'effrayait pas
+encore son père par l'idée de la richesse de la dot et de la brièveté du
+temps. Il n'y avait point de maisons vides d'habitants. Sardanapale
+n'avait point encore enseigné tout ce qu'on peut se permettre dans une
+chambre[309]. Votre ville ne présentait pas, des hauteurs qui la
+dominent, plus de magnificence que celle même de Rome. Elle ne s'était
+pas élevée si haut, pour descendre plus rapidement encore. J'ai vu vos
+plus nobles citoyens vêtus de simples habits de peau, leurs femmes
+quitter la toilette sans avoir le visage peint, et ne connaître
+d'amusements que le lin et le fuseau. Femmes heureuses! chacune alors
+était assurée de sa sépulture, aucune ne voyait sa couche abandonnée
+pour des voyages en France. L'une veillait auprès du berceau, et pour
+apaiser son enfant, lui parlait ce petit langage dont les pères et les
+mères font leur plaisir. L'autre, tirant le fil de sa quenouille,
+contait à sa famille les vieilles histoires des Troyens, de Fiesole et
+de Rome. Une femme galante, un libertin[310], auraient paru alors une
+merveille, comme paraîtraient aujourd'hui un Cincinnatus et une
+Cornélie. Ce fut pour jouir d'une vie si pénible et si heureuse, des
+avantages d'une cité si bien ordonnée et d'une si douce patrie, que ma
+mère me donna le jour.»
+
+[Note 308:
+
+ _Non avea catenella, non corona,
+ Non donne contigiate, non cintura
+ Che fosse a veder più che la persona_, etc.]
+
+[Note 309: _A mostrar ciò che'n camera sí puote._]
+
+[Note 310: Il les nomme: c'est une _Cianghella_, qui était d'une
+famille noble de Florence, et qui, étant restée veuve de bonne heure,
+porta la galanterie jusqu'à la dissolution la plus effrénée; c'est un
+_Lapo Saltarello_, jurisconsulte florentin, qui avait eu querelle avec
+le Dante, et qui sans doute était d'assez mauvaise moeurs, pour que ce
+trait de satyre personnelle ne parût pas une calomnie.]
+
+Au milieu des jouissances du luxe, des arts et d'une société toute à la
+fois perfectionnée et corrompue, qui ne se sent pas attendri par la
+peinture de ces antiques moeurs, et qui ne tournerait pas les yeux avec
+un regret amer vers ces temps de simplicité, s'ils n'avaient été aussi
+des temps de barbarie; si les douceurs de la vie domestique n'y avaient
+été sans cesse altérées et troublées par les désordres civils et
+religieux, par une horrible et presque continuelle effusion de sang
+humain, par l'oppression des puissants, la souffrance ou la révolte des
+faibles, et les chocs désordonnés des factions et des partis?
+
+Une histoire abrégée de Florence, depuis son origine, suit le tableau de
+ces anciennes moeurs[311]. _Caccia Guida_ retrace les vicissitudes de la
+fortune et de la prospérité florentine, et passe en revue les hommes
+célèbres de cette république et ses familles les plus illustres. Cette
+partie de son discours, qui occupe un chant tout entier, devait, ainsi
+que le précédent, intéresser vivement les Florentins. Celle qui
+suit[312], intéresse particulièrement le Dante, qui se fait prédire par
+son trisaïeul toutes les circonstances de son exil. «Tu quitteras,
+dit-il, tout ce que tu as de plus cher au monde; et c'est là le premier
+trait que lance l'arc de l'exil. Tu éprouveras combien est amer le pain
+d'autrui, et combien il est dur de descendre et de monter les degrés
+d'une maison étrangère[313].
+
+[Note 311: C. XVI.]
+
+[Note 312: C. XVII.]
+
+[Note 313:
+
+ _Tu proverai si come sa di sale
+ Lo pane altrui, e com'è daro calle
+ Lo scendere e'l salir per l'altrui scale._
+
+Vers admirables et profonds, que le génie même ne créerait pas, s'il
+n'était initié à tous les secrets de l'infortune.]
+
+Ce qui te pèsera le plus sera la société d'hommes méchants et bornés,
+avec laquelle tu seras tombé dans l'infortune. Leur ingratitude, leur
+folie, leur impiété éclateront contre toi; mais bientôt après ce seront
+eux et non toi, qui auront sujet de rougir....» Il lui prédit que son
+premier refuge sera chez les deux illustres frères _Alboin_ et _Can de
+la Scala_, qui le combleront de bienfaits. Il ajoute à ces prédictions,
+des conseils que Dante lui promet de suivre. «Je vois, lui dit-il, ô mon
+père, que je dois m'armer de prévoyance, afin que si j'ai perdu l'asyle
+qui m'était le plus cher, mes vers ne me fassent pas perdre aussi les
+autres. J'ai visité le monde où les tourments seront sans fin, et la
+montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrix m'ont enlevé;
+transporté ensuite dans les cieux, j'ai appris, en parcourant les
+flambeaux qui y brillent, des choses qui, si je les redis, doivent
+paraître désagréables à beaucoup de gens; et cependant si je ne suis
+qu'un timide ami du vrai, je crains de ne pas vivre dans la mémoire de
+ceux qui appelleront ancien le temps où nous vivons.»
+
+Il met dans la bouche de son trisaïeul la réponse que lui dictait son
+courage. «Une conscience troublée, ou par sa propre honte, ou par celle
+des siens, sera seule sensible à la dureté de tes paroles. Evite donc
+tout mensonge, révèle ta vision toute entière, et laisse se plaindre
+ceux qui en seront blessés. Si ce que tu diras paraît amer au premier
+moment, il deviendra ensuite un aliment sain quand il sera bien digéré.
+Le cri que tu jetteras, sera comme le vent qui frappe avec plus de force
+les plus hauts sommets; et ce ne sera pas là ta moindre gloire. C'est
+pour cela qu'on t'a fait voir dans les cercles célestes, sur la montagne
+et dans la vallée des pleurs, les âmes de ceux qui ont eu le plus de
+renommée; l'esprit des hommes se fixe mieux par des exemples que par de
+simples discours, et s'arrête, par préférence, sur les exemples les plus
+connus.»
+
+Après s'être recueillie un instant dans sa gloire, et avoir joui de ses
+pensées[314], l'âme heureuse reprend la parole et fait briller aux yeux
+du Dante les principales lumières qui composent avec lui cette croix. A
+mesure qu'elle les nomme, ces âmes font le même effet sur les branches
+de la croix lumineuse qu'un éclair sur un nuage. C'est Josué, Judas
+Machabée, Charlemagne, Roland; et ensuite les héros plus modernes qui
+avaient conquis la Sicile et Naples, Guillaume, Renaud, Robert Guiscard;
+et ce Godefroy de Bouillon, qui paraît attendre ici, dans la foule,
+qu'un autre grand poëte vienne l'en tirer pour le couvrir d'un éclat
+immortel. Enfin cette âme qui lui avait parlé[315], lui montre quel
+rang elle tient dans les choeurs célestes, en allant se mettre à sa place
+et se rejoindre aux autres lumières.
+
+[Note 314: C. XVIII.]
+
+[Note 315: Celle de son trisaïeul _Caccia Guida_.]
+
+Le poëte, arrêté long-temps dans le ciel de Mars, s'aperçoit qu'il est
+monté dans une planète supérieure par le nouveau degré de feu divin qui
+brille dans les yeux de Béatrix. Il est arrivé avec elle dans Jupiter.
+Les âmes des saints y paraissent sous une forme tout-à-fait
+extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumière;
+et de même que des oiseaux qui s'élèvent des bords d'une rivière, comme
+pour se féliciter de leur pâture, volent tantôt en rond, tantôt rangés
+en longues files, de même ces âmes célestes s'arrêtent de temps en temps
+dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se réunissant
+dans l'air, différentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de
+nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles
+sont gravées dans son esprit.
+
+Après avoir formé d'abord trois seules lettres, où les interprètes
+voient les initiales de trois mots latins qui commandent d'aimer la
+justice des lois[316], ces flammes voltigeantes figurent trente-cinq
+lettres[317], voyelles et consonnes, et se rangent en deux files, dont
+la première trace ces mots: _Diligite justitiam_, et la seconde ceux-ci:
+_Qui judicatis terram_. Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre! Le
+fond de la planète est d'argent, et ces lettres enflammées y brillent
+comme des caractères d'or. Tout à coup elles se séparent, se combinent
+de nouveau, et forment, par leur réunion, la figure d'un grand aigle.
+Les unes en font la tête surmontée d'une couronne, d'autres le cou,
+d'autres enfin les ailes étendues, le corps et les pieds. Au souvenir de
+ces merveilles, Dante s'adresse à l'étoile qui les lui a offertes: il
+reconnaît que s'il est encore de la justice sur la terre, c'est à ses
+influences qu'elle est due. Il prie le moteur éternel de regarder d'où
+s'élève l'épaisse fumée qui en ternit les rayons. Qu'il vienne, il en
+est temps, chasser une seconde fois du temple ceux qui n'y font
+qu'acheter et vendre. La simonie, l'abus que l'on fait du pouvoir
+spirituel, pour enlever le pain aux malheureux sans défense, allument
+l'indignation du poëte, qui finit, comme il le fait peut-être trop
+souvent, par invectiver, en mots couverts, mais intelligibles, le pape
+Boniface VIII, son oppresseur.
+
+[Note 316: D. J. L. _Diligite Justitiam Legum._]
+
+[Note 317:
+
+ _Mostrarsi dunque cinque volte sette
+ Vovali e consonanti._]
+
+L'aigle mystérieux, composé de bienheureux, qui paraissent tous
+enchantés de la place qu'ils occupent dans sa forme immense[318], ouvre
+son bec, et parle au nom de tous, comme si c'était en son propre nom.
+Il éclaircit des doutes qui s'étaient élevés dans l'âme du Dante, sur
+quelques points de foi; puis il bat des ailes, s'élève, vole en rond, et
+chante au-dessus de sa tête. C'est une satyre qu'il chante, et une
+satyre très-emportée, d'abord contre les mauvais chrétiens qui seront au
+jour du jugement moins avancés que tel qui ne connut jamais le Christ,
+et ensuite contre les mauvais rois qui, dans ce siècle, opprimaient les
+peuples et surchargeaient la terre.
+
+[Note 318: C. XIX.]
+
+«Qu'est-ce que les rois perses, dit cet aigle, ne pourront pas reprocher
+à vos rois, quand ils verront ouvert ce grand livre où sont écrits tous
+leurs méfaits? Là, on verra, parmi les oeuvres d'Albert (d'Autriche)
+celle qui bientôt y sera inscrite, et qui livrera la Bohême au
+ravage[319]; là, on verra la fourberie qu'emploie, sur les bords de la
+Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra des coups d'un
+sanglier[320]; on verra l'orgueil qui rend fous les rois d'Écosse et
+d'Angleterre[321], et qui leur donne une telle soif de pouvoir,
+qu'aucun d'eux ne veut rester dans ses limites; on verra le luxe et la
+mollesse de celui d'Espagne et celui de Bohême, qui ne connurent et
+n'eurent jamais aucune vertu[322]; on verra, dans le boiteux de
+Jérusalem[323], pour une bonne qualité, mille qualités contraires[324];
+on verra l'avarice et la bassesse de celui qui garde l'île de feu, où
+Anchise finit sa longue carrière[325], et pour indiquer son peu de
+valeur, ses hauts faits seront tracés en écriture abrégée, qui en
+contiendra beaucoup en peu d'espace; et chacun y verra les actions
+honteuses de son oncle[326] et de son frère[327], qui ont déshonoré une
+si illustre race et deux couronnes; et l'on y connaîtra celui de
+Portugal[328], et celui de Norwège[329], et celui de Dalmatie[330], qui
+a mal imité le coin des ducats de Venise. Heureuse la Hongrie, si elle
+ne se laissait plus mal gouverner! et heureuse la Navarre, si elle se
+faisait un rempart des montagnes qui l'environnent[331]! Chacun en voit
+la preuve dans les plaintes et dans les murmures qu'élèvent Nicosie et
+Famagoste contre le tyran qui les opprime et qui ressemble à tous les
+autres[332].»
+
+[Note 319: Invasion de la Bohême par cet empereur, en 1303.]
+
+[Note 320: Philippe-le-Bel, qui mourut des suites d'une chute qu'il
+fit à la chasse, occasionée par un sanglier qui se jeta dans les jambes
+de son cheval. On l'accusait d'avoir altéré la monnaie, pour payer une
+armée contre les Flamands, après la déroute de Courtrai, en 1302.]
+
+[Note 321: Édouard Ier, roi d'Angleterre, et Robert d'Écosse.]
+
+[Note 322: Alphonse, roi d'Espagne, et Venceslas, de Bohême.]
+
+[Note 323: Charles II, dit le Boiteux, fils de Charles d'Anjou, roi
+de la Pouille ou de Naples, et qui prenait le titre de roi de
+Jérusalem.]
+
+[Note 324: Cela est singulièrement exprimé dans le texte. «Sa bonté
+sera marquée par un I, taudis que le contraire sera marqué par un M.»]
+
+[Note 325: Frédéric III, roi de Sicile, fils de Pierre d'Aragon, et
+son successeur.]
+
+[Note 326: Jacques, roi de Maïorque et Minorque.]
+
+[Note 327: Jacques, roi d'Aragon.]
+
+[Note 328: Denis, surnommé l'Agriculteur, _Agricola_, qui régna
+depuis 1279 jusqu'à 1325.]
+
+[Note 329: Qui avait alors ses propres rois, et n'était pas réunie
+au Danemarck.]
+
+[Note 330: Ou d'Esclavonie, ou de _Rascia_, comme dit le texte, qui
+était une partie de l'Esclavonie, et dont le roi, au temps du Dante,
+falsifia les ducats de Venise.]
+
+[Note 331: Pour se défendre contre la France, et se soustraire à la
+domination de Philippe-le-Bel.]
+
+[Note 332: Henri II, roi de Chipre en 1300. Nicosie et Famagoste,
+deux villes principales de cette île, sont ici pour l'île entière. (Voy.
+Giblet, _Hist. des Rois de Chipre de la maison de Lusignan_).]
+
+Après cette sortie contre les rois qui vivaient alors, l'aigle fait
+l'éloge des bons rois des anciens temps; mais on devinerait
+difficilement la forme de cet éloge[333]. On se souvient que ce sont des
+âmes de saints qui ont formé, dans la planète de Jupiter, les différents
+membres et le corps entier de cet aigle impérial (car c'est cette
+enseigne de l'Empire qui a donné au poëte l'idée d'une invention si
+gigantesque et si bizarre). L'aigle donc, tournant du côté du Dante un
+de ses yeux, lui fait remarquer un roi qui en forme la prunelle, et
+cinq autres qui en composent le tour. Dans la prunelle, c'est David.
+Celui des cinq qui est le plus près du bec est Trajan; Ezéchias vient
+ensuite, puis Constantin, malgré la faute qu'il fit de céder Rome au
+Pape pour aller fonder l'empire grec[334]; après lui, Guillaume-le-Bon,
+roi de Sicile; et enfin, par une inversion chronologique un peu forte,
+ce Riphée, que Virgile appelle le plus juste des Troyens et le plus ami
+de la justice[335]. Trajan et Riphée dans l'oeil d'un aigle composé tout
+entier de saints du christianisme, peuvent causer quelque surprise, et
+Dante ne peut dissimuler la sienne; mais l'aigle fait à ce sujet une
+discussion théologique qui ne lui laisse plus aucun doute; les
+commentateurs les plus versés dans cette matière disent que cela est
+conforme à la doctrine de S. Augustin. Cela est donc très-orthodoxe, et
+nous pouvons être tranquilles là-dessus, comme Dante le fut lui-même.
+
+[Note 333: C. XX.]
+
+[Note 334:
+
+ _Per cedere al pastor si fece Greco._]
+
+[Note 335:
+
+ _Justissimus unus.
+ Qui fuit in Teucris, et servantissimus oequi._
+ (_Æn._, l. II, v. 426.)]
+
+Il monte au septième ciel, qui est celui de Saturne[336]; une immense
+échelle d'or occupait le centre de cette planète, et s'élevait à perte
+de vue. Tous les échellons en étaient couverts d'étoiles qui
+descendaient en si grand nombre, qu'il semblait que toutes les lumières
+du ciel s'écoulassent par cette voie. Dès que ces esprits lumineux sont
+parvenus au bas de l'échelle, ils se dispersent ça et là. Dante
+interroge celui qui se trouve le plus à sa portée, et qui se trouve être
+S. Pierre-Damien. En racontant son histoire, il n'oublie pas qu'il fut
+cardinal, et cette dignité lui rappelle quel est le train actuel des
+cardinaux et des papes. Encore une petite satyre, où le poëte n'a pas
+craint de faire entrer jusqu'à ce mot populaire: «Les chapes qui les
+couvrent, couvrent aussi leurs montures, et ce sont deux bêtes qui vont
+sous la même peau[337]. Ô patience divine, ajoute-t-il, peux-tu donc en
+tant souffrir?»--Ô colère, ajouterai-je à mon tour, peux-tu faire
+descendre si bas un aussi grand génie?
+
+[Note 336: C. XXI.]
+
+[Note 337:
+
+ _Cuopron de' manti lor gli palafreni,
+ Sì che duo bestie van sott'una pelle._]
+
+Béatrix dirige sur une autre lumière les regards du poëte[338]; c'est S.
+Benoît, fondateur d'un ordre célèbre. Dante l'aborde et lui parle.
+Quoique saint Benoît dise que dans cette planète tout n'est qu'amour et
+charité, il déclame aussi vivement contre les moines, que Pierre Damien
+l'a fait contre les puissances de l'Église. Il est vrai que la charité
+des saints ne doit pas se croire obligée de respecter des scandales, qui
+n'ont d'apologistes que les défenseurs, non de la religion, mais des
+superstitions les plus dangereuses et les plus grossières.
+
+[Note 338: C. XXII.]
+
+Quand cette dernière âme a cessé de parler, elle va se réunir à la
+troupe d'où elle était sortie. La troupe se resserre, et toutes ces âmes
+remontent l'échelle d'or aussi rapidement qu'elles l'avaient descendue.
+Dante, sur un seul signe que Béatrix lui fait de les suivre, y monte
+avec la même rapidité, tant la vertu de celle qui le conduit a vaincu sa
+propre nature. En un instant, il se trouve transporté dans le signe des
+Gémeaux: cette constellation avait présidé à sa naissance; il espère que
+son âme y puisera la force nécessaire pour le passage difficile qui lui
+reste à franchir. Avant qu'il s'élève plus haut, sa conductrice lui dit
+de baisser ses regards vers la terre: il obéit, jette les yeux sur les
+sept planètes qu'il a parcourues, et ne peut s'empêcher de sourire de la
+chétive figure que fait la terre.
+
+À toutes ces ascensions successives, Béatrix a toujours augmenté de
+lumière et d'éclat. Mais une lumière plus vive encore que celle dont
+elle brille vient éclairer ces hautes régions[339]. Elle l'attend
+elle-même, les yeux fixés vers le point où cette lumière doit paraître.
+Tel un oiseau sous le feuillage qu'il aime[340], posé sur le nid de sa
+douce famille, pendant la nuit qui cache les objets, impatient de jouir
+de l'aspect désiré de ses petits, et de pouvoir trouver leur
+nourriture, soin qui lui rend agréables les travaux les plus fatigants,
+prévient le temps, et, sur la cime d'un buisson, attend le soleil avec
+le plus ardent désir, regardant fixement, jusqu'à ce qu'il voie naître
+l'aube du jour. Voici, dit-elle enfin, le cortége qui entoure le
+triomphe du Christ; voici réunie toute la clarté que ces sphères
+répandent dans leur cours. Comme au temps le plus serein de la pleine
+lune, Diane brille entre les nymphes éternelles qui colorent la voûte
+des cieux, ainsi, au-dessus de plusieurs milliers de lumières, rayonnait
+un soleil qui leur communiquait sa splendeur. Les yeux du poëte sont
+trop faibles pour la soutenir. Béatrix lui apprend que dans ce soleil
+est la sagesse et la puissance même qui rouvrit les communications si
+long-temps interrompues entre le ciel et la terre. À ce spectacle, Dante
+tomba dans le ravissement, son âme s'agrandit, sortit d'elle-même, et ne
+peut plus se rappeler ce qu'elle devint. Il n'osait, depuis quelque
+temps, regarder sa conductrice, dont l'allégresse divine avait un éclat
+qu'il ne pouvait soutenir. Ouvre maintenant les yeux, lui dit-elle, tu
+as vu des choses qui le rendent capable de les fixer sur les miens. À
+ces mots, il se sentit tel qu'un homme qui revient d'un songe qu'il a
+oublié, et qui s'efforce en vain de le rappeler dans sa mémoire. Quand
+toutes les langues que Polymnie et ses soeurs ont nourries de leur lait
+le plus doux viendraient aider la sienne, il ne pourrait atteindre au
+millième de la vérité, en chantant la sainte joie qu'il vit alors
+briller sur le visage de Béatrix.
+
+[Note 339: C. XXIII.]
+
+[Note 340:
+
+ _Come l'angello intra l'amate fronde,
+ Posato al nido de' suoi dolci nati_, etc.]
+
+Mais elle l'avertit de porter ses regards sur un autre objet. Sous les
+rayons de ce soleil où Jésus-Christ réside, fleurit un jardin émaillé de
+mille couleurs, et, au milieu, la rose où le verbe divin prit une chair
+mortelle.... On connaît ce mystérieux emblème. Dante décrit avec
+l'enthousiasme de la poésie et de la piété, le triomphe de la Vierge
+Marie, entourée de tous les bienheureux, qui chantent des hymnes à sa
+gloire, et qui, revêtus de flammes brillantes, en étendent vers elle les
+cimes, comme l'enfant tend les bras vers sa mère, quand il s'est nourri
+de son lait.
+
+Béatrix s'approche d'eux et leur présente son ami, en se servant du
+langage mystique qui est parmi eux la langue commune[341]. La prière
+qu'elle leur adresse est entendue. Toutes ces âmes, flamboyantes comme
+des comètes, commencent à se mouvoir autour du Dante et de Béatrix,
+comme les sphères autour du pôle. De même que tournent les cercles
+d'une horloge, dont l'un paraît tranquille, tandis que le dernier de
+tous semble voler, de même ces danses célestes tournent d'un mouvement
+inégal, selon les divers degrés de béatitude. De celle de ces danses que
+Dante remarquait comme la plus belle, sort la lumière la plus brillante.
+Elle tourne trois fois autour de Béatrix, en faisant entendre un chant
+si divin, que l'imagination du poëte ne peut le lui retracer. Béatrix
+reconnaît dans cette flamme le prince des apôtres. Elle le prie
+d'interroger Dante sur la foi, l'espérance et la charité. Pierre,
+toujours enfermé dans sa flamme, l'interroge en effet dans les règles
+sur la première de ces vertus; et ses questions, et les réponses du
+Dante, sont en quelque sorte la quintessence la plus substantielle de la
+doctrine théologique sur cette matière. On voit que le poëte y est à
+l'aise, qu'il s'y plaît, et que tous les détours de ce labyrinthe
+d'arguments et de distinctions lui sont connus. L'apôtre en est si
+satisfait, qu'il le bénit en chantant, et l'environne trois fois de sa
+lumière.
+
+[Note 341: C. XXIV.
+
+ _O Sodalizio eletto alla gran cena
+ Del benedetto agnello, il qual vi ciba_, etc.]
+
+Dante est lui-même enchanté de ce succès qui lui rappelle sans doute des
+triomphes semblables, obtenus plus d'une fois dans les écoles. Il ne
+veut plus être poëte que pour traiter de pareils sujets; et c'est bien
+poétiquement qu'il en fait le voeu. «S'il arrive jamais, dit-il[342], que
+le poëme sacré auquel ont contribué le ciel et la terre, et qui pendant
+plusieurs années m'a fait maigrir, puisse vaincre la cruauté qui me
+retient hors du bercail où je dormis comme un agneau ennemi des loups
+qui lui font la guerre, c'est désormais avec une autre voix et sous
+d'autres formes[343] que je redeviendrai poëte; c'est sur les fonds de
+mon baptême que j'irai prendre ma couronne de laurier.» Cependant, une
+seconde lumière se détache de la danse céleste, et s'avance vers
+Béatrix, le Dante et saint Pierre: c'est l'apôtre S. Jacques: il
+s'approche d'abord de l'autre apôtre; et comme lorsqu'une colombe
+s'arrête auprès de sa compagne, toutes deux, en tournant et en
+murmurant, expriment leur tendre affection[344], de même ces deux
+princes couverts de gloire s'accueillent mutuellement. Jacques interroge
+Dante sur l'espérance; et il est aussi content que Pierre l'a été de ses
+réponses.
+
+[Note 342: C. XXV.]
+
+[Note 343: Le texte dit: _con altro vello_, avec une autre toison.
+Le poëte vient de se comparer à un agneau; c'est ce qui lui a dicté
+cette expression, impossible à rendre en français, et qui n'est
+peut-être pas très-regrettable.]
+
+[Note 344:
+
+ _Si come quando'l colombo si pone
+ Presso al compagno, l'uno e l'altro pande,
+ Girando e marmorando, l'affezione_, etc.]
+
+Une troisième flamme s'avance; c'est celle de l'apôtre S. Jean. Le poëte
+peint son maintien, sa démarche et l'accueil qu'il reçoit des deux
+autres saints, par une comparaison où il y a beaucoup de grâce, mais
+qu'on est tout étonné, quoiqu'elle présente une image décente et
+modeste, de trouver appliquée, dans le Paradis, à trois apôtres. «De
+même, dit-il, qu'une jeune vierge se lève, marche et entre dans la
+danse, seulement pour faire honneur à la nouvelle épouse, et non par
+aucun mauvais dessein[345]; de même je vis cet astre éblouissant venir
+se joindre aux deux autres qui tournaient en dansant, comme l'exigeait
+leur ardent amour.» Après que cette danse et le chant mélodieux,
+au-dessus de toute expression et de toute idée, dont les trois saints
+l'accompagnent, ont cessé, Saint-Jean interroge Dante sur la
+charité[346]; et, dans ce troisième interrogatoire, la question n'est
+pas moins approfondie; l'habileté du répondant et la satisfaction de
+l'examinateur ne sont pas moindres que dans les deux premiers.
+
+[Note 345:
+
+ _E come surge e va edentra in ballo,
+ Vergine lieta, sol per fare onore
+ Alla novizia, non per alcun fallo_, etc.]
+
+[Note 346: C. XXVI.]
+
+Le père du genre humain, Adam, vient se joindre aux trois apôtres,
+enveloppé comme eux d'une flamme du plus grand éclat. Dante, quand
+Béatrix le lui a nommé, s'incline vers lui, comme le feuillage qui
+courbe sa cime au souffle passager du vent, et se relève ensuite par sa
+propre force. Il prie le premier homme de lui répondre, et d'éclaircir
+des doutes qu'il ne lui explique pas, pour ne point retarder le plaisir
+de l'entendre, mais qu'Adam lit dans son âme plus clairement que Dante
+ne les y voit lui-même. Ils ont pour objet de savoir combien de temps
+s'est écoulé depuis que Dieu plaça l'homme dans le Paradis terrestre,
+combien dura son bonheur; et la véritable cause du courroux céleste; et
+quelle fut la langue qu'il parla et qu'il se créa lui-même. Adam répond
+en peu de mots sur les premières questions. Ce ne fut point d'avoir
+goûté d'un fruit qui fut la cause de son exil, mais d'avoir transgressé
+l'ordre qu'il avait reçu. Le soleil avait achevé 4302 fois son tour
+annuel pendant qu'il était resté dans le séjour des limbes; et il avait
+vu cet astre parcourir 930 fois tous les signes célestes tandis qu'il
+était resté sur la terre. Il entre dans plus de détails sur la langue
+primitive qui avait été la sienne, et peut-être il s'arrête trop sur
+quelques particularités, telles que certains changements opérés dans
+cette langue, où _El_ d'abord, et ensuite _Éli_ ou _Éloï_ signifièrent
+le nom de Dieu. Quant au séjour qu'il fit dans le Paradis terrestre, et
+au temps de son innocence et de sa félicité, il ne dura en tout que six
+heures, ou, comme il le dit en langage astronomique, depuis la première
+heure jusqu'à celle qui suit la sixième, quand le soleil passe d'une
+région du ciel à l'autre[347].
+
+[Note 347:
+
+ _Dalla prim'ora a quella ch'è seconda
+ Come'l sol muta quadra, all'ora sesta._]
+
+Le Paradis entier retentit alors du chant de gloire[348]. Dante en était
+enivré: il croyait voir et entendre l'expression de la joie de l'univers
+entier; et il éprouvait lui-même l'extase d'une joie ineffable. Tout à
+coup une rougeur plus vive et plus ardente se montre sur le visage de S.
+Pierre. Aux premiers mots qu'il laisse échapper dans sa colère, le ciel
+entier rougit comme un nuage frappé des rayons du soleil; Béatrix même,
+change de couleur comme une femme honnête, qui est sûre d'elle-même,
+mais que la faute d'autrui et les discours qu'elle est forcée
+d'entendre, rendent timide. Après ces préparations oratoires, S. Pierre
+commence un discours contre la corruption, le luxe et les abus de la
+cour de Rome. Son sang et celui des premiers papes n'avaient pas élevé
+l'Église pour qu'elle devînt un objet de commerce, et qu'elle fût vendue
+à prix d'or. «Ce ne fut point, continue-t-il, d'une voix formidable, ce
+ne fut point notre intention qu'une partie du peuple chrétien fût à la
+droite de nos successeurs, et l'autre partie à la gauche, ni que les
+clefs qui me furent accordées, devinssent sur des étendards, l'enseigne
+sous laquelle on combattrait contre des peuples qui ont reçu le baptême;
+ni que ma figure servît de sceau à des priviléges vendus et menteurs;
+c'est là ce qui souvent me fait rougir et m'enflamme de colère. On ne
+voit là-bas dans les pâturages, que loups ravissants en habit de
+bergers. Ô Vengeance de Dieu! pourquoi restes-tu oisive? Des gens de
+Cahors et de Gascogne s'apprêtent à boire de notre sang[349]: quelle
+avilissante fin d'un commencement si glorieux! Enfin la Providence
+viendra bientôt à notre secours. Et toi, mon fils, qui dois retourner
+encore sur la terre, parles-y avec franchise, et ne cherche point à
+cacher ce que je ne cache pas.»
+
+[Note 348: C. XXVII.]
+
+[Note 349: Trait lancé contra les papes Jean XXII qui était de
+Cahors, et Clément V qui était Gascon.]
+
+Dès que l'apôtre a cessé de parler, toutes ces lumières triomphantes qui
+s'étaient arrêtées à l'entendre, s'agitent dans l'air enflammé,
+remontent avec lui vers l'empyrée, et disparaissent aux yeux du poëte
+qui les regarde avec ravissement. Il s'y trouve bientôt transporté
+lui-même, comme il l'a été jusqu'alors, par la force surnaturelle des
+regards de Béatrix. En s'élevant encore avec lui, elle s'enrichit de
+beautés nouvelles et d'une nouvelle lumière; et l'oeil de son ami, devenu
+plus fort à mesure qu'il pénètre plus avant dans les cieux, ne peut plus
+se détacher d'elle. Cette idée allégorique qui représente, si l'on veut,
+la force de l'amour divin, est rendue avec des expressions évidemment
+dictées par le souvenir d'un autre amour[350]. Béatrix lui explique la
+nature de l'empyrée, de ce neuvième ciel qui renferme tous les autres,
+et leur imprime le mouvement. Il le reçoit d'un cercle de lumière et
+d'amour qui l'environne de toutes parts, et qui n'est autre chose que
+l'âme divine elle-même, dans laquelle et par laquelle tout se meut dans
+le système général des sphères.
+
+[Note 350:
+
+ _E se natura o arte fe' pasture
+ Du pigliare occhi per aver la mente,
+ In carne umana, o nelle sue pinture,
+ Tutte adunate parrebber niente
+ Ver lo piacer divin che mi rifulse,
+ Quando mi vulsi al suo viso ridente._]
+
+Dante n'a pas voulu que Béatrix finît de parler sans revenir au sujet
+qui l'occupait et l'intéressait le plus lui-même, aux désordres dont il
+était victime, et à l'espérance d'un meilleur temps, «Ô cupidité,
+s'écrie-t-elle tout-à-coup, tu tiens sous ton joug tous les hommes; tu
+les empêches de lever les yeux sur de si grands objets; tu fais qu'ils
+s'en tiennent toujours à une volonté stérile et qui ne porte jamais de
+fruit; la bonne foi et l'innocence ne sont plus le partage que des
+enfants: à peine cessent-ils de balbutier que ces vertus se changent en
+vices. Tous ces désordres viennent de ce qu'il n'y a personne qui
+gouverne sur la terre. Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas que la
+fortune, changeant le cours des vents, ne fasse voguer heureusement le
+vaisseau public, et les fruits viendront après les fleurs.»
+
+De retour dans l'empyrée, d'où cette digression l'a écarté, Dante, après
+avoir donné à ses yeux une nouvelle force, en regardant ceux de
+Béatrix[351], les porte sur un point de lumière si rayonnant, que l'oeil
+qui s'y fixe est obligé de se fermer. Autour de ce point, et à peu de
+distance, un cercle de feu tourne avec plus de vitesse que le mouvement
+le plus rapide des cieux. Ce cercle est environné d'un second, celui-ci
+d'un troisième, et ainsi jusqu'au neuvième cercle, augmentant toujours
+d'étendue, et diminuant de rapidité et d'éclat à mesure qu'ils
+s'éloignent de ce point unique d'où ils reçoivent le mouvement et la
+lumière. Ce sont les neuf choeurs des Anges, qui brûlent éternellement du
+feu d'amour, et dont l'ardeur est plus grande selon qu'ils tournent de
+plus près autour de ce point enflammé. Les Séraphins et les Chérubins
+sont les premiers, ensuite les Trônes qui complètent le premier
+ternaire: le second est composé des Dominations, des Vertus et des
+Puissances; les Principautés et les Archanges forment les deux cercles
+suivants, et le troisième de ce dernier ternaire est rempli par les
+Anges.
+
+[Note 351: C. XXVIII.]
+
+Ce grand tableau, sur lequel Béatrix fixe long-temps les yeux[352],
+comme le Dante ne l'avait pu faire, amène des explications sur l'essence
+divine et sur la nature des Anges. Ces explications qui ne sont pas les
+mêmes dans toutes les écoles de théologie, amènent à leur tour des
+réflexions contre la vanité de la science, contre les savants et contre
+les philosophes; mais Béatrix les maltraite encore moins que les
+prédicateurs. Elle reproche à ceux-ci de débiter en chaire des fables et
+des contes absurdes pour tromper le peuple. «Ils ne cherchent, dit-elle,
+en prêchant, que des bons mots et des bouffonneries; et pourvu qu'ils
+fassent bien rire, ils se gonflent dans leur froc et n'en demandent pas
+davantage. Mais ce froc renferme quelquefois un tel oiseau, que si le
+peuple pouvait le voir, il ne viendrait pas à lui pour recevoir les
+pardons sur lesquels il se fie[353]; on en est devenu si fou sur la
+terre, que sans témoin et sans preuve, on court à tous ceux qui sont
+promis. C'est de cela que s'engraisse le porc de S. Antoine, et tant
+d'autres qui sont pis que des porcs, et qui nous vendent de la fausse
+monnaie pour de la bonne.» On voit que l'esprit satyrique du Dante ne
+l'abandonne jamais, et que le bon goût l'abandonne souvent. Ces traits
+contre les prédicateurs bouffons et contre les moines étaient vrais,
+surtout contre ceux de son temps; mais lorsqu'on plane dans l'Empyrée,
+au milieu des neufs choeurs des anges, il est dégoûtant de se sentir
+rappelé à de si vils objets, et d'être forcé d'abaisser ses regards des
+Trônes et des Dominations jusque sur le cochon de S. Antoine.
+
+[Note 352: C. XXIX.]
+
+[Note 353:
+
+ _Ma tale uccel nel bechetto s'annida
+ Che se'l volgo il vedesse, non torrebbe
+ La perdonanza di che si confida._]
+
+On les relève bientôt: on se trouve au-dessus du neuvième ciel[354],
+dans ce cercle, dit Béatrix, qui est toute lumière, cette lumière
+intellectuelle qui est tout amour, cet amour du vrai bien qui est toute
+joie, cette joie qui est au-dessus de toutes les douceurs[355]. Une
+lumière éblouissante y coule en forme de rivière, entre deux bords
+émaillés des plus admirables couleurs du printemps. Il en sort de vives
+étincelles, qui vont s'abattre dans les fleurs et y paraissent
+enchâssées comme des rubis dans de l'or. Ensuite, comme enivrées de
+douces odeurs, elles se replongent dans le fleuve miraculeux, et lorsque
+l'une y rentre, une autre en sort. Béatrix lit dans les regards du Dante
+le désir qu'il a de savoir ce que sont toutes ces merveilles; mais elle
+veut qu'auparavant il boive de l'eau de cette rivière. Il se courbe à
+l'instant vers cette onde, comme un enfant se précipite vers le lait
+maternel, quand il s'est réveillé beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire.
+Aussitôt que ses paupières s'y sont désaltérées, ces fleurs et ces
+étincelles se changent à ses yeux en un plus grand spectacle: il voit
+les deux cours du ciel, c'est-à-dire, selon les interprètes, les anges
+au lieu des étincelles, et les âmes humaines à la place des fleurs. Dans
+un cercle de lumière émanée d'un rayon même de l'Éternel, cercle si
+vaste que sa circonférence formerait autour du soleil une trop large
+ceinture, sont disposés concentriquement, comme les feuilles d'une rose,
+des milliers de siéges glorieux où sont assises ces deux divisions de la
+cour céleste. La lumière éternelle est au centre, autour duquel les âmes
+heureuses, qui sont revenues de leur exil sur la terre, occupent le
+dernier rang. Elles se mirent incessamment dans la divine lumière; ainsi
+qu'une colline riante se mire dans l'eau qui coule à ses pieds, comme
+pour se voir parée d'une abondance d'herbes et de fleurs[356]. Si le
+plus bas degré brille d'un si grand éclat, et s'il s'étend dans un si
+prodigieux espace, quelle doit donc être l'étendue de cette rose, au
+rang le plus élevé de feuilles? Béatrix fait admirer au poëte le nombre
+de ces âmes revêtues de gloire, et le prodigieux contour de la cité
+céleste. Presque tous ces siéges sont tellement remplis, qu'il y reste
+désormais peu de places. On en voit un, surmonté d'une couronne, destiné
+à l'empereur Henri VII; le même pour qui Dante écrivit son traité de la
+_Monarchie_; l'idée de cet empereur lui rappelle le pape Clément V, son
+ennemi, et la place qu'il lui a déjà promise en Enfer avec les
+simoniaques, dans ce trou enflammé où Boniface VIII doit enfoncer
+Innocent III, et Clément V enfoncer Boniface[357].
+
+[Note 354: C. XXX.]
+
+[Note 355: Je passe une très-belle et très-savante comparaison par
+laquelle ce chant commence; je passe encore un nouvel éloge que le poëte
+fait de Béatrix, en protestant plus que jamais de son impuissance à la
+louer. Je cours au but, où le lecteur n'est pas plus impatient d'arriver
+que je ne le suis moi-même.]
+
+[Note 356:
+
+ _E, come clivo in acqua di suo imo
+ Si specchia, quasi per veder si adorno,
+ Quanto è nell' erbe e ne' fioretti opimo_, etc.
+
+Il faut que l'on me passe l'expression _elles se mirent_, un peu commune
+en français. Il n'y en avait point d'autre ici pour rendre le verbe
+_specchiarsi_, qui est très-noble en italien.]
+
+[Note 357: Voy. ci-dessus, p. 91 et 92.]
+
+Au dessus de cette rose immense voltigeait l'innombrable milice des
+anges[358], comme un essaim d'abeilles, qui tantôt vont chercher des
+fleurs, et tantôt retournent au lieu où elles en parfument leurs
+travaux; ces anges descendaient sans cesse sur la rose, et de-là
+remontaient au séjour qu'habite éternellement l'objet de leur amour.
+Leur visage brillait comme la flamme; leurs ailes étaient d'or, et le
+reste de leur corps d'une blancheur qui effaçait celle de la neige.
+Quand ils descendaient sur la fleur, ils y portaient de siége en siége
+cette paix et cette ardeur qu'ils allaient puiser eux-mêmes en agitant
+leurs ailes. Le poëte, après avoir peint avec complaisance tous les
+détails de ce ravissant spectacle, exprime l'enchantement qu'il éprouve
+par ce rapprochement singulier, où il trouve encore à placer un trait
+contre son ingrate patrie. «Si les barbares venus des régions qui sont
+sous la constellation de l'Ourse, s'étonnèrent à l'aspect de Rome et de
+ses monuments, lorsque le Capitole dominait sur le reste du monde, moi
+qui avais passé de l'humain au divin, du temps à l'éternité, et de
+Florence chez un peuple juste et sensé[359], quelle fut la stupeur dont
+je dus être rempli?» Il se compare à un pélerin qui se délasse en
+regardant le temple où il est venu accomplir son voeu, et dont il espère
+déjà redire toutes les merveilles. Il promenait ses regards sur tous ces
+degrés lumineux, en haut, en bas, tout alentour. Il contemplait ces
+visages qui inspirent la charité, ornés de la lumière qu'ils empruntent
+et de leur propre joie, et sur lesquels respire tout ce qu'il y a de
+sentimens honnêtes[360]. Dans le ravissement dont il est plein, il
+éprouve le besoin d'interroger Béatrix; il veut se tourner vers elle, et
+ne la trouve plus; mais à sa place un vieillard vénérable et tout
+rayonnant de gloire, qu'elle a chargé de le guider pendant le reste de
+son voyage. Elle est allée se replacer sur le siége de lumière qui lui
+était destiné au troisième rang des âmes heureuses. Dante l'y voit de
+loin, brillante d'un nouvel éclat et couverte des rayons de la divinité,
+qu'elle réfléchit tout autour d'elle. De la plus haute région où se
+forme le tonnerre, quand un oeil mortel plonge sur les mers, il ne
+parcourt point une distance égale à celle qui sépare de Béatrix les yeux
+de celui qui la regarde; mais il ne perd rien de sa beauté, parce
+qu'aucun milieu n'intercepte ou n'altère son image. Il lui adresse
+enfin, et les plus vives actions de grâce pour le soin qu'elle a pris de
+le ramener, par des voies si extraordinaires, de l'esclavage à la
+liberté, et la prière la plus ardente pour qu'elle conserve en lui,
+jusqu'à son dernier moment, les magnifiques dons qu'elle lui a faits.
+Béatrix, dans l'immense éloignement où elle est placée, le regarde, lui
+sourit, et se retourne vers la source de l'éternelle lumière.
+
+[Note 358: C. XXXI.]
+
+[Note 359: _E di Fiorenza in popol giusto e sano._]
+
+[Note 360: Rien de plus naïf et de plus doux que cette fin d'un
+description magnifique:
+
+ _E vedea visi a carità suadi,
+ D'altrui lume fregiati e del suo viso,
+ E d'atti ornati di tutte onestadi._]
+
+Le nouveau guide qu'elle lui a donné est saint Bernard. C'est avec lui
+qu'il contemple le triomphe de Marie, assise au sommet du premier cercle
+de la rose, et qui de-là domine sur toute la cour céleste. C'est de lui
+qu'il apprend les causes des différents degrés qu'occupent, au-dessous
+d'elle, les saints de l'ancien Testament et ceux du nouveau; qu'il
+obtient, en un mot, toutes les explications qu'il avait jusqu'alors
+reçues de Béatrix[361]. C'est lui enfin qui adresse, en faveur du Dante,
+une longue et fervente prière à Marie[362], et qui obtient d'elle qu'il
+soit permis à celui que Béatrix protège, de contempler la source de
+l'éternelle félicité. Dante y fixe en effet les yeux; mais ni sa mémoire
+ne peut lui rappeler, ni son langage ne peut exprimer tant de
+merveilles. Il essaie cependant de rendre comment il a vu réuni par
+l'amour en un seul faisceau, dans les profondeurs de l'essence divine,
+tout ce qui est dispersé dans l'univers; la substance, l'accident et les
+propriétés de l'une et de l'autre; et comment il a cru voir trois
+cercles de trois couleurs différentes et de la même grandeur, dont l'un
+semblait réfléchi par l'autre, comme l'arc d'Iris par un arc semblable,
+et le troisième paraissait un feu également allumé par tous les deux.
+Tandis qu'il regarde attentivement ce prodige, en s'efforçant de le
+comprendre, il s'aperçoit que le second des trois cercles porte en soi,
+peinte de sa propre couleur, l'effigie humaine. Ses efforts pour
+pénétrer ce nouveau mystère, sont aussi vains que ceux du géomètre qui
+cherche un principe pour expliquer l'exacte mesure du cercle[363]. Il y
+renonçait enfin, lorsqu'un éclair frappe son âme, l'illumine et remplit
+tout son désir. Mais il manque de pouvoir pour se retracer cette grande
+image. Il reconnaît enfin son impuissance, et soumet sa volonté à cet
+amour qui fait mouvoir le soleil et les autres étoiles.»
+
+[Note 361: C. XXXII.]
+
+[Note 362: C. XXXIII.]
+
+[Note 363: C'est-à-dire, pour en trouver la quadrature, ou pour
+trouver le rapport exact d'un carré avec la circonférence du cercle,
+problème dont les géomètres ont renoncé depuis long-temps à chercher la
+solution.]
+
+C'est ainsi que se termine ce grand drame, qui, après avoir, pendant
+plusieurs actes, mis sous les yeux du spectateur des événements variés
+et de grands coups de théâtre, paraît manquer un peu par le dénoûment.
+Mais ce dénoûment, dans sa simplicité, n'est-il pas, quand on l'examine
+de plus près, le meilleur, et peut-être le seul que comportait le sujet
+du poëme? C'est sur quoi je me permettrai quelques réflexions rapides.
+
+_Dernières Observations._
+
+Le désir de connaître, ou plutôt celui de communiquer ses connaissances
+à son siècle, d'éclairer les hommes sur le sort qui les attendait dans
+cette vie future dont tout le monde s'occupait alors, sans que la vie
+présente en fût meilleure, et de revêtir des couleurs de la poésie, les
+profondeurs théologiques où il s'était enfoncé toute sa vie; ce désir,
+joint à celui de satisfaire ses passions politiques et de se venger de
+ses oppresseurs, fut ce qui inspira au poëte l'idée de cet ouvrage,
+auquel on donnera maintenant le titre qu'on voudra, mais qu'on ne peut
+se dispenser, après l'avoir examiné dans toutes ses parties, de ranger
+parmi les plus étonnantes productions de l'esprit humain. Il s'y
+représente lui-même, avec toutes les faiblesses de l'humanité, sujet à
+la crainte, à la pitié; flottant dans le doute, mais toujours avide de
+savoir, et s'élevant du gouffre des Enfers jusqu'au-dessus de l'Empyrée,
+avec la soif ardente de s'instruire, et l'espérance d'apprendre enfin
+par tant de moyens surnaturels, ce qu'il n'est pas donné aux autres
+hommes de connaître.
+
+L'objet le plus éloigné de la portée de leur faible intelligence, et
+celui que, dans tous les temps, ils se sont le plus obstinés à définir,
+est ce régulateur universel, cet auteur de la première impulsion donnée
+au mouvement général de la nature, cet être, en un mot, par qui on
+explique ce qui est incompréhensible sans lui, mais plus
+incompréhensible lui-même que tout ce qui sert à expliquer. Toutes les
+religions le reconnaissent; chacune le représente à sa manière. Le
+christianisme a des mystères qui lui sont propres; il en a aussi qui lui
+sont communs avec des religions plus anciennes: le mystère fondamental
+qui sert de base à tous les autres, celui qui a pour objet l'essence
+divine, est de ce nombre. La foi se soumet et s'humilie devant ses
+obscurités, mais elle ne les dissipe pas. En voyant Dante s'élever
+toujours de lumière en lumière, escorté de différents guides
+successivement chargés d'éclaircir ses doutes, et de ne laisser aucun
+voile impénétrable à ses yeux, on ne doit pas s'attendre que celui qui
+couvre le premier anneau de la chaîne mystérieuse soit entièrement levé;
+mais à l'aspect des grandes machines qu'il employe pour expliquer des
+mystères du second ordre, on sent naître et s'accroître de plus en plus
+l'espérance de le voir créer, pour le premier de tous, une machine plus
+grande et plus imposante encore, qui laissera dans l'esprit, au défaut
+des éclaircissements qu'il n'est pas en son pouvoir de donner, une image
+au-dessus de toutes les proportions connues, dont l'apparition
+terrassera pour ainsi dire à la fois, et l'incrédulité rebelle, et
+l'insatiable curiosité.
+
+Mais quelque grande, quelque prodigieuse qu'eût été cette image,
+n'eût-elle pas encore été plus démesurément au-dessous de ce qu'elle eût
+voulu rendre, qu'au-dessus de ce que l'esprit humain peut concevoir?
+Supposons que le poëte eût voulu tirer un autre parti de l'emblême
+ingénieux des trois cercles, dont l'un est empreint de l'effigie
+humaine; que doué du talent de faire parler, quand il le veut, tous les
+objets de la nature et tous ceux que crée son génie, il eût essayé de
+donner une voix surnaturelle à cet emblême de la Divinité une et
+triple, l'abîme de lumière où il est placé comme dans un sanctuaire,
+aurait tremblé: tous les saints et tous les anges dont est peuplé
+l'Empyrée auraient tressailli de respect et seraient restés en silence;
+la la triple voix, fondue en une seule harmonie, se serait fait
+entendre; elle aurait énoncé ce que l'Éternel permet que l'on connaisse
+de sa nature, et reproché à l'homme, avec la véhémence que l'Écriture
+donne souvent à _Jéhovah_, sa curiosité sur ce que cette nature a
+d'obscurités impénétrables. Voilà sans doute un dénoûment dans le goût
+moderne, et qui, rendu en vers dignes du Dante, aurait fait beaucoup de
+fracas; mais tout ce fracas n'eût-il pas été en pure perte? N'eût-il pas
+été froid et mesquin par cette affectation même de grandeur, par cette
+ambition déplacée de donner un langage à celui que notre oreille ne peut
+entendre, et d'oser faire parler l'homme par la voix de Dieu? Dante a
+donc fait sagement de finir avec cette brièveté religieuse, et de nous
+donner une dernière leçon en trompant, pour ainsi dire, l'attente où il
+nous avait mis lui-même d'une chose impossible et hors de la portée du
+génie humain. Un rayon de la grâce l'illumine et lui montre tout à coup
+le fond de l'inexplicable mystère. Cette faveur est pour lui seul: il ne
+peut trouver dans son imagination ni dans sa mémoire aucune image pour
+la rendre sensible; l'Être éternel ne lui permet pas, et il se soumet à
+sa volonté. Ce dénoûment est tout ce qu'il devait, tout ce qu'il pouvait
+être: le poëte n'a plus rien à nous dire, et l'objet de son poëme, comme
+celui de son voyage est rempli.
+
+Après l'avoir suivi dans ce voyage, d'aussi près que nous l'avons fait,
+nous sommes plus en état qu'on ne l'est d'ordinaire d'en apprécier la
+marche hardie et l'étonnante conception. Le poëme du Dante a cela de
+particulier, que seul de son espèce, n'ayant point eu de modèle, et ne
+pouvant en servir, ses beautés sont toutes au profit de l'art, et ses
+défauts n'y sont d'aucun danger. Quel poëte aujourd'hui, ayant à peindre
+un Enfer, y mettrait des objets ou dégoûtants, ou ridicules, ou d'une
+exagération gigantesque, tels que ceux que nous y avons vus, et surtout
+tels que ceux que je n'ai osé y faire voir? Quel poëte, voulant
+représenter le séjour céleste, figurerait en croix ou en aigle, sur
+toute la surface d'une planète, d'innombrables légions d'âmes heureuses,
+ou les ferait couler en torrent? Quel autre préférerait d'expliquer sans
+cesse des dogmes, plutôt que de peindre des jouissances et
+d'inaltérables félicités? Il en est ainsi des autres vices de
+composition que l'on aperçoit aisément dans la _Divina Commedia_, et sur
+lesquels il est par conséquent inutile de s'appesantir.
+
+La distribution faite par le poëte, dans les différentes parties de son
+ouvrage, des matériaux poétiques qui existaient de son temps, et la
+manière dont il a su les y employer, peuvent donner lieu à d'autres
+observations.
+
+Le génie du mal et le génie du bien, personnifiés dans les plus
+anciennes mythologies de l'orient, et toujours aux prises l'un avec
+l'autre, devinrent dans le christianisme, les anges de lumière et les
+anges de ténèbres, ou, populairement parlant, les anges et les diables.
+On se servit surtout des derniers pour effrayer le peuple: on représenta
+ces mauvais génies sous les traits les plus hideux; lorsqu'on les fit
+paraître dans des farces grossières, destinées à exalter l'esprit de la
+multitude par la peur, on voulut aussi que ces spectacles ne fussent pas
+assez tristes pour qu'elle ne pût s'y plaire; les diables furent chargés
+de l'égayer par des bouffonneries; on ajouta des traits ridicules à
+leurs attributs effrayants; on leur donna des queues et des cornes; on
+les arma de fourches; on en fit à la fois des monstres horribles et de
+mauvais plaisants. Il eût été difficile que Dante écartât de son Enfer,
+ces honteuses caricatures. Il était réservé à un autre grand poëte de
+concevoir et de peindre le génie du mal sous de plus nobles traits; de
+le représenter sous ceux d'un ange, dont le front porte encore la
+cicatrice des foudres de l'Éternel, et qui n'est en quelque sorte
+dépouillé que de l'excès de sa splendeur. Mais il ne faut pas oublier
+que Milton, qui a beaucoup profité du Dante, écrivit trois cent
+cinquante ans après lui.
+
+Le christianisme n'attribue à son Enfer, que deux genres de supplices;
+le feu et la damnation éternelle, c'est-à-dire l'éternelle privation du
+souverain bien. Dante emprunta de l'Enfer des anciens, l'idée d'une
+variété de tourments assortie à la diversité des crimes; et cette idée,
+qui le sauva d'une uniformité fatigante, lui fournit des tableaux
+nombreux, des contrastes et des gradations de terreur. Les vents, la
+pluie, la grêle, des insectes dévorants et rongeurs, des tombeaux
+embrasés, des sables brûlants, des serpents monstrueux, des flammes, des
+plaines glacées, et enfin un océan de glace transparente, sous laquelle
+les damnés souffrent et se taisent éternellement, telles sont les
+terribles ressources qu'il trouva dans cette idée féconde; nous avons vu
+le parti qu'il en sut tirer, et les couleurs aussi fidèles
+qu'énergiques, qu'il répandit sur ces tableaux lugubres et douloureux.
+
+Ce sont encore des tortures que présente le _Purgatoire_; mais elles ne
+sont plus aussi tristes, aussi pénibles pour le lecteur. Un mot, ou
+plutôt le sentiment qu'il exprime, fait seul ce changement; c'est
+l'espérance. On eut ordre de la laisser aux portes de l'Enfer; aux
+portes du Purgatoire on la retrouve toute entière. Elle y est; elle en
+pénètre toutes les parties. Elle anime les sites variés et champêtres
+que le poëte nous fait parcourir; elle est dans les airs, dans les
+rayons de la lumière, dans les souffrances mêmes, ou du moins dans les
+chants de ceux qui souffrent; elle est enfin comme personnifiée dans
+ces beaux anges, dans ces légers et brillants messagers du ciel,
+préposés à la garde de chaque cercle, et dont la vue rappelle sans cesse
+qu'on n'y est que pour en sortir.
+
+Le _Paradis_ ne pouvait offrir qu'un bonheur pur, sans gradation et sans
+mélange. C'était un écueil dangereux pour le poëte, et il n'a pas su
+l'éviter. Les saints, placés dans différentes sphères, n'ont à décrire
+que la même félicité. Le seul moyen de variété, à quelques digressions
+près, qui ne sont pas toutes également heureuses, est dans l'explication
+des difficultés que la théologie se charge de résoudre; et ce moyen,
+très-satisfaisant sans doute pour ceux qui sont par état livrés à ces
+sortes d'études, l'est très-peu pour les autres lecteurs. Aussi, dans le
+pays même de l'auteur, où ces études sont toujours, par de bonnes
+raisons, les premières et les plus importantes de toutes, le Paradis est
+ce qu'on lit le moins, quoique Dante n'y ait pas répandu moins de poésie
+de style que dans les deux autres parties, et que peut-être même, parce
+qu'il avait des choses plus difficiles à exprimer, il ait mis dans son
+expression poétique une élévation plus continue, plus d'invention et de
+nouveauté. Que n'a-t-il pris, pour le bonheur des élus, la même licence
+que pour les tourments des damnés! Que n'a-t-il gradué l'un comme il a
+fait les autres! Il avait pour modèle les occupations diverses des
+héros dans l'Élysée antique, comme il avait eu les supplices variés du
+Tartare; et sans doute on lui aurait aussi volontiers pardonné cette
+seconde innovation que la première.
+
+Dans les trois parties de son poëme, il eut pour fonds inépuisable son
+imagination vaste, féconde, élevée, sensible, habituellement portée à la
+mélancolie, susceptible pourtant des impressions les plus agréables et
+les plus douces, comme des plus douloureuses et des plus terribles. Mais
+il donna pour aliment à cette faculté créatrice, dans l'Enfer, les
+tristes et menaçantes superstitions des légendes; dans le Purgatoire,
+les visions quelquefois brillantes de l'Apocalypse et des Prophètes;
+dans le Paradis, les graves autorités des théologiens et des Pères. Il
+en résulte dans le premier, des impressions lugubres, mais souvent
+profondes; dans le second, des émotions agréables et consolantes; dans
+le troisième, de l'admiration pour la science, pour le génie
+d'expression, pour la difficulté vaincue; mais, ce qui est toujours
+fâcheux dans un poëme, tout cela mêlé d'un peu d'ennui.
+
+J'ai beaucoup parlé des beautés de ce poëme, et fort peu de ses défauts.
+Ce n'est pas que je ne reconnaisse ceux que ses plus grands admirateurs
+en Italie même, ont avoués[364]. Le plus grand, dans l'ensemble, est de
+manquer d'action, et par conséquent d'intérêt. Que Dante achève ou non
+son voyage, que sa vision aille jusqu'à la fin ou soit interrompue,
+c'est ce qui nous importe assez peu. Où manque une action principale, il
+n'y a de point d'appui que les épisodes, et un poëme tout en épisodes
+ne peut ni soutenir toujours l'attention, ni ne la pas fatiguer
+quelquefois. Le défaut le plus choquant dans les détails est peut-être
+ce mélange continuel, cet _accozzamento_, comme disent les Italiens, de
+l'antique avec le moderne, et de l'Histoire sainte, avec la Fable.
+L'obscurité habituelle en est un autre qui n'est pas moins importun.
+Cette obscurité est aussi souvent dans les choses que dans les mots;
+elle est dans le tour singulier, quelquefois dur et contraint des
+phrases, dans la hardiesse des figures, nous dirions en vieux langage,
+dans leur _étrangeté_. Un bon commentaire fait disparaître en partie les
+désagréments de ce défaut; mais lors même qu'avec ce secours et celui
+d'une longue étude, on est parvenu à se rendre familières la langue de
+l'auteur, ses illusions, ses hardiesses et la fréquente bizarrerie de
+ses tours, on l'entend, mais toujours avec quelque peine; et quand on a
+vaincu les difficultés, on n'est pas encore dispensé de la fatigue.
+
+[Note 364: C'est ce qu'a fait récemment à Naples un critique
+judicieux, M. _Giuseppe di Cesare_, membre de l'Académie italienne, de
+l'Académie florentine et d'autres Académies toscanes, et associé
+correspondant de la société royale d'encouragement, établie à Naples.
+Dans un examen de la _Divina Commedia_, divisé en trois discours, qu'il
+a publié en 1807, petit in-4°., il apprécie avec goût le mérite du plan,
+de la conduite et du style de ce poëme; mais il avoue aussi les défauts,
+et de la conduite et du style. Il convient que le mélange du sacré avec
+le profane, que certains détails bas et ignobles, que plusieurs
+imitations serviles et hors de propos de Virgile, que l'affectation de
+s'enfoncer dans un chaos théologique et symbolique vers la fin du
+_Purgatoire_, et d'y rester enveloppé dans presque tout le _Paradis_,
+sont des vices de conduite qu'on ne peut excuser. Il en reconnaît de
+cinq espèces dans le style: pensées fausses, expressions triviales et
+proverbes vulgaires, froids jeux de mots, images basses et quelquefois
+indécentes, abus fréquents de la langue latine; il ne dissimule rien, il
+prouve l'existence de chacun de ces défauts par des exemples. Mais il
+n'en soutient pas moins, ni avec moins de raison, que malgré les vices
+du premier genre, il y a dans la conduite et dans le plan de la _Divina
+Commedia_, plus de jugement et de régularité qu'on ne le croit
+communément, et qu'on devra toujours regarder ce poëme comme l'un des
+plus ingénieux et des plus sublimes qu'ait produit l'esprit humain; que
+malgré les défauts du second genre, le style du Dante sera toujours un
+vrai modèle d'élocution poétique, et qu'on doit même le préférer encore
+à celui de tous les autres grands poëtes qui sont venus après lui.
+
+Je saisirai cette occasion de remercier M. _di Cesare_, au nom de la
+littérature française et en mon propre nom. Les lettres françaises
+doivent lui savoir gré de la modération et des égards avec lesquels il
+relève les jugements inconsidérés que Voltaire a portés sur le Dante.
+«De tout ce qui précède, dit-il, on peut conclure que Voltaire n'a rien
+ajouté à sa réputation quand il a parlé de la _Divina Commedia_ comme
+d'un poëme extravagant et monstrueux, parce qu'il en a parlé peut-être
+sans l'entendre. Mais je n'oserai accuser ce français illustre (_quel
+sommo francese_) d'autre chose que d'un jugement précipité; persuadé
+comme je le suis, que, sans une très-longue étude, et une patience
+infinie, on ne peut absolument sentir le prix et goûter les beautés du
+père de la poésie italienne, et que si cela n'est pas tout-à-fait
+impossible à un ultramontain, comme l'a montré M. de Mérian, et
+dernièrement à Paris M. Ginguené, _nelle sue belle lezioni su Dante_,
+cela est certainement d'une difficulté incalculable, puisqu'on ne peut
+pas dire que ce soit chose facile même pour les Italiens.» _Esame della
+Divina Commedia_, etc., cap. IV, p. 19 et 20. Ces leçons dont l'auteur
+parle avec tant d'indulgence sont celles que j'avais faites quelques
+années auparavant à l'Athénée, que plusieurs Italiens instruits
+voulaient bien venir entendre, et que je publie aujourd'hui.]
+
+Mais il ne faut pas oublier que Dante créait sa langue; il choisissait
+entre les différents dialectes nés à la fois en Italie, et dont aucun
+n'était encore décidément la langue italienne; il tirait du latin, du
+grec, du français, du provençal, des mots nouveaux; il empruntait
+surtout de la langue de Virgile, ces tours nobles, serrés et poétiques
+qui manquaient entièrement à un idiome borné jusqu'alors à rendre les
+choses vulgaires de la vie, ou tout au plus, des pensées et des
+sentiments de galanterie et d'amour. Il faut se rappeler encore qu'en
+donnant à son poëme le nom de _Commedia_ par des motifs que j'ai
+précédemment expliqués, il se réserva la privilége d'écrire dans ce
+style moyen et même souvent familier qui est en effet celui de la
+comédie, et que ce fut pour ainsi dire à son insu, ou du moins sans
+projet comme sans effort, qu'il s'éleva si souvent jusqu'au sublime.
+
+Dans un siècle si reculé, après une si longue barbarie et de si faibles
+commencements, on est surpris de voir la poésie et la langue prendre une
+démarche si ferme et un vol si élevé. Dans ses vers on voit agir et se
+mouvoir chaque personne, chaque objet qu'il a voulu peindre. L'énergie
+de ses expressions frappe et ravit; leur pathétique touche; quelquefois
+leur fraîcheur enchante; leur originalité donne à chaque instant le
+plaisir de la surprise. Ses comparaisons fréquentes et ordinairement
+très-courtes, quelquefois pourtant de longue haleine et arrondies, comme
+celles d'Homère, tantôt nobles et relevées, tantôt communes et prises
+même des objets les plus bas, toujours pittoresques et poétiquement
+exprimées, présentent un nombre infini d'images vives et naturelles, et
+les peignent avec tant de vérité qu'on croit les avoir sous les yeux.
+Enfin si l'on excepte la pureté continue du style, que l'époque et les
+circonstances où il écrivait ne lui permettait pas d'avoir, il posséda
+au plus haut degré toutes les qualités du poëte, et partout où il est
+pur, ce qui est beaucoup plus fréquent qu'on ne pense, il est resté le
+premier et fort au-dessus de tous les autres.
+
+Cette supériorité qu'il conserve est une sorte de phénomène digne de
+quelques réflexions[365]. Par un effort bien remarquable de la nature,
+tous les arts renaissaient alors presque à la fois dans la Toscane
+libre. _Giotto_, ami du Dante, y faisait fleurir la peinture. Il avait
+été précédé de _Giunta_, de Pise; de _Guido_, de Sienne; de _Cimabué_,
+de Florence. Il les effaça tous; et l'on crut que personne ne pourrait
+l'effacer. _Masaccio_ vint, et fit faire à l'art un pas immense par la
+perspective des corps solides, et par la perspective aérienne que
+_Giotto_ avait ignorées; mais bientôt il fut surpassé lui-même dans
+toutes les parties de la peinture, par André _Mantegna_, et plus encore
+par Michel-Ange et par les autres grands peintres qui s'élevèrent
+presque en même temps dans l'Italie entière. Si l'on regarde auprès des
+tableaux d'un Raphaël, d'un Léonard de Vinci, d'un Titien, d'un Corrège,
+d'un Carrache et de tant d'autres, les tableaux de ce _Giotto_ qui eut
+de son vivant tant de renommée, on n'y trouve plus aucune des qualités
+qui constituent le grand peintre, et l'on est forcé de reconnaître
+l'enfance de l'art dans ce qui en parut alors la perfection.
+
+[Note 365: Voy. dans les _Elogj di Dante Alighieri, Angelo
+Poliziano_, etc., publiés par _Angelo Fabroni_, Parme, 1800, la lettre
+de _Tamaso Puccini_, à la fin de l'éloge du Dante.]
+
+La sculpture faisait ses premiers essais sous le ciseau de Nicolas et de
+Jean de Pise, et l'on regardait comme des prodiges les chaires et les
+autres ornements dont ils décoraient les églises de Pise, leur patrie,
+de Sienne, de _Pistoia_; ils ne faisaient pourtant qu'ouvrir la route à
+un _Donatello_, à un _Ghiberti_, à un _Cellini_; et ceux-ci ne parurent
+plus rien auprès du grand Michel-Ange. Dans l'architecture, _Arnolpho di
+Lapo_ avait élevé à Florence le grand palais de la république; son
+style, qu'on appelait sublime, ne fut plus que du vieux style quand on
+vit l'_Orcagna_ élever, à côté de ce palais, sa loge des _Lanzi_.
+L'_Orcagna_ devint petit auprès de _Brunelleschi_. Et que devint à son
+tour le style tourmenté de cet architecte célèbre devant le caractère
+imposant et _grandiose_ de ce Michel-Ange Buonarotti, qu'on retrouve au
+premier rang dans tous les arts, et devant la pureté exquise des
+_Peruzzi_ et des _Palladio_?
+
+Dans la poésie, au contraire, Dante s'élève tout-à-coup comme un géant
+parmi des pygmées; non seulement il efface tout ce qui l'avait précédé,
+mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui
+ôter. Pétrarque lui-même, le tendre, l'élégant, le divin Pétrarque, ne
+le surpasse point dans le genre gracieux, et n'a rien qui en approche
+dans le grand ni dans le terrible. Sans doute le caractère principal du
+Dante n'est pas cette mélodie pure qu'on admire avec tant de raison dans
+Pétrarque; sans doute la dureté, l'âpreté de son style choque souvent
+les oreilles sensibles à l'harmonie, et blesse cet organe superbe que
+Pétrarque flatte toujours; mais, dans ses tableaux énergiques, où il
+prend son style de maître, il ne conserve de cette âpreté que ce qui est
+imitatif, et dans les peintures plus douces elle fait place à tout ce
+que la grâce et la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus
+délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est aussi le peintre touchant de
+Françoise de Rimini. Mais, de plus, combien dans toutes les parties de
+son poëme n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de
+représentations naïves des objets les plus familiers, et surtout des
+objets champêtres, où la douceur, l'harmonie, le charme poétique sont
+au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne les lit pas dans la
+langue originale! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et
+précieux avantage, c'est qu'il est toujours simple et vrai; jamais un
+trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment ou un
+tableau de nature. Il est naïf comme la nature elle-même, et comme les
+anciens, ses fidèles imitateurs.
+
+Deux siècles entiers après lui, l'Arioste et ensuite le Tasse, dans des
+sujets moins abstraits et plus attachants, dégagés de cette obscurité
+qui naît ou des allusions ignorées, ou des mots que Dante créait et que
+la nation ne conserva point, ou des tours anciens qui n'ont pu rester
+dans la langue, composèrent deux poëmes très-supérieurs à celui du
+Dante, par l'intérêt qu'ils inspirent et le plaisir continu qu'ils
+procurent: mais on ne peut pas dire pour cela qu'ils soient au-dessus de
+lui, puisque partout où il est beau, ses beautés sont rivales des leurs,
+et le plus souvent même les surpassent. On sent moins d'attrait à le
+relire, mais quand il s'agit de le juger, ou n'ose plus le mettre
+au-dessous de personne.
+
+Pendant un ou deux siècles, sa gloire parut s'obscurcir dans sa patrie;
+on cessa de le tant admirer, de l'étudier, même de le lire. Aussi la
+langue s'affaiblit, la poésie perdit sa force et sa grandeur. On est
+revenu au _gran Padre Alighier_, comme l'appelle celui des poëtes
+modernes qui a le plus profité à son école[366]; et la langue italienne
+a repris sa vigueur, sans rien perdre de sa grâce et de son éclat; et
+les _Alfieri_, les _Parini_, pour ne parler que de ceux qui ne sont
+plus, ont fait vibrer avec une force nouvelle les cordes long-temps
+amollies et détendues de la lyre toscane. _Alfieri_ surtout eut bien
+raison de l'appeler son père: un seul trait fera connaître jusqu'où
+allait son admiration pour lui; et je terminerai ce que j'avais à dire
+sur Dante par ce jugement d'un grand poëte, si digne de l'apprécier.
+
+[Note 366: Alfiéri.]
+
+_Alfieri_ avait entrepris d'extraire de la _Divina Commedia_ tous les
+vers remarquables par l'harmonie, par l'expression, ou par la pensée.
+Cet extrait, tout entier de sa main, a 200 pages in-4°. de sa petite
+écriture, et n'est pas fini. Il en est resté au 19e. chant du Paradis;
+j'ai lu ce cahier précieux, et j'ai remarqué au haut de la première page
+ces propres mots, écrits en 1790: _Se avessi il coraggio di rifare
+questa fatica, tutto ricopierei, senza lasciarne un' iota, convinto per
+esperienza che più s'impara negli errori di questo, che nelle bellezze
+degli altri._ «Si j'avais le courage de recommencer ce travail, je
+recopierais tout, sans en laisser une syllabe, convaincu par expérience
+qu'on apprend plus dans les fautes de celui-ci que dans les beautés des
+autres.»
+
+Mais il est temps de quitter le Dante. Nous nous sommes arrêtés plus
+long-temps avec lui que nous ne le ferons avec aucun autre poëte
+italien. On le lit peu; on lira peut-être plus volontiers cette analyse:
+peut-être fera-t-elle trouver de l'attrait et de la facilité à étudier
+l'original même; et alors on aura beaucoup gagné. Séparons-nous donc de
+lui, mais ne l'oublions pas; et avant de nous occuper d'un autre grand
+poëte qui tient après lui, ou si l'on veut, avec lui le premier rang,
+revenons sur toute la partie de ce siècle où nous n'avons jusqu'ici vu
+que le Dante, et où d'autres objets méritent de fixer notre attention.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Coup-d'oeil général sur la situation politique et littéraire de l'Italie
+au commencement du quatorzième siècle. Renaissance des arts, en même
+temps que des lettres, universités, études théologiques; philosophie,
+astrologie, médecine, alchimie; droit civil et droit canon; histoire;
+poésie; poëtes italiens avant Pétrarque._
+
+
+Cette ardeur pour l'indépendance et pour la liberté, qui avait armé les
+villes d'Italie, et en avait fait presque autant de républiques, avait
+eu pour la plupart un effet tout contraire à leurs désirs. Presque
+toutes rivales entre elles, il avait fallu que chacune remit à l'un de
+ses citoyens les plus puissants le soin de son gouvernement et de sa
+défense. Une fois maîtres du pouvoir, ils ne voulaient plus s'en
+dessaisir; pour les y forcer, il fallait choisir quelqu'autre chef
+capable de les combattre et de les vaincre; et il en résultait souvent
+qu'au lieu d'un maître, la même ville en avait deux, ne sachant auquel
+obéir, et divisée en deux factions contraires. Dans la Lombardie et dans
+la Romagne, tel était, au quatorzième siècle, l'état de la plupart des
+villes. Celles de Toscane, et surtout Florence, étaient plus que jamais
+déchirées par les trop fameuses querelles des Blancs et des Noirs. Il
+n'y avait, en un mot, presque aucun point dans toute l'Italie qui ne fût
+bouleversé par les factions et par la guerre.
+
+Et cependant, au milieu de ces chocs violents qui avaient eu presque
+partout de si tristes résultats politiques, on avait vu naître pour les
+arts d'imagination et pour d'autres arts plus utiles auxquels il manque
+un nom, mais qu'on peut appeler les arts d'utilité publique, une époque
+glorieuse, et qui n'est pas assez remarquée. Pour rehausser dans la
+suite l'éclat de quelques noms et l'influence de quelques princes sur
+les arts, on leur en a trop attribué la renaissance. C'est jusqu'au
+treizième siècle qu'il faut remonter pour les voir renaître en Italie.
+C'est alors que ces petites républiques[367], rivalisant entre elles de
+richesses et de dépenses comme de pouvoir, élevèrent à l'envi de vastes
+et magnifiques édifices publics. Partout l'hôtel ou le palais de la
+commune, habitation de son premier magistrat, joignit à la solidité tous
+les embellissemens qu'on pouvait lui donner alors. Les villes
+s'entourèrent de nouveaux murs, décorèrent leurs portes, en
+construisirent de marbre, élevèrent des tours et des fortifications
+redoutables. Milan, Vicence, Padoue, Modène, Reggio, tant de fois
+détruites par la guerre, renaissaient de leurs décombres. De longs
+canaux étaient creusés pour les communications du commerce; on y
+construisait des ponts, on en jetait de plus hardis sur les rivières et
+sur les fleuves. Gênes semblait créer des prodiges: les parties internes
+de son port, son môle, ses immenses aqueducs, toutes ces fabriques
+importantes datent de cette même époque. Le grand recueil de
+_Muratori_[368] contient, dans des chroniques obscures, des détails sans
+nombre de ces travaux somptueux, que l'exact et patient _Tiraboschi_ a
+réunis comme en un seul faisceau dans son histoire, pour la gloire de ce
+siècle et pour celle de l'Italie[369].
+
+[Note 367: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. III,
+ch. 6.]
+
+[Note 368: _Script. rer. Ital._, t. VIII.]
+
+[Note 369: _Ub. supr._]
+
+Consultons les historiens des beaux-arts[370], ils nous diront leurs
+premiers pas chez ce peuple ingénieux, et leurs rapides progrès. Ils
+nous feront connaître Nicolas de Pise, Jean, son fils, que nous avons
+déjà nommés, et d'autres sculpteurs habiles dont plusieurs ouvrages
+existent encore à Pise, à Florence, à Bologne, à Milan et ailleurs. Dans
+la peinture, Florence vante encore son _Cimabué_, son _Giotto_. Bologne
+prétend avoir eu des peintres plus anciens qu'eux[371]. Venise réclame
+la priorité sur Florence et sur Bologne[372]. Pise eut son _Guido_, son
+_Diotisalvi_, son _Giunta_; Lucques son _Buonagiunta_; mais aucun d'eux
+n'a pu prévaloir sur _Cimabué_, et sur _Giotto_ son disciple. Ceux-ci
+sont restés dans la mémoire des hommes, les premiers restaurateurs de la
+peinture en Italie: leurs prédécesseurs et leurs contemporains sont
+oubliés, peut-être par la même raison qui priva de l'immortalité tant de
+héros antérieurs aux Atrides:
+
+ Un poëte divin ne les a point chantés[373].
+
+[Note 370: Vasari, _Vite de' Pittori_, etc. Baldinucci, _Natizie de
+professori del Disegno_, etc.]
+
+[Note 371: Voy. _Carlo Cesare Malvasia, Felsina Pittrice_.]
+
+[Note 372: Voy. _Carlo Ridolfi, le Maraviglie dell' arte_.]
+
+[Note 373:
+
+ _Carent quia vate sacro_ (HOR.)]
+
+Au lieu que _Giotto_ et _Cimabué_ ont été célébrés par le Dante, par
+Boccace et par d'autres poëtes toscans.
+
+L'architecture prenait à Florence un caractère qu'elle tenait des moeurs
+du temps, et qui les atteste encore aujourd'hui. La petite ville
+d'Assise voyait le général[374] d'un ordre mendiant élever un temple
+magnifique à S. François, son humble et pauvre fondateur. La peinture en
+mosaïque qui éternise les trop fragiles productions de l'autre
+peinture, était dérobée aux Grecs, et répandait en Italie des monuments
+durables dans les palais, dans les temples. On dirait que les papes et
+les rois de Naples et de Sicile ne voulaient pas être vaincus en
+magnificence par des républiques: plusieurs des monuments érigés alors
+dans leurs capitales et dans les autres villes de leurs états, semblent
+des fruits de cette noble émulation. La poésie et les lettres suivaient,
+ou même devançaient l'essor des arts: nous avons vu quels avaient été
+leurs progrès, surtout dans les dernières années de ce siècle, et que
+lorsqu'il finit, le plus grand poëte du quatorzième et même des siècles
+suivants, le Dante était déjà parvenu à la moitié de sa carrière. Mais
+dès le commencement de ce nouveau siècle, l'Italie, après tant de
+désastres, reçut encore un nouveau coup.
+
+[Note 374: Il se nommait frère Elie. Tiraboschi (_ubi suprà_) avoue
+que ce général des capucins oubliait trop tôt l'humilité et la pauvreté
+du saint fondateur de l'ordre. En effet, S. François était mort il n'y
+avait qu'un demi-siècle (en 1226.) Mais il y aurait d'autres réflexions
+à faire sur cet édifice somptueux bâti par des moines à besace, dans le
+même siècle où on les avait appelés à la pauvreté évangélique.]
+
+Philippe-le-Bel, déjà trop vengé de Boniface VIII, poursuivait encore sa
+vengeance. Il voulait que la mémoire de ce pape fût condamnée; il avait
+d'autres passions à satisfaire; il voulait surtout abolir l'ordre des
+Templiers, dont le procès inique et l'horrible supplice souillent ce
+règne et ce siècle. Il lui fallait, dans un nouveau pape, un instrument
+qu'il n'avait pas trouvé assez docile dans le sage et prudent Benoît XI.
+Ce pontife lui donnait même quelques sujets de crainte, lorsqu'il mourut
+empoisonné, dit Jean Villani, par des cardinaux ses ennemis[375]. Soit
+que ce crime fût l'effet de leur propre haine, ou qu'ils ne fussent que
+les instruments de celle du roi[376], Philippe eut tout à souhait,
+lorsqu'après plus de dix mois de conclave, où son parti et le parti
+contraire luttèrent à force égale, il réussit à faire élire pape
+Bertrand de Gotte, archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V,
+et qu'on appela le pape gascon. Ce pape, qui avait fait auparavant ses
+conditions avec Philippe[377], resta en France, et après avoir traîné
+pendant quelques années l'Église errante à sa suite dans la Gascogne et
+dans le Poitou, _dévorant_, dit un ancien historien[378], _à tort et à
+travers tout ce qui se trouva sur sa route, ville, cité, abbaye,
+prieuré_, il alla fixer son séjour à Avignon[379], accompagné de ses
+cardinaux et, selon de graves auteurs, de la comtesse de Périgord, sa
+maîtresse[380]. L'exemple fatal pour l'Italie, qu'il avait donné de
+résider hors de son sein, fut suivi par Jean XXII; il le fut encore par
+cinq autres papes; et cette absence, que tous les auteurs italiens
+blâment autant qu'ils la déplorent, et qui a conservé long-temps parmi
+eux le nom de _captivité de Babilone_, dura près de soixante-six ans.
+
+[Note 375: Ce fut, selon cet historien (liv. VIII, ch. 80), dans des
+figues, qu'un jeune homme, vêtu en fille, vint lui offrir de la part des
+religieuses d'un monastère de Pérouse, ville où le fait se passa.]
+
+[Note 376: M. Simonde Sismondi, dans son _Hist. des Répub. ital. du
+moyen âge_, t. IV, p. 234, cite un historien contemporain qui accuse
+positivement Philippe-le-Bel de cet empoisonnement. Cet historien est
+_Ferreto_ de Vicence, dont l'histoire est insérée dans la grande
+collection de Muratori, _Script. rer. Ital._, t. IX. Il raconte que le
+roi séduisit à force d'or, par le moyen du cardinal Napoléon des Ursins
+et d'un cardinal français, deux écuyers du pape, qui empoisonnèrent des
+figues-fleurs, et les lui présentèrent.]
+
+[Note 377: Villani, _ub. supr._ raconte avec le plus grand détail et
+la plus grande naïveté, l'entrevue de Bertrand de Gotte et du roi, dans
+une forêt près de Bordeaux, les conditions faites entr'eux, et la
+manière dont Bertrand fut élu pape. Voyez aussi Mosheim, _Hist.
+Eccles._, XIVe siècle, part. 2, ch. 2.; _Abrégé de l'Hist. Eccles._,
+seconde partie, p. 97, etc.]
+
+[Note 378: Godefroy de Paris, manusc. de la Biblioth. impér., n°.
+6812.]
+
+[Note 379: _Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. I, p. 22. Ce fut au
+mois de mars 1309.]
+
+[Note 380: Elle se nommait Brunissende de Foix, et était femme
+d'Archambaud, comte de Périgord: c'était une des plus belles femmes de
+son siècle. Jean Villani, lib. IX, ch. 58, en parlant de ce pape, dit
+dans son style simple et naïf: _Questi fu huomo molto cupido di moneta e
+simoniaco.... E fu lussurioso, che palese si dicea che tenea per amica
+la contessa di Palagorgo, bellissima donna, figliota del conte di Fos. E
+lasriò i suoi nipoti, e suo lignaggio con grandissimo et innumerabile
+tesoro_, etc.]
+
+L'autorité du siége pontifical en souffrit. Les Gibelins, toujours
+opposés aux papes, profitèrent de leur absence pour les décréditer et
+pour s'agrandir. Rome respecta moins leurs décrets, les traita même
+avec mépris; l'Europe entière craignit et révéra moins les papes
+d'Avignon que les papes de Rome. Que pouvaient-ils dans cet éloignement?
+traiter d'hérésies les révoltes, faire jouer avec plus d'activité,
+tendre outre mesure le ressort de l'Inquisition: ils le firent; mais les
+confiscations et les bûchers ne leur rendirent ni l'autorité ni la
+vénération des peuples; remplacer par mille inventions fiscales de la
+chancellerie apostolique les revenus que les factions et les séditions
+leur enlevaient en Italie? ils le firent encore: ils devinrent plus
+riches, mais aussi plus odieux.
+
+C'est entre le pape Jean XXII et l'empereur Louis de Bavière,
+qu'éclatèrent des différents non moins scandaleux que ceux de Boniface
+VIII et du roi Philippe-le-Bel. Le pape commença par déposer Louis comme
+hérétique et contumace; Louis n'en marcha pas moins vers Rome, où il se
+fit couronner solennellement trois mois après avec plus de solennité, il
+y fit déposer publiquement _le prêtre Jacques de Cahors, évêque de Rome,
+qui se nommait le pape Jean_, le livra au bras séculier pour être brûlé
+comme hérétique, et lui donna pour successeur un cordelier napolitain:
+mais il ne put soutenir son anti-pape; et Jean XXII, avant de mourir,
+eut la consolation de le voir remis entre ses mains, et de lui faire
+faire une abjuration en bonne forme.
+
+On voudrait en vain dissimuler tous ces scandales. L'histoire les
+dénonce: elle veut qu'ils soient indiqués, si l'on s'abstient de les
+décrire. Ceux qui nous en feraient un crime devaient au moins nous
+apprendre comment on pourrait parler de la littérature italienne sans
+parler de l'Italie, ou de l'Italie sans parler des papes, ou des papes
+autrement que l'Histoire.
+
+Parmi les princes qui profitaient de ces divisions pour s'agrandir, on
+remarque surtout Robert, roi de Naples et comte de Provence. Charles II,
+fils de Charles d'Anjou, fondateur de cette dynastie[381], n'avait pas
+eu un règne beaucoup plus paisible que celui de son père: il avait
+cependant commencé à protéger les sciences et les lettres. Robert, son
+fils, les protégea bien davantage; mais principalement occupé du soin de
+s'agrandir, il en saisit avidement l'occasion. Il étendit pendant
+quelque temps sa domination sur la Romagne d'un côté, de l'autre sur la
+Toscane, et même sur plusieurs petits états du Piémont et de la
+Lombardie. Son ambition, s'il l'avait pu, était de devenir maître de
+l'Italie entière; c'était d'ailleurs un excellent roi, un prince
+très-éclairé. Boccace et d'autres auteurs le placent, pour la science, à
+côté de Salomon[382]. Quoique fils de roi, et né pour le trône, il avait
+dès son enfance, aimé passionnément l'étude[383]. Dans sa jeunesse, au
+milieu des agitations politiques, des guerres souvent malheureuses,
+quelquefois même captif, quelquefois aussi entouré des délices d'une
+cour et de toutes les séductions de son âge, il ne laissa jamais passer
+un jour sans étudier. Devenu roi, dans la paix et dans la guerre, au
+milieu des projets les plus ambitieux et les plus vastes, on le voyait
+toujours entouré de livres, il lisait même à la promenade, et tirait de
+ses lectures des sujets instructifs et quelquefois sublimes de
+conversation. Il était orateur éloquent, philosophe habile, savant
+médecin, et profondément versé dans les matières théologiques les plus
+abstraites. Il avait négligé la poésie, et s'en repentit dans sa
+vieillesse, trop tard pour pouvoir la cultiver lui-même. On lui attribue
+cependant un Traité _des vertus morales_ en vers italiens; mais le
+savant Tiraboschi a prouvé que ce roi n'en était pas l'auteur[384].
+
+[Note 381: Voy. t. I, pag. 355 et 356.]
+
+[Note 382: Boccace, _Genealogia Deorum_, l. XIV, c. 9; _Benvenuto da
+Imola_, Comment. in Dant., _Antiq. Ital._, v. I, p. 1035.]
+
+[Note 383: Pétrarque, _Rerum memorandarum_.]
+
+[Note 384: Tom. V, l. I, c. I. Il avertit que le docte abbé Mehus
+lui-même s'y est trompé dans la _Vie d'Ambr. Camald_, p. 273. Robert ne
+perd rien à ce que ce poëme, ou plutôt ce recueil de sentences morales,
+ne soit pas de lui. Il est en vers irréguliers, et partagé d'abord en
+quatre divisions, qui traitent 1°. de l'amour; 2°. des quatre vertus
+cardinales, la prudence, la justice, la force et la tempérance; 3°. des
+vices, c'est-à-dire, des sept péchés mortels. Chacune de ces divisions
+est ensuite partagée en petites subdivisions de trois vers au moins et
+de dix au plus, ayant toutes un titre particulier, et traitant des
+différentes espèces ou des diverses nuances de chaque vertu et de chaque
+vice. Les vers sont communément rimés, tantôt à rimes croisées, tantôt
+de deux en deux, mais presque tous médiocres et sans couleur.]
+
+Robert ne se plaisait que dans la conversation des savants; il aimait à
+les entendre lire leurs ouvrages, et leur donnait des applaudissements
+et des récompenses. Il invitait à venir à sa cour tous ceux qui avaient
+quelque renommée, et ceux même qu'il n'appelait pas s'y rendaient,
+certains d'y recevoir l'accueil qui leur était dû. Enfin il avait
+rassemblé à grands frais une riche bibliothèque dont il confia la garde
+à Paul de Pérouse, l'un des plus savants hommes de son temps.
+
+Les _Scaligeri_ ou seigneurs de _la Scala_ étaient, depuis la fin du
+siècle précédent, maîtres de Vérone. Deux frères, _Alboin_ et _Cane_,
+que les Italiens appellent toujours _Can Grande_[385], y tenaient une
+cour brillante. Elle était le refuge de tous les hommes distingués que
+les guerres civiles et les révolutions chassaient de leur patrie. Nous
+avons vu qu'elle le fut du Dante. Ils n'y trouvaient pas seulement un
+asyle, mais toutes les attentions de l'hospitalité, les recherches du
+goût et les jouissances de la vie. Ils y étaient magnifiquement logés et
+meublés; ils avaient chacun à leurs ordres des domestiques particuliers,
+et étaient, à leur choix, ou abondamment servis chez eux, ou admis à la
+table des princes. La bonne chère y était assaisonnée par les plaisirs
+de la musique, et, selon l'usage du temps, par des bouffons et des
+jongleurs. Les chambres étaient décorées de peintures et de devises
+analogues à la situation, à l'état ou aux différents goûts des hôtes.
+On y représentait la victoire pour les guerriers, l'espérance pour les
+exilés, les bosquets des muses pour les poëtes, Mercure pour les
+artistes, le Paradis pour les prédicateurs, ainsi du reste[386].
+
+[Note 385: Beaucoup de ces guerriers, qui devinrent de très grands
+seigneurs, prenaient des noms singuliers, et qu'ils tiraient souvent de
+quelque circonstance de leur vie qui nous est inconnue aujourd'hui. Sans
+doute le premier de ces seigneurs de _la Scala_ s'était distingué à
+l'assaut de quelque forteresse, en y montant avec une échelle qu'il
+avait portée lui-même, d'où il fut appelé en latin _Scaliger_. Mais on
+ignore pourquoi l'un des plus grands personnages de cette famille prit
+le nom de _Cane_, chien. Cet animal fidèle et quelquefois courageux,
+plaisait tant aux _Scaligeri_, que le fils ou le neveu de _Can Grande_
+s'appela _Mastino_, mâtin, comme s'était déjà nommé l'oncle de _Cane_
+lui-même, frère de son père Albert; et que les deux fils de ce _Mastino_
+se nommèrent, l'un _Can Grande_ second, qui fut loin de valoir le
+premier, et l'autre _Can Signore_, qui valut encore moins, puisqu'il tua
+son frère. Il fit aussi tuer son autre frère, Paul Alboin, dans la
+prison où il l'avait renfermé. Ce _Can Signore_ ne laissa que deux
+bâtards, qui lui succédèrent. Le plus jeune tua l'aîné, fut chassé de
+Vérone, et mourut de misère, en 1388. Ainsi finit dans une espèce de
+rage, cette race de _Mastini_ et de _Cani_, parmi lesquels il n'y eut
+guère que le premier _Can Grande_ qui eut une véritable grandeur.]
+
+[Note 386: Tiraboschi, t. V, l. I, c. II.]
+
+Les _Visconti_ à Milan, les _Carrara_ à Padoue, les Gonzague à Mantoue,
+les princes d'Est à Ferrare, n'étaient pas moins favorables aux lettres;
+l'exemple des chefs étant presque partout imité par les plus simples
+citoyens, l'enthousiasme devint si général, qu'il n'y a peut-être aucun
+autre siècle où les savants aient reçu plus d'encouragements et
+d'honneurs. C'était eux que l'on chargeait des ambassades les plus
+importantes. Dans toutes les villes où ils passaient, on allait
+au-devant d'eux; on leur prodiguait tous les témoignages d'admiration et
+de respect; et, à leur mort, les seigneurs des villes où ils avaient
+cessé de vivre se faisaient honneur d'assister à leurs funérailles. Les
+universités et les écoles déjà fondées prenaient plus de consistance et
+d'activité. Le tumulte des armes, qui ne les empêchait point de fleurir,
+n'empêchait pas non plus qu'il ne s'en élevât de nouvelles. Ce même
+esprit de rivalité qui armait l'un contre l'autre les princes et les
+peuples, les portait à chercher à l'envi tous les moyens de donner
+chacun à leurs petits états plus de réputation et plus de grandeur.
+Quelquefois on voyait des professeurs occuper tranquillement leurs
+chaires, tandis qu'on se battait sous les murs d'une ville, ou même sur
+les places et dans les rues. Quelquefois aussi les chaires étaient
+renversées, les professeurs chassés, les écoliers mis en fuite; mais ils
+revenaient bientôt, soit sous le même gouvernement, soit sous celui qui
+en avait pris la place; et les études reprenaient leur cours.
+
+L'Université de Bologne éprouvait des vicissitudes continuelles. Tantôt
+excommuniée par Clément V, elle vit le plus grand nombre de ses élèves
+émigrer dans celle de Padoue, sa rivale[387]; tantôt, par une suite de
+querelles élevées entre les professeurs et les magistrats, ou entre les
+écoliers et les citoyens, des classes nombreuses désertèrent et allèrent
+s'établir dans les villes voisines[388]. Mais tous ces torts furent
+réparés. Jean XXII leva l'interdit de Clément, confirma et augmenta les
+priviléges de l'Université; les magistrats et les citoyens donnèrent aux
+professeurs et aux disciples les satisfactions qu'ils désiraient; et
+cette école, déjà célèbre, n'en eut que plus d'éclat et de célébrité.
+Bientôt Milan, Pise, Pavie, Plaisance, Sienne, et surtout Florence,
+rivalisèrent avec Padoue, Bologne, et cette Université de Naples fondée
+par Frédéric II, qui avait pris sous Robert de nouveaux accroissements.
+Boniface VIII avait fondé celle de Rome; ses successeurs en confirmèrent
+et en étendirent même les priviléges; mais leurs bulles ne pouvaient
+réparer le mal que leur absence faisait à cette université naissante;
+elle ne put jamais que languir, tandis que leur résidence à Avignon
+laissait la malheureuse Rome presque déserte, et, pour comble de maux,
+toujours en proie à des séditions et bouleversée par des troubles.
+
+[Note 387: En 1306.]
+
+[Note 388: En 1316 et 1321. Voy. Tiraboschi, t. V, l. I, c. 3.]
+
+Il faut toujours se rappeler que, dans ces universités et dans ces
+écoles, on n'enseignait encore, comme dans le siècle précédent, que ce
+qu'on appelait les sept arts. La littérature proprement dite y était
+presque entièrement ignorée. On commençait à peine à retrouver quelques
+uns des anciens auteurs qui devaient être la base des études
+littéraires. Les bibliothèques des écoles et des monastères, celles
+mêmes que plusieurs princes s'empressaient de former, ne contenaient,
+pour la plupart, que quelques oeuvres des Pères[389], quelques livres de
+théologie, de droit, de médecine, d'astrologie et de philosophie
+scolastique; encore étaient-ils en petit nombre. C'est dans la suite du
+siècle qui commençait alors, que l'on vit naître en Italie, et à
+l'exemple de l'Italie, dans toute l'Europe, une avidité louable pour la
+découverte des anciens manuscrits. C'est alors qu'on chercha dans les
+coins les plus abandonnés et les plus poudreux des maisons particulières
+et des couvents, les ouvrages de ces auteurs, dont il n'était
+jusqu'alors resté, pour ainsi dire, que le nom, et de ceux qui avaient
+laissé beaucoup d'ouvrages dont on ne connaissait que la moindre partie.
+Ce fut principalement à Pétrarque, comme nous le verrons dans sa vie,
+que l'on dut cette révolution, et c'est un des plus solides fondements
+de sa gloire.
+
+[Note 389: Tiraboschi, t. V, l. I, c. 4.]
+
+On peut juger, par un seul exemple, de tout ce qu'il avait à faire et
+combien les savants eux-mêmes étaient alors peu avancés. Un professeur
+de l'Université de Bologne, qui lui écrivait au sujet des auteurs
+anciens, et surtout des poëtes, voulait que l'on comptât parmi ces
+derniers, Platon et Cicéron, ignorait le nom de Noevius et même celui de
+Plaute, et croyait qu'Eunius et Stace étaient contemporains[390]. A
+l'imperfection des connaissances et à la rareté des livres, ajoutons
+l'ignorance des copistes. En transcrivant les meilleurs livres, ils les
+défiguraient souvent de manière que les auteurs eux-mêmes les auraient à
+peine reconnus. C'est sur ces notions qu'il faut réduire ce qu'on trouve
+dans les histoires littéraires sur les riches bibliothèques données à
+telle Université, fondées dans telles villes, formées par tel prince,
+et ouvertes par ses ordres aux savants et au public. Si on les compare
+avec nos grandes bibliothèques, ce sont de chétifs cabinets de livres:
+c'est une véritable disette opposée à un effrayant excès.
+
+[Note 390: Voy. Pétrarque, _Lett. famil._, l. IV, ép. 9. Tirab.
+_loc. cit._]
+
+La science qui y trouvait le plus de secours et qui était le plus
+abondamment pourvue de livres, était la théologie scolastique; aussi la
+cultivait-on avec plus d'ardeur que jamais. Ce n'était plus le siècle
+des Thomas d'Aquin et des Bonaventure; mais leur exemple était récent,
+et entretenait parmi leurs admirateurs et leurs disciples, l'espérance
+de les égaler et même de les surpasser en gloire. De là, parmi les
+théologiens, cet empressement, cette ferveur générale à interpréter les
+mêmes livres qu'avaient interprétés leurs prédécesseurs, à expliquer les
+explications mêmes; à commenter les commentaires; à épaissir les
+ténèbres en y voulant porter la lumière, et à rendre obscur en
+l'expliquant, ce qui d'abord était clair. Ce sont ici non seulement les
+idées, mais les propres expressions du sage Tiraboschi[391]; il y joint
+le voeu très-raisonnable que dans l'oubli profond et dans la poudre des
+bibliothèques, où ces infatigables commentateurs sont ensevelis,
+personne ne s'avise jamais de troubler leur repos. Il ne confond
+pourtant pas avec eux une douzaine de docteurs dont il paraît que la
+renommée fut très-éclatante dans ce siècle. Nous y distinguerons
+seulement un religieux augustin nommé Denis, du bourg St.-Sépulcre,
+parce qu'il fut l'ami et le directeur de Pétrarque; nous en dirons ce
+peu de mots, et nous renverrons tout le reste au même asyle, dont
+Tiraboschi désire l'inviolabilité pour la tourbe des théologiens de ce
+siècle. Il ne doit point y avoir de rangs dans la poussière et dans
+l'oubli. Tous les auteurs de livres qu'on ne peut lire, et où il n'y a
+rien à apprendre, doivent y dormir également.
+
+[Note 391: Tom. V, l. II, c. I.]
+
+C'est à peu près dans la même catégorie qu'il faut ranger les auteurs de
+quelques Vies de saints et de quelques chroniques prétendues sacrées, à
+moins qu'on ne veuille prendre parti dans la discussion élevée entre
+ceux qui préfèrent les douze livres de la Vie des Saints écrits par
+l'évêque Pierre _Natali_, à la légende dorée de Jacques de _Voragine_,
+et ceux qui sont de l'opinion contraire; ou, dans d'autres questions de
+cette espèce, dont les hommes d'ailleurs respectables[392] ne laissent
+pas de s'être occupés sérieusement. De grandes disputes, qui s'élevèrent
+alors dans l'un des ordres mendiants, sur les habits courts et les
+habits longs, sur les grands et les petits frocs[393], sur la pauvreté
+religieuse, et sur la vision béatifique, produisirent de hautes
+clameurs et d'innombrables volumes; elles reposent aujourd'hui dans le
+même silence. Il couvre aussi les querelles très-animées qui eurent pour
+objet la philosophie d'Aristote. Grâce aux commentaires d'_Averroës_, et
+aux commentateurs de ses commentaires, cette philosophie était devenue
+en quelque sorte une seconde théologie, aussi obscure et aussi vaine que
+la première. L'astrologie judiciaire y joignait ses savantes visions; ce
+n'était pas seulement un abus, ou, si l'on veut, une erreur de
+l'astronomie; c'était une science à part, qui avait des chaires
+spéciales et des professeurs particuliers dans l'Université de Bologne
+et dans celle de Padoue[394], les deux premières universités d'Italie,
+qui donnaient le ton à toutes les autres. Deux de ces professeurs firent
+dans leur temps un tel bruit, qu'on ne peut se dispenser de leur
+accorder une mention particulière; on ne peut la refuser surtout à la
+mort tragique de l'un d'eux.
+
+[Note 392: Apostolo Zeno, _Dissert. Vossian._, t. II, p. 32.]
+
+[Note 393: Ces querelles étaient fondamentalement ridicules, comme
+toutes celles de même espèce; mais il s'y mêla quelque chose d'horrible.
+Le pape Jean XXII ne pouvant accorder les deux partis, traita
+d'hérétique celui qui soutenait les petits frocs, les petits habits, et
+la pauvreté évangélique, et le livra comme tel à l'Inquisition. Quatre
+de ces malheureux entêtés furent brûlés vifs à Marseille, en 1318. (Voy.
+entre autres auteurs, Baluze, _Vitoe Pontif. Avenion._, t. I, p. 116; t.
+II, p. 341, et _Miscellan._, t. I.) Les capucins rigoristes n'en furent
+que plus attachés à leur petit froc et à leur sac; ils crièrent à la
+persécution de l'église, traitèrent le pape d'Ante-Christ, se firent
+brûler par centaines, et crurent être des martyrs. Mosheim, _Hist.
+Eccles._, siècle XIV, part. II, ch. 2, cite une pièce authentique,
+intitulée _Martyrologium spiritualium et fraticellorum_, qui contient
+les noms de 113 personnes brûlées pour cette même cause. «Je suis
+persuadé, ajoute-t-il, que, d'après ces monuments et d'autres publiés et
+non publiés, on pourrait faire une liste de deux mille martyrs de cette
+espèce.» Voyez son _Hist. Eccles._ traduite en français par Eidous,
+Maëstricht, 1776, in-8°., t. III, p. 350 et 351.]
+
+[Note 394: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 2.]
+
+Le premier est Pierre d'Abano[395], né au village de ce nom, près de
+Padoue, en 1250. On l'appelle aussi Pierre de Padoue. Il passa, dans sa
+jeunesse, à Constantinople exprès pour apprendre le grec, dans une école
+de philosophie et de médecine alors très-fréquentée. Il fit de si grands
+progrès qu'il y obtint lui-même une chaire de professeur. Rappelé à
+Padoue par les lettres les plus pressantes, il y revint, et voyagea
+ensuite en France. Il était à Paris vers la fin du treizième siècle, et
+y composa un livre sur la science physionomique[396]. On croit même
+qu'il y était encore en 1313, et qu'il y publia son _Conciliateur_,
+ouvrage qui fit beaucoup de bruit, dans lequel il entreprit de concilier
+les opinions discordantes des médecins et des philosophes, sur
+plusieurs questions de médecine et de philosophie.
+
+[Note 395: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 396: Il est en manuscrit à la Bibliothèque impériale, sous ce
+titre: _Liber compilationis physionomicoe, à Petro di Padua in civitate
+Parisiensi editus_, etc., et sous le n°. 2598, in-fol.]
+
+Ce fut aussi à Paris qu'il fut accusé, pour la première fois, de
+sortiléges et de magie. Ayant fait, dit-on, des cures admirables comme
+médecin, et d'autres choses surprenantes, l'inquisiteur dominicain que
+Paris avait alors le bonheur de posséder, le manda, l'examina, décida
+qu'il y avait dans son fait de la magie et de l'hérésie, commença d'en
+parler publiquement sur ce ton, et se préparait à le faire arrêter pour
+le livrer aux flammes. Mais Pierre, qui était en grand crédit à la Cour
+et dans l'Université, obtint que sa cause fût jugée devant l'Université
+assemblée, en présence du roi[397]. Il triompha pleinement de ses
+ennemis; et même, selon quelques historiens, il prouva par quarante-cinq
+arguments en bonne forme, que c'étaient les dominicains eux-mêmes qui
+étaient des hérétiques. Cette victoire lui sauva la vie; mais elle
+n'empêcha pas ceux qu'il avait convaincus d'hérésie, d'être, comme
+auparavant, inquisiteurs pour la foi. Cité dans la suite à Rome par le
+même tribunal, il se justifia de même, et fut définitivement déclaré
+innocent par le pape.
+
+[Note 397: Philippe-le-Bel.]
+
+Mais s'il n'était pas magicien, il était du moins plus entêté que
+personne des rêveries astrologiques. Il voulut persuader aux habitants
+de Padoue de rebâtir leur ville sous une certaine conjonction de
+planètes qui parut de son temps, et qu'il jugeait la plus heureuse du
+monde; ils trouvèrent l'expérience un peu trop chère, et laissèrent
+Padoue telle qu'elle était. Il l'embellit pourtant d'un monument de sa
+science favorite; il fit peindre sur les murs du palais un grand nombre
+de figures représentant les planètes, les étoiles et les diverses
+actions qui dépendaient de leur influence.
+
+Lors même qu'il opérait comme médecin, il n'oubliait pas qu'il était
+astrologue, et il rapportait au cours des astres les périodes de la
+fièvre. A cela près, ce fut un des plus savants médecins de son siècle.
+On croit qu'il fut le premier à professer publiquement la médecine dans
+l'Université de Padoue. Il y acquit une grande réputation et une grande
+fortune; mais il attira aussi l'envie, qui renouvela plusieurs fois
+contre lui les accusations d'hérésie et de sortilége. Comme magicien, il
+avait, prétendait-on, sept esprits familiers renfermés dans un vase de
+cristal, et toujours prêts à exécuter ses ordres; comme hérétique, une
+des erreurs dont on l'accusait était de ne pas croire au diable; et il
+lui fallut se justifier de ces deux accusations à la fois. Le dernier
+procès de cette espèce qu'il eut à soutenir ne fut point achevé. Il
+mourut en 1315, avant le jugement, et ôta ainsi aux charitables
+inquisiteurs l'espérance de le purifier de ses erreurs dans les bûchers
+du Saint-Office.
+
+Ils s'obstinèrent à l'y vouloir jeter après sa mort. Quoique à ses
+derniers moments il eût déclaré aux médecins et à ses amis, qu'il
+reconnaissait pour faux et trompeur l'art de l'astrologie auquel il
+s'était livré; quoique dans son testament, et même dans une profession
+de foi expresse il eût déclaré être bon catholique, et croire tout ce
+que l'Église enseigne, et qu'en conséquence il eût été enterré
+solennellement dans l'église de St.-Antoine, les inquisiteurs suivirent
+imperturbablement la procédure commencée contre lui, le jugèrent
+coupable d'hérésie, le condamnèrent au feu, et ordonnèrent aux
+magistrats de Padoue, sous peine d'excommunication, de déterrer son
+cadavre et de le faire brûler publiquement. Mais cette sentence resta
+sans effet, ou n'en eut du moins qu'en apparence. Une certaine Mariette,
+qui vivait avec lui, que les uns disent sa concubine, les autres
+seulement sa domestique, ayant appris le soir même cette sentence, fit
+secrètement exhumer le corps pendant la nuit, et le fit enterrer dans
+l'église de St.-Pierre. Les inquisiteurs, furieux d'avoir perdu leur
+proie, se mirent à procéder contre ceux qui la leur avaient enlevée, et
+contre tous ceux qui auraient eu connaissance de ce délit. Les
+magistrats de Padoue ne purent les apaiser et mettre fin à tous ces
+scandales qu'en faisant brûler sur la place publique l'effigie du mort,
+ou une statue qui le représentait, après y avoir lu à haute voix sa
+sentence[398].
+
+Le second astrologue fut moins heureux. Il se nommait _Francesco
+Stabili_; mais comme de _Francesco_ vient le petit nom _Cecco_, et qu'il
+était d'Ascoli, dans la marche d'Ancône, c'est sous le nom de _Cecco
+d'Ascoli_ qu'il est généralement connu. Les auteurs qui ont écrit sa
+vie, ont commis des erreurs et des anachronismes que Tiraboschi a
+patiemment rectifiés[399]. Les faits essentiels sont, qu'étant encore
+jeune, il professa l'astrologie dans l'université de Bologne; qu'il y
+publia dans la suite un livre sur cette prétendue science, et que ce
+livre l'ayant fait accuser devant l'inquisition, il y fut condamné, par
+une première sentence, à des peines correctives; mais que trois ans
+après, les mêmes accusations s'étant renouvelées à Florence, il y
+succomba, et fut brûlé vif, en 1327, âgé de soixante-dix ans.
+
+[Note 398: Voy. Mazzuchelli, _Scrittori ital._, t. I, part. I.]
+
+[Note 399: _Storia della Letter. ital._, t. V, l. II, c. 2.]
+
+La cause apparente, ou le prétexte d'une mort si cruelle fut que, dans
+un livre sur la sphère[400], il avait écrit que, par le moyen de
+certains démons, qui habitaient la première sphère céleste, on pouvait
+faire des choses merveilleuses et des enchantements. C'était une folie
+et une sottise, mais assurément ce n'était pas un crime à punir par le
+feu. Les causes réelles et secrètes furent, à ce qu'il paraît, la haine
+et la jalousie d'un médecin fameux, nommé _Dino del Garbo_, et les
+violentes inimitiés que le malheureux _Cecco_ excita contre lui, en
+parlant mal, dans un autre de ses ouvrages, de deux poëtes que les
+Florentins admiraient depuis leur mort après les avoir persécutés de
+leur vivant, Dante et _Guido Cavalcanti. Guido_ était mort depuis vingt
+ans; Dante l'était depuis six ans lors de la sentence de _Cecco_. Ils
+avaient été liés autrefois, et même pendant les premiers temps de l'exil
+du Dante, ils avaient entretenu une correspondance d'amitié. On ignore
+ce qui les avait brouillés; mais dans un poëme fort bizarre, et ce qui
+est bien pis, fort plat et fort mauvais, intitulé, sans qu'on sache trop
+pourquoi, l'_Acerba_, _Cecco_ parla mal du Dante et se moqua de son
+poëme[401]. Il tourna aussi en ridicule[402] la fameuse _canzone_ de
+_Guido Cavalcanti_ sur l'amour[403]. Que ces traits satiriques lui aient
+fait des ennemis dans une ville où la réputation de ces deux poëtes
+était alors dans un grand crédit, il n'y a rien là de bien étonnant, et
+cela pourrait arriver dans notre siècle tout aussi bien qu'au
+quatorzième. Mais nous n'avons pas aujourd'hui un tribunal où l'on
+puisse accuser d'hérésie et de magie l'écrivain qu'on veut perdre, ni
+des bûchers où l'on puisse le faire expirer à petit feu, en couvrant sa
+haine littéraire des intérêts du ciel: c'est la différence qu'il y a
+entre les deux siècles, et peut-être, selon quelques gens, cette
+différence n'est-elle pas en faveur du nôtre.
+
+[Note 400: Dans un commentaire sur la sphère de _Giovanni de
+Sacrobosco_.]
+
+[Note 401: _Acerba_, l. Il, c. I; l. III, c. I, et l. IV, c. 13.
+Nous reviendrons plus bas sur ces traits de médisance peu redoutables
+pour le Dante.]
+
+[Note 402: _Ibid._, l. III, c. I.]
+
+[Note 403: Quoi qu'il en soit de la part que les traits lancés
+contre ces deux poëtes purent avoir à la condamnation de _Cecco_, ce
+qu'il y a de certain, c'est que le poëme de l'_Acerba_, dans lequel ces
+critiques se trouvent, fut une des causes de son arrêt de mort.
+L'inquisiteur, frère _Accurse_, de l'ordre des Frères Mineurs, qui le
+fit brûler avec ses livres, le dit expressément dans sa sentence, citée
+par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 164: _Librum quoque ejus in astrologiâ
+latinè scriptum, et quemdam alium vulgarem, Acerba nomine, reprobavit,
+et igni mandari decrevit._ Et le _Quadrio_ (_Storia e ragione d'ogni
+poesia_, t. VI, p. 39,) rapporte un autre passage de la même sentence,
+où le frère inquisisiteur, jouant sur le mot _acerbus_, qui signifie et
+le défaut de maturité, et quelque chose d'aigre et de dur, dit qu'il a
+trouvé ce titre d'_Acerba_ fort significatif, parce que le livre ne
+contient aucune maturité ni douceur catholique, mais au contraire
+beaucoup d'aigreurs hérétiques, _multas acerbitates hereticas_.]
+
+_Cecco_ n'était pas médecin, comme quelques auteurs l'ont prétendu; mais
+plusieurs médecins donnaient alors dans les mêmes folies que lui, et,
+suivant l'exemple de Pierre d'Abano, ils jugeaient de la fièvre par les
+astres, et traitaient les maladies par la méthode des influences et des
+conjonctions. La médecine, quoique cultivée avec beaucoup d'émulation
+dès le siècle précédent, était pour ainsi dire encore naissante. Elle se
+traînait toujours sur les pas des Arabes, et n'avait aucun de ces
+principes fixes que l'expérience a dictés, mais dont les applications
+sont encore si incertaines. On l'enseignait dans les universités, on la
+pratiquait avec un grand appareil d'érudition et d'orgueil doctoral; on
+écrivait d'énormes volumes de commentaires sur Hippocrate et sur Galien,
+tels qu'on les connaissait par les Arabes; mais rien ne devait rester de
+tout cela, que les noms très-inutiles de quelques docteurs; et l'art
+était toujours dans son enfance.
+
+L'alchimie était encore pour les esprits une source d'égarement dont on
+était alors fort avide. Changer de vils métaux en or était devenu
+l'objet d'une passion presque générale. Thomas d'Aquin lui-même[404]
+avait cru à cette transmutation, quoiqu'on ne le range pas ordinairement
+parmi les sectateurs de la science hermétique; tandis qu'on place au
+premier rang le célèbre Raymond Lulle, que des écrivains, dignes de foi,
+disculpent de cette erreur[405]. Quelques alchimistes furent pendus pour
+avoir falsifié les monnaies, et d'autres brûlés vifs pour
+sortilége[406]. La société avait le droit de punir les premiers: les
+autres étaient des fous condamnés par des barbares.
+
+[Note 404: Tiraboschi, t. V, l. II, chap. II, 26.]
+
+[Note 405: Tiraboschi, t. V, liv. II, chap. II, 26.]
+
+[Note 406: _Grifolino_ d'Arezzo, et _Capoccio_ de Florence, dont
+_Benvenuto da Imola_, parle fort au long dans son Comment. sur Dante.
+Voy. Tirab., _loc. cit._]
+
+Le droit civil et le droit canon soutenaient l'essor qu'ils avaient pris
+dans le siècle précédent. Le premier surtout avait à Bologne, à Padoue,
+et dans plusieurs autres universités, un grand nombre de professeurs
+célèbres, et, parmi eux, un des poëtes les plus fameux de ce temps,
+_Cino da Pistoia_. Son nom de famille était _Sinibaldi_, ou plutôt
+_Sinibuldi_, et son prénom _Guittoncino_[407], diminutif de _Guittone_,
+dont on fit, par abréviation _Cino_. C'est sous ce dernier nom et sous
+celui de _Pistoia_, sa patrie, qu'il est parvenu à la postérité. Son
+père et sa famille, qui était ancienne et distinguée, prirent le plus
+grand soin de sa première éducation. Le goût dominant de son siècle le
+décida pour l'étude des lois; mais la nature l'avait fait poëte, et il
+se livra dès sa jeunesse à ces deux études à la fois. Il prit ses
+premiers degrés à Bologne, dans la faculté de droit. Il put dès-lors
+être revêtu d'un emploi de judicature, et il en exerçait un en 1307 dans
+sa patrie[408], quand la faction des Noirs rentra de force à _Pistoia_
+d'où elle avait été chassée de même. _Cino_ était Gibelin et du parti
+des Blancs: il ne put tenir à la position critique où cette révolution
+le plaçait; il s'exila volontairement, et se retira d'abord vers la
+Lombardie. Une de ses raisons pour prendre ce chemin, fut son amour pour
+la belle _Selvaggia_, qu'il a tant célébrée dans ses vers. Philippe
+_Vergiolesi_, père de _Selvaggia_, était à _Pistoia_ le chef des Blancs.
+Forcé par les mêmes circonstances à chercher un asyle, il s'était retiré
+avec sa famille dans un château fort sur des montagnes voisines des
+frontières de la Lombardie. _Cino_ l'alla trouver, et en fut
+parfaitement accueilli; mais, pendant son séjour auprès du père, il eut
+la douleur d'y voir mourir la fille, sa jeune et chère _Selvaggia_.
+
+[Note 407: C'est son véritable prénom, et non pas _Ambrogino_, comme
+le _Quadrio_ et d'autres l'ont écrit: son aïeul paternel s'était appelé
+de même.]
+
+[Note 408: Il y était assesseur des causes civiles.]
+
+Après cette perte, il erra quelque temps dans les villes de Lombardie,
+d'où l'on croit qu'il passa en France; l'université de Paris y attirait
+alors un grand nombre d'étrangers: il paraît que _Cino_, après y avoir
+fait quelque séjour, retourna en Italie, lorsque l'entrée de l'empereur
+Henri VII rendit aux Gibelins des espérances que sa mort imprévue[409]
+leur ôta bientôt. Toutes ces vicissitudes ne l'avaient point détourné de
+ses travaux. Il en donna une preuve à Bologne, en 1314, en y publiant
+son Commentaire sur les neuf premiers livres du code, ouvrage
+volumineux, et rempli d'une érudition immense, qu'il composa cependant
+en deux années, et qui le plaça, dès qu'il parut, au premier rang des
+jurisconsultes de son temps[410]. Ce fut avec un si beau titre qu'il se
+présenta pour demander le doctorat, et qu'il l'obtint, en 1314, plus de
+dix ans après qu'il eût été reçu bachelier. Sa réputation le fit bientôt
+appeler dans plusieurs villes pour y enseigner le droit. Il professa
+trois ans à Trévise, et environ sept ans à Pérouse. Il eut pour disciple
+dans cette dernière ville le célèbre Bartole, qui suivit ses leçons
+pendant six ans, et qui avoua dans la suite qu'il devait aux écrits et
+aux leçons de _Cino_ son savoir et même son génie.
+
+[Note 409: A Bonconvento, près de Sienne, en 1313.]
+
+[Note 410: Ce commentaire a été imprimé plusieurs fois; la première
+édition parut à Pavie, en 1483. La meilleure et la plus belle est celle
+qui fut donnée par _Cisnerus_, avec des notes et des additions
+marginales, à Francfort-sur-le-Mein, en 1578.]
+
+De Pérouse, _Cino_ alla professer à Florence; il est bon de remarquer
+que ce ne fut jamais qu'en droit civil: les canonistes et les légistes
+formaient comme deux sectes ennemies; et non seulement en sa qualité de
+légiste, mais comme ardent Gibelin, il avait un grand éloignement pour
+les décrétales, les canons et pour tout ce qui composait la
+jurisprudence papale. Il est faux qu'il ait été, dans les lois, maître
+de Pétrarque, et plus encore, qu'il l'ait été en droit canon, de
+Boccace: il ne le fut du premier des deux que dans l'art d'écrire[411],
+et seulement en lui offrant dans ses poésies, comme nous le verrons
+bientôt, un modèle que Plutarque se plut à imiter.
+
+[Note 411: Voy. _Memorie della Vita di messer Cino da Pistoja,
+raccolte ed illustrate dall' ab. Sebastiano Ciampi,_ etc. Pisa, 1808.]
+
+_Cino_ professait encore à Florence[412], quand il fut nommé gonfalonier
+à _Pistoia_, où, depuis quelques années, les affaires de son parti
+avaient repris le dessus; mais soit par attachement pour sa chaire, soit
+par tout autre motif, il refusa cet honneur. Il était cependant, en
+1336, de retour dans sa patrie; il y fut attaqué d'une maladie grave, et
+mourut cette même année, ou au plus tard au commencement de 1337[413],
+laissant après lui deux renommées qui se sont conservées long-temps sans
+que l'une nuisit à l'autre, et regardé en même temps comme l'un des
+restaurateurs de la jurisprudence civile, et comme l'un des créateurs de
+la poésie toscane. Nous considérerons bientôt en lui le poëte: comme
+jurisconsulte, s'il a été surpassé depuis, il surpassa lui-même tous les
+glossateurs qui l'avaient précédé; et il paraît que depuis le célèbre
+Irnérius, aucun légiste n'avait apporté autant de lumière que lui dans
+des matières que la plupart semblaient au contraire s'être étudiés à
+obscurcir[414].
+
+[Note 412: En 1334.]
+
+[Note 413: Tiraboschi, t. V, p. 242, avait pensé que cette mort
+n'était arrivée qu'en 1341; mais voyez les _Mémoires_ cités ci-dessus,
+p. 104.]
+
+[Note 414: _Memorie_, etc., p. 53 et suiv.]
+
+Il fut enterré dans la cathédrale de _Pistoia_, au pied d'un autel
+qu'avait fait construire un de ses oncles, évêque de Foligno. Un artiste
+habile fut aussitôt chargé de faire pour lui un cénotaphe magnifique en
+marbre de Sienne, qui fut placé dans cette église plusieurs années
+après, et qu'on y voit encore. _Cino_ y est représenté tenant école, ce
+qui prouve combien ce noble état de professeur était alors honoré. On
+remarque, auprès des disciples attentifs à l'écouter, une figure de
+femme, appuyée contre une des colonnes torses qui soutiennent le
+monument. L'artiste aura peut-être voulu représenter l'aimable
+_Selvaggia_, dont le souvenir poursuivait le jurisconsulte-poëte au
+milieu de ses graves fonctions[415]. Les ossements de _Cino_, retrouvés
+en 1614, furent placés alors sous le cénotaphe avec une inscription qui
+énonce simplement le fait[416]. Pétrarque lui avait élevé un monument
+plus précieux, dans un fort beau sonnet[417], qui suffirait pour prouver
+que s'il avait été son disciple en poésie, l'élève s'était placé bien
+au-dessus du maître.
+
+[Note 415: Cette conjecture vraisemblable est due à M. l'abbé
+_Ciampi_, qui a le premier distingué cette figure de femme, et cherché à
+en deviner l'intention. Voyez _Memorie_, etc., note 31, p. 153.]
+
+[Note 416:
+
+ _Ossa damini Cini
+ Ad cenotaphium suum recollecta._
+ An. D. 1624.]
+
+[Note 417:
+
+ _Piangete, donne, e con voi pianga amore_, etc.]
+
+Le fonds déjà si riche de la jurisprudence canonique s'accrut à cette
+époque, du recueil des Clémentines, c'est-à-dire, des Décrétales de
+Clément V, publiées par Jean XXII. Ce dernier pape, dans le cours de son
+long pontificat, eut le temps d'ajouter lui-même à toutes les
+collections précédentes un grand nombre de décrétales. Mais comme elles
+ne furent point revêtues de l'approbation d'un autre pape, ou de celle
+de l'Église, ni envoyées aux écoles avec les femmes proscrites, elles
+restèrent simplement annexées au corps des ecclésiastiques, sous le
+titre singulier d'_Extravagantes_, que personne ne s'est avisé de leur
+ôter.
+
+On regarde comme le plus savant des canonistes de ce temps, et même de
+tous ceux qui avaient existé jusqu'alors, Jean d'André, ou _Giovanni
+d'Andrea_, né à Bologne, non pas d'un prêtre, comme l'ont voulu quelques
+auteurs, mais d'un certain André qui se fit prêtre lorsque son fils
+avait huit ans[418]. Ce fils s'éleva par son mérite et par son savoir,
+et devint le professeur le plus célèbre, et l'un des citoyens les plus
+considérés de cette ville, où il était né de parents pauvres. Il y
+mourut en 1348, de cette peste fatale qui désola l'Italie entière. Il
+laissa plusieurs enfants, et entre autres deux filles, dont l'aînée,
+nommée _Novella_, était si savante en droit canon, que quand son père
+était occupé ou malade, il l'envoyait professer à sa place; et si jolie,
+que, pour ne pas tourner toutes ces jeunes têtes, au lieu de les
+instruire, elle lisait et expliquait les lois, cachée derrière un rideau
+ou courtine. C'est ce que dit, dans son vieux langage, une femme
+contemporaine, Christine de Pisan: _Et afin que la biauté d'icelle
+n'empeschast la pensée des oyants, elle avait une petite courtine
+au-devant d'elle_[419]; précaution peut-être insuffisante si on la
+voyait arriver et monter à sa chaire, si le rideau ne se tirait que
+quand elle commençait à lire, et si elle avait une voix aussi douce que
+sa figure était jolie.
+
+[Note 418: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 5.]
+
+[Note 419: Dans un ouvrage manuscrit intitulé la _Cité des Dames_,
+cité par Wolf, _de Mulier. erudit_, pag. 406, Tiraboschi, _ub. supr._ ne
+donne point d'autre indication. Nous avons à la Bibliothèque impériale,
+un grand nombre de manuscrits de Christine de Pisan. Le plus beau est
+cotté 7396, in-fol.; le passage se trouve folio 97, _verso_. Le livre de
+Wolf, où il est cité, a pour titre: _Mulierum Groecarum quoe oratione_
+_prosâ usoe sunt fragmenta et elegia_, etc. _Curante Joan. Christiano
+Wolfio, Gottingoe_, 1739, in-4°.: la citation est à l'article _Novella,
+jurisperita_, dans le _Catalogus Foeminarum olim illustrium_, qui occupe
+la dernière moitié du volume. Voici le passage entier, tel qu'il est
+dans le manuscrit: «Quant à sa belle et noble fille (de Jean André), que
+il tant ama, qui ot nom Nouvelle, fist apprendre lettres et si avant es
+drois que quant il estoit occupez d'aucune ensoine, parquoy ne povoit
+vacquier à lire les leçons à ses escoliers, il envoyoit Nouvelle, sa
+fille, en son lieu lire aux escoles en chaiere, et afin que la beauté
+d'elle n'empeschast la pensée des oyans, elle avait une petite courtine
+au devant d'elle, et par celle manière, suppléoit et allégeoit aucune
+fois les occupacions de son père, lequel l'ama tant, que pour mettre le
+nom d'elle en mémoire, fist une noctable lecture d'un livre de droit,
+que il nomma du nom de sa fille la _Nouvelle_.»]
+
+L'histoire, l'un des genres de littérature dans lequel les Italiens se
+sont le plus distingués, commençait dès-lors à avoir des écrivains qui
+font autorité, tant pour la langue que pour les faits. _Dino Compagni_,
+Florentin, qui fut deux fois l'un des prieurs de la république, une fois
+gonfalonier de justice, et qui eut une grande part aux événements de sa
+patrie, en écrivit l'histoire dans sa Chronique qui ne s'étend que
+depuis 1280 jusqu'à 1312, quoiqu'il vécût encore dix ou onze ans
+après[420]. Jean Villani, beaucoup plus célèbre que _Dino_, posséda
+comme lui les premiers emplois de la république, et en écrivit aussi
+l'histoire; mais avec beaucoup plus d'étendue, de talent, et avec une
+sorte de dignité, quoique dans un style naïf et simple. Cette
+histoire[421] embrasse depuis la fondation de Florence jusqu'à l'an
+1348, où l'auteur mourut de cette même peste dont j'ai déjà rappelé les
+ravages, et dont Boccace nous a laissé, au commencement de son
+Décameron, une description si éloquente.
+
+[Note 420: Cette chronique, imprimée pour la première fois par
+Muratori, _Script. rer. Ital._, vol. IX, l'a été depuis séparément à
+Florence, 1728, in-4°.]
+
+[Note 421: Imprimée d'abord à Venise, en 1537, in-fol., sous le nom
+de _Chronique_: elle l'a été plusieurs fois depuis. La meilleure édition
+est celle des Juntes, Florence, 1587, in-4°.]
+
+Villani raconte lui-même[422] que dans un pélerinage qu'il fit à Rome,
+en 1300, pour le jubilé, la vue de ces grands et antiques monuments, et
+la lecture qu'il fit ensuite des histoires et des belles actions des
+Romains, écrites par Salluste, Tite-Live, Valère-Maxime, Paul Orose et
+autres historiens, auxquels il est à remarquer qu'il joint aussi Lucain
+et Virgile, il conçut le projet d'écrire à leur exemple l'histoire de sa
+patrie, et de se modeler sur eux pour la forme et pour le style. Son
+ouvrage est divisé en douze livres. Il y fait marcher de front avec
+l'histoire de Florence, celle des autres états d'Italie. S'il fait
+autorité, ce n'est pas dans ce qu'il dit des anciens temps; il y adopte
+sans examen toutes les erreurs et toutes les fables qui infectaient
+alors l'histoire, et dont on doit supposer le goût dans un écrivain qui
+rangeait Virgile et Lucain parmi les auteurs de celle de Rome. Mais
+lorsqu'il traite des faits arrivés de son temps, ou dans les temps
+voisins, et principalement de ceux qui regardent la Toscane, personne
+n'est ni mieux instruit ni plus digne de foi, partout où l'esprit de
+parti ne l'égare pas. Mais il était trop fortement attaché aux Guelfes
+pour que les lois de la bonne critique permettent de le regarder comme
+impartial quand il parle de son parti ou du parti contraire. Après sa
+mort, Mathieu Villani, son frère, et Philippe, fils de Mathieu,
+continuèrent son histoire que ce dernier conduisit jusqu'à l'an
+1364[423]. Elle est rangée, pour l'élégance, le naturel et la pureté du
+style, parmi les principaux livres classiques italiens.
+
+[Note 422: Lib. VIII, c. 36.]
+
+[Note 423: La continuation de Mathieu, qui contient neuf livres, fut
+imprimée par les Juntes, d'abord seule en 1562, ensuite avec le
+complément de Philippe son fils, en 1567, in-4°.]
+
+La république de Venise, rivale à beaucoup d'égards de celle de
+Florence, qui, ayant fixé depuis long-temps la forme de son
+gouvernement, et garantie, tant par cette forme même que par sa
+position locale, de l'influence contradictoire de la cour de Rome et de
+l'Empire, jouissait d'un état beaucoup plus tranquille, eut aussi, vers
+cette même époque, le premier historien dont elle s'honore. André
+Dandolo, élevé en 1343 à la dignité de Doge, quoiqu'il n'eût que
+trente-six ans, était fort versé dans les lois, dans les belles-lettres
+et surtout dans l'histoire; plein de vertu, de dignité, de gravité,
+d'amour pour sa patrie, doué d'une éloquence merveilleuse, d'une
+prudence consommée et d'une grande affabilité, il avait toutes les
+qualités nécessaires dans le chef d'une république. Pendant sa suprême
+magistrature, il soutint avec gloire le fardeau des affaires, et
+conduisit avec autant d'habileté que de courage plusieurs négociations
+et plusieurs guerres. Celle qui s'alluma entre Venise et Gênes fut cause
+de sa mort. Les Gênois, d'abord vaincus, reprirent de tels avantages,
+que les Vénitiens se crurent à deux doigts de leur perte. Dandolo en
+conçut tant de chagrin qu'il tomba malade et mourut. L'histoire qu'il a
+laissée et qui jouit de beaucoup d'estime est écrite en latin[424]. Elle
+comprend celle de Venise depuis les premières années de l'ère chrétienne
+jusqu'à l'an 1342, qui précéda son élection; ce qui prouve que, depuis
+le moment où il fut chargé de la conduite des événemens qui sont la
+matière de l'histoire, il n'eut plus le loisir de l'écrire.
+
+[Note 424: Muratori est le premier qui l'ait publiée, _Script. rer.
+Ital._, vol. XI.]
+
+Padoue eut aussi un historien de réputation dans _Albertino Mussato_,
+qui remplit avec honneur plusieurs fonctions civiles et militaires, dans
+des temps de troubles continuels, tels que la fin du treizième siècle et
+le commencement du quatorzième; cela suppose une vie fort agitée, et
+souvent privée du repos d'esprit qu'exige la culture des lettres. Il ne
+laissa point de les cultiver parmi les vicissitudes très-variées de sa
+fortune; il fut non-seulement historien, mais poëte; et la couronne
+poétique lui fut même décernée publiquement à Padoue sa patrie. Il
+mourut en 1330, âgé de soixante-dix ans. L'histoire latine qu'il a
+laissée porte le titre d'_Augusta_, parce qu'elle contient en seize
+livres la vie de l'empereur Henri VII. Dans huit autres livres, aussi en
+prose, il raconte les événemens qui suivirent la mort de cet empereur
+jusqu'en 1317[425]. Trois livres en vers héroïques ont ensuite pour
+sujet le siége que _Can Grande de la Scala_ mit devant Padoue; et, dans
+un dernier livre en prose, _Mussato_ décrit les troubles domestiques
+qui déchirèrent cette malheureuse ville, et qui la firent passer sous
+la domination du seigneur de Vérone. Cette série historique, qui
+contient en tout vingt-huit livres, est regardée comme l'ouvrage le
+mieux écrit en latin, depuis la décadence des lettres jusqu'alors[426].
+Ses poésies, aussi toutes latines, consistent en élégies, épîtres et
+églogues écrites d'un style abondant et facile, mais encore privé
+d'élégance, quoique moins dur et moins grossier que celui des poëtes des
+âges précédents. Il composa de plus deux tragédies latines, les
+premières qui aient été écrites en Italie; l'une intitulée _Eccerinis_,
+dont le fameux Ezzelino est le héros, et l'autre _Achilleis_, qui a pour
+sujet la mort d'Achille. L'auteur y fait tous ses efforts pour imiter le
+style de Sénèque; mais quoiqu'il y réussisse souvent, il n'y a point
+d'injustice à dire qu'il ne fit que d'assez mauvaises copies d'un
+mauvais modèle[427].
+
+[Note 425: Dans ces deux histoires, selon l'observation de
+Tiraboschi (_Stor. della Letter. Ital._, t. V, pag. 347), quoique
+l'auteur ne se borne pas à parler des actions des Padouans ses
+compatriotes, il s'y étend cependant beaucoup plus que sur les autres
+faits.]
+
+[Note 426: Tiraboschi, _loc. cit._]
+
+[Note 427: Les oeuvres d'_Albertino Mussato_, d'abord imprimées à
+Venise, en 1636, l'ont été plus complètement en Hollande, dans le
+_Thesaurus Histor. Ital._, vol. VI, partie II. Ses poésies et ses deux
+tragédies sont dans cette dernière édition. Muratori n'a imprimé que les
+ouvrages historiques et la tragédie _d'Eccerinis, Script. rer. Ital._,
+vol. X.]
+
+Il serait trop long de faire mention de tous les auteurs qui, dans
+toutes les parties de l'Italie, écrivirent alors en latin des histoires,
+soit particulières, soit générales. Quoique l'usage presque universel
+fût encore d'écrire dans cette langue, la langue vulgaire prenait
+cependant chaque jour de nouveaux accroissements; et parvenus comme nous
+le sommes à la littérature italienne, nous devons passer légèrement sur
+tout le reste, pour nous occuper plus à loisir des auteurs qui en ont
+fait l'éclat et la gloire.
+
+Ce n'est pas tout-à-fait dans ce rang qu'on doit placer l'auteur de
+certains cantiques spirituels, où l'on reconnaît pourtant de la verve et
+une sorte de génie parmi beaucoup de duretés, de grossièretés et
+d'incorrections de toute espèce. C'était un moine de l'ordre de
+St.-François, ou plutôt un frère convers, et qui ne voulut jamais être
+autre chose; nommé _Iacopone_ ou _Iacopo da Todi_, parce qu'il était né
+dans cette ville. Il appartient au treizième siècle plus qu'au suivant,
+puisqu'il mourut en 1306. C'est un oubli qu'il est encore temps de
+réparer. _Iacopo_, par un esprit de sainteté fort extraordinaire,
+imagina de passer pour fou. On le prit au mot; les petits enfants
+couraient après lui, en l'appelant par dérision _Iacopone_: c'est ce nom
+qui lui est resté. Ses supérieurs contribuèrent encore à sa
+sanctification en le jetant en prison dans l'endroit le plus infect du
+couvent, pour je ne sais quelle faute, que, de l'humeur dont il était,
+il fit peut-être exprès. Il y composa un cantique, où il ne parle que de
+joie et d'amour.
+
+ _O giubilo del cuore
+ Che fui cantar d'amore_, etc.[428]
+
+Tandis que le pape Boniface VIII assiégeait Palestrine, _Iacopone_, qui
+s'y trouvait alors, fit contre lui quelques cantiques, entr'autres celui
+qui commence par ces mots:
+
+ _O papa Bonifazio
+ Quanto hai giocato al mondo_[429]_!_
+
+[Note 428: C'est le 76e cant.]
+
+[Note 429: C'est le 58e.]
+
+Boniface, qui se dispensait fort bien du pardon des injures, ayant pris
+Palestrine, fit mettre notre poëte en prison, aux fers, et au pain et à
+l'eau. _Iacopone_, dans plusieurs cantiques, décrit sa dure captivité.
+Boniface ajouta l'insulte à la vengeance. Un jour qu'il passait devant
+sa prison, il lui demanda quand il comptait en sortir? Quand vous y
+entrerez, répondit le moine; et peu de temps après, le pape, ayant été
+fait prisonnier par les Français et par les Colonne, ses ennemis, la
+prédiction se vérifia toute entière. _Iacopone_ mourut trois ans après
+sa délivrance. Il fut élevé au rang des saints pour ses bonnes oeuvres,
+et au rang des auteurs qui font texte de langue, pour ses cantiques. Il
+ne m'appartient de juger ni de l'une ni de l'autre de ces apothéoses. Il
+y a peu d'inconvénients à la première; mais il pourrait y en avoir à la
+seconde, si l'on s'avisait de prendre pour autorités les locutions
+siciliennes, lombardes et populaires dont ses cantiques sont
+remplis[430].
+
+[Note 430: La première édition de ces cantiques est celle de
+Florence, 1490, in-4°.; il y en a eu depuis un assez grand nombre
+d'autres. Les deux meilleures sont celles de Rome, 1558, in-4°., avec
+des discours moraux sur chaque cantique, et la vie du bienheureux
+_Iacopone_ (ces discours sont de _Giamb. Modio_), et de Venise, 1617,
+in-4°., avec les notes de _Fra Francisco Tresatti da Lugano_. C'est
+cette dernière qui est citée par _la Crusca_.]
+
+Il est vrai qu'à travers ce mauvais style, qui dégénère quelquefois en
+jargon, l'on y trouve de la verve, de la facilité, et une naïveté de
+pensées et d'expressions qui n'est jamais sans quelque charme.
+_Iacopone_ a du rapport, pour les idées, avec notre abbé Pellegrin,
+quoiqu'il vaille mieux que lui. Dans l'un de ses cantiques, par
+exemple[431], il fait dialoguer ensemble l'âme et le corps: l'âme
+propose au corps les mortifications de la pénitence; le corps y répugne
+et les refuse tant qu'il peut. L'âme lui présente une discipline à gros
+noeuds; elle s'en sert, et le fustige rudement en lui disant des injures:
+le corps crie au secours contre cette âme sans pitié; cette âme cruelle
+qui l'a tué, battu, ensanglanté, etc.[432]. Dans un autre cantique[433],
+le bon _Iacopone_ s'emporte contre la parure des femmes: il les compare
+au basilic. «Le basilic, dit-il, tue l'homme par les yeux: sa vue
+empoisonnée fait mourir le corps; la vôtre est bien pire; elle tue
+l'âme.» Il les appelle servantes du diable[434], à qui elles envoient un
+grand nombre d'âmes. Quand il en vient à leur parure, il va des pieds à
+la tête, depuis la chaussure qui fait paraître la naine une géante,
+jusqu'à la coiffure et aux faux cheveux. Dans un troisième
+cantique[435], l'âme et le corps sont de nouveau mis en scène: le lieu
+et l'instant de cette scène sont terribles; c'est le jour du jugement
+dernier: l'âme revient chercher son corps pour se rendre devant le juge;
+elle lui reproche de l'avoir entraînée dans le crime dont il va
+partager la peine: l'Ange fait résonner l'effrayante trompette[436]. Ce
+serait le sujet d'une ode à faire frémir; mais il faudrait qu'au lieu
+d'être faite par _Iacopone_, elle le fût par un _Chiabrera_ ou par un
+_Guidi_.
+
+[Note 431: Cant. 3.]
+
+[Note 432:
+
+ _Sozo, malvascio corpo
+ Luxurioso, engordo_,
+ . . . . . . . . . . . .
+ Sostieni lo flagello
+ Desto nodoso cordo.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Succurrite vicini
+ Che l'anima m'a morto,
+ Alliso, ensanguenato,
+ Disciplinato a torto.
+ O impia, crudele_, etc.]
+
+[Note 433: Cant. 8.]
+
+[Note 434:
+
+ _Serve del diavolo
+ Sollecite i servite,
+ Colle vostre schirmite
+ Molt'aneme i mandate._]
+
+[Note 435: Cant. 15.]
+
+[Note 436:
+
+ _L'agnolo sta a trombare
+ Voce de gran paura._]
+
+Un autre poëte, dont la vie fut partagée entre les deux siècles, mais
+qui poussa sa longue carrière jusqu'au milieu du quatorzième, est
+_Francesco da Barberino_. Il était né en 1264, au château de Barberino
+en Toscane, et fut, à Florence, un des disciples de _Brunetto Latini_.
+Il suivit avec distinction la carrière des lois, à Bologne, à Padoue, à
+Florence même, et devint un jurisconsulte célèbre. Mais ses graves
+études ne l'empêchèrent point de cultiver la poésie; son principal
+ouvrage, intitulé _les Documents d'Amour_ (_i Documenti d'Amore_), est
+en vers de différentes mesures. Son style manque souvent de facilité,
+d'élégance, et se sent un peu trop des tours et des expressions de la
+langue provençale que l'auteur cultivait autant que sa propre langue.
+Cependant les Académiciens de la Crusca l'ont aussi rangé parmi les
+auteurs classiques; mais ils n'offrent de lui pour exemple que ce qui
+est d'un toscan pur, attention qu'ils ont eue de même pour _Iacopone da
+Todi_. Nous ne devons donc pas, nous autres Français, croire que ce qui
+est jargon dans ces deux vieux poëtes, fasse autorité. Au reste
+l'ouvrage de _Francesco da Barberino_ n'est pas, comme le titre paraît
+l'annoncer, un livre d'amour, mais un traité de philosophie morale,
+divisé en douze parties, dans chacune desquelles l'auteur parle de
+quelque vertu et des récompenses qui y sont destinées. Ce poëme, resté
+long-temps manuscrit, parut pour la première fois à Rome, en 1640, avec
+de fort belles gravures, précédé de la vie de l'auteur, écrite par
+Ubaldini, et suivi de tables alphabétiques très-utiles, vu le grand
+nombre de locutions et de mots étrangers que ce poëte a employés dans
+ses vers. Il mourut à Florence, à quatre-vingt-quatre ans; et fut encore
+une des victimes de cette peste terrible de 1348, qui frappa
+indistinctement tous les âges.
+
+Ce serait ici le lieu de faire connaître plus particulièrement le poëme
+de l'_Acerba_, qui fit la réputation de _Cecco d'Ascoli_, et fut en
+partie la cause de sa fin tragique; mais à parler franchement, quoique
+tous les curieux l'aient dans leur bibliothèque[437], il n'en vaut pas
+trop la peine.
+
+[Note 437: La plus ancienne édition connue de ce poëme, est celle de
+Venise, chez _Philippo di Piero_, 1476, in-4°. avec un Commentaire de
+_Nicolo Massetti_; répétée _ibid._ en 1478. Haym (Biblioth. ital.,
+Milan, 1771, in-4°.), cite une première édition, _in Bessalibus_, 1458,
+dont aucun autre bibliographe n'a parlé. Il s'en fit quatre ou cinq
+autres éditions avant la fin du quinzième siècle, et il en parut encore
+plusieurs dans le siècle suivant; les première sont devenues
+très-rares.]
+
+C'est un Traité en cinq livres, divisés chacun en un assez grand nombre
+de chapitres. Le premier livre traite du ciel, des éléments, et des
+phénomènes célestes; le second, des vertus et des vices; le troisième,
+de l'amour, et ensuite de la nature des animaux et de celle des pierres
+précieuses; le quatrième, contient des questions ou problèmes sur divers
+points d'histoire naturelle; enfin le cinquième, qui n'a qu'un seul
+chapitre, traite de la religion et de la foi. Le tout est écrit en
+sixains, d'un style sec, dur, dépourvu d'harmonie, d'élégance et de
+grâce; et de plus tout rempli de ces rêveries astrologiques, qui étaient
+la passion favorite de l'auteur, et le conduisirent à sa perte.
+
+Il paraît y avoir un grand rapport entre ce chétif ouvrage et une partie
+du _Trésor_ de _Brunetto Latini_. On y parle de même du ciel, des
+éléments, de la terre, des oiseaux, des poissons, des quadrupèdes, des
+vertus et des vices. L'un semblerait n'être qu'un extrait de l'autre mis
+en vers et revêtu seulement dans les détails, des imaginations de
+l'auteur. Je trouve dans le titre même, tel qu'il était, suivant
+l'opinion du savant Quadrio, avant les altérations qu'on y a faites, une
+raison de plus pour croire que _Cecco_ eût en vue, dans son poëme, le
+grand traité de _Brunetto_. L'_Acerbo_, selon cet auteur[438], était le
+premier titre de l'ouvrage, et c'est l'ignorance des copistes, qui en
+fait depuis L'_Acerba_ qu'on n'a jamais pu expliquer. Or, dans _acerbo_,
+le _b_ était employé, comme il arrivait souvent, pour un _v_. Le
+véritable mot était donc _acervo_, qui signifie poétiquement, comme le
+latin _acervus_, un tas, un amas, un monceau, et _Cecco_ lui donna ce
+titre pour désigner un rassemblement, un amas d'objets de toute espèce.
+Ce fut une raison semblable qui engagea _Brunetto Latini_ à donner au
+sien le nom de Trésor; les deux ouvrages se ressemblaient donc, non
+seulement par la matière, mais par le titre. Aucun auteur, italien, je
+crois, n'a fait ce rapprochement, ni formé cette conjecture, sur
+laquelle je me garderai bien d'insister, malgré le vraisemblance qu'elle
+a pour moi.
+
+[Note 438: _Storia e ragione d'ogni Poesia_, t. VI, p. 40.]
+
+On est peut-être curieux de savoir comment ce poëte astrologue s'y était
+pris pour mettre jusqu'à trois fois, dans cette espèce de _farrago_ des
+traits de satyre contre le Dante. Le premier est peu de chose. Dante
+avait attribué à la Fortune une influence à laquelle la sagesse humaine
+ne pouvait résister[439]. Cela déplaît à _Cecco_, qui, parlant aussi de
+la Fortune, mais dans un style un peu différent, reproche au poëte
+florentin de s'être trompé; et soutient qu'il n'y a point de fortune
+qui ne puisse être vaincue par la raison[440]. La seconde attaque est
+plus forte: elle a pour sujet l'amour, dont _Cecco_ assigne la cause aux
+influences du troisième ciel, ou de la planète de Vénus. Il accuse
+_Guido Cavalcanti_ de lui avoir donné une autre origine dans sa fameuse
+_canzone_ sur la nature de l'amour; il enveloppe le Dante dans cette
+même accusation; et il revient, dans un seul chapitre, quatre ou cinq
+fois contre lui avec une sorte d'acharnement[441]. Enfin, le dernier
+trait est à la fin de son quatrième livre. Il se félicite, et, à ce
+qu'il paraît, de très-bonne foi, de n'avoir usé dans son poëme d'aucun
+des ressorts que Dante avait employés dans le sien. «Ici, dit-il d'un
+air de triomphe, on ne chante pas comme les grenouilles dans un étang;
+ici on ne chante pas comme ce poëte qui n'imagine que des choses vaines;
+mais ici brille et resplendit toute la nature qui rend, à qui sait
+l'entendre, le coeur et l'esprit joyeux. Ici l'on ne rêve pas à travers
+la forêt obscure[442]. Ici, je ne vois ni Paul ni Françoise, ni les
+Mainfroy, ni le vieux ni le jeune _de la Scala_, ni les massacres et les
+guerres de leurs alliés les Français. Je ne vois point ce comte qui,
+dans sa fureur, tient sous lui l'archevêque Roger, et fait de sa tête un
+repas horrible. Je laisse là les fables et ne cherche que la vérité.» Eh
+non, malheureux _Cecco_! tu ne vois ni ne fais rien voir de tout cela.
+C'est pourquoi, depuis plusieurs siècles, ton triste poëme est à peine
+connu de nom, tandis que celui du Dante est, et sera toujours, pour les
+amis de la poésie, un objet d'admiration et d'étude.
+
+[Note 439: C'est dans ce beau morceau du septième chant de son
+_Enfer_, où il fait dire par Virgile, que Dieu a donné aux splendeurs
+mondaines cette conductrice générale qui y préside, qui les fait passer
+de peuple en peuple et de race en race:
+
+ _Oltre la difension de' senni umani._
+
+Voy. ci-dessus, p. 57.]
+
+[Note 440:
+
+ _In ciò peccasti Fiorentin poeta,
+ Panendo che gli ben de la fortuna
+ Necessitati sieno con lar meta.
+ Non è fortuna che rason non vinca.
+ Hor pensa, Dante, se prova nessuna
+ Se può più fare che questa convinca._
+ (L. II, c. I.)]
+
+[Note 441: L. III, c I.]
+
+[Note 442:
+
+ _Quì non se sogna per la selva oscura,
+ Quì non vego nè Paolo nè Francesca._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ _Non vego'l conte che per ira et asto_[B]
+ _Ten forte l'arcivescovo Rugiero,
+ Prendendo del suo Cieffo el fiero pasto._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ _Lasso le ciancie e torno su nel vero,
+ Le favole mi son sempre nemiche._
+ (L. IV, c. 13.)]
+
+[Note B: Pour _astio_.]
+
+_Fazio degli Uberti_, poëte qui jouissait dès lors de plus de renommée
+que _Cecco_, dont la réputation s'accrut beaucoup dans la suite, et
+s'est mieux conservée depuis, au lieu de critiquer Dante, entreprit de
+l'imiter, ou du moins de composer un grand poëme qui pût être placé à
+côté du sien. Mais ce fut seulement vers la fin de sa vie. Pendant celle
+du Dante, et long-temps après, il ne fut connu que par des sonnets et
+des _canzoni_, où l'on remarque surtout une force et une vivacité de
+style qui étaient alors les qualités les moins communes. On n'en a
+imprimé qu'un petit nombre. Les sept sonnets que contient un Recueil
+d'anciennes poésies[443], ont pour sujet les sept péchés mortels. L'un
+des péchés parle dans chacun de ces sonnets et se caractérise lui-même.
+Ils furent peut-être faits pour ces représentations pieuses où
+figuraient les anges et les démons, les vertus et les vices
+personnifiés, et qui furent, en Italie comme en France, les premiers
+essais de l'art dramatique.
+
+[Note 443: _Poeti Antichi raccolti da monsig. Leone Allaci_, etc.,
+Napoli, 1661, p. 296 et suiv.]
+
+Dans l'une des deux _canzoni_ de ce poëte, qui nous ont été conservées,
+il se plaint poétiquement des peines que l'amour lui fait éprouver, en
+se comparant avec tous les objets de la nature, embellis par le retour
+du printemps[444]. L'herbe des prés, les fleurs, les collines riantes,
+les parfums de la rose, enchantent la terre et les airs; partout l'amour
+paraît sourire; mais lui, le désir le consume; il ne cessera de souffrir
+que quand il reverra la beauté dont il est séparé depuis long-temps. Les
+chants, les amours, les nids, les tendres soins des oiseaux, le
+ramènent aussi tristement sur lui-même. Les animaux les plus sauvages,
+les serpens et les dragons les plus terribles, s'unissent et jouissent
+ensemble; tandis que, mille fois le jour, il passe de la vie à la mort,
+selon les espérances ou les craintes de son coeur. Les claires eaux, les
+fraîches fontaines baignent toutes les campagnes, arrosent les arbres et
+les fleurs; les poissons, délivrés des chaînes de l'hiver, parcourent
+les fleuves et en repeuplent les eaux, tandis que d'autres se jouent et
+s'unissent dans les vastes mers; lui, toujours seul et loin de ce qu'il
+aime, est brûlé d'un feu que rien ne peut éteindre. Les jeunes filles et
+leurs jeunes amans ne s'occupent que de plaisirs et de fêtes, de danses,
+de chants et de rendez-vous d'amour; lui, sans cesse occupé de celle qui
+serait comme un soleil au milieu de cette jeunesse, et dans un état qui
+arrache des larmes à ceux qui sont témoins de sa douleur.
+
+[Note 444: _Raccolta di Antiche rime_, etc., à la fin de _la Bella
+mano_ de _Giosta de' Conti_, Paris, 1595:
+
+ _Io guardo infra l'erbette per li prati_, etc.]
+
+Dans l'autre _canzone_[445] il se plaint encore, mais s'est de l'extrême
+indigence où il se trouve réduit. Toutes ses expressions sont celles du
+désespoir. Il invoque la mort, elle le refuse: sa destinée est de
+souffrir, il faut qu'il la remplisse. Lorsqu'il sortit du sein de sa
+mère, la pauvreté s'assit auprès de lui, et lui prédit qu'elle ne s'en
+détacherait jamais. Cette prédiction ne s'est que trop accomplie. Dans
+l'excès de ses maux, il maudit la nature et la fortune, et quiconque a
+le pouvoir de le faire ainsi souffrir; qui que ce soit que cela regarde,
+il s'en met peu en peine; sa douleur et sa rage sont si grandes, qu'il
+ne peut avoir rien de pis, quelque chose qui lui arrive[446], etc.
+
+[Note 445: Elle est la seconde du livre IX, dans le recueil
+intitulé: _Sonetti e Canzoni di diversi antichi autori Toscani in dieci
+libri raccolti_; Florence, _Philippo Giunti_, 1527.
+
+ _Lasso! che quando imaginando vegno
+ Il forte e crudel punto dov'io narqui_, etc.]
+
+[Note 446:
+
+ _Però bestemmio in prima la natura,
+ E la fortuna, con chi n'ha potere
+ Di farmi si dolere;
+ E tocchi a chi si vuol, ch'io non ho cura;
+ Che tanto è 'l mia dolore e la mia rabbia,
+ Che io non posso aver peggio, ch'io m'abbia._
+
+Cette malédiction s'adressait fort haut, si l'on y prend bien garde; et
+l'Inquisition a repris des hardiesses moins directes et moins claires.]
+
+_Fazio_ ou _Bonifazio degli Uberti_ était petit-fils du célèbre
+_Farinata_ que nous avons vu dans l'Enfer du Dante[447]. Sa famille fut
+exilée de Florence, et il paraît qu'il naquit dans l'exil. Cette pièce
+est apparemment un ouvrage de sa jeunesse; plus tard, il parvint à
+corriger sa mauvaise fortune. Selon Villani[448], ce fut un des hommes
+les plus agréables et de la meilleure société de son temps: «On n'eut
+qu'un reproche à lui faire, c'est que, par amour du gain, il
+fréquentait, dit cet historien, les cours des tyrans; qu'il flattait les
+vices et les moeurs corrompues des hommes en pouvoir; et, qu'exilé de sa
+patrie, il chantait leurs louanges dans ses discours et dans ses
+écrits.» Cette conduite réussit presque toujours aux hommes de quelque
+talent, quand ils ont la bassesse de préférer une fortune ainsi acquise
+à une honorable pauvreté. Il paraît cependant que si elle tira _Fazio
+degli Uberti_ de la misère, elle ne la mena point à la fortune; car,
+selon le même Villani, il mourut et fut enterré à Vérone, après avoir,
+dans sa vieillesse, passé modestement et tranquillement de longs
+jours[449]. Je ne le considère ici que comme poëte lyrique, je parlerai
+ailleurs de son grand poëme, qui appartient à la dernière moitié du
+siècle.
+
+[Note 447: Voy. ci-dessus, p. 65.]
+
+[Note 448: _Vite d'uomini illustri Fiorentini_, p. 70 et suiv.]
+
+[Note 449: _Ibid._]
+
+Celui de tous les poëtes de la première moitié qui passe pour avoir le
+plus approché du lyrique italien par excellence, pour avoir le mieux
+annoncé par les grâces de son style, les grâces inimitables du style de
+Pétrarque, et pour avoir donné avant lui aux vers italiens le plus
+d'élégance et de douceur, est, comme je l'ai dit, _Cino da Pistoia_, qui
+fut aussi l'un des jurisconsultes les plus célèbres de son temps[450].
+
+[Note 450: Voy. ci-dessus, p. 294 et suiv.]
+
+Les poésies de _Cino_ ont été imprimées à Rome en 1559[451], et
+réimprimées avec une seconde partie, trente ans après[452]. Elles sont
+d'ailleurs insérées dans plusieurs recueils de poésies anciennes,
+publiés, soit avant, soit après ces éditions[453]. Il est impossible de
+croire que Dante, qui a beaucoup loué ce poëte[454], et Pétrarque qui
+l'a loué peut-être encore davantage, qui l'avait choisi pour un de ses
+modèles, et qui a beaucoup emprunté de lui, et plusieurs critiques plus
+récents, qui lui ont aussi donné de grands éloges, se soient trompés, et
+que ce soit nous qui puissions en juger plus sainement aujourd'hui; mais
+il l'est aussi d'adopter sans restriction ces louanges; il nous est
+vraiment impossible de trouver, par exemple, le mérite d'un grand
+naturel et d'une extrême clarté[455] dans ce qui est aussi obscur et
+aussi recherché que la plupart de ces poésies, il l'est de ne pas
+reconnaître que les raffinements platoniques, auxquels on donne ce nom,
+sans qu'il soit possible de trouver dans Platon rien qui y ressemble, et
+les subtilités théologiques dont il serait plus facile d'y montrer
+l'influence, forment en quelque sorte tout le tissu du style dans les
+sonnets et dans les _canzoni_ de _Cino_. Ce tissu est souvent si obscur
+et si délié en même temps, qu'on ne peut ni le pénétrer ni le saisir.
+Qui pourrait se flatter, par exemple, d'entendre le vrai sens de ce
+sonnet que je ne choisis pas, mais qui se présente le premier[456]? «Ah!
+que ce serait une douce société si ma Dame, l'amour et la pitié étaient
+ensemble dans une amitié parfaite, selon la vertu que l'honneur désire!
+si l'un avait l'empire sur l'autre, et chacun cependant la liberté dans
+sa nature, en sorte que le coeur n'eût que par complaisance[457]
+l'apparence de l'humilité! si enfin je voyais cette union, et que j'en
+portasse la nouvelle à mon âme affligée! Vous l'entendriez alors
+chanter dans mon coeur, délivrée de la douleur qui s'est emparée d'elle,
+et qui, écoutant une pensée qui en parle, s'y jette en soupirant pour se
+reposer.» Cela est presque littéralement traduit; mais je n'ose me
+flatter que la traduction, toute inintelligible qu'elle est, le soit
+autant que le texte.
+
+[Note 451: Par _Niccolò Pilli_.]
+
+[Note 452: Par _Faustino Tasso_.]
+
+[Note 453: Elles composent le cinquième livre du recueil des Juntes,
+1527, et les sixième et septième de la réimpression de ce recueil;
+Venise, 1740, in-8°. On en trouve de plus quelques pièces, à la suite de
+_la Bella Mano_, et d'autres dans les _Poeti antichi_, publiés par
+l'_Allacci_; recueils que j'ai déjà cités plusieurs fois.]
+
+[Note 454: Dans son traité _de Vulgari eloquentiâ_, l. I, c. 17, l.
+II, c. 2 et ailleurs.]
+
+[Note 455: L'auteur des _Memorie della Vita di Messer Cino_, etc.,
+trouve ses métaphores aussi faciles et aussi naturelles qu'agréables; il
+trouve que ses figures ne sont point trop recherchées, et qu'il se
+montre toujours facile, aimable et clair.... _Le metafore quanto
+leggiadre e vezzose, tanto facili e naturali;.... senza troppo ricercate
+figure del favellare, mostrandosi sempre facile, amabile et chiaro._]
+
+[Note 456:
+
+ _Deh, com' sarebbe dolce compagnia,
+ Se questa Donna, Amore e pietate
+ Fossero insieme in perfetta amistate,
+ Secondo la vertù c'honor disia_, etc.
+ (Recueil de 1527, p. 47.)]
+
+[Note 457: _Per cortesia_.]
+
+D'autres sonnets tout entiers ne le sont pas davantage. Essayez, par
+exemple, d'entendre celui où le poëte s'adresse à cette voix qui
+encourage son coeur, et qui crie, et qui porte des paroles dans un lieu
+où ne peut plus rester son âme[458]; ou celui dans lequel il voit sa
+dame qui vient assiéger sa vie, et qui est si irritée, qu'elle tue ou
+renvoie tout ce qui la rend (cette vie) vivante[459]: si vous ne vous
+trompez pas, comme il arrive quelquefois, sur ce que c'est véritablement
+qu'entendre, vous verrez que vous n'y parviendrez pas. Lizez tous ces
+sonnets: il n'y en a presque aucun où l'on ne trouve quelques vers à peu
+près du même style: c'est _un coeur qui se place dans les yeux_ d'un
+amant, quand il regarde sa dame[460], et qui, voulant fuir l'amour, est
+assez insensé _pour s'asseoir ainsi devant sa flèche_, cette flèche
+armée de plaisir au lieu de fer[461]: c'est un amant qui meurt, et que
+l'amour tue _en lui livrant assaut avec tant de soupirs, que son âme
+sort en fuyant_[462]; ou bien c'est un soupir qui sort du coeur _par le
+chemin que lui a ouvert une pensée, et qui se cache au désir sous les
+dehors de la pitié_[463]; ou c'est encore un amant qui voit dans sa
+pensée _son âme serrée entre les mains de l'amour_[464], et l'amour _qui
+la tient liée dans le coeur déjà mort, où il la bat souvent_, et cette
+âme qui appelle aussi la mort, _tant elle souffre des coups qu'elle a
+reçus_; et des yeux que la beauté a rendus si fous, _qu'ils mènent le
+coeur au combat où il est tué par l'amour_[465]; et une infinité d'autres
+expressions pareilles.
+
+[Note 458: _Tu che sei voce che lo cor conforte_, etc.
+ (_Ibid._ p. 48, _verso_.)]
+
+[Note 459:
+
+ _Ahi me, ch'io veggio, ch'una donna viene
+ Al grande assedio della vita mia_, etc.
+ (Recueil de 1527, p. 56, _verso_.)]
+
+[Note 460:
+
+ _Lo core mio che negli occhi si mise_, etc.
+ (_Ibid._ p. 47, _verso_.)]
+
+[Note 461: Le texte dit: ferrée de plaisir; _ferrata di piacer_.]
+
+[Note 462:
+
+ _Ch'amor m'ancide
+ Che mi salisce con tanti sospiri
+ Che l'anima ne va di fuor fuggendo._
+
+Dans le sonnet: _Signore, io son colui_, etc. (_Ibid._ p. 48)]
+
+[Note 463: _Hora sen'esce lo sospiro mio_, etc. (_Ibid._ p. 53.)]
+
+[Note 464:
+
+ _Ahime, ch'io veggio per entro un pensiero
+ L'anima stretta nelle man d'amore_, etc.
+ (Recueil de 1527, p. 55.)]
+
+[Note 465:
+
+ _Madonna, la biltà vostra infollìo
+ Si gli occhi mici_, etc. (_Ibid._ p. 54, _verso_.)]
+
+Quelquefois on croit entendre, ou à peu près; on voit un sentiment
+personnifié qui agit et qui parle; on est même touché par le mouvement
+du style, par la vivacité des tours, et par l'harmonie des vers; mais le
+fait est qu'on n'a rien lu de clair, d'intelligible et de naturel, que
+l'esprit et le coeur n'ont, pour ainsi dire, vu et embrassé qu'un
+fantôme. Je citerai pour exemple, ces deux sonnets qui se suivent, et
+dont l'un est le complément nécessaire de l'autre. Ce sont à peu près
+les plus agréables et les moins alambiques de cette partie du Recueil.
+
+Ier. _Sonnet_.--«O pitié[466]! va, prends une forme visible, et couvre
+si bien de tes vêtements ces messagers que j'envoie (ce sont ses vers),
+qu'ils paraissent nourris et remplis de la force que Dieu t'a donnée!
+Mais avant de commencer ta journée, tâche, s'il plaît à l'amour,
+d'appeler à toi mes esprits égarés, et de leur faire approuver ce
+message. Quand tu verras de belles femmes, tu les aborderas, car c'est à
+elles que je t'adresse; et tu leur demanderas audience. Dis ensuite à
+ceux que j'envoie: jetez-vous à leurs pieds, et dites-leur de la part de
+qui vous venez, et pourquoi. O belles! écoutez ces humbles interprètes!»
+
+[Note 466:
+
+ _Moviti, pietate, e và incarnata_, etc.
+ (_Ibid._ p. 51, _verso_.)]
+
+IIe. _Sonnet_.--«Un homme, dont le nom indique la privation des
+jouissances de l'amour[467], et riche seulement de tristesse et de
+douleur, nous envoie vers vous, comme vous l'a dit la pitié. Il se
+serait présenté lui-même devant vous, s'il avait encore son coeur; mais
+il est avili par la crainte, et la douleur lui trouble l'esprit. Si vous
+le voyiez de près, il vous ferait trembler vous-mêmes, tant la pitié est
+visible dans tous ses traits. Ah! ne lui refusez pas la merci qu'il
+implore; c'est par vous qu'il espère sortir de peine, et c'est ce qui
+attache encore à la vie son âme désolée.»
+
+[Note 467:
+
+ _Homo, lo cui nome per effetto
+ Importa povertà di gìoì' d'amore_, etc.
+ (Recueil de 1527.)]
+
+La pitié que le poëte charge de porter ses vers, de les présenter aux
+belles, amies de sa maîtresse, et ces vers jetés à leurs pieds, qui
+parlent et intercèdent pour lui, voila ce que l'on croit saisir dans ces
+deux sonnets, qui ne manquent au reste ni de grâce, ni d'harmonie; mais
+au fond, qu'est-ce que tout cela veut dire? et qu'y a-t-il de vraiment
+amoureux dans de pareils vers d'amour? C'est cependant presque toujours
+ainsi que ce poëte s'exprime quand il se plaint ou quand il cherche à
+plaire; mais quand il se fâche, il parle plus clairement, et son dépit
+s'énonce avec plus de naturel que son amour. Je pourrais citer pour
+preuve, un sonnet qui commence par ce vers:
+
+ _Gia trapassato oggi è l'undecimo anno_[468].
+
+[Note 468: _Rime di diversi antichi autori toscani_, réimpression de
+Venise, 1740, p. 164.]
+
+Il finit par des injures contre les femmes[469], qu'on ne pardonnerait
+pas à un homme qui ne serait pas en colère, mais qu'elles pardonnent
+facilement elles-mêmes, quand cette colère est, comme il arrive souvent,
+une preuve d'amour. _Cino_ fut mis, comme nous l'avons vu dans sa vie, à
+une épreuve plus cruelle; il perdit sa chère _Selvaggia_, et quelques
+sonnets qu'il fit après sa mort, ont aussi plus de naturel et de vérité
+que les autres. On a fait la même observation sur Pétrarque, après la
+mort de Laure. Mais personne n'a observé, du moins en Italie, que l'un
+des sonnets de _Cino_, faits depuis son malheur[470], a été imité, ou
+plutôt étendu et paraphrasé par Pétrarque, dans une de ses _canzoni_ les
+plus célèbres, celle où il cite l'amour devant le tribunal de la
+raison[471]. La scène, le dialogue, le fond des idées, la décision sont
+les mêmes, comme on le verra quand nous en serons aux poésies de
+Pétrarque. On ne sera pas surpris, sans doute, qu'un poëte, quelque
+grand qu'il soit, ait emprunté quelque chose d'un autre poëte; mais
+peut-être le sera-t-on que, dans de si nombreux et de si volumineux
+commentaires sous lesquels on a comme écrasé les poésies de Pétrarque,
+personne n'ait fait la remarque d'une si évidente conformité[472].
+
+[Note 469:
+
+ _Cieco è qualunque de' mortali agnogna
+ In donna ritrovar pietate e fede._]
+
+[Note 470: Il commence par ce vers:
+
+ _Mille dubbj in un dì, mille querele._
+
+Muratori le cite avec de grands éloges, _Perfetta poesia_, P. II, p. 273
+et suiv.]
+
+[Note 471:
+
+ _Quel antico mio dolce empio signore_, etc.]
+
+[Note 472: M. _Giamb. Corniani_ est le premier auteur italien qui
+l'ait faite. (Voy. _I secoli della Letteratura italiana_, etc., Brescia,
+1805, t. I, p. 261.) Et ce qui rend cela plus étonnant, c'est que les
+Mémoires pour la vie de Pétrarque sont fort connus depuis long-temps en
+Italie, et que l'abbé de Sade a fait le premier cette remarque, t. I, p.
+46, note.]
+
+Deux de ces sonnets paraissent avoir été faits lorsque _Cino_ fut revenu
+de France. En passant l'Apennin, peut-être pour aller à Bologne, il
+visita le tombeau de _Selvaggia_. «Jamais, dit-il, dans l'un de ces
+sonnets adressé au Dante, jamais ni pélerin, ni aucun autre voyageur ne
+suivit son chemin avec des yeux si tristes et si chargés de douleur que
+moi, lorsque je passai l'Apennin[473]. J'ai pleuré ce beau visage, ces
+tresses blondes, ce regard doux et fin, que l'amour remet devant mes
+yeux, etc.» Il dit, dans l'autre sonnet: «J'allai sur la haute et
+heureuse montagne, où j'adorai, où je baisai la pierre sacrée[474]; je
+tombai sur cette pierre, hélas! où l'honnêteté même repose. Elle enferma
+la source de toutes les vertus, le jour où la dame de mon coeur, naguère
+remplie de tant de charmes, franchit le cruel passage de la mort. Là,
+j'invoquai ainsi l'Amour: Dieu bienfaisant, fais que d'ici la mort
+m'attire à elle, car c'est ici qu'est mon coeur: mais il ne m'entendit
+pas; je partis en appelant _Selvaggia_, et je passai les monts avec les
+accents de la douleur.» Cette douleur ingénieuse, et cependant profonde,
+intéresse; et quand on pense que le poëte, qui est allé nourrir ses
+regrets, et donner l'essor à son génie sur ce tombeau, était un grave
+jurisconsulte, un savant professeur, qui allait peut-être en ce moment
+mettre le dernier sceau à sa renommée, par son commentaire sur le
+Code[475], on se sent doublement intéressé par ce mélange de
+sensibilité, de talent et de science.
+
+[Note 473:
+
+ _Signore, e' non passò mai peregrino,_ etc.
+ (_Rime di diversi antichi, etc._, réimpr. 1740, p. 340.)]
+
+[Note 474:
+
+ _Io fu' in sull' alto, e'n sul beato monte,
+ Ove adorai baciando il santo sasso,_ etc.
+ (_Ibid._ p. 164.)]
+
+[Note 475: Voyez ci-dessus, p. 296.]
+
+Je trouve un autre sonnet de _Cino_, dont le tour est vif, le sentiment
+vrai, et l'expression naturelle; il ne serait pas indigne de Pétrarque,
+si l'auteur, qui s'était imposé la tâche de le faire tout entier sur
+deux seules rimes, n'y eût pas employé quelques adverbes, et surtout
+_malvagiamente_, que Pétrarque, je crois, n'y eût pas mis. Voici le sens
+du sonnet de _Cino_: «Homme égaré, qui marches tout pensif,
+qu'as-tu[476]? quel est le sujet de ta douleur? que vas-tu méditant dans
+ton âme? pourquoi tant de soupirs et tant de plaintes? Il ne semble pas
+que tu aies jamais senti aucun des biens que le coeur sent dans la vie.
+Il paraît au contraire à tes mouvements, à ton air, que tu meurs
+douloureusement; si tu ne reprends courage, tu tomberas dans un
+désespoir si funeste, que tu perdras et ce monde-ci et l'autre. Invoque
+la pitié; c'est elle qui te sauvera. Voilà ce que me dit la foule émue
+qui m'environne.» Ce dernier vers qui applique tout d'un coup au poëte
+ce qu'on croit, dans tout le cours du sonnet, que le poëte, lui-même,
+adresse à un inconnu, ajoute aux autres mérites de cette petite pièce,
+celui de l'originalité. On peut distinguer encore dans ces poésies, une
+ode ou _canzone_ sur la mort de l'empereur Henri VII[477], qui ne manque
+ni de naturel ni de noblesse, et deux _canzoni_ satiriques; l'une contre
+les Blancs et les Noirs de Florence[478], qui n'est pas d'un sel bien
+piquant, l'autre adressée au Dante[479], où il y en a davantage; elle
+est dirigée contre une ville où le poëte s'ennuie, et cette ville est
+Naples[480], quoique aucun des auteurs qui ont parlé de _Cino_, ne dise
+qu'il y ait voyagé[481]. Ou c'est une particularité de sa vie qui leur a
+échappé, ou cette satire que les anciens recueils lui attribuent, n'est
+pas de lui.
+
+[Note 476:
+
+ _Homo smarrito, che pensaso vai_, etc.
+ (Recueil de l'_Allacci_, p. 279.)]
+
+[Note 477:
+
+ _L'alta virtù che si ritrasse al cielo_, etc.
+ (Recueil de l'_Allacci_, p. 264 et suiv.)]
+
+[Note 478:
+
+ _Si m'ha conquiso la selvaggia gente_, etc.
+ (_Rime dì diversi, etc._ 1740, p. 172.)]
+
+[Note 479:
+
+ _Deh quando rivedrò 'l dolce paese
+ Di Toscana gentile? etc._
+ (_Ibid._ pag. 171.)]
+
+[Note 480: Il le dit positivement à la fin:
+
+ _Vera satira mia, va per lo mondo
+ E di Napoli conta, etc._]
+
+[Note 481: M. Ciampi, dans ses _Mém. della Vita di M. Cino_, parle
+bien d'un Voyage à Naples, mais il fonde l'idée de ce voyage sur cette
+satire même, et n'en dit rien autre chose.]
+
+Ces mêmes recueils contiennent encore des vers de quelques autres poëtes
+du même âge, qui eurent plus ou moins de réputation; un _Benuccio
+Salimbeni_, un _Bindo Bonichi_, un _Antonio da Ferrara_, un _Franscesco
+degli Albizzi_, un _Sennuccio del Bene_, intime ami de Pétrarque, avec
+qui tous les autres eurent aussi des liaisons d'amitié. Ce qui reste
+d'eux nous les fait voir tous occupés du même sujet, qui est l'amour, et
+l'on pourrait en quelque sorte les croire tous amoureux du même objet,
+puisqu'aucun d'eux ne dit le nom de sa maîtresse, aucun ne la peint sous
+des traits particuliers et sensibles; tous parlent de même de leurs
+peines, de leurs soupirs, de leur vie languissante, de la mort qu'ils
+implorent, de la pitié qu'on leur refuse, du feu qui les brûle et du
+froid qui les glace. Ils suivent obstinément les fausses routes que les
+premiers poëtes leur avaient ouvertes dans le treizième siècle. Ils s'y
+engagent plus avant: ils défigurent de plus en plus l'expression d'un
+sentiment dont ils parlent sans cesse et qu'ils ne peignent jamais: ils
+s'écartent de plus en plus de la nature.
+
+Un grand poëte qui les surpassa tous, fut entraîné trop souvent par leur
+exemple; mais lors même qu'il n'écouta comme eux que son esprit, il y
+joignit ce qu'ils n'avaient pas, le génie. Il eut ce qui ne leur
+manquait pas moins, un sentiment profond dont son esprit; son
+imagination et son coeur furent pénétrés toute sa vie; partout où il fut
+vrai, touchant, mélancolique, il le fut avec un charme que personne,
+excepté Dante, n'avait donné avant lui aux affections douces et tristes.
+C'est là ce qui fait aujourd'hui la gloire poétique de Pétrarque, mais
+il s'en faut bien que ce soit là tout ce que nous devons considérer en
+lui. Le poëte le plus aimable de son siècle, fut à la fois un personnage
+politique, un philosophe supérieur aux vaines arguties de l'école, un
+orateur éloquent, un érudit zélé pour la gloire des anciens, mais
+surtout curieux de tout ce qui pouvait servir à celle de son pays, de
+son siècle, et à l'instruction des hommes de tous les pays et de tous
+les temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+PÉTRARQUE.
+
+_Notice sur sa Vie_[482].
+
+
+[Note 482: Il existe un grand nombre de Vies de Pétrarque. La plus
+complète est celle que l'abbé de Sade, qui était de la famille de Laure,
+a donné sous le titre de _Mémoires pour la Vie de Pétrarque_, Amsterdam,
+1764--1767, 3 vol. in-4°. Tout ce qu'on a écrit depuis en français, sur
+le mème sujet, en est tiré. Mais quelque soin que l'abbé de Sade eût mis
+à ses recherches, il lui est échappé des inexactitudes et des erreurs,
+qui se sont multipliées par les copies qu'on en a faites. Il n'y a donc
+point encore en français de Vie exacte de Pétrarque: c'est ce qui m'a
+engagé à donner plus d'étendue à celle-ci. _Tiraboschi_, en
+reconnaissant le mérite et l'utilité du travail de l'abbé de Sade, a
+relevé ses fautes avec cette saine critique qui le distingue. (Voy. la
+Préface du tome V de son _Histoire de la Littér. ital._; et dans ce même
+volume, tout ce qui a rapport à Pétrarque.) M. _Baldelli_ a publié
+depuis à Florence un fort bon ouvrage, intitulé: _Del Petrarca e delle
+sue opere_, 1797, in-4°., dans lequel il ajoute encore à tout ce que
+l'abbé de Sade et Tiraboschi avaient donné de plus satisfaisant et de
+meilleur; il a puisé comme eux, mais avec une attention nouvelle, dans
+la source la plus riche et la plus pure, les oeuvres mêmes de Pétrarque,
+et il a consulté des manuscrits qu'ils avaient ignorés. J'ai tiré
+principalement de ces trois auteurs la notice que l'on va lire: je l'ai
+revue, ayant sous les yeux les oeuvres latines de Pétrarque, imprimées,
+et de précieux manuscrits. Quelque jugement que l'on porte de la manière
+dont j'ai traité ce sujet intéressant, on peut du moins, d'après les
+garants que je présente, être parfaitement assuré de l'exactitude et de
+la vérité des faits. Ceux dans lesquels je ne m'accorde pas avec l'abbé
+de Sade et les autres biographes français, ont été rectifiés ou ajoutés
+par _Tiraboschi_ et _Baldelli_. J'ai cru inutile de noter en détail ces
+variantes; mais il est bon qu'on en soit averti.]
+
+
+
+SECTION Ire.
+
+_Depuis sa naissance jusqu'à l'an_ 1348.
+
+La vie de la plupart des hommes célèbres dans les lettres et dans les
+arts est peu fertile en événements. Le biographe, qui veut y donner
+quelque étendue, est obligé de suppléer à la sécheresse du sujet par les
+accessoires dont il l'embellit. Leurs études et leurs travaux
+littéraires en font presque le seul fond; et l'Histoire ne peut pas en
+tirer un grand parti, si ces études et ces travaux n'ont pas exercé une
+grande influence sur les lumières de leur siècle. Les sentiments et les
+passions qui les ont agités ont peu d'intérêt, quand ils n'en ont pas
+fait le sujet de leurs ouvrages, quand il n'y a pas eu chez eux un
+rapport immédiat entre les affections du coeur et les créations du génie:
+ces affections sont mises au rang des faiblesses peu dignes d'occuper
+une place dans le souvenir des hommes, lorsque ce n'est pas par
+l'expression de ces faiblesses mêmes que ceux qui les ont eues s'y sont
+placés.
+
+Il en est tout autrement de la vie de Pétrarque. Evénements, travaux,
+passions, tout y intéresse; la carrière d'un homme, qui joua un rôle sur
+le théâtre du monde, est en même temps celle d'un savant, littérateur et
+philosophe; et les agitations d'une âme tendre et d'un coeur passionné,
+quittent en lui le caractère du roman et prennent celui de l'histoire,
+parce que ses longues et constantes amours furent l'éternel objet de ses
+chants, et par ceux-ci la source même de sa gloire. L'embarras que je
+dois éprouver en traitant un sujet si riche est donc de le resserrer
+dans de justes bornes; je dois l'assortir à la nature de cet ouvrage
+plus qu'à celle du sujet, et ne pas demander à l'attention tout ce
+qu'elle m'accorderait sans doute, mais aux dépens des autres objets qui
+nous appellent. Vouloir tout dire en trop peu d'espace m'exposerait à
+une sécheresse de faits et de style que le nom même de Pétrarque
+rendrait plus sensible; je choisirai donc, et je traiterai légèrement ce
+qui n'influa ni sur les progrès de son siècle, ni sur les productions de
+son génie, pour développer davantage ce qui, sous ces deux rapports,
+appartient à l'histoire du coeur humain ou à celle des lettres.
+
+La famille de Pétrarque était ancienne et considérée à Florence, non par
+les titres, les grands emplois ou les richesses, mais par une grande
+réputation d'honneur et de probité, qui est aussi une illustration et un
+patrimoine. Son père était notaire, comme l'avaient été ses aïeux; et
+cette fonction était alors relevée par tout ce que la confiance publique
+peut avoir de plus honorable. Il se nommait _Pietro_; les Florentins qui
+aiment à modifier les noms, pour leur donner une signification
+augmentative ou diminutive, l'appelèrent _Petracco_, _Petraccolo_, parce
+qu'il était petit.
+
+_Petracco_ était ami du Dante, et du parti des Blancs comme lui. Exilé
+de Florence en même temps et par le même arrêt, il partagea avec lui les
+dangers d'une tentative nocturne que les Blancs firent, en 1304, pour y
+rentrer[483]. Il revint tristement à Arezzo, où il s'était réfugié avec
+sa femme _Eletta Canigiani_. Il trouva que, dans cette même nuit, si
+périlleuse pour lui, elle lui avait donner un fils, après un
+accouchement difficile qui avait mis aussi sa vie en danger. Ce fils
+reçut le nom de François, _Francesco di Petracco_, François, fils de
+_Petracco_. Dans la suite, dès qu'il commença à rendre ce nom célèbre,
+on changea par une sorte d'ampliation ce _di Petracco_ en _Petrarcha_,
+et ce fut le nom qu'il porta toujours depuis.
+
+[Note 483: Pendant la nuit du 19 au 20 juillet.]
+
+Sept mois après, sa mère eut la permission de revenir à Florence; elle
+se retira à _Incisa_, dans le Val d'Arno, où son mari avait un petit
+bien. C'est là que Pétrarque fut élevé jusqu'à sept ans. Son père
+s'étant alors établi à Pise, y appela sa famille, et y donna pour
+premier maître à son fils un vieux grammairien nommé _Convennole da
+Prato_, mais il n'y resta pas long-temps. Les espérances qu'il avait
+fondées sur l'empereur Henri VII, pour rentrer dans sa patrie, furent
+détruites par la mort de ce prince; alors _Petracco_ partit pour
+Livourne avec sa femme et ses deux fils (car il en avait eu un second
+nommé Gérard); ils s'embarquèrent pour Marseille, y arrivèrent après un
+naufrage où ils faillirent tous périr, et se rendirent de Marseille à
+Avignon[484]. Clément V venait d'y fixer sa cour; c'était le refuge des
+Italiens proscrits: _Petracco_ espéra y trouver de l'emploi: mais la
+cherté des logements et de la vie l'obligea peu de temps après à se
+séparer de sa famille, et à l'envoyer à quatre lieues de là, dans la
+petite ville de Carpentras. Pétrarque y retrouva son premier maître
+_Convennole_, alors fort vieux, toujours pauvre, et qui, là comme en
+Italie, enseignait aux enfans la grammaire et ce qu'il savait de
+rhétorique et de logique. _Petracco_ y venait souvent visiter ses
+enfants et sa femme. Dans un de ces voyages, il eut le désir d'aller
+avec un de ses amis voir la fontaine de Vaucluse que son fils a depuis
+rendue si célèbre. Ce fils, alors âgé de dix ans, voulut y aller avec
+lui. L'aspect de ce lieu solitaire le saisit d'un enthousiasme au-dessus
+de son âge, et laissa une impression ineffaçable dans cette âme sensible
+et passionnée avant le temps.
+
+[Note 484: 1313.]
+
+C'était avec cette même ardeur qu'il suivait ses études. Il eut bientôt
+devancé tous ses camarades. Mais des études purement littéraires ne
+pouvaient lui procurer un état. Son père voulut qu'il y joignit celle du
+droit, et surtout du droit canon qui était alors le chemin de la
+fortune. Il l'envoya d'abord à l'Université de Montpellier, où le jeune
+Pétrarque resta quatre ans sans pouvoir prendre de goût pour cette
+science, et sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait pour les
+lettres, surtout pour Cicéron, à qui, dès ses premières années, il avait
+voué une sorte de culte. Cicéron, Virgile et quelques autres auteurs
+anciens, dont il s'était fait une petite bibliothèque, le charmaient
+plus que les Décrétales; _Petracco_ l'apprend, part pour Montpellier,
+découvre l'endroit où son fils les avait cachés dès qu'il avait appris
+son arrivée, les prend et les jette au feu; mais le désespoir et les
+cris affreux de son fils le touchent; il retire du feu, et lui rend à
+demi-brûlés, Cicéron et Virgile. Pétrarque ne les en aima que mieux et
+n'en conçut que plus d'horreur pour le jargon barbare et le fatras des
+canonistes.
+
+De Montpellier, son père le fit passer à Bologne[485], école beaucoup
+plus fameuse, mais qui ne lui profita pas davantage, malgré les leçons
+de Jean d'Andréa, ce célèbre professeur en droit dont j'ai parlé
+précédemment[486]. Le poëte _Cino da Pistoia_ était aussi alors
+jurisconsulte à Bologne; ce fut le goût de la poésie, et non celui des
+lois, qui lia Pétrarque avec lui. Ce goût se développait en lui de plus
+en plus; il n'en avait pas moins pour la philosophie et pour
+l'éloquence. Il avait vingt ans, et aucune autre passion ne le dominait
+encore. Ce fut alors qu'ayant appris la mort de son père, il revint de
+Bologne à Avignon, où, peu de temps après, il perdit aussi sa mère,
+morte à trente-huit ans. Son frère Gérard et lui restèrent avec un
+médiocre patrimoine, que l'infidélité de leurs tuteurs diminua encore:
+ils spolièrent la succession et laissèrent les deux pupilles sans
+fortune, sans appui, sans autre ressource que l'état
+ecclésiastique[487].
+
+[Note 485: 1322.]
+
+[Note 486: Voyez ci-dessus, pag. 299.]
+
+[Note 487: 1326.]
+
+Jean XXII occupait alors à Avignon la chaire pontificale. Sa cour était
+horriblement corrompue; et la ville, comme il arrive toujours, s'était
+réglée sur ce modèle. Dans cette dépravation des moeurs publiques,
+Pétrarque, à vingt-deux ans, livré à lui-même, sans parens et sans
+guide, avec un coeur sensible et un tempérament plein de feu, sut
+conserver les siennes; mais il ne put échapper aux dissipations qui
+étaient l'occupation générale de la cour et de la ville. Il fut
+distingué dans les sociétés les plus brillantes, par sa figure, par le
+soin qu'il prenait de plaire, par les grâces de son esprit, et par son
+talent poétique, dont les premiers essais lui avaient déjà fait une
+réputation dans le monde. Ils étaient pourtant en langue latine; mais
+bientôt, à l'exemple du Dante, de _Cino_ et des autres poëtes qui
+l'avaient précédé, il préféra la langue vulgaire, plus connue des gens
+du monde, et seule entendue des femmes. Des études plus graves
+remplissaient une partie de son temps. Il le partageait entre les
+mathématiques, qu'il ne poussa cependant pas très-loin, les antiquités,
+l'histoire, l'analyse des systèmes de toutes les sectes de philosophie,
+et surtout de philosophie morale. La poésie, et la société, où il
+jouissait de ses succès, occupaient tout le reste.
+
+Jacques Colonne, l'un des fils du fameux Etienne Colonne qui était
+encore à Rome le chef de cette famille et de ce parti, vint s'établir à
+Avignon peu de temps après Pétrarque. Ils avaient déjà été compagnons
+d'études à l'Université de Bologne. C'était un jeune homme accompli, qui
+réunissait au plus haut degré les agréments de la personne, les
+qualités de l'esprit et celles du coeur. Ils se retrouvèrent avec un
+plaisir égal dans le tumulte de la cour d'Avignon, et la conformité des
+caractères et des goûts forma entre eux une amitié aussi solide
+qu'honorable pour tous les deux. Mais l'amitié, l'étude et les plaisirs
+du monde ne suffisaient pas pour remplir une âme aussi ardente: il lui
+manquait un objet à qui il pût rapporter toutes ses pensées comme tous
+ses voeux, le fruit de ses études, et cet amour même pour la gloire, qui
+semble vide et presque sans but dans la jeunesse, quand il n'est pas
+soutenu par un autre amour. Il vit Laure, et il ne lui manqua plus
+rien[488].
+
+[Note 488: 6 avril 1327.]
+
+Laure, dont le portrait séduisant est épars dans les vers qu'elle lui a
+inspirés, et qui ressemblait; dit-on, à ce portrait, était fille
+d'Audibert de Noves, chevalier riche et distingué. Elle avait épousé,
+après la mort de son père, Hugues de Sade, patricien, originaire
+d'Avignon, jeune, mais peu aimable et d'un caractère difficile et
+jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans[489], était aussi sage que
+belle; aucune espérance coupable ne pouvait naître dans le coeur du jeune
+poëte. La pureté d'un sentiment que ni le temps, ni l'âge, ni la mort
+même de celle qui en était l'objet ne purent éteindre, a trouvé beaucoup
+d'incrédules: mais on est aujourd'hui forcé de reconnaître, d'une part,
+que ce sentiment fut très-réel et très-profond dans le coeur de
+Pétrarque; de l'autre, que si Pétrarque toucha celui de Laure, il
+n'obtint jamais d'elle rien de contraire à son devoir. Chanter dans ses
+vers l'objet qu'il avait choisi, sans doute s'efforcer de lui plaire,
+suivre ses études, cultiver des relations utiles et surtout l'amitié des
+Colonne, tel fut, pendant trois ans, tout l'emploi de la vie de
+Pétrarque. Jacques Colonne ayant obtenu l'évêché de Lombès, pour prix
+d'une action téméraire, qui était plutôt d'un guerrier que d'un
+prêtre[490], arracha enfin son ami à cette vie obscure et sédentaire, et
+l'emmena dans son évêché[491]. Pétrarque aimait à changer de lieu:
+d'ailleurs, il combattait de bonne foi sa passion pour Laure: il crut y
+faire, en s'éloignant, une diversion utile, et satisfaire à la fois par
+ce voyage, la curiosité, la raison et l'amitié.
+
+[Note 489: Elle était née en 1307.]
+
+[Note 490: Ce fut lui qui, étant chanoine de Saint-Jean de Latran
+(en même temps qu'il l'était de Sainte-Marie-Majeure, de Cambrai, de
+Noyon et de Liége), lorsque l'empereur Louis de Bavière était à Rome, où
+il venait de faire déposer Jean XXII, osa paraître dans la place
+Saint-Marcel, suivi de quatre hommes masqués, lire publiquement la bulle
+d'excommunication et de destitution que le pape avait lancée contre
+l'empereur, le déclarer déchu du trône, afficher lui-même cette bulle à
+la porte de l'église, soutenir à haute voix que le pape Jean était
+catholique et pape légitime, que celui qui se disait empereur ne l'était
+pas, mais qu'il était excommunié avec ses adhérents, et qu'il offrait,
+lui, Jacques Colonne, de prouver ce qu'il disait, par raisons, et l'épée
+à la main, s'il le fallait, en lieu neutre. Il monta ensuite à cheval,
+et s'enfuit à Palestrine, sans que personne osât s'y opposer, et sans
+être atteint par les gens de l'Empereur, qui apprit ce trait d'audace
+lorsqu'il était à Saint-Pierre, et qui donna inutilement ordre d'en
+arrêter l'auteur. Ce fut pour cette action plus chevaleresque
+qu'apostolique, que ce brave chanoine eut l'évêché de Lombès (Voy. Jean
+Villani, _Istor._, l. X, c. 71.)]
+
+[Note 491: 1330.]
+
+Lombès, petite ville mal bâtie, et non moins mal située, eût été pour
+lui une triste prison, sans la société du jeune prélat et de deux hommes
+du plus haut mérite qu'il y avait menés avec lui. L'un était un
+gentilhomme romain nommé _Lello_; l'autre, né sur les bords du Rhin,
+près Bois-le-Duc, s'appelait Louis. Pétrarque en fit ses amis les plus
+intimes. Ce sont eux qu'il désigne si souvent dans ses lettres, l'un
+sous le nom de Loelius, et l'autre sous celui de Socrate. Après un été
+aussi agréable qu'il pouvait l'être dans une telle ville, et loin de
+Laure, il revint à Avignon avec l'évêque, qui le présenta comme son
+meilleur ami à son frère aîné, le cardinal Jean Colonne.
+
+Ce cardinal ne ressemblait point à la plupart de ses confrères. Il était
+tout ce que l'évêque de Lombès promettait d'être un jour, et joignait à
+la plus grande simplicité de moeurs, la dignité du caractère et un esprit
+aussi délicat qu'éclairé. Il goûta Pétrarque, le logea dans son palais,
+et l'admit dans sa société particulière. C'était le rendez-vous de tout
+ce qu'il y avait à la cour d'Avignon d'étrangers distingués par leur
+rang, leurs talens et leur savoir; et c'est dans ce cercle choisi que
+Pétrarque acheva son éducation par celle du monde. Il jouit dans peu de
+l'amitié de tous les frères du cardinal, et bientôt après de celle du
+chef même de cette famille illustre. Étienne Colonne vint passer
+quelques mois à Avignon[492]; l'esprit, l'humeur et les manières de
+notre poëte lui inspirèrent une telle tendresse, qu'il ne mit presque
+plus de différence entre lui et ses enfants. Pétrarque, déjà passionné
+pour l'Italie et pour la grandeur de l'ancienne Rome, puisa dans les
+entretiens familiers de ce vieux Romain, un nouvel amour pour sa patrie,
+et une aversion plus forte pour tout ce qui pouvait en prolonger les
+malheurs, ou en obscurcir la gloire.
+
+[Note 492: 1331.]
+
+Cependant son amour pour Laure prenait chaque jour plus de forces. A la
+ville, à la campagne, dans le monde et dans la solitude, il ne
+paraissait plus occupé d'autre chose. Tout lui en retraçait l'image; et
+confondant cet amour avec celui de la gloire poétique, le nom de Laure
+lui rappelait la laurier qui en est l'emblême; la vue ou l'idée même
+d'un laurier le transportait comme celle de Laure. Ses vers, où il
+retraçait toutes les petites scènes d'un amour dont ils étaient les
+seuls interprètes, jouent trop souvent sur cette équivoque; mais, comme
+beaucoup d'autres jeux de son esprit, celui-ci trouve une sorte d'excuse
+dans cette préoccupation continuelle du même sentiment et du même objet.
+
+Laure l'évitait, ou par prudence, ou peut-être pour qu'il la cherchât
+davantage. Il ne la voyait point chez elle. L'humeur jalouse de son mari
+ne l'aurait pas souffert. Les sociétés de femmes, les assemblées, les
+promenades champêtres étaient les seuls lieux où il pût la voir; et
+partout il la voyait briller parmi ses compagnes, et les effacer par ses
+grâces naturelles et par l'élégance de sa parure. Ses assiduités étaient
+remarquées; Laure se crut obligée à plus de réserve encore, et même de
+rigueur. Pétrarque fit un effort pour se distraire d'une passion qui ne
+lui causait plus que des peines. Il entreprit un long voyage, et ayant
+obtenu, sous différents prétextes, l'agrément de ses protecteurs et de
+ses amis, il partit[493], traversa le midi de la France, vint à Paris,
+qui lui parut sale, infect, et fort au-dessous de sa renommée, se rendit
+en Flandre, parcourut les Pays-Bas, poussa jusqu'à Cologne, toujours, et
+à chaque nouvel objet de comparaison, regrettant de plus en plus
+l'Italie: de là, revenant à travers la forêt des Ardennes, il arriva à
+Lyon, où il séjourna quelque temps, s'embarqua sur le Rhône, et rentra
+enfin dans Avignon, après environ huit mois d'absence.
+
+[Note 493: 1333.]
+
+Il n'y trouva plus l'évêque de Lombès, que les affaires de sa famille
+avaient appelé à Rome. Dans l'éloignement des empereurs et des papes,
+les Colonne et les Ursins s'y disputaient le pouvoir. Deux factions
+aussi acharnées que l'avaient été à Florence celle des Blancs et des
+Noirs, y marchaient sous leurs enseignes. Le parti des Colonne l'avait
+emporté dans des actions sanglantes; celui des Ursins méditait sa
+vengeance; et Jacques Colonne était allé renforcer de ses conseils et de
+son courage sa famille et son parti. L'absence n'avait pu ni guérir
+Pétrarque de son amour, ni adoucir les rigueurs de Laure. Il la retrouva
+aussi réservée, aussi sévère qu'auparavant. Ce fut alors qu'il prit plus
+de goût pour la solitude et surtout pour le séjour enchanté de
+Vaucluse[494]. Il s'y retirait souvent: il errait au bord des eaux, dans
+les bois, sur les montagnes. Il calmait les agitations de son ame en les
+exprimant dans ses vers. Ceux qu'il fit à cette époque de sa vie ont
+cette expression vraie et mélancolique qui ne peut venir que d'un coeur
+profondément touché. Il cherchait inutilement des consolations dans la
+philosophie; il essaya d'en trouver dans la religion. Il avait connu à
+Paris un religieux augustin nommé Denis _de Robertis_, né au bourg
+St.-Sépulcre près de Florence, l'un des plus savants hommes de son
+temps, orateur, poëte, philosophe, théologien et même astrologue. Charmé
+de trouver un compatriote dans un pays qu'il regardait comme barbare, il
+lui avait ouvert son coeur: il lui écrivit d'Avignon, pour lui demander
+des directions dans l'état de souffrance, d'anxiété et presque de
+désespoir où il était réduit. Il en obtint sans doute de très-bons
+conseils, et prit, pour se guérir de son amour, d'excellentes
+résolutions; mais il suffisait d'un coup-d'oeil de Laure pour les faire
+évanouir. Une maladie singulière et presque pestilentielle, qui se
+répandit alors dans le Comtat, pensa la lui ravir, et il l'en aima
+encore davantage.
+
+[Note 494: 1334.]
+
+Le pape paraissait alors principalement occupé de deux grandes
+entreprises; une nouvelle croisade et le rétablissement du saint-siège à
+Rome. Dans la première, il fut joué par Philippe de Valois, qu'il en
+avait déclaré le chef, et qui en profita pour se faire donner pendant
+six ans les décimes du clergé de France; dans la seconde, il amusait
+lui-même les Romains et les Italiens de belles promesses, qu'il était
+résolu de ne point tenir. Pétrarque trouva dans ces deux projets
+quelque diversion à son amour. Il eut, malgré ses lumières, la faiblesse
+d'approuver le premier: son amour pour Rome lui fit épouser ardemment le
+second; c'est sur les deux ensemble, mais particulièrement sur le projet
+de croisade, qu'il adressa une de ses plus belles odes[495] à son ami
+l'évêque de Lombès.
+
+[Note 495:
+
+ _O aspettata in ciel, beata e bella,
+ Anima_, etc.]
+
+La mort de Jean XXII fit évanouir ses espérances. Ce pape mourut à
+quatre-vingt-dix ans, et conserva jusqu'à la fin sa force de tête et sa
+vivacité d'esprit; homme simple dans ses moeurs, sobre, économe si l'on
+veut, mais économe jusqu'à la plus sordide avarice de trésors acquis par
+la simonie et par de criantes exactions[496]. Entêté dans ses idées et
+opiniâtre dans ses desseins, il ne put cependant réussir ni à déposer,
+comme il le voulait, l'empereur Louis de Bavière, ni à détruire les
+Gibelins en Italie, ni à faire adopter par l'Église son opinion sur la
+_vision béatifique_[497]. Il avait eu beau donner de bons bénéfices à
+ceux qui lui apportaient en faveur de cette opinion quelques passages
+des Pères, persécuter ceux qui l'attaquaient, les emprisonner ou les
+citer et les rechercher sur leur foi, il y eut un soulèvement général
+contre cette aberration de la sienne; son _infaillibilité_ fut
+contrainte d'avouer avant sa mort qu'elle avait été surprise, et il se
+rétracta, comme d'une hérésie, de ce qu'il avait employé tant de
+violence à faire adopter comme un point de doctrine.
+
+[Note 496: Il vendait ouvertement les bénéfices, et surtout les
+évêchés, dont il s'attribua le premier la nomination, faite jusqu'alors
+par les Églises. Avant de conférer les bénéfices, il les laissait vaquer
+long-temps et en percevait les revenus, etc. Il amassa un trésor de
+quinze millions de florins, selon quelques historiens, et de dix-huit
+selon Jean Villani, qui le savait de son frère, banquier du pape à
+Avignon, et l'un de ceux qui, après la mort de Jean XXII, furent
+employés à compter ce trésor. On n'y comprend pas sept millions en
+joyaux, argenterie et vases sacrés. Voyez Giov. Villani, _Istor_, lib.
+XI, c. 19 et 201.]
+
+[Note 497: Il croyait, prêchait et soutenait que les ames des justes
+ne jouiraient de la vision intuitive de Dieu, qu'ils ne verraient Dieu
+face à face qu'après le jugement universel. En attendant, elles sont,
+disait-il, sous l'autel, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité
+de J.-C. Il fondait son opinion sur ce passage de l'Apocalypse: _Vidi
+animas interfectorum propter verbum Dei._ c. 6, v. 19. On dit que cette
+opinion n'était pas nouvelle, et que S. Irenée, Tertullien, Origène,
+Lactance, S. Hilaire, S. Chrysostôme, etc. avaient pensé comme lui.
+_Mém. pour la Vie de Petr._ t. I, p. 252.]
+
+Jacques Fournier, son successeur sous le nom de Benoît XII, ne remplit
+pas plus que lui le voeu de Pétrarque pour le retour de la cour romaine
+en Italie, malgré une très-belle épître en vers latins, que le poëte lui
+adressa sur ce sujet. Le nouveau pape lui en ôta même tout-à-fait
+l'espoir par le soin qu'il prit le premier de bâtir à Avignon un palais
+pontifical, et d'encourager, par son exemple, les cardinaux à y élever
+pour eux des palais et des tours. Mais il fit pour la fortune de
+Pétrarque, qui avait alors trente ans, ce que Jean XXII n'avait pas
+fait; il lui donna un canonicat de Lombès et l'expectative d'une
+prébende[498]. Notre poëte acquit alors deux nouveaux amis dans Azon de
+Corrège et Guillaume de _Pastrengo_, qui étaient venus défendre auprès
+du pape les intérêts des seigneurs de Vérone contre les _Rossi_, au
+sujet de la ville de Parme; et cette amitié, qui l'engagea, malgré son
+aversion pour le barreau, à plaider en public pour Azon, personnellement
+attaqué par Marsile _de Rossi_, lui fournit l'occasion de prouver qu'il
+eût été le plus grand orateur de son temps, s'il n'eût mieux aimé en
+être le plus grand poëte[499].
+
+[Note 498: 1335.]
+
+[Note 499: _Mém. sur la Vie de Pétr._, t. I, p. 274.]
+
+Parmi ces faveurs de la fortune et ce nouvel éclat de renommée, l'état
+de son âme était toujours le même. Au moment où il concevait quelques
+espérances, Laure les lui ôtait par de nouvelles rigueurs; et lorsqu'il
+se voyait près de vaincre sa passion pour elle, une rencontre, un
+regard, un mot plus favorable, le rendait plus amoureux que jamais. Il
+prit enfin le parti de se réfugier auprès de son meilleur ami, l'évêque
+de Lombès, et de l'aller trouver à Rome, où il était appelé depuis
+long-temps. Il s'y rendit par mer, et, dans la traversée de Marseille à
+_Civita-Vecchia_ il ne s'occupa que de Laure. A son arrivée, la guerre
+entre les Colonne et les Ursins remplissait la campagne de troupes des
+deux partis. II se rendit d'abord au château de _Capranica_; l'évêque de
+Lombès et son frère même, Etienne Colonne, sénateur, c'est-à-dire
+magistrat suprême de Rome, vinrent l'y trouver, et l'emmenèrent à Rome
+avec eux[500]. Mais ni l'amitié de toute cette illustre famille, ni
+l'admiration que lui inspirèrent les monuments de l'ancienne capitale du
+monde, ne purent l'y retenir long-temps. Il reprit le chemin de la
+France, et, après quelques voyages sur terre et sur mer, dont on ignore
+également les détails et le but, il fut de retour à Avignon dans l'été
+de la même année. Quelques mois après, ayant acheté à Vaucluse une
+petite maison avec un petit champ, il alla s'y établir avec ses livres,
+ses projets de travaux et d'études, et l'ineffaçable souvenir de Laure.
+
+[Note 500: 1337.]
+
+Dans cette solitude profonde, pleine de ces beautés agrestes et sauvages
+qui ne plaisent qu'aux coeurs sensibles, il resta une année entière,
+seul, même sans domestiques, servi par un pauvre pêcheur, et seulement
+visité de temps en temps par ses plus intimes amis. L'évêque de
+Cavaillon, Philippe de Cabassole, fut bientôt du nombre; Vaucluse était
+dans son évêché; il y avait même une maison de campagne. C'était un
+homme distingué par ses talents et par l'étendue de ses connaissances;
+c'était, comme dit Pétrarque, un petit évêque et un grand homme[501].
+Ils étaient dignes l'un de l'autre; leur liaison ne tarda pas à devenir
+une étroite amitié. Pétrarque était appelé de temps en temps à Avignon,
+soit par quelques affaires, soit par ces impulsions secrètes qui nous
+ramènent souvent, à notre insu, aux lieux mêmes que nous voulons fuir.
+Laure qui l'aimait sans se l'avouer peut-être, et qui ne voulait pas le
+perdre, employait dans ces petits voyages toutes ces innocentes ruses,
+qui sont dit-on, le partage du sexe le plus faible, et qui lui donnent
+tant d'empire sur celui qui se dit le plus fort. C'étaient autant
+d'événements dans cette passion singulière qui n'en a point d'autres.
+Pétrarque de retour dans sa solitude, livré à des agitations toujours
+plus fortes, n'avait point de soulagement plus doux que d'épancher dans
+ses poésies touchantes les sentiments dont il était comme oppressé.
+Parmi celles de cette époque on distingue surtout ces trois célèbres
+_canzoni_ sur les yeux de Laure, que les Italiens appellent les trois
+Soeurs, les trois Grâces, et dont ils ne parlent qu'avec un enthousiasme
+qui ne permet ni la critique, ni même en quelque sorte l'examen.
+
+[Note 501: _Purvo episcopo et magno viro._]
+
+Un autre art vint l'aider à retracer les traits de Laure; Simon de
+Sienne, élève de _Giotto_, qui venait de mourir, fut appelé à Avignon,
+pour embellir de quelques tableaux, le palais pontifical[502]. Pétrarque
+obtint de lui un petit portrait de sa maîtresse, et l'en paya par deux
+sonnets qui, selon l'expression de Vasari, ont donné plus de renommée à
+ce peintre, que n'auraient fait tous ses ouvrages. Laure consentit-elle
+à se laisser peindre pour celui qui avait immortalisé sa beauté par des
+traits plus durables; ou fut-elle peinte pour sa famille, et Pétrarque
+obtint-il seulement du peintre, son ami, une copie de ce portrait; ou
+enfin la figure de Laure, frappa-t-elle assez les yeux de Simon Sienne,
+pour qu'il pût, après l'avoir vue, en fixer les traits sur la toile?
+C'est ce que l'histoire ne dit pas. Ce que l'on sait, c'est qu'elle lui
+parut assez belle pour qu'il en ait fait, dans la suite, sous diverses
+formes, la figure principale de plusieurs de ses meilleurs tableaux.
+
+[Note 502: 1339.]
+
+L'étude n'est pas un remède contre l'amour, c'est au contraire
+l'occupation qui s'allie le mieux avec lui; elle entretient l'esprit
+dans un état de fermentation, elle lui donne une activité et des élans
+qui le mettent en équilibre avec les mouvements du coeur. Dans ses
+aspirations vers la gloire, elle promet un noble hommage à la beauté qui
+en est digne; elle offre un moyen de plus d'obtenir et de fixer son
+choix. Pétrarque, dans sa retraite de Vaucluse, n'oubliait point les
+grands projets qu'il y avait apportés; il entreprit, en latin, une
+Histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à Titus; les études
+qu'il fit pour l'écrire, l'enflammèrent d'une admiration nouvelle pour
+Scipion l'Africain, qu'il avait préféré de tout temps à tous les autres
+héros de Rome, et il conçut le plan d'un poëme épique en vers latins,
+dont la seconde guerre d'Afrique lui fournit le sujet et le titre. Il se
+mit aussitôt à l'ouvrage, et travailla avec tant d'ardeur, que, dans
+l'espace d'une année, le poëme se trouva déjà assez avancé pour qu'il
+pût le communiquer à ses amis. Un poëme de ce genre, était, à cette
+époque, une chose si nouvelle, qu'elle devait exciter dans tous ceux qui
+en entendraient parler, un redoublement d'admiration pour l'auteur.
+Aussi, le bruit en fut à peine répandu, à peine eût-on pu juger par ses
+poésies latines déjà connues, de la manière dont il pouvait traiter un
+si beau sujet, qu'il devint l'objet de l'attention générale, et d'une
+espèce de fanatisme qui lui faisait donner, sur de simples espérances,
+les noms de sublime et de divin[503].
+
+[Note 503: Tiraboschi, _Istoria della Letter. italiana_, t. V, l.
+III, c. 2.]
+
+Mais il portait plus haut son ambition. Dès sa première jeunesse, il
+avait aspiré à la couronne poétique. Il avait obtenu dans le cours de
+ses études, si l'on en croit Selden[504], le degré de maître ou de
+docteur en poésie; le souvenir des jeux capitolins, où les poëtes
+étaient couronnés; la croyance populaire qu'Horace et Virgile l'avaient
+été au Capitole, échauffaient son imagination, et lui inspiraient le
+désir d'obtenir les mêmes honneurs: enfin le laurier avait pour lui un
+attrait de plus par son rapport avec le nom de Laure; mais il était bien
+difficile de faire revivre ces antiques usages dans une ville où l'on
+n'avait plus depuis long-temps, d'activité que pour les troubles, où les
+hommes, plongés dans l'ignorance et dans l'oisiveté d'esprit, n'avaient
+plus ni admiration pour la poésie, ni estime pour les poëtes.
+
+[Note 504: _Titles of Honour_, t. III de ses OEuvres, cité par
+Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 70.]
+
+Sa persévérance et celle de ses amis vinrent à bout de tous les
+obstacles: cette couronne, objet de tous ses voeux, lui fut offerte par
+une lettre du sénat romain. Il la reçut, à Vaucluse, le 23 août 1340,
+et, circonstance bien remarquable, six ou sept heures après, le même
+jour, il reçut une lettre pareille, du chancelier de l'Université de
+Paris[505], qui lui proposait le même triomphe. Il donna la préférence à
+Rome; mais il ne s'y rendit pas directement. Il s'embarqua pour Naples,
+où la grande renommée du roi Robert et l'assurance d'en être bien reçu
+l'attiraient. C'était, comme nous l'avons vu, le prince le plus célèbre
+de l'Europe par son esprit, ses connaissances, et son amour éclairé pour
+les lettres. L'opinion qu'on avait de lui en Italie, était telle, que
+Pétrarque ne crut point avoir mérité la couronne qu'on lui décernait, si
+Robert, après l'avoir examiné publiquement, ne prononçait qu'il en était
+digne. Ce roi avait beaucoup contribué à la lui faire offrir. C'était
+l'ami de Pétrarque, le bon père Denis, du bourg de Saint-Sépulcre, qui
+lui avait ménagé la faveur de Robert, qui avait fait connaître au roi
+ses ouvrages, et avait inspiré à ce monarque, une juste admiration pour
+le génie de son ami. Robert passa de l'admiration à la confiance. Il
+consulta par écrit Pétrarque, sur une épitaphe qu'il avait faite pour sa
+nièce qui venait de mourir[506]. Le poëte répondit au roi par de grands
+éloges, et sema sa lettre de traits d'érudition et de philosophie, qui
+ne pouvaient qu'augmenter l'opinion que Robert avait conçue de lui. Il
+écrivit peu de jours après[507] au père Denis, et lui dit
+très-clairement, qu'occupé comme il l'était du projet d'obtenir le
+laurier poétique, il ne voulait, tout considéré, le devoir qu'au roi
+Robert[508]. Cette résolution fut sans doute communiquée au roi. Robert
+alors employa son influence, qui était toute puissante à Rome, pour
+déterminer le sénat romain. Il désirait avec passion de connaître
+personnellement Pétrarque. Il fut charmé de le voir arriver à sa cour,
+et flatté du motif qui l'y amenait. Il lui fit l'accueil le plus
+distingué, eut avec lui ces entretiens où chacun d'eux se confirma dans
+l'opinion qu'il avait conçue de l'autre, et voulut le conduire lui-même
+dans les environs de Naples, surtout à la grotte de Pausilippe, et au
+prétendu tombeau de Virgile[509].
+
+[Note 505: Robert de Bardi. Il était en même temps chancelier de
+l'Église métropolitaine de Paris, place qu'il tenait du pape Benoît XII.
+Robert de Bardi était Florentin, et ami de Pétrarque.]
+
+[Note 506: Elle se nommait Clémence, et était veuve de Louis X ou
+Louis Hutin, roi de France.]
+
+[Note 507: La réponse au roi est du 26 décembre 1339, et la lettre
+au père Denis, du 4 janvier suivant. La lettre de Robert ne s'est point
+conservée; la réponse de Pétrarque et sa lettre au père Denis, ne se
+trouvent ni dans l'édition de Bâle, ni dans celle de Genève; mais elles
+sont dans le beau manuscrit, n°. 8568, de la Bibliothèque impériale,
+_Familiar._ l. IV, ép. 1 et 2.]
+
+[Note 508: _Nosti enim quod de laurea cogito, quam, singula librans,
+proeter ipsum de quo loquimur regem, nulli omninò mortalium debere
+institui._ Loc. cit. ép. I.]
+
+[Note 509: 1341.]
+
+Le roi fut curieux de connaître le poëme de l'Afrique. Pétrarque lui en
+lut quelques livres, dont il fut si enchanté, qu'il témoigna le désir
+d'en recevoir la dédicace. Le poëte promit, et il tint parole au prince,
+même après sa mort. Robert ne se lassait point d'avoir avec lui, soit
+des conférences publiques sur la poésie ou sur l'histoire, soit des
+entretiens particuliers. Il en remportait chaque jour plus d'estime.
+Voulant donner à ce sentiment un grand éclat, et répondre au voeu que
+Pétrarque lui-même avait formé, il lui fit subir publiquement un examen
+sur toutes sortes de matières de littérature, d'histoire et de
+philosophie. Cet examen dura trois jours, depuis midi jusqu'au soir. Le
+troisième jour il le déclara solennellement digne de la couronne
+poétique, et consigna dans des lettres-patentes son examen et son
+jugement. Dans son audience de congé, après lui avoir fait promettre
+qu'il reviendrait bientôt le voir, le roi se dépouilla de la robe qu'il
+portait ce jour-là, et la lui donna, en disant qu'il voulait qu'il en
+fût revêtu le jour de son couronnement au Capitole: enfin, pour se
+l'attacher au moins par un titre, il lui fit expédier un brevet de son
+aumônier ordinaire.
+
+Dans un de leurs derniers entretiens Robert avait demandé à Pétrarque
+s'il n'était jamais allé à la cour du roi de France, Philippe de Valois.
+Le poëte lui répondit qu'il n'en avait jamais eu la pensée. Le roi
+sourit, et lui en demanda la raison. C'est, dit Pétrarque, parce que je
+n'ai pas voulu jouer le rôle d'un homme inutile et importun auprès d'un
+roi étranger aux lettres. J'aime mieux être fidèle à l'alliance que j'ai
+faite avec la pauvreté que de me présenter dans le palais des rois, où
+je n'entendrais personne, et où personne ne m'entendrait. Il m'est
+revenu, reprit Robert, que son fils aîné ne négligeait pas l'étude. Je
+l'ai ouï dire aussi, répartit Pétrarque; mais cela déplaît au père, et
+l'on assure, sans que je veuille le garantir, qu'il regarde les
+précepteurs de son fils comme ses ennemis personnels; c'est ce qui m'a
+ôté jusqu'à la plus légère tentation de l'aller voir. «Alors cette ame
+généreuse, c'est Pétrarque lui-même qui le raconte ainsi[510], frémit et
+se montra pénétrée d'horreur. Après un moment de silence, pendant lequel
+il était resté les yeux fixés sur la terre et l'indignation peinte sur
+le visage, il releva la tête en disant: «Telle est la vie des hommes,
+telle est la diversité des jugements, des goûts et des volontés. Pour
+moi, je jure que les lettres me sont beaucoup plus douces et plus chères
+que ma couronne, et que s'il fallait renoncer à l'un ou à l'autre, je me
+priverais plus volontiers de mon diadême que des lettres.»
+
+[Note 510: Ce récit intéressant termine le premier livre de ses
+_Rerum memorandarum_, v. Éd. de Bâle, 1581, p. 405.]
+
+Pétrarque partit enfin de Naples, arriva à Rome le second jour, et fut
+couronné solennellement deux jours après au Capitole[511]. Revêtu de la
+robe que le roi de Naples lui avait donnée, il marchait au milieu de six
+principaux citoyens de Rome, habillés de vert, et précédés par douze
+jeunes gens de quinze ans vêtus d'écarlate, choisis dans les meilleures
+maisons de la ville. Le sénateur Orso, comte de l'Anguillara, ami de
+Pétrarque, venait ensuite accompagné des principaux du conseil de ville,
+et suivi d'une foule innombrable, attirée par le spectacle d'une fête
+interrompue depuis tant de siècles. L'histoire en a conservé les
+détails[512], qui occuperaient ici trop de place. Ils sont faits pour
+enflammer l'imagination des amants de la gloire; mais la manière dont
+Pétrarque envisageait ce triomphe dans sa vieillesse est capable de la
+refroidir. «Cette couronne, écrivait-il[513], ne m'a rendu ni plus
+savant, ni plus éloquent; elle n'a servi qu'a déchaîner l'envie contre
+moi, et à me priver du repos dont je jouissais. Depuis ce temps, il m'a
+fallu être toujours sous les armes; toutes les plumes, toutes les
+langues étaient aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis;
+j'ai porté la peine de mon audace et de ma présomption.» Au reste il est
+peut-être aussi bon pour l'homme qu'inhérent à sa nature, d'éprouver de
+fortes illusions dans sa jeunesse, et d'y renoncer à son déclin.
+
+[Note 511: Le jour de Pâques, 8 avril 1341.]
+
+[Note 512: Voy. _Rer. ital. script._, vol XII, p. 540, B. C'est vers
+la fin des fragments des Annales romaines de _Lodovico Monaldesco_. «_In
+questo tempo_, dit l'annaliste, _misser Urso venne a coronar misser
+Francesco Petrarca, nobile poeta et saputo, etc._» Et il fait ensuite
+la description de toute la cérémonie.]
+
+[Note 513: _Senit._, I. XV, ép. I.]
+
+Empressé de reparaître à Avignon avec sa couronne, Pétrarque en reprit
+la route peu de jours après, mais par terre, et en traversant la
+Lombardie. Il se détourna un peu pour aller voir à Parme son ami Azon de
+Corrége et sa famille. C'était le moment où, après avoir commandé dans
+cette principauté pour son neveu, _Mastino della Scala_, Azon venait de
+s'en rendre maître sous prétexte de l'affranchir. Il retint Pétrarque
+auprès de lui par tous les témoignages d'amitié, de confiance; il le
+consultait sur son gouvernement, sur ses opérations, sur toutes ses
+affaires; il ne lui parlait que du bonheur qu'il voulait répandre, que
+de suppression d'impôts, de bonne administration, de libéralités, de
+liberté; mais rien ne pouvait changer dans Pétrarque son goût pour le
+recueillement, la méditation, la solitude. Dès qu'il pouvait disposer de
+lui, il errait dans les environs de Parme avec ses deux compagnes
+inséparables, la poésie et l'image de Laure. Il choisit dans la ville
+même une petite maison avec un jardin et un ruisseau; il la loua
+d'abord, l'acheta ensuite, et la fit rebâtir selon son goût. C'est là
+qu'il termina son poëme de l'Afrique; c'est là qu'il aurait passé
+l'année peut-être la plus heureuse de sa vie s'il n'y avait été troublé
+presque coup sur coup par la perte de ses meilleurs amis.
+
+Le premier fut un de ses anciens camarades d'études à l'Université de
+Bologne[514], et le second, le meilleur et le plus cher de tous,
+l'évêque de Lombès. Pétrarque se disposait à l'aller rejoindre dans son
+diocèse. Il le vit la nuit en songe; il lui vit la pâleur de la mort.
+Frappé de cette vision, il en fit part à plusieurs amis. Vingt-cinq
+jours après il apprit que Jacques Colonne était mort précisément le jour
+où il lui était apparu. Un esprit faible eût tiré de là des
+conséquences. La douleur n'égara point celui du poëte philosophe. «Je
+n'en ai pas pour cela, écrivait-il, plus de foi aux songes que Cicéron
+qui avait eu, comme moi, un rêve confirmé par le hasard.» Enfin son bon
+père Denis du bourg Saint-Sépulcre, mourut aussi à Naples, peu de temps
+après[515].
+
+[Note 514: _Thomas Caloria_, de Messine.]
+
+[Note 515: 1342.]
+
+Ces pertes accumulées firent tant d'impression sur lui, qu'il ne
+recevait plus de lettres sans trembler et sans pâlir[516]. Il venait
+d'être nommé archidiacre de l'église de Parme; il partageait son temps
+entre ses études et les fonctions de sa place, entre son cabinet et son
+église. Un événement imprévu l'obligea de repasser les Alpes. Benoît XII
+était mort, et Clément VI lui avait succédé. Les Romains envoyèrent au
+nouveau pape une députation solennelle, composée de dix-huit de leurs
+principaux citoyens, pour lui demander plusieurs grâces, et surtout pour
+tâcher d'obtenir de lui qu'il rapportât la tiare aux trois couronnes
+dans la ville aux sept collines. Pétrarque, qui avait reçu lors de son
+couronnement le titre de citoyen romain, fut du nombre de ces
+ambassadeurs, et même chargé de porter la parole. Il quitta, mais à
+regret, sa douce retraite, et s'acquitta de sa commission avec son
+éloquence ordinaire, mais avec aussi peu de fruit pour l'objet qu'il
+avait le plus à coeur, le retour du pape en Italie. Clément VI, né
+Français[517], et élevé dans le grand monde, aimait le luxe et le
+plaisir; ses manières étaient nobles et polies, son goût pour les
+femmes, peu édifiant dans un pape, était accompagné d'autres goûts
+délicats qui le rendaient un souverain très-aimable. Sa cour ne fut
+guère plus vicieuse que les précédentes, cela eût été difficile, mais
+elle fut plus agréable et plus brillante. Il récompensa Pétrarque de sa
+harangue par un prieuré dans l'évêché de Pise[518]; et, comme il avait
+dans l'esprit toute la pénétration et la culture qui pouvaient lui faire
+apprécier le premier homme de son siècle, il l'admit dans sa familiarité
+et dans son commerce intime. Pétrarque crut pouvoir en profiter pour le
+succès de ses vues sur l'Italie; mais il ne put réussir, même à lui
+inspirer le désir de la voir.
+
+[Note 516: _Fam._, l. IV, ép. 6.]
+
+[Note 517: Il se nommait Pierre Roger, et avait été chancelier de
+France.]
+
+[Note 518: Le prieuré de _Migliarino_.]
+
+Il se délassait du spectacle de cette cour, scandaleux et fatigant pour
+un esprit aussi sage, dans le commerce de ses deux amis, Lello et Louis,
+qu'il nommait toujours Loelius et Socrate. Il avait revu Laure; le temps,
+la persévérance, la gloire qu'il avait acquise, la lui avaient rendue
+plus favorable. Elle ne le fuyait plus; et lui, plus amoureux que
+jamais, ne cherchait qu'elle dans le monde, ne rêvait qu'a elle dans la
+solitude. Un de ses plus chers amis, _Sennuccio del Bene_, poëte
+florentin, attaché au cardinal Colonne, et qui vivait dans la société de
+Laure, était le confident de ses amours. Mais il n'eut jamais à lui
+confier que des peines, des désirs, de faibles espérances; et, loin de
+s'affaiblir, sa passion semblait s'accroître: et il aimait ainsi depuis
+quinze ou seize ans[519]. Il avait pourtant un autre confident que
+_Sennuccio_, c'était le public, c'était le monde entier, où ses poésies
+avaient rendu célèbre la beauté de Laure, la délicatesse, la durée; et,
+si l'on ose ainsi parler, l'obstination de son amour pour elle. Tous
+les étrangers qui venaient à Avignon voulaient la voir; mais déjà le
+temps lui imprimait quelques unes de ses traces: quelque surprise
+involontaire se mêlait à l'admiration de ceux qui la voyaient pour la
+première fois. Pétrarque était aussi fort changé; mais son coeur était
+toujours le même, et Laure était, à ses yeux, aussi belle et aussi
+touchante que dans la fleur de la jeunesse et dans les premiers temps de
+son amour.
+
+[Note 519: 1343.]
+
+Une mission politique vint l'en distraire pour quelque temps. Le bon roi
+Robert était mort, et n'avait laissé que deux petites filles, dont
+l'aînée, Jeanne, avait été mariée à neuf ans avec André, fils du roi de
+Hongrie, qui n'en avait que six. Il y avait dix ans de ce mariage, et
+les deux jeunes époux, au lieu de prendre du goût l'un pour l'autre,
+avaient conçu une aversion qui eut bientôt des suites funestes et
+terribles. Robert leur avait laissé en mourant un conseil de régence. Le
+pape, seigneur suzerain de Naples, prétendait que le gouvernement du
+royaume lui appartenait pendant la minorité de Jeanne; et ce fut
+Pétrarque qu'il choisit pour aller faire valoir ses droits. Le cardinal
+Colonne, qui avait beaucoup servi à diriger ce choix, en profita, et
+chargea l'envoyé du pape de solliciter la liberté de quelques
+prisonniers injustement détenus dans les prisons de Naples. Pétrarque,
+malgré son aversion pour la mer, prit cette voie, plus courte et plus
+sûre, à cause des brigands qui continuaient d'infester l'Italie. Il
+trouva la cour de Naples remplie d'intrigues et de divisions qui
+présageaient de prochains orages, et gouvernée par un petit moine
+cordelier, sale, débauché, cruel et hypocrite, que le roi de Hongrie
+avait donné pour précepteur à son fils André, et dont je paraîtrais
+former à plaisir le portrait hideux, si je copiais celui qu'en a laissé
+Pétrarque[520]. Ce moine, selon l'esprit des gens de sa robe, s'était
+emparé du gouvernement des affaires; et c'est avec lui qu'un homme tel
+que Pétrarque fut obligé de traiter.
+
+[Note 520: Pour qu'on ne croie pas que j'exagère, voici
+textuellement ce portrait. _Nulla pictas, nulla veritas, nulla fides;
+horrendum tripes animal, nudis pedibus, aperto capite, paupertate
+superbum, marcidum deliciis vidi, homunculum vulsum ac rubicundum,
+obesis clunibus, inopi vix pallio contectum, et bonam corporis partem
+industriâ retegentem, utque in hoc habitu non solum tuos (nempe
+cardinalis Joannis de Columna) sed romani quoque pontificis affatûs,
+velut ex altâ sanctitatis speculâ insolentissimè contemnentem. Nec
+miratus sum: radicatam in auro superbiam secum fert; multum enim, ut
+omnium fama est, arca ejus et toga dissentiunt, etc._ Familiar. l, V,
+ep. 3.]
+
+Il en fut reçu avec une hauteur et une dureté révoltantes. Pendant les
+longueurs de ces deux négociations, il visita de nouveau les environs de
+Naples, avec deux de ses amis, Jean _Barili_ et _Barbato_ de Sulmone. La
+jeune reine, qui peut-être, sans les intrigues qui l'entouraient et les
+mauvais conseils dont elle était obsédée, aurait eu un meilleur sort,
+aimait les lettres. Elle eut quelques conversations avec Pétrarque, qui
+lui donnèrent pour lui beaucoup d'estime. A l'exemple de son grand-père,
+elle se l'attacha par le titre de son chapelain particulier. Mais ni
+cette cour, ni les moeurs qu'il y voyait régner, ne pouvaient lui plaire.
+Une fête où il fut entraîné sans en connaître l'objet, le décida à en
+sortir. Il regardait la cour qui assistait à cette fête en grande pompe,
+et entourée d'un peuple immense. Tout à coup il s'élève de grands cris
+de joie, Pétrarque se détourne: il voit un jeune homme d'une beauté et
+d'une force extraordinaires, couvert de poussière et de sang, qui vient
+expirer presque à ses pieds. C'était un spectacle de gladiateurs.
+L'horreur qu'il en conçut lui fit hâter son départ. Il n'avait
+d'ailleurs pu rien obtenir pour l'élargissement des prisonniers. Quant à
+l'affaire de la régence, sur le compte qu'il en avait rendu au pape,
+Clément VI, après avoir cassé celle que le roi Robert avait établie,
+venait d'envoyer un cardinal légat, pour prendre en son nom le
+gouvernement de Naples, jusqu'à la majorité de la reine. Pétrarque put
+alors quitter cette ville: il partit en détestant la barbarie de ses
+habitants, qui, au lieu des vertus de l'ancienne Rome, n'imitaient que
+sa férocité[521].
+
+[Note 521: _Famil._, l. V, ép. 5.]
+
+Il avait été dangereusement malade à Naples; le bruit de sa mort s'était
+même répandu dans l'Italie: un médecin de Ferrare, qui était aussi
+poëte, se hâta de faire à ce sujet un poëme allégorique et bizarre,
+intitulé: _la Pompe funèbre de Pétrarque_[522]. Cette triste folie
+accrédita si bien le faux bruit de sa mort, qu'en revenant de Naples, il
+fut pris par des hommes crédules pour un spectre ou pour une ombre, et
+que plusieurs eurent besoin, pour le croire vivant, de joindre le
+témoignage du toucher à celui des yeux. Il se rendit sans difficultés
+jusqu'à Parme; mais là, il trouva le pays en feu, les Corrége divisés
+entre eux, en guerre avec les princes voisins[523], et bloqués par une
+armée ennemie; la Lombardie inondée de compagnies d'armes qui y
+mettaient tout au pillage, enfin sa chère Italie en proie aux horreurs
+des guerres de parti, et comme au temps des barbares, couverte de sang
+en de ruines[524]. Il ne pouvait, sans danger, ni rester à Parme, ni en
+sortir. Il préféra ce dernier parti. Ce ne fut qu'avec des risques
+infinis et après des accidents graves, qu'il parvint, pour ainsi dire, à
+s'échapper de l'Italie. Il se revit avec enchantement dans cette ville
+d'Avignon, dont il disait, écrivait et pensait tant de mal, et où il
+revenait toujours. Il se hâta d'aller goûter quelque repos dans son
+Parnasse transalpin, c'est ainsi qu'il nommait sa maison de Vaucluse.
+Son Parnasse cisalpin était à Parme. La ville où habitait Laure, les
+campagnes environnantes où elle se promenait souvent, donnèrent une
+nouvelle ardeur à son amour, et rendirent à sa verve poétique son
+heureuse fécondité.
+
+[Note 522: Ce médecin se nommait Antoine _de' Beccari_. Pétrarque
+était depuis long-temps en liaison avec lui, et ne lui sut point mauvais
+gré de cette plaisanterie; il y répondit même par un sonnet, qui est le
+95e. du _Canzoniere_. La pièce d'Antoine, qu'on appelle communément
+Antoine de Ferrare, se trouve dans le Recueil qui suit _la Bella Mano_,
+éd. de Paris, 1595; elle commence par ce vers:
+
+ _Io ho già letto il pianto de' Romani._]
+
+[Note 523: Azon avait promis de remettre au bout de cinq ans la
+ville de Parme à _Luchino Visconti_, qui lui en avait fait obtenir la
+seigneurie: le terme arrivé, il la vendit au marquis de Ferrare. Cette
+perfidie excita contre lui la haine des _Visconti_, et de leurs alliés
+les _Gonzague_; c'était le sujet de cette guerre peu honorable pour les
+_Corrége_.]
+
+[Note 524: 1344.]
+
+Mais s'il était constant en amour, il avait dans l'esprit une agitation
+qui le portait sans cesse à changer de lieu, et qui peut-être avait pour
+première cause, son amour même. Cette passion, toujours au même degré de
+force, et toujours aussi peu récompensée, lui paraissait peut-être moins
+convenable dans un archidiacre de quarante ans. Plusieurs causes lui
+rendaient le séjour d'Avignon de plus en plus insupportable. Le luxe et
+le désordre des moeurs y étaient au comble: sa fortune n'y avançait
+point, et son plus chaud protecteur lui-même, le cardinal Colonne,
+n'avait encore rien fait pour lui: Ason de Corrége, réconcilié avec
+_Mastino della Scala_, le pressait vivement de revenir. Il prit enfin le
+parti de quitter pour toujours Avignon, Laure et Vaucluse. Il eut mille
+peines à se séparer du cardinal sans rompre leur amitié. En prenant
+congé de Laure, il la vit pâlir, et chancela dans résolutions; mais
+enfin il partit[525], alla directement à Parme, où il resta peu de temps
+pour ses affaires, et de là, s'embarqua sur le Pô; il descendit à
+Vérone, où Azon l'attendait. A peine y était-il établi, que ses
+incertitudes recommencèrent. Ses amis d'Avignon faisaient tous leurs
+efforts pour l'y rappeler. L'un lui peignait la tristesse et les regrets
+de Laure; l'autre le désir que le cardinal Colonne avait de le revoir;
+un troisième, le même voeu formé par le pape, et le soin que ce pontife
+prenait souvent de s'informer de sa santé. Pétrarque résista quelque
+temps, mais il céda, comme il cédait toujours, et revint à Avignon par
+la Suisse.
+
+[Note 525: 1345.]
+
+L'accueil que lui fit Clément VI, fut proportionné à la crainte qu'il
+avait eue de le perdre, et aux progrès de sa renommée qui allait
+toujours croissant. Il voulut le fixer par une faveur plus solide. La
+charge de secrétaire apostolique était vacante, il la lui offrit.
+C'était une place d'intime confiance et de grand crédit, mais laborieuse
+et assujétissante; Pétrarque, qui ne voulait point de chaînes, même
+dorées, la refusa. Ses autres chaînes, celles que son coeur ne pouvait
+briser, devinrent plus légères au moment de son retour. Laure, charmée
+de le revoir, le traita mieux; mais bientôt elle reprit ses rigueurs
+accoutumées, et la lyre de Pétrarque ses chants plaintifs.
+
+Jamais elle ne fut plus fertile que cette année[526]. Les moindres
+bontés de Laure, et ses fréquentes sévérités, ses maladies, ses
+chagrins, les petites querelles qui peuvent exister entre deux amants
+qui se parlent à peine, tout dans cette imagination poétique, devenait
+un sujet pour ses vers. Un hommage public que reçut la beauté de Laure,
+lui en fournit un singulier. Charles de Luxembourg, qui fut peu de temps
+après l'empereur Charles IV, était à Avignon. Parmi les fêtes qu'on lui
+donna, il y eut un bal paré où l'on avait réuni toutes les beautés de la
+ville et de la province. Charles, qui avait beaucoup entendu parler de
+Laure, la chercha dans le bal, et l'ayant aperçue, il écarta, par un
+geste, toutes les autres dames, s'approcha d'elle et lui baisa les yeux
+et le front. Tout le monde applaudit, et Pétrarque, selon sa coutume,
+célébra cet événement par un sonnet[527]. Il avoue, dans le dernier
+vers, que cet acte, un peu étrange, le _remplit d'envie_[528]; le terme
+est doux, pour exprimer un sentiment qui ne devait pas l'être. Il
+fallait, on en conviendra, que l'illusion des priviléges du rang fût
+bien forte, pour qu'un amant pût prendre plaisir à voir un prince jeune
+et galant, imprimer un baiser sur le front et surtout sur les yeux de
+sa maîtresse!
+
+[Note 526: 1346.]
+
+[Note 527: _Real natura, angelico intelletto_, etc.]
+
+[Note 528:
+
+ _M'empiè d'invidia l'atto dolce e strano_,]
+
+Telle était la mobilité du génie de Pétrarque et la souplesse de son
+esprit, qu'il passait rapidement de ses rêveries d'amour à des études
+graves, à des méditations philosophiques et même pieuses. Un voyage
+qu'il fit à la Chartreuse de Moutrieu[529], où son frère Gérard avait
+pris l'habit depuis cinq ans, lui laissa des impressions auxquelles il
+obéit dès qu'il fut de retour à Vaucluse; il y composa un traité _du
+Loisir des Religieux_[530], qu'il envoya aussitôt à ces bons pères, et
+dont l'objet était de leur faire sentir les douceurs et les avantages de
+leur état, comparé à la vie inquiète et agitée des gens du monde[531].
+Que l'état monastique eût des avantages pour ceux qui le professaient,
+quand ils avaient pu vaincre les affections les plus naturelles et les
+plus douces, cela n'a jamais été mis en question; la vraie question
+était de savoir de quelle utilité il pouvait être pour la société civile
+qu'une classe nombreuse d'hommes jouit de tels avantages, en consommant
+une partie considérable de ses produits, sans prendre la moindre part
+aux travaux, aux dangers et aux agitations qu'elle impose. Mais cette
+question est décidée, ou plutôt n'en est plus une depuis long-temps.
+
+[Note 529: 1347.]
+
+[Note 530: _De otio religiosorum_.]
+
+[Note 531: _Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. II, p. 315.]
+
+Un objet plus grand et d'un plus haut intérêt, vint réclamer l'attention
+de Pétrarque. On a vu quels avaient toujours été son amour pour
+l'Italie, son admiration pour Rome, quels étaient ses voeux pour sa
+prospérité et pour sa grandeur. Il crut qu'ils allaient être réalisés
+par un homme qu'il connaissait, et que peut-être il avait entretenu
+autrefois du désir d'une révolution pareille. Parmi les dix-huit
+embassadeurs que la ville de Rome avait envoyés à Clément VI, et du
+nombre desquels avait été Pétrarque, se trouvait un homme obscur, fils
+d'un cabaretier et d'une porteuse d'eau, mais qui s'était donné à
+lui-même une éducation au dessus de son état, et qui, dès sa jeunesse,
+s'était rempli l'imagination des grands auteurs de l'ancienne Rome, et
+de l'étude de ses vieux monuments. On l'appelait _Cola di Rienzi_,
+c'est-à-dire Nicolas, fils de Laurent[532]. Un enthousiasme égal pour
+les mêmes objets, forma entre Pétrarque et lui, réunis dans la même
+embassade, des liens assez étroits d'amitié. Depuis long-temps ils
+s'étaient perdus de vue, lorsque Pétrarque apprit, d'abord par la voix
+de la renommée, et ensuite par les couriers envoyés à la cour d'Avignon,
+que ce Rienzi avait rétabli la liberté romaine, et chassé les nobles qui
+en étaient les tyrans; qu'il avait été revêtu par le peuple d'une
+dictature voilée sous la titre modeste du tribun; que son gouvernement
+s'annonçait par une conduite ferme et des réglements sages; que ses vues
+s'étendaient sur l'Italie entière; que déjà la plupart des villes, et
+même par politique la plupart des princes, lui avaient adressé des
+députations ou des lettres; qu'enfin Rome et l'Italie allaient sortir,
+sous ses auspices, de l'état de trouble, de servitude et d'anarchie où
+elles étaient plongées.
+
+[Note 532: _Filius Laurentii_; par corruption en latin _Rentii_, en
+vulgaire _Renzi_ et _Rienzi_.]
+
+Transporté de joie à ces nouvelles, il écrivit à Rienzi, une lettre
+éloquente, pour le féliciter de ses succès, et l'encourager dans son
+entreprise. Il le défendit avec toute la chaleur et l'énergie de la
+persuasion et de l'amitié à la cour du pape. La première impression y
+avait été celle d'une terreur panique, et malgré les moyens adroits que
+le Tribun avait employés pour se rendre cette cour favorable, il s'en
+fallait beaucoup qu'il obtînt une approbation aussi générale que l'avait
+été la terreur. Bientôt les folies de Rienzi diminuèrent encore le
+nombre de ses partisans, et redonnèrent à ses ennemis plus d'audace.
+Pétrarque les ignorait ou refusait d'y croire, et continuait de
+correspondre avec lui sur le ton de l'amitié, de l'approbation et du
+conseil. Il voulut aller lui-même le diriger et le soutenir. Tous ses
+anciens motifs pour s'établir définitivement en Italie, se présentèrent
+de nouveau à son esprit. Ses amis de Lombardie et de Toscane,
+renouvelèrent leurs instances. Il dit encore une fois adieu à ceux
+d'Avignon, à son Parnasse de Vaucluse, au pape, au cardinal Colonne, à
+sa chère Laure. Il la vit dans un cercle de femmes où elle allait
+ordinairement; elle était sans parure, sérieuse et pensive. Son air
+était plus triste encore qu'à leurs premiers adieux. Son amant ému
+jusqu'aux larmes, se retira sans rien dire, en s'efforçant de les
+cacher. Laure le suivit avec un regard si pénétrant et si tendre, qu'il
+fut toujours gravé dans sa mémoire et dans son coeur. De tristes
+présentiments semblaient dire à l'un et à l'autre qu'ils ne se verraient
+plus.
+
+En arrivant à Gênes, d'où il comptait aller à Florence, Pétrarque apprit
+que son tribun ne faisait plus à Rome, que des folies. Il changea
+d'avis, se rendit à Parme, et des nouvelles plus tristes encore lui
+annoncèrent le massacre de tous les nobles romains et celui de la
+famille presque entière des Colonne, fait par les ordres de Rienzi.
+Cette catastrophe lui causa la plus vive douleur, mais il ne perdait pas
+encore l'espérance de voir Rome libre, et il aurait tout souffert à ce
+prix. Aucune illustre famille, écrivait-il, ne m'est aussi chère dans
+le monde; mais la république; mais Rome; mais l'Italie, me sont encore
+plus chères[533]. Il ne garda cependant pas long-temps l'illusion qui
+lui faisait supporter ce désastre. La chute de Rienzi était inévitable;
+il tomba, et _son oeuvre fantastique_, comme l'appelle Villani[534], fut
+renversée avec lui. Pétrarque, tristement détrompé, passa de Parme à
+Vérone. Il y éprouva, le 25 janvier 1348, une secousse de ce terrible
+tremblement de terre dont parlent tous les historiens de ce temps. La
+superstition crut qu'il avait était annoncé par une colonne de feu qu'on
+avait vue à Avignon, environ un mois auparavant sur le palais du pape;
+elle put aussi le regarder comme l'annonce d'une calamité la plus
+terrible, de cette peste affreuse qui, après avoir dévasté l'Asie, et
+ravagé les côtes d'Afrique, apportée de là en Sicile, se répandit cette
+même année en Italie, en Espagne, en France, et changea partout en
+déserts les villes et les campagnes.
+
+[Note 533: _Famil._, l. II, ép. 16. _Nulla toto orbe principum
+familia carior, carior tamen respublica, carior Roma, carior Italia._]
+
+[Note 534: _Per li savi è discreti si disse in fino allora che la
+detta impresa del tribuno era una opera fantastica e da poco durare._
+
+ (L. XII, c. 89.)]
+
+Pendant les premiers mois de cette fatale année, lorsque la peste
+n'avait fait encore que peu de progrès, Pétrarque fit de petits voyages
+à Parme, à Padoue, partout accueilli par l'admiration et par l'amitié.
+De retour à Vérone, il perd plusieurs de ses amis; il apprend que la
+contagion a gagné le Comtat; il se rappelle dans quel état il a laissé
+ce qu'il a de plus cher au monde. Des pressentiments funestes, des
+songes lugubres, de continuelles terreurs l'agitent. L'esprit toujours
+tendu sur Avignon, l'âme élancée, pour ainsi dire, vers son malheur, il
+voudrait hâter les courriers; mais les communications sont rompues, les
+courriers n'arrivent qu'avec d'insupportables lenteurs. Le 19 mai, il
+espérait encore; et depuis plus de quarante jours l'objet de tant
+d'espérances et de tant de craintes n'était plus. Laure était morte, le
+6 avril, environnée à ses derniers moments de ses parentes, de ses
+amies, qui bravaient, pour lui rendre ces tristes devoirs, l'effrayante
+contagion dont elle mourait victime, tant elle était bonne et aimable
+pour elles, tant elle avait su s'en faire aimer! Par une fatalité
+singulière, elle mourut dans le même mois, le même jour et à la même
+heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. Que devint-il à
+cette affreuse nouvelle? Personne n'a entrepris de le peindre; mais le
+reste de sa vie prouve quelle fut sa douleur; il ne cessa, jusqu'à la
+fin, de s'occuper de Laure. Ses souvenirs, ses regrets, ses chants s'en
+nourrirent sans cesse. Il perdit avec elle ce qui lui restait de goût
+dans le monde; il en prit un plus vif pour la retraite et pour la
+solitude, où il pouvait ne s'entretenir que d'elle, et où il la
+retrouvait toujours.
+
+On voudrait connaître l'objet d'une passion si constante; on désirerait
+pouvoir se le représenter sous des traits sensibles, et il n'est point
+d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait; mais
+l'imagination peut s'en épargner les frais. Ce portrait est répandu dans
+des poésies où il est à l'abri du temps et des siècles. En le
+dépouillant de ses ornemens, ou, si l'on veut, de ses exagérations
+poétiques, et ne laissant que ce qui paraît être l'exacte vérité, on
+voit que Laure était une des plus aimables et des plus belles femmes de
+son temps. Ses yeux étaient à-la-fois brillants et tendres, ses sourcils
+noirs et ses cheveux blonds; son teint blanc et animé, sa taille fine,
+souple et légère: sa démarche, son air avaient quelque chose de céleste.
+Une grâce noble et facile régnait dans toute sa personne. Ses regards
+étaient pleins de gaîté, d'honnêteté, de douceur. Rien de si expressif
+que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si angélique et
+de si touchant que le son de sa voix. Sa modestie ne l'empêchait pas de
+prendre soin de sa parure, de se mettre avec goût, et lorsqu'il le
+fallait avec magnificence. Souvent l'éclat de sa belle chevelure était
+relevé d'or ou de perles; plus souvent elle n'y mêlait que des fleurs.
+Dans les fêtes et dans le grand monde, elle portait une robe verte
+parsemée d'étoiles d'or, ou une robe couleur de pourpre, bordée d'azur
+semé de roses, ou enrichie d'or et de pierreries. Chez elle, et avec ses
+compagnes, délivrée de ce luxe, dont on faisait une loi dans des cercles
+de cardinaux, de prélats et à la cour d'un pape, elle préférait, dans
+ses habits, une élégante simplicité.
+
+Avec tout ce qui inspire les désirs, Laure avait ce qui les contient et
+ce qui imprime le respect. Ses yeux semblaient purifier l'air autour
+d'elle, et rien que de chaste comme elle n'aurait osé l'approcher. Elle
+n'était pourtant pas insensible. Sa pâleur, sa tristesse quand son amant
+s'éloignait d'elle, quelques mots, quelques doux reproches dont on voit
+les traces dans les vers de Pétrarque, et quelques particularités que
+l'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, le prouvent assez; mais
+jamais l'impression qu'un si long amour, des soins si soutenus et si
+tendres, firent sur son coeur, ne coûtèrent rien à sa sagesse. Tout
+l'esprit naturel que peut avoir une femme, toute l'adresse qu'elle peut
+employer pour retenir en même temps qu'elle enflamme, pour alimenter
+l'espérance sans donner des droits, elle sut en faire usage; et c'est
+ainsi qu'elle parvint à captiver, pendant vingt ans, le plus grand génie
+et l'homme le plus passionné de son siècle.
+
+J'ai déjà dit que la pureté de ce sentiment a trouvé un grand nombre
+d'incrédules. Ajoutons que malheureusement elle en doit trouver plus que
+jamais. Les preuves en sont pourtant irrécusables; mais pour les
+connaître il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; et pour les
+admettre il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnête, devenu
+plus rare encore que le goût de la lecture et de l'étude. On avait cru
+que la corruption des moeurs était au comble quand on parvint à jeter du
+ridicule sur la vertu; il était cependant encore un degré de plus à
+atteindre: on ne prend la peine de se moquer que de ce qui existe, et la
+vertu a cessé d'être un ridicule aux yeux du monde, en devenant pour lui
+un être de raison. Il est vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de
+croire à une affection vertueuse et délicate, mais au sacrifice absolu
+des penchants que la nature donne, que l'on peut combattre sans doute,
+mais que l'on est plus sûr de vaincre dans l'absence des passions et
+dans le silence du coeur, que dans cette fermentation des sens, source
+première et compagne presque toujours inséparable de l'amour. Ce ne
+serait pas faire injure à la noblesse de cette passion et à sa pureté,
+que d'examiner ce qui put la maintenir si long-temps dans des bornes si
+aisées à franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable,
+sans l'admirer, sans la respecter moins, et l'expliquer ne serait pas
+l'avilir; mais ces explications pourraient nous mener loin, et
+conviendraient d'ailleurs moins ici que dans un cours de philosophie
+morale. Tenons-nous-en donc à deux faits, qui peut-être font
+disparaître de cet amour une partie de ce qu'il y a de romanesque et de
+merveilleux, mais qui, en le ramenant au vrai, le rendent aussi plus
+croyable.
+
+Laure avait un mari dont son coeur n'avait pas fait choix; mais cette
+union lui imposait des devoirs: non-seulement elle était mère, mais, par
+une fécondité peu commune, elle le fut onze fois, et neuf de ses enfants
+lui survécurent. Il ne manquait à la prospérité de son hymen que
+l'amour; et si celui de Pétrarque toucha son coeur, il est aisé de
+concevoir comment, parmi tant de soins domestiques, et de si fréquentes
+épreuves pour sa santé, elle ne permit à ce sentiment de lui offrir que
+les seules consolations dont elle eût besoin. Pétrarque était libre; la
+licence des moeurs de ce siècle ne faisait pas regarder comme un obstacle
+aux jouissances les fonctions ecclésiastiques dont il était revêtu. Son
+tempérament le portait aux plaisirs de l'amour, comme la sensibilité de
+son âme le rendait susceptible de ses plus douces émotions. Quelque
+délicate que soit dans toutes ses poésies l'expression de son amour, on
+voit que si Laure lui eût permis quelques espérances, il les eût portées
+très-loin: un sentiment purement platonique ne donne point les
+agitations et le trouble où on le voit sans cesse plongé. Si l'on peut
+croire que, dans ses vers, c'était plutôt la chaleur de l'imagination
+que le désordre des sens et les tourmentes du coeur qui lui dictaient
+des expressions si passionnées, qu'on lise ses lettres et ses autres
+oeuvres latines; on y verra que partout et à tout propos, du ton le plus
+sérieux et le plus sincère, il se plaint de ces combats qu'il éprouve,
+de ces mouvements impétueux qui le bouleversent, et de ces feux qui le
+consument.
+
+Enfin, il le faut avouer, il chercha, sinon un remède, au moins une
+diversion à cette passion si impérieuse et si violente, dans quelques
+liaisons passagères dont il rougissait sans doute, puisque nulle part il
+n'en a nommé les objets, quoiqu'il parle, dans plusieurs endroits de ses
+lettres, de deux enfants naturels qui en avaient été le fruit. Je sais
+ce qu'en lisant ceci on en peut tirer d'avantages, et contre Pétrarque,
+et en général contre les hommes; je ne défendrai ni sa cause ni la
+nôtre; et c'est encore une question à renvoyer au cours de philosophie
+morale. Mais que conclure de ces faits? que Laure ne lui permit jamais,
+qu'il ne se permit jamais avec elle que l'expression d'un amour pur; que
+cet amour fit quelquefois le tourment, mais encore plus le bonheur comme
+la gloire de sa vie; que ce fut, comme il l'avoue cent fois, ce qui le
+retira des sentiers du vice, et ce qui le maintint dans le chemin de la
+vertu; que s'il eut la faiblesse de céder à l'entraînement des sens, à
+celui de l'exemple, et peut-être à d'autres séductions, il se releva
+toujours, soutenu comme il l'était, par un sentiment qui ne pouvait
+admettre long-temps ce bas et impur alliage; qu'enfin si l'on refusait
+de croire à une passion de vingt années, exempte d'erreurs et de désirs
+vulgaires, ces erreurs et ces désirs dirigés vers un autre objet,
+doivent lui concilier plus de croyance; mais que dans un amour si
+constant, exprimé avec tant d'élévation et tant de charme, avec des
+couleurs si vives, si fort au-dessus des conceptions ordinaires, si
+dignes d'un objet céleste et presque divin, il reste encore, malgré ces
+faiblesses, un phénomène du génie et du coeur qui dut remplir d'un noble
+orgueil l'âme de Laure, et que lui envieront sans doute à jamais toutes
+les femmes aimables, fières et sensibles.
+
+
+
+SECTION DEUXIÈME.
+
+_Depuis 1348 jusqu'à la mort de Pétrarque. Son influence sur l'esprit de
+son siècle et sur la renaissance des lettres._
+
+
+Pétrarque pleurait depuis deux mois la mort de Laure, quand une autre
+perte douloureuse lui fit verser de nouvelles larmes. Le cardinal
+Colonne, son protecteur et son ami, mourut à Avignon[535], soit de la
+peste, qui emporta cette année cinq cardinaux, soit des suites du
+profond chagrin que lui donna la catastrophe ou sa famille presque
+entière avait péri. De toute cette famille, peu de temps auparavant si
+nombreuse et si puissante, il ne restait donc plus que le vieux Étienne
+Colonne. Ainsi se vérifia une prédiction singulière de ce vieillard,
+dont Pétrarque nous a conservé le souvenir. Plus de dix ans auparavant,
+Étienne s'entretenait librement avec lui à Rome, sur ses affaires
+domestiques, sur les guerres dans lesquelles il s'était engagé avec les
+Ursins, et qui pouvaient être, après sa mort, pour sa famille, un
+héritage de haines, de querelles et de dangers. Après s'être expliqué
+franchement sur tous les autres points: «Quant à ma succession,
+ajouta-t-il, en regardant fixement Pétrarque, et les yeux mouillés de
+larmes, je voudrais, je devrais en laisser une à mes enfants; mais les
+destins en ont disposé autrement. Par un renversement de l'ordre de la
+nature, que je ne saurais trop déplorer, c'est moi, c'est ce vieillard
+décrépit que vous voyez, qui héritera de tous ses enfants[536].» Il ne
+leur survécut pas de beaucoup, et mourut lui-même peu de temps après.
+
+[Note 535: 1348.]
+
+[Note 536: _Famil._, l. VIII, ép. I.]
+
+La mort du cardinal Colonne dispersa les amis que Pétrarque avait encore
+auprès de lui. Socrate resta à Avignon, d'où il fit de nouveaux efforts
+pour y rappeler son ami. Un Romain, nommé Luc Chrétien, à qui Pétrarque
+avait résigné son canonicat de Modène, quand il fut fait archidiacre de
+Parme, et Mainard Accurse, descendant du fameux jurisconsulte de
+Florence, retournèrent en Italie pour le voir et s'arranger avec lui sur
+le plan de vie qu'ils devaient suivre[537]. Le jour qu'ils arrivèrent à
+Parme, il en était parti pour un petit voyage à Padoue et à Vérone.
+Pétrarque, de retour au bout d'un mois, apprit avec un vif regret
+l'occasion qu'il avait manquée; il leur députa un de ses domestiques,
+qu'il vit bientôt revenir avec les nouvelles les plus affreuses. En
+approchant de Florence, ils avaient été assassinés par des brigands.
+Mainard Accurse était mort, et Luc était mourant de ses blessures. Ces
+brigands étaient des bannis de Florence, soutenus par les Ubaldini,
+maison ancienne et puissante, qui possédait, près de Mugello, plusieurs
+forteresses dans l'Apennin. Ils y donnaient retraite aux bandits,
+favorisaient leurs voleries, et partageaient avec eux le butin[538].
+Pétrarque, pénétré de douleur, écrivit une lettre véhémente aux prieurs
+et au gonfalonnier de la république, pour leur demander vengeance de cet
+assassinat. Il l'obtint. Les Florentins envoyèrent contre les Ubaldini
+et leurs brigands, une armée qui fit le dégât sur leurs terres, et prit
+en moins de deux mois leurs châteaux. Ainsi, la Toscane dut sa
+tranquillité aux réclamations éloquentes d'un de ses concitoyens encore
+banni de son sein, ou du moins fils d'un banni, et à qui les biens de sa
+famille n'avaient pas encore été rendus.
+
+[Note 537: 1349.]
+
+[Note 538: _Mém. pour la vie de Pètr._, t. III, l. IV, p. 20.]
+
+D'autres intérêts, des pertes plus sensibles l'occupaient. A celles
+qu'il avait déjà faites, se joignit, cette même année, la mort de
+plusieurs de ses anciens et de ses nouveaux amis. Parmi les anciens, il
+pleura surtout le bon _Sennuccio del Bene_, le plus intime confident de
+ses amours. Il voyagea dans la Lombardie pour se distraire et pour se
+serrer, en quelque sorte, auprès des amis qui lui restaient. Le vieux
+Louis de Gonzague, seigneur de Mantoue, l'appelait depuis long-temps à
+sa cour. Il y alla passer quelques moments dont il profita pour visiter
+le petit village d'Andès, caché aujourd'hui sous le nom obscur de
+_Pietola_, mais qui sera célèbre, dans tous les temps, par la naissance
+de Virgile. Parmi ces chagrins et ces distractions, un grand objet
+revenait souvent à sa pensée: c'était le sort de l'Italie, toujours
+déchirée par les guerres que s'y faisaient de petits princes, dont aucun
+ne devenait assez puissant pour en fixer la destinée. Depuis la chute de
+Rienzi, à qui il ne s'était attaché que dans cette espérance, Pétrarque
+n'en conçut une nouvelle que lorsqu'il crut Charles de Luxembourg
+disposé à descendre en Italie. La bonne intelligence de cet empereur
+avec le pape, le rendait propre à réunir le parti Guelfe au parti
+Gibelin; Pétrarque lui écrivit à ce sujet une lettre remplie d'art,
+d'éloquence et de force[539]. Charles IV y répondit, mais, ce qui n'est
+pas encourageant pour les hommes le plus en état de donner aux princes
+les conseils qu'il leur importerait le plus de suivre, il n'y répondit
+que trois ans après.
+
+[Note 539: 1350. Cette lettre est imprimée dans l'édition de Bâle,
+1581, page 531, non parmi les épîtres, mais sous ce titre particulier:
+_De pacificandâ Italiâ exhortatio_.]
+
+Un grand mouvement, non pas politique, mais religieux, se dirigeait
+alors vers Rome. Le jubilé de 1350 y était ouvert. Pétrarque y voulut
+aller, soit pour gagner les indulgences, soit pour revoir le théâtre de
+son triomphe poétique, ou simplement pour obéir à cette inquiétude
+naturelle que le portait sans cesse à changer de lieu. Il partit de
+Parme, et se dirigea par la Toscane: il entra pour la première fois à
+Florence, où le temps de la justice n'était pas encore venu pour lui,
+mais où il avait à voir ce qui partout l'intéressait le plus, des amis.
+Un homme presque aussi célèbre que lui dans la littérature de ce siècle,
+Jean Boccace était du nombre. Il était plus jeune de neuf ans. Ils
+s'étaient connus à Naples, où des rapports de goûts, d'objets d'étude et
+de caractère les avaient liés. Ils resserrèrent à Florence les noeuds de
+leur amitié, qui dura autant que leur vie.
+
+Dans la route de Florence à Rome, que Pétrarque faisait à cheval, il
+éprouva un accident[540] qui le retarda de quelques jours, et le retînt
+au lit pendant plusieurs autres, après qu'il y fut arrivé. Sa pieuse
+impatience souffrait beaucoup de ces retards. Elle était en lui
+très-réelle. Il s'était disposé avec autant de sincérité que d'ardeur, à
+tirer tout le fruit possible de cette institution alors nouvelle[541],
+qui attirait à Rome un prodigieux concours; le fruit principal qu'elle
+eut pour lui eût été plus miraculeux quelques années auparavant, lorsque
+Laure, encore vivante, et toujours aimée, le rendait plus difficile à
+obtenir. Ce fut alors, pour me servir de ses expressions, que Dieu lui
+fit la grâce de le délivrer tout-à-fait de ce goût pour les femmes qui
+l'avait si fortement tyrannisé depuis sa jeunesse. Mais au reste, à en
+juger par les paroles méprisantes dont il se sert, et que je me garderai
+bien de traduire[542], il n'était ici question ni de cet amour pur,
+angélique, et presque surnaturel, dont Laure voulut être aimée, ni même
+de cet amour conforme à la fois et à la faiblesse humaine, et au goût
+des âmes délicates, où l'on se donne tout entier l'un à l'autre, où les
+plaisirs du coeur épurent et ennoblissent d'autres plaisirs. La grâce
+qu'il obtint n'eut pour objet que ce penchant vague et général, qui
+conduit plutôt au libertinage qu'à l'amour, et dont nous avons vu que
+l'amour même ne l'avait pas toujours garanti. Quoi qu'il en soit, c'est
+au jubilé que Pétrarque attribue cette révolution qui se fit en lui,
+mais dans laquelle, sans qu'il le dise, le progrès de l'âge aida
+peut-être un peu la grâce.
+
+[Note 540: Le cheval d'un vieil abbé qui marchait à sa gauche,
+voulant frapper le sien, détacha un coup de pied qui atteignit Pétrarque
+au-dessous du genou; la plaie qu'il lui avait faite s'envenima; il fut
+obligé de s'arrêter trois jours à Viterbe, et eut ensuite beaucoup de
+peine à se traîner jusqu'à Rome.]
+
+[Note 541: On croit qu'elle eut pour origine le souvenir des jeux
+séculaires de l'ancienne Rome. De siècle en siècle, il se trouvait
+toujours quelques gens attachés aux anciens usages, qui se rendaient à
+Rome, parce que d'autres s'y étaient rendus un siècle auparavant. En
+1300, Boniface VIII accorda de grandes indulgences à tous les fidèles
+qui iraient pendant cette année, _et toutes les centièmes années
+suivantes_, visiter l'église du prince des apôtres. Le gain que les
+Romains y firent, les engagea à obtenir de Clément VI que le terme fût
+réduit à cinquante ans. Ce fut alors qu'ils donnèrent à cette
+institution, qui était un sujet de jubilation pour eux, le nom de
+jubilé. Urbain VI trouva une nouvelle raison pour le réduire à
+trente-trois ans, c'est que J.-C. avait passé ce nombre d'années sur la
+terre; et Paul II, eu égard à la fragilité humaine, ordonna qu'il serait
+ouvert tous les vingt-cinq ans. (_Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t.
+III, p. 76 et 77.)]
+
+[Note 542: _Pestis illa..... ea foeditas_. (_Senil._, l. VIII, ép.
+I.)]
+
+Il revint à Florence, en passant par Arezzo, lieu de sa naissance, où il
+fut reçu avec tous les honneurs dus à son mérite et à sa renommée. Une
+des choses qui le flatta le plus, fut d'être conduit, sans s'en douter,
+par les principaux de la ville, à la maison où il était né, et
+d'apprendre d'eux, que le propriétaire avait voulu plusieurs fois y
+faire des changements, mais que la ville s'y était toujours opposée,
+exigeant que l'on conservât dans le même état, le lieu sacré par sa
+naissance[543]. De Florence, il se rendit à Padoue[544]. Un nouveau
+chagrin l'y attendait. Jacques de Carrare en était maître; c'était un
+des seigneurs les plus aimables, et qui témoignait à Pétrarque le plus
+d'amitié: c'était auprès de lui qu'il revenait, et, en arrivant, il
+apprit sa mort. Jacques de Carrare venait d'être assassiné dans son
+palais, par un de ses parents[545], qu'il y avait élevé et nourri.
+Quelque aversion que ce crime donnât à Pétrarque pour le séjour de
+Padoue, il y resta encore quelque temps. Il y était trop près de Venise,
+pour qu'il n'allât pas quelquefois dans cette ville qu'il appelait _la
+merveille_ des cités. Il y fit connaissance et bientôt amitié avec le
+célèbre doge André Dandolo, brave guerrier, habile politique, homme
+distingué dans les lettres, et chef d'une république dont il fut le
+premier historien[546]. La guerre était alors prête à éclater entre
+Venise et Gênes. Pétrarque, qui voyait dans cette guerre la perte de
+l'une ou de l'autre république, et de nouveaux malheurs pour l'Italie,
+écrivit au doge, son ami, et réunit dans sa lettre, tous les motifs qui
+pouvaient engager les Vénitiens à la paix. Dandolo loua beaucoup, dans
+sa réponse, l'éloquence de Pétrarque; mais malheureusement pour lui et
+pour Venise, il ne suivit point son conseil.
+
+[Note 543: Ces attentions délicates seraient dignes d'un siècle où
+la civilisation serait plus perfectionnée; ou peut-être nous
+exagérons-nous la grossièreté de ce siècle et la civilisation du nôtre.]
+
+[Note 544: 1352.]
+
+[Note 545: Il se nommait Guillaume; c'était un fils naturel de son
+cousin Jacques Ier.]
+
+[Note 546: Voy. ci-dessus, p. 303.]
+
+En rompant tout commerce avec les femmes, Pétrarque n'avait pas fait voeu
+de se priver du souvenir de Laure. Il la pleurait, et consacrait ses
+regrets dans des poésies où l'on trouve souvent l'accent d'une douleur
+vraie, quoique toujours ingénieuse, et où la voix de l'imagination se
+fait toujours entendre avec celle du coeur. Le 6 avril de cette année,
+se rappelant que ce jour revenait pour la troisième fois depuis la mort
+de Laure, il fixa dans un vers plein de sentiment, ce funeste
+anniversaire. «Ah! dit-il, qu'il était beau de mourir il y a aujourd'hui
+trois ans[547].» Mais ce jour-là même, il reconnut qu'il était heureux
+de vivre encore, et qu'il lui restait à goûter quelques plaisirs. Il
+reçut un message de Florence, qui le rétablissait dans ses biens et dans
+ses droits de citoyen.
+
+[Note 547:
+
+ _O che bel morir era oggi è'l terzo anno!_
+
+C'est le dernier vers du sonnet:
+
+ _Nell'età sua più bella e più fiorita_, etc.]
+
+Pour ajouter la grâce à la justice, on avait chargé l'amitié de ce
+message. C'était Boccace qu'on avait député vers Pétrarque, et qui
+venait reconquérir un citoyen et féliciter un ami. Le sénat désirait de
+plus, qu'il voulût être directeur de l'Université qu'on venait de fonder
+à Florence. Le désir de réparer par tous les moyens reproductifs, les
+ravages affreux de la peste, avait fait imaginer cette fondation. Celui
+de l'illustrer dès sa naissance, avait fixé les esprits sur Pétrarque,
+et c'est ce qui avait fait prononcer son rappel. Son message et son
+objet le remplirent de joie: maïs il ne voulut point accepter l'honneur
+qu'on lui offrait, et au lieu de s'aller engager dans des soins si peu
+compatibles avec ses habitudes et ses goûts, il tourna toutes ses
+pensées vers sa douce et libre retraite de Vaucluse, où ses livres,
+écrivait-il, l'attendaient depuis quatre ans. Il y arriva vers la fin de
+juin. C'était le temps où les beautés de la nature l'invitaient le plus
+à s'y fixer; mais le devoir l'appelait à la cour pontificale, et, après
+un mois de repos, il quitta pour le tumulte et les scandales d'Avignon,
+l'innocente paix de Vaucluse.
+
+Le goût de Clément VI, pour le luxe et les plaisirs, semblait aller en
+augmentant. La vicomtesse de Turenne, sa maîtresse, donnait le ton aux
+femmes pour la parure et pour la conduite. Le pape recevait des rois à
+sa cour, et leur donnait des fêtes; il faisait des cardinaux de dix-huit
+ans; il en faisait, dit l'historien Mathieu Villani, de si jeunes et
+d'une vie si dissolue, qu'il en résulta des choses d'une grande
+abomination[548]. Parmi tout ce désordre, on traitait, comme dans toutes
+les cours, de grandes affaires. Celles de Rome n'en allaient pas mieux
+depuis la chute de Rienzi. Rome ne pouvait plus être ni libre ni
+soumise. L'anarchie et les désordres qu'elle entraîne, étaient au comble
+dans les murs et hors des murs. Les assassinats et les brigandages
+étaient impunis: les nobles les favorisaient et retiraient, comme ceux
+de Toscane, les assassins et les brigands dans leurs châteaux. Le pape
+voulant mettre fin à ces désordres, nomma une commission de quatre
+cardinaux pour en chercher les moyens. Pétrarque fut consulté. Rendre au
+peuple romain ses anciens droits, humilier l'orgueil des nobles, exclure
+du sénatoriat et des autres charges, les étrangers; enfin établir la
+république sur les lois de la justice et de l'égalité, tels furent les
+conseils qu'il développa dans une des plus belles lettres qui se soient
+conservées de lui[549]; on ignore s'ils convinrent beaucoup aux
+cardinaux et au pape; mais le peuple de Rome ne laissa pas le temps de
+les suivre. Il se réveilla encore une fois, choisit un nouveau chef
+nommé Jean Cerroni; et comme les droits du pape furent assez bien
+conservés dans cette révolution qui ne coûta pas une goutte de sang;
+comme elle terminait à la fois les troubles de Rome, et les
+incertitudes de Clément VI, qui d'ailleurs était malade, il y donna son
+approbation, et il n'est pas douteux que Pétrarque y donna aussi la
+sienne.
+
+[Note 548: _Math. Villani_, l. II, c. 43.]
+
+[Note 549: Elle n'est point imprimée dans la grande édition de ses
+oeuvres; mais elle se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque
+impériale, n°. 8568. L'abbé de Sade l'a traduite dans ses Mémoires, t.
+III, p. 157 et suiv.; elle est datée du 19 novembre.]
+
+Cette maladie du pape, fut pour notre poëte, la source de quelques
+démêlés qu'il eut avec la faculté de médecine, avec qui l'on prétend
+qu'il ne faut jamais être ni trop bien ni trop mal. Clément VI avait le
+malheur, je ne dirai pas de croire à la médecine; mais de consulter à la
+fois un grand nombre de médecins; Pétrarque, à qui tout fournissait des
+sujets de discussion et d'éloquence, lui écrivit sur cet objet, après en
+avoir reçu la permission du S. Père. Il n'épargna pas les ridicules que
+se donnaient les médecins de son temps; le S. Père n'eut pas la
+discrétion de le leur cacher. Ils se déchaînèrent avec fureur contre
+Pétrarque. Une controverse pleine d'aigreur et d'injures en fut la
+suite, et la plume de l'amant de Laure s'abaissa jusqu'au ton de ses
+adversaires. Plusieurs de ses pièces se sont heureusement perdues. Il en
+reste une beaucoup trop longue, qu'on est réduit à regretter qui n'ait
+pas eu le sort des autres. Elle porte le titre d'_Invectives_ qu'elle ne
+justifie que trop[550].
+
+[Note 550: Elle est divisée en quatre livres, et n'occupe pas moins
+de trente pages dans la grande édition de Bâle, 1581, in-fol°., où elle
+est intitulée: _Contra medicum quemdam_, lib. IV. (Voyez p.
+1087--1117.)]
+
+Vaucluse calmait l'humeur de Pétrarque, ou plutôt remettait son esprit
+et son caractère dans leur assiette naturelle, dont le bruit de la cour
+et l'agitation des affaires les faisaient sortir. Il s'y réfugiait dès
+qu'il avait quelques moments de liberté. L'image de Laure était pour lui
+une compagnie triste, mais douce, et son souvenir bannissait les
+sentiments haineux, comme autrefois sa présence faisait taire ceux qui
+n'étaient pas aussi purs qu'elle. C'est au printemps de cette année
+qu'on fixe l'époque de plusieurs sonnets où il s'entretient de sa
+douleur au milieu des images champêtres si propres à la renouveler et à
+l'adoucir tout à la fois. C'est là aussi que reprenant, dans la querelle
+où il se trouvait engagé, le ton qui convenait à l'élévation de son
+génie, réduit à faire son apologie, mais voulant la faire sur un ton qui
+en garantît le succès et la durée, il écrivit son _Epitre à la
+Postérité_, qui contient les principaux événements de sa vie, et qui,
+plus heureuse que d'autres lettres qui ont porté le même titre, est
+arrivée à son adresse[551]. De Vaucluse, il s'entretenait avec ses amis
+d'Italie; son âme, faite pour les sentiments tendres, ne pouvait presque
+passer un jour sans ces épanchements de l'amitié. Il leur prodiguait ou
+les conseils de la philosophie, ou ses douces consolations; il les
+réconciliait entre eux lorsqu'ils étaient en mésintelligence. Quoique
+relégué en deçà des Alpes, il exerçait jusqu'à la pointe de l'Italie
+cette autorité bienfaisante. La cour de Naples avait été cruellement
+agitée depuis dix ans qu'il n'y avait paru. On y avait vu un roi
+assassiné; la jeune reine, la fille du bon roi Robert plus que
+soupçonnée d'avoir trempé dans cet attentat; ses états envahis, sa
+personne menacée par le roi de Hongrie, armé pour la vengeance de son
+frère; Jeanne fugitive en Provence, mise en cause devant la cour
+pontificale; réduite à y prouver que tout s'était passé par les suites
+d'un sortilége qui l'avait forcé d'avoir pour son mari une aversion
+invincible; rétablie dans ses états avec Louis de Tarente, première
+cause de son crime, et devenu son époux, enfin rentrant à Naples et
+couronnée solennellement avec lui.
+
+[Note 551: M. Baldelli ne veut pas que l'Épître à la postérité ait
+été écrite alors; il veut que ce soit beaucoup plus tard, en 1372, après
+que Pétrarque eût fait une autre invective, en réponse à un Français qui
+l'avait attaqué. (_V. le sommario cronologico_, à la fin de son ouvrage,
+p. 319.) Sa raison paraît très bonne, et je m'y étais d'abord rendu.
+Mais, après un plus mûr examen, je suis revenu à l'opinion commune, et
+j'ai rétabli ce passage que j'avais d'abord effacé. Je dirai ailleurs
+mes motifs qu'il serait trop long de déduire ici.]
+
+Un Florentin, homme de naissance et d'un mérite au-dessus du commun,
+Nicolas Acciajuoli, qui avait été en grande faveur auprès du roi Robert,
+et fait par lui gouverneur de Louis de Tarente, avait servi, encouragé,
+soutenu son élève dans ces circonstances fortes au niveau desquelles le
+caractère de ce jeune prince ne se trouvait pas. Louis, qui lui devait
+la couronne, l'en paya par le plus haut crédit et par sa première
+dignité du royaume, dont il le fit grand sénéchal. Boccace et d'autres
+Florentins avaient mis en correspondance Acciajuoli et Pétrarque. Leur
+liaison s'était resserrée à la cour d'Avignon. Pétrarque, porté
+d'inclination pour la reine, et sans doute ne la croyant pas coupable,
+avait pris beaucoup de part à cet heureux événement. Il en avait
+félicité le grand sénéchal, en lui donnant pour son jeune roi les
+conseils d'une morale élevée et d'une sage politique[552], lorsqu'il
+apprit qu'Acciajuoli s'était brouillé avec un seigneur napolitain avec
+lequel il avait lui-même, de plus anciennes liaisons d'amitié: c'était
+Jean Barrili, qui avait été, dans la cérémonie de son couronnement à
+Rome, le représentant du roi Robert. Pétrarque sachant que cette rupture
+était la suite d'un malentendu, et que de tels hommes n'avaient besoin
+que de se revoir pour s'entendre, imagina pour les rassembler de leur
+écrire une lettre _à tous les deux ensemble_, qui ne pouvait être
+ouverte et lue qu'en commun; elle contenait des raisons auxquelles ni
+l'un ni l'autre ne put résister. Leur ami était en quelque sorte au
+milieu d'eux; il ne leur parla pas en vain; ils s'embrassèrent, et tout
+fut oublié.
+
+[Note 552: _Epist. Variar._ 10.]
+
+Pétrarque prit alors quelque part à une affaire singulière par sa
+nature, et surtout par son dénoûment. Rienzi, errant depuis quatre ans
+dans plusieurs cours, après un grand nombre d'aventures, fut enfin livré
+au pape par l'empereur Charles IV. Jeté dans les prisons de Prague, et
+de là conduit dans celles d'Avignon sous bonne escorte, le pape chargea
+trois cardinaux d'instruire son procès. Rienzi demanda à être jugé
+suivant les lois. Il ne put l'obtenir. Pétrarque, justement indigné de
+ce déni de justice, écrivit au peuple romain une lettre gui est imprimée
+parmi les siennes[553], quoiqu'il n'osât pas la signer, et par laquelle
+il presse ses concitoyens d'intervenir dans cette affaire; on ne voit
+pas que le peuple ait ni répondu ni agi; mais tout-à-coup un bruit se
+répandit à Avignon que Rienzi, qui de sa vie n'avait peut-être fait un
+seul vers, était un grand poëte. On regarda comme un sacrilége d'ôter
+la vie à un homme d'une _profession sacrée_[554]; il dut son salut à
+cette erreur bizarre; il lui dut au moins d'être plus doucement traité
+dans sa prison, et d'être réservé à de nouvelles aventures; il l'était
+aussi à une mort tragique, mais qu'il devait recevoir dans Rome, et
+revêtu, avec le consentement du pape, de cette même dignité de tribun
+qui faisait alors son crime.
+
+[Note 553: C'est la quatrième des épîtres _sine titulo_.]
+
+[Note 554: Cicéron, _pro Archia poeta_.]
+
+Plusieurs cardinaux qui aimaient Pétrarque, et surtout ceux de Boulogne
+et de Taillerand, conspirèrent contre sa liberté en s'occupant de sa
+fortune. Ils firent tous leurs efforts pour qu'il acceptât la place de
+secrétaire apostolique que Clément VI lui offrait pour la seconde fois.
+Après avoir épuisé toutes ses défenses, il saisit celle que lui
+fournissait le seul défaut que ses puissants amis prétendissent trouver
+en lui; c'était l'élévation de son style qui ne s'accordait pas,
+avouaient-ils, avec l'humilité de l'église romaine. Rien de plus aisé,
+selon eux, que de se corriger de ce défaut, et de s'abaisser jusqu'au
+style des bulles et de la chancellerie. Il consentit à un essai; mais au
+lieu de s'abaisser, il déploya les ailes de son génie, et prit un vol si
+haut qu'il échappa, pour ainsi dire, aux regards de ceux qui voulaient
+le rendre esclave, et qu'ils renoncèrent au projet de l'asservir.
+
+C'était toujours à Vaucluse qu'il se réfugiait pour être libre. Il y
+apprit bientôt la mort de Clément VI et l'élection d'Innocent VI son
+successeur[555]. C'était encore un pape français, et qui ne pouvait par
+conséquent avoir le voeu de Pétrarque, toujours occupé du désir de voir
+rétablir à Rome la cour romaine. Innocent VI avait encore un grand tort
+à ses yeux. Il était ignare et non lettré, au point qu'il avait adopté
+l'opinion d'un vieux cardinal qui soutenait que Pétrarque était
+magicien, parce qu'il lisait continuellement Virgile. Enfin c'était,
+comme dit Villani, un homme de bonne vie et de petit savoir[556]. Sous
+un tel pape les amis de Pétrarque eurent beau faire pour l'arracher à sa
+retraite et l'engager dans des emplois qu'ils auraient obtenus
+facilement, malgré les préventions du pontife, il leur fut impossible de
+le tirer de Vaucluse, où il passa même l'hiver[557]. Il le quitta enfin,
+mais ce fut pour retourner en Italie. Il partit sans avoir pu se
+résoudre à voir le nouveau pape, malgré les instances réitérées des
+cardinaux ses amis. Je craignais, dit-il dans une de ses lettres, de lui
+faire du mal par ma magie, ou qu'il ne m'en fit par sa crédulité[558].
+
+[Note 555: Étienne Alberti, cardinal d'Ostie, né à Beissac, diocèse
+de Limoges. Clément VI était aussi Limousin.]
+
+[Note 556: Math. Villani, l. III, c. 44.]
+
+[Note 557: 1353.]
+
+[Note 558: _Ne aut illi mea magia, aut mihi molesta sua credulitas
+esset._ (_Senil._, l. I, ép. 3.)]
+
+Il allait donc revoir sa chère Italie; mais où devait-il se fixer?
+Nicolas Acciajuoli l'appelait à Naples, André Dandolo à Venise, son
+inclination particulière à Rome; mais différents motifs l'éloignaient de
+chacune de ces villes: en France aussi, le roi Jean, plein d'admiration
+pour lui sans le connaître, avait inutilement essayé de l'attirer à
+Paris. Descendu en Italie par le mont Genèvre, il était encore incertain
+entre le séjour de Parme, de Vérone et de Padoue. Il ne voulait que
+passer à Milan; mais il y fut arrêté par Jean Visconti, qui en était
+alors maître, qui aimait les lettres, et qui regardait les savants comme
+un des ornemens de sa cour. Il était archevêque de Milan, lorsque son
+frère, _Luchino_ Visconti, mourut: il réunit, en lui succédant, la
+puissance temporelle au pouvoir spirituel. L'Italie et le pape lui-même
+virent cette réunion avec effroi. Clément VI lui fit ordonner par un
+nonce de choisir entre les deux pouvoirs. Visconti renvoya le nonce au
+dimanche suivant, après la messe. Il la célébra pontificalement, fit
+ensuite avancer l'envoyé du pape, et prenant d'une main sa croix, de
+l'autre son épée nue: voilà, lui dit-il, mon spirituel, et voilà mon
+temporel; dites au S. Père qu'avec l'un je défendrai l'autre. Tel était
+ce Jean Visconti, dont l'ambition démesurée aspirait à régner sur
+l'Italie entière, et qui avait, pour y réussir, autant d'adresse dans
+l'esprit que de puissance et de courage. Il employa, pour retenir
+Pétrarque, tout ce qu'a de séduisant un grand pouvoir quand il est
+caressant et affable. Il répondit à toutes ses objections, prévint
+toutes ses demandes, et le réduisit enfin à l'impossibilité d'un refus.
+
+Pétrarque fut logé dans une maison commode, dont la vue était admirable
+et la situation charmante. Il n'avait aucun titre, aucune fonction, si
+ce n'est une place dans le conseil du prince, sans obligation d'y
+assister. Il était libre à la cour de celui que l'histoire appelle le
+tyran de la Lombardie, et qui l'était en effet; mais c'était un tyran
+aimable, qui savait couvrir de fleurs les liens dont il enchaînait un
+homme si passionné pour son indépendance. Pétrarque ne put cependant
+refuser l'ambassade qu'il lui proposa pour engager Venise à faire la
+paix avec Gênes. La dernière de ces deux républiques, après une défaite
+terrible, venait de se livrer à Visconti; l'autre, enorgueillie de ses
+victoires, soutenue par une ligue italienne et par l'espérance de
+l'arrivée de l'empereur, était dans les dispositions les moins
+pacifiques. Pétrarque, chef d'une ambassade composée d'hommes habiles et
+éloquents, plus éloquent lui-même qu'eux tous[559] et plus versé dans
+les affaires, aidé encore par l'amitié qui l'unissait avec le doge André
+Dandolo, échoua dans cette négociation qu'il avait regardée comme
+facile. Mais Venise et son doge payèrent cher leur refus. Les Génois,
+soutenus par Visconti, reprirent de tels avantages que Venise se vit à
+deux doigts de sa perte, et que Dandolo, qui aimait la gloire et sa
+patrie, mourut accablé de travaux et de chagrins. Jean Visconti fut
+emporté environ un mois après par une mort presque subite; ainsi deux
+états voisins se trouvèrent en même temps privés de leurs chefs, et
+Pétrarque de deux puissants amis.
+
+[Note 559: La harangue qu'il prononça dans cette occasion est
+conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque impériale de Vienne.
+Voyez le Catalogue imprimé de ces manuscrits, part. I, p. 509, cité par
+M. Baldelli, _del Petrarca e dell sue opere_, p. 107, note.]
+
+Ce qu'il attendait depuis long-temps arriva enfin. L'empereur Charles IV
+descendit en Italie, et lui fit dire de venir le trouver à Mantoue.
+Charles avait répondu, mais seulement depuis un an, à la lettre que
+Pétrarque lui avait écrite[560]; il montrait encore des irrésolutions
+que Pétrarque essaya de vaincre par une seconde lettre plus pressante
+que la première; mais ce n'était point son éloquence qui avait décidé
+Charles IV, c'était l'or des Vénitiens, qui, sans se décourager de
+leurs pertes, ayant formé en Lombardie une ligue puissante, et voulant
+mettre à la tête de cette ligue l'empereur, lui avaient proposé d'entrer
+en Italie à leurs frais. Pétrarque obéit avec empressement aux ordres du
+monarque, et se rendit à Mantoue. Il y passa huit jours auprès de ce
+prince, et fut témoin de toutes ses négociations avec les seigneurs de
+la ligue lombarde réunis contre les trois Visconti, Mathieu, Barnabé et
+Galéas, qui avaient partagé entre eux, d'un très-bon accord, les états
+de leur oncle, et avaient hérité de son ambition plus que de ses talens;
+mais il étaient forts par leur union; et pouvant opposer à la ligue une
+armée de trente mille hommes de bonnes troupes bien payées, ils
+gardaient une attitude calme et presque menaçante. Pendant tout ce
+temps, Pétrarque ne quitta presque pas l'empereur: Charles employa
+chaque jour à s'entretenir avec lui tous les moments qu'il pouvait
+dérober au cérémonial et aux affaires. Ces entretiens, dont Pétrarque a
+fixé le souvenir dans une de ses lettres[561], honoreraient le caractère
+de l'empereur par la noble liberté des discours et des réponses du
+poëte, si la permission qu'il accordait de lui parler ainsi n'était pas
+venue plutôt de sa faiblesse que de cette élévation des grandes âmes qui
+les met au-dessus des petitesses de l'orgueil. N'ayant pu faire la paix,
+et forcé à se contenter d'une trève, il voulait emmener Pétrarque avec
+lui jusqu'à Rome lorsqu'il alla s'y faire couronner; mais Pétrarque
+s'en défendit avec un mélange adroit de politesse et de fermeté. Au
+moment où il prit congé de Charles à cinq milles au-delà de Plaisance,
+un chevalier toscan de la suite de ce prince, prenant Pétrarque par la
+main, dit à l'empereur: «Voilà l'homme dont je vous ai souvent parlé;
+c'est lui qui célébrera votre nom si vos actions sont dignes d'éloges;
+s'il en est autrement, il sait et parler et se taire.»
+
+[Note 560: Voyez ci-dessus, p. 388.]
+
+[Note 561: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 380 et
+suiv.]
+
+C'est ce dernier talent que Charles lui donna sujet d'employer par la
+conduite qu'il tint à Rome. Il passa deux jours à visiter les églises en
+habit de pélerin. Il avait toujours promis au pape qu'il n'entrerait à
+Rome que le jour de son couronnement, et qu'_il n'y coucherait pas_:
+fidèle à cette dernière promesse, plus qu'attentif à conserver ses
+droits, il sortit de la ville le jour même qu'il y fut couronné. Il se
+hâta de traverser l'Italie et les Alpes, recevant partout des marques du
+mépris que méritait sa faiblesse; la bourse pleine d'argent, dit
+Villani, mais couvert de honte par l'abaissement de la majesté
+impériale[562]. Pétrarque, déchu de son attente, et n'espérant plus rien
+d'un tel prince pour le bonheur de l'Italie, s'attacha plus que jamais
+aux Visconti, dont il ne cessait de recevoir des preuves de
+considération et de confiance. Il eut cette année là[563] des accès plus
+forts qu'à l'ordinaire d'une fièvre tierce qui l'attaquait ordinairement
+en septembre. Ces accès duraient encore quand Mathieu Visconti mourut
+subitement, soit de ses débauches excessives, soit, si l'on en croit des
+bruits que quelques historiens ont adoptés, empoisonné ou étouffé par
+ses deux frères. Barnabé était un guerrier barbare et très-capable d'un
+fratricide; mais Galéas avait des qualités aimables, et mêmes des
+vertus. C'est à lui que Pétrarque s'était particulièrement attaché. Il
+fut très-affecté des bruits qui se répandirent; mais une preuve bien
+forte qu'il les crut sans fondement, c'est qu'il ne quitta pas celui
+qu'ils accusaient d'un si grand crime.
+
+[Note 562: Math. Villani, l. V, c. 53.]
+
+[Note 563: 1355.]
+
+Il était à peine rétabli quand Galéas le choisit pour une ambassade
+importante auprès de l'empereur, que l'on croyait prêt à porter la
+guerre en Italie[564]. Pétrarque l'alla chercher à Bâle, où il attendit
+un mois inutilement. Il venait d'en partir quand cette ville fut presque
+entièrement détruite par un affreux tremblement de terre. Il se rendit
+à Prague, où il trouva l'empereur tout occupé de la bulle d'or qu'il
+venait de faire recevoir à la diète de Nuremberg. Charles lui fit le
+même accueil qu'à l'ordinaire, et le rassura sur les craintes qui
+étaient l'objet de son voyage. Quoique très-irrité contre les Visconti
+et contre l'Italie, il ne songeait point à y porter la guerre. Les
+affaires de l'Allemagne l'occupaient assez. Quelque temps après le
+retour de Pétrarque à Milan[565] il reçut de la part de l'empereur un
+diplôme de comte palatin, dignité qui n'était pas alors avilie, et dont
+ce diplôme lui conférait tous les droits et priviléges. Il était revêtu
+d'un sceau ou bulle enfermée dans une boîte d'or d'un poids
+considérable. Pétrarque accepta le titre avec reconnaissance; mais il
+renvoya l'étui de la bulle au chancelier de l'Empire. La fortune dont il
+jouissait diminue peut-être le mérite de ce refus; mais il l'aurait fait
+sans doute lors même qu'il était pauvre, et d'autres bien plus riches
+que lui ne le feraient pas.
+
+[Note 564: 1356.]
+
+[Note 565: 1357.]
+
+Pour goûter le repos dont il se sentait plus de besoin que jamais, et
+pour fuir les grandes chaleurs, il s'alla établir à trois milles de
+Milan, dans une jolie maison de campagne, au village de _Garignano_,
+près de l'Adda; il lui donna le nom de _Linterno_, en mémoire du
+_Linternum_ de Scipion l'Africain. Ses projets de travaux étaient
+immenses, et, comme il le dit lui-même, effrayants pour l'espace de
+temps qu'il lui restait peut-être à vivre. Sa santé était bonne et
+robuste; elle l'était même trop pour certaines résolutions que nous
+l'avons vu prendre; il s'en plaignait à ses amis; mais il mettait sa
+confiance dans la grâce, et l'on ne voit en effet dans aucune de ses
+lettres qu'elle lui ait manqué. Il a plu cependant à quelques historiens
+de sa vie, de lui attribuer avec une demoiselle des environs de
+_Garignano_ et de l'illustre nom de Beccaria, une intrigue dont sa fille
+Françoise fut le fruit, mais c'est un anachronisme et une fable.
+Françoise sa fille, comme Jean son fils, étaient nés à Avignon, sans
+doute de la même femme et dans le temps de ces distractions par
+lesquelles il donnait le change à sa passion pour Laure.
+
+Au lieu de visites de cette espèce, il en faisait souvent de fort
+différentes à la chartreuse de Milan, qui était toute voisine de son
+village, et il passait avec les chartreux ou dans leur église presque
+tous les moments qu'il ne donnait pas à l'étude. L'ouvrage le plus
+considérable qu'il fit dans cette délicieuse retraite, est son Traité
+philosophique intitulé _Remèdes contre l'une et l'autre fortune_[566].
+Le désir de consoler son ancien ami Azon de Corrège, que des
+catastrophes inattendues avaient plongé dans le malheur, lui en fit
+naître l'idée, et celui de l'honorer dans son infortune l'engagea à le
+lui dédier; c'était aussi s'honorer lui-même.
+
+[Note 566: _De remediis utriusque fortunæ_, 1358.]
+
+Un accident assez simple qu'il eut alors, mais dont la cause mérite
+d'être remarquée, fut sur le point d'avoir des suites graves. Il avait
+pris la peine de copier lui-même un gros volume des épîtres de Cicéron,
+les copistes, disait-il, n'y entendant rien. Il le tenait toujours à sa
+portée, et s'en servait, à ce qu'il paraît, aussi habituellement que de
+son Virgile. Ce volume in-folio, couvert en bois avec de bons fermoirs
+en cuivre, selon l'usage du temps[567], tomba plusieurs fois sur sa
+jambe gauche, et la frappant au même endroit, y fit une plaie qui
+s'envenima. Les médecins crurent qu'il faudrait lui couper la jambe. Le
+régime, les fomentations et le repos la guérirent. Dès qu'il put monter
+à cheval, il fit à Bergame, un petit voyage, plus remarquable encore par
+son motif. Son nom était alors parvenu au plus haut point de célébrité:
+l'Italie entière avait en quelque sorte les yeux sur lui: les orateurs,
+les philosophes, les poëtes, le regardaient comme leur maître; des
+hommes même d'une profession étrangère aux lettres, partageaient
+l'admiration générale.
+
+[Note 567: C'est ce qu'on pourrait vérifier: ce livre précieux,
+écrit de la main de Pétrarque, est à Florence, dans la bibliothèque
+Laurentienne. (_Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 495, en note.)]
+
+Un orfèvre de Bergame, nommé _Capra_, homme d'un esprit cultivé, riche,
+et le premier dans son art, devint presque fou d'enthousiasme: il obtint
+à force de prières, que Pétrarque le vînt voir à Bergame. Le gouverneur,
+le commandant, la ville entière lui firent une réception de prince, et
+se disputèrent l'honneur de le loger. Il donna la préférence à son
+orfèvre, qui faillit en mourir de joie, le reçut avec une magnificence
+que les plus grands seigneurs auraient pu à peine égaler, et lui prouva,
+par le nombre et le choix des livres qui composaient sa bibliothèque,
+par sa conversation, par la chaleur et l'empressement délicat de ses
+soins, qu'il méritait cette préférence.
+
+L'hiver suivant, Boccace fit un voyage à Milan, tout exprès pour le
+voir[568]. Plusieurs jours s'écoulèrent pour eux dans de doux
+entretiens, et ils ne se séparèrent qu'à regret. Pétrarque avait donné à
+son ami un exemplaire de ses églogues latines, écrit de sa main.
+Boccace, de retour à Florence, lui en envoya un du poëme de Dante, qu'il
+avait aussi copié de la sienne[569]. Pétrarque n'avait pas ce poëme dans
+sa bibliothèque, et cela pouvait accréditer l'opinion qu'il était jaloux
+de son auteur. Boccace avait joint à cette copie, de très-grands éloges
+du Dante. Il s'en justifiait en quelque sorte, en lui écrivant que ce
+poëte avait été son premier maître, _la première lumière qui avait
+éclairé son esprit_. La réponse de Pétrarque est très-curieuse[570]. On
+y voit, que s'il n'était pas positivement jaloux du Dante, la réputation
+de ce grand poëte lui portait cependant quelque ombrage. Il attribue le
+peu d'empressement qu'il avait montré pour son poëme, au projet qu'il
+avait eu, dès sa jeunesse, d'écrire aussi en langue vulgaire, et à la
+crainte de devenir plagiaire ou copiste sans le vouloir. On voit
+clairement par les expressions dont il se sert qu'il ne lui accordait de
+supériorité que dans cette langue vulgaire, dont il croyait la vogue peu
+durable; qu'il ne regardait pas comme un objet d'envie, un homme qui
+avait fait sa principale et peut-être son unique occupation de ce qui
+n'avait été pour lui qu'un jeu et un essai de son esprit; que lui-même
+faisait alors très-peu de cas de ce qu'il avait écrit dans cette langue,
+et qu'il fondait pour l'avenir sa renommée sur des titres qu'il
+regardait comme plus solides; mais dont le temps, qui fait la destinée
+des langues et des ouvrages, a tout autrement décidé.
+
+[Note 568: 1359.]
+
+[Note 569: Ce beau manuscrit était à la bibliothèque du Vatican, N°.
+3199: il est maintenant sous le même numéro à la Bibliothèque impériale.
+C'est, sans contredit, le plus précieux qui existe de ce poëme.]
+
+[Note 570: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 508 et suiv.
+Cette lettre, qui n'est pas dans l'édition de Bâle, est dans celle des
+lettres de Pétrarque, Genève (Lyon), 1601, in-8°, fol. 445.]
+
+Il continuait de se partager entre sa jolie retraite de Linterno et le
+séjour de Milan. Il avait depuis peu avec lui Jean, son fils naturel,
+qui, parvenu à l'âge des passions, lui donnait des chagrins et de
+l'inquiétude. Il fut volé de tout ce qu'il avait à Milan, et ne put en
+accuser que son fils. Ce vol fut la cause qui le fît changer de demeure,
+ou le prétexte qu'il donna de ce changement. Il alla s'établir dans une
+abbaye hors des murs de la ville, entre la porte de Côme et celle de
+Verceil[571]. Peu de temps après[572], sa vie paisible et studieuse fut
+encore interrompue pour une ambassade honorable. Le roi Jean, prisonnier
+en Angleterre depuis la bataille de Poitiers, était enfin sorti de sa
+longue captivité; Isabelle, sa fille, venait d'épouser, à Milan, le fils
+de Galéas Visconti. Galéas députa Pétrarque auprès du roi, pour le
+complimenter sur sa délivrance[573]. L'état déplorable où il trouva
+Paris et ce qu'il traversa du royaume, le toucha jusqu'aux larmes,
+quoiqu'il n'aimât pas la France. Le roi Jean et le dauphin, son fils,
+lui firent l'accueil le plus distingué. Le peu qu'il y avait de gens de
+lettres et de savants capables de l'entendre, s'empressèrent de jouir de
+ses entretiens et de rendre hommage à ses lumières. Le roi voulut le
+retenir à sa cour: le dauphin l'en pressa encore davantage; mais
+l'Italie le rappelait; il y revint dès que sa mission fut remplie. Les
+instances du roi Jean, ses présents, ses promesses plus magnifiques
+encore, le poursuivirent jusqu'à Milan; il reçut aussi de l'empereur,
+peu de temps après son retour[574], des invitations non moins
+pressantes, accompagnées de l'envoi d'une coupe d'or d'un travail
+admirable; mais ni la France, ni l'Allemagne ne le tentèrent. Il opposa
+à toutes les sollicitations ses deux passions dominantes, l'amour de la
+patrie, et ce qu'il appelait sa paresse.
+
+[Note 571: C'est le monastère de St.-Simplicien, de l'ordre des
+Bénédictins du mont Cassin.]
+
+[Note 572: 1360.]
+
+[Note 573: La harangue qu'il adressa au roi est conservée parmi les
+mêmes manuscrits de la bibliothèque impériale de Vienne, où se trouve
+celle qu'il avait prononcée devant le sénat de Venise. (Baldelli, _ub.
+supr._, p. 113, note.)]
+
+[Note 574: 1361.]
+
+Cet amour était mis à de grandes épreuves. L'Italie était dévastée par
+la peste et par la guerre. Les compagnies étrangères y redoublaient
+leurs ravages et y répandaient la contagion. Le Milanais était en proie
+à ces deux fléaux à la fois; c'est sans doute ce qui força Pétrarque à
+quitter Milan et l'agréable séjour de Linterno, et à se réfugier à
+Padoue. Il s'était réconcilié avec son fils Jean, et commençait à en
+espérer mieux: il le perdit. Ses amis firent de nouveaux efforts pour
+l'attirer, les uns à Naples, les autres à Avignon. L'empereur renouvela
+aussi ses instances. Pétrarque fut près de céder. Il se mit même en
+route pour Avignon, alla jusqu'à Milan, et de là, changeant d'avis,
+voulut s'acheminer vers l'Allemagne, mais les compagnies franches
+étaient partout, obstruaient tous les passages: il revint à Padoue et en
+fut chassé par la peste[575]. Elle n'avait point encore gagné Venise: il
+y chercha un asyle: jamais il ne se transportait ainsi sans ses livres,
+qui le suivaient chargés sur plusieurs chevaux[576]. C'était un embarras
+dont il trouva le moyen de se délivrer honorablement, en faisant à la
+république de Venise le don de sa bibliothèque. Ce don fut accepté par
+un décret, qui assigna un palais pour le logement de Pétrarque et de ses
+livres[577]. Il avait mis pour condition que jamais ils ne seraient
+séparés ni vendus. Il espérait qu'on prendrait soin de les conserver
+après lui; mais ce soin a été négligé. Les livres ont péri, et il ne
+reste plus que la mémoire d'une donation que le temps aurait dû
+respecter.
+
+[Note 575: 1362.]
+
+[Note 576: C'est ce qui l'obligeait à en avoir toujours un grand
+nombre.]
+
+[Note 577: Il s'appelait le palais des _Deux-Tours_, et appartenait
+aux _Molini_: Il a servi depuis de monastère aux religieuses du
+St.-Sépulcre. (_Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 616.)]
+
+Pétrarque eut encore une fois à Venise la consolation de recevoir chez
+lui son ami Boccace, que la peste avait chassé de Florence[578]. Ils
+passèrent délicieusement ensemble les trois mois les plus chauds de
+l'année. Ils auraient voulu ne se plus quitter. Plus Pétrarque perdait
+de ses amis, plus ceux qui lui restaient lui devenaient chers. Cette
+seconde peste lui fut aussi fatale que la première: elle venait de lui
+enlever Azon de Corrège et son cher Socrate: à peine eut-il reçu les
+adieux de Boccace, qu'il apprit coup sur coup la perte de Lélius, d'un
+autre intime ami qu'il appelait Simonide[579] et de Barbate de Sulmone.
+Un chagrin moins sensible, mais qui ne laissa pas de l'affecter
+vivement, fut de voir accueillie par des critiques amères la publication
+de ses Églogues latines et de quelques fragments de son poëme de
+l'Afrique. Cette sensibilité du génie est assez généralement blâmée par
+ceux qui n'en ont pas. Ses souffrances sont une partie de ses secrets
+qu'ils ne conçoivent pas plus que les autres. Mais Pétrarque avait assez
+de quoi s'en consoler dans les témoignages d'admiration que le suivaient
+partout et qu'on lui adressait de toutes parts.
+
+[Note 578: 1363.]
+
+[Note 579: _Francesco Nelli_, prieur des Saints-Apôtres.]
+
+Peu de temps après son établissement à Venise, il rendit à cette
+république un bon office, qui accrut encore la considération dont il y
+jouissait[580]. Une révolte qui venait d'éclater dans l'île de Candie,
+exigeait qu'on y envoyât une expédition prompte, sous un général habile
+et renommé. Le sénat jeta les yeux sur _Luchino del Verme_, qui
+commandait les troupes des seigneurs de Milan. Le doge, en lui écrivant
+pour lui proposer ce commandement, engagea Pétrarque à lui écrire aussi
+de son côté. Pétrarque s'était intimement lié à Milan avec ce général,
+qui joignait des qualités aimables à ses talents militaires. Sa lettre
+et celle du doge eurent un plein succès. Les Visconti étant alors en
+paix, _Luchino_ accepta, partit, vainquit, délivra les prisonniers que
+les révoltés avaient faits, prit toutes leurs places, pacifia l'île, et
+revint à Venise présider et distribuer des prix aux jeux équestres, à la
+manière antique, qui furent donnés pendant quatre jours pour célébrer sa
+victoire. Le doge y assistait, à la tête du sénat, dans une tribune de
+marbre, au-dessus du vestibule de l'église Saint-Marc. La place de
+Pétrarque y fut marquée à la droite du doge. Sans charge, sans fonctions
+dans la république de Venise, il en exerçait une suprême; il était en
+Italie, le chef et, pour ainsi dire, le doge de la république des
+lettres.
+
+[Note 580: 1364.]
+
+Il ne sortait plus de Venise que pour aller de temps en temps à Pavie,
+où Galéas Visconti, qui y avait fixé son séjour, ne le voyait jamais
+assez, et à Padoue, que ses amis, les seigneurs de Carrare, possédaient
+toujours[581]. Il y allait à certains temps de l'année desservir son
+canonicat. Déjà très-riche en bénéfices, il en eut alors un nouveau,
+qu'il ne garda pas long-temps. Les Florentins désiraient toujours qu'il
+revînt habiter parmi eux. Ils n'imaginèrent pour cela rien de mieux que
+de demander pour lui au pape un canonicat dans leur ville. Urbain V, qui
+avait succédé à Innocent VI, et qui avait d'autres vues sur Pétrarque,
+lui en donna un à Carpentras[582]; mais, dans ce moment même, le bruit
+de sa mort se répandit, on ne sait pourquoi, en Italie. On le crut à
+Avignon; et l'ardeur pour les promotions y étaient si grande, qu'en peu
+de jours le pape disposa de ce canonicat, de celui de Padoue, de
+l'archidiaconé de Parme, et de tous ses autres bénéfices. Quand on sut
+qu'il était vivant, toutes ces nominations furent annulées, excepté
+celle du canonicat de Carpentras.
+
+[Note 581: Après la mort de Jacques de Carrare, assassiné en 1350,
+_Giacomino_ son frère, et _Francesco_ son fils, gouvernèrent d'abord
+ensemble; mais ils se divisèrent; l'oncle conspira contre le neveu en
+1355; celui-ci le fit enfermer pour le reste de ses jours. François de
+Carrare, qui gouvernait seul alors depuis dix ans, semblait avoir hérité
+de l'amitié que son père avait eue pour Pétrarque.]
+
+[Note 582: 1365.]
+
+L'ancien évêque de ce diocèse, Philippe de Cabassoles, alors patriarche
+de Jérusalem, était le plus cher des amis que Pétrarque avait encore à
+Avignon. Il promettait depuis long-temps à ce prélat un _Traité de la
+vie solitaire_, qu'il avait commencé à Vaucluse. L'ayant achevé à
+Venise, il le lui envoya, avec la dédicace qui lui est adressée, et
+qu'on lit à la tête de ce Traité. Le pape Urbain faisait concevoir de
+grandes espérances, opérait des réformes dans toutes les parties de la
+discipline, et donnait l'exemple de celle des moeurs, dont il était plus
+que temps d'arrêter l'effrayante corruption. Pétrarque le crut digne de
+remplir enfin ses vues sur l'Italie. Il lui écrivit une lettre longue,
+éloquente et hardie, pour l'engager à y revenir[583]. Cette lettre,
+aussi remplie de traits d'érudition que de hardiesse, étonna doublement
+Urbain, qui était plus savant en droit canon qu'en littérature et en
+histoire[584]. Il chargea François Bruni d'Arezzo, alors secrétaire
+apostolique, d'y faire quelques commentaires qui lui en facilitassent
+l'intelligence. Tout le monde, dans Avignon, fut surpris au ton que
+Pétrarque osait prendre avec un souverain pontife; cependant, soit que
+le pape eût déjà conçu le dessein de son retour, soit qu'il y fût porté
+par les raisonnements et par l'éloquence de Pétrarque, il déclara, peu
+de temps après avoir reçu cette lettre, son départ pour Rome, dont il
+fixa l'époque après Pâques de l'année suivante. Malgré les efforts que
+le roi de France fit pour le retenir, et tous les petits moyens qu'y
+employèrent les cardinaux, fâchés de quitter les beaux palais qu'ils
+avaient fait bâtir, et beaucoup d'agréments et de jouissances qu'ils
+n'étaient pas sûrs de retrouver ailleurs, Urbain tint sa parole; il
+partit d'Avignon, le 30 avril[585], alla s'embarquer à Marseille,
+s'arrêta quelques jours à Gênes, resta quatre mois à Viterbe, et fit, au
+mois d'octobre, son entrée solennelle à Rome. On doit penser qu'il ne
+tarda pas à y recevoir une lettre de félicitation de Pétrarque, qui lui
+exprima, de Venise, la joie dont il était transporté.
+
+[Note 583: 1366.]
+
+[Note 584: _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 691.]
+
+[Note 585: 1367.]
+
+Dans son dernier voyage à Padoue, il avait éprouvé un de ces chagrins
+domestiques auxquels ni la supériorité d'esprit, ni l'étude de la
+philosophie ne peuvent empêcher d'être sensible. Il avait depuis environ
+trois ans auprès de lui un jeune homme sans fortune, mais d'un heureux
+naturel, et qui montrait de grandes dispositions pour les lettres. Il
+était né à Ravenne[586], de parents pauvres et obscurs. Lorsqu'il prit
+ensuite sa place dans le monde littéraire, il joignit à son prénom le
+nom de sa patrie, et se rendit célèbre sous celui de Jean de
+Ravenne[587]. Pétrarque, à qui il servait de secrétaire, charmé de sa
+douceur et des talents qu'il annonçait, l'admettait à sa table, à ses
+plus secrets entretiens: dans ses promenades, dans ses voyages, il le
+menait partout avec lui; il le dirigeait dans ses études; il s'occupait
+de son avenir, et, lui ayant fait prendre l'état ecclésiastique, il
+attendait pour lui un bénéfice qui devait lui procurer l'indépendance;
+il l'aimait enfin avec toute la tendresse d'un père. Un matin, ce jeune
+homme entre dans son cabinet, et lui déclare qu'il va partir, qu'il ne
+veut plus rester dans sa maison. Pétrarque, sans se fâcher, le
+questionne, cherche à le ramener, à l'attendrir, à l'effrayer sur les
+suites du parti qu'il va prendre. Jean persiste à vouloir partir.
+Pétrarque part lui-même pour Venise, l'emmène avec lui, tâche de lui
+remettre la tête, qu'en effet il semblait avoir perdue. Il voulait aller
+à Naples voir le tombeau de Virgile; en Calabre, chercher le berceau
+d'Ennius; à Constantinople et en Grèce, apprendre le grec. Il partit
+enfin, mais pour Avignon. Des accidents fâcheux l'arrêtèrent en route:
+il revint sur ses pas jusqu'à Pavie, mourant de faim, de fatigue et de
+misère. Il y attendit Pétrarque, qui s'y rendit peu de temps après, le
+reçut avec bonté, lui pardonna, mais ne se fia plus à lui. Un an fut à
+peine écoulé, que la tête de Jean se monta de nouveau. Il voulut
+absolument aller en Calabre. Pétrarque souffrit sans se plaindre ce
+retour qu'il avait prévu, lui donna des lettres de recommendation pour
+Rome et pour Naples, continua de s'y intéresser, et même de
+correspondre avec lui, l'exhortant toujours de loin, comme il l'avait
+fait de près pendant quatre ans, à l'étude et à la vertu. Jean de
+Ravenne acquit dans la suite une grande célébrité, et l'Italie eut en
+lui un des principaux restaurateurs des lettres, qu'il dut aux bienfaits
+de Pétrarque et à ses leçons.
+
+[Note 586: Vers l'an 1350.]
+
+[Note 587: Son nom de famille était _Malpighino_.]
+
+Pétrarque apprit à Venise que si le nouveau pape faisait le bonheur de
+Rome par son retour, il se disposait à compromettre celui de l'Italie
+entière par la guerre qu'il suscitait aux Visconti. Urbain V les
+haïssait mortellement, et, résolu de les exterminer, il fit une ligue
+avec les Gonzague, les seigneurs d'Est, de Carrare, les Malatesta et
+plusieurs autres. L'empereur était à la tête; il venait d'entrer en
+Italie. Barnabé Visconti, qui, au milieu de tous ses vices, avait
+l'esprit belliqueux, ne songeait qu'à se défendre. Galéas, plus prudent,
+préférait de négocier. Il appela Pétrarque à Pavie et le chargea d'aller
+à Bologne trouver le cardinal Grimoard, frère et légat du pape, et de
+traiter avec lui des moyens de prévenir la guerre[588]. Mais il n'était
+plus temps, et quelque bon négociateur que fût Pétrarque, il échoua
+encore une fois.
+
+[Note 588: 1368.]
+
+Outre son amitié pour Galéas qui le rendait sensible à ses dangers, il
+était effrayé de voir l'Italie en proie à des troupes étrangères et
+féroces. Le pape faisait marcher à sa solde des Espagnols, des
+Napolitains, des Bretons, des Provençaux; l'empereur, des Bohémiens, des
+Esclavons, des Polonais, des Suisses; Barnabé, outre les Italiens, des
+Anglais, des Allemands, des Bourguignons, des Hongrois. Quelques maux
+que Barnabé eût faits à l'Italie, qu'étaient-ils auprès de ceux qu'un
+ministre de paix avait préparés pour l'en punir? Mais Barnabé n'était
+pas moins adroit que méchant et intrépide. Il parvint à conjurer
+l'orage. Il connaissait le faible de Charles IV. L'or qu'il lui prodigua
+paralysa tous les mouvements de la ligue; et l'empereur, qui en était
+chef, borna ses triomphes à mener à Rome le cheval du pape par la bride,
+à y faire couronner Elisabeth, sa quatrième femme, et à remplir les
+fonctions de diacre à la messe du couronnement.
+
+Urbain désirait ardemment voir Pétrarque[589]. Il le fit presser par ses
+amis de venir à Rome, et l'en pressa enfin lui-même par une lettre
+remplie des expressions les plus flatteuses. Pétrarque, quoique malade,
+passa l'hiver à faire ses dispositions pour ce voyage. La première fut
+de faire et d'écrire de sa propre main son testament[590], que l'on
+trouve dans la plupart des éditions de ses oeuvres. Parmi plusieurs legs
+de piété, d'amitié, de bienfaisance, on y remarque deux articles, dont
+l'un prouve son goût pour les arts, l'autre son amitié pour Boccace, et
+en même temps le mauvais état de fortune où il le savait réduit. Il
+lègue par le premier, au seigneur de Padoue, son tableau de la Vierge,
+peint par Giotto, _dont les ignorants_, dit-il, _ne connaissent pas la
+beauté, mais qui fait l'étonnement des maîtres de l'art_. Par le second,
+il lègue à Jean de Certaldo, ou Boccace, cinquante florins d'or, pour
+acheter un habit d'hiver pour ses études et ses travaux de nuit; et il
+ajoute qu'il est honteux de laisser si peu de chose à un si grand
+homme[591].
+
+[Note 589: 1369.]
+
+[Note 590: Avril 1370.]
+
+[Note 591: _Domino Joanni de Certaldo seu Boccatio, verecundè
+admodum tanto viro tam modicum, lego quinquaginta florenos auri, pro unâ
+veste hyemali, ad studium lucubrationesque nocturnas._]
+
+Peu de jours après, il se mit en route, encore faible, et seulement
+soutenu par son courage. Mais il ne put aller que jusqu'à Ferrare. Il y
+tomba comme mort, et resta plus de trente heures sans connaissance, ne
+sentant pas plus, comme il l'écrivait quelque temps après, les remèdes
+violents qu'on lui administrait _qu'une statue de Phidias ou de
+Polyclète l'aurait pu faire_. Revenu enfin de cet état par les soins des
+seigneurs d'Est, qui le reçurent dans leur palais, il voulut inutilement
+continuer sa route; il fut obligé de revenir à Padoue, couché dans un
+bateau. Dès qu'il eut pris quelques forces, il chercha, pour se
+rétablir, une demeure champêtre aux environs de cette ville. Son choix
+se fixa sur Arqua, gros village à quatre lieues de Padoue, situé sur le
+penchant d'une colline dans les monts Euganéens, pays fameux par la
+salubrité de l'air, par sa position riante et la beauté de ses vergers.
+
+Il fit bâtir au haut de ce village une maison petite, mais agréable et
+commode. Dès qu'il y fut établi avec sa famille, entouré de sa fille
+qu'il avait mariée, de son gendre, d'un bon ecclésiastique qui
+l'accompagnait à l'église, reprenant avec un peu de santé toute son
+ardeur pour le travail, occupant quelquefois jusqu'à cinq secrétaires,
+il mit la dernière main à un ouvrage qu'il avait commencé depuis trois
+ans, et qui a pour titre: _De sa propre ignorance et de cette de
+beaucoup d'autres_[592]. Nous en verrons bientôt le sujet, qu'il serait
+trop long d'expliquer ici. Peut-être eût-il fallu, pour se rétablir
+entièrement, qu'il renonçât tout-à-fait à travailler; mais, pour les
+esprits tels que le sien, c'est presque renoncer à vivre. Il aurait
+fallu aussi qu'il observât un autre régime: son médecin, qui était son
+ami[593], le lui recommandait sans cesse. Mais Pétrarque le voyait avec
+plaisir comme ami, et ne le croyait pas du tout comme médecin. Il se
+fatiguait d'austérités, ne mangeait qu'une fois le jour quelques
+légumes, quelques fruits, buvait de l'eau pure, jeûnait souvent, et les
+jours de jeûne, ne se permettait que le pain et l'eau. Il eût fallu
+enfin qu'il n'apprît pas une nouvelle capable de retarder encore sa
+guérison, celle du départ subit et imprévu du pape et de son retour à
+Avignon. Sainte Brigitte avait dit au S. Père: _Si vous allez à Avignon,
+vous mourrez bientôt_. Il n'en voulut rien croire; mais, à peine arrivé
+dans la Babylone d'Occident, il tomba malade et mourut.
+
+[Note 592: _De ignorantiâ sui ipsius et multorum_.]
+
+[Note 593: Il se nommait Jean Dondi: c'était le fils de Jacques
+Dondi, célèbre philosophe, médecin et astronome, auteur de la fameuse
+horloge qui fut placée sur la tour du palais de Padoue, en 1344. Le fils
+fut aussi astronome en même temps que médecin. Il inventa et exécuta
+lui-même une autre horloge encore plus fameuse, qui fut placée à Pavie
+dans la bibliothèque de Jean Galeaz Visconti. C'est de là que cette
+famille Dondi avait pris le surnom de _Degli Orologi_. Plusieurs auteurs
+français et italiens ont confondu le père et le fils, et leurs deux
+horloges. Tiraboschi a rectifié ces erreurs. _Stor. della Let. it._ t.
+V, p. 177-184.]
+
+Grégoire XI, qui remplaça Urbain V, aussi vertueux que son prédécesseur,
+eut la même bienveillance pour Pétrarque, et Pétrarque ne se refusait
+pas à profiter de ses bonnes dispositions pour sa fortune, quoique le
+dépérissement total de ses forces l'avertît de sa fin prochaine. Il eut
+un moment de joie qui fut bientôt suivi d'une affliction nouvelle. Son
+bon et ancien ami, l'évêque de Cabassole, devenu cardinal, fut envoyé
+légat à Pérouse. Dès qu'il fut arrivé, il en instruisit Pétrarque, qui
+lui témoigna dans sa réponse un vif désir de le revoir. Il essaya de
+monter à cheval pour satisfaire ce désir, mais sa faiblesse lui permit à
+peine de faire quelques pas. Le cardinal, de son côté, n'était pas dans
+un meilleur état. Il ne fit que languir depuis son arrivée en Italie; il
+mourut peu de mois après[594], et la faiblesse de ces deux amis,
+rapprochés après une séparation si longue, les priva de la consolation
+de s'embrasser.
+
+[Note 594: 1372]
+
+Pétrarque parut reprendre quelques forces et remplit bientôt après, sur
+la scène du monde, un dernier rôle que lui confia l'amitié. La guerre
+s'était élevée entre les Vénitiens et François de Carrare, seigneur de
+Padoue. Cette ville était menacée d'un siége; mais la campagne remplie
+de troupes, était encore un séjour plus dangereux. Pétrarque sortit
+d'Arqua pour se réfugier à Padoue avec ses livres; car, après s'être
+défait des premiers, il en avait acquis de nouveaux, comme il arrive
+toujours quand on les aime. A Padoue, il trouva dans un libelle qui
+excita sa bile, une occasion d'exercer sa plume. Le pape, mécontent de
+cette guerre, envoya, en qualité de nonce, un jeune professeur en droit,
+nommé Ugution, ou Uguzzon de Thiennes, pour rétablir la paix. Ce nonce
+se rendit d'abord à Padoue. Il connaissait Pétrarque; il l'alla voir, et
+lui communiqua un écrit injurieux qu'un moine français, dont il ignorait
+le nom, venait de publier à Avignon contre lui. C'était une critique
+amère de la lettre qu'il avait adressée quatre ans auparavant à Urbain
+V, pour le féliciter de son retour à Rome. Rome et l'Italie n'y étaient
+pas plus ménagées que Pétrarque. Peut-être n'eût-il pas répondu à des
+attaques uniquement dirigées contre lui; mais il ne put souffrir qu'un
+moine barbare osât écrire contre l'objet de ses adorations. La colère ne
+lui donna que trop de forces. Il s'emporta dans cette réponse en
+expressions indignes de lui, comme il l'avait fait vingt ans auparavant
+contre le médecin du pape. Cette seconde invective s'est malheureusement
+conservée comme la première[595]: toutes deux prouvent que le caractère
+le plus doux peut quelquefois s'aigrir, et l'esprit le plus élevé
+descendre de sa hauteur; mais c'était descendre bien bas, que de se
+ravaler jusqu'aux injures avec un moine.
+
+[Note 595: Voy. _OEuvres de Pétrarque_, Bâle, 1581, fol. 1068. Elle
+est adressée à Ugution lui-même. L'abbé de Sade dit (t. III, p. 790),
+que ce nonce logea chez Pétrarque à Padoue; mais on voit, par les
+expressions dont Pétrarque se sert, qu'il était seulement aller le
+visiter. _Nuper alliud agenti mihi et jam dudum certaminis hujus oblito,
+scholastici nescia eujus epistolam, imo librum dicam.... attulisti, dum
+è longinquo veniens, amice, hanc exiguam domum tuam, me visurus,
+adisses._ Ces éditions de Bâle sont fort corrompues; il paraît que dans
+ces derniers mots _tuam_ est de trop, ou qu'il faut lire _meam_.]
+
+Cependant la guerre continuait avec fureur. François de Carrare avait eu
+d'abord l'avantage; mais le roi de Hongrie, qui lui avait envoyé des
+troupes, menaça de les tourner contre lui s'il ne consentait à la paix.
+Venise se voyant soutenue, la proposait à des conditions humiliantes; il
+fallut pourtant l'accepter[596]. Un article du traité portait qu'il
+irait eu personne à Venise, ou qu'il enverrait son fils demander pardon
+à la république, des insultes qu'il lui avait faites, et lui jurer
+fidélité. Le seigneur de Padoue envoya son fils, et pria Pétrarque de
+l'accompagner et de porter pour lui la parole devant le sénat. Cette
+mission était désagréable; mais l'attachement de Pétrarque pour un
+prince, fils de son ancien ami et de son bienfaiteur, ne lui permit pas
+de chercher dans son âge et dans sa santé toujours chancelante, des
+raisons pour s'en dispenser. Le jeune Carrare[597], Pétrarque et une
+suite nombreuse arrivés à Venise, eurent dès le lendemain audience. Soit
+fatigue, ou soit que la majesté du sénat vénitien troublât Pétrarque, il
+ne put prononcer son discours, et la séance fut remise au jour suivant.
+Ce discours, qui ne s'est point conservé, fut vivement applaudi. Les
+Vénitiens témoignèrent la plus grande joie de revoir dans leur ville
+celui qui, pendant plusieurs années, en avait fait l'ornement.
+
+[Note 596: 1373.]
+
+[Note 597: Il se nommait _Francesco Novello_.]
+
+La paix faite, il revint à Arqua, plus faible qu'auparavant. Une fièvre
+sourde le minait, sans qu'il voulût rien changer à son train de vie. Il
+lisait ou écrivait sans cesse. Il écrivait surtout à son ami Boccace,
+dont il lut alors le Décaméron pour la première fois[598]. Il fut
+enchanté de cet ouvrage. Ce qu'on y trouve de trop libre, lui parut
+suffisamment excusé par l'âge qu'avait l'auteur quand il le fit, par la
+langue vulgaire dans laquelle il l'avait écrit, par la légèreté du sujet
+et celles des personnes qui devaient le lire. L'histoire de Griselidis
+le toucha jusqu'aux larmes[599] Il l'apprit par coeur pour la réciter à
+ses amis: enfin il la traduisit en latin pour ceux qui n'entendaient pas
+la langue vulgaire, et il envoya cette traduction à Boccace[600].
+
+[Note 598: 1374.]
+
+[Note 599: C'est la dernière Nouvelle du Décaméron.]
+
+[Note 600: Elle est dans l'édition de Bâle, page 541, sous ce titre:
+_De obedientiâ ac fide uxoriâ, Mythologia_.]
+
+La lettre dont il l'accompagna est peut-être la dernière qu'il ait
+écrite. Peu de temps après, ses domestiques le trouvèrent dans sa
+bibliothèque, courbé sur un livre et sans mouvement. Comme ils le
+voyaient souvent passer des jours entiers dans cette attitude, ils n'en
+furent point d'abord effrayés: mais ils reconnurent bientôt qu'il ne
+donnait aucun signe de vie; la maison retentit de leurs cris: il n'était
+plus. Il mourut d'apoplexie, le 18 juillet 1374, âgé de soixante-dix
+ans.
+
+Le bruit de sa mort, qui se répandit aussitôt, causa une aussi grande
+consternation que si elle eût été imprévue. François de Carrare et toute
+la noblesse de Padoue, l'évêque, son chapitre, le clergé, le peuple même
+se rendirent à Arqua pour assister à ses obsèques; elles furent
+magnifiques, et cependant accompagnées de larmes. Peu de temps après,
+François de Brossano, qui avait épousé sa fille, fit élever un tombeau
+de marbre sur quatre colonnes, vis-à-vis l'église d'Arqua, y fit
+transporter le corps et graver une épitaphe fort simple en trois assez
+mauvais vers latins. On y voit encore ce monument, que visitent tous les
+amis de la poésie, de la vertu et des lettre, assez heureux pour voyager
+dans ces belles contrées, et dont ils n'approchent qu'avec une émotion
+profonde et un saint respect.
+
+Les honneurs qui furent rendus à Pétrarque après sa mort, dans presque
+toute l'Italie, et ceux qu'il avait reçus de son vivant, l'exemple que
+la faveur dont il avait joui auprès des Grands offrait de la
+considération où les lettres pouvaient prétendre, et l'idée que son
+caractère avait donnée aux Grands du prix et de la dignité des lettres
+contribuèrent puissamment à en répandre le goût. Ses ouvrages et le soin
+qu'il prit constamment de ramener les gens de lettres et les gens du
+monde à l'étude et à l'admiration des anciens, y contribuèrent encore
+davantage. Supérieur à tous les préjugés nuisibles qui subjuguaient
+alors les esprits, il combattit sans relâche dans ses Traités
+philosophiques, dans ses lettres, dans ses entretiens, l'astrologie,
+l'alchimie, la philosophie scholastique, la foi aveugle dans Aristote et
+dans l'autorité d'Averroës. Sa compassion et son mépris pour les erreurs
+de son temps le remplissaient d'admiration pour la saine vénérable
+antiquité. Il se réfugiait parmi les anciens pour se consoler de tout ce
+qui blessait ses yeux chez les modernes.
+
+Il apprit à ses contemporains, le prix qu'on devait attacher aux
+monuments des arts et des lettres que le temps n'avait pas détruits. Ce
+fut lui qui eut le premier l'idée d'une collection chronologique de
+médailles impériales, secours indispensable pour l'étude de l'histoire.
+Il mit à former cette collection, le zèle qui l'animait pour tout ce qui
+intéressait les lettres. Lorsqu'il alla trouver l'empereur Charles IV, à
+Mantoue, il lui offrit plusieurs de ces belles médailles d'or et
+d'argent dont il faisait ses délices. Il y en avait surtout une
+d'Auguste, si bien conservée, qu'il y paraissait vivant. «Voilà, dit
+Pétrarque, à l'empereur, les grands hommes dont vous occupez maintenant
+la place, et qui doivent être vos modèles.» Ce présent était un grand
+sacrifice dont Charles sentit vraisemblablement très-peu le prix, et ce
+mot une leçon qu'il se soucia fort peu de suivre.
+
+Un autre guide nécessaire, la géographie, manquait alors presque
+entièrement à l'étude de l'histoire. Pétrarque tourna de ce côté,
+l'ardeur de ses recherches, et rendit plus facile aux autres,
+l'instruction qu'il y avait acquise. Son _Itinéraire de Syrie_[601],
+prouve que cette instruction était très-étendue pour son temps. On voit,
+par une de ses lettres[602], qu'il avait fait de grands efforts pour
+fixer d'une manière certaine, le plan de l'île de Thulé ou Thylé, dont
+il est si souvent parlé dans les anciens. N'oubliant jamais, dans aucun
+de ses travaux, l'intérêt de sa patrie, il avait fait dessiner, sous les
+yeux du roi Robert, une carte d'Italie, plus exacte que toutes celles
+qui existaient alors[603]. Enfin, il avait rassemblé dans sa
+bibliothèque, tout ce qu'il put trouver de cartes et de livres de
+géographie. Cette bibliothèque était considérable; on a vu qu'après
+avoir libéralement donné la première, il avait cédé au besoin de s'en
+former une seconde; et ce mot de bibliothèque, qui ne signifie
+aujourd'hui que quelques soins pris, quelques recherches faites, et
+souvent même une simple commission donnée à un libraire, signifiait
+alors tout autre chose. Les bons manuscrits étaient d'une rareté
+extrême, surtout ceux des anciens auteurs grecs et latins, dont on
+n'avait même encore retrouvé qu'un petit nombre. On peut dire que
+Pétrarque mit le premier, une sorte de passion à en suivre la trace, à
+en faire lui-même, et à en favoriser la recherche. Ses lettres sont
+remplies de ces détails intéressants. Souvent un auteur lui en fait
+connaître un autre; en en cherchant un, il en trouve plusieurs, et son
+insatiable curiosité s'augmente à mesure qu'il fait plus de
+découvertes[604]. Il recommande sans cesse qu'on cherche d'anciens
+livres, principalement en Toscane, qu'on examine les archives des
+maisons religieuses, et il adresse les mêmes prières à ses amis, en
+Angleterre, en France, en Espagne. Son avidité pour cette recherche
+était connue si généralement et si loin, que Nicolas Sigeros, grec
+distingué à la cour de Constantinople, lui envoya pour présent, une
+copie complète des poëmes d'Homère; et la lettre de remercîment que lui
+écrivit Pétrarque, prouve quel fut l'excès de sa joie à la présence
+inattendue du prince des poëtes.
+
+[Note 601: _Itinerarium Syriacum_, éd. de Bâle 1581, p. 557.]
+
+[Note 602: _Rer. Familiar._, lib. III, ép. I.]
+
+[Note 603: _Flavio Biondo_, écrivain du siècle suivant, avait
+consulté cette carte; il en parle dans son _Italia illustrata_.]
+
+[Note 604: Voyez, sur cette passion toujours croissante, sa lettre à
+son frère Gérard, _Familiar._, l. III, ép. 18.]
+
+Il n'avait point appris le grec dans sa première jeunesse; quoiqu'il
+restât toujours en Italie quelque culture de cette langue, elle n'était
+point comprise encore dans le cours des études communes. Il saisit pour
+la première fois, à Avignon, l'occasion de l'apprendre lorsque le moine
+Barlaam, né en Calabre, mais qui avait passé en Grèce, fut envoyé par
+l'empereur Andronic, à la cour de Benoît XII[605], sous prétexte de
+négocier la réunion des deux églises, et en effet, pour solliciter des
+secours contre les Turcs. Les dialogues de Platon furent le principal
+objet de leurs leçons. Pétrarque fut enthousiasmé des hautes idées de ce
+philosophe sur l'amour, sur la nature et l'union des âmes; et comme ces
+leçons ne durèrent pas long-temps, on peut dire qu'il y apprit plus de
+platonisme que de grec. Son second maître fut Léonce Pilate, qui était
+aussi un Calabrois devenu Grec. Quelque désagréable qu'il fût de sa
+personne et dans ses manières, Boccace qui l'avait attiré à Florence, le
+conduisit à Venise lorsqu'il alla voir son ami[606]; Léonce y resta
+quelque temps, et Pétrarque en tira les deux seules choses qu'il pût
+gagner dans un commerce de cette espèce, une connaissance un peu plus
+approfondie du grec, qu'il ne sut cependant jamais parfaitement, et
+quelques livres grecs, entièrement inconnus jusqu'alors en Italie, parmi
+lesquels était un beau manuscrit de Sophocle. Ce même Léonce Pilate
+avait fait, à la prière de Boccace, et en société avec lui, une
+traduction latine, la plus ancienne que l'on connaisse, de l'Iliade et
+d'une grande partie de l'Odyssée. Boccace la promit pendant long-temps à
+Pétrarque. Il lui en envoya enfin une copie faite par lui-même, que son
+ami reçut avec de nouveaux transports.
+
+[Note 605: Barlaam vint, pour la première fois, à Avignon, en 1339,
+et y revint en 1342. L'abbé de Sade veut qu'à ces deux voyages,
+Pétrarque ait pris de ses leçons. Tiraboschi croit, avec plus de
+vraisemblance, que ce ne fut qu'au second voyage. Voyez _Stor. della
+lett. ital._, t. V, p. 368.]
+
+[Note 606: En 1363.]
+
+Son ardeur pour les livres latins était encore plus vive. On ne
+possédait de son temps que trois décades de Tite-Live, la première, la
+troisième et la quatrième. Encouragé par le roi Robert, il n'épargna
+rien pour retrouver au moins la seconde; mais tous ses soins furent
+inutiles. Il entreprit aussi de retrouver un ouvrage perdu de
+Varon[607], qu'il avait vu dans sa jeunesse, et ne fut pas plus heureux.
+Il avait eu en sa possession le traité de Cicéron _de Gloriâ_[608]. Il
+le prêta à son vieux maître de grammaire _Convennole_, qui le vendit
+pour vivre; cet exemplaire fut perdu, et il ne put jamais depuis en
+retrouver un autre. Il chercha vainement aussi un livre d'épigrammes et
+des lettres d'Auguste, qu'il avait vu dans son jeune âge. Il eut plus de
+succès dans la recherche des Institutions de Quintilien. Il les trouva,
+en 1350, à Florence, lorsqu'il y passait pour aller à Rome. Sa joie fut
+grande; il la répandit dans une lettre adressée à Quintilien
+lui-même[609]; ce manuscrit était cependant imparfait, gâté et mutilé.
+Il était réservé au Pogge, d'en retrouver, environ un siècle après, un
+exemplaire entier.
+
+[Note 607: _Rerum humanarum et divinarum antiquitates_.]
+
+[Note 608: Raimond Soranzo, l'un de ses amis, lui en avait fait
+présent.]
+
+[Note 609: C'est la sixième du livre des épîtres adressées aux
+grands hommes de l'antiquité, _Ad viros illustres veteres_, édition de
+Genève, 1601, in-8°.]
+
+Mais c'était surtout pour Cicéron que Pétrarque poussait l'admiration
+jusqu'à une sorte de fanatisme. Lire et relire ce qu'il avait de lui,
+chercher partout ce qu'il n'avait pas, c'est ce qui l'occupait sans
+cesse; il n'épargnait pour cela, ni prières auprès de ses amis, ni
+déplacements, ni dépenses. Cicéron revenait toujours dans ses
+conversations, dans ses lettres. A Liége, où il avait trouvé deux de ses
+Oraisons, il eut de la peine à se procurer un peu d'encre, encore
+était-elle toute jaune, pour en tirer lui-même une copie. Il se donna,
+long-temps après, la même peine pour un recueil considérable de ces
+mêmes discours qu'il fut quatre ans à copier, ne voulant pas les confier
+à des scribes ignorants, qui défiguraient les plus beaux ouvrages. Et
+dans quel enchantement ne fut-il pas à Vérone, lorsqu'il y retrouva les
+lettres familières! On conserve précieusement, et à juste titre, à
+Florence, dans la bibliothèque Laurentienne, cet ancien manuscrit
+retrouvé par lui, et la copie qu'il en avait faite. On y conserve aussi
+les lettres à Atticus, écrites de la main de Pétrarque; mais le
+manuscrit ancien d'où il les avait tirées, a péri[610]. Voilà par quels
+travaux et à quel prix on pouvait alors se composer une bibliothèque de
+bons livres.
+
+[Note 610: Tiraboschi, t. V, p. 79 et suiv.]
+
+Ses livres et ses amis, à qui il en parlait sans cesse, étaient devenus
+les deux objets de ses plus fortes affections. Ses lettres familières,
+qui forment la partie la plus précieuse comme la plus considérable de
+ses OEuvres, réveillaient ou entretenaient d'un bout de l'Italie à
+l'autre, en France et dans d'autres parties de l'Europe, l'amour des
+anciens. Elles pourraient le rallumer encore. Il y parle aux souverains,
+aux grands, aux savants, aux jeunes gens, aux vieillards le même
+langage; il prêche à tous l'amour et l'admiration des anciens. Ce n'est
+pas là, il s'en faut beaucoup, leur seul mérite, mais c'est celui que
+nous devons considérer ici. C'est par tous ces moyens réunis, non moins
+que par son exemple, qu'il exerça une si puissante influence sur
+l'esprit de son siècle, et sur la renaissance des lettres.
+
+Je n'ai rien dit de sa figure et des avantages extérieurs dont la nature
+l'avait doué; ils étaient très-remarquables dans sa jeunesse. Une taille
+élégante, de beaux yeux, un teint fleuri, des traits nobles et réguliers
+le distinguaient parmi ses compagnons d'âge et de galanterie. Le soin
+recherché qu'il avait pris de sa parure, et les succès dont il avait
+joui dans le monde, lui faisaient pitié dans un âge mûr. Il les avouait
+comme des faiblesses; mais peut-être par une autre faiblesse en
+parlait-il trop en détail, et trop souvent. Les agréments de son esprit,
+sa conversation confiante et animée, ses manières ouvertes et polies lui
+donnaient un attrait particulier, et la sûreté de son commerce, sa
+disposition à aimer et sa fidélité inviolable dans les liaisons
+d'amitié, lui attachaient invinciblement ceux que ce premier attrait
+avait une fois approchés de lui.
+
+Un dernier trait fera voir combien il fut constant dans ses affections,
+et quelle fut, jusqu'à la fin de sa vie, la disposition habituelle de
+son âme. On connaît sa vénération et son amour pour Virgile. Virgile,
+comme Cicéron, était sans cesse auprès de lui. Le beau manuscrit sur
+vélin, avec le commentaire de Servius, qui servait à son usage, et sur
+lequel sont écrites des notes de sa main, est un des plus célèbres qui
+existent. Il a fait long-temps le principal ornement de la bibliothèque
+Ambroisienne à Milan: il fera sans doute plus long-temps encore, à
+Paris, celui de la bibliothèque Impériale. Parmi les notes latines dont
+il est enrichi, on distingue surtout la première, qui est en tête du
+volume. Comme elle peut servir à lever les doutes qui resteraient encore
+sur Laure, sur la passion de Pétrarque pour elle, et sur la nature de
+cette passion extraordinaire, je la traduirai ici littéralement[611].
+
+[Note 611: On a donné, dans le _Publiciste_ du 18 octobre 1809, une
+traduction inexacte de cette note; on annonçait de plus le manuscrit de
+Virgile, d'où elle est tirée, comme existant encore à Milan, tandis
+qu'il était, depuis plusieurs années, à Paris.
+
+L'authenticité de cette note a été contestée en Italie; quelques
+critiques du seizième siècle ont douté qu'elle fût écrite de la main de
+Pétrarque; mais leurs doutes ont été éclaircis, et leurs objections
+réfutées. Les faits relatifs au précieux manuscrit où elle se trouve,
+recueillis d'abord par Tomasini, dans son _Petrarca redivivus_, ont été
+répétés par l'abbé de Sade, note 8, à la fin du volume II de ses
+Mémoires. M. Baldelli les a exposés à son tour avec de nouveaux
+développements et de nouvelles preuves, en faveur de l'authenticité de
+la note sur Laure, article II des éclaircissements ou _illustrazioni_
+qui sont à la suite de son ouvrage, pag. 177 et suiv. Voici les
+principaux faits. La bibliothèque de Pétrarque fut vendue et dispersée
+après sa mort. Son Virgile passa à son ami et son médecin Jean Dondi; de
+celui-ci, qui mourut en 1380, à son frère Gabriel, et de Gabriel à son
+fils Gaspard Dondi. Il paraît que Gaspard le vendit, et qu'il fut placé,
+vers 1390, dans la bibliothèque de Pavie; il y resta plus d'un siècle.
+En 1499, les Français s'étant emparés de Pavie, enlevèrent beaucoup de
+manuscrits qui furent transportés à Paris, dans la bibliothèque du roi.
+Plusieurs sont apostilles et annotés de la main de Pétrarque. Quelque
+adroit Pavesan trouva le moyen de soustraire à cette exécution militaire
+le manuscrit de Virgile. Il était encore à Pavie, au commencement du
+seizième siècle, dans la bibliothèque d'un gentilhomme nommé _Antonio di
+Piero_. Deux autres propriétaires le possédèrent successivement; à la
+mort du second, _Fulvia Orsino_, il fut vendu, à très-haut prix, au
+cardinal Frédéric Borromée, fondateur illustre de la bibliothèque
+Ambroisienne, où il le plaça parmi les manuscrits les plus précieux. Il
+y est resté jusqu'en 1796; ce fut alors un des principaux objets d'arts,
+recueillis à Milan par les premiers commissaires français qui y furent
+envoyés après la conquête.]
+
+«Laure, illustre par ses propres vertus, et long-temps célébrée par mes
+vers, parut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon
+adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure du
+jour (c'est-à-dire six heures du matin), dans l'église de Sainte-Claire
+d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6,
+et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde,
+lorsque j'étais à Vérone: hélas! ignorant mon triste sort. La
+malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis.
+Elle me trouva à Parme la même année, le 19 mai au matin. Ce corps, si
+chaste, et si beau, fut déposé dans l'église des Frères mineurs, le soir
+du même jour de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée,
+comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était
+venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve
+une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris
+préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin
+qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le
+plus fort étant rompu, je sois averti, par la vue fréquente de ces
+paroles, et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est
+temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine,
+me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins
+superflus, des vaines espérances, et des événements inattendus qui
+m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre.»
+
+Il y a de bien beaux sonnets dans Pétrarque, il y en a de bien
+touchants; mais je n'en connais point qui le soient autant que ces
+lignes d'un grand homme studieux et sensible, sur ce qui était sans
+cesse l'objet de son étude, de ses méditations, de ses tristes et doux
+souvenirs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+_OEuvres latines de Pétrarque; Traités de philosophie morale; Ouvrages
+historiques; Dialogues qu'il appelait son_ Secret; _ses douze Églogues;
+son Poëme de_ l'Afrique; _trois livres d'Épitres en vers._
+
+
+Les OEuvres latines de Pétrarque, sur lesquelles il fondait, comme nous
+l'avons vu dans sa vie, tout l'espoir de sa renommée, forment un volume
+_in-fol_. de douze cents pages[612]. Environ quatre-vingts pages de
+poésies en langage toscan ou vulgaire sont comme jetées à la fin de cet
+énorme volume. Elles y sont à la place que Pétrarque lui-même leur
+donnait dans son estime; et ce sont ces poésies vulgaires qui font,
+depuis plus de quatre siècles, les délices de l'Italie et de l'Europe,
+où l'on ne connaît plus aucune des productions latines, objet de la
+prédilection de leur auteur; c'est ce qui l'a placé parmi les poëtes
+modernes du premier rang.
+
+[Note 612: Dans l'édition de Bâle, 1581, qui est la plus complète.]
+
+Il ne faut pas croire cependant que ces ouvrages latins, si complètement
+oubliés, soient sans mérite; ils en ont un très-grand au contraire,
+surtout si l'on n'oublie pas le temps où ils furent écrits, et si l'on a
+quelquefois lu d'autres ouvrages latins du même temps. Pétrarque sentit
+le premier que, pour écrire véritablement en latin, il fallait oublier
+le langage barbare de l'école, et remonter du style de la dialectique,
+de la théologie et du droit, jusqu'à celui de l'éloquence et de la
+poésie, de Cicéron et de Virgile. Ce furent les deux modèles qu'il se
+proposa dans sa prose et dans ses vers. Sa plume y est partout libre et
+facile, quelquefois élégante; quelquefois ses pensées y paraissent
+revêtues des couleurs de ces deux grands maîtres: enfin, quel que soit
+aujourd'hui le sort de ces compositions, elles rendirent alors un grand
+service aux lettres; elles montrèrent la route qu'il fallait prendre
+pour revenir à la bonne latinité; et si les grands écrivains qui
+fixèrent entièrement au seizième siècle les destinées de la langue
+italienne, et qui ne purent ni surpasser Pétrarque, ni même l'égaler
+dans la poésie vulgaire, le laissèrent loin d'eux dans la poésie latine,
+ainsi que dans la prose, il lui reste cependant la gloire d'avoir, le
+premier de tous les modernes, retrouvé les traces des anciens, et de les
+avoir indiquées à ceux qui devaient le suivre.
+
+Je ne parlerai pas de tous les ouvrages ou opuscules qui entrent dans ce
+recueil. Pour satisfaire une curiosité raisonnable, il suffit d'avoir
+des principaux une idée exacte et sommaire. Le premier qui se présente
+est le _Traité des remèdes contre l'une et l'autre fortune_[613]. L'idée
+en est heureuse et vraiment philosophique. Peu d'hommes savent supporter
+la mauvaise fortune avec force et dignité; mais moins encore savent
+supporter la bonne avec modération et tranquillité d'âme. Pétrarque
+appelle la raison au secours des hommes mis à l'une et à l'autre de ces
+deux épreuves, mais surtout à la dernière. «Nous avons, dit-il dans sa
+préface adressée à son ami Azon de Corrége, deux luttes à soutenir avec
+la fortune, et le danger est en quelque sorte égal dans toutes deux,
+quoique le vulgaire n'en connaisse qu'une, celle que l'on nomme
+_adversité_. Si les philosophes connaissent l'une et l'autre, c'est
+cependant aussi celle des deux qu'ils regardent comme la plus
+difficile.... Oserai-je n'être pas de leur avis? Oui, si mettant à part
+l'autorité de ces grands hommes, je veux parler d'après l'expérience.
+Elle m'apprend que la bonne fortune est plus difficile à gouverner que
+la mauvaise, et je la trouve, je l'avoue, plus à craindre et plus
+dangereuse quand elle caresse que quand elle menace. Si je pense ainsi,
+ce n'est pas la réputation des auteurs, ce ne sont point les piéges de
+la parole, ni la force des sophismes qui m'y ont conduit: c'est
+l'expérience des choses, ce sont les exemples tirés de la vie et la
+preuve de difficulté la moins suspecte, la rareté. J'ai vu beaucoup de
+gens souffrir avec courage de grandes pertes, la pauvreté, l'exil, la
+prison, les supplices, la mort, et, ce qui est pire que la mort, des
+maladies graves; je n'en ai vu aucun qui sût soutenir les richesses, les
+honneurs ni la puissance.»
+
+[Note 613: _De Remediis utriusque Fortunoe_. Pétrarque le composa
+presque entièrement en 1358, dans son délicieux _Linternum_, Voyez sa
+Vie.]
+
+Le Traité est divisé en deux parties, dont la forme est moins heureuse
+que le fond. Ce sont des dialogues entre des êtres moraux personnifiés.
+Dans la première partie, la Joie et l'Espérance vantent les biens, les
+agréments, les plaisirs de la vie. La Raison démontre que tous ces biens
+sont faux, frivoles et périssables. Dans la seconde, la Douleur et la
+Crainte passent en revue les malheurs, les chagrins, les maladies, les
+calamités de toute espèce, dont la vie est empoisonnée. La Raison fait
+voir que ce ne sont point là de vrais maux, qu'ils ne sont point sans
+remède, et qu'on en peut même tirer quelques biens. Les dialogues sont
+secs et dépourvus d'art. Il y en a autant dans chaque partie, qu'il y a
+de circonstances dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qui
+contribuent à l'une et à l'autre. La fleur de la jeunesse, la beauté du
+corps, la santé florissante, la force, la vitesse, l'esprit,
+l'éloquence, la vertu même, la liberté, la richesse et tous les autres
+avantages physiques et moraux, qui constituent le bonheur, sont dans la
+première partie, chacun le sujet d'un dialogue particulier. Il n'y en a
+pas moins de cent vingt-deux. La Joie ou l'Espérance, et, quelquefois
+toutes deux ensemble, vantent l'avantage annoncé au titre de chaque
+dialogue, et la Raison fait voir par une maxime, une sentence, que cet
+avantage est faux ou insuffisant, ou fragile. La Joie et l'Espérance
+insistent; la Raison est inflexible, et cela va ainsi jusqu'à la fin. La
+laideur, la faiblesse, la mauvaise santé, la naissance obscure, la
+pauvreté, les pertes d'argent, celle du temps, celle d'une femme, son
+infidélité, sa mauvaise humeur, le déshonneur, l'infamie et tout ce qui,
+au moral comme au physique, peut contribuer au malheur, sont les sujets
+d'autant de dialogues de la seconde partie, et il y en a dix de plus que
+dans la première. La Douleur et la Crainte exposent de même chacun des
+maux et les circonstances qui les aggravent. La Raison les atténue ou
+prouve même qu'ils ne sont pas des maux, et que quelquefois ils peuvent
+être des biens. Les deux interlocutrices allèguent en vain tout ce qui
+justifie, l'une ses appréhensions, l'autre ses plaintes; la Raison tient
+ferme, et prouve par des maximes, des raisonnements ou des exemples,
+qu'il y a du bien dans les maux, comme elle a prouvé dans la première
+partie, qu'il y a du mal dans tous les biens.
+
+Cette marche est imperturbablement la même depuis le commencement
+jusqu'à la fin. On conçoit aisément qu'il en doit résulter de la fatigue
+et de l'ennui, malgré les traits d'esprit, l'érudition, la philosophie
+et les maximes vraies, puisées dans l'expérience et dans les écrits des
+philosophes, surtout de Sénèque et de Cicéron, que l'auteur y a su
+répandre, et les traits nombreux de l'histoire ancienne et moderne qui
+lui servent à approfondir et quelquefois à égayer son sujet. L'ouvrage
+fit beaucoup de bruit quand il parut, non seulement en Italie, mais en
+France. Le roi Charles V, qui avait connu Pétrarque à la cour de son
+père, et qui avait fait tous ses efforts pour l'y retenir, voulut avoir
+ce Traité dans sa bibliothèque. Il le fit traduire en français par
+Nicolas Oresme, l'un des savants que Pétrarque avait le plus goûtés
+pendant son ambassade auprès du roi Jean; et cette traduction, beaucoup
+plus fatigante à lire que l'original, a même été imprimée à Paris, en
+1534.
+
+Le Traité _de la Vie solitaire_, commencé à Vaucluse, repris et terminé
+en Italie dix ans après[614], contient la doctrine d'une philosophie
+misantrope qui n'était pas dans le caractère de Pétrarque, mais que des
+idées religieuses mal entendues et son amour excessif pour l'étude lui
+avaient fait adopter. Il est divisé en deux livres, ces livres en
+sections, et les sections en chapitres. Dans le premier livre il met en
+opposition l'homme occupé dans la vie sociale et dans les villes, avec
+la _solitaire_, pendant leur sommeil, à leur réveil, au dîner, après le
+repas, au coucher du soleil, au retour de la nuit, pendant sa durée; et,
+dans toute cette distribution du temps, il donne l'avantage au
+solitaire. Les inconvénients que peut avoir la solitude et les remèdes
+qu'on peut y appliquer, ses douceurs, l'utilité qu'on en retire, les
+lieux que l'on doit préférer pour en jouir, et plusieurs autres
+questions de cette espèce viennent ensuite; on croirait que c'est ici
+l'ouvrage d'un cénobite plutôt que d'un homme sensible et d'un sage;
+mais on reconnaît Pétrarque dans un chapitre ou paragraphe qui a pour
+titre: _Qu'il ne faut point persuader à ceux qui se plaisent dans la
+solitude de mépriser les droits de l'amitié, et qu'ils doivent éviter la
+foule, mais non pas les amis_[615].
+
+[Note 614: Il est adressé à son ami Philippe de Cabassole, simple
+évêque de Cavaillon quand Pétrarque le commença, et devenu, quand il
+l'eut achevé, patriarche de Jérusalem, cardinal du titre de Ste.-Sabine,
+et légat du pape.]
+
+[Note 615: _Quod iis quibus opportuna est solitudo non sit suadendum
+ut amicitioe jura conremnant, et quod turbas, non amicos fugiant._ Cap
+4.]
+
+Dans le second livre il met à la suite l'un de l'autre les exemples de
+tous les hommes connus pour avoir aimé la solitude, à commencer depuis
+Adam, Abraham, Isaac et les autres patriarches, jusqu'aux Pères et aux
+principaux personnages du christianisme. Les philosophes et les poëtes
+anciens qui ont aimé la solitude lui servent ensuite à démontrer qu'elle
+est aussi convenable à ce qu'on appelle sagesse, selon le monde, qu'à ce
+qui l'est aux yeux de la religion. En retranchant ou modérant dans cet
+ouvrage ce qui s'y trouve d'excessif, il resterait d'excellentes choses
+en faveur de la retraite, préférable en effet au tumulte du monde.
+L'érudition y est prodiguée comme dans le premier. On y voit toujours un
+esprit nourri des maximes de la philosophie antique, et souvent une
+éloquence plus persuasive et plus ornée que dans l'autre, parce que
+l'auteur n'y a pas été gêné par la coupe brisée du dialogue et par
+l'emploi d'êtres allégoriques, qu'on ne sait le plus souvent comment
+faire parler.
+
+J'ai donné dans sa Vie une idée suffisante du Traité _sur le loisir des
+religieux_[616], qu'il dédia aux chartreux de Montrieu, après y avoir
+passé quelques jours auprès de son frère Gérard. C'est une production
+tout-à-fait monacale, excellente pour ceux à qui elle était adressée,
+bonne en général pour la vie du cloître, mais dont il n'y a rien à tirer
+pour celle du monde.
+
+[Note 616: Voy. ci-dessus, p. 372.]
+
+Je ne dirai pas la même chose d'un autre ouvrage qui est intitulé dans
+ses OEuvres: _Du mépris du Monde_, et qu'il appelait _son secret_[617].
+On en tire de grandes lumières sur les événements de sa vie, sur ses
+goûts, son caractère et ses plus secrets sentiments. Il le fit à Avignon
+ou à Vaucluse dans le temps où sa passion pour Laure lui causait le plus
+d'agitation et de trouble[618]. Ce sont des dialogues entre lui et saint
+Augustin. Les Confessions de l'évêque d'Hippone lui en donnèrent l'idée.
+C'était celui de tous les Pères de l'église qu'il aimait le plus. Les
+rapports de caractère et de goûts qu'il avait avec lui contribuaient
+sans doute à cette préférence. Le père Denis, son directeur, lui avait
+fait présent d'un exemplaire des Confessions; il le portait toujours
+avec lui. Quand je lis les Confessions, disait-il, je ne crois pas lire
+l'histoire de la vie d'un autre, mais de la mienne. A l'exemple
+d'Augustin, il voulut développer tous les secrets de son âme, tous les
+replis de son coeur. Ni Augustin, ni Montaigne, ni même J.-J. Rousseau
+n'ont découvert plus naïvement leur intérieur, ni fait avec plus de
+franchise l'aveu de leurs faiblesses. A la fin de sa préface il
+s'adresse ainsi à son livre. «Toi donc, fuis les assemblées des hommes,
+sois content de rester avec moi, et n'oublie pas le nom que tu portes;
+car tu es et l'on t'appelera _mon secret_[619].» Ce titre et ce peu de
+mots font croire que son intention n'était pas de rendre cette espèce de
+confession publique; et, selon toute apparence, elle n'a vu le jour
+qu'après sa mort.
+
+[Note 617: _De Contemptu Mundi, colloquiorum liber, quem secretum
+suum inscripsit._]
+
+[Note 618: En 1343. Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. II, p.
+101.]
+
+[Note 619: _Secretum enim meum es et diceris._]
+
+Voici quel est le dessein de l'ouvrage. Pétrarque méditait profondément
+sur sa destinée, lorsqu'une femme d'une beauté que les hommes ne
+connaissent pas assez, et environnée d'un éclat extraordinaire, lui
+apparaît. Il est d'abord ébloui des rayons qui sortent de ses yeux, et
+n'ose lever les siens sur elle. Mais elle l'enhardit et se fait
+connaître à lui. C'est la Vérité qu'il a si bien peinte dans son poëme
+de l'_Afrique_. Un homme d'un aspect vénérable l'accompagne. Pétrarque
+croit reconnaître en lui S.-Augustin: c'était lui en effet, à qui la
+Vérité adresse la parole. «Voila, lui dit-elle, ton disciple le plus
+dévoué: tu n'ignores pas de quelle dangereuse et longue maladie il est
+atteint: il est d'autant plus près de sa perte qu'il est plus éloigné
+de connaître son mal: c'est à toi de le guérir: tu y réussiras mieux que
+personne: il t'a toujours aimé, et tu fus toi-même sujet à des
+infirmités pareilles, quand tu étais captif dans un corps mortel. Essaie
+donc si ta voix persuasive pourra le tirer de sa langueur et remédier à
+ses maux. Saint-Augustin promet d'obéir par respect pour elle et par
+amitié pour le malade. Il le tire à l'écart, et commence avec lui, en
+présence de la Vérité, une conférence qui dure trois jours, et qui forme
+les trois dialogues dont tout l'ouvrage est composé.
+
+Le premier est une sorte de préliminaire ou de prolégomènes.
+Saint-Augustin établit d'abord pour maximes, que nul n'est misérable
+s'il ne veut l'être; qu'une parfaite connaissance de nos misères produit
+le désir d'en être délivré; que ce désir n'est sincère et efficace que
+dans le coeur de ceux qui ont éteint tout autre désir: enfin qu'il n'y a
+que la pensée de la mort qui puisse produire cet effet, en détachant
+entièrement l'âme de toutes les vanités du monde. Doctrine fausse,
+triste et nuisible, qu'on est toujours fâché de trouver dans une
+philosophie, d'ailleurs si élevée et si pure, et qui, rangeant parmi les
+vanités à peu près tout ce qui se trouve dans le monde et constitue la
+société humaine, tend toujours à rendre ceux qui la professent au moins
+inutiles à la société et au monde. Pétrarque assure qu'il connaît son
+état, qu'il en veut sortir; mais que les efforts qu'il a faits jusqu'à
+présent ont été inutiles. Saint-Augustin le fait convenir qu'il ne l'a
+jamais bien voulu. Il analyse tous les symptômes de cette volonté
+douteuse, et ceux d'une volonté plus constante et plus ferme, la seule
+qui, dans une entreprise si difficile, puisse garantir le succès.
+
+Dans le second dialogue, Saint-Augustin examine l'un après l'autre tous
+les défauts de Pétrarque qui mettent obstacle à son repos autant qu'à sa
+perfection. Le premier est la vanité qu'il tire de son esprit, de sa
+science, de son éloquence, des agréments de sa figure et de sa personne.
+Il rabaisse tous ces avantages, et lui en fait voir la vanité, la
+fragilité, le néant. Le second défaut est l'avarice, ou plutôt la
+cupidité. Pétrarque se récrie sur ce reproche, et affirme qu'aucun vice
+ne lui est plus étranger; mais son sévère examinateur lui prouve que ce
+goût qu'il a pris pour une vie commode, pour une fortune aisée qui peut
+seul la procurer, pour la société des grands et pour le séjour des
+villes et des cours n'est au fond qu'une cupidité déguisée. Pétrarque a
+beau répondre qu'il ne désire point de superflu, mais qu'il voudrait ne
+manquer de rien; qu'il n'ambitionne pas de commander, mais qu'il
+voudrait ne pas obéir, Augustin lui fait voir que ce qu'il désire est le
+comble des richesses et de la puissance; que les plus grands monarques
+manquent de quelque chose; que ceux qui commandent sont souvent forcés
+d'obéir; qu'enfin la vertu seule peut lui procurer cet état
+d'indépendance qui est le terme de ses désirs; vérité aussi
+incontestable qu'elle est ancienne, et qui découle en quelque sorte de
+toutes les parties de la philosophie antique; mais qui, dans
+l'antiquité profane comme dans le christianisme, sans avoir jamais eu de
+contradicteurs en théorie, a toujours eu peu de sectateurs dans la
+pratique. Mais, insiste Pétrarque, je suis loin d'avoir en effet ce goût
+que l'on m'attribue pour le séjour des villes, pour la société des
+grands, et les vues d'ambition que ce goût suppose. Je les fuis au
+contraire autant que je puis. S'ensevelir, comme je le fais, dans les
+bois et dans les rochers, combattre les opinions vulgaires, haïr,
+mépriser les honneurs, se moquer de ceux qui les recherchent et de tout
+ce qu'ils font pour y parvenir, cela ne suffit-il pas pour mettre à
+l'abri du reproche d'ambition? Soyez de meilleure foi, répond Augustin,
+ce ne sont pas les honneurs que vous haïssez, mais les démarches
+nécessaires dans ce siècle pour les obtenir. Vous avez pris une route
+plus cachée et plus détournée pour arriver au même but. Convenez que
+c'est là le véritable objet de vos études et du parti que vous avez pris
+de vivre dans la retraite. Tel entreprend d'aller à Rome, qui revient
+sur ses pas, effrayé du chemin qu'il faut faire pour y arriver. Ce n'est
+pas Rome qui lui déplaît, c'est le chemin[620].
+
+[Note 620: Dans l'extrait de ces dialogues, je me sers, en
+l'abrégéant, de la traduction de l'abbé de Sade, lorsqu'il ne s'est pas
+trop éloigné du texte que j'ai sous les yeux.]
+
+La gourmandise et la colère ont leur tour, mais ne font pas l'objet
+d'un reproche très-grave, parce qu'au fond cela se borne à quelques
+vivacités passagères, et dans une vie habituellement sobre, à quelques
+parties de plaisir et de bonne chère avec ses amis. Saint Augustin se
+hâte d'arriver à un article plus important et plus délicat, sur lequel
+Pétrarque se rend d'abord justice, et qui fait, de son aveu, la honte et
+le malheur de sa vie, c'est celui de l'incontinence. Il exprime avec
+beaucoup de force, et la révolte de ses sens, et ses inutiles efforts
+pour les dompter. La prière fréquente, humble, fervente et accompagnée
+de larmes, est le seul remède que saint Augustin, qui doit s'y
+connaître, lui indique contre ce mal. Mais j'ai prié, répond Pétrarque,
+et si souvent que je crains que Dieu n'en ait été importuné. Augustin
+lui soutient qu'il n'a pas bien prié, qu'il a prié pour un temps trop
+éloigné, qu'il a voulu se réserver les plaisirs de la jeunesse, et
+remettre à un âge plus avancé l'effet de ses prières. C'est ce qui lui
+était arrivé à lui-même; mais prier ainsi, c'est vouloir une chose et en
+demander une autre. Il l'exhorte à être plus sincère avec Dieu et avec
+lui même, et lui promet qu'il obtiendra sur ce chapitre difficile, comme
+sur tous les autres, ce qu'il aura demandé de bonne foi.
+
+Dans le reste de ce dialogue, il lui reproche un certain penchant à la
+mélancolie et à la mauvaise humeur, auquel Pétrarque convient qu'il
+s'abandonne trop souvent. Il en accuse la vie qu'il mène, les injustices
+de la fortune, le spectacle choquant qu'il a sous les yeux, les moeurs
+dégoûtantes d'Avignon, le tumulte qui y règne, et tout ce que ce séjour
+a d'incompatible avec la paisible société des Muses et l'étude de la
+sagesse. «Si le tumulte de votre ame cessait, répond saint Augustin,
+vous ne vous plaindriez pas de ce tumulte extérieur qui n'affecte que
+les sens. On peut s'y accoutumer comme au murmure d'une eau qui tombe.
+Quand l'âme est dans un état serein et tranquille, les nuages passagers
+qui l'environnent, le tonnerre même qui gronde autour d'elle, ne peuvent
+la troubler. Apaisez donc les mouvements de la vôtre, vous serez alors
+en sûreté sur le rivage; vous verrez les naufrages des autres
+hommes[621]; vous écouterez en silence les voix plaintives de ceux qui
+flottent sur les ondes; et si vous éprouvez à ce cruel spectacle les
+tourments de la pitié, vous sentirez aussi une secrète joie à vous voir
+vous-même à l'abri des mêmes dangers.» Au reste, de quoi se plaint-il?
+ce séjour qui lui déplaît tant n'est-il pas de son choix? n'est-il pas
+le maître d'en sortir? Pétrarque l'avoue, et finit par convenir que son
+état, comparé à celui de beaucoup d'autres, n'est pas aussi malheureux
+qu'il le croyait.
+
+[Note 621: On sent ici l'imitation de ces beaux vers de Lucrèce:
+
+ _Suave mari magno turbantibus oequora ventis,
+ E terrâ magnum alterius spectare laborem_; etc.]
+
+Le troisième dialogue est le plus intéressant. Saint Augustin dit à
+Pétrarque qu'il porte deux chaînes aussi dures que le diamant, dont il
+craint bien qu'il ne veuille pas qu'on le délivre; ces deux chaînes sont
+l'amour et la gloire. Il commence par l'amour, et veut lui faire avouer
+que c'est une extrême folie; mais il ne trouve pas sur ce point la même
+docilité que sur tout le reste. Pétrarque ne permet pas, même à son
+maître, d'avilir un sentiment délicat et généreux qui élève et épure
+l'âme quand il a pour objet une femme digne de l'inspirer.
+Particularisant ensuite ces idées générales, il peint sous les couleurs
+les plus nobles et les images les plus attachantes le mérite et la
+vertu de Laure, la pureté de son amour pour elle, l'influence qu'a eu
+cet amour sur son goût pour la vertu, pour l'étude et pour la véritable
+gloire. Mais le bon directeur ne lâche pas prise, il le retourne de tant
+de façons qu'il le force d'avouer que si cet amour lui a fait quelque
+bien, c'est en le détournant d'autres biens plus grands encore: enfin il
+l'engage à reconnaître la nécessité d'un remède. Mais quel remède
+choisir? c'est là la difficulté. Chasser, selon le conseil d'Ovide et
+même de Cicéron, un amour par un autre, un ancien par un nouveau, c'est
+ce dont Pétrarque ne peut supporter même la pensée. Changer de lieu,
+voyager pour se distraire serait fort bon; mais il a souvent éprouvé que
+son amour le suit partout, que pour être éloigné de Laure il ne l'en
+aime pas moins et n'en souffre que davantage. La pensée du progrès de
+l'âge ne peut rien sur lui. Il n'a point passé l'âge d'aimer, puisqu'il
+est encore sensible. D'ailleurs, Laure vieillit aussi; mais puisque
+c'est son âme qu'il aime, peu lui importe que son corps change: enfin,
+quelques objections que lui fasse saint Augustin, il y repond; quelques
+remèdes qu'il lui propose, il les rejette, et le Saint est réduit à lui
+conseiller la même recette qu'il lui a donnée pour des passions moins
+nobles, la prière.
+
+Il le trouve de meilleure composition sur la gloire que sur l'amour. Il
+lui reproche le temps qu'il consume à rassembler des paroles sonores
+uniquement pour flatter les oreilles de ce monde qu'il méprise, et même
+celui qu'il donne à des entreprises plus graves, telles que l'Histoire
+romaine depuis Romulus jusqu'à Titus, telles encore que son Poëme de
+l'Afrique, sans compter d'autres petits ouvrages qu'on le voit produire
+tous les jours. Quelle perte d'un temps qu'il pourrait employer à
+apprendre à bien vivre! Et cette gloire même qu'il espère,
+l'obtiendra-t-il? sera-t-elle durable? vaut-elle tous les sacrifices
+qu'elle lui coûte? «Vous qui, surtout à l'âge où vous êtes, vous
+consumez de travail pour faire des livres, vous êtes dans une grande
+erreur. Vous négligez vos propres affaires pour vous occuper de celles
+des autres, et sous une vaine espérance de gloire vous laissez, sans
+vous en apercevoir, s'écouler ce temps si court de la vie. Que ferai-je?
+répond Pétrarque. Abandonnerai-je des travaux commencés? Ne vaut-il pas
+mieux que je me hâte de les finir pour m'occuper ensuite de choses plus
+sérieuses? car enfin ces ouvrages sont trop importants pour les laisser
+imparfaits.--Je vois ce qui vous tient, réplique Augustin; vous aimez
+mieux vous abandonner vous-même que vos livres. Eh! laissez-là toutes
+ces histoires; les exploits des Romains sont assez célèbres et par leur
+propre renommée et par les travaux de bien d'autres génies. Laissez
+l'Afrique à ceux qui en sont en possession; vous n'ajouterez rien à la
+gloire de votre Scipion ni à la vôtre. Rendez-vous à vous-même; songez à
+la mort; ayez toujours vos pensées et vos regards fixés sur elle,
+puisque tout vous y conduit.» Pétrarque le remercie de ses conseils et
+fait des voeux pour obtenir la force de les suivre.
+
+Cet écrit est curieux, comme le sont tous ceux où les hommes célèbres
+ont parlé d'eux-mêmes. Il est étonnant que depuis sa publication tant
+de choses vagues et conjecturales aient été dites et écrites sur
+Pétrarque, sur Laure et sur sa passion pour elle. La manière aussi
+positive qu'intéressante dont il en parle ici, dans un ouvrage étranger
+aux fictions de la poésie, devait suffire pour lever toutes les
+incertitudes. La première édition en est pourtant de 1496, et les
+incertitudes ont duré depuis, pendant près de trois siècles; et pour
+beaucoup de gens qui restent toujours au même point, parce qu'ils ne
+lisent ni écoutent, elles durent même encore.
+
+Pétrarque avait amassé pendant plusieurs années des matériaux pour une
+Histoire Romaine qu'il n'acheva point, qu'il ne commença même jamais à
+écrire d'une manière suivie. Il n'en est resté que des fragments divisés
+en quatre livres, sous le titre de _Choses mémorables_[622], et d'autres
+moins considérables, intitulés _Abrégé des vies des hommes
+illustres_[623]. Ces derniers sont tous tirés des premiers siècles de
+Rome, et divisés en petits chapitres qui contiennent les principaux
+traits de la vie de Romulus, de Numa, de Tullus-Hostillius, de Junius
+Brutus, etc. Il a fait des autres fragments un autre usage. Il les a
+rangés sous différents titres dans chacun des quatre livres de ses
+Choses mémorables. Dans le premier, par exemple, qu'il divise en deux
+chapitres, il consacre l'un au repos ou au loisir, l'autre à l'étude et
+au savoir. Le premier chapitre fait voir quel usage des hommes célèbres
+dans l'histoire savaient faire de leur loisir. Les traits dont il se
+sert sont d'abord puisés chez les Romains; il y ajoute, sous le titre
+d'_étrangers_[624], d'autres faits tirés de l'histoire des autres
+peuples anciens, surtout des Grecs; et ensuite sous celui de
+_modernes_[625], il en joint encore de plus nouveaux, la plupart même
+arrivés de son temps. C'est ainsi, qu'à la fin du second chapitre, où il
+traite de l'étude et du savoir, il rapporte le beau trait de Robert, roi
+de Sicile, qui préférait les lettres à sa couronne[626]. Il suit le même
+ordre dans chacun des trois autres livres; et si ce traité ne renferme
+sur les peuples anciens, rien qui ne soit déjà connu par les récits de
+l'histoire, il a conservé beaucoup de faits particuliers des temps
+modernes qui méritaient aussi d'être transmis à la postérité.
+
+[Note 622: _Rerum memorandarum_ libri IV.]
+
+[Note 623: _Vitarum illustrium virorum epitome_.]
+
+[Note 624: _Externi_.]
+
+[Note 625: _Recentiores_.]
+
+[Note 626: Voy. ci-dessus, p. 359.]
+
+Nous avons vu quel était l'attachement que François de Carrare,
+souverain de Padoue, eut pour Pétrarque dans ses dernières années. Il se
+plaisait singulièrement à s'entretenir avec lui, et il allait souvent le
+voir dans sa petite maison d'Arqua[627]. Il se plaignait un jour, sur le
+ton de l'amitié, de ce qu'il avait écrit pour tout le monde, excepté
+pour lui. Pétrarque pensait depuis long-temps à prévenir ce reproche;
+mais il était embarrassé pour le choix, et ne savait à quoi se
+déterminer. Enfin il imagina de lui adresser un petit Traité _sur la
+meilleure façon de gouverner une république_[628], et sur les qualités
+que doit avoir celui qui en est chargé. Ce sujet lui fournissait une
+occasion naturelle de donner à ce prince des louanges indirectes, sans
+exagération et sans fadeur; et en même temps, ce qui est toujours plus
+difficile, de relever quelques défauts de son gouvernement qu'il avait
+remarqués[629]. Cet opuscule est rempli de maximes excellentes, tirées
+pour la plupart de Platon et de Cicéron, et l'application en est faite
+avec beaucoup de jugement; mais ce même sujet a été traité depuis avec
+tant de supériorité, qu'il n'y a plus ici rien à apprendre pour
+personne. Le seul bien que fasse cette lecture, c'est de montrer que,
+dans un temps où les principes d'un bon gouvernement étaient peu connus,
+où l'Italie était partagée entre de petits princes, qui presque tous
+étaient de petits tyrans, un philosophe, nourri des leçons de la sagesse
+antique, ne louait dans un prince son ami, que ce qui était conforme à
+ses principes, et blâmait tout ce qui y était contraire; et que ce
+philosophe était un poëte aimable, qui réunissait ainsi, dès le
+quatorzième siècle, à cette première aurore de la renaissance des
+lettres, ce qu'elles ont de plus solide et ce qu'elles ont de plus doux.
+
+[Note 627: En 1372 et 1373.]
+
+[Note 628: _De Republicâ optimè administrandâ_.]
+
+[Note 629: _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 794.]
+
+Il avait fini, deux ans auparavant[630], dans la même retraite, un autre
+ouvrage commencé depuis quelques années, dont le titre est d'une
+simplicité piquante, et le sujet assez singulier; c'est celui qu'il
+intitula: _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup
+d'autres_[631]. Voici quelle en fut l'occasion. Lorsqu'il alla s'établir
+à Venise, la philosophie d'Aristote y était fort à la mode, ainsi que
+dans toute l'Italie. On ne la connaissait pourtant que par de mauvaises
+versions latines faites sur des traductions arabes, et par les
+Commentaires d'Averroès qui étaient bien loin d'y répandre de la clarté.
+Mais plus Aristote était obscur, plus il y avait de gens disposés à
+l'admirer. C'était l'oracle des écoles; on n'y jurait que par lui. Ce
+siècle était assurément très-religieux, et cependant Aristote, expliqué
+par Averroès, niait la création, la providence, les peines et les
+récompenses de l'autre vie. Ses disciples, à Venise, croyaient, comme
+leur maître, le monde infini et coéternel à Dieu: ils se moquaient de
+Moïse, de la Genèse, de Jésus-Christ même, des Pères de l'Église, enfin
+de tous les objets respectables pour les chrétiens. Cela devint une
+espèce de secte fort tranchante dans ses opinions, et disposée à jeter
+du ridicule sur tous ceux qui n'en étaient pas.
+
+[Note 630: En 1370.]
+
+[Note 631: De Ignorantiâ sui ipsius et multorum.]
+
+Quatre jeunes gens qui en étaient, trouvèrent moyen de faire
+connaissance avec Pétrarque. Ils s'insinuèrent dans ses bonnes grâces
+par leur douceur, leur complaisance et l'honnêteté de leurs manières. Il
+se livra bientôt à eux sans défiance. Tous quatre avaient de l'esprit.
+Le premier ne savait rien, le second peu, le troisième un peu plus, et
+le quatrième plus encore; mais c'était un savoir incertain, embrouillé,
+joint, comme dit Cicéron, à tant de légèreté, de jactance, qu'il aurait
+peut-être mieux valu qu'il ne sût rien. «Car les lettres, ajoute
+sagement Pétrarque, sont pour beaucoup de gens une source de folie, pour
+presque tous elles en sont une d'orgueil, à moins qu'elles ne tombent,
+ce qui est fort rare dans un esprit naturellement bon, et qui ait été
+bien conduit[632].» Ils s'étaient appliqués principalement à l'histoire
+naturelle; ils savaient beaucoup de choses sur les animaux, les oiseaux,
+les poissons, «ils vous auraient dit, c'est Pétrarque qui parle, combien
+le lion a de poils à la tête, l'épervier de plumes à la queue[633]; et
+un nombre infini d'autres choses tout aussi vraies et aussi importantes
+que celles-là.» Pétrarque s'expliquait avec sa liberté ordinaire, et sur
+ces belles connaissances, et sur Aristote; ils en furent d'abord
+surpris, ensuite indignés. Ils finirent par tenir conseil entre eux;
+«pour condamner, dit Pétrarque, comme convaincue d'ignorance, non pas ma
+personne qu'ils aiment, mais ma renommée, qu'ils n'aiment pas.» Ils
+s'étaient donc rassemblés seuls, pour que la sentence qu'ils voulaient
+porter fût unanime; mais, pour se donner un air d'équité, ils voulurent
+qu'elle fût contradictoire. Ils alléguaient d'abord ce qui était
+favorable à Pétrarque, et répondaient ensuite de manière à détruire tout
+le bien qu'ils en avaient dit. Ainsi l'opinion publique, qui était en sa
+faveur, l'amitié des grands et même de plusieurs souverains, son
+éloquence universellement reconnue, son style dont personne ne
+contestait le mérite, furent successivement allégués, et l'on trouva
+toujours des raisons pour réduire à rien tous ces éloges. Enfin, ce
+singulier tribunal prononça tout d'une voix que Pétrarque était un
+ignorant, homme de bien[634]. Cette sentence avait été réellement portée
+et avait fait beaucoup de bruit à Venise. Pétrarque s'en était moqué
+d'abord; mais ses amis prirent la chose sérieusement, et voulurent
+absolument qu'il écrivît pour se défendre. C'est ce qu'il fit par ce
+Traité _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup d'autres._
+
+[Note 632: C'est le même sens qui est renfermé en moins de mots dans
+ce vers si vrai de notre Molière:
+
+ Et je vous suis garant
+ Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.]
+
+[Note 633: _Quot Leo pilos in vertice, quot plumas Accipiter in
+caudâ_, etc., _ub. sup._]
+
+[Note 634: _Scilicet me sine litteris virum bonum._]
+
+Après avoir fait l'histoire de ce jugement bizarre porté contre lui,
+Pétrarque paraît y souscrire et reconnaître son ignorance. Il s'en
+console, pourvu qu'en effet on le reconnaisse pour homme de bien. «Je me
+soucie peu, dit-il, de ce qu'on m'ôte, pourvu que j'aie en effet ce
+qu'on me laisse. Je ferais volontiers ce partage avec mes juges: qu'ils
+soient savants, et moi vertueux.» Mais ensuite, malgré ces traits de
+modestie, il fait un assez grand étalage d'érudition pour prouver
+l'injustice de cette sentence dictée par l'envie; et il en appelle à la
+postérité, par qui il ne doute point qu'elle ne soit réformée. Il passe
+en revue, dans ce Traité, la philosophie ancienne, et tourne en ridicule
+les atômes de Démocrite et d'Épicure, la Métempsycose de Pytagore, etc.
+Il fait voir que notre science se réduit à rien, ou à peu de chose, et
+il cite les plus grands philosophes qui en sont convenus de bonne foi.
+Presque tout ce qu'il dit est tiré des Tusculanes de Cicéron, de son
+Traité _De la Nature des Dieux_, et du livre _De la Cité de Dieu_, de
+saint Augustin. Il termine de la manière la plus digne d'un philosophe
+aimable, et que tout homme qui aurait, je ne dis pas son génie, mais son
+caractère, et qui se verrait, comme lui, poursuivi par l'injustice et
+par la haine, pourrait se rappeler avec plaisir et avec fruit. Après
+avoir passé en revue tous les grands hommes qui ont été en butte aux
+traits de la satire, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, et tant
+d'autres, qui osera, dit-il, se plaindre qu'on écrive ou que l'on parle
+contre lui, lorsque de telles gens ont osé parler et écrire ainsi contre
+de tels hommes? «Il ne me reste donc plus que de m'adresser
+non-seulement à vous (Donat le grammairien, à qui il dédie ce Traité) et
+à un petit nombre d'autres, qui n'avez pas besoin d'être excités pour
+m'aimer, mais à mes autres amis et à mes censeurs eux-mêmes, de les
+prier et de les conjurer tous de m'aimer désormais, sinon comme un homme
+de lettres, au moins comme un homme de bien; sinon comme tel encore, du
+moins comme un ami; si enfin, par défaut de mérite, je ne suis pas
+digne de ce nom d'ami, que ce soit au moins comme un homme bienveillant
+et aimant qu'ils m'aiment[635].»
+
+[Note 635: _Ut deinceps me, si non ut hominem litteratum, at ut
+varum bonum; si ne id quidem, ut amicum; denique si amici nomen proe
+virtutis inopiâ non meremur, at saltem ut benevolum et amantem ament._]
+
+Imitateur en tout de Cicéron, il semblait avoir pris de lui le besoin et
+l'habitude d'une correspondance épistolaire très-active avec ses amis et
+avec les principaux personnages de son temps. Les choses les plus
+simples de la vie et les affaires les plus importantes, tout lui
+fournissait un sujet de lettre. Il en avait brûlé des paquets, des
+coffres entiers, et cependant on a imprimé de lui dix-sept livres
+d'épîtres. Ils en contiennent près de trois cents, dont un assez grand
+nombre sont, par leur étendue, moins des lettres que de véritables
+traités, et on en connaît beaucoup encore qui n'ont jamais vu le jour.
+C'est là surtout qu'il faut chercher l'âme de Pétrarque et les détails
+les plus intéressants de sa vie. «Il avait, dit avec raison l'abbé de
+Sade[636], une amitié babillarde, et un coeur qui aimait à s'épancher.»
+Ce qui veut dire qu'il était un homme confiant, sensible, et un
+véritable ami. Ces lettres sont très-importantes pour l'histoire
+littéraire, pour celle des événements, et plus encore des moeurs du
+quatorzième siècle. Les portraits de la cour papale d'Avignon y sont
+horribles. Peut-être aussi sont-ils un peu chargés. Le style n'a pas, à
+beaucoup près, l'élégance et la pureté de celui de l'auteur qu'il avait
+choisi pour modèle; mais on y voit cependant, ainsi que dans ses autres
+oeuvres latines, combien il avait gagné à l'avoir toujours sous les yeux,
+à le lire et à l'imiter sans cesse. Il écrivait avec abandon et
+sentiment à ses amis, aux Grands avec des égards, mais sans renoncer
+jamais à son ton habituel de franchise et d'indépendance; en écrivant,
+non-seulement à cette illustre et puissante famille des Colonne, ses
+bienfaiteurs, et qu'il appelle même ses maîtres, ou à ce tribun Rienzi,
+qui fut un instant le maître de Rome, ou à des prélats et à des
+cardinaux, mais même aux différents papes qu'il vit se succéder sur le
+trône d'Avignon et qu'il voulut toujours ramener en Italie, aux
+souverains de Milan, de Vérone, de Parme, de Padoue, au doge de Venise,
+au roi Robert, enfin à l'Empereur, il garde cet air de liberté noble et
+décente, qui convient à la philosophie et aux lettres, même avec les
+puissants de la terre, parce que, quand elles savent se respecter
+elles-mêmes, elles sont aussi une puissance.
+
+[Note 636: _Mém. pour la Vie de Pétr._, Préf. p. XLVIII.]
+
+Pétrarque ne gagna pas moins, dans sa poésie latine, à son commerce
+continuel avec Virgile, que dans sa prose à celui qu'il entretenait
+avec Cicéron. Si l'on compare ses vers avec tous ceux qui avaient été
+faits depuis les siècles de décadence, on y voit une différence telle,
+qu'il semble avoir retrouvé, du moins en partie, la langue qui
+paraissait totalement perdue. Les formes, les tours, les expressions,
+tout semble renaître. Il n'y manque qu'un degré de plus d'élégance et de
+poésie de style; mais ce degré est si considérable, qu'il le sépare
+presque autant de Virgile, que lui-même est séparé des versificateurs du
+moyen âge. Il ne se contenta pas de composer, à l'exemple du Cygne de
+Mantoue, douze églogues qu'il appela aussi ses Bucoliques; la palme de
+l'épopée le tenta; il entreprit et termina un poëme épique, dont le
+héros est ce grand Scipion, qui se couvrit de tant de gloire dans sa
+guerre d'Afrique, que, le premier de tous les Romains, il obtint de
+joindre à son nom celui du peuple qu'il avait vaincu.
+
+Pétrarque n'intitula point son poëme Scipion, mais l'_Afrique_. Si
+l'essence de l'épopée est l'invention, si elle doit offrir à
+l'imagination une grande machine poétique, en même temps qu'une grande
+action historique à la mémoire, l'_Afrique_ n'est point une épopée, mais
+un simple récit en vers. Ce qu'elle a de merveilleux occupe les deux
+premiers livres; et ce merveilleux se réduit à un songe, dans lequel le
+héros du poëme voit Publius Scipion son père; et encore l'idée de ce
+songe et plusieurs des traits dont il est rempli, sont-ils pris du
+fragment de Cicéron, si connu sous le titre de _Songe de Scipion_. Dans
+le premier livre, Publius Scipion raconte à son fils l'origine et les
+principaux faits de la première guerre punique, sans oublier la bataille
+où il fut tué en Espagne avec son frère Cnéus. Dans le second, il lui
+prédit l'heureux événement de la guerre qu'il va soutenir contre
+Carthage, son triomphe et l'abaissement de cette orgueilleuse rivale, et
+les effets qu'aura cette victoire sur les moeurs et la destinée de Rome.
+Il donne au jeune Scipion d'excellents avis sur les moyens de délivrer
+sa patrie des dangers extérieurs et intérieurs qui la menacent; mais
+quoiqu'il y ait dans tous ces discours de fort belles choses, souvent
+même très-heureusemeut exprimées, comme sur neuf livres que contient le
+poëme, ce songe en remplit deux entiers, on ne peut se dispenser, en le
+lisant, de trouver que le héros rêve beaucoup trop long-temps.
+
+Scipion, encouragé par les conseils de son père, commence par envoyer
+son ami Lélius auprès de Syphax, pour l'engager à une alliance avec
+Rome. La description magnifique de la cour de ce roi maure, la réception
+qu'il fait à Lélius, le repas splendide qu'il lui donne, l'origine de
+Carthage chantée par un jeune musicien pendant ce repas, le récit que
+Lélius fait à Syphax de celle de Rome, des belles actions des anciens
+Romains, et de la mort de Lucrèce, qui fut la source de leur liberté,
+mort qui est ici racontée dans un morceau très-étendu, très-soigné, et
+où le poëte paraît avoir fait tous ses efforts pour se surpasser
+lui-même, tout cela remplit le troisième livre, sans que l'action du
+poëme soit, pour ainsi dire, encore entamée. Elle fait un pas au
+quatrième; mais c'est encore par un récit. Lélius, interrogé par Syphax,
+lui raconte la vie de Scipion, qu'il représente aussi grand à Rome que
+dans les camps, et dans la paix que dans la guerre. Il s'étend surtout
+avec complaisance sur le siége et la prise de Carthagène, où Scipion
+traita avec une bonté délicate et généreuse de jeunes et belles
+captives, et rendit la plus belle de toutes à un jeune prince son amant.
+
+Mais cette dernière partie de l'action n'est point finie: il y a ici une
+lacune considérable, qu'aucun auteur italien n'a remarquée, tant ce
+poëme de l'Afrique, si souvent nommé dans les écrits dont Pétrarque est
+le sujet, est peu connu et peu lu. Le quatrième livre finit au moment où
+Lélius raconte à Syphax que, dans un appartement du palais, on entendait
+les cris des princesses et des jeunes femmes de leur suite, et que
+Scipion, sachant le danger qu'elles pouvaient courir si elles
+paraissaient aux yeux de son armée, défendit que l'on entrât dans leur
+asyle, et les fit conduire en sûreté loin du théâtre de la guerre. Au
+commencement du cinquième, ce n'est plus Lélius qui parle: on n'est plus
+à la cour de Syphax, pour assister à un festin et entendre des récits:
+l'alliance a été refusée: la guerre a éclaté: Syphax est vaincu;
+Scipion entre dans Cyrthe, capitale de ses états; et au lieu de
+l'histoire de la jeune princesse espagnole qui fut rendue à son amant,
+c'est celle de Sophonisbe, épouse de Syphax, que la ruine de ce roi,
+l'amour de Massinissa et l'horreur de la servitude forcent à se donner
+la mort. Ce poëme, que Pétrarque termina, mais auquel il ne mit jamais
+la dernière main, éprouva, après sa mort, quelques vicissitudes, dans
+lesquelles il est vraisemblable qu'il se sera perdu un livre entier. Ce
+livre devait contenir la fin du récit de Lélius, le refus de Syphax de
+s'allier avec les Romains, sa résolution subite de les attaquer
+lui-même, la marche de Scipion contre lui, le siége de Cyrthe et la
+prise de cette ville. Cette perte est peu regrettable, puisque le poëme
+a excité si peu d'intérêt qu'on ne s'est pas aperçu de la lacune qu'elle
+y a laissée.
+
+L'action une fois reprise, marche jusqu'à la fin d'accord avec
+l'histoire; et quoiqu'il y ait d'assez longues digressions, l'invention
+y a si peu de part, qu'il paraît inutile de pousser plus loin cette
+analyse, pour arriver par une route directe à un événement prévu. La
+première idée de cet ouvrage avait transporté Pétrarque: ce fut sur son
+_Africa_ qu'il voulut fonder sa gloire: ce fut le bruit que firent dans
+le monde les premiers livres, l'espérance qu'ils faisaient concevoir du
+reste, et le plaisir qu'eut le roi Robert à les entendre, qui firent
+décerner à l'auteur la couronne poétique. Mais le refroidissement où il
+tomba bientôt sur ce travail, la peine qu'il eut à le reprendre,
+l'imperfection où il le laissa toujours, prouvent que, dans le fond, il
+ne le sentait point en proportion avec ses forces, ni analogue à son
+génie. Dans sa vieillesse, il n'aimait point qu'on lui en parlât, ni que
+l'on témoignât la curiosité de le voir, et encore moins que l'infidélité
+de quelques amis en répandit des fragments. Un jour, à Vérone, plusieurs
+d'entre eux l'étant allé voir, firent tomber la conversation sur son
+poëme, et croyant lui faire plaisir, ils en chantèrent quelques
+vers[637]. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il les pria en grâce de
+ne pas aller plus loin. Comme ils lui témoignaient leur surprise: «Je
+voudrais, dit-il, qu'il me fût permis d'effacer jusqu'au souvenir de cet
+ouvrage, et rien ne me serait plus agréable que de le brûler de mes
+propres mains.» Aussi, quelques instances qu'on pût lui faire, il se
+refusa toujours à le rendre public; les copies ne s'en multiplièrent
+qu'après sa mort, et ce fut par les soins de Coluccio Salutati et de
+Bocace, qui l'obtinrent de ses héritiers à force de prières. Malgré les
+défauts qui y dominent, et qui l'emportent de beaucoup sur les beautés,
+il est heureux qu'il se soit conservé, non pas pour la réputation du
+poëte, mais pour l'histoire de la poésie. C'est un monument précieux de
+cette époque de renaissance, bon à garder, comme ces tableaux et ces
+statues, productions de l'enfance de l'art, qui n'en augmentent ni la
+gloire ni les jouissances, mais que l'on n'examine pas sans fruit, quand
+on en veut étudier l'histoire.
+
+[Note 637: _Squarzafichus. Vita Petr._]
+
+Les douze Eglogues latines de Pétrarque sont aussi bonnes à connaître
+par un autre motif. La plupart ont rapport à des circonstances de sa
+vie, et les interlocuteurs qu'il y emploie sont quelquefois, sous des
+noms déguisés, les personnages les plus illustres de son temps. Quelques
+unes sont de vraies satires, telles que la sixième et la septième, où le
+pape Clément VI est évidemment représenté sous le nom de _Mition_[638].
+Dans la première des deux, saint Pierre, sous celui de Pamphile, lui
+reproche durement l'état de langueur et d'abandon où se trouve son
+troupeau. Qu'a-t-il fait de ces richesses champêtres que leur maître lui
+avait confiées? qu'en a-t-il su conserver? Mition répond qu'il conserve
+l'or que lui a produit la vente des agneaux, qu'il garde des vases
+précieux, les seuls dont il veuille se servir, ne daignant plus tremper
+ses lèvres dans ces vases grossiers dont leurs pères se servaient
+autrefois. Il a changé ses habits trop simples en vêtements magnifiques.
+Le lait dont il a fait des présents lui a procuré de puissants amis.
+Son épouse, bien différente de cette vieille qu'avait Pamphile, est
+toute brillante d'or et de pierreries. Les boucs et les béliers jouent
+dans la prairie, et lui, mollement couché, s'amuse à voir leurs jeux et
+leurs ébats. Pamphile entre dans une nouvelle colère contre ce berger
+coupable et efféminé; tu mérites, lui dit-il, les fouets, les fers, les
+douleurs même de la prison éternelle, ou quelque chose de pis encore.
+
+[Note 638: De _mitis_, doux, clément.]
+
+Mition, malgré sa douceur, perd patience. Il apostrophe à son tour son
+aigre censeur. «Serviteur infidèle et fuyard, ingrat pour le meilleur
+des maîtres, c'est à toi qu'appartiennent les fers, la croix, tous les
+supplices. On sait que la crainte d'un tyran superbe te fit abandonner
+ton troupeau.» Pamphile répond qu'il s'est repenti, qu'il a lavé ses
+taches dans le fleuve, et que sa pâleur s'est dissipée. «Que ne
+reviens-tu-donc, reprend Mition, habiter ces belles demeures? Pour moi
+je ne veux plus les quitter; je n'aime plus que les grandeurs; je ne
+serai plus le pasteur d'un pauvre troupeau. J'ai acquis par mes chants
+une aimable amie; j'aime à me parer pour lui plaire. Je fuis le soleil;
+je cherche des antres frais; je lave mes mains et mon visage dans une
+eau limpide; le berger de Bysance[639] m'a fait présent de ce miroir;
+je me plais à en faire usage. Mon épouse sait tout cela, et le souffre;
+je lui pardonne à mon tour bien des choses. Vous autres, vantez-vous
+d'amies obscures et inconnues; mais moi, que ma chère Epy me retienne
+toujours dans ses embrassements!..» Malheureux reprend Pamphile, est-ce
+ainsi que tu sers ton maître? Tu crois être en sûreté sous l'ombrage;
+mais il viendra changer en deuil tes plaisirs. Tu crois, réplique
+Mition, m'effrayer par de vaines paroles, mais les hommes de courage
+méprisent les dangers présents; les périls les plus éloignés font peur à
+ceux qui sont timides.»
+
+[Note 639: Selon l'abbé de Sade, c'est Constantin; mais c'est plutôt
+l'empereur d'Orient qui régnait alors. Du reste, les extraits qu'il
+donne de ces églogues sont tout-à-fait différents de ce qu'on voit ici.
+J'ignore où il avait pris plusieurs détails qui sont dans les siens; je
+sais seulement que je me suis, le plus que j'ai pu, conformé au texte,
+et que je me sers de la même édition de Bâle, 1581, dont il s'est servi
+lui-même.]
+
+Cette nymphe Epy, dont Mition adore les charmes, est la ville d'Avignon
+que Clément VI ne pouvait se résoudre à quitter. Dans la seconde de ces
+deux Eglogues, il est mis en scène avec elle. Il lui parle de la
+querelle qu'il vient d'avoir avec Pamphile, et de la menace que celui-ci
+lui a faite de l'arrivée du maître. Ils font ensemble le dénombrement du
+troupeau pour en pouvoir rendre compte. C'est là que la nymphe faisant
+passer en revue les cardinaux l'un après l'autre, déguisés sous des
+emblêmes tirés des troupeaux et de la vie pastorale, après avoir dit du
+bien de quelques uns en petit nombre, peint les autres sous les traits
+les plus hideux et les couleurs les plus noires. Il ne serait pas
+impossible, à l'aide de l'histoire et d'une liste des cardinaux de ce
+temps-là, de mettre les noms au bas de ces portraits. Ce travail
+d'érudition en vaudrait peut-être bien d'autres: mais peut-être aussi ne
+serait-il pas sans scandale; il est fâcheux pour une bergerie qu'on ne
+puisse, à de trop fréquentes époques, dévoiler la vie de ses bergers
+sans scandaliser le troupeau.
+
+Le sujet de l'Eglogue suivante, qui est la huitième, est très-différent,
+et pourtant on y trouve encore des traits assez vifs contre Avignon et
+contre la cour. Pétrarque y a voulu consacrer l'explication orageuse
+qu'il eut avec le cardinal Colonne, lorsqu'à l'âge de quarante ans il
+prit la résolution de briser tous ses liens et d'aller se fixer en
+Italie. Il fait parler ce cardinal sous le nom de _Ganymède_, sans que
+l'on puisse deviner le motif ou l'à-propos de ce nom; il parle lui-même
+sous celui d'_Amyclas_, et il intitule cette Eglogue _Divortium_, la
+séparation, le divorce. Ganymède lui demande quelle est la cause de
+cette résolution subite, et pourquoi il veut quitter des lieux où
+autrefois il paraissait tant se plaire. «Mon père, répond Amyclas, le
+sage varie à propos dans ses desseins, c'est l'insensé qui s'y
+attache.... Que voulez-vous que je fasse? Je ne trouve ici ni des eaux
+pures, ni des pâturages salutaires; l'air même me fait craindre de le
+respirer. Pardonnez cette fuite nécessaire, et plaignez-moi d'y être
+forcé. Je suis entré pauvre dans votre bergerie; je retourne plus pauvre
+chez moi. Je ne possède ni plus de lait ni plus d'agneaux; je n'ai
+acquis que plus d'envieux et plus d'années. J'ai plus de peine à
+supporter l'orgueil; je le souffrais patiemment autrefois; l'âge avancé
+s'en irrite davantage. Il est honteux de vieillir dans la servitude. Que
+ma vieillesse au moins soit indépendante, et qu'une mort libre termine
+une vie esclave.»
+
+Ganymède a beau lui reprocher son ingratitude: il continue à peindre
+sous des images pastorales les dégoûts qu'il éprouve, la vie plus douce
+et plus faite pour son âge que lui promet la voix de la patrie et qu'il
+veut désormais goûter. «Vous méprisez donc, reprend Ganymède, tout ce
+que vous aimiez autrefois, les entretiens de vos amis, les amusements
+champêtres, le doux repos?.... Je ne méprise, répond Amyclas, que cette
+forêt sauvage, ce pasteur licencieux, ce terrain fertile en poisons, ce
+triste vent du midi, ces sources que le plomb enferme et rend malsaines,
+ces tourbillons de poussière, cette ombre nuisible et cette grêle
+bruyante.--Mais ne connaissiez-vous pas auparavant tous les
+désagréments de ce séjour?--Je les connaissais, je l'avoue; l'habitude,
+votre amitié, et peut-être plus encore les charmes d'une bergère me les
+faisaient supporter; mais tout change avec le temps; ce qui plaît au
+jeune âge déplaît à la vieillesse, et nos inclinations varient avec la
+couleur de nos cheveux, etc.»
+
+Dans une autre Eglogue[640] qu'il intitule _Conflictatio_, un berger
+raconte une querelle de Pan et d'Articus. Les rois de France et
+d'Angleterre sont cachés sous ces deux noms. Articus reproche à Pan les
+faveurs qu'il reçoit de Faustula, et à Faustula les bontés qu'elle lui
+accorde. Cette courtisane, qu'il appelle bien de ce nom, _Meretrix_, est
+la ville d'Avignon, ou plutôt la cour pontificale. Le pape avait
+abandonné au roi de France les décimes de son royaume, et ce secours
+mettait le roi Jean en état de soutenir la guerre, ce que le monarque
+anglais ne pardonnait ni au pape ni au roi. Presque toutes les Eglogues
+de Pétrarque sont dans ce genre énigmatique et mystérieux: sans une
+clef, qu'on ne trouve pas toujours, il est impossible de les entendre.
+
+[Note 640: La XIIe.]
+
+Trois livres d'Epîtres terminent ses poésies latines. Elles sont
+adressées, soit aux personnes puissantes, telles que les papes Benoît
+XII et Clément VI, ou le roi Robert, ou le cardinal Colonne, soit à
+d'intimes amis, à Lélius, à Socrate, à Boccace, à Guillaume de
+Pastrengo, à Barbate de Sulmone, au bon père Denis. Le poëte y laisse
+courir librement ses pensées et son style à la manière d'Horace, et y
+parle comme lui, des événements et des circonstances particulières de sa
+vie. Fait-il bâtir à Parme cette jolie maison qu'il appelait son
+_Parnasse Cisalpin_, il écrit, à Guillaume de Pastrengo, qui habitait
+Vérone[641]; il lui rend compte de la vie qu'il mène, des occupations
+qu'il s'est faites. La première est de travailler à son poëme de
+l'_Afrique_; «la seconde, dit-il, est de bâtir une maison convenable à
+ma fortune. J'y emploie peu de marbre; je regrette souvent que vos
+montagnes soient si loin de nous, ou que l'Adige ne descende pas
+directement ici. Peut-être l'embellirais-je davantage; mais les vers
+d'Horace m'arrêtent: le tombeau revient à ma mémoire[642], et je me
+souviens de ma dernière demeure; je suis tenté d'épargner les pierres et
+de les réserver à un autre usage.» Prêt à quitter cette entreprise, à
+prendre en haine les maisons, à vouloir habiter les bois, si par hasard
+il aperçoit, dans le mur qu'on bâtit, une fente, une crevasse, il se met
+à gronder les ouvriers; ils lui répondent; il tire de leurs réponses des
+réflexions morales; il rentre en lui-même, et se reproche de vouloir une
+habitation durable pour un corps qui ne l'est pas; puis il presse de
+nouveau l'ouvrage, trop lent pour ses désirs. Il peint avec beaucoup de
+vérité ses retours de raison et de folie. Ce qui le console c'est que
+les autres hommes ne sont pas plus sages que lui: enfin, tout bien
+considéré, il rit de lui-même et de tout le monde. On voit que cela est
+tout-à-fait dans le goût d'Horace.
+
+[Note 641: L. II, ép. 19.]
+
+[Note 642: Et non pas: Je me souviens de mon buste, _busti_, comme
+l'a plaisamment traduit l'abbé de Sade.]
+
+C'est de cette maison qu'il écrivait à Barbate de Sulmone, une jolie
+épître qui n'a que dix-huit vers. «J'ai, dit-il, une paisible campagne
+au milieu de la ville, et la ville au milieu de la campagne[643]. Ainsi
+quand je suis seul, le monde est tout près de moi; et quand la foule
+m'importune, j'ai à ma portée la solitude.... Je jouis ici d'un repos
+tel que les hommes studieux ne le trouvèrent ni dans le vallon
+retentissant du Parnasse, ni dans les murs de la ville de Cécrops[644],
+tel que les pieux habitans des sables de l'Egypte le goûtèrent à peine
+dans leurs déserts silencieux. O Fortune! épargne, je t'en supplie, un
+homme qui se cache: passe loin de son modeste seuil, et ne vas attaquer
+que la porte superbe des rois.»
+
+[Note 643: L. III, ép. 18.]
+
+[Note 644: Athènes.]
+
+Des ordres imprévus, des affaires, l'obligation de se joindre à
+l'ambassade de Rome, viennent-ils le forcer à quitter sa douce retraite,
+et à retourner dans des lieux qu'il avait cru quitter pour toujours, il
+confie encore à Barbate le chagrin qu'il éprouve; il adresse à la
+Fortune ces plaintes, que peuvent s'appliquer ceux qui, nés comme lui
+avec des passions douces et des goûts paisibles, se trouvent lancés,
+malgré eux, dans les flots orageux du monde et des affaires. «O
+Fortune[645]! je n'ambitionne pas tes faveurs. Laisse-moi jouir d'une
+pauvreté tranquille: laisse-moi passer dans cette retraite champêtre le
+peu de jours qui me restent. Je ne connais ni l'ambition ni l'avarice;
+et tu me condamnes à des travaux sans fin! Ils semblent croître sans
+cesse avec la rapidité du temps. Quel port puis-je espérer pour ma
+vieillesse? O de combien de misères on est assailli dans ce monde! Les
+hauteurs tremblent; le milieu glisse; au bas on est foulé. Ce sont les
+bas lieux que je préfère; et je tremble comme si j'étais dans les nues.
+Voilà surtout de quoi je me plains. Si je voulais monter au sommet ou
+m'élancer sur les ondes, et que je fusse atteint de la foudre ou
+englouti par la tempête, j'aurais tort de gémir; mais les flots viennent
+me chercher sur le rivage, et des tourbillons m'engloutissent dans
+l'humble poussière où je suis caché.»
+
+[Note 645: L. III, ép. 19.]
+
+Ce mélange de philosophie, d'imagination et de sentiment règne en
+général dans toutes ses épîtres latines. S'il n'y a pas atteint
+l'élégance et la pureté d'Horace, il a cependant cette abondance et
+cette facilité qui prouvent qu'on est tout-à-fait maître de l'idiome
+qu'on emploie. Les formes et les tours de la langue latine lui sont
+aussi familiers que ceux de sa langue naturelle: il ne paraît lui
+manquer que quelques unes de ses grâces. Elles existaient dans les
+modèles anciens, et sans doute il les sentait, quoiqu'il ne put
+entièrement les atteindre. Ces grâces manquaient encore en partie à une
+autre langue, nouvellement née de la première. C'est lui qui contribua
+le plus à les y fixer, et qui lui en donna de nouvelles, que d'autres
+poëtes purent sentir à leur tour, mais que personne encore n'est parvenu
+à égaler. Ses poésies italiennes, qui ne furent pour la plupart que
+l'expression de son amour, et les jeux de sa plume, sont à la fois ce
+qu'il y a de plus agréable dans sa langue, de plus solide et de plus
+brillant dans sa gloire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+_Poésies italiennes de Pétrarque, ou son CANZONIERE. De la Poésie
+érotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle.
+Éléments dont se composa la Poésie érotique de Pétrarque; caractère de
+cette poésie, ses beautés, ses défauts. Poésies lyriques de Pétrarque
+sur d'autres sujets que l'Amour._
+
+
+Les poëtes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le
+plus doux, les poëtes érotiques, forment dans la littérature une classe
+intéressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'être que pour la
+jeunesse; mais on reconnaît ensuite que c'est pour les âmes sensibles
+qu'à tout âge ces poëtes ont de l'intérêt; dans la jeunesse, parce
+qu'ils peignent ce qu'elles éprouvent; dans la suite de la vie, parce
+qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les âmes froides, celles
+qui s'occupent trop du matériel de la vie pour s'ouvrir aux affections
+qui en font le charme, n'aiment à aucun âge l'expression d'un sentiment
+qu'elles ignorent; à aucun âge un poëte _sentimental_ n'est pour elles
+autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens.
+Plus il se dégage de la matière, moins elles le goûtent et se soucient
+de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout-à-fait
+libre du joug des sens, si c'est le pur idéal de l'amour que ce poëte a
+peint dans ses vers, parce que c'est là qu'il aspirait et qu'il
+s'élevait sans cesse, à quel petit nombre d'admirateurs et même de
+lecteurs est-il réduit? ou quel mérite ne lui faut-il pas pour vaincre
+cette défaveur de son sujet, née de sa sublimité même?
+
+De toutes les preuves qui attestent le mérite extraordinaire de
+Pétrarque, c'est peut-être ici la plus frappante. Aucun poëte n'a
+exprimé de sentiments aussi épurés, disons-le franchement, aussi hors de
+la portée de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes,
+n'a été plus généralement lu et admiré. Il parut dans un siècle où la
+corruption était aussi forte que l'ignorance était générale: il a
+traversé d'autres siècles où les connaissances, sans épurer les moeurs,
+les avaient du moins raffinées, pour arriver jusqu'à nos jours, où les
+connaissances de l'esprit et le raffinement des moeurs ont encore fait
+des progrès, sans que nous nous soyons pour cela rapprochés de la vertu;
+il n'a chanté que pour elle, et cependant il n'est jamais déchu du rang
+où il était une fois monté. On ne se lasse point de relire ses poésies,
+qui sont un hymme perpétuel à cette déesse dont le culte a si peu de
+sectateurs, à peu près comme on lit dans d'autres poëtes des hymnes à
+Diane et à Pallas, sans adorer ces divinités et sans y croire.
+
+Ce qui nous reste des poëtes grecs qui ont chanté l'amour prouve qu'ils
+n'y voyaient comme Sapho, qu'un délire des sens, ou, comme Anacréon,
+qu'un amusement pour les sens et pour l'esprit à la fois. Si d'autres
+surent lui donner le langage du coeur et l'accent de la tendresse, leurs
+poésies ne sont point parvenues jusqu'à nous. Nous n'avons rien, ni de
+l'ancien Simonide qui fut, selon Suidas, l'inventeur de l'élégie, ni du
+Simonide de Céos, dont les poésies étaient si tristes que Catulle les
+appelle _les larmes de Simonide_[646], ni d'Evenus, ni presque rien de
+Callimaque, et ce ne sont pas ses élégies que nous avons. Les Romains
+prirent des Grecs, comme presque tout le reste, la forme du vers
+élégiaque, et sans doute aussi son caractère. Ils ont excellé dans
+l'élégie. Tibulle, Properce, Ovide, sont des poëtes si connus, loués,
+définis, comparés tant de fois, ils l'ont été depuis peu de temps avec
+tant de talent et dans une occasion si solennelle[647], qu'il n'y a plus
+rien à dire d'eux, quand c'est d'eux et de la poésie élégiaque que l'on
+veut parler. Mais on en peut dire quelque chose encore, quand il s'agit
+de reconnaître en eux la nature de leurs passions et l'objet essentiel
+de leurs vers, pour comparer avec eux un poëte qui vint, quatorze
+siècles après, donner aux sentiments passionnés une autre direction et à
+la poésie d'amour un autre langage.
+
+[Note 646: _Moestiùs lacrymis Simonideis_. (CATUL.)]
+
+[Note 647: Dans l'éloquent et ingénieux discours de M. Garat,
+président de la classe de la langue et de la littérature française de
+l'institut, pour la réception de M. de Parny. Cette séance avait eu lieu
+depuis peu de temps, quand je lus ce chapitre à l'Athénée de Paris.]
+
+Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la
+littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue
+et peignent les mêmes moeurs. Leurs maîtresses sont des beautés
+coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le
+plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant
+esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de
+Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter,
+dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les
+trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même
+espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils
+sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à
+leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est
+bientôt troublé de même.
+
+Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui
+apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes
+ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre
+et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt
+les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant
+qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le
+pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques,
+au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite
+vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un
+vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette
+des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé;
+il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient
+un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas
+interrompre son bonheur.
+
+Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour
+toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne
+peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite
+avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme
+plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui
+jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui
+avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels
+indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau
+rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout
+avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la
+peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne
+seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme
+si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus
+d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop
+long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop
+facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de
+quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il
+fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il
+se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la
+tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités
+de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si
+publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne
+quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins
+évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les moeurs d'Ovide et de sa
+maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.
+
+Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès
+qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui
+recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré
+lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend
+qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve
+endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans
+que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui
+fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il
+fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la
+perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle
+s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il
+pleure: il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point
+de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui
+l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est
+touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte.
+Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur
+est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par
+l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que
+d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La
+mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit
+sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.
+
+Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais
+bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa
+maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour
+le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour.
+Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans
+toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut
+plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher
+d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie.
+Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la
+rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une
+seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède
+jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à
+lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi
+vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se
+distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il
+feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de
+Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans
+un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui
+jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles
+perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va
+voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il
+renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux
+outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de
+ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle
+lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses
+infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers
+moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours
+fidèle.--Telles sont les moeurs et les aventures de Properce et de sa
+maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.
+
+Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point
+inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là
+leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne.
+Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont
+particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur
+amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie
+ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins
+vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance.
+Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses
+vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée.
+Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie;
+qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant,
+presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa
+pompe funèbre, il ne forme point d'autres voeux. Délie est enfermée par
+un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les
+triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe
+malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à
+mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais
+Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son
+infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il
+cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni
+adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de
+Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert
+pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder,
+qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs
+piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle;
+il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le
+souvenir de cette bonne vieille rouvre son coeur à des sentiments
+tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt
+de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents;
+elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne
+honteuse; il lui dit adieu pour toujours.
+
+Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle
+n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis
+est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice,
+mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la
+fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune soeur; il ira
+pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette.
+Les mânes de la soeur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis
+fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste
+image de sa soeur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces
+tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce
+prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a
+joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de
+mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper
+que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon,
+qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe;
+il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe.
+Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le
+caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman
+de ses amours.
+
+Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en
+lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au
+plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme.
+S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut
+Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en
+lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les
+faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce
+qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette;
+leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De
+toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands
+poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint
+en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour
+tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain
+ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont
+pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois
+seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa
+passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.
+
+Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées
+diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires
+qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les
+mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire.
+Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou
+comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris
+dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin.
+L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits
+d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie;
+et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers.
+Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans
+les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie.
+L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la
+confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux coeurs l'un vers
+l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête,
+rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des
+poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela
+n'était point dans les moeurs.
+
+A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait
+dans les moeurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une
+exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se
+portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de
+tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et
+au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en
+proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La
+chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion,
+proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se
+combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de
+ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois
+par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à
+s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui
+que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans
+les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens,
+plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous
+instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent
+tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire
+et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est
+intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants,
+étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des
+sentiments. Les moeurs publiques étaient corrompues; mais les moeurs
+domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des
+beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur
+dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes
+ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les
+femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à
+leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart
+avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et
+à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient
+d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de
+leur coeur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte,
+ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles
+des distractions et des amusements.
+
+C'est là ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les poésies du Cygne
+de Vaucluse. Des moeurs de son siècle et des siennes en particulier, il
+doit résulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle,
+de Properce et d'Ovide, et un style particulier, composé d'expressions
+platoniques, religieuses, ascétiques, d'images pures, délicates, et
+souvent même trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la
+vérité du sentiment, soit par la force du génie poétique, seront
+vivantes et sensibles. Il y aura cette différence immense entre lui et
+les premiers poëtes qui ont bagayé dans sa langue: on ne sait jamais ni
+où ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au
+contraire dans presque chacune de ces pièces de vers le portrait de
+celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des
+petits événemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aimé seront deux
+astres qui lanceront des feux célestes; sa voix sera celle des anges; sa
+démarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de
+surnaturel, de saint et de sacré. Elle paraîtra souvent environnée de
+femmes qu'elle surpassera toutes, comme une déesse est au-dessus des
+mortelles; elle sera entourée de ses rivales comme d'une cour. A défaut
+d'une action véritable, ce roman sans incidents, sans progrès, se
+composera de tous les actes les plus simples, et les plus indifférents
+pour tout autre qu'un amant poëte. Un geste, un sourire, un regard, une
+pâleur, une promenade champêtre, la campagne où se font ces promenades,
+les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la
+nature entière, seront les sujets de ses chants. Tout se revêtira des
+couleurs de la poésie, et s'animera des feux de l'amour. Son coeur,
+habitué à séparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra
+pour lui un être indépendant, qui agira, s'élancera hors de lui,
+reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera éternellement
+agité par l'espérance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses
+souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en
+bénissant ses chaînes, et le lieu et l'heure où il fut jugé digne de les
+porter.
+
+Cherchons quelques applications de cette espèce de poétique dans les
+ouvrages mêmes du poëte dont elle est tirée, comme toutes les poétiques
+l'ont été des oeuvres des grands poëtes, qui se trouvent ainsi toujours
+conformes aux règles, sans qu'ils y aient songé. N'oublions pas que les
+sonnets sont de petites odes à la manière de quelques unes de celles
+d'Horace, et que les _canzoni_ sont de grandes odes, non à la façon de
+celles des Grecs et des Latins, mais d'un genre particulier, inventé par
+les Troubadours, et perfectionné chez les Italiens par leurs premiers
+poëtes. Le sonnet suivant n'est-il pas rempli de ce sentiment aussi vrai
+que noble d'un amant fier de sa maîtresse, et devenu meilleur par le
+désir de lui plaire? «Quand au milieu des autres femmes[648] l'amour
+vient à paraître sur le visage de celle que j'aime, autant chacune lui
+cède en beautés, autant s'accroît le désir qui m'enflamme. Je bénis le
+lieu, le temps et l'heure où j'osai adresser si haut mes regards; et je
+dis: O mon âme! tu dois bien remercier celle qui t'a jugée digne de tant
+d'honneur. C'est d'elle que te vient ton amoureux penser, et c'est en le
+suivant que tu aspires au souverain bien, que tu apprends à mépriser ce
+que le commun des hommes désire, etc.» En voici un autre, où ces
+bénédictions sont accumulées avec une abondance passionnée et une sorte
+de verve de poésie et d'amour. «Béni soit le jour[649], et le mois, et
+l'année, et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant, et le beau
+pays, et le lieu où je fus atteint par les beaux yeux qui m'enchaînent!
+Béni soit le doux tourment que j'éprouvai pour la première fois en me
+sentant lié par l'amour, et l'arc et les flèches dont je fus percé, et
+les blessures qui vont jusqu'au fond de mon coeur! Bénies soient les
+paroles que j'ai si souvent répétées en invoquant le nom de ma dame, et
+mes soupirs, et mes larmes, et mes désirs! Et bénis soient tous les
+écrits où je tâche de lui acquérir de la gloire, et ma pensée, qui est
+si entièrement remplie d'elle, qu'aucune autre beauté ni pénètre plus!»
+
+[Note 648: _Quando fra l'altre donne adhora adhora_, etc. Son. 12.]
+
+[Note 649: _Benedetto sia'l giorno, e'l mese, e l'anno_, etc, Son.
+47.]
+
+Assez d'autres poëtes ont fait le portrait de leur maîtresse; mais qui
+d'entre eux a jamais pris pour peindre la sienne, un vol aussi élevé, et
+qui l'a aussi bien soutenu que Pétrarque l'a fait dans ce sonnet, émané
+du système des idées archétypes de Platon, et qui participe de sa
+grandeur? «Dans quelle partie du ciel, dans quelle idée[650] était le
+modèle dont la nature tira ce beau visage, où elle voulut montrer
+ici-bas ce qu'elle peut dans les régions célestes? Quelle nymphe dans
+les fontaines, quelle déesse dans les bois, déploya jamais aux vents des
+cheveux d'un or aussi pur? quand y eut-il un coeur qui réunit tant de
+vertus? C'est pourtant l'ensemble de tous ces charmes qui est cause de
+ma mort. Il cherche en vain une image de la beauté divine, celui qui n'a
+jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements: il ne sait pas
+comment l'amour guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la
+douceur de ses soupirs, et la douceur de ses paroles, et la douceur de
+son sourire.» Il ne faut pas croire que cette traduction fidèle, mais
+sans force et sans couleur, puisse donner la moindre idée de la haute
+poésie et de l'harmonie divine de l'original. Pétrarque est entre les
+mains de tout le monde: que ceux à qui la langue italienne est
+familière, y cherchent à l'instant cet admirable sonnet, et qu'ils se
+dédommagent de ma prose en relisant de si beaux vers.
+
+[Note 650: _In qual parte del cielo, in quale idea_, etc. Son. 126.]
+
+Pour bien goûter la plus grande partie des poésies de Pétrarque, il
+faut se rappeler les événements de sa vie, et les vicissitudes de sa
+passion pour Laure. On sait que dans les commencemens de cet amour, las
+de n'éprouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en
+France et dans les Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes;
+mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage, par le souvenir de
+Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt même, alors fort dangereuse,
+infestée de brigands, plus sombre et plus déserte qu'elle ne l'est
+aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination
+se nourrissait. «Au milieu des bois inhabités et sauvages[651], où ne
+vont point, sans de grands périls, les hommes et les guerriers armés, je
+marche avec sécurité: rien ne peut m'inspirer de crainte, que le soleil
+qui lance les rayons de l'amour. Je vais (ô que mes pensées ont peu de
+sagesse!), je vais chantant celle que le ciel même ne pourrait éloigner
+de moi. Elle est toujours présente à mes yeux; et je crois voir avec
+elle des femmes et de jeunes filles; et ce sont des sapins et des
+hêtres. Je crois l'entendre en entendant les rameaux, et les zéphirs, et
+les feuillages, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en
+murmurant sur l'herbe verdoyante: rarement le silence et jamais
+l'horreur solitaire d'une forêt n'avait autant plu à mon coeur.»
+
+[Note 651: _Per mezz'i boschi inhospiti e selvaggi_, Son. 143.]
+
+On sait aussi qu'il avait pour le laurier une prédilection inspirée par
+le rapport du nom de cet arbre avec celui de Laure, plus encore que par
+la propriété qu'avait cet arbre lui-même de former la couronne des
+poëtes. Il ne voyait jamais un laurier sans éprouver les mêmes
+transports qu'à la vue de Laure. Elle se promenait souvent sur les bords
+d'un ruisseau. Il y plante un laurier, et, réunissant tous les souvenirs
+poétiques que cet arbre rappelle, il s'adresse ainsi au dieu des poëtes
+et à l'amant de Daphné. «Apollon[652]! si tu conserves encore le noble
+désir qui t'enflammait aux bords du fleuve de Thessalie; si le cours des
+années ne t'a point fait oublier la blonde chevelure que tu aimais,
+défends de la froide gelée et des rigueurs de l'âpre saison qui dure
+tout le temps que ta lumière est cachée, cet arbre chéri, ce feuillage
+sacré qui t'enchaîna le premier, et qui me tient aujourd'hui dans ses
+chaînes.» Quelques années après, il revoit ce ruisseau et ce laurier;
+l'un lui rappelle tous les fleuves, et l'autre tous les arbres; et ni le
+Tesin[653], le Pô, le Var et tous les autres fleuves, ni le sapin, le
+chêne, le hêtre et tous les autres arbres ne pourraient, dit-il, aussi
+bien consoler mon triste coeur que ce ruisseau qui semble pleurer avec
+moi, que cet arbrisseau qui est l'éternel sujet de mes chants. Puisse
+ce beau laurier croître toujours sur ce frais rivage, et puisse celui
+qui l'a planté, écrire de tendres et nobles pensées sous ce doux ombrage
+et au murmure de ces eaux!» On a beau dire qu'il y a trop d'esprit dans
+cet amour et dans cette poésie; il y a certainement aussi beaucoup de
+sentiment. D'autres sonnets en ont encore davantage; le coloris en est
+plus sombre, et les idées les plus mélancoliques et les plus tristes y
+sont exprimées sans adoucissement et sans mélange. Je citerai celui-ci
+pour exemple.
+
+[Note 652: _Apollo, s'ancor vive il bel desio_, etc. Son. 27.]
+
+[Note 653: _Non Tesin, Pô, Varo, Arno, Adige, e Tebro_, etc. Son.
+116.]
+
+«Plus j'approche du dernier jour[654], qui abrège la misère humaine,
+plus je vois le temps rapide et léger dans sa course, et s'évanouir
+l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées: Nous
+n'irons pas désormais long-temps parlant d'amour; cet incommode et
+pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt
+nous serons en paix, parce qu'avec lui tomberont ces espérances qui
+m'ont fait rêver si long-temps, et les ris et les pleurs, et la crainte
+et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent on s'avance
+dans la vie au milieu de choses incertaines, et combien on pousse de
+vains soupirs.»
+
+[Note 654: _Quanto più m'avvicino al giorno estremo_, etc. Son. 25.]
+
+Souvent aussi (et c'est là même en général un des attraits les plus
+puissants des poésies de Pétrarque) il porte ses tendres rêveries au
+milieu des bois, des champs, sur les montagnes, parmi les plus doux ou
+les plus imposants objets de la nature. Avant de parler de sa tristesse,
+il s'entoure des lieux qui l'entretiennent, mais qui l'adoucissent; et
+quand il se peint mélancolique et solitaire, il répand sur sa mélancolie
+le charme de sa solitude. C'est ce que l'on sent beaucoup mieux que je
+ne puis le dire dans un grand nombre de ses sonnets; on le sent surtout
+dans celui qui commence par ces mots _Solo e pensoso_[655], peut-être,
+selon moi, le plus beau, le plus touchant de tous les siens, et où il a
+porté au plus haut point d'intimité l'alliance de ces deux grandes
+sources d'intérêt, la solitude champêtre et la mélancolie. J'ai tâche de
+le traduire en vers, et même ce qui est, comme on sait, le comble de la
+difficulté dans notre langue, de rendre un sonnet par un sonnet. Il y a
+peut-être beaucoup d'imprudence à hasarder de si faibles essais, et pour
+faire l'imprudence toute entière, j'engagerai encore ici à relire dans
+l'original le sonnet de Pétrarque. Peut-être au reste quand on s'en sera
+rafraîchi la mémoire, appréciant mieux les difficultés de l'entreprise,
+en aura-t-on pour le mien plus d'indulgence.
+
+[Note 655: Son. 28.]
+
+ Je vais seul et pensif, des champs les plus déserts,
+ A pas tardifs et lents, mesurant l'étendue,
+ Prêt à fuir, sur le sable aussitôt qu'à ma vue
+ De vestiges humains quelques traits sont offerts.
+
+ Je n'ai que cet abri pour y cacher mes fers,
+ Pour brûler d'une flamme aux mortels inconnue;
+ On lit trop dans mes yeux, de tristesse couverts,
+ Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue.
+
+ Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forêts,
+ Et la plaine, et les monts, savent quelle est ma peine,
+ Je dérobe ma vie aux regards indiscrets;
+
+ Mais je ne puis trouver de route si lointaine
+ Où l'amour, qui de moi ne s'éloigne jamais,
+ Ne fasse ouïr sa voix et n'entende la mienne.
+
+On pourrait suivre, le recueil ou le _Canzoniere_ de Pétrarque à la
+main, les bons et les mauvais succès qu'il éprouvait auprès de Laure. On
+y verrait que quelquefois il affectait de l'éviter, qu'alors elle
+faisait vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus
+doux[656]; que quand il avait passé quelques jours sans la voir et sans
+la chercher dans le monde, il en était mieux accueilli[657], qu'alors il
+épiait l'occasion de lui parler de son amour; mais qu'elle recommençait
+à le fuir[658]: qu'il s'armait quelquefois de courage pour obtenir
+qu'elle voulût l'entendre; mais que la violence de son amour enchaînait
+sa langue, et ne lui laissait pour interprêtes que ses yeux[659]; que
+cette agitation continuelle ayant altéré sa santé, et lui ayant donné
+une pâleur extraordinaire, Laure le voit dans cet état, en est touchée,
+et lui dit, en passant, quelques paroles consolantes[660]; que même une
+fois elle lui donne des espérances d'une telle nature que, les voyant
+détruites, il se plaint de ce qu'un orage a ravagé les fruits qu'il
+comptait cueillir[661], et de ce qu'un mur s'est élevé entre sa main et
+les épis; qu'enfin rebuté de tant de peines et de si peu de progrès, il
+appelle la raison et la religion à son secours; qu'il espère guérir,
+mais qu'il se retrouve ensuite plus malade[662]. On y verrait encore
+qu'un jour qu'il s'était montré plus froid et plus réservé avec Laure,
+elle lui dit d'un ton de reproche: _Vous avez bientôt été las de
+m'aimer_! (en effet il n'y avait encore que dix ans) et qu'il lui répond
+d'un ton assez piqué, pour faire voir qu'il avait eu réellement le
+dessein de se dégager[663]; que bientôt il reprend ses chaînes, et
+promet de ne les rompre désormais que lorsqu'il sera glacé par le froid
+de l'âge[664]; qu'au moment où il se croit libre, il regrette ses
+fers[665]; qu'à l'instant où il les a repris il regrette sa
+liberté[666].
+
+[Note 656: _Io temo sì de' begli occhi l'assalto_, etc. Son. 31.]
+
+[Note 657: _Io sentia dentr' al cor già venir meno_, etc. Son. 39.]
+
+[Note 658: _Se mai foco per foco non si spense_, etc. Son. 40.]
+
+[Note 659: _Perch'io t'abbia guardato di menzogna_, etc. Son. 41.]
+
+[Note 660: _Volgendo gli occhi al mio nuovo colore_, etc. Canz. 15.]
+
+[Note 661: _Se co'l cieco desir che'l cor distrugge_, etc. Son 43.]
+
+[Note 662: _Quel foco ch'io pensai che fosse spento_, etc. Canz. 13.
+_Lasso! che mal accorto fui da prima_, etc. Son. 50.]
+
+[Note 663: _Io non fu' d'amar voi lassato unquanco_, etc. Son. 51.]
+
+[Note 664: _Se bianche non son prima ambe le tempie_, etc. Son. 62.]
+
+[Note 665: _Io son dell' aspettare omai si vinto_, etc. Son. 75.]
+
+[Note 666: _Ahi bella libertà_, etc. Son. 76.]
+
+Tels sont les incidents des amours de notre poëte pendant leur première
+époque; tels sont les petits détails qu'il sut embellir des couleurs
+d'une poésie élégante et ingénieuse; et l'on voit que cela ne ressemble
+guère aux amours des trois poëtes romains. Après qu'il fut revenu
+d'Italie, où il avait compté se fixer, Laure, qui avait craint de le
+perdre, et pour qui sans doute il en avait plus de prix, le traite mieux
+qu'elle n'avait fait encore. Une rencontre dans un lieu public où il
+était occupé d'elle, un doux regard, un salut obligeant, quelques mots
+qu'il ne peut entendre, le transportent de tant de joie, qu'il ne lui
+faut pas moins de trois sonnets pour l'exprimer[667]. Mais cette faveur
+dure peu: il recommence bientôt à souffrir et à se plaindre. Le bon
+Sennuccio est toujours son confident le plus intime; c'est à lui qu'il
+adresse cette vive peinture de ses tristes alternatives et de ses
+anxiétés[668]. «Sennuccio, je veux que tu saches de quelle manière on me
+traite, et quelle vie est la mienne. Je brûle, je me consume encore,
+c'est toujours Laure qui me gouverne, et je suis toujours ce que
+j'étais. Ici je l'ai vue humble et modeste, là, orguilleuse et fière,
+pleine tour à tour de dureté ou de douceur, tantôt impitoyable et tantôt
+émue de pitié, se revêtir de tristesse ou de grâces, et se montrer
+tantôt affable, tantôt dédaigneuse et cruelle. C'est là qu'elle chanta
+si doucement, là qu'elle s'assit, ici qu'elle se retourna, ici qu'elle
+retint ses pas. C'est ici qu'elle perça mon coeur d'un trait de ses beaux
+yeux, ici qu'elle dit une parole, ici qu'elle sourit, ici qu'elle
+changea de couleur: hélas? c'est dans ces pensées que l'amour notre
+maître me fait passer et les nuits et les jours.»
+
+[Note 667: _Aventuroso più d'altro terreno_, etc. Son. 185.
+_Perseguendo mi amor al luogo usato_, etc. Son. 187. _La donna che'l mio
+cor nel viso porta_, etc. Son. 188.]
+
+[Note 668: _Sennuccio, io vo' che sappi in qual maniera_, etc. S.
+189.]
+
+On ne peut se figurer quelles idées poétiques, recherchées quelquefois,
+mais pleines de grâce, de finesse, de nouveauté et toujours
+ingénieusement et poétiquement exprimées, les plus petits événements
+lui inspirent. Il apperçoit Laure dans la campagne. Tout à coup elle est
+surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'éviter, du
+côté où est Pétrarque, et dans le même instant il paraît un nuage qui
+éclipse le soleil. Voici ce qu'il imagine là-dessus, et comment il peint
+cette scène, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les
+acteurs[669]. «J'ai vu entre deux amants une dame honnête et fière, et
+avec elle ce souverain qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le
+soleil était d'un côté, j'étais de l'autre. Dès qu'elle se vit arrêtée
+par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un
+air gai: je voudrais que jamais elle ne m'eût été plus cruelle. Aussitôt
+je sentis se changer en allégresse la jalousie qu'à la première vue un
+tel rival avait fait naître dans mon coeur. Je le regardai; sa face
+devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme
+pour cacher la honte de sa défaite.»
+
+[Note 669: _In mezzo di duo amanti onesta altera_, etc. Son. 92.]
+
+Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses
+gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité,
+et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets[670]
+pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le
+plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la
+peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main
+charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que
+ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de
+triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai,
+Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit; on s'arrête
+devant le jardin d'un vieillard aimable, _qui avait consacré toute sa
+vie à l'amour_, c'était apparemment _Sennucio del Bene_[671], et qui
+s'amusait à cultiver des fleurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce
+jardin. Le vieillard enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus
+belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un
+pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite
+action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré pour ainsi dire de toute
+la grâce du sujet et toute la fraîcheur du printemps[672].
+
+[Note 670:
+
+ _O bella man che mi distringi'l core_, etc.
+ _Non pur quell' una bella ignuda mano_, etc.
+ _Mia ventura ed amor m'havean si adorno_, etc.
+ _D'un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio_, etc.
+ Son. 166--169.]
+
+[Note 671: J'adopte ici l'opinion de l'abbé de Sade. Plusieurs
+commentateurs, et entre autres Muratori, disent que ce fut le roi
+Robert, dans un voyage à Avignon: cela me paraît manquer de
+vraisemblance.]
+
+[Note 672: _Due rose fresche e colte in Paradiso_, etc. Son. 207.]
+
+Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur
+le Rhône: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramène,
+Laure; assise à l'extrémité du char, dominait sur ses compagnes et les
+ravissait par les sons de sa voix. Pétrarque, témoin de ce spectacle, le
+retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant.[673] Un autre
+jour, il était auprès de Laure, ou dans une assemblée, ou dans une
+promenade. Il avait les yeux fixés sur elle, et paraissait rêver
+doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y
+avait dans cette rêverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour
+des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit
+Pétrarque, il n'y a que de l'esprit[674]. Il y a de l'esprit encore,
+mais beaucoup de sentiment et de poésie dans plusieurs sonnets qu'il fit
+pour consoler Laure d'un chagrin très-grand, sans doute, mais dont on
+ignore le sujet[675]. «J'ai vu sur la terre des moeurs angéliques et des
+beautés célestes, qui n'ont rien d'égal au monde. Leur souvenir m'est
+doux et pénible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe,
+ombre et fumée. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille
+fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des
+paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrêter les fleuves.
+L'amour, la sagesse, le courage, la pitié, la douleur formaient en
+pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et
+le ciel était si attentif à cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur
+aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en étaient
+devenus plus doux.--Partout où je repose mes yeux fatigués, dit-il dans
+un autre de ses sonnets[676], partout où je les tourne pour apaiser le
+désir qui les enflamme, je trouve des images de la beauté que j'aime,
+qui rendent à mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle
+douleur, respire une pitié noble, qui est pour un coeur bien né la chaîne
+la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour
+charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose
+de céleste. L'amour et la vérité furent d'accord avec moi pour dire que
+les beautés que j'avais vues étaient seules dans l'univers, et n'avaient
+jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si
+touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si
+beaux yeux verser de si belles larmes.»
+
+[Note 673: _Dodici donne onestamente lasse_, etc. Son. 189.]
+
+[Note 674: _In quel bel viso ch'io sospiro e bramo_, etc. Son. 219.]
+
+[Note 675: _I vidi in terra angelici costami_, etc. Son. 123.]
+
+[Note 676: _Ove ch' i' posi gli occhi lassi, ò gíri_, etc. Son.
+125.]
+
+J'ai parlé, dans la vie de Pétrarque, des adieux qu'il fit à Laure, en
+lui annonçant son départ pour l'Italie, et de la pâleur subite qu'elle
+ne put lui cacher. S'il interpréta trop favorablement, peut-être, cette
+surprise et cette pâleur, on doit lui pardonner une illusion qu'il a
+rendue avec tant de charme. «Cette belle pâleur[677], qui couvrit un
+doux sourire, comme d'un nuage d'amour, s'offrit à mon coeur avec tant de
+majesté, qu'il vint au-devant d'elle, et s'élança sur mon visage[678].
+Je connus alors comment on se voit l'un l'autre dans le séjour céleste,
+je le connus en découvrant un sentiment de pitié que d'autres
+n'aperçurent pas, mais je vis, parce que jamais je ne fixe les yeux
+ailleurs. L'aspect le plus angélique, l'attitude la plus touchante qui
+parut jamais dans une femme attendrie par l'amour, serait de la colère
+auprès de ce que je vis alors. Elle tenait ses beaux yeux attachés su la
+terre: elle se taisait; mais je croyais l'entendre dire: Qui donc
+éloigne de moi mon fidèle ami?»
+
+[Note 677: Je demande grâce pour ces mouvements du coeur personnifié,
+inconnus aux anciens, et dont les modernes ont abusé, mais conformes,
+comme nous l'avons vu plus haut, à la poétique de Pétrarque.]
+
+[Note 678: _Quel vago impallidir che'l dolce riso_, etc. Son. 98.]
+
+Lorsqu'il fut revenu auprès d'elle, et pendant le séjour de quelques
+années qu'il fit encore à Avignon et à Vaucluse, sa veine poétique et
+amoureuse n'eut pas moins de fécondité, ni ses productions moins de
+sensibilité, d'esprit et de grâce. On pourrait former, pour cette
+dernière époque, une seconde chaîne de petits incidents qui furent le
+sujet de ses vers; mais elle paraîtrait quelquefois une répétition de la
+première, et les mêmes petites choses n'auraient peut-être pas le même
+intérêt, si l'on se rappelait l'âge qu'avait Pétrarque, et les dix-huit
+ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de
+choisir parmi ses compositions plus étendues que les sonnets, parmi ses
+_canzoni_, quelques pièces qui puissent donner une plus grande idée de
+son génie poétique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener
+tous les objets à l'objet éternel de ses rêveries et de ses pensées.
+
+L'une des plus belles et des plus justement célèbres de ces _canzoni_,
+l'un des morceaux connus de poésie où il y a le plus d'images
+délicieuses et de tableaux magiques, est celle qui commence par ce vers:
+_Chiare, fresche e dolci acque_[679]. Le lieu de cette scène charmante
+était une belle campagne auprès d'Avignon. Une fontaine claire et
+limpide y rafraîchissait la verdure dans les plus fortes chaleurs. Laure
+venait quelquefois se baigner dans cette fontaine: elle se reposait sur
+les gazons, au pied des arbres et parmi les fleurs. Ce lieu était plein
+d'elle. Pétrarque y allait souvent rêver et contempler avec ravissement
+tous les objets encore empreints de son image. Cette pièce les retrace
+si fidèlement, qu'on est frappé, en la lisant, comme s'ils étaient sous
+les yeux. Ce mérite n'avait pas échappé à un juge aussi délicat et aussi
+judicieux que l'était Voltaire, quand quelque passion ne l'aveuglait
+pas. Il imita librement la première strophe, et trop librement sans
+doute; mais il voulut surtout y conserver la grâce et la mollesse du
+texte, et qui mieux que lui pouvait y réussir? Je citerai d'abord ces
+vers: on verra ensuite, par la traduction en prose, les licences qu'il
+s'est données, surtout les additions qu'il a faites; mais on n'oubliera
+pas qu'il est plus facile au génie d'inventer, ou d'imiter directement
+la nature, que d'en copier les imitations.
+
+[Note 679: Canz. 27.]
+
+ Claire fontaine, onde aimable, onde pure,
+ Où la beauté qui consume mon coeur,
+ Seule beauté qui soit dans la nature,
+ Des feux du jour évitait la chaleur
+ Arbre heureux, dont le feuillage,
+ Agité par les zéphyrs,
+ La couvrit de son ombrage,
+ Qui rappelle mes soupirs
+ En rappelant son image;
+ Ornements de ces bords et filles du matin,
+ Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu'elle,
+ Fleurs qu'elle embellissait quand vous touchiez son sein,
+ Rossignol dont la voix est moins douce et moins belle,
+ Air devenu plus pur, adorable séjour
+ Immortalisé par ses charmes,
+ Lieux dangereux et chers, où de ses tendres armes
+ L'Amour a blessé tous mes sens,
+ Ecoutez mes derniers accents,
+ Recevez mes dernières larmes.
+
+Ces dix-neuf vers sont admirables pour le but que Voltaire s'était
+proposé. Ce n'est point une copie, c'est un second portrait du même
+modèle, qu'on peut mettre à côté du premier; mais enfin ce n'est pas le
+premier. En voici une image moins brillante et moins vive; mais une
+copie plus fidèle. Dans l'original, chaque strophe est de treize vers,
+non pas libres comme ceux de Voltaire: mais soumis, pour la mesure et
+pour la rime, à des entrelacemens réguliers, difficultés dont le poëte
+se joue, et dont il ne semble même pas s'être aperçu.
+
+La seconde et la troisième strophes sont remplies d'images tristes et
+lugubres, qui contrastent avec les tableaux riants de la première
+strophe et des suivantes. Leur couleur sombre fait mieux ressortir la
+grâce et la fraîcheur des autres. C'était un des secrets de l'art des
+anciens; et Pétrarque l'avait emprunté d'eux, ou l'avait comme eux
+trouvé dans son génie.
+
+«Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me paraît la seule
+femme qui soit sur la terre, a plongé ses membres délicats; heureux
+rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un
+appui; herbes et fleurs que sa robe élégante renferma dans son sein pur
+comme celui des anges, air serein et sacré, où planait l'amour quand il
+ouvrit mon coeur d'un trait de ses beaux yeux, écoutez tous ensemble mes
+plaintifs et derniers accents.
+
+«S'il est de ma destinée, si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme
+mes yeux et les éteigne dans les larmes, que du moins mon corps
+malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon âme, libre de sa
+dépouille, retourne à sa première demeure. La mort me sera moins
+cruelle, si j'emporte, à ce passage douteux, une si douce espérance.
+Mon âme fatiguée ne pourrait déposer dans un port plus sûr ni dans un
+plus paisible asyle, cette chair et ces os éprouvés par de si longs
+tourments.
+
+«Un temps viendra peut-être où cette beauté douce et cruelle reviendra
+visiter ce séjour. Elle reverra ce lieu où, dans un jour heureux à
+jamais, elle jeta sur moi les yeux. Ses regards curieux s'y porteront
+avec joie; mais, ô douleur! elle ne verra plus qu'un peu de terre entre
+les rochers. Alors, inspirée par l'amour, elle soupirera si doucement
+qu'elle obtiendra mon pardon, et, qu'essuyant ses yeux avec son beau
+voile, elle fera violence au ciel même.
+
+«De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de
+fleurs qui descendait sur son sein. Elle était assise, humble au milieu
+de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs
+volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui
+ressemblaient alors à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient
+la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en
+voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire: Ici règne l'amour.
+
+«Combien de fois alors, frappé d'étonnement, ne répétai-je pas: Sans
+doute elle est née dans les cieux! Son port divin, son visage, ses
+paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas
+elle: ils m'avaient tellement séparé de moi-même, que je disais en
+soupirant: Comment suis-je ici, et quand y suis-je venu? Je croyais être
+au ciel, et non où j'étais en effet. Depuis ce jour, je me plais tant
+sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix.»
+
+Une autre _canzone_ non moins célèbre, et où des images champêtres se
+trouvent aussi mêlées avec des idées mélancoliques, est celle qui
+commence par ces mots: _Di pensier in pensier, di monte in monte_[680].
+Elle est très-belle; mais longue et un peu triste. Je ne la traduirai
+point ici toute entière. Je me hasarderai seulement à en imiter en vers
+les trois plus belles strophes. Je m'y suis astreint à un rhythme
+régulier, et les strophes ont à peu près la même coupe que celle du
+texte. Mais une traduction peut avoir ce genre de fidélité, et être
+cependant très-infidèle. Je prie le lecteur d'oublier qu'il vient de
+lire des vers de Voltaire, et que ce sont des vers de Pétrarque que j'ai
+essayé de traduire.
+
+[Note 680: Canz. 30.]
+
+ De pensers en pensers, de montagne en montagne,
+ L'amour guide mes pas; tout chemin fréquenté
+ Troublerait la tranquillité
+ D'un coeur que l'amour accompagne.
+ Dans un lieu retiré s'il est de clairs ruisseaux,
+ Si de sombres vallons séparent deux côteaux,
+ J'y cherche quelque trêve à mon inquiétude.
+ Au gré de mon amour, dans cette solitude,
+ Je puis ou sourire ou pleurer,
+ Je puis craindre ou me rassurer.
+ Mon visage, où se peint la même incertitude,
+ Tour à tour est triste ou serein;
+ Mon teint de chaque jour change le lendemain;
+ Tout homme initié dans les secrets de l'âme
+ Dirait en me voyant: C'est l'amour qui l'enflâme,
+ Et lui rend douteux son destin.
+
+ Sur des monts escarpés, dans un bois solitaire,
+ Je trouve du repos; l'aspect des plus beaux lieux,
+ S'ils sont peuplés, blesse mes yeux;
+ C'est un désert que je préfère.
+ Chaque pas m'y rappelle un nouveau souvenir
+ De celle à qui les maux qu'elle me fait souffrir
+ N'inspirent trop souvent qu'une joie inhumaine.
+ Doux et cruel état, dont je voudrais à peine,
+ Changer pour un état meilleur
+ Et l'amertume et la douceur.
+ Je me dis: Souffre encor; le dieu d'Amour, ton maître,
+ Te promet de plus heureux temps.
+
+ Vil à tes yeux, ailleurs on te chérit peut-être:
+ Tu peux voir à l'hiver succéder le printemps.
+ Je rêve, je soupire: eh! comment pourront naître,
+ Quand viendront-ils ces doux instants?
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Souvent, qui le croirait? vivante, je l'ai vue
+ Sur le vert des gazons, dans le cristal des eaux,
+ Sur le tronc noueux des ormeaux,
+ Dans le sein brillant de la nue,
+ Quand elle y vient montrer son visage riant,
+ Léda verrait pâlir la beauté de sa fille,
+ Comme, lorsque Phébus paraît à l'Orient,
+ Pâlissent devant lui les feux dont le ciel brille.
+ Plus les déserts où je la vois
+ Sont reculés au fond des bois,
+ Parmi d'âpres rochers, sur un triste rivage,
+ Plus belle est sa divine image;
+ Et quand ma douce erreur fuit loin de mes esprits,
+ Je demeure immobile; en ce lieu même assis,
+ En pierre transformé, sur la pierre sauvage
+ Je pense, et je pleure, et j'écris, etc.
+
+Mais je n'ai point encore parlé des trois _canzoni_ qui ont eu en Italie
+le plus de célébrité, que Pétrarque paraît lui-même avoir préférées à
+toutes les autres, et qu'il appelait _les trois Soeurs_. On ne peut se
+dispenser de connaître des pièces qui ont tant de réputation, ni n'être
+pas un peu tenté d'examiner à quel point elles la méritent. Il n'y en a
+peut-être aucune dans la poësie italienne, qui soit plus travaillée,
+d'un style plus pur, d'une élégance plus soutenue. Elles forment un
+ensemble, et comme un petit poëme en trois chants réguliers, en grandes
+strophes de quinze vers, sur des objets dont l'effet rapide ne se
+concilie pas communément avec tant d'ordre et de méthode: ce sont les
+yeux de sa maîtresse. Le devinerait-on à ce début de la première? «La
+vie est courte[681], et mon génie s'effraye d'une si haute entreprise.
+Je ne me fie ni sur l'une ni sur l'autre; mais j'espère faire entendre
+le cri de ma douleur où je veux qu'elle soit et où elle doit être
+entendue.» Mais tout à coup il s'adresse aux yeux de Laure; ce n'est
+plus sa douleur, c'est le plaisir qu'il éprouve, qui le force à leur
+consacrer son style, faible et lent par lui-même, et qui recevra d'un si
+beau sujet, sa force et sa vivacité. «Ce sujet l'élevant sur les ailes
+de l'amour, le séparera de toute pensée vile; et, prenant ainsi son
+essor, il pourra dire des choses qu'il a tenues long-temps cachées dans
+son coeur.»
+
+[Note 681: _Perchè la vita è breve_, etc. Canz. 18.]
+
+Ce n'est pas qu'il ne sente combien sa louange leur fait injure; mais il
+ne peut résister au désir qui le presse depuis qu'il les a vus, eux que
+la pensée peut à peine égaler, loin que ni son langage, ni celui de tout
+autre puisse les peindre. Quand il devient de glace[682] devant leurs
+rayons ardents, peut-être alors la noble fierté de Laure
+s'offense-t-elle de l'indignité de celui qui les regarde. Oh! si cette
+crainte qu'il éprouve ne tempérait pas l'ardeur qui le brûle! il
+s'estimerait heureux d'être dissous; car il aime mieux mourir en leur
+présence que de vivre sans eux. «S'il ne se fond pas, lui, si frêle
+objet devant un feu si puissant, c'est la crainte seule qui l'en
+garantit; c'est elle qui gèle son sang dans ses veines et qui durcit son
+coeur, pour qu'il brûle plus long-temps. On commence à se lasser de tout
+ce feu et de toute cette glace, lorsqu'un mouvement plus digne de
+Pétrarque, et auquel on ne s'attend pas, réveille et dédommage le
+lecteur. «O collines, ô vallées, ô fleuves, ô forêts, ô campagnes, ô
+témoins de ma pénible vie, combien de fois m'entendites-vous invoquer la
+mort! Cruelle destinée! je me perds si je reste, et ne puis me sauver si
+je fuis. Si une crainte plus forte ne m'arrêtait, une voie courte et
+prompte mettrait fin à ma peine; et la faute en est à celle qui n'y
+songe pas.»
+
+[Note 682: Le texte dit _de neige_; mais il vaudrait mieux qu'il ne
+dit ni l'un ni l'autre.]
+
+«O douleur! pourquoi me conduis-tu hors de ma route? Pourquoi me
+dictes-tu ce que je ne voulais pas dire? Laisse-moi donc aller où le
+plaisir m'appelle. Beaux yeux, plus sereins que des yeux mortels, ce
+n'est ni de vous que je me plains, ni de celui qui me tient dans vos
+chaînes. Vous voyez de combien de couleurs l'amour teint souvent mon
+visage; jugez de ce qu'il doit faire au dedans de moi, où il règne le
+jour et la nuit, fort du pouvoir qu'il tient de vous. Astres heureux et
+riants, il ne manque à notre bonheur que de vous contempler vous-mêmes;
+mais quand vous daignez vous fixer sur moi, vous voyez par vos effets ce
+que vous êtes. Il continue de s'étendre sur cette pensée et sur ce qu'il
+est heureux pour les yeux de Laure qu'ils ignorent toute leur beauté.
+C'est encore par un élan du coeur qu'il s'arrache à ces subtilités de
+l'esprit. «Heureuse l'âme qui soupire pour vous, ô lumières célestes!
+C'est pour vous que je rends grâce de la vie, qui n'aurait pour moi rien
+d'agréable sans vous. Hélas! pourquoi m'accordez-vous si rarement ce
+dont je ne me rassassie jamais? Pourquoi ne regardez-vous pas plus
+souvent les ravages qu'exerce sur moi l'amour? et pourquoi me
+privez-vous, à instant même, du bonheur dont mon âme commence à peine à
+jouir?»
+
+Dans les deux dernières strophes, il peint encore cette douleur
+qu'éprouve son âme, et le pouvoir qu'ont ces deux beaux yeux d'en
+chasser les tristes pensées. Si ce bien était durable, aucun bonheur ne
+serait égal au sien; mais il exciterait l'envie dans les autres, et dans
+lui-même l'orgueil. Il vaut mieux qu'il réprime cette chaleur de ses
+esprits, qu'il rentre en lui-même, et qu'il y ramène ses pensées. Celles
+de Laure lui sont connues. Elles font toute sa joie. C'est pour se
+rendre digne d'en être l'objet, qu'il parle, qu'il écrit, qu'il désire
+de se rendre immortel. S'il produit quelques heureux fruits, c'est elle
+seule qui les fait naître. «Je suis, dit-il, comme un terrain sec et
+aride, cultivé par vous, et dont le prix vous appartient tout entier.»
+
+L'objet de la seconde _canzone_[683], dont tous les commentateurs et
+Muratori lui-même admirent la noblesse et la force, est d'insister sur
+les effets moraux des yeux de Laure dans l'âme et dans l'esprit du
+poëte. Ce sont eux qui lui montrent la route du ciel, qui le dirigent
+dans ses travaux et qui l'éloignent du vulgaire. «Jamais, dit-il,
+aucune langue humaine ne pourrait exprimer ce que ces divines lumières
+me font sentir, et quand l'hiver répand les frimas, et quand l'année
+rajeunit, comme au temps de mes premières souffrances. Si dans le ciel,
+les autres ouvrages de l'éternel sont aussi beaux, il veut briser la
+prison qui le retient et qui le prive de la vie où il en pourrait jouir.
+Il revient ensuite aux sentiments qui l'attachent à la terre: il
+remercie la nature, et le jour où il naquit, et celle qui éleva son coeur
+à de si hautes espérances. Jusqu'alors, il était à charge à lui-même:
+c'est depuis ce temps qu'il a pu se plaire, en remplissant de hautes et
+de douces pensées ce coeur dont les yeux de Laure ont la clef. Il n'est
+point de bonheur au monde qu'il ne changeât pour un de leurs regards.
+Son repos vient d'eux, comme l'arbre vient de ses racines. Ils chassent
+de son coeur tout autre objet, toute autre pensée: l'amour seul y reste
+avec eux. Toutes les douceurs rassemblées dans le coeur des plus heureux
+amants ne sont rien auprès de celles qu'il éprouve quand il les regarde.
+Dès son berceau, le ciel les avait destinés pour remède à ses
+imperfections et à sa mauvaise fortune. A la fin de cette strophe, il se
+plaint du voile qui les lui cache, de la main qui se place quelquefois
+au-devant d'eux: cela est froid et peu digne du reste. Il se relève dans
+la dernière strophe, et revient à ces idées de perfection dont ils sont
+pour lui la source. «Voyant avec regret, dit-il, que mes qualités
+naturelles n'ont pas assez de valeur et ne me rendent pas digne d'un si
+précieux regard, je tâche de me rendre tel qu'il convient à mes hautes
+espérances et au noble feu qui me brûle. Si je puis devenir, par une
+étude constante, prompt au bien, lent au mal, et dédaigner ce que le
+monde désire, cela peut m'aider à obtenir d'eux un jugement favorable.
+Certes la fin de mes douleurs (et mon coeur malheureux n'en demande point
+d'autre), peut venir d'un regard de ses beaux yeux, enfin doucement
+émus, dernière espérance d'un pur et honnête amour.»
+
+[Note 683: _Gentil mia donna, i' veggio_, etc. Canz. 19.]
+
+La dernière _canzone_ n'est pas la meilleure des trois. Muratori
+l'avoue. Il n'est pas étonnant, dit-il, que Pétrarque, ayant fait dans
+les deux précédentes un grand voyage, paraisse un peu las dans celui-ci.
+En effet, le commencement en est traînant et pénible, et trop semblable
+à ces exordes des Troubadours, dont nous avons remarqué l'uniformité et
+la pesanteur. Puisque son destin lui ordonne de chanter[684], et qu'il y
+est forcé par cette ardente volonté qui le contraint à soupirer sans
+cesse, il prie l'amour d'être son guide et de mettre d'accord ses rimes
+avec son désir. Il se prépare ainsi pendant deux strophes entières, pour
+dire dans la troisième, que si, dans les siècles où les âmes étaient
+éprises du véritable honneur, l'industrie de quelques hommes les avait
+conduits à travers les monts et les mers, cherchant les objets les plus
+rares, et recueillant les plus beaux fruits, puisque Dieu, la nature et
+l'amour ont voulu placer toutes les vertus dans les beaux yeux qui font
+toute sa joie, il faut qu'ils soient pour lui, comme deux rivages qu'il
+ne doit point franchir, comme une terre qu'il ne doit jamais quitter.
+
+[Note 684: _Poichè per mio destino_, etc. Canz. 20.]
+
+«De même, continue-t-il, que le rocher battu par les vents pendant la
+nuit, lève la tête vers ces deux astres qui brillent toujours à notre
+pôle, de même, dans la tempête qu'amour excite contre moi, ces deux yeux
+brillants sont mes astres et mon seul recours.» Mais ce qu'il peut leur
+dérober en suivant les conseils que l'amour lui donne, est beaucoup plus
+que ce qu'il lui accordent volontairement. Persuadé du peu qu'il vaut,
+il les prend toujours pour règle; et, depuis qu'il les a vus, il n'a
+point fait de pas dans la route du bien, sans suivre leurs traces. Il
+revient aussi à leurs effets moraux. Il reparle ensuite de la douceur
+qu'il éprouve en les voyant. Le sourire amoureux dont ils brillent lui
+donne l'idée de cette paix éternelle qui règne dans les cieux. Il
+voudrait, seulement pendant un jour entier, les regarder de près et
+étudier comment l'amour les fait mouvoir si doucement, sans que les
+cercles célestes continuassent de tourner, sans qu'il pensât ni à rien
+autre chose, ni à lui même, et en suspendant le battement de ses propres
+yeux. Mais ce sont là des voeux qui ne peuvent être exaucés, et des
+désirs sans espérance. Il se borne donc à demander que l'amour délie le
+noeud dont il enchaîne sa langue. Il oserait alors dire des paroles si
+nouvelles, qu'elles arracheraient des larmes à tous ceux qui pourraient
+l'entendre. Le reste est si alambiqué et si obscur, qu'on n'entend
+réellement pas ce qu'il veut dire. Ses blessures sont si profondes,
+qu'elles forcent son coeur à se détourner de sa route. Il reste presque
+sans vie: son sang se cache, il ne sait où. Il ne demeure pas tel qu'il
+était, et il s'aperçoit enfin que c'est de ce coup que l'amour le tue.
+
+La plupart des critiques italiens, ou plutôt des commentateurs sans
+critique, Vellutello, Gesualdo, Daniello, ont admiré cette dernière soeur
+comme les deux aînées, et cette fin comme le reste. Castelvetro, tout
+rempli d'Aristote, se borne à analyser, dans toutes les trois, les
+divisions et subdivisions du sujet, l'ordre que l'auteur y observe,
+l'enchaînement de ses raisonnements et de ses preuves. Le mordant
+Tassoni lui-même est désarmé par la perfection de ces trois
+chefs-d'oeuvre, qui suffisaient, selon lui, pour obtenir à Pétrarque la
+couronne poétique. Le judicieux Muratori[685] a seul osé reprendre les
+défauts qui en obscurcissent les beautés. On lui en a fait un crime.
+Trois académiciens des Arcades[686] ont écrit un livre pour lui prouver
+qu'il avait tort, et pour défendre corps à corps toutes les strophes et
+tous les vers de Pétrarque qu'il avait attaqués. L'idée fidèle que j'ai
+donnée des trois _canzoni_ peut faire entrevoir qu'ils n'ont pas
+toujours raison dans leurs défenses; et à moins d'être un de ces
+Pétrarquistes effrénés, qui n'entendent raison ni sur un sonnet, ni sur
+un vers, ni sur une rime, on peut se permettre de penser comme Muratori
+lui-même, «qu'enfin Pétrarque n'est pas infaillible, qu'on ne doit pas
+regarder comme un sacrilège de ne pas respecter également tout ce qui
+est sorti de sa plume, qu'il n'en sera pas moins un grand homme et un
+grand maître, que ces trois _canzoni_ n'en seront pas moins des morceaux
+précieux et supérieurs; si l'on veut, à tous ses autres ouvrages, parce
+qu'on y aura découvert quelques taches[687].» Au reste, la supériorité
+de ces trois odes sur tous les ouvrages de Pétrarque, ne peut être
+entendue que relativement au style, à la délicatesse des expressions et
+des tours, à l'harmonie, à l'enchaînement mélodieux des mots, des rimes
+et des mesures de vers. Sur tout cela, les Italiens seuls sont juges
+compétents, et je n'ai rien à dire; mais je ne croirai pas plus que ne
+l'a cru Muratori, faire un sacrilège en préférant à ces trois pièces,
+pour la vérité des sentiments, la richesse et la variété des images, et
+cette douce mélancolie qui fait le principal attrait des poésies
+d'amour, les _canzoni: Di pensier in pensier; Chiare fresche e dolci
+acque_, et _Se'l pensier che mi strugge_, qui la précèdent[688], et même
+_In quella parte dov' amor mi sprana_[689], qui la suit, _Ne la stagion
+che'l ciel rapido inchina_[690], si riche en comparaisons tirées de la
+vie champêtre, et si poétiquement exprimées, et peut-être quelques
+autres encore.
+
+[Note 685: D'abord dans son Traité _della perfetta Poesia_, et
+ensuite dans ses Observations sur Pétrarque, jointes à celles du
+Tassoni.]
+
+[Note 686: Bartolommeo Casaregi, Tomaso Canevari, Antonio
+Tomasi.--_Difesa delle tre canzoni_, etc. Lucca, 1730.]
+
+[Note 687: _Della perfetta Poesia_, t. II, p. 198.]
+
+[Note 688: Canz. 26.]
+
+[Note 689: Canz. 28.]
+
+[Note 690: Canz. 9.]
+
+La seconde partie du _canzonière_, qui contient les poésies faites après
+la mort de Laure, est généralement préférée à la première pour le
+naturel et la vérité. Sans vouloir discuter cette préférence, que
+beaucoup de gens ont accordée sur parole, on doit reconnaître qu'en
+effet, dans un grand nombre de pièces, la douleur est vraie, touchante
+et même profonde, sans cesser d'être poétique et ingénieuse. On le sent
+dès le premier sonnet, qui est tout en exclamations et en phrases
+interrompues[691]; mais mieux encore à la première _canzone_, dont voici
+les principaux traits. «Que dois-je faire? Amour, que me
+conseilles-tu[692]? N'est-il pas temps de mourir? Ah! j'ai trop tardé:
+ma Dame est morte; elle a emporté mon coeur. Je n'espère plus la voir ici
+bas, et je ne puis attendre sans ennui le moment de la rejoindre. Son
+départ a changé en pleurs toute ma joie et m'a enlevé toute la douceur
+de ma vie. Amour! tu sens combien cette perte est cruelle; elle l'est
+pour nous deux également.... O monde ingrat, qu'elle laisse dans le
+veuvage, tu devrais la pleurer avec moi. Tout ce qu'il y avait de bon et
+de précieux en toi tu l'as perdu avec elle. Ta gloire est tombée; et tu
+ne le vois pas! Tant qu'elle vécut sur la terre, tu ne fus pas digne de
+la connaître et d'être foulé par ses pieds sacrés, dignes du séjour
+céleste. Mais moi, qui sans elle ne puis aimer ni la vie ni moi-même, je
+l'appelle en pleurant: c'est tout ce qui me reste de tant d'espérances,
+et c'est tout ce qui me retient encore ici bas.--Hélas! il est devenu
+terre et poussière ce visage qui nous donnait l'idée du ciel et du
+bonheur dont on y jouit. Sa forme invisible y est montée, débarrassée du
+voile qui dérobait aux yeux la fleur de ses années, pour s'en revêtir
+encore et ne le dépouiller jamais, au jour où nous la verrons d'autant
+plus belle et plus divine qu'une éternelle beauté est au dessus des
+beantés mortelles.
+
+[Note 691: _Oime il bel viso! oime il soave sguardo!_ etc.]
+
+[Note 692: _Che debb'io far? che mi consigli, amore?_]
+
+«Elle se présente à mes yeux plus belle et plus charmante que jamais;
+elle y vient comme aux lieux où sa vue peut répandre le plus de bonheur.
+C'est l'un des seuls soutiens de ma vie. L'autre est son nom, qui
+résonne si doucement dans mon coeur; mais quand je me rappelle que toute
+mon espérance est morte lorsqu'elle était dans toute sa fleur, l'amour
+sait ce que je deviens et ce que j'espère; elle le voit aussi, elle qui
+est maintenant auprès de l'éternelle vérité. Vous, femmes, qui connûtes
+sa beauté, sa vie pure et angélique, et sa conduite céleste sur la
+terre, plaignez-moi et laissez-vous toucher de pitié, non pour elle, qui
+est allée dans le séjour de paix, mais pour moi qu'elle laisse au milieu
+d'une horrible guerre. Si je tarde encore à la suivre, à briser mes
+liens mortels, je ne suis retenu que par l'amour. Il me parle; il se
+fait entendre ainsi dans mon coeur.--«Mets un frein à la douleur qui
+t'égare. On perd par l'excès des désirs ce ciel où ton coeur aspire, où
+est vivante à jamais celle qui paraît morte aux yeux des hommes, celle
+qui sourit en elle-même de la perte de sa belle dépouille, et qui ne
+s'afflige que pour toi. Sa renommée vit encore en cent lieux dans tes
+vers; elle te prie de ne la pas laisser s'éteindre, mais de rendre son
+nom encore plus célèbre par tes chants, s'il est vrai que tu aies chéri
+le doux empire de ses yeux.»
+
+La finale même de cette _canzone_, ce que les Italiens appelent la
+_chiusa_, qui est ordinairement un envoi ou une adresse si insignifiante
+que je n'ai point parlé de celle qui termine les autres _canzoni_ que
+j'ai citées, est ici du même ton que le reste, et porte l'empreinte de
+l'émotion et de la douleur. «Fuis, lui dit le poëte, les couleurs gaies
+et riantes; ne t'approche point des lieux où sont les ris et les
+concerts. Tu n'es pas un chant, mais une plainte. Tu serais déplacée au
+milieu des troupes joyeuses, toi veuve inconsolable et vêtue de deuil.»
+
+Ces idées d'une éternelle vie acquise par la perte d'une vie fragile et
+d'une âme qui jouit, dégagée de sa dépouille mortelle, reviennent
+souvent dans cette partie des poésies de Pétrarque. La croyance y venait
+en quelque sorte au secours du sentiment. Quoique l'on sente souvent
+dans le style et dans les pensées de la première partie l'influence des
+idées et du langage religieux, on la sent encore beaucoup plus dans la
+seconde; et il est surprenant que l'auteur du _Génie du Christianisme_,
+qui a vu souvent cette influence où elle n'était pas, ne l'ait pas
+aperçue et développée dans celui des poëtes modernes où elle est si
+générale et si visible. Cette même idée termine encore heureusement ce
+sonnet touchant et poétique. «Si j'entends se plaindre les oiseaux[693],
+ou s'agiter doucement le vert feuillage au souffle du zéphyr, ou
+murmurer avec bruit des eaux limpides qui baignent une rive fraîche et
+fleurie, où je me suis assis pour penser à l'amour et pour écrire mes
+pensées, je vois, j'entends, j'écoute celle que le ciel ne fit que
+montrer, que la terre nous cache, et qui, de si loin, comme si elle
+était encore vivante, répond à mes soupirs. Eh! pourquoi te consumer
+avant le temps? me dit-elle avec une douce pitié. Pourquoi tes tristes
+yeux versent-ils un fleuve de larmes? Ne pleure pas sur moi: la mort m'a
+procuré des jours sans fin; et quand je parus fermer les yeux, je les
+ouvris à l'éternelle lumière.»
+
+[Note 693: _Se lamentar' augelti_, etc. Son. 238.]
+
+Les mêmes lieux qui enchantaient notre poëte lorsque, pendant la vie de
+Laure, il y portait ou y trouvait partout son image, les campagnes qui
+environnent Avignon, le charmaient encore quand il y revint après la
+mort de Laure, et qu'il put s'y livrer à ses amoureux souvenirs.
+Quelques sonnets choisis parmi ceux qu'il fit à cette époque, quoique
+faiblement traduits en prose, conserveront peut-être encore l'empreinte
+de ces beaux lieux et de ces tristes sentiments. «Vallon qui retentis de
+mes gémissements[694], fleuve qui t'accroîs souvent de mes larmes,
+animaux des forêts, charmants oiseaux, et vous poissons que renferment
+ces deux verdoyants rivages, air qu'échauffent et que rendent plus
+sereins mes soupirs; doux sentier où je trouve aujourd'hui tant
+d'amertume; colline qui me plaisais, qui maintenant m'affliges, où, par
+habitude, l'amour me conduit encore; je reconnais bien en vous les
+formes accoutumées; mais hélas! je ne les reconnais plus en moi, qui,
+d'une si douce vie, me vois plongé dans d'inconsolables douleurs. C'est
+d'ici que je voyais celle que j'aime, et c'est en suivant les mêmes
+traces que je reviens voir le lieu d'où elle s'est élevée au ciel,
+laissant sur la terre sa dépouille mortelle.»
+
+[Note 694: _V alle che de' lamenti miei se' piena_, etc. Son. 260.]
+
+«Zéphir revient[695]; il ramène le beau temps, et les fleurs, et les
+gazons, sa douce famille, et le gazouillement de Progné, et les plaintes
+de Philomèle, et le printemps paré de couleurs blanches et vermeilles.
+Les prés sont plus riants, le ciel plus serein....[696], l'air, et les
+eaux, et la terre, sont remplis d'amour; toute créature animée se livre
+au plaisir d'aimer. Mais rien, hélas! ne revient pour moi que de plus
+profonds soupirs, tirés du fond de mon coeur par celle qui en a emporté
+les clefs au séjour céleste. Et le chant des oiseaux, et les plaines
+fleuries, et la douce présence de femmes honnêtes et belles, sont pour
+moi comme un désert peuplé de bêtes sauvages.»
+
+[Note 695: _Zeffiro torna e'l bel tempo rimena_, etc. Son. 268.]
+
+[Note 696: Je passe ici un vers aussi agréable que les autres; mais
+dont l'idée mythologique s'assortit mal avec le reste; et en refroidit
+le sentiment:
+
+ _Giove s'allegra di mirar sua figlia._
+
+Muratori croit y voir une imitation éloignée de Lucrèce; je le veux
+bien; mais Jupiter qui regarde avec joie Vénus sa fille, et Laure qui,
+quelques vers plus bas, emporte au ciel les clefs du coeur de son amant,
+ne sont point de la même croyance ni de la même langue poétique.]
+
+Mais le plus beau de ces sonnets[697] est sans contredit celui-ci; je le
+mets, dans cette seconde partie, au même rang que le sonnet _Solo e
+pensoso_ dans la première, et même encore au-dessus. «Je m'élevai par ma
+pensée[698] jusqu'aux lieux où était celle que je cherche et que je ne
+retrouve plus sur la terre; là, parmi les habitants du troisième cercle
+céleste, je la revis plus belle et moins fière. Elle prit ma main, et me
+dit: Tu seras avec moi dans cette sphère, si mon désir ne me trompe
+pas. Je suis celle qui te fis une si rude guerre, et qui terminai ma
+journée avant le soir. Mon bonheur est au-dessus de l'intelligence
+humaine; je n'attends plus que toi, et ce beau voile qui m'enveloppait,
+que tu aimais tant, et qui est resté sur la terre. Ah! pourquoi
+cessa-t-elle de parler? et pourquoi ouvrit-elle sa main qui tenait la
+mienne? Au son de ces douces et chastes paroles, peu s'en fallut que je
+ne restasse dans les cieux.» C'est une vision dont l'idée est sublime,
+quoique simple, et qui est rendue dans l'original en vers aussi sublimes
+que l'idée.
+
+[Note 697: J'en aurais pu citer beaucoup d'autres, principalement
+ceux-ci:
+
+ _Alma felice, che sovente torni_, etc. Son. 241.
+ _Anima bella, da quel nodo sciolta_, etc. Son. 264.
+ _Ite, rime dolenti, al duro sasso_. Son. 287.
+ _Tornami a mente, anzi v'è d'entro quella_, etc. Son. 290.
+ _Quel rossignuol che si soave piagne_, etc. Son. 270.
+ _Vago augeletto, che cantando vai_. Son. 317.
+ _Dolce mio caro a pretioso pegno_. Son. 296.
+ _Gli angeli eletti e l'anime beate_, etc. Son. 302.]
+
+[Note 698: _Levomini il mio pensiero_, etc. Son. 261.]
+
+Voici un songe où les critiques trouvent moins de grandeur et de poésie
+dans le style, mais qui a encore plus d'intérêt, parce qu'il est plus
+étendu, qu'il renferme, dans une _canzone_ tout entière, une plus grande
+abondance de sentiments, et qu'ils y sont exprimés, sous la forme du
+dialogue, avec un abandon qui se rapproche davantage de la nature.
+«Quand celle en qui je trouve mon doux et fidèle appui[699] vint, pour
+donner quelque repos à ma vie fatiguée, s'asseoir sur l'un des bords de
+ma couche avec son parler doux et sage, à demi-mort de crainte et de
+pitié, je lui dis: D'où viens-tu maintenant, âme heureuse? Elle tire
+alors de son sein une palme et une branche de laurier, et me dit: Je
+viens du séjour serein de l'Empyrée; je descends de ces régions saintes,
+et c'est pour te consoler que je les quitte.--Je la remercie humblement
+par mes gestes et par mes paroles, et puis je lui demande: D'où sais-tu
+donc l'état où je suis? Elle me répond: Les ruisseaux de larmes dont tu
+ne te rassasies jamais, passent avec tes soupirs jusqu'au ciel à travers
+tant d'espace, et ils y troublent ma paix. Il te déplaît donc que je
+sois partie de ce lieu de misère, et parvenue à une meilleure vie? Ce
+départ devrait te plaire, si tu ne m'avais autant aimée que tu le
+montrais dans tes actions et dans tes discours. Je réponds alors: Je ne
+pleure que sur moi-même, qui suis resté parmi les ténèbres et les
+douleurs.»
+
+[Note 699: _Quando il soave mio fido conforto_, etc. Canz. 47.]
+
+C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double
+emblême de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire
+qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a
+tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes
+qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il
+croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux
+insensés; elle est un pur esprit qui jouit du séjour céleste; elle ne
+paraît sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à
+sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus
+chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je
+pleurai, dit le poëte; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle
+soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui
+auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit
+avec elle. «Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait
+véritablement Laure, et de quel amour il l'avait aimée, et même s'il y
+avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour
+qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces
+visions mélancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il était
+fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de
+Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou
+plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves.
+
+Un dialogue non moins remarquable et d'un genre encore plus élevé fait
+le sujet de la _canzone_ qui suit immédiatement cette dernière. La
+première idée n'en appartient point à Pétrarque; mais à _Cino da
+Pistoia_. En parlant de ce qui nous reste de ce poëte[700], j'ai annoncé
+cette imitation évidente de l'un de ses sonnets, qu'aucun des
+commentateurs de Pétrarque n'a remarquée. Voici ce que dit le sonnet:
+«L'amour irrité forma un jour contre moi mille doutes et mille
+plaintes[701], au tribunal de l'impératrice suprême, et il lui dit: Juge
+qui de nous deux est le plus fidèle. C'est par moi seul que celui-ci
+déploie dans le monde les voiles de la renommée: sans moi, il y serait
+malheureux. Au contraire, répondis-je, tu es la source de tous mes maux;
+j'ai depuis long-temps éprouvé l'amertume de tes douceurs. Il reprit:
+Esclave menteur et fugitif, est-ce donc là la reconnaissance que tu me
+dois pour t'avoir donné une beauté qui n'avait point son égale sur la
+terre? Que vaut pour moi ce don, répartis-je, si tu m'en as privé sitôt?
+Ce n'est pas moi, répondit-il; et notre souveraine prononça que, dans un
+si grand procès, il fallait plus de temps pour juger avec équité.»
+
+[Note 700: Voy. ci-dessus, p. 327.]
+
+[Note 701: _Mille dubbj in un dì, mille querele_, etc. Voy. _Rime di
+diversi antichi autori Toscani_, Venise, 1740, p. 164.]
+
+Voici maintenant comment Pétrarque a développé l'idée de _Cino_, dans
+cette _canzone_, l'une de ses plus belles, mais la plus longue de
+toutes, et que je resserrerai ici, ne pouvant la donner tout entière. La
+seule différence qui soit entre le fond des deux pièces, est que dans
+l'une c'est l'amour qui cite le poëte au tribunal de la raison, et que
+dans l'autre c'est le poëte qui y cite l'amour. «Je fis citer un jour
+mon ancien, doux et cruel maître[702] devant la reine qui occupe la
+partie divine de notre nature, et qui est assise au sommet. Je m'y
+présentai moi-même accablé de douleur, de crainte et d'horreur, comme un
+homme qui redoute la mort, et qui veut faire entendre sa défense. Je
+commençai: O reine, dès ma tendre jeunesse, j'ai mis, pour mon malheur,
+le pied dans les états de celui que tu vois. Depuis ce temps, je n'ai
+plus éprouvé que des peines et des tourments si cruels, que ma patience
+fut vaincue et que je détestai la vie. Il m'a fuit mépriser les voies
+utiles et honnêtes: les fêtes et les plaisirs, je quittai tout pour le
+suivre. Qui pourrait exprimer combien j'eus de sujets de m'en plaindre?
+Un peu de miel, mêlé de beaucoup d'absynthe, a suffi par sa fausse
+douceur pour m'attirer dans sa foule amoureuse, moi qui, si je ne me
+trompe, étais né pour m'élever très-haut au-dessus de la terre. Il m'a
+fait moins aimer Dieu que je ne devais, et prendre moins de soin de
+moi-même. J'ai mis également en oubli toute autre pensée pour une femme.
+A quoi m'ont servi les dons du génie que j'avais reçus du ciel? Mes
+cheveux ont changé de couleur, et je ne puis rien changer à
+l'obstination de mes voeux. Il m'a fait chercher des pays déserts et
+sauvages, remplis de brigands, de bois affreux, d'habitants barbares;
+j'ai parcouru les monts, les vallées, les fleuves et les mers. L'hiver,
+dans les mois les plus tristes, j'ai bravé les périls et les fatigues,
+et ni lui, ni mon autre ennemi ne me laissaient un instant de repos ...
+Mes nuits n'ont plus connu le sommeil; et il n'est plus de filtres ni de
+charmes qui puissent le leur rendre. Par ruse et par force, il s'est
+rendu le maître absolu de mes esprits. Établi dans mon coeur, il le ronge
+comme un ver ronge le bois desséché par le temps. Enfin c'est de lui que
+naissent les larmes et les souffrances, les paroles et les soupirs dont
+je me fatigue moi-même, et dont peut-être je fatigue aussi les autres.
+Juge maintenant entre lui et moi, toi qui nous connais tous les deux.
+
+[Note 702: _Quell' antico mio dolce empio signore_, etc. Canz. 48.]
+
+«Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, écoute l'autre
+partie: elle te dira la vérité que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans
+son premier âge à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges;
+et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a
+pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misérable une vie
+honorable et douce! C'est moi qui ai purifié ses désirs; s'il a obtenu
+quelque renommée, il ne l'a due qu'à moi, qui ai élevé son esprit à une
+hauteur où il n'aurait jamais atteint de lui-même. Il connaît quelle fut
+autrefois la destinée d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres héros
+aussi célèbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de
+quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai
+encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui
+ai donné un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pensée basse
+ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes
+artifices, tels furent les dégoûts et les amertumes dont je l'abreuvai;
+telle est la récompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'élevai
+si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient à
+l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands génies,
+tandis qu'il n'eût peut-être été sans moi qu'un vil flatteur de cour et
+un homme vulgaire. Il ne s'est élevé et rendu célèbre que parce qu'il a
+appris de moi et de celle qui n'eut point d'égale au monde. Pour tout
+dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage, à mille
+actions déshonnêtes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore,
+la délicatesse et la pudeur dirigèrent et sa conduite et ses pensées,
+depuis qu'il appartient à celle qui s'était gravée dans son coeur en
+nobles caractères, et qui le rendait semblable à elle. C'est de nous
+qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingué, et c'est de nous
+qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais, à lui-même, donné des ailes
+pour s'élever par la connaissance des choses mortelles jusqu'à celle du
+Créateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son
+espérance, remonter jusqu'à la cause première: mais il m'a mis en oubli,
+moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie
+fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'écriai-je, il me
+l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. Ce n'est pas moi, répondit-il,
+mais celui qui la voulait pour lui-même. Nous nous tournâmes enfin tous
+les deux vers le siége de notre juge, moi tout tremblant, et lui en
+prononçant des paroles dures et hautaines. Nous la priâmes à la fois de
+prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charmée
+d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un
+si grand procès.»
+
+On connaît maintenant par ces grandes compositions lyriques, mieux que
+par des sonnets, le génie poétique de Pétrarque[703]. Mais il en est
+d'autres où ce génie se montre peut-être encore davantage, parce qu'au
+lieu de l'amour et de Laure, sujet qui exigeait dans l'esprit plus de
+délicatesse que de grandeur, il y traite des matières ou politiques ou
+morales, qui demandaient dans le talent du poëte une élévation et une
+force proportionnées au sujet même. Telle est la _canzone_ adressée à
+son ami Jacques Colonne, évêque de Lombès[704], au sujet d'un projet de
+croisade qui fermentait à la cour du pape, et dont Pétrarque eut le
+malheur de partager l'illusion. Elle commence par ces beaux vers:
+
+ _O aspettata in ciel beata e bella_[705]
+ _Anima, che di nostra umanitade
+ Vestita vai, non come l'altre carca_, etc.
+
+[Note 703: Le fil d'idées que j'ai suivi dans l'examen de la seconde
+partie du _Canzoniere_, ne m'a pas conduit à y faire entrer l'ingénieuse
+et charmante _canzone_:
+
+ _Amor, se vuo'ch'i torni al giogo antico_. Canz. 41.
+
+que Pétrarque semble avoir faite dans un moment où l'amour voulait lui
+tendre de nouveaux piéges; il y en a peu de plus connues, et qui
+méritent mieux de l'être.]
+
+[Note 704: Voy. _Mem. pour la Vie de Pétr._, t. I, p. 245.]
+
+[Note 705: Canz. 5.]
+
+Telle est encore celle qui commence par ces mots: _Spirto gentil che
+quelle membra reggi_[706] que Voltaire a cru, d'après plusieurs auteurs,
+adressée au fameux tribun _Cola Rienzi_; mais qui l'est évidemment à
+l'un des frères de l'évêque de Lombès, au jeune Etienne Colonne,
+lorsqu'il fut nommé sénateur de Rome[707]. Pétrarque y reprend avec
+force les vices et surtout l'oisive et lâche indifférence où l'Italie
+était plongée, tandis que des étrangers se partageaient ses dépouilles;
+il y fait entendre ce grand nom de peuple de Mars; il rappelle ceux des
+Brutus, des Scipion et des Fabricius; il les fait résonner aux oreilles
+des Romains assoupis, et il espère que son héros les réveillera de leur
+honteuse léthargie.
+
+[Note 706: Canz. 11.]
+
+[Note 707: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, etc., t. I, p. 276.]
+
+Mais ces idées et ces sentiments, dignes de l'ancienne Rome, brillent
+surtout dans cette belle ode que lui dicta son amour pour sa chère
+Italie, dans un moment où il la voyait déchirée par les guerres
+sanglantes que se faisaient entre eux de petits princes, sans qu'il pût
+résulter de cette longue effusion de sang, rien de bon ni d'honorable
+pour elle. Cette _canzone_[708] est une des plus belles productions de
+la lyre italienne. La gravité du style y répond à celle de la matière.
+Tout y est noble et revêtu d'une sorte de majesté. Au lieu de figures
+vives et brillantes, ce sont des images et des pensées pleines de
+magnificence et de dignité. Le poëte se représente lui-même, dans la
+première strophe, désirant que l'expression de ses soupirs soit telle
+que l'espèrent le Tibre, l'Arno et le Pô, près des bords duquel il est
+assis; ce qui fait conjecturer qu'a Rome, à Florence et à Parme, où l'on
+croit qu'il était alors, on l'avait engagé à composer sur ce sujet qui
+intéressait toute l'Italie[709], et à se jeter, pour ainsi dire, le
+rameau poétique à la main, au milieu de ces furieux. C'est donc une
+sorte de mission sacrée qu'il remplit, et c'est sans doute ce qui lui a
+inspiré le ton qu'il prend et qu'il soutient dans toute cette ode. Il
+s'adresse à l'Italie elle-même, dont le beau corps est couvert de plaies
+mortelles, et à Dieu pour qu'il prenne en pitié sa nation chérie, qu'il
+fléchisse les coeurs endurcis par le bruit des armes, et qu'il les
+dispose à écouter la vérité qui va s'énoncer par sa voix.
+
+[Note 708: _Italia mia, ben che'l parlar sia indarno_, etc. Part. I,
+canz. 29.]
+
+[Note 709: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. II, p. 186.]
+
+«O vous, dit-il ensuite à ces princes, vous à qui la Fortune a remis le
+gouvernement des belles contrées dont il ne paraît pas que vous ayez la
+moindre pitié, que font ici toutes ces armes étrangères? Est-ce pour que
+vos plaines verdoyantes soient teintes du sang des barbares? Une vaine
+erreur vous flatte: vous cherchez dans un coeur vénal l'amour et la
+fidélité. Celui de vous qui soudoie plus de soldats est environné de
+plus d'ennemis. Oh! de quels étranges déserts ce torrent est-il descendu
+pour inonder nos douces campagnes? Si nous ne l'arrêtons de nos propres
+mains, qui pourra nous en garantir? La Nature avait pourvu à notre
+sûreté, quand elle plaça les Alpes comme un rempart entre nous et la
+fureur germanique; mais le désir aveugle, et constant à vouloir ce qui
+est contraire au bien; n'a point eu de repos qu'il n'ait procuré à un
+corps sain une maladie mortelle. Maintenant que, dans une même enceinte,
+habitent des bêtes sauvages et de paisibles brebis, c'est toujours aux
+bons à gémir. Et, pour comble de maux, ce sont ici les descendants de ce
+peuple barbare et sans lois, à qui Marius fit de si profondes blessures,
+que la mémoire s'en conserve encore, quand, accablé de soif et de
+fatigue, il but dans le cours du fleuve, moins de l'eau que du
+sang[710].
+
+[Note 710: Expression de Florus: _Ut victor Romanus de cruento
+flumine non plus aquoe biberit quam sanguinis barbarorum._ Lib. III, c.
+3.]
+
+Après deux autres strophes qui ne sont pas tout-à-fait de la même force,
+quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans
+la bouche des Italiens eux-mêmes des paroles qui doivent émouvoir les
+princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que
+les interprètes s'y sont trompés, et qu'ils ont cru qu'il parlait de
+lui-même, de sa patrie et de la sépulture de ses ancêtres. Ils ont
+oublié qu'il était natif d'Arezzo, que ses parents étaient morts à
+Avignon, et qu'il était alors à Parme. «N'est-ce pas là cette terre que
+je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus
+nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mère tendre et
+indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que
+ces paroles touchent votre âme, et regardez en pitié ces plaintes d'un
+peuple baigné de larmes qui, après Dieu, n'attend son repos que de vous.
+Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, le courage
+s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique
+valeur n'est pas encore éteinte dans les coeurs italiens.
+
+ _Che l'antico valore
+ Negli italici cor non è ancor morto._
+
+Voilà de ces traits nationaux que tout un peuple répète avec orgueil, et
+qui l'attachent au nom d'un poëte par d'autres sentiments que ceux qu'on
+a pour de beaux vers.
+
+Cet amour pour sa patrie, qui forme un des plus beaux traits du
+caractère de Pétrarque, et son goût naturel pour l'honnêteté des moeurs,
+encore augmenté par la pureté du sentiment dont il était rempli, lui
+donnaient, comme on l'a vu dans sa Vie, une forte aversion pour le
+séjour d'Avignon, et pour les moeurs qu'il voyait régner à la cour des
+papes. Il ne pouvait souffrir que le scandale partît, comme cela n'est
+arrivé que trop souvent, du centre même d'où l'édification devait
+sortir. L'indignation qu'il en conçut, et qui s'exhale souvent dans ses
+lettres, lui dicta aussi des sonnets violens contre la nouvelle
+Babylone. Son zèle pour son pays et pour la vertu le rendit le censeur
+âcre du vice, et changea en satyrique mordant et emporté l'amant de
+Laure et le poëte de l'amour. Tantôt il personnifie, dans le style des
+prophètes, cette ville, objet de sa haine. «Que la flamme du ciel, lui
+dit-il[711], tombe sur les tresses de ta chevelure, méchante, qui t'es
+élevée, aux dépens d'autrui, de la vie frugale des premiers hommes
+jusqu'à la richesse et à la grandeur! repaire des trahisons où se
+prépare tout le mal aujourd'hui répandu dans le monde! esclave du vin,
+du lit et de la bonne chère, chez qui la luxure exerce tout son pouvoir!
+On voit dans les chambres de tes palais, danser ensemble des jeunes
+filles et des vieillards, et Belzébuth au milieu, avec ses soufflets,
+ses feux et ses miroirs. Puisses-tu n'être plus nourrie sur la plume, au
+frais et à l'ombre, mais exposée nue aux vents, et sans chaussure aux
+ronces et aux épines! Vis alors, jusqu'à ce que ton odeur infecte
+s'élève jusqu'au trône de Dieu!» Tantôt il prédit sa chute prochaine:
+«L'avare Babylone[712] a comblé la mesure de la colère céleste et de ses
+vices impies. Il faut enfin que cette colère éclate. L'infâme s'est
+donné pour dieux, non pas Jupiter ni Pallas, mais Vénus et Bacchus. En
+attendant le jour de la justice, je me détruis et me ronge moi-même;
+mais ce jour approche: ses idoles seront renversées éparses sur la
+terre, et ses tours, superbes ennemies du ciel, et ceux qui les habitent
+seront, au-dedans et au-dehors, consumés par les flammes. De belles
+âmes, amies de la vertu, gouverneront alors le monde, nous le verrons
+reprendre les moeurs du siècle d'or, et se renouveler tous les antiques
+exemples.»
+
+[Note 711: _Fiamma dal ciel sul le tue treccie piava_, etc. Son.
+109.]
+
+[Note 712: _L'avara Babilonia ha colma'l sacco_, etc. Son. 106.]
+
+Une autre fois encore, il épuise contre la cour romaine, et contre
+l'Église telle qu'elle était devenue dans cette cour, toute la violence
+de sa bile, et tout le fiel de sa plume. Il accumule ainsi contre elle,
+avec plus d'emportement que de goût, les apostrophes et les injures.
+«Source de maux[713], asyle de colère, école d'erreurs et temple de
+l'hérésie, Rome autrefois, aujourd'hui Babylone fausse et coupable,
+pour qui sont répandus tant de pleurs et poussés tant de soupirs; ô
+forge d'artifices! ô cruelle prison, où le bien expire, où tout le mal
+est produit et nourri! ô enfer des vivans! ce serait un grand miracle si
+le Christ ne te faisait enfin sentir son courroux. Fondée jadis dans une
+chaste et humble pauvreté, tu lèves contre tes fondateurs ta tête
+menaçante. Courtisane effrontée! où as-tu placé ton espérance? dans tes
+adultères et dans tes richesses immenses et mal acquises. Constantin ne
+reviendra plus pour les accroître; c'est au monde pervers à te les
+fournir, puisqu'il le souffre.» Je conviens que cette poësie, qui sent
+plus l'école hébraïque que celle d'Horace et de Tibulle, est peu séante
+dans un ecclésiastique assez bien venu, après tout, et même distingué
+dans cette même cour qu'il traitait avec si peu de mesure. Je n'ai cité
+ces morceaux que pour faire connaître le talent de Pétrarque dans tous
+les genres où il s'est exercé.
+
+[Note 713: _Fontana di dolore, albergo d'ira_, etc. Son. 107.]
+
+Il ne reste plus à parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans
+sa vieillesse, c'est celui de ces poëmes auxquels il donna le titre de
+_Triomphes_, et dans lesquels on retrouve encore des beautés dignes de
+son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles étaient
+alors à la mode; les Provençaux les y avaient mises. Après eux,
+_Bru__netto Latini_, et surtout le Dante, avaient fondé sur des visions
+le merveilleux de leurs poëmes. _Fazio degli Uberti_, comme nous le
+verrons bientôt, suivit leur exemple. Pétrarque voulut aussi traiter ce
+genre de poésie. Comme le Dante, et sans doute à son imitation, car ce
+fut plusieurs années après en avoir reçu de Boccace un exemplaire, il
+composa ces _Triomphes_ en _terza rima_ ou tercets; peut-être même se
+flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la _Divina Commedia_,
+après s'être élevé, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les
+autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, divisés
+chacun en plusieurs _capitoli_ ou chapitres. Le premier est le Triomphe
+de l'Amour. Le poëte feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur
+son char, avec tous ses attributs, entouré du nombreux cortége de tous
+les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la
+fable, et même de quelques personnages modernes, célèbres par des
+aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a été la cause.
+La liste en est si considérable qu'elle remplit presque tous les quatre
+_capitoli_ du poëme, et que ce n'est en effet, à peu près, qu'une liste
+assez dépourvue de poësie et d'intérêt. Le Triomphe de la Chasteté n'a
+qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans
+sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher
+d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et chargé de chaînes. Laure
+jouit de sa victoire, entourée des vierges et des matrones de
+l'antiquité que leur chasteté a rendues célèbres.
+
+Le Triomphe de la Mort est le troisième. C'est le meilleur, le plus
+poétique et le plus intéressant de tous. Dans le premier des deux
+_capitoli_ qui le composent, Laure, environnée de ses compagnes, revient
+avec honneur de ce combat où elle a vaincu l'Amour. Tout à coup une
+enseigne noire paraît: une femme la suit, vêtue de noir elle-même, dans
+une attitude et avec une voix terrible. Elle arrête cette troupe
+aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Pétrarque place ici
+tous les détails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait
+appris, et peut-être embellis par son imagination et par les illusions
+de son coeur. On la voit entourée de ses compagnes qui la pleurent et
+l'admirent: elle expire enfin et paraît s'endormir d'un doux sommeil.
+Elle ne perd rien de sa beauté; la mort est belle sur son visage. Dans
+le second chapitre, le poëte raconte que la nuit même qui suit cette
+perte cruelle, Laure lui apparaît, lui tend la main, d'un air pensif,
+modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, à
+l'ombre d'un laurier et d'un hêtre. Leur entretien roule quelque temps
+sur la mort, qu'elle lui apprend à ne point craindre, qui n'est
+redoutable que pour les méchants, et qui a eu pour elle des douceurs
+auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on éprouve de plus doux
+dans la vie. Pétrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer
+aux lois de l'honneur, elle ne fut disposée à payer, par un égal amour,
+celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui répond que son coeur
+fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mère n'aima peut-être jamais
+plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir,
+c'était elle qui s'était chargée de le contenir dans de justes bornes,
+et de réprimer ses désirs. Elle lui retrace alors toutes les petites
+ruses qu'elle employait, tantôt pour l'empêcher, de se livrer à trop
+d'espérance, tantôt pour ne la lui pas ôter tout entière, surtout
+lorsqu'elle le voyait triste et pâle de douleur ou de crainte. Elle
+avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occupé d'elle, rendre son
+nom célèbre par ses vers, que même elle l'a véritablement aimé; qu'ils
+brûlaient tous deux à peu près du même feu, mais que l'un osait le
+déclarer et l'autre était forcée de se taire. Toute la conduite de Laure
+pendant sa vie, prouve la vérité de ce que dit ici son fantôme ou son
+ombre; et l'on est vraiment touché de voir que, dans un âge avancé,
+Pétrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et
+en retraçant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en
+effet l'avait aimé. Le jour est prêt à paraître: elle est forcée de le
+quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont porté de
+consolation dans son âme. Mais il ne peut vivre sans elle: ne
+pourra-t-il obtenir bientôt la permission de la suivre? Elle lui prédit,
+en le quittant, qu'il sera encore long-temps séparé d'elle.
+
+Telle est l'idée de ce petit poëme, où l'on chercherait en vain la même
+richesse et la même perfection de style que dans les poésies lyriques de
+Pétrarque; mais qui a de l'intérêt par le sujet même, par le ton de
+vérité qui y règne, et parce qu'il contient comme le complément de cette
+histoire, des amours de notre poëte, dont il fixe tout-à-fait la
+réalité, la nature et le caractère. Les Triomphes de la Renommée, du
+Temps et de la Divinité, qui viennent ensuite et qui terminent le
+recueil, n'ont pas, à beaucoup près, le même mérite. D'ailleurs,
+lorsque, prêt à finir l'examen de ces poésies qui sont remplies du nom
+de Laure, comme la vie du poëte fut remplie de son amour, on l'a
+retrouvée encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix,
+appris d'elle-même son secret, et recueilli ses consolantes paroles,
+c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est par-là que l'esprit et le coeur sont
+d'accord pour nous ordonner de finir.
+
+Si l'on veut apprécier exactement les poésies de Pétrarque, il faut
+beaucoup s'écarter de l'opinion qu'il en avait lui-même. Il n'avait
+jamais cru qu'elles dussent contribuer à sa réputation, qu'il fondait
+sur ses ouvrages philosophiques et sur ses poésies latines. Il avait
+destiné ses poésies vulgaires à exprimer sans effort les divers
+mouvements de son coeur, et à plaire aux femmes et aux hommes du monde,
+pour qui la langue latine était moins familière que l'italienne. Il ne
+s'attendait pas à un succès si grand et si général, et fut surpris de
+leur renommée. C'est ce qu'il dit lui-même très-clairement dans ce
+sonnet de sa seconde partie[714]. «Si j'avais pensé que le son de mes
+soupirs répandu dans mes vers pût obtenir tant de succès, j'en aurais
+augmenté le nombre, et j'en aurais plus travaillé le style. Mais depuis
+la mort de celle qui me faisait parler, et qui était toujours en tête de
+mes pensées, je ne puis plus donner à des rimes incultes et obscures la
+douceur et la clarté qui leur manquent. Certes, tout mon désir était
+alors de soulager les tourments de mon coeur, et non d'acquérir de la
+gloire. Je ne voulais que pleurer, et non me faire honneur de mes
+larmes. Maintenant je voudrais plaire; mais cette fière beauté
+m'appelle, et veut que je la suive en silence, tout fatigué que je
+suis.»
+
+[Note 714: _S'io havessi pensato_, etc. Son. 252.]
+
+Ce même jugement est souvent répété, dans ses lettres, sur ces
+productions de sa jeunesse, qu'il appelait _ses bagatelles_[715]; mais
+la postérité en a jugé différemment. Elle a regardé Pétrarque, pour ses
+prétendues bagatelles, comme le créateur de la poésie lyrique chez les
+modernes, et en effet quelques autres poëtes lui avaient préparé les
+voies, et avaient fait entendre avant lui de ces grandes odes ou
+_canzoni_ qui diffèrent beaucoup de l'ode antique, et dont la première
+invention appartient aux Troubadours; mais il y mit plus de perfection,
+et réunit lui seul toutes les qualités partagées entre ses
+prédécesseurs. Il joignit à la gravité du Dante la finesse de _Guido
+Cavalcanti_ et la noblesse de _Cino da Pistoia_[716]. Le sonnet, déjà
+beaucoup amélioré par _Guittone d'Arezzo_, devint entre ses mains si
+parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. Et les odes et les sonnets
+sont remplis et surabondent en quelque sorte de pensées neuves et
+choisies, d'expressions fortes et délicates à la fois, tantôt nouvelles
+et tantôt renouvelées, soit par l'acception où elles sont prises, soit
+par le coloris dont elles brillent; de mots, de phrases et de tours
+propres à la langue italienne, ou cueillis, pour ainsi dire, à la racine
+commune de l'idiome vulgaire et de la langue latine. Les sentiments
+qu'il exprime paraissent, il est vrai, quelquefois ou trop raffinés en
+eux-mêmes, ou trop assaisonnés par l'esprit, pour partir véritablement
+du coeur; mais on ne peut y méconnaître une élévation, une noblesse et
+une pureté qui, s'il est vrai qu'elles aient cessé de régner dans
+l'amour, doivent exciter des regrets.
+
+[Note 715: _Nugellas vulgares; Senil._, l. XIII, ép. 10.]
+
+[Note 716: Gravina, _Ragione Poet._, l. II, n°. 27.]
+
+On voit qu'il ne voulut point, comme les poëtes anciens, peindre les
+effets extérieurs de la passion et les plaisirs sensibles qu'ils ont su
+rendre avec tant de fidélité, et que l'on goûte d'autant plus dans leurs
+vers, que l'on y reconnaît davantage ses propres affections et ses
+faiblesses[717]; mais qu'ayant élevé son âme par la contemplation du
+beau moral, et par l'espèce de culte que Laure obtint de lui, jusqu'à un
+amour dégagé des sens, il sut donner à cette passion le langage le plus
+naturel, puisqu'il est le plus convenable à sa nature presque céleste.
+Le cours des opinions et des moeurs a emporté loin de nous les passions
+de cette espèce; mais elles n'étaient pas sans exemple de son temps; et,
+certain une fois, comme on doit l'être, que ce qu'il exprima d'une
+manière si ingénieuse et, si l'on veut, si extraordinaire, il le sentait
+réellement, on doit trouver un plaisir secret à reconnaître dans ses
+poésies au moins comme un objet de curiosité, les traces de cet amour
+presque entièrement disparu de la terre.
+
+[Note 717: Gravina, _ibid._, n°. 28.]
+
+Elles peuvent même servir comme de pierre de touche pour juger et les
+autres et soi-même. Sans aspirer à la sublimité de ces sentiments, trop
+supérieurs à l'imperfection humaine, il est sûr que plus on aimera les
+poésies de Pétrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures
+revenaient à la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.
+
+Il faut au reste être aussi insensible aux beautés poétiques qu'aux
+beautés morales pour n'y pas apercevoir un caractère original et, pour
+ainsi dire, primitif, un pathétique d'un genre particulier, mais
+cependant réel, et qui naît de la persuasion intime et des affections
+profondes du poëte; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu'à la
+profusion, mais qui, même avec ses excès, vaut toujours mieux que
+l'indigence; une grande dignité de pensées philosophiques et morales,
+une érudition choisie et sagement employée, et surtout un style si pur,
+si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il
+est aisé de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de
+Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mémoire sans
+effort et comme d'eux-mêmes.
+
+On croit qu'il profita beaucoup des poëtes provençaux, et l'on voit en
+effet dans ses vers quelques traces de ces imitations dont on ne peut
+lui faire un reproche, puisque partout où il imite il embellit. Il peut
+aussi avoir connu la poésie des Arabes, au moins dans des traductions,
+et l'un de ses premiers sonnets sur la mort de Laure paraît presque
+copié d'une pièce de vers sur la mort du fameux Salah-Eddin ou Saladin
+qu'on trouve dans la Bibliothèque Orientale[718]; mais il ne prit de
+personne l'abondance de ses sentiments et de ses pensées, la grâce et la
+facilité de son élocution, ni toutes les qualités éminentes de son
+style. Après tous les poëtes qui l'avaient précédé, après Dante
+lui-même, il restait encore à faire, quant au choix des expressions et à
+la fixation de la langue: après Pétrarque, il ne resta plus rien. Il n'y
+a peut-être pas, selon M. l'abbé Denina[719], dans tout le _canzoniere_,
+deux expressions, même parmi celles que lui arrachait la nécessité de la
+rime, qui aient vieilli, ou qui soient hors d'usage. Il joignit au choix
+des mots le soin de les placer de manière à en augmenter l'effet, l'art
+d'assortir la coupe des vers à la nature des sentiments et des pensées,
+d'entremêler les vers les plus gracieux et les plus doux de vers forts,
+énergiques et qui ont quelquefois une sorte d'âpreté; et les vers
+simples et naturels, de vers travaillés avec le plus grand artifice.
+Dans tout ce qu'il a écrit, même lorsqu'il s'égare, ou reconnaît à la
+fois le naturel et le travail du poëte. La nature lui avait donné le
+génie poétique, sans lequel on se fatigue en vain, et il y ajouta cette
+étude constante des grands modèles et ce travail obstiné qui font seuls
+fructifier le génie. Enfin, dans ce choix de mots et d'expressions qui
+était alors si difficile, puisque la langue était pour ainsi dire encore
+à son enfance, et dans toutes ces autres parties si essentielles de
+l'art, il fut guidé par un goût délicat que le génie n'a pas toujours,
+que l'étude développe, mais qu'elle ne donne pas.
+
+[Note 718: Voy. Herbelot, au mot _Salah-Eddin_; Denina, _Vicende
+della Letteratura_, l. II, c. 12.]
+
+[Note 719: _Loc. cit._]
+
+Je n'oserais pas ajouter à cette délicatesse de goût la sûreté, car
+c'est ce dont il manqua quelquefois, et ce que les restes de barbarie de
+son siècle, et les abus qui s'étaient introduits avant lui ne lui
+permettaient pas d'avoir. Il ne put se refuser à ces jeux antithétiques
+du chaud et du froid, de la glace et de la flamme, de la paix et de la
+guerre qui viennent quelquefois défigurer ses morceaux les plus
+agréables et les plus intéressants. C'est encore son siècle qu'il faut
+accuser de ces idées froidement alambiquées, nées de l'espèce de fureur
+platonique qui régnait alors, et dont nous avons vu de malheureux
+exemples dès les premiers pas de la langue et de la poésie
+italiennes[720]. Mais si ces défauts se font trop sentir dans Pétrarque,
+par combien de beautés ne sont-ils pas rachetés? Avec quelque rigueur
+que l'on veuille juger les uns, de quelle trempe ne doivent pas être
+les autres pour que, ni le temps, ni les variations du goût et des moeurs
+ne leur aient rien ôté de leur prix? La rouille de la barbarie couvrait
+encore une partie de l'Europe; l'Italie même s'en dégageait à peine.
+
+[Note 720: Je ne lui reprocherais donc pas cette manière de mettre
+en action le coeur, les yeux, la vertu qui se retire autour du coeur et
+dans les yeux pour se défendre contre l'amour, l'âme qui sort du coeur
+pour suivre l'objet aimé; ni ces allusions fréquentes du nom de Laure au
+laurier, arbre poétique et sacré, ou du nom de l'illustre famille
+Colonne à des colonnes qui soutiennent un temple ou un palais; ni ces
+froides _sixtines_, qu'il imita des Provençaux[C], et qui, à une seule
+près, peut-être, ne sentent que l'effort, la recherche et le travail; ni
+ces rimes gratuitement difficiles et pénibles, dont il avait pris l'idée
+dans la même source; ni quelques autres vices de ce genre, nés de
+l'esprit de son temps, auquel il fut supérieur, mais dont il ne put
+entièrement se garantir. Je lui reprocherais plutôt des jeux de mots
+puérils, tels surtout que cette étrange décomposition du nom de Laure,
+ou plutôt de _Laureta_, en trois parties (sonnet 5); je lui
+reprocherais, pour d'autres motifs, ces comparaisons de la maison de
+Bethléem, où naquit le Sauveur du monde, avec l'humble demeure où Laure
+était née, et du soin qu'il se donne de chercher dans les traits des
+autres femmes quelques traits de Laure, avec la peine que se donne un
+vieux pélerin d'aller à Rome pour adorer la sainte Face; je lui
+reprocherais encore ces métamorphoses qu'il a eu la patience de décrire
+dans les huit stances d'une _canzone_, d'ailleurs très-poétiquement
+écrite, où il prétend qu'il a été changé successivement en laurier, en
+cygne, en pierre, en fontaine, en rocher, d'où sort un plaintif écho,
+enfin en cerf, comme Actéon, pour avoir regardé Laure dans un bain; je
+lui reprocherais enfin plusieurs autres écarts d'imagination qui
+paraissent lui appartenir en propre, et qui tiennent à un tour
+particulier d'esprit qui eût peut-être été le même dans tout autre
+siècle que le sien; ou plutôt il vaut encore mieux ne lui reprocher
+rien, noter une fois ce qui déplaît et doit déplaire, relire et admirer
+ce qui est exquis, c'est-à-dire, à peu près tout le reste, et ne pas
+oser opposer sans cesse à son plaisir les scrupules du goût et les
+vétilleries de la critique.]
+
+[Note C: Voy. t. I de cette _Histoire Littéraire_, p. 300 et 301.]
+
+Dante avait paru; mais il était loin de la célébrité qu'il acquit
+ensuite; l'imprimerie manquait encore à la publication rapide et
+générale d'un poëme aussi long que le sien. Nous avons vu que Pétrarque
+ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre génie qu'il
+tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second
+presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi
+les poëtes lyriques. Il parla, disons mieux, il créa, dans le
+quatorzième siècle, et idiome poétique et une langue du coeur qu'on n'a
+pu surpasser depuis, et qui ont conservé jusqu'à nos jours tout leur
+éclat et tout leur charme.
+
+Dante et Pétrarque avaient donné à la poésie italienne le vol le plus
+rapide et le plus haut. Il restait à en faire prendre un pareil à la
+prose. C'est à un écrivain que nous avons compté parmi les plus intimes
+amis de Pétrarque, c'est à Boccace qu'était réservé cet honneur; c'est
+lui qui vint compléter le Triumvirat littéraire dont ce grand siècle
+s'enorgueillit.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+
+Page 43, ligne 15--La nécessité d'abréger cet extrait de la _Divina
+Commédia_, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la réponse de
+Virgile. Cette réponse a pourtant un caractère qu'il est bon de
+remarquer. «O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en
+s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer témérairement et sans un
+guide à qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper à la largeur
+de cette entrée (allusion sensible au _facilis descensus Averni_, etc.
+de Virgile; _Æneid._, l. VI.)» Virgile prend la parole et lui répond:
+«Pourquoi ces cris? ne t'oppose point à son voyage ordonné par les
+destins. On le veut ainsi, là où l'on peut tout ce qu'on veut: ne
+demande rien de plus.» Cette réponse est mot pour mot la même que
+Virgile a déjà faite à Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette
+répétition des mêmes mots leur donne l'air d'une espèce de formule, et a
+quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne
+daigne employer le raisonnement ou la prière. Le maître de toutes choses
+a voulu ce voyage; il n'appartient à aucune puissance de s'y opposer.
+Cette répétition paraît d'ailleurs imitée d'Homère, qui ne manque
+presque jamais de faire redire par un envoyé les propres paroles dont
+s'est servi celui qui l'envoie. On s'est très-injustement moqué de cette
+sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homère, comme ici à
+cette réponse de Virgile, de l'autorité et de la dignité.
+
+Page 60, ligne 1.--«Une tour au haut de laquelle brillent deux flammes.»
+C'est le télégraphe à feu dont les anciens se servaient, et dont parle
+Polybe; il en est aussi parlé dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle. Clytemnestre
+annonce au choeur que Troie est prise; qu'elle l'a été cette nuit même;
+que Vulcain en a apporté la nouvelle; que ses feux ont brillé
+successivement sur huit montagnes, etc. Voyez l'extrait d'un Mémoire de
+M. Mongez, page 10 de mon Rapport sur les travaux de la classe
+d'Histoire et de Littérature ancienne, année 1808.
+
+Page 112, addition à la note 1. Voici les deux vers du c. 28 de
+l'_Enfer_, où Dante fait parler Bertrand de Born.
+
+ Sappi ch'i' son Bertram dal Bornio, quelli
+ Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.
+
+C'est dans ce dernier vers qu'il y a nécessairement ou une altération du
+texte, ou une faute dans le texte même. Personne ne l'a observé
+jusqu'ici. J'ai besoin, pour le démontrer, d'explications historiques
+qui allongeront beaucoup cette note; mais à la place où je la mets, sa
+longueur a peu d'inconvénients, et il y en a beaucoup à laisser
+subsister plus long-temps, ou une erreur grave du Dante ou les fausses
+explications de tous ses commentateurs.
+
+Bertrand de Born était vicomte de Hautefort, dans le diocèse de
+Périgueux: c'était un très-brave chevalier et en même temps un ingénieux
+troubadour, mais un homme d'un caractère aussi mobile qu'il était
+ardent, se brouillant avec tout le monde, et aimant à tout brouiller. Il
+vivait au douzième siècle, dans le temps des querelles de Henri II, roi
+d'Angleterre, avec ses fils qui avaient en France des apanages. Henri,
+qui était l'aîné, avait le duché de Normandie et était déjà couronné roi
+d'Angleterre: il en portait le titre; et, pour le distinguer de son
+père, on l'appelait _le jeune roi_. Richard était comte de Guienne et
+de Poitou. Bertrand de Born était lié avec tous les deux, mais beaucoup
+plus intimement avec Henri. Ces deux princes et leur frère Geoffroy,
+comte de Bretagne, qui avaient déjà plusieurs fois fait la guerre contre
+leur père Henri II, venaient de la lui déclarer de nouveau, lorsque le
+frère aîné mourut. Le roi d'Angleterre était passé en France avec une
+armée pour réduire ses fils; il accusait Bertrand de Born d'avoir excité
+Henri à la révolte; il l'assiégea dans son château de Hautefort, et le
+fit prisonnier avec sa garnison. Conduit devant le roi, Bertrand ne
+craignit point de nommer avec regret le jeune prince qu'il avait perdu.
+Au nom de son fils, Henri II versa des larmes, pardonna à Bertrand de
+Born, lui rendit son château, ses biens et son amitié. Ce roi étant
+mort, son fils Richard lui succéda, et Bertrand se trouva engagé pour
+lui dans de nouvelles guerres, mais qui n'ont plus aucun rapport avec ce
+passage du Dante.
+
+«Je rendis ennemis le fils et le père, continue Bertrand de Born, après
+les deux vers cités plus haut, Achitophel n'en fit pas plus entre
+Absalon et David par ses coupables instigations; et, parce que je
+divisai ainsi des personnes que la nature avait unies, je porte, hélas!
+ma cervelle séparée de son principe, qui est resté dans mon corps.» Tout
+cela conviendrait parfaitement s'il était question de Henri II et de son
+fils Henri, ou de son fils Richard; mais le texte dit le roi Jean, _al
+re Giovanni_, dont on voit qu'il n'a pas été question dans cet exposé.
+Jean était le dernier des quatre fils de Henri II. Il n'entra point dans
+les révoltes de ses frères contre leur père; il était sans doute trop
+jeune. Il se joignit cependant en secret à eux dans la dernière, et ce
+fut même après avoir vu le nom de ce fils en tête de la liste des
+seigneurs ligués contre lui avec le roi de France Philippe-Auguste, que
+Henri II tomba malade de chagrin et mourut. Il faut remarquer que, dans
+un assez grand nombre de chansons provençales qui nous restent de
+Bertrand de Born, il n'est nullement question de Jean, mais seulement de
+ses trois frères, et qu'il n'en est point non plus parlé dans les
+notices historiques que l'on trouve sur ce troubadour dans les
+manuscrits provençaux. Il doit donc paraître étonnant que Dante, qui
+connaissait très-bien les poésies de nos Troubadours, n'ait rien dit de
+Henri, de Richard ni de Geoffroy, que Bertrand avait en effet excités
+contre leur père, et qu'il l'ait damné pour avoir semé la division entre
+ce père et le seul de ses fils avec lequel rien n'annonce que Bertrand
+ait eu aucune intimité. Il est naturel d'en conclure que le texte de ce
+vers est altéré. Tous les commentateurs se sont trompés comme à l'envi
+en l'expliquant. _Benvenuto da Imola_ a fait de Bertrand de Born un
+chevalier du roi Richard, et de Jean un fils de ce roi. Jean, selon lui,
+se révolte contre son père Richard, par les conseils de Bertrand, et est
+tué dans cette guerre. _Landino_ a dit, je crois, le premier, que
+_Beltramo dal Bornio_ fut chargé de la garde (_custodia_) de Jean, dont
+le surnom était _le Jeune_, fils de Henri II, roi d'Angleterre, et que
+Jean fut nourri à la cour du roi de France; il fait de ce prince un
+prodigue, et donne pour cause de sa prodigalité les conseils de
+Bertrand. Selon lui, Jean se conduisit si mal, que son père fut obligé
+de lui déclarer la guerre, et Jean fut blessé à mort dans une bataille.
+_Daniello_ parle de même de l'éducation de Jean à la cour de France,
+avec son gouverneur Bertrand, et de sa prodigalité; seulement il ne fait
+pas déclarer la guerre au fils par son père, mais au père par son fils,
+ce qu'il attribue aux conseils de Bertrand de Born. _Vellutello_ dit les
+mêmes choses, avec cette différence très-remarquable, que quand le roi
+Henri II apprit que son fils Jean lui avait déclaré la guerre, il marcha
+contre lui avec une forte armée; qu'il l'assiégea dans _Altaforte_,
+Hautefort; que le jeune homme en étant un jour sorti pour combattre, et
+ayant montré beaucoup de valeur fut blessé à mort d'un coup d'arbalête;
+laquelle mort, ajoute-t-il, causa au père les plus vifs regrets, surtout
+lorsqu'il eût appris de Bertrand combien son fils possédait de vertus.
+Ceci se rapproche, comme on voit, de l'histoire de Henri, frère aîné de
+Jean. Ce fut ce Henri, surnommé _au Court-Mantel_, qui fut, non pas
+élevé à la cour de France, mais marié fort jeune avec Marguerite, fille
+du roi Louis VII: il séjourna souvent dans cette cour, et y reçut de
+mauvais conseils qui contribuèrent à l'engager à se révolter contre son
+père. Ce fut lui qui périt au moment où sa dernière révolte venait
+d'éclater, et il périt non dans une bataille ni dans un siège, mais,
+selon tous les historiens, de maladie. Le roman que donnent ces
+commentateurs est d'ailleurs inconciliable avec la succession des rois
+d'Angleterre, puisqu'ils font mourir dans sa jeunesse le roi Jean, qui
+régna après son père, et qui n'en fut même pas le successeur immédiat,
+mais celui de son frère aîné Richard Coeur-de-Lion. Les commentateurs du
+dix-huitième siècle n'ont pas été plus instruits que ceux des siècles
+précédents, et ne se sont pas arrêtés davantage à cette altération si
+visible de l'histoire dans un vers de leur auteur. Le P. _Venturi_, sur
+ce vers, dit à peu près les mêmes choses que _Vellutello_, mais sans
+parler de Hautefort. _Volpi_ ajoute que Dante appelle _roi_ le prince
+Jean, parce qu'il jouissait des revenus d'une partie du royaume. Le P.
+_Lombardi_ ne fait que copier la note de _Venturi_. Tous ces
+commentateurs tombent dans de nouveaux embarras, dont ils ne se tirent
+que par de nouvelles absurdités, lorsque, dans le chant suivant, Virgile
+dit au Dante:
+
+ _Tu eri allor si del tutto impedito
+ Sovra colui che già tenne Altaforte._;
+
+«Tu étais alors si entièrement occupé de celui qui posséda jadis
+Hautefort.» La plupart font de ce Hautefort un château en Angleterre,
+dont la garde fut confiée à Bertrand de Born, et où il tint pour Jean
+contre son père. Ainsi, selon eux, Jean, qui n'avait même pas d'apanage
+en France, avait des châteaux en Angleterre, et dans ces châteaux, des
+troupes et des garnisons, qui pouvaient tenir contre le roi. Hautefort,
+au contraire, était, comme on l'a vu, dans le Périgord: c'était le
+château seigneurial et patrimonial de Bertrand de Born. Il y fut assiégé
+plus d'une fois, et notamment par Henri II. Cette expression: _Colui che
+già tenne Altaforte_ dont se sert le Dante pour désigner Bertrand, fait
+voir qu'il le connaissait très-bien, et rend plus difficile à croire
+qu'il se soit si lourdement trompé sur son compte. De nos jours,
+l'_Enfer_ du Dante a été traduit deux fois en français; les deux
+traducteurs ont adopté sans examen et sans scrupule, et ce texte du c.
+28, et ces explications des commentateurs. Moutonnet copie _Dandino_ et
+_Vellutello_, et dit, d'après le second, que Henri II assiégea son fils
+Jean dans _Altaforte_, où ce fils fut tué dans une sortie, sans
+s'embarrasser même de savoir ce que c'était que cette place française,
+dont il conserve le nom italien, ni comment ce roi Jean fut tué du
+vivant de son père, quoiqu'il ait régné après lui. Rivarol ne parle
+point d'_Altaforte_, mais il copie du reste les autres commentateurs; il
+laisse les choses dans la même obscurité où elles étaient avant lui. Il
+faut donc se retourner vers l'Italie pour y chercher quelques lumières.
+
+Crescimbeni, qui a traduit en Italien les Vies des poëtes provençaux, de
+Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, y a joint ensuite des _giume_ ou
+additions tirées des manuscrits provençaux des bibliothèques Vaticane et
+Laurentienne. L'article de Bertrand de Born y est conforme, dans ses
+principales circonstances, au récit que j'ai tiré des mêmes sources, et
+le passage du Dante y est cité tout entier. Le vers dont il s'agit porte
+cette petite note: «Ce que dit ici le Dante, on le lit aussi dans le
+_Novelliere antico_, Nouvelles 18 et 19 de l'édition de Florence.... et
+au lieu du _Re Giovanni_, le roi Jean, on y lit _il Re Giovane_, le jeune
+roi.» En effet, cet ancien recueil de Nouvelles, intitulé _Libro di
+Novelle e di bel parlar gentile_, publié pour la première fois à
+Bologne, en 1522, in-4°, et réimprimé à Florence par les Giunti, en
+1572, paraît contenir dans les deux Nouvelles indiquées par Crescimbeni,
+la source et la clef de toutes ces erreurs. La 18e. Nouvelle a pour
+titre; _Della grande libertà e cortesia del Re Giovane_ (je crois que
+c'est _fiberalità_ et non pas _libertà_ qu'il faut lire); l'auteur
+commence ainsi: _Leggesi della bontà del Re Giovane guerreggiando col
+padre per lo consiglio di Beltrama dal Bornio_, etc. «On lit des traits
+de la bonté du _jeune Roi_, qui était en guerre avec son père par le
+conseil de Bertrand de Born, etc.» Viennent ensuite plusieurs
+circonstances qui appartiennent au jeune roi Henri et à son conseiller
+Bertrand de Born. La Nouvelle 19 est intitulée: _Ancora della grande
+libertà_ (lisons toujours _liberalità_) _e cortesia del Re
+d'Ingkillerra_. Toute la première partie contient des traits de
+générosité et de présence d'esprit du jeune Roi. L'auteur raconte
+ensuite que le vieux Roi, son père, _lo Re vecchio, padre di questo
+giovane Re_, déclara la guerre à son fils pour une cause qu'il serait
+trop long de rapporter; que celui-ci se renferma dans un château, et
+Bertrand de Born avec lui; que son père y mit le siège, que le jeune Roi
+y fut tué d'un coup de flèche au front; qu'enfin Bertrand de Born ayant
+été fait prisonnier, fut amené devant le vieux Roi, et que la scène se
+passa comme elle est rapportée dans nos manuscrits. Il ne serait pas
+difficile de démêler dans ces récits ce qui est historiquement vrai et
+ce que le conteur y a ajouté, soit par ignorance de l'histoire, soit
+uniquement par fantaisie; mais cela est inutile: il suffit d'y
+reconnaître l'original de toutes ces fausses copies.
+
+On objectera peut-être que, dans la Nouvelle 18, _Giovane_ est mis pour
+_Gioanni_, comme il l'est souvent dans les anciens auteurs; que
+d'ailleurs _Re giovane_, pour roi jeune ou jeune roi, serait trop
+indéterminé, et que cette expression ne pourrait pas s'appliquer à tel
+roi jeune plus qu'à tel autre. Mais cette indétermination n'existait pas
+alors; il est de fait que ce jeune prince Henri, et non pas un autre,
+était communément appelé, de son vivant, _il Giovane re_ ou _il Re
+Giovane_, pour le distinguer du _Vecchio Re_ ou _Re Vecchio_, son père;
+il est probable que cette dénomination lui fut encore donnée long-temps
+après, d'autant plus qu'étant mort du vivant de son père, il ne porta
+jamais le titre absolu de Roi. Il n'y eut guère qu'un siècle et demi
+entre ce temps et la composition des deux Nouvelles. Leur auteur, quel
+qu'il fût, avait recueilli une tradition ou purement verbale ou
+consignée dans quelque chronique contemporaine où cette dénomination
+était employée, et ne s'était même pas mis en peine de savoir
+précisément quel roi était ainsi désigné.
+
+On sait que les _Novelle antiche_ ne sont pas toutes de la même main, ni
+du même siècle; il y en a d'antérieures au Décaméron de Boccace, et qui
+paraissent être de la fin du treizième siècle. Ces deux Nouvelles
+portent dans leur style et dans leur extrême simplicité, les caractères
+qui appartiennent à ces premiers temps. Le Dante, qui florissait alors,
+et qui peut-être même avait commencé son poëme, voulant y employer ce
+trait, n'était-il pas trop instruit pour se tromper si grossièrement,
+pour attribuer au roi Jean ce qui appartient à l'aîné de ses trois
+frères, et pour donner à l'un de ces Troubadours, dont il connaissait si
+bien la poésie et l'histoire, une influence sur la mauvaise conduite de
+Jean, qu'il n'exerça que sur celle de Henri? J'ai de la répugnance à
+penser que cette erreur vienne de lui; j'aime mieux croire que son vers,
+tel qu'on le lit dans toutes les éditions, est cependant altéré; qu'il
+avait écrit conformément à ces deux Nouvelles, et d'accord avec
+l'histoire:
+
+ _Che diedi al Re giovane i ma' conforti_;
+
+(je prie les lecteurs italiens de ne pas se laisser prévenir par la
+mauvaise accentuation de ce vers); qu'après sa mort les copistes
+n'entendant pas ce que c'était que ce _Re giovane_, et sachant par
+hasard qu'il y avait eu en Angleterre un _Re Giovanni_, un roi Jean,
+prirent sur eux de mettre l'un pour l'autre, et que ce fut sur une de
+ces copies que se fit, en 1472, la première édition de _la Divina
+Commedia_. Les premiers commentateurs, lisant dans les manuscrits et
+dans les éditions le _Re Giovanni_, le roi Jean, dirent de lui dans
+leurs notes ce que la tradition et les deux _Novelle antiche_
+racontaient du _Re Giovane_, du jeune Roi. Les commentateurs qui
+suivirent firent pour le premier des poëtes modernes ce que tant de
+commentateurs ont fait pour les anciens; ils ne se permirent ni doute,
+ni examen; ils copièrent ceux qui les avaient précédés, et se copièrent
+l'un l'autre. C'est dans les manuscrits provençaux et dans _Novelle
+antiche_ qu'était le remède à cette altération du texte, et ils ne l'y
+ont pas cherché.
+
+Il y a ici une difficulté que j'ai fait pressentir plus haut; la coupe
+de ce vers, tel que je crois qu'il a dû être écrit par le poëte, paraît
+défectueuse, en ce que le troisième accent n'y est pas bien placé. Dans
+les vers en décasyllabes, lorsqu'il y a cinq accents, le troisième doit
+toujours être sur la sixième syllabe, et il semblerait ici être sur la
+cinquième:
+
+ _Che diedi al Re giovane i ma' conforti_?
+
+Mais ne se peut-il pas que ce soit une licence, et que le Dante ait
+allongé la seconde syllabe de _giovane_, jeune, quoiqu'elle soit brève,
+comme lui. Pétrarque et tous les poëtes italiens allongent quelquefois
+la première de _pictà_, quoique ce soit la dernière qui soit longue. Je
+ne connais point d'autre exemple de cette licence; mais je ne connais
+point non plus dans le poëme du Dante d'autre exemple d'une faute
+historique aussi forte que le serait celle-là. Pourquoi cette licence ne
+se prendrait-elle aussi sur le mot _giovane_, quand la nécessité du vers
+l'exige, que sur beaucoup d'autres qui n'en paraissent pas plus
+susceptibles? Je puis m'appuyer ici de l'autorité de Varchi. «Il y a,
+dit-il, dans son _Ercolano_, des vers qui, si on les prononçait tels
+qu'ils sont, ne seraient plus des vers; ils ont besoin d'être aidés par
+la prononciation, c'est-à-dire d'être prononcés avec l'accent aigu, dans
+les endroits où il doit être, quoique cet accent n'y soit pas
+ordinairement. Tel est ce vers du Dante: _Che la mia commedia cantar non
+cura_ (on voit que dans _commedia_, l'accent qui doit être sur la
+seconde syllabe est ici, par licence, sur la troisième, et que l'on
+prononce l'_i_ dans _commedia_ comme on le ferait dans _energia_), et
+cet autre vers: _Flegías, Flegías, tu gridi a voto_ (dans _Flegías_, il
+faut prononcer la syllabe _as_, comme si elle portait l'accent, en
+s'appuyant et en s'arrêtant sur l'_a_), et encore cet autre vers du
+Bembo: _O Ercolè che travagliando vai_, etc. Dans ce dernier exemple,
+auquel Varchi en ajoute quelques uns de licences encore plus fortes,
+l'accent est sur la dernière syllabe d'_Ercolè_, quoique cela soit
+contraire à la prononciation usitée; mais la nécessité du vers le veut
+ainsi: en prononçant _Ercole_ comme à l'ordinaire, ce vers ne serait
+plus vers. La question se réduit donc à savoir s'il ne vaut pas mieux
+croire à une licence de prononciation, quelque forte qu'elle, puisse
+être, qu'à une erreur aussi grossière dans un poëte aussi savant.
+
+Je ne veux point dissimuler ici une circonstance qui doit porter à
+croire que la faute est du Dante lui-même, et que le vers en question
+est, dans les éditions et dans les manuscrits, tels qu'il était sorti de
+ses mains. Un manuscrit bien précieux de son poëme, copié tout entier
+par Boccace, pour en faire présent à Pétrarque, et dont j'ai parlé dans
+la vie de ce dernier (_voy._ pag. 12 de ce vol.), existe à la
+Bibliothèque impériale, sous le N°. 3199. On y lit très-exactement: _Che
+diedi al re Giovanni_, etc. Or, il n'est guère probable que Boccace,
+qui, dès sa jeunesse avait admiré et étudié _la Divina Commedia_ (_voy._
+sa Vie dans le vol. suivant), et qui était si curieux de bons
+manuscrits, n'en eût pas un de cet ouvrage, purgé de toutes les fautes
+qui se multipliaient sous la main des copistes. A défaut d'une copie
+autographe, il semble qu'on n'en peut pas trouver de plus authentique et
+de plus sûre que la sienne. Cependant il serait possible que la faute se
+fût glissée dans le texte dès les premières copies qui ne passèrent
+point sous les yeux de l'auteur, et qu'elle eût ensuite échappé à
+Boccace qui était très-savant lui-même, mais qui pouvait savoir
+imparfaitement l'histoire d'Angleterre; et pourvu qu'il ne soit pas
+absolument impossible d'admettre que le Dante ait pu se permettre un
+vers tel que je le propose, je préférerai toujours de croire que c'est
+ainsi qu'il l'avait écrit. Enfin, si c'est lui qui a commis cette faute,
+il reste encore inconcevable que de tous ses commentateurs il n'y en ait
+pas un qui l'ait aperçue, qui l'ait relevée, ni qui ait cherché à la
+rectifier par l'histoire; qu'enfin personne en Italie n'ait vu jusqu'à
+présent dans ce vers ou une faute grave du poëte, ou une altération
+importante de son texte; et dans l'un comme dans l'autre cas, une
+horrible confusion et des anachronismes ridicules dans tous les
+commentateurs, sans exception. Si les commentateurs ou les éditeurs à
+venir veulent être plus exacts, j'ai cru que cette note pourrait leur
+être de quelque utilité.
+
+Page 122, add. à la note 1.--Quatre traducteurs français ont rendu de la
+manière suivante ce passage si difficile: _Padre, assai ci fia men
+doglia_, etc. On peut choisir entre leurs versions et la mienne. «Mon
+père, que ne nous manges-tu plutôt? C'est toi qui nous a donné cette
+misérable chair, reprends-la.» Watelet, dans la _Poétique_ de Marmontel.
+
+«Mon père, mange-nous plutôt, nous souffrirons beaucoup moins; c'est toi
+qui nous a donné cette misérable chair, reprends-la.» Moutonnet de
+Clairfons.
+
+«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi; reprends de
+nous ces corps, ces misérables chairs que tu nous a données». Rivarol.
+
+«Mon père, c'est vous qui nous avez donné cette misérable chair,
+reprenez-la, et plutôt que de vous dévorer vous-même, nourrissez-vous de
+vos enfants.» Detouteville, édition de Salior.
+
+Page 155, ligne 1.--«Homère lui-même n'est pas au-dessus de notre poëte,
+etc.» Dans ces beaux vers:
+
+ [Grec:] Oiê per phollôn theneê, toiède kai andrôn
+ Ps'ulla ta men g'anemos chamadis cheei, etc.
+ (_Iliad_. lib. VI, v. 146 et suiv.)
+
+Page 161, ligne 24.--«Il voit la métamorphose de Philomèle en oiseau.»
+J'ai suivi Venturi, Lombardi, et la plupart des interprètes, qui
+entendent ici Philomèle, quoique le texte paraisse d'abord convenir
+davantage à Progné.
+
+ _Dell' empiezza di lei che mutò forma
+ Nell' uccel che a cantar più si diletta
+ Nell' imagine mia apparve l'orma._
+
+Ce fut Progné qui fut vraiment impie, en tuant son fils Itys pour le
+faire manger à Térée; mais Philomèle prit part à ce crime: ce fut elle
+qui égorgea Itys après que Progné lui eût percé le flanc:
+
+ _Jugulum Philomela resolvit._ (Métam., lib. VI.)
+
+Et quand Térée eut fait cet horrible repas, ce fut encore elle qui mit
+sous les yeux du père la tête sanglante de son fils:
+
+ _Ityosque caput Philomela cruentam
+ Misit in ora patris._ (Ibid.)
+
+C'est elle cependant qui passe le plus généralement pour avoir été
+changée en rossignol; et quand on parle des causes de sa métamorphose,
+on ne cite que son malheur, et l'on ne dit rien de cette vengeance
+barbare. Mais tous les auteurs ne sont pas d'accord au sujet de ces deux
+soeurs. Il y en a qui prétendent que Philomèle fut changée en hirondelle
+et Progné en rossignol. De ce nombre sont _Probus_, sur la sixième
+églogue de Virgile, _Libanius_, voy. _Excerpta Groecorum sophistarum ac
+rhetorum Leonis Allatii_, Narrat. 12; et Strabon, cité par _Natalis
+Comes_, ou Noel Conti, Mythol., lib. VII, c. 10. C'est leur autorité que
+Dante paraît avoir suivie; ce qui le prouve, c'est que plus haut, dans
+le neuvième chant, il dit que vers le matin l'hirondelle commence ses
+tristes plaintes, peut être au souvenir des ses anciens malheurs. Voy.
+ci-dessus, p. 187.
+
+ _Nell' ora che comincia i tristi lai
+ La rondinella presso alla matina,
+ Forse a memoria de' suoi primi guai._
+ (_Purg._, c. 9, v. 13.)
+
+Page 239, ligne 23.--«Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas, que la
+fortune changeant le cours des vents, etc.» La plupart des interprètes
+entendent ici que Dante met son espérance dans l'arrivée de l'empereur
+Henri VII en Italie; mais Lombardi croit qu'il désigne plutôt _Can
+Grande della Scala_, annoncé dès le premier chant de l'_Enfer_, comme
+celui qui devait ramener l'ordre et le bonheur sur la terre;
+c'est-à-dire, faire triompher le parti Gibelin, dont il venait d'être
+nommé chef.
+
+Page 265, lig. 23.--«Mais il est temps de quitter le Dante.» Au lieu de
+cette fin du chapitre X, j'avais d'abord mis la suivante, que j'aurais
+peut-être mieux fait d'y laisser: «Le travail long et pénible que j'ai
+entrepris sur le plus célèbre et le moins connu des poëtes italiens,
+atteindra-t-il le but que je me suis proposé? J'ai voulu qu'il laissât
+dans l'esprit une idée nette du plan général de son poëme et de
+l'exécution de ce plan dans toutes ses parties. J'ai voulu que l'on pût
+suivre avec moi la marche de ce génie extraordinaire, et qu'il restât,
+après avoir lu ce que je dirais de lui, une notion claire et précise, au
+lieu de ces notions vagues et confuses qui en existent, non seulement en
+France, mais même en Italie. La difficulté de ce travail, qu'on n'avait
+encore tenté dans aucune langue, ne peut être sentie que de ceux à qui
+Dante est connu dans la sienne. Mais il en est de la difficulté comme du
+temps; elle ne fait rien à l'affaire. J'aurais pu m'épargner beaucoup de
+peine, et réduire infiniment cette analyse; j'aurais mieux satisfait mon
+goût, j'aurais peut-être plu davantage, mais j'aurais été moins utile.
+On aurait su ce que je pense sur Dante; on n'aurait eu aucun moyen de
+plus de savoir ce qu'on en doit penser. Le vague et la confusion dans
+les idées qu'on s'en forme et dans les jugements qu'on en porte,
+seraient restés les mêmes. C'est ce que je n'ai pas voulu; et, j'ose le
+dire, c'est ce qui en effet ne sera pas, si l'on veut lire avec quelque
+attention cette partie de mon ouvrage, celle de toutes, sans nulle
+comparaison, que j'ai le plus soignée, et si j'ai réussi à y mettre
+autant de clarté que j'ai eu d'amour du vrai, d'application, de patience
+et de zèle.»
+
+Page 328, addition à la note 3.--Ce qui m'étonne plus que tout le reste,
+c'est que M. l'abbé Ciampi, qui; dans ses _Memorie della Vita di messer
+Cino_, etc., Pise, 1808, indique un grand nombre de vers de ce poëte, ou
+imités, ou même pris tout entiers par Pétrarque; lui qui dit
+positivement, qu'à chaque pas on rencontre dans les poésies de _Cino_,
+les mouvements de Pétrarque, _le masse Petrarchesche_, et qui en cite
+plusieurs exemples, ne dit rien, ni de ce sonnet de _Cino_, ni de cette
+_canzone_ de Pétrarque. (Voyez _Memor. della Vita_, etc., p. 95 à 98.)
+Cet auteur attribue à _Cino_, p. 26 de ces mêmes Mémoires, la _canzone_:
+_Ohimè lasso quelle treccie bionde_, que _Pilli_ a insérée dans son
+édition des Poésies de _Cino_, mais qui passe pour être du Dante, et qui
+est aussi imprimée dans ses OEuvres. Il appuie avec beaucoup de raison,
+selon moi, son opinion sur les vers suivants qui terminent la dernière
+strophe:
+
+ _Ohimè vasel compiuta
+ Di ben sopra natura,
+ Per volta di ventura[721]
+ Condotto fosti suso gli aspri monti,
+ Dove t'ha chiuso, ahimè, tra durisas.
+ La morte, che due fonti
+ Fatte ha di lagrimar gli occhi miei lassi._
+
+[Note 721: M. l'abbé Ciampi a passé ce vers, qui est pourtant
+essentiel au sens.]
+
+«Hélas! toi qui renfermais des perfections et des biens au-dessus de la
+nature, un revers de fortune t'a conduite au haut de ces âpres
+montagnes, où la mort t'a renfermée sous la pierre; elle y a changé mes
+tristes yeux en deux sources de larmes.» Il est certain que cela
+convient parfaitement à _Selvaggia_, et n'a aucun rapport avec Béatrix.
+En attribuant au Dante, cette _canzone_, selon l'opinion commune, comme
+je l'ai fait, t. I, p. 462, avant de connaître l'ouvrage de M. Ciampi,
+ou plutôt avant qu'il fût fait, j'ai observé que cette figure de style,
+ce retour de l'interjection _oimè_! répétée plusieurs fois dans la même
+strophe, et dans toutes les strophes de la _canzone_, avait été imitée
+par Pétrarque, dans le sonnet _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo_,
+etc. J'ajouterai qu'il est plus naturel que Pétrarque ait emprunté cela
+de plus à _Cino_, qu'il aimait et qu'il imitait souvent, que du Dante,
+qu'il connaissait moins et qu'il enviait peut-être, comme on le voit
+dans sa Vie; mais je remarque encore avec quelque surprise, que M.
+Ciampi n'a point observé cette ressemblance, ou plutôt cette évidente
+imitation.
+
+Page 397, sur l'épître à la Postérité.--M. Baldelli ne veut pas que
+l'épître à la Postérité ait été écrite alors (1352); il veut que ce soit
+beaucoup plus tard, en 1372, après que Pétrarque eût fait une autre
+invective en réponse à un Français qui l'avait attaqué. Sa raison paraît
+très-bonne, et je m'y étais d'abord rendu. Pétrarque trace, dans cette
+épître, le tableau de sa vie. Après avoir dit, qu'à l'âge de neuf ans il
+fut amené en France, à Avignon, il ajoute que le Pontife romain y tient
+l'église du Christ en exil, et l'a tenue long-temps, quoiqu'il eût paru,
+il y avait peu d'années, la remettre à sa place; mais cela s'était
+réduit à rien, du vivant même d'Urbain, comme s'il s'était repenti de
+cette bonne action. Si ce pape eût vécu quelque temps de plus, Pétrarque
+lui eût fait voir ce qu'il pensait de ce retour; déjà il tenait la plume
+pour lui écrire; mais ce malheureux Pontife avait abandonné trop tôt et
+son noble dessein et la vie, etc. Or, Urbain V ne fut élu pape, qu'en
+1362; il rétablit le siége pontifical à Rome, en 1367, retourna, en
+1370, à Avignon, et mourut presque en y arrivant. Pétrarque ne peut donc
+avoir écrit ce passage en 1352; la date de 1372, époque de sa réponse
+aux attaques d'un Français, y convient donc beaucoup mieux. Ce
+raisonnement me paraissait sans réplique; voici ce qui m'a fait changer
+d'avis. En finissant cette épître, destinée à retracer aux yeux de la
+Postérité, la carrière qu'il avait parcourue, Pétrarque s'arrête au
+moment où, ayant perdu le bon seigneur de Padoue, Jacques de Carrare, il
+était retourné en France. «Quoique son fils, dit-il, prince très-sage et
+qui m'est très-cher, lui ait succédé, et qu'à l'exemple de son père, il
+m'aye toujours chéri et honoré, cependant, ayant perdu celui avec qui
+j'avais plus de rapports, surtout à l'égard de l'âge, je suis revenu en
+France (à Avignon), ne pouvant me fixer; et non pas tant par le désir
+de revoir ce que j'avais vu mille fois, que par le besoin de remédier à
+mon ennui, comme le font les malades, par le changement de lieu.» _Ego
+tamen illo amisso cum quo magis mihi, proesertim de oetate, convenerat,
+redii rursus in Gallias, stare nescius; non tam desiderio visa millies
+revisendi, quam studio, more oegrorum, loci mutatione toediis consulendi._
+Ce sont les derniers mots de l'épître. Il est évident que cela ne peut
+avoir été écrit que peu de temps après la mort de Jacques de Carrare, et
+lorsque Pétrarque était de retour dans Avignon. Il n'eût pas terminé
+ainsi le compte qu'il rendait à la Postérité, des événements de sa vie,
+lorsque déjà depuis vingt ans, il avait quitté pour toujours Avignon et
+la France; lorsque, après avoir fait de longs séjours à Milan, à Venise,
+après avoir éprouvé toutes les vicissitudes dont cette période de sa vie
+fut agitée, aussi intimement lié avec François de Carrare, qu'il l'avait
+été jadis avec son père, devenu languissant, affaibli par l'âge et par
+l'étude, il s'était enfin réfugié, comme en un port, dans sa douce
+retraite d'Arqua, où il mourut deux ans après. Cette impossibilité n'est
+pas pour moi moins absolue ni moins démontrée que la première. Ce qui me
+paraît donc vraisemblable, c'est que tout ce qui a trait à Urbain V,
+dans le premier passage, ait été interpolé ou ajouté après coup, par
+Pétrarque lui-même. Sans doute il conservait une copie de cette épître,
+qui contenait la réfutation des calomnies répandues autrefois contre
+lui; elle lui revint sous les yeux, peu de temps après le retour en
+France et la mort d'Urbain V. Préoccupé comme il l'était, de cet
+événement qui renversait toutes ses espérances, il écrivit, ou en marge,
+ou en interligne, ce qui regarde ce Pontife; et c'est sur cette copie
+qu'auront été faites, après sa mort, celles qui ont servi, plus de cent
+ans après, pour l'édition de ses oeuvres. Cela est beaucoup plus naturel
+que de penser que, dans la position où il était, en 1372, il eût pu
+terminer aussi imparfaitement une pièce à laquelle il devait attacher
+tant d'importance. D'ailleurs, dans la première de ces deux époques, il
+était calomnié vivement par les médecins du pape, et tourmenté par ces
+calomnies, dans une cour où il était souvent obligé de paraître; dans la
+seconde, on lui apportait, en Italie, une invective écrite contre lui,
+en France. C'était déjà beaucoup que de répondre par une autre
+invective, à une libelliste anonyme; il n'y avait rien là d'assez fort
+ni d'assez inquiétant pour engager Pétrarque à réclamer devant le
+tribunal de la Postérité, contre les injures lointaines d'un auteur
+inconnu. J'ai donc rétabli, tel qu'il était d'abord, ce passage que
+j'avais effacé. Je prie ceux qui penseraient autrement que moi, de
+suspendre leur jugement, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus, dans cette
+Vie de Pétrarque, à la date de 1372, et de relire alors la fin de
+l'épître à la Postérité, telle que je l'ai fidèlement citée, et telle
+qu'on la trouve en tête des OEuvres latines de Pétrarque, dans les deux
+éditions de Bâle.
+
+Page 407, ligne 14.--«C'est à lui (à Galéas Visconti) que Pétrarque
+s'était principalement attaché.» Galéas avait fixé son séjour à Pavie.
+Pétrarque y passa plusieurs années auprès de lui. Ce prince s'y occupa
+constamment de l'encouragement des lettres, et y fonda une université
+qui ne tarda pas à devenir célèbre. Il paraît hors de doute, quoique les
+historiens n'en parlent pas, que Pétrarque eut, par ses conseils, une
+grande part à cette fondation, et à tout ce que Galéas fit en faveur des
+lettres.
+
+Page 458, ligne 29.--«D'autres biens plus grands encore.» Entre les
+détails précieux que l'on peut recueillir de ce dialogue, il s'en trouve
+un qui prouve, que si Laure fut toujours sage, Pétrarque n'oublia rien
+pour qu'elle cessât de l'être, et qu'il y eut, entre eux, plus de
+rapprochements et plus d'intimité qu'on ne le voit dans les poésies de
+Pétrarque ni dans aucun de ses autres ouvrages. Saint-Augustin lui
+demande pourquoi cette femme qu'il vante tant, pourquoi cet excellent
+guide, le voyant hésiter et chanceler dans la route, ne l'a pas dirigé
+vers les choses célestes, ne l'a pas conduit par la main comme on
+conduit les aveugles, et ne lui a pas indiqué par où il fallait monter?
+«Elle l'a fait autant qu'elle a pu, répond Pétrarque. Et qu'a-t-elle
+fait autre chose, lorsque, sans se laisser toucher par mes prières, ni
+vaincre par les discours les plus flatteurs, elle est restée fidèle à
+l'honneur de son sexe; lorsque, résistant en même temps à son âge et au
+mien, à mille choses qui auraient fléchi toute autre qu'elle, elle est
+restée ferme et inébranlable? L'esprit d'une femme m'enseignait ce qui
+était du devoir d'un homme. Pour m'engager à suivre les lois de la
+pudeur, sa conduite était, à la fois, un exemple et un reproche. Enfin,
+quand elle m'a vu briser mes rênes et courir au précipice, elle a mieux
+aimé m'abandonner que de m'y suivre.» Cette conduite est admirable; mais
+pour la tenir, pour résister à de si dangereux assauts, il faut y être
+exposée, il faut voir un homme assez en particulier et avec assez de
+suite pour qu'il puisse les livrer.
+
+Page 441, addition à la note.--Il existe à Florence, dans la
+bibliothèque Marcienne, ou des Dominicains de Saint-Marc, maintenant
+réunie à la bibliothèque Laurentienne, un très-ancien manuscrit des
+épîtres de Pétrarque, qui, s'il n'est pas de sa main, est au moins du
+même siècle que lui. La même note qui est sur le Virgile, est transcrite
+sur ce manuscrit, d'une écriture un peu moins ancienne; et avec cette
+observation: «Ce qui suit se trouve écrit et à ce qu'on dit, de la
+propre main de François Pétrarque, sur un Virgile qui lui appartenait,
+et qui est maintenant à Pavie, dans la bibliothèque du duc de Milan.»
+_Pietro Candida Decembria_, écrivain du quinzième siècle, dans une
+lettre écrite, en 1468, qui est en manuscrit dans la bibliothèque
+Ambroisienne, dit que le Virgile même, avec les Commentaires de Servius,
+fut écrit par Pétrarque, dans sa jeunesse; que l'ayant revu dans sa
+vieillesse, il y ajouta plusieurs notes, et réfuta, en plus d'un
+endroit, les remarques de Servius. Bernard _Ilicinio_, contemporain de
+_Decembrio_, et auteur d'une Vie de Pétrarque, cite, comme originale, la
+note dont il s'agit. Ce Virgile est enrichi d'une miniature représentant
+le sujet de l'_Enéide_, que les connaisseurs s'accordent à regarder
+comme un ouvrage de Simon de Sienne. Il se peut que Pétrarque, ayant
+retrouvé, en 1338, ce manuscrit qu'il avait perdu, ait prié Simon, qui
+fut appelé à Avignon l'année suivante, et qui devint son ami, d'y
+ajouter cet ornement pour en augmenter le prix. Le manuscrit resta dans
+le même état pendant près de deux siècles, dans la bibliothèque de
+Milan. En 1795, une partie de la feuille sur laquelle cette note est
+écrite, s'étant détachée de la couverture, et même un peu déchirée, les
+bibliothécaires aperçurent des caractères qu'on n'y avait pas soupçonnés
+jusqu'alors. La curiosité les engagea à décoller entièrement la feuille;
+ils y mirent le plus grand soin; mais le parchemin était si fortement
+collé, que les caractères laissant leur empreinte sur le bois de la
+couverture, restèrent presqu'entièrement effacés; en sorte que l'on put
+à peine y lire une autre notice, qui est aussi écrite de la main de
+Pétrarque. Il y a d'abord consigné l'époque de la perte qu'il avait
+faite et de la restitution du manuscrit; il lui avait été volé aux
+kalendes de novembre 1326, et il lui fut rendu à Avignon, le 17 avril
+1338. Il met ensuite, par ordre, les pertes qu'il avait faites de
+plusieurs de ses amis, avec la date de la nouvelle qu'il en avait reçue,
+et avec des expressions de regret et de douleur, et des plaintes sur la
+solitude où il se trouve de plus en plus dans le monde. Tous ces détails
+prouvent une âme aussi profondément sensible que son esprit était étendu
+et élevé.
+
+Page 469, ligne 11.--«Il en avait brûlé des paquets, des coffres entiers
+(de ses lettres et de ses papiers).» En 1134, avant de partir de Parme,
+pour faire un voyage en Lombardie, Pétrarque fit une revue dans ses
+papiers. Plusieurs coffres en étaient confusément remplis. Son premier
+mouvement fut de les jeter tous au feu; mais il lui prit envie de les
+relire, et il y passa plusieurs jours. Il y avait des écrits en prose et
+en vers, les uns latins, les autres rimés en langue vulgaire. Il voulut
+d'abord les corriger; mais se rappelant ensuite de grands ouvrages qu'il
+avait entrepris, et qui lui paraissaient mieux mériter qu'il y consacrât
+tout son temps, il reprit sa première idée, et se mit à livrer aux
+flammes tout ce qui lui venait sous la main. Plus de mille épîtres ou
+poëmes de toute espèce y périrent. Des paquets existaient encore. Il
+s'aperçut heureusement, quoique un peu tard, qu'il brûlait un bien qui
+appartenait à ses amis: il se souvint que son cher Socrate lui avait
+demandé sa prose, Barbate de Sulmone ses vers. Il commença alors un
+triage de ce qui lui restait, et c'est ce qui nous a procuré les huit
+livres de ses _Choses familières_, dédiés à Socrate, et les trois livres
+de ses vers latins, adressés à Barbate de Sulmone.
+
+Page 469, ligne 22.--«Ces lettres sont très-importantes, etc.» Pétrarque
+destinant lui-même à la postérité, le choix qu'il avait fait de ses
+lettres, les avait distribuées en quatre classes. La première, divisée
+en vingt-quatre livres, est intitulé _Familiarum rerum_, et comprend
+tous les événements de sa vie, depuis son premier voyage à Paris, en
+1331, jusqu'à son départ de Milan, en 1361. Il intitula la seconde
+classe, _Semtium_. Elle contient dix-sept livres, et renferme les
+épîtres qu'il écrivit depuis 1361 jusqu'à sa mort; la troisième classe
+est celle des épîtres en vers; elle est partagée en trois livres; la
+quatrième enfin, contient les lettres écrites contre le clergé et contre
+la cour Romaine. Il supprima les noms de ceux à qui elles étaient
+adressées, et les intitula: _Epistoloe sine nomine_ ou _sine titulo_. Les
+lettres de Pétrarque ont été imprimées deux fois dans le XVe. siècle,
+conjointement avec toutes ses oeuvres latines, et deux fois séparément,
+mais toujours incomplètes. Les derniers éditeurs de Bâle, eux-mêmes, au
+XVIe. siècle, en donnant les seize livres des _Senilium_ qui n'étaient
+pas dans les premières éditions, et les trois livres d'épîtres en vers,
+n'ont imprimé que huit livres des _Familiarium rerum_. Il parut, en
+1601, à Genève, une édition in-8°. des seules lettres en prose, divisées
+en dix-sept livres, mais où les _Senilium_ ne sont pas. L'éditeur assure
+qu'il s'y trouve soixante-cinq lettres de plus que dans toutes les
+éditions précédentes; mais il en reste encore beaucoup d'inédites[722].
+
+[Note 722: La première édition des OEuvres latines de Pétrarque est
+de 1495, Bâle, in-fol., répétée aussi à Bâle, 1496, in-4°. gr.; la
+seconde est de 1496, Venise, in-fol. Il y eut quatre autres à Venise,
+deux en 1501, et les deux autres en 1503 et 1516. C'est d'après ces
+anciennes éditions qu'ont été faites les deux de Bâle, 1554 et 1481,
+in-fol. La première édition des Lettres, sans les autres oeuvres, remonte
+jusqu'en 1484, sans nom de lieu.]
+
+Les vingt-quatre livres complets des _Familiarium_, sont dans le beau
+manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. 8568, sur vélin, copié l'an
+1388, selon M. _Baldelli_, qui cite le catalogue imprimé de la
+Bibliothèque du Roi. (Voyez _Del Petrarca e delle sue opere_, page 213).
+C'est, dans ce Catalogue, une erreur dont je crois que voici la cause.
+On lit, à la fin de la dernière lettre du manuscrit, ces mots écrits
+d'une très-jolie écriture: _Jo. legit completè_ 1388, 23 _februarii
+hora_ 4e. Ce _Jo._ (_Johannes_) fut sans doute l'un des premiers
+possesseurs du manuscrit qui l'avait lu et complètement collationné, le
+23 février 1388. Il l'avait lu à loisir, car tout le volume est rempli
+de notes marginales, écrites de la même main. Cette copie avait donc été
+faite avant l'année dont cette date ne porte que le second mois.
+Peut-être même l'avait-elle été du vivant, et sous les yeux de
+Pétrarque, qui n'était mort que trente-cinq ans auparavant. La
+Bibliothèque impériale possède un autre manuscrit des lettres,
+entièrement conforme au premier, quant à ce qu'il contient, mais sur
+papier, et copié dans le XVe siècle, n°. 8569. Il est du fonds de
+Colbert.
+
+M. _Baldelli_, dans l'article 5 de ses _Illustrazioni_, cite encore
+plusieurs manuscrits très-précieux des Bibliothèques de Venise, de Rome
+et de Florence, qu'il a consultés avec fruit pour son ouvrage. Ce savant
+estimable projetait une édition complète des oeuvres latines de
+Pétrarque, dont ses épîtres forment la plus importante partie; et l'on
+voit, par cet article même, qu'il s'était parfaitement préparé à cette
+entreprise. Il est bien à désirer, pour l'intérêt des lettres, qu'il n'y
+ait pas renoncé.
+
+Page 476.--Un fragment du poëme de l'_Afrique_ a fait tomber un érudit
+français, dans une erreur bien extraordinaire. Lefebvre de Villebrune
+donna, en 1781, une édition du poëme de _Silius Italicus_. Il prétendit
+restituer à ce poëte, un fragment qu'il accusa Pétrarque de lui avoir
+dérobé; et il l'inséra effrontément dans son édition, sans savoir ou
+sans se rappeler que le poëme de _Silius_ n'était pas retrouvé au temps
+de Pétrarque, et ne le fut que dans le siècle suivant, par le Pogge;
+sans s'appercevoir, à plusieurs expressions très-remarquables, que la
+latinité de ce fragment ne s'accorde pas avec le latin très-pur de
+_Silius_; que, par exemple, ces phrases: _Vicinia mortis, fortunoe
+terminus altoe, homo natus sortis iniquoe, transire labores_, et plusieurs
+autres, sont du latin du XIVe siècle; qu'un substantif avec deux
+épithètes, comme _aurea alla palatia_, est tout-à-fait italien, etc.;
+sans prendre garde enfin que ce fragment, qui contient un discours de
+Magon mourant, va très-bien dans l'endroit de l'_Africa_, de Pétrarque,
+où il est placé, à la fin du septième livre, mais qu'il est au contraire
+fort déplacé vers le commencement du dix-septième siècle des _Punicôrum_
+de _Silius_; que Magon y parle de la blessure dont il meurt, et qu'on ne
+l'a point vu blessé auparavant; que, dans la suite du poëme,
+non-seulement il n'est plus question de sa mort; mais que, dans
+plusieurs passages, il est encore censé vivant; qu'entre autres, Annibal
+parle deux fois, dans le dernier livre de _Silius_, de la mort d'un seul
+de ses frères, Asdrubal (v. 260 et 460), et qu'il ne dit rien de son
+autre frère Magon, ce qu'il n'eût pas manqué de faire, s'il l'eût en
+effet perdu. Tant de bévues dans un prétendu savant, qui osait accuser
+Pétrarque de plagiat, et parler de lui avec mépris, qui n'en témoignait
+pas moins pour des savants, tels que Ileinsius, Drakemborek, et tous
+ceux qui avaient travaillé avant lui sur _Silius Italicus_, l'ont
+couvert, et en Italie, et en Allemagne, d'un ridicule ineffaçable, et
+ont compromis l'érudition française aux yeux des savants étrangers.
+Voyez sur cette bévue de Villebrune, sur ce qui en fut cause, et sur ce
+qui aurait dû l'en garantir, l'article IV des _Illustrazioni_, à la fin
+de l'ouvrage de M. _Baldelli_, page 199.
+
+Page 525, ligne 25.--«Il ne manque à votre bonheur que de vous
+contempler vous-mêmes, etc.» Nous avons vu plusieurs exemples de
+passages de _Cino da Pistoia_, imités par Pétrarque; celui-ci est un de
+ceux où l'imitation est la plus évidente. _Cino_ termine ainsi sa
+_canzone_ sur les yeux de _Selvaggia_:
+
+ _Poichè veder voi stessi non potete,
+ Vedete in altri almen quel che voi sete._
+ (_Rime di div. ant. Aut. Tosc._, 1740, _p._ 139.)
+
+Et Pétrarque dit ici aux yeux de Laure:
+
+ _Luci beate e liete
+ Se non che'l veder voi stesse v'è tolto:
+ Ma quante volte a me vi rivolgete
+ Conoscete in altrui quel che voi sete._
+
+
+
+FIN DU SECOND VOLUME.
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, N°. 27.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (2/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+opportunities to fix the problem.
+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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